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L'ETUDIANT Le Palais des Borromées. - Mort de Marguerite de Médicis - Les lettres du jeune étudiant. - Témoignages de ses condisciples. -L'université de Pavie. - Les bonnes résolutions de l'étudiant. - Sa vie intime. - Les gouverneurs de Charles. - Difficulté et gêne du ménage de l'étudiant. -Discordes intestines. - L'excommunication. - Le petit régisseur de la Rocca d'Arona. - Quelques lettres son frère. - Le cardinal de Médicis à Milan. - La mort de son père. - Charles remplit le rôle de chef de la famille. - Le réformateur. - Le triomphe de la vertu. -Le jeune docteur. Le vieux palais des Borromées, situé sur la place de ce nom, est encore debout : si les belles sculptures qui décorent sa porte rappellent l'élégante simplicité des meilleurs temps de l'art à Milan et font l'admiration des amateurs, le séjour que le jeune Charles fit dans cette austère et riche demeure l'a rendue à tout jamais chère et vénérable à la piété chrétienne. On aime généralement à suivre la trace des grands hommes dès leur plus tendre enfance : tout dans leur vie intéresse la curiosité ; rien de ce qui les concerne ne saurait rester indifférent et, quand il s'agit d'eux, les détails les plus minutieux ont perdu toute leur vulgarité. Mais cette curieuse et louable admiration, à laquelle rien ne semble petit, prend un caractère plus élevé quand il s'agit des hommes que l'Église a placés sur ses autels, pour les proposer à notre imitation encore plus qu'à une admiration vaine et spéculative. Nous aimons à les suivre dès leur berceau dans l'espoir d'y découvrir encore vivants et spontanés tous les sentiments, tous les instincts et toutes les saillies d'une nature que l'action divine de la grâce n'a point encore transformée. Avant de voir le saint, nous aimons à connaître et à deviner l'homme dans l'enfant. Quoi de plus naturel et de plus légitime ? En pénétrant dans ce vieux palais des Borromées, nous avons donc cherché tous les secrets, tous les souvenirs et toutes les traditions qu'il pourrait nous livrer sur la vie de ce jeune enfant de dix à douze ans. Malheureusement ces souvenirs sont peu nombreux : une grande salle, ornée de peintures, dans laquelle le jeune comte, nous a-t-on dit, avait l'habitude de dresser de petits autels en l'honneur de la Vierge Marie ; quelques objets qui lui ont appartenu ; un magnifique buste en bronze du saint cardinal, placé dans l'un des riches et artistiques salons de ce grand palais : c'est tout. Nous n'avons pu trouver aucun souvenir précis sur son enfance. La famille Borromée, toutefois, a conservé des documents authentiques et plus précieux surtout, que la simple tradition que nous venons de mentionner : ce sont les lettres que Charles adressa à tous les siens depuis le jour où il commença ses études à Pavie jusqu'à l'époque où, cardinal et secrétaire d'Etat, il vivait à Rome, près de Pie IV. Elles nous ont aidé à connaître la vie intime de l'étudiant, elles nous ont initié aux pensée du jeune homme, elles nous ont redit les sollicitudes du cardinal pour les siens et son zèle pour protéger leurs intérêts. Mais avant de puiser à cette source d'une valeur inappréciable, nous devons mentionner le changement qui s'était opéré dans la famille Borromée. Marguerite de Médicis, après une vie pleine de bonnes œuvres et de mérites, était morte, en laissant à son époux six enfants en bas âge, doux et glorieux témoignage de la félicité et de la tendresse de leur union. Charles avait dix ans lorsqu'il vit une autre femme remplacer au foyer domestique celle qui lui avait donné le jour. Nous aurions aimé à retrouver l'expression des sentiments de Charles à l'époque de la mort de sa mère : toutes nos recherches sont demeurées sans résultat. Nous laisserons désormais, dans notre récit, la parole au jeune comte : ses nombreuses lettres nous fourniront la matière de ce chapitre. Charles à treize ans, il est encore à Milan pour y achever ses humanités et, à la date du 7 décembre 1551, il écrit à son père, alors à Arona, une lettre en latin qui nous fait connaître les graves études auxquelles se livrait cet enfant. Elle porte pour suscription : Comiti Giberto Bonrhomeo, patri suavissimo. II s'excuse du retard qu'il a mis à écrire ; mais son père ne saurait attribuer ce silence à l'oubli : " Moi, dit-il, avec toute la naïveté de l'enfance, moi, vous oublier ? Cela n'arrivera jamais : les étoiles tomberaient, le soleil s'obscurcirait, les cieux resteraient immobiles avant que je me rende coupable d'une telle faute !... Je ne vous dirai rien de mes travaux, si ce n'est que je m'applique le plus possible à l'étude des belles lettres : mais les livres me manquent. C'est pourquoi je vous prie vivement et vous supplie de me faire acheter Pline, Aristote : de Animabilus et Salluste dont le prix est de cent sesterces. Portez-vous bien. Que le Dieu très bon, très grand vous rende heureux et vous fasse prospérer vous et tous vos biens. " Une autre fois il fait appel à ses souvenirs classiques et une réminiscence d'Horace vient, avec autant d'à-propos que d'esprit, excuser la brièveté de ses lettres : " Vous écrire est pour moi, dit-il, une chose aussi douce