Vie de Saint Charles Borromée
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CHAPITRE PREMIER

NAISSANCE DE CHARLES BORROMEE.

Arona et le lac majeur. -La famille Borromée. -Le comte Gibert - Marguerite de Médicis - Naissance de Charles. - Que pensez-vous que sera cet enfant ? - Sa précoce gravité - Le petit abbé commendataire.

Sur la rive occidentale du Lac Majeur, l'ancien Verbanus des Romains, s'élève la petite ville d'Arona. Placée à l'une des extrémités du lac, au bas du Simplon, elle fut longtemps considérée comme un point stratégique important pour prémunir l'Italie et l'Allemagne contre les invasions françaises. Aussi, dès la fin du X° siècle, nous voyons une forteresse se construire à ses côtés et, tour à tour, selon les chances des combats, elle subit dans le cours des siècles la domination des empereurs d'Allemagne ou celle des rois de France : on la regardait comme la clef de la Suisse, de l'Allemagne, de la Lombardie et de la France.

Aujourd'hui Arona n'a plus rien de l'aspect guerrier d'autrefois ; la forteresse est détruite ; la ville entière a pris une physionomie toute de paix et de félicité ; le lac et les belles routes qui aboutissent à son enceinte facilitent les débouchés de son petit commerce et lui ont donné un air de prospérité et d'aisance. Ses maisons propres et élégantes, ses rues bien tracées, ses belles églises, son joli quai, en font un des lieux les plus agréables de ces contrées.

Que dire de cet immense lac sur les rives duquel elle est coquettement assise ? Ces rivages enchanteurs offrent les aspects les plus divers : à coté des beautés grandioses et parfois sauvages des monts alpestres, on admire les gracieuses et pittoresques collines de la terre italienne. Des villes éclatantes de blancheur, des châteaux aux capricieuses formes, surmontent ces collines, ornent leurs pentes fertiles, reposent tranquillement à leurs bases, en relèvent la sévère beauté et leur donnent une vie merveilleuse. Du milieu des ondes azurées et limpides du lac, à quelques milles de la cité dont nous parlons, émergent, comme des bouquets de fleurs, les îles Borromées dont l'une avec son château et ses jardins féériques, attire et retient plus spécialement le voyageur par la douceur de son climat et l'attrait de ses souvenirs.

Quand du haut de la colline qui domine la ville d'Arona, le regard plonge à des distances sans fin, au milieu de toutes ces richesses de la nature que la main divine a semées ici avec une prodigalité inépuisable, on éprouve un sentiment qu'on ne saurait rendre : l'admiration, la reconnaissance ne trouvent pas d'autres expressions que celles employées par le prophète royal pour célébrer le nom, la puissance et la grandeur de l'artisan qui a produit ces étonnantes merveilles. Dominus noster, quam admirabile est nomen tuum in universa terra ! Quoniam elevata est magnificentia tua super coelos.

C'est là, dans ce site privilégié, sur le sommet de la petite colline qui domine la cité d'Arona, dans la forteresse même qui la protégeait, que naquit le saint dont nous entreprenons de raconter l'histoire. A côté des ruines du château qu'on appelait autrefois la Rocca d'Arona, à l'endroit même d'où nous venons de jeter un coup d'œil sur l'immensité du lac, un colosse de bronze se dresse sur un énorme piédestal de pierre. Cette statue semble dominer tous ces lieux, comme les vertus de l'homme qu'elle représente dominent tous les souvenirs, éclipsent toutes les grandeurs de cette époque. Avec la mémoire d'un des plus grands hommes qui aient jamais illustré l'humanité et l'Eglise, elle rappelle le nom des Borromées qui, pendant des siècles, ont habité comme propriétaires et comme seigneurs la Rocca ou forteresse d'Arona.

La famille Borromée, une des plus vieilles familles de l'Italie, remonterait, selon quelques historiens, jusqu'à Vitalien de Padoue qui fut baptisé par l'évêque de cette ville, S. Prosdocime, disciple de S. Pierre. Ste Justine, la célèbre martyre de Padoue, S. Maxime, son évêque, sont les premières et les plus pures illustrations de cette antique race. Lorsqu'au VI° siècle, Witigès et Totila, après avoir mis tout à feu et à sac dans l'Italie, approchaient de Rome pour lui faire subir le même sort, l'empereur Justinien envoya l'un des descendants de Vitalien, nommé Jean, au milieu de ses troupes pour combattre l'ennemi. Jean montra un tel courage que les Quirites voulant lui témoigner leur reconnaissance lui donnèrent le surnom de Bonus Romanus, bon Romain, dont on fit plus tard Bonromeo et enfin Borromée. Ce nom, dit Ripanmonti, devint commun à tous les Vitaliens qui ne furent bientôt plus connu que sous ce titre. Nous ne suivrons pas ce Jean dans le cours de ses exploits contre les Goths : il faudrait, au témoignage de notre historien, un volume pour les raconter. La campagne finie, couvert de gloire et d'honneur il revint modestement reprendre sa vie privée à Padoue où il mourut. Ses fils furent moins heureux : en présence de l'invasion des barbares, ils se virent contraints d'abandonner leur patrie. Deux, Anastase et Gaspard, se retirèrent, près des Suèves, dans cette partie de l'Allemagne appelée depuis la Souabe.

