Vie de Saint Charles Borromée
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CHAPITRE TROISIEME

Élection de Pie IV.

État de la Papauté à la mort de Paul IV.-Le conclave. - Les Médicis de Milan.- Pie IV.- Joie des Borromée.- Charles se met en route pour Rome. -Récit de son voyage par lui-même.

Paul IV était mort. Le peuple, oublieux des bienfaits et des vertus de son souverain l'avait rendu responsable de l'administration tyrannique de ses neveux et des souffrances qui en avaient été la suite. Dans un moment de fureur, il brisa la statue du Pape et refusa de rendre à sa dépouille les honneurs funèbres. Rome, épuisée par les exactions des Caraffa, avait plus que jamais besoin d'un gouvernement juste et réparateur. La situation de l'Église universelle n'était pas moins critique. Le vieux pontife mourait en querelle avec l'Espagne dont il avait combattu l'influence par tous les moyens possibles dans le royaume de Naples. Ferdinand avait succédé à son frère Charles V sur le trône d'Allemagne, avec l'assentiment des électeurs qui avaient en grande majorité embrassé l'hérésie. Paul IV n'avait pas cru pouvoir ratifier le vote de ces électeurs, et il s'en était suivi une rupture entre la Papauté et l'Empire, rupture dont l'hérésie de Luther avait profité pour étendre son autorité dans toute l'Allemagne.

Élisabeth d'Angleterre venait de jeter le masque du catholicisme qu'elle avait pris pour établir et mieux assurer sa domination : appuyée sur un parlement créé à son image, elle venait d'apostasier et de reprendre les traditions d'Henri VIII dont elle devait dépasser l'hypocrisie et les cruautés.

La France, divisée par des guerres intestines, sous des rois mineurs, voyait son antique foi menacée par les Huguenots auxquels les faveurs de la Cour donnaient chaque jour une plus grande autorité et une influence plus redoutable.

Calvin avait mis la Suisse en feu.

Le Concile de Trente avait été interrompu et l'on ne voyait guère par quels moyens on arriverait à reprendre cette œuvre si importante, la seule qui pût remédier, avec quelque efficacité, aux maux de l'heure présente.

De quelque côté qu'elle tournât ses regards, l'Eglise, à la mort de Paul IV, ne pouvait compter sérieusement sur aucune puissance de l'Europe.

C'est en présence de si douloureuses perspectives que les cardinaux se réunirent en conclave, le 9 septembre 1559. Ils étaient au nombre de quarante-quatre. Tous faisaient des vœux pour qu'une prompte élection vint mettre fin au veuvage de l'Eglise et lui donner un pilote habile, dont l'esprit ferme et plein de mansuétude, pourrait travailler efficacement à réparer les fautes du pontificat précédent. Mais les passions humaines, les ambitions privées devaient, par des lenteurs calculées et des intrigues de tous genres, retarder cet événement, ou plutôt Dieu voulait une fois de plus faire ressortir clairement, qu'en ces sortes d'assemblées, c'est toujours l'Esprit Saint qui a le dernier mot.

Le conclave durait depuis plusieurs mois, sans aucun résultat ; on avait tour à tour proposé les cardinaux de Tournon, Gonzaga, Du Puy, de Bellay, Cueva, lorsque le jour de Noël, à 7 heures du soir, le cardinal de Médicis fut élu par acclamation. Qui avait déterminé ce choix auquel personne ne semblait avoir pensé dès le principe ? Quelques historiens racontent qu'on vit, pendant le conclave, une colombe pénétrer dans la chapelle Sixtine et, qu'après s'y être montrée pendant plusieurs jours, elle était allée enfin se reposer sur la cellule du cardinal de Médicis. Plusieurs voulurent voir dans ce fait une désignation providentielle. Quoi qu'il en soit, il parait certain que les cardinaux Sforza, Guise et Farnèse, fatigués de ce que le conclave se prolongeait indéfiniment, stimulés par les murmures de tout le peuple dont le bruit arrivait jusqu'à leurs oreilles et considérant surtout les rares qualités du cardinal de Médicis, employèrent toute leur influence pour le faire élire. Il prit le nom de Pie qui fut regardé comme un hommage rendu à la bonne opinion qu'on avait de sa douceur et de sa piété.

Le cardinal Jean Ange de Médicis était fils de Bernardin de Médicis, noble milanais et de Camille Serbelloni, d'une illustre naissance. Cette famille de Médicis était, dit-on, un rameau de la célèbre famille florentine de ce nom ; il s'en était détaché à l'époque des guerres civiles et il était venu s'implanter sur le sol milanais où il se développa et prit une puissance et une extension dignes de son origine.

Le frère du cardinal, Jean Jacques, duc de Marignan, homme d'épée, général illustre, régnant presque en souverain sur le Lac Majeur et la Brianza, avait, de son vivant, donné son bras au plus offrant et, pendant longtemps, il avait tenu en échec le duc Sforza, le dernier duc de Milan et Charles V lui-même, avec lequel il fit la paix et dont il reçut le marquisat de Marignan. La puissance de Jacques avait contribué assurément à 1'élévation de son frère. Mais si le crédit du capitaine, dit Pallavicini, avait fait avancer l'abbé par degrés jusqu'à la dignité qui touche le pontificat, sa mort l'avait encore plus servi pour le faire arriver à ce suprême honneur. Lui vivant, les cardinaux auraient appréhendé ses vastes desseins, son humeur guerrière, et, n'ignorant point l'action qu'il aurait pu exercer sur l'esprit de son frère, ils n'auraient point choisi sans doute le cardinal de Médicis pour succéder à Paul IV ; mais la Providence avait tout conduit pour amener sur le siège de Saint-Pierre l'homme de sa droite.