qu'utile ; mais je mettrai fin à mon babillage, car je ne voudrais pas qu'on m'accusât d'avoir dévalisé la bibliothèque de Crispin le Chassieux, ne Crispini lippi scrinia compilasse videar, non ero in scribendo prolixior. " L'étude était la grande occupation de Charles. Il ne dédaignait pas néanmoins les plaisirs et les récréations de son âge ; il était aimable avec ses compagnons. L'un d'eux, Hortensius di Castel-Pietro, devenu plus tard centurion de la ville de Milan, raconta que plusieurs fois il se livra aux plaisirs de la pêche avec un des fils du comte Borromée Mais déjà Charles savait allier aux récréations permises la gravité d'un âge plus mûr. Il ne se livrait pas avec passion aux entraînements du jeu, et jamais la dissipation ne lui fit perdre la présence de Dieu. Écoutons les témoins " Le comte Frédéric et moi, dit Hortensius, nous nous amusions à faire ou à dire quelques plaisanteries, mais Charles s'éloignait souvent pour réciter l'office ou le chapelet. " Un autre, son compagnon d'études à Milan, nous le montre, à l'heure des récréations, se retirant dans sa chambre, pour y prier, ou se rendant à Saint-Celse, pour y vénérer la Madone. " Je le plaisantais souvent, ajoute-t-il, je lui demandais s'il comptait aller en paradis avant nous, afin de pouvoir nous y offrir l'eau bénite à la porte. Il ne répondait pas, il se contentait de sourire." Sa gravité n'avait rien de prétentieux, de morose ou de désagréable ; il aimait au contraire ses condisciples et il en était aimé. Sans doute, s'il avait des préférences, elles étaient pour les plus pieux et, pour ceux-là, il éprouvait une véritable affection. On est heureux de voir ce jeune homme déjà si sérieux donner à l'un de ses amis des marques de sa tendresse. Il se dispose à quitter Arona pour se rendre à Pavie ; mais, avant, il tourne le regard et le coeur vers son ami de Milan, il lui serait douloureux de partir sans le revoir et, le 6 octobre 1552, il lui écrit en ces termes : " Très cher ami, Aluisio Vignola, le désir que j'ai de vous voir est si grand que je ne saurais vous l'exprimer par mes lettres. Je dois aller sous peu à Pavie, vous le savez, je vous prie, autant que je le sais et puis faire, au nom de la très grande affection que je vous porte, de vouloir bien venir, de suite, ici, avant mon départ, quand vous ne viendriez qu'un jour : je me regarderais comme bien malheureux de partir sans vous voir ! Dalla Rocca d'Arona. " Pavie est célèbre dans l'histoire d'Italie à plusieurs titres ; elle servit de résidence aux rois goths, lombards et italiens; elle donna le jour à de grands hommes; les plaines qui l'environnent furent le théâtre de fameuses batailles et, quelques années avant l'arrivée du jeune Borromée dans cette ville, en 1525, François 1er roi de France, venait d'y perdre tout, fors l'honneur ; mais cette ville fut surtout célèbre par son université, dont plusieurs, historiens font remonter l'origine jusqu'à Charlemagne. Quoi qu'il en soit, l'université de Pavie a toujours été regardée comme l'une des plus florissantes de l'Italie et, en 1552, à l'époque où le jeune Borromée vint pour en suivre les cours, elle possédait des professeurs illustres, dont la science et la vertu jetaient sur elle un nouvel et plus vif éclat. Au premier-rang, brillait François Alciati, dont la pourpre romaine devait un jour récompenser les mérites. Le jeune Charles achevait à peine sa quatorzième année, lorsqu'il vint à Pavie pour y suivre les cours de droit civil et canonique. II y arriva le 2 novembre 1552 : II n'était pas seul : selon les exigences du temps et de la noblesse de sa famille, il avait avec lui tout une maison, composée d'un gouverneur prêtre et de plusieurs serviteurs ; mais ces personnes, qui auraient dû être pour lui une sauvegarde et un agrément, ne furent, plus d'une fois, qu'un objet de scandale ou un sujet d'agaçantes préoccupations, comme cela ressort des lettres que nous mettrons sous les yeux du lecteur. On ne saurait douter des excellentes dispositions du jeune étudiant, nous en trouvons l'expression dans les lettres qu'il écrivit à son père et à ses deux oncles de Médicis, quelques jours après son arrivée à Pavie, le 8 novembre 1552 : " Je ne cesserai d'étudier, dit-il à son père, afin d'en retirer quelque utilité ; mais aussi pour répondre à la grande espérance que Votre Seigneurie et les autres ont conçue à mon sujet. " Le même jour, adresse à ses oncles les mêmes assurances : " Avec la grâce de Dieu, écrit-il au marquis de Marignan, je suis arrivé à Pavie. Permettez-moi, plutôt comme un humble serviteur que comme votre neveu, d'assurer Votre Excellence que j'espère pouvoir arriver à quelque chose qui me fasse en partie digne de l'élévation de Votre Excellence et de celle du révérendissime Mgr le cardinal, votre frère : dans ce but, mon dessein est de me livrer à l'étude de toutes mes forces... J'espère agir de façon à ne donner jamais lieu à Votre Excellence de me renier comme étant un homme de peu ; j'ai confiance pour cela que Notre-Seigneur Dieu ne me privera pas de sa grâce, sans laquelle tout n'est rien. " Au cardinal, il écrit : " Puisque ma bonne fortune a voulu que je sois uni à votre Seigneurie