Il n'entre point dans notre cadre de redire ici la fortune diverse de leurs descendants : l'un d'eux épousa la princesse Agnès, fille d'Henri IV d'Allemagne, d'autres émigrèrent en diverses parties de l'Italie, et jusqu'en Étrurie. Nous ne saurions préciser l'époque de l'arrivée des Borromées à Milan ; nous savons seulement qu'ils furent créés citoyens milanais en l'année 1394. Le premier qui vint s'établir dans cette ville avait nom Philippe et il venait de la Toscane.

Quoi qu'il en soit de la réalité de ces origines, il est un fait acquis à l'histoire, au témoignage d'un écrivain milanais : Si, en dehors des familles souveraines, il est, en Italie, des maisons qu'on puisse regarder comme les représentants de la bienfaisance et si, dans ce petit nombre, il en est une qui puisse, sans se flatter, dire ; comme une illustre maison française : Roy ne puis, Duc ne daigne, Rohan suis, c'est à coup sûr la famille Borromée.

L'arbre généalogique conservé par la famille Borromée, à Milan, commence seulement à Vitalien Ier, seigneur d'Arona. Ce Vitalien Borromée reçut, en 1439, le fief d'Arona des mains de Gaspard Visconti. De cette époque date, pour Arona, une ère de prospérité et de grandeur, et c'est aussi à ce Borromée qu'il faut faire remonter la formation de la compagnie de soldats appelés de la Rocca : c'était en même temps une garde d'honneur pour la famille et une défense pour le pays qui n'était point fortifié. Les descendants de ce Vitalien s'allièrent à de nobles et illustres familles :nous nommerons seulement les Visconti, les Carpi, les Brandebourg, etc. Vers l'an 1530, l'un deux, sur lequel nous devons un instant arrêter nos regards, Gibert II, épousa Marguerite de Médicis, " sœur d'un pape, d'un grand général, et appartenant à cette illustre famille des Médicis qui fut comme une pépinière de pontifes.

Si le comte Gibert Borromée était illustre par la noblesse de son origine, il ne l'était pas moins par l'éclat de ses qualités personnelles et de ses vertus chrétiennes. A l'époque où, après la mort du dernier des Sforza, Charles V et François I se disputèrent la possession du duché de Milan, Gibert se conduisit avec une telle prudence, une si grande dignité, qu'il mérita également l'estime et l'amitié des deux souverains rivaux. Ne voulant se déclarer publiquement pour aucun d'eux, il resta dans sa forteresse d'Arona, s'occupant du bien- être de ses vassaux auxquels il donnait l'exemple de la piété chrétienne et de la fidélité à l'Église. Si la patrie était en feu, l'Église n'était pas moins affligée : l'hérésie, qui venait de naître en Allemagne, faisait des progrès rapides en Suisse et à l'Est de la France. Le comte souffrait cruellement de ces rudes épreuves; mais il puisait un grand courage dans les enseignements de la foi et demandait à la pratique des bonnes œuvres et à l'exercice fréquent de la prière, les consolations dont il avait également besoin et comme catholique et comme citoyen. Chaque jour il récitait à genoux l'office divin, s'approchait deux fois par semaine de la sainte Communion et l'on montra longtemps dans son château une grotte où il avait l'habitude de se retirer. Là, couvert du sac de la pénitence, humblement prosterné, il passait de longues heures en prières dans l'espérance d'apaiser la colère divine. Les attaques de l'hérésie contre la présence réelle de JÉSUS-CHRIST dans l'auguste Sacrement de l'autel avaient surtout affligé son cœur ; il employait tous les moyens en son pouvoir pour réparer, par son zèle et son amour, les outrages que ces nouveautés impies prodiguaient au Sauveur des hommes; il engageait les siens à s'unir à lui et ses exhortations furent si bien écoutées, qu'au château d'Arona, dès qu'on entendait le son de la cloche annonçant l'approche de la consécration, tous, enfants, serviteurs, abandonnaient aussitôt leurs occupations pour se rendre à l'église adorer Jésus-Christ qui venait de descendre sur l'autel.