illustrissime par les liens du sang et nullement par mes mérites, je m'efforcerai de lui faire honneur. Je prie Dieu de vous conserver longtemps, car vous êtes celui sur lequel repose toute la grandeur de votre maison ! " Le jeune-homme avait-il déjà le pressentiment des futures grandeurs auxquelles cet oncle bien-aimé devait arriver ? Telles étaient les dispositions de cet enfant ; elles sont exprimées en un style qui ne manque ni de simplicité, ni de dignité. Nous allons voir quelle perfection il sut donner à ces sages résolutions. Ses lettres, en effet, nous introduisent dans son petit intérieur d'étudiant, elles nous font connaître ses familiers, leurs défauts, leurs qualités ; lui-même nous entretiendra de ses amis, des difficultés de son ménage et même de l'état de gêne où le manque d'argent le réduira souvent. Il s'est " installé dans une petite chambre très commode " et, " comme il reçoit beaucoup de visites ", il désire que son appartement soit digne de son nom et il fait prier " le comte de lui envoyer des bandes pour le tapisser ". L'hiver approche, il fait froid, il demande à son père une pelisse " parce que tous les écoliers, nobles et roturiers, en font usage en ville." Il fait preuve de cet esprit d'ordre et d'économie qui le distinguera plus tard : pour ne pas contraindre son père à une dépense trop considérable, il pense qu'il pourrait lui-même acheter ce vêtement à Pavie ; mais, quand il est mieux au courant des usages de la jeunesse, il prie de ne pas faire cet achat, parce que " aucun noble religieux ne porte la pelisse hors de sa chambre ". Il semble tenir beaucoup à éviter tout ce qui pourrait le distinguer des autres. Charles était à peine installé à Pavie que, déjà, on le calomniait près de son père. On aimera entendre la justification qui jaillit avec une indignation contenue de cette bouche presque enfantine. " Je ne sais, écrit-il le 8 décembre 1552, au jeune comte Provaso, son ami, je ne sais qui a pu dire ou écrire à Monsieur le comte, mon père, que je ne dis pas l'office ; mais ceci n'est pas vrai, attendu que je le récite seul dans ma chambre, bien que je ne le fasse pas en compagnie de Messer prete Bomaso, lequel ne le dit pas du tout. En outre, je me tiens continuellement dans ma chambre, qui peut donc savoir si je le dis ou non ? Seul, un menteur a pu m'accuser ainsi, car jamais je n'ai cessé de le dire et je ne cesserai jamais de le réciter tant que je vivrai. " Le père, ayant appris les démêlés de Charles et de son gouverneur, reproche à son fils d'en être la cause. " Je prie Votre Seigneurie, répond le saint de croire que je me suis toujours comporté avec amour vis-à-vis de lui ; mais il ne me convient pas de m'étendre davantage sur ce sujet, Votre Seigneurie connaissant mes habitudes. " Ce prêtre, du reste, ne voulait pas qu'on fit connaître qu'il était revêtu de ce caractère sacré, il ne se conformait en rien aux ordres du comte Gibert et le jeune étudiant, fatigué de sa présence, fut obligé de le congédier. Charles n'était qu'au commencement de ses épreuves. Il avait un cuisinier : des gamins, jouant avec des pierres, le blessent au moment où il passait dans la rue et, le 9 janvier 1553, il écrit à son père qu'il est sans domestique et sans argent. Le comte lui manifeste le désir qu'il aille à Marignan visiter son oncle ; mais comment y aller, il manque de tout. " Io sono pelato in tutto di calze, écrit-il, je n'ai ni bas, ni bonnet, ni pourpoint, ni autre chose. Il me faudrait des bottes, un chapeau, des éperons. Que Votre Seigneurie fasse comme elle croira. " Nous ignorons si la visite se fit ; mais nous trouvons toujours le jeune homme dans la gêne: il lui faut de l'argent pour se vêtir, pour acheter du vin ; le père envoie rarement et peu à la fois. " Je voudrais que Votre Seigneurie se plut désormais à m'envoyer de l'argent plus vite, car c'est une honte pour une personne de ma condition d'être obligé de porter un sarrau sous une pelisse, ce que j'ai été obligé de faire ces jours passés " Il souffre beaucoup de cette situation ; son amour-propre se révolte et comme le comte, qui sans doute se trouvait gêné dans ses finances, avait parlé de le mettre en pension, le jeune étudiant écrit à Messer Protaso : " J'ai appris que l'année prochaine, je dois aller vivre en pension. Pensez à l'honneur qui en reviendra au comte et à moi. " - " J'ai une grande honte, écrit-il à son père le 21 juin 1553 ; les créanciers murmurent, si bien que je ne sais de quel côté me tourner. Votre Seigneurie sait bien que là où l'on n'est pas connu, on a peu de crédit. " Voyez quel dénuement : il a quatre lits, il a deux paires de draps pour son usage personnel et trois seulement pour les gens de sa maison et encore ils sont tout déchirés ; pour quatre, ils n'ont que trois couvertures et ils sont en plein hiver. Il est tout honteux, il souffre de cette pauvreté ; ses gens se plaignent et lui demandent de l'argent. Le prêtre Lotardo qui a remplacé le premier gouverneur veut être habillé et il dit bien haut que partout ailleurs on tient plus compte des serviteurs ; la padrona di casa veut être payée de son loyer, le domestique réclame des vêtements, lui-même a besoin d'habits et de livres pour ses études ; le pauvre enfant est aux abois. Dans une autre circonstance il se plaint qu'il n'a qu'une paire de bas et " dans quinze jours ils seront troués. " Il écrit de nouveau, il demande avec instance, sans montrer d'impatience, il est vrai ; mais comme il est loin encore du jour où, évêque et cardinal, il mettre son bonheur et sa joie à porter les vêtements les plus pauvres et à n'avoir jamais d'argent ! Cet état de gêne se fit sentir pendant toute la durée de ses études. " Vous m'écrivez, dit-il à son père en 1557, de bien régler mes dépenses ; je ne manquerai pas de le faire autant que cela sera possible, comme j'ai fait du reste dans le passé. Mais Votre Seigneurie peut bien s'imaginer que pour vivre avec mes serviteurs, je dois dépenser. Jusqu'ici je n'ai eu que 175 écus et j'en avais déjà dépensé cent avant de quitter Milan. Jugez de la façon dont je puis me gouverner. D'après le calcul fait à Arona par le signor Tullius, de la manière la plus rigoureuse, sans tenir nul compte de la chèreté de ces temps, on a décidé qu'on me donnerait 200 écus au commencement de l'année scolaire et deux cents autres entre Noël et le carnaval. J'ai voulu vous rappeler cette convention, afin que vous sachiez bien que ce n'est pas sans y être contraint que je me suis décidé à vous prier de veiller à ce que Genola m'envoie les cinquante écus à compte sur ce qu'il est tenu de payer à Noël. Votre Seigneurie peut être assurée que je voudrais pouvoir lui écrire sans lui donner le moindre ennui ; mais ne pouvant faire moins, tenez-moi pour excusé. " On éprouve, en lisant ces lettres de Charles, un sentiment de compassion pour lui ; l'on est étonné de voir ce fils de famille manquer des choses les plus nécessaires à la vie; on s'explique difficilement comment son père le peut laisser dans un tel dénuement. Le jeune homme en est humilié, sa fierté native se réveille, il laisse voir l'émotion qui le domine, mais l'on sent déjà qu'il se contient et se résigne. Dieu voulait-il ainsi préparer peu à peu cette grande âme au détachement si complet d'elle-même, au renoncement si entier à toutes les richesses et au bien-être de la vie dont elle devait plus tard donner au monde de si rares et si sublimes exemples ? Nous le croirions volontiers. A ces souffrances terribles pour sa fierté de gentilhomme, s'ajoutaient d'autres ennuis. Le prêtre Bomaso était parti ; mais celui qui l'avait remplacé, Lotardo, était parfois violent, il se disputait avec Madona Margarita, il l'injuriait, il la menaçait sans motifs. Messer François, son valet de chambre, sans doute, était lui-même bizarre, autoritaire ; il se plaignait de la nourriture injustement, il calomniait au dehors le jeune comte et sa famille. Tous voulaient être maîtres : Lotardo et François en étaient arrivés au point de se donner des coups, la discorde régnait autour de lui, les affaires de sa maison étaient négligées, il était obligé lui-même de s'en occuper et cela au détriment de ses études. " Je vous prie,- écrit-il à son père le 5 juin 1554, d'aviser à ma position, de m'envoyer quelqu'un d'intelligent, capable de prendre quelque autorité : Jean-Pierre, quoiqu'il soit vieux, n'en a aucune. " A coté de ces tracas domestiques, d'autres préoccupations étaient venues troubler la paix de son âme. II étudiait déjà depuis plus d'un an, lorsque dans une excursion qu'il fit à Arona, le père prédicateur d'Angers lui déclara qu'il avait encouru l'excommunication parce qu'il avait étudié le droit civil sans aucune autorisation. Il devait repartir le lendemain pour Pavie, son père était absent, il ne voulut pas retarder son voyage ; mais à peine arrivé, il écrit au comte Gibert pour lui faire part de l'excommunication qu'il croit avoir encourue. Je ne pourrai plus, lui dit-il, suivre les cours de l'université tant que vous n'aurez pas demandé pour moi l'absolution à l'archevêque et la permission de continuer mes études. Mais il apprend que cette excommunication relève du pape seul : " J'aurais bien mieux fait, écrit-il alors, de rester à la maison pour y attendre la permission d'étudier. En me voyant bien portant, une mine excellente, tout le monde s'étonne de ne pas me voir suivre les cours, car on ignore les motifs de mon abstention. Si j'étais resté à la maison, j'aurais évité ce scandale " Mais d'où venaient ces scrupules et comment notre jeune étudiant avait-il pu encourir l'excommunication? A l'époque de la découverte des Pandectes vers l'an 1137, il y eut un si grand engouement pour l'étude des lois civiles, que les moines eux-mêmes abandonnaient leurs cloîtres pour se livrer à ces études. La théologie et les sciences sacrées furent alors tellement négligées que le saint siège se vit obligé de prendre des mesures en rapport avec la gravité des circonstances. L'étude du droit civil n'était pas mauvaise sans doute, mais elle avait alors des conséquences funestes puisque les religieux lui sacrifiaient l'étude même de la science sacrée. Alexandre III, au concile de Tours, tenu en 1180, interdit donc, sous peine d'excommunication, aux religieux de quitter leurs cloîtres pour étudier le droit et la physique. Le mal ne fut pas néanmoins détruit par cette sévère