Par sa douceur et sa générosité, Gibert avait su se faire aimer de tous, ceux qui vivaient sous sa dépendance ; il semblait être le père de ses serviteurs, tant il savait compatir à leurs faiblesses et pardonner leurs fautes ;il se montrait intraitable et sans pitié pour le blasphémateur, il le chassait immédiatement de sa maison et rien ne put jamais le faire fléchir de cette rigueur que les progrès de l'hérésie rendaient nécessaire.

Ses aumônes étaient abondantes : ses amis lui reprochaient même de se montrer trop généreux, lui exposant qu'il pourrait ainsi compromettre la fortune de ses propres enfants. " Si je prends soin des pauvres et des orphelins, répondait-il, Dieu saura pourvoir au besoins des miens. " Et il continuait ses bonnes œuvres.

Charles V, victorieux, sachant tout l'appui qu'il pourrait trouver dans l'affection d'un sujet aussi vertueux, voulut se l'attacher d'une façon plus intime. Le 1er novembre 1536, il reconnut par un décret tous les droits et privilèges de son comté, et il lui assigna une pension qu'il devait plus tard augmenter. Gibert, élu membre des 60 décurions perpétuels de Milan et nommé colonel d'infanterie, fit alors réparer la Rocca ou forteresse d'Arona ; il la munit d'une garnison, dont il confia le commandement à Paul Brisacco. Les dignités et les honneurs devaient pleuvoir en quelque sorte sur lui : en 1543, il accompagne l'empereur à Crémone et à Mantoue ; en 1549, il est nommé sénateur ; en 1551, il est fait gouverneur du Lac Majeur et, en 1557, après l'abdication de Charles V, la ville le députa comme ambassadeur près du duc d'Albe, en compagnie de Charles Visconti, du comte Alphonse de la Somaglia et d'Octavien Cusani

La femme de Gibert était digne de son mari par sa naissance. Son père, Bernardin de Médicis, gouverneur des finances du duché, était un noble milanais descendant des Médicis de Florence dont plusieurs membres, à la suite de guerres civiles, étaient venus s'établir à Milan. Si, par sa noblesse, Marguerite pouvait marcher de pair avec son mari, elle ne le lui cédait pas davantage dans la pratique des vertus. Lorsque les faveurs de Charles V vinrent les trouver, Dieu avait déjà béni leur mariage ; mais il allait mettre le comble à ses dons par la naissance d'un troisième enfant. Gibert et Marguerite s'étaient retirés avec leur, fils Frédéric et leur fille Isabelle à Arona, pour s'arracher aux préoccupations et aux troubles inévitables dans une ville où, par le fait de l'avènement d'un nouveau chef, les choses ne sont pas encore définitivement constituées. Marguerite avait surtout besoin de tranquillité et de calme. Ils étaient installé depuis peu dans leur château lorsque, dans la nuit du 2 octobre 1538, les gens d'Arona aperçurent une brillante lumière, en forme d'arc-en-ciel, large de plus d'un mètre qui, se dirigeant de la petite tour jusqu'au Faucon, de l'occident à l'orient, enveloppait de ses merveilleux rayons la chambre de Marguerite Borromée. A cette heure même, l'heureuse mère donnait le jour à un fils, dont le ciel se chargeait ainsi d'annoncer la naissance à tous les habitants d'Arona.

Que pensez-vous que sera cet enfant ? se demandèrent sans doute l'un à l'autre les témoins de cette merveille. Plusieurs purent, dans la suite, contempler la réalisation de ce muet mais éloquent présage et, dans une circonstance solennelle, au procès même de la canonisation de cet enfant qui, devenu archevêque et cardinal, fut une vraie lumière dans l'Eglise, ils apportèrent le témoignage de ce qu'ils avaient vu dans cette mémorable nuit du 2 octobre.

Il reçut au baptême le nom de Charles. Dieu annonçait à l'avance l'éclat qu'il jetterait plus tard, comme il se plut autrefois à présager la douce et persuasive éloquence d'Ambroise, en permettant qu'un essaim d'abeilles vint déposer son miel sur ses lèvres enfantines. Heureuse Église de Milan dont le Seigneur lui-même se plaît à manifester par des prodiges la gloire de ses futurs pontifes !