ordonnance car, en 1125, Honorius III crut devoir étendre la défense portée par Alexandre aux archidiacres, aux doyens, aux curés, aux prévôts et à tous les autres clercs ayant un bénéfice. Le jeune abbé de Saint-Gratinien d'Arona se trouvait compris dans cette dernière catégorie et, à ce titre, il ne pouvait sans permission étudier la Loi, comme on disait alors. L'ordonnance pontificale, par l'effet du temps et par suite du changement des circonstances, perdit beaucoup de sa rigueur primitive. Déjà, à cette époque, on ne l'appliquait plus dans toute son étendue, néanmoins la loi existait toujours. Le 11 mars, Charles écrivit à son père qu'il résulte d'une consultation qu'il a prise après de plusieurs religieux, qu'il peut continuer ses études ; mais que pour tranquilliser sa conscience et celle de son père, il sera bon de se pourvoir d'une permission. Cette circonstance de la vie du jeune étudiant nous a paru intéressante, car elle fait admirablement ressortir la délicatesse de sa conscience, son profond respect pour les décisions de l'Église et sa crainte d'encourir quelque censure ecclésiastique. Ces sentiments ne feront que se développer et s'affirmer avec l'âge. Ses autres lettres nous fournissent plusieurs témoignages de l'affection qu'il portait à sa belle mère, la comtesse Aurelia Vistarina Borromea. Le 6 décembre 1553, il lui adresse des fruits de Pavie, il pense qu'elle sera heureuse de cet envoi, à cause de l'amour qu'elle a pour lui. " Ne regardez pas, lui dit-il, au peu de valeur du don, si j'avais pu trouver mieux, je vous l'aurais envoyé. " Il apprend avec peine qu'elle a été malade et il a si grand désir de la voir, écrit-il 1e juillet 1554, " qu'il attend le moment des vacances avec une véritable impatience. " Ce moment arriva, et le 2 août nous le retrouvons à la Rocca d'Arona d'où il écrit à son père pour lui rendre compte des affaires de la maison et de la conduite des serviteurs. Il n'avait que seize ans et son père avait reconnu en lui de telles aptitudes pour le gouvernement et l'administration que pendant son séjour à Milan, il lui abandonnait volontiers le soin de toute sa maison. Cela ressort clairement des lettres qu'il écrivit au comte dans les nombreux séjours qu'il fit à Arona soit à l'époque des vacances, soit quand les circonstances l'obligeaient à interrompre ses études. Tantôt il lui parle des vendanges auxquelles il a veillé, de la quantité de vin blanc ou rouge qu'il a récolté. D'autres fois il lui recommande les soldats qui faisaient la garde à la forteresse d'Arona ; il lui rend compte des permissions qu'il leur a accordées pour leur laisser la facilité de tailler leurs pommiers et de veiller à leurs champs. La garde de nuit était ordinairement faite par six Italiens et dix Allemands, ils n'avaient pas de bois et il faisait froid. Charles prie le comte de ne pas mettre en péril la vie de ces hommes, ses biens et son honneur, " d'autant plus, ajoute- t-il, que chaque jour des cavaliers français font des excursions autour de nous ". Il est assez souvent seul à Arona, sa famille est à Milan ; mais il ne l'oublie point ; il a pour sa belle-mère surtout de délicates attentions. Il regrette de ne pouvoir lui envoyer, selon sa promesse, les belles pêches d'Arona ; mais cette année, écrit-il, elles furent peu nombreuses et laides et il résolut de les remplacer par d'autres fruits. Le messager qui devait les porter lui ayant manqué de parole, afin de ne pas les laisser se perdre, il en fit faire une pâtisserie qu'il envoya à Milan. Le 12 novembre, il reçoit deux lièvres et il se hâte de les mander à la comtesse. Dès les premiers jours d'octobre 1554, il supplie son père de le renvoyer à Pavie afin d'y reprendre le cours de ses études. Il s'occupe alors de trouver un nouveau chapelain, un petit domestique et il conjure le comte de lui acheter trois matelas pour ses serviteurs. " Ce qui, dit-il, reviendra beaucoup moins cher que d'en payer le loyer comme nous avons fait l'an passé. " Par une lettre du 24 novembre, nous savons qu'il est à Pavie ; mais une maladie de sa belle-mère le rappelle bientôt à Milan d'où il écrit à son père, le 28 décembre, en demandant la permission ou de retourner à l'université ou de faire venir ses livres pour ne pas perdre son temps. Le comte était alors avec son fils aîné à la Rocca d'Arona. A cette époque, il écrivit quelques lettres à son frère; c'était son aîné, il lui parle avec respect, il l'appelle mio osservantissimo, illustrissimo signor fratello honorando ; il lui dit toute la joie qu'il éprouve à recevoir de ses nouvelles, à savoir que sa santé est excellente. C'était la grande mode d'aller à la chasse avec un épervier dont on se servait pour attirer d'autres oiseaux. Charles se livrait peu à ce plaisir ; mais il avait des amis plus avides que lui de ce divertissement et il était heureux de pouvoir favoriser leur innocente passion. Il écrit à son frère et lui demande un épervier pour un de ses amis. Frédéric tout occupé lui-même aux distractions de la chasse ne se presse pas de satisfaire les désirs de Charles qui est obligé de renouveler sa prière : " Je crains bien, lui dit-il, qu'il en soit de l'épervier comme des perdrix dont vous faites un si grand carnage, et cependant je n'ai pu encore en voir une seule ! " et il le conjure de ne pas se montrer à l'avenir aussi peu aimable. Frédéric ne profita pas de la leçon ; car quelques années plus tard, Charles lui écrit ; " Madame la comtesse se réjouit d'apprendre que votre Seigneurie fait chaque jour de bonnes chasses de cailles et autres oiseaux, bien qu'elle ne le sache pas autrement que par la renommée. " Nous n'avons aucune preuve du séjour de Charles à Pavie pendant le cours de l'année 1555, nous sommes tentés de croire qu'il resta à Milan d'où nous le voyons adresser plusieurs lettres à son père qui se trouvait alors à Arona. Le 24 décembre, il lui annonce l'arrivée du cardinal, son oncle venu à Milan, contre son gré, appelé par la nécessité de présenter ses hommages au duc d'Albe qui doit quitter la ville mercredi ou jeudi. " J'ai voulu, continue-t-il, vous en donner avis de suite, afin que vous sachiez ce que vous avez à faire, s'il vous paraît bon de venir à Milan, avant le départ du duc. " Le même jour, il écrit une nouvelle lettre pour rendre compte de la visite qu'il a rendue au cardinal. " Il m'a dit, ajoute-t-il, que le duc ne partirait pas avant samedi : j'ai voulu vous en avertir. Le cardinal ne trouve pas qu'il soit à propos de vous déranger en cette circonstance, il vaut mieux vaquer aux choses plus importantes. Je lui ai présenté vos excuses. Je ne manquerai pas de faire ce que je reconnaîtrai être pour votre honneur et le mien. En attendant, veillez à votre conservation! " Les études du jeune comte devaient encore subir de nouvelles et longues interruptions et, le 15 juillet, nous le retrouvons à Milan d'où, selon son habitude, il va à Arona. Il s'occupe encore d'administrer le domaine paternel, il fait restaurer les moulins qui en avaient grand besoin, recouvrir les bâtiments de l'abbaye et le tout avec la plus grande économie. II se livre aussi à quelques exercices corporels, il monte à cheval et il supplie son père de ne pas vendre la haquenée, la chinéa, dont il se servait, " quand bien même on en trouverait bon prix. Jusqu'ici elle n'a montré aucun défaut et, si elle reste entre mes mains, je suis sûr qu'elle pourra me servir pendant de longues années. " Il quitta Arona vers la fin de février 1558. Dans une lettre de Pavie, en date du 26 avril, il dit : " Je suis allé voir aujourd'hui le gouverneur qui m'a fait beaucoup de gracieusetés, quoique ce ne soit pas un homme à faire des compliments. " A la fin du mois de juillet de cette même année, le cardinal de Médicis devait venir à Milan, à l'occasion de l'arrivée du nouveau gouverneur de la province, le duc de Sessa. Le 4 de ce mois, Charles écrit à son père : " J'ai voulu par cette lettre donner avis à Votre Seigneurie de l'approche des vacances. Il ne doit pas y avoir jusqu'à la fin de l'année plus de six leçons ... et comme je sais que la venue du cardinal est prochaine, j'ai pensé me rendre à Milan pour aller à sa rencontre, selon l'intention, je le sais, de Votre Seigneurie. Votre Seigneurie aura besoin de ses chevaux pour l'arrivée du duc de Sessa et j'ai songé à ne lui point donner l'embarras de m'en envoyer, je m'en procurerai ici et je partirai pour Milan si je ne reçois pas d'autre avis. " Ce fut la dernière lettre que Charles écrivit à son père. Le voyage de Milan, qui semblait devoir lui procurer plus d'une joie, fut marqué par un deuil profond, et il parut n'avoir quitté Pavie que pour aller recueillir le dernier soupir de son père. Le comte Gibert Borromée mourut, en effet, dans les premiers jours d'août, à Arona. Une inscription placée, en 1832, par le comte Gibert V Borromée-Arèse, dans l'église de Sainte-Marie des Grâces de Milan, nous apprend que la précieuse dépouille du père de saint Charles fut déposée dans cette église. On avait placé son buste dans une petite niche située près de la chapelle du Saint-Sacrement, Quand saint Charles eut pris possession de son archevêché de Milan pour se conformer à l'esprit du Concile de Trente, il fit disparaître des églises de la cité les monuments funéraires que les siècles y avaient élevés grand nombre ; la tombe de son père ne trouva pas grâce : il fit enlever le buste et déposer avec respect les ossements devant l'autel. En 1832, le comte Borromée fit recueillir ces ossements et placer l'inscription à laquelle nous empruntons ces détails. La mort du comte Borromée fut, pour Charles, le commencement de nouvelles préoccupations et elle lui imposa des responsabilités difficiles à porter. Malgré son jeune âge et quoiqu'il ne fût pas l'aîné, il fut chargé, à la prière même de son frère, de toutes les affaires de la famille. L'un des premiers intérêts qu'il eut à défendre, ce fut la libre jouissance de la Rocca ou forteresse d'Arona. Les intrigues des neveux de Paul IV avaient excité des défiances et des haines entre les couronnes de France et d'Espagne et la guerre n'avait point tardé à éclater entre ces deux puissances. Arona se trouvait être, du coté de la France, la clef de la Lombardie et la mort du comte Gibert laissant entre les mains d'un jeune homme la défense de cette forteresse, le gouvernement espagnol craignit qu'il ne fût