A la fin du dernier siècle, la Rocca d'Arona était encore debout. Le 11 juillet 1800, Napoléon décréta sa destruction. On y employa une compagnie de mineurs et l'œuvre des siècles disparut en quelques jours. Quelques murailles en ruine indiquent aujourd'hui au voyageur attristé l'emplacement de cette demeure seigneuriale. Ces ruines sont celles mêmes des fondations de la chambre bénie où naquit S. Charles et qui fut entourée d'une lumière céleste. Mais pendant que, par des motifs politiques, une volonté puissante détruisait la Rocca, une main pieuse et dévouée recueillait les pierres de cette petite chambre et élevait une gracieuse chapelle en l'honneur du saint, à côté de sa statue de bronze et en face du séminaire construit en ce lieu par les soins du cardinal Frédéric Borromée. Nous avons eu la joie de célébrer la messe dans ce modeste sanctuaire. Les murailles n'ont d'autres ornements que les ex voto placés par la reconnaissance. Le plafond a conservé sa simplicité primitive ; l'autel, en bois peint, est surmonté d'un tableau de Degiorgi représentant la naissance du saint et de chaque côté, deux armoires peintes et dorées contiennent quelques-unes de ses reliques et le masque qui fut moulé aussitôt après sa mort. Au dessus de la porte, on lit :

SACELLUM
EX CUBICUMP NATALITI0
Si CAROLI
BORROMEI
CONSTRUCTUM.

Charles fut élevé à Arona; et, dès qu'il eut l'âge de raison. on put remarquer avec quelle ardeur il se livrait aux choses de Dieu. Il aimait à se retirer dans la solitude. à dresser de petits autels en l'honneur de la Vierge Marie, comme le chante la liturgie ambrosienne :

Primis ab annis innocens,
Aris stuendis luserat

Il chantait des hymnes religieuses et il se plaisait imiter les fonctions sacrées du prêtre à l'autel, à l'exemple d'Athanase enfant, qui préludait ainsi aux grandes actions de son épiscopat.

Ses parents n'eurent jamais à reprendre en lui le moindre de ces défauts si communs, nous pourrions presque dire inséparables de cet âge. Il était plutôt grave et sérieux, portant dans toute sa personne un air de modestie et de dignité qui frappait déjà tous ceux qui l'approchaient. Les compagnons ou les témoins de son enfance ont du moins rendu ce témoignage ; et un portrait du jeune enfant conservé dans la famille confirme en quelque sorte ces dépositions d'ailleurs si autorisées.

Cette gravité inspira à son père le désir de le voir embrasser la carrière ecclésiastique. Un de ses oncles facilita ce projet, en lui cédant ses droits sur l'abbaye d'Arona.

Adam ou Amizone, comme l'appellent quelques-uns, capitaine des armées de l'empereur Othon I, avait encouru de graves censures ecclésiastiques, à la suite de profanations dont il s'était rendu coupable en pillant la basilique de St-Paul de Rome. Le châtiment ne se fit pas attendre. Frappé presque sur-le-champ d'un mal affreux et inconnu, ce capitaine sacrilège, mais croyant, n'hésita pas à reconnaître la main du Dieu vengeur : il confessa son crime, s'en humilia devant le souverain pontife ; comprenant la nécessité d'expier et de réparer sa faute, il promit de bâtir à Arona, lieu de sa naissance, un monastère où des religieux, par leurs prières continuelles et leurs pénitences journalières, rendraient au Ciel un perpétuel hommage. En revenant de Rome, il s'arrêta à Pérouse et obtint de l'évêque de cette ville les corps des saints Gratinien et Félin. II les transporta avec respect à Arona où il s'empressa d'élever une église pour les recevoir et un monastère qu'il confia aux religieux de St-Benoît. Ceci se passait au Xe siècle.

En 1427, Martin V fit une commande de ce monastère et, dans la liste des abbés commendataires, on trouve plusieurs membres de la famille Borromée. A l'époque où nous sommes, Jules-César, frère du comte Gibert, père de notre saint, en était le titulaire. Les heureuses dispositions de son neveu lui suggérèrent le désir, en 1550, de se démettre de ce bénéfice en sa faveur. Charles n'avait que douze ans et les revenus de cette abbaye s'élevaient à la somme de treize mille livres. Malgré son âge, il montra qu'il avait le sentiment de la responsabilité qui lui incombait par l'acceptation de cette première dignité ecclésiastique. Les biens de l'Église ne doivent profiter qu'à l'Église et aux pauvres, et il sollicita son père, avec instance, de lui laisser la libre administration des revenus de son abbaye : les pauvres d'Arona furent les premiers à profiter de la liberté laissée au jeune enfant de dépenser, comme il l'entendrait, les treize mille francs de son bénéfice.

Le comte Gibert pleura de joie en voyant son fils marcher si généreusement sur ses traces: jugeant l'heure arrivée de lui donner une éducation virile et sérieuse, qui le mettrait en état, par de brillantes études, de répondre aux heureuses dispositions dont la grâce et la nature l'avaient doué, il l'envoya à Milan.