point à la hauteur de la situation. Afin de préserver plus sûrement le pays entier contre une attaque qui pouvait venir de ce coté, il fit occuper la Rocca par un capitaine espagnol. Les fils de Gibert virent avec inquiétude cette mutation qui blessait également l'honneur et les intérêts de la famille. Nous n'avons point l'intention d'entrer dans le détail des négociations qu'ils entreprirent pour rentrer en possession de leurs droits. Néanmoins, comme Charles fut l'heureux inspirateur de ces négociations, nous devons au moins faire connaître en quelques mots le rôle qu'il a rempli. Frédéric, pour affirmer et protéger ses droits par sa présence, resta à Arona ; Charles se transporta à Milan dans le but d'agir auprès des ministres du Roi, de faire prévaloir les droits de la famille, de sauvegarder son honneur et son indépendance. Chaque jour il rend compte à Frédéric des démarches qu'il a faites soit auprès du grand chancelier, soit auprès d'autres personnages influents, et il lui trace à lui-même la meilleure ligne de conduite à suivre pour amener une prompte et heureuse solution. Il ne cherche nullement à imposer ses vues, ses conseils, à son frère : " Je ne puis vous dire autre chose, écrit-il, sinon que je suis votre frère et tel que je dois être et le serai toujours. Que Votre Seigneurie cependant pense à ce qui lui paraît devoir être le plus honorable pour elle, sans aucun égard pour mes conseils ou ceux des autres." . Ces assurances de dévouement fraternel n'étaient point de vaines paroles. Charles déployait, en effet, une activité prodigieuse pour défendre le nom et l'honneur de son frère, il se faisait garant de sa fidélité envers le roi et il finit enfin par obtenir du grand chancelier la promesse que tout s'arrangerait de la manière la plus favorable aux intérêts du comte Frédéric. Non content de ce léger succès, il fait écrire au roi, au duc d'Albe, à Ruy Gomez, conseiller de Philippe II. Mais là ne se borne pas son ambition, il voudrait aussi voir son frère s'asseoir sur les bancs du sénat, à la place de son père. Il fonde de grandes espérances sur l'appui du cardinal, son oncle, qu'il attend à Milan pour le mois prochain. " Je vous exhorte donc, écrit-il à son frère, à vous tenir bien régulièrement à la Rocca, afin que s'il venait quelque personnage, il puisse voir qu'on en tient le compte qu'il convient. " Le gouverneur, absent de Milan, était alors au camp d'Asti. Charles lui fait écrire, il lui députe des hommes influents. Il veut qu'on ne néglige aucun moyen de réussir et qu'on intéresse à cette cause tous ceux qui la peuvent servir ; mais Frédéric manquait de diplomatie ; il suivait trop facilement les caprices d'une humeur hautaine, les saillies d'un caractère peu souple et il ne savait pas mettre ses oncles dans ses propres intérêts. Charles lui reproche de les tenir trop à l'écart. " Que Votre Seigneurie ait un peu plus de confiance avec le comte François dans les choses qui ne sont pas d'une trop grande importance; n'ayez pas l'air de vouloir en tout être réservé avec lui. Jusqu'ici j'ai toujours excusé Votre Seigneurie, comme cela convenait ; mais le désir de faire des choses auxquelles il répugne en ce moment, pourrait bien entrer dans son esprit, comme il m'en a déjà plusieurs fois soufflé quelques mots. " Charles était plus habile et il avait trouvé moyen, en écrivant au comte César Borromée, de persuader à ses oncles que cette affaire intéressait l'honneur de toute la famille. Il avait compté sur la présence du cardinal à Milan, pour aider puissamment ses démarches ; mais on répand tout à coup le bruit de la mort du pape, c'est la ruine de ses espérances : son oncle ne pourra venir. Le lendemain il écrit: La nouvelle de la mort du pape est fausse; mais sa santé inspire de telles inquiétudes, que le cardinal ne jugera prudent de s'éloigner. Tout semble aller plus mal : le duc d'Albe déclare que l'on ne devra plus promettre obéissance à Frédéric Borromée ; cette décision ne saurait décourager notre jeune négociateur: il est confiant dans le droit de sa famille, et il décide que son frère ira lui-même trouver le gouverneur de Milan. Il écrit au comte César de vouloir bien accompagner Frédéric jusqu'au camp. " Il y va, dit-il, de l'honneur et de l'intérêt de toute la famille. Le comte Frédéric suivra en tout vos avis. " Toutes ces négociations ne purent d'abord réussir. Les événements devaient amener d'eux-mêmes ce que n'avaient pu obtenir l'énergie et l'habileté du jeune diplomate. La paix signée, le 3 avril 1559, à Cambrai, entre la France et l'Espagne, prépara la restitution de la forteresse d'Arona à son légitime propriétaire; et l'élection du cardinal de Médicis au souverain pontificat, à la fin de cette même année, ne fut pas étrangère, sans doute, à la conclusion favorable de toute cette affaire. Le 13 janvier 1560, la Rocca d'Arona fut remise entre les mains du comte François Borromée qui s'engagea, au nom de son neveu Frédéric Borromée, alors à la cour de Pie IV, son oncle, à la garder et à la faire garder pour Sa Majesté le Roi d'Espagne, de la meilleure manière qu'il lui sera possible afin qu'elle ne tombe pas entre les mains des ennemis. Cette négociation fit ressortir les aptitudes et les rares qualités du jeune comte Charles Borromée. Dieu, dit un de ses historiens, le préparait ainsi à l'avenir : il devait prouver qu'il savait gouverner sa propre maison, comme le veut I'apôtre saint Paul, avant d'être proposé au gouvernement des âmes. II donna d'autres preuves de son zèle et de ses aptitudes qui font déjà pressentir en lui le futur réformateur du clergé et du peuple chrétien. Il était abbé commendataire des bénédictins des SS.-Gratinien et Félin ; or, pendant le séjour qu'il fit à Arona, pour mettre en ordre les affaires paternelles, il résolut d'user de toute son autorité pour ramener aux pratiques de l'ancienne discipline monastique ces religieux qui, depuis longtemps, s'en étaient écartés. Le jeune abbé employa tous les moyens de persuasion et de douceur que lui suggérèrent sa foi et son amour du bien, puis, voyant que ces moyens étaient insuffisants pour faire rentrer dans la bonne voie la plupart de ceux qui en étaient sortis, il ne recula pas devant les moyens de rigueur que les règles canoniques mettaient à sa disposition. Il condamna à la prison les plus endurcis et ainsi il obtint le but désiré ; le monastère d'Arma vit refleurir son ancienne discipline, grâce à l'énergie et à la douceur de ce réformateur de vingt ans à peine. Dans l'un de ces séjours à Arona, sa vertu fut mise à une rude épreuve. Un des domestiques de la maison, auquel de longues années de services avaient concilié les bonnes grâces de la famille, inspiré par l'esprit du mal, chercha à abuser de son crédit auprès du jeune homme pour le tenter. Par ses discours, il chercha peu à peu à lui insinuer combien il était indigne d'un jeune homme de sa naissance de fuir le monde, d'éviter les plaisirs et d'étouffer les sources mêmes des joies inhérentes à la nature. Voyant ses insinuations inutiles et ses conseils méprisés, il résolut d'user d'autres moyens. Il connaissait les habitudes de son maître et, abusant de la facilité qu'il avait de pénétrer dans ses appartements, il profita de son absence pour y introduire une personne dangereuse. A son retour, Charles, comprenant toute l'étendue du péril, s'enfuit aussitôt ; mais il s'empressa de rayer le coupable du nombre de ses serviteurs. Ce malheureux, cependant, comprit plus tard toute la gravité de sa faute, et il dut sans doute aux prières du maître, qu'il avait voulu pervertir, la grâce de pouvoir la pleurer amèrement. Quand les affaires de la succession paternelle furent toutes réglées, et que les négociations pour la restitution de la Rocca d'Arona ne se purent continuer, l'étudiant reprit le chemin de Pavie. Les interruptions si fréquentes, que nous avons signalées dans le cours de ses études. auraient dû nuire gravement à leur succès final, s'il n'avait pas été si attentif et si sérieux; mais il ne perdait jamais de temps et ses condisciples rendent de lui ce témoignage : " Il était tout tranquille, tout affable; les jours de fêtes il jouait aux échecs et j'ai souvent joué avec lui. Je ne l'ai jamais vu jouer à d'autres jeux. " " Votre Seigneurie, écrivit-il à son père, le 27 juin 1553, m'écrit de ne pas manquer de travailler et d'avoir de bonnes mœurs. Or, j'engage Votre Seigneurie à ne pas douter qu'il en sera ainsi, aussi bien pour honorer Votre Seigneurie que pour moi-même. " Il tint parole et nous ne pouvons mieux résumer le portrait du jeune comte qu'en répétant le témoignage rendu par son père lui-même. C'est un décurion de la ville de Milan qui vient le redire devant les juges chargés d'examiner la cause de canonisation du saint archevêque. " Le comte Gibert, dit-il, me raconta que son fils se conduisait en gentilhomme et en bon chrétien et qu'il en était très consolé " La musique était le complément indispensable de toute éducation pour la noblesse de cette époque. Charles avait un maître de musique, il apprenait le luth, comme nous le révèle une de ses lettres dans laquelle il dit qu'il a payé un écu au maître qui lui enseigne le luth. Nous dirons plus tard comment cet art d'agrément lui facilita l'application des réformes indiquées dans le Concile de Trente. Le jour du triomphe approchait. Charles n'avait pas encore vingt-et-un ans accomplis, lorsque ses maîtres jugèrent qu'il était digne de soutenir sa thèse pour le doctorat. C'était en 1559 ; jamais la grande salle de l'Université n'avait été remplie d'une assistance aussi nombreuse et aussi distinguée. Le Comte Frédéric Borromée et tous les membres de la famille étaient accourus pour jouir du succès de leur jeune parent, qui dépassa toutes les espérances. Il est à noter, dit un témoin de cette solennité, qu'au moment où Charles se tenait dans la salle pour être créé docteur, le temps était obscur et le ciel chargé de nuages. En un instant, au moment où François Alciati, depuis cardinal, prit la parole pour faire son discours, la partie du ciel qu'on apercevait de l'intérieur se fit lumineuse et claire par l'apparition d'un soleil resplendissant. L'orateur prit sujet de cette circonstance, pour prédire aussitôt comment devaient briller dans le monde les saintes et glorieuses actions de ce Borromée. |
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