Jean Ange de Médicis était entré un peu tard dans la carrière ecclésiastique ; il avait vingt-huit ans quand il vint à Rome et, après avoir rempli avec distinction plusieurs missions importantes, il reçut des mains de Paul II le chapeau de cardinal en 1549. Jules II, appréciateur de ses mérites, l'avait nommé légat de Bologne avec la surintendance générale des milices de l'Église contre Octave Farnèse, duc de Parme Paul IV lui fut peu favorable et le cardinal s'exila volontairement dans sa patrie, où il se livra à l'étude des sciences, et se montra si généreux dans ses aumônes qu'on l'appelait le prère des pauvres. Il était dans sa soixante et unième année lorsqu'il monta sur la chaire de Saint-Pierre.

A la nouvelle de cette élection, la ville de Milan manifesta une grande joie ; mais la famille du nouveau pape devait plus particulièrement se réjouir de son exaltation. Les jeunes comtes Frédéric et Charles Borromée étaient ses neveux et cette élection ouvrait devant eux un brillant avenir. Charles en accueillit l'annonce avec une satisfaction calme et modeste ; il conseilla à son frère de ne point s'abandonner à une joie trop bruyante et de célébrer plutôt cette élection en s'approchant des sacrements pour remercier Dieu d'une si grande faveur. Pendant que Frédéric, l'aîné de la famille, partait pour Rome, lui, dont les aspirations et les habitudes étaient plus modestes, restait à Milan et il y attendit l'appel de son oncle. Le 3 janvier 1560, il annonce au comte Jean del Verme, son parent, alors à Bobbio, son départ pour Rome. La simplicité et l'abandon qui règnent dans ce petit billet indiquent clairement qu'un honneur aussi considérable pour sa famille n'avait pu altérer la sérénité de son âme. " Je n'ai pas cru devoir, avant ce jour, lui dit-il, annoncer à Votre Seigneurie l'élection de Sa Sainteté, mon oncle, au Souverain pontificat. Je n'aurais pas voulu, avant d'en avoir l'avis officiel, me risquer à vous en donner la nouvelle. Mais je reçois à l'instant même une estafette, au nom de Sa Béatitude ; je pars pour Rome afin de baiser les pieds de Sa Sainteté et de me mettre à son service. Cette lettre a pour but de prier Votre Seigneurie, si l'occasion se présentait de pouvoir lui être utile en quelque chose, de vouloir bien user, en toute circonstance, de moi et de mon frère. Elle nous trouvera toujours disposés, non seulement à la servir elle-même, mais aussi messieurs ses fils en particulier. Je vous ai toujours, en effet, regardé comme un bon parent et un ami de notre maison. "

Nous aimons à suivre ce jeune gentilhomme dans sa course rapide vers Rome, où la gloire et les honneurs l'attendent. Il part joyeux, reconnaissant envers Dieu ; assurément, mais nullement insensible aux sentiments humains qu'une si grande élévation peut faire naître dans un cœur de vingt et un ans. Nous l'avons entendu à Pavie parler de sa noblesse, se montrer avide de tout ce qui pourrait procurer l'honneur de sa maison, comment se montrerait-il indifférent, en ce moment, à la situation brillante qu'il entrevoit ? Aussi, il veut faire son entrée à Rome entouré en quelque sorte de toutes les gloires humaines qu'il a trouvées dans son berceau. Il est arrivé à Lodi et il se hâte d'écrire à Guido Borromeo, l'un de ses parents, qu'il a chargé du soin de ses affaires, de lui adresser les armes de sa maison. " Je vous envoie cette lettre, dit-il, afin que vous fassiez peindre de suite, sur un cartouche, bien distinctement, toutes les armes des Borromées ; c'est-à-dire, le mors, l'humilité, la licorne et le chameau qui composent le blason des Vitaliens et les bussole des Borromées : vous les ferez reproduire avec leurs couleurs respectives et bien faites. Dans le cas où elles ne pourraient être prêtes pour le départ de Jean Pierre qui accompagnera Serbellone, vous les ferez expédier de toute manière cette nuit, de bon matin, parce que le maître des postes, si cela est nécessaire, fera attendre quelques heures de plus l'ordinaire de Rome qui part demain matin, afin qu'on puisse les lui donner ; il me suivra de près, et il sera à Rome en même temps que moi. Ne manquez pas de les envoyer, usez de diligence : que ces armes soient bien peintes et sous aucun prétexte n'omettez leur envoi par l'ordinaire susdit... Dites à la Signora Camille qu'il serait bien à propos qu'elle fit faire par les religieuses deux ou quatre rochets blancs, très fins, et cela avec toute la promptitude possible. De Lodi, le 3janvier 1560. "

Le courrier suivant apporta d'Imola au comte Guido des détails intéressants sur le voyage de son jeune parent ; ils font contrastes avec la gravité habituelle dont, malgré son âge, il semblait ne s'être jamais départi. Le ton badin et plaisant de cette lettre ne se retrouvera guère sous la plume de notre futur cardinal et nous ne pouvons la laisser dans l'ombre, si nous voulons initier le lecteur à toutes les pensées et au caractère de notre héros. "

Je suis parti de Milan avec l'intention de vous donner souvent de mes nouvelles pendant le voyage j'ai commencé par le faire à Lodi ; mais ma bonne fortune a voulu qu'ayant mis toutes mes résolutions de Milan dans un sac, elles sont tombées malheureusement dans le Pô, au moment où je l'ai traversé. A peine descendu du port, je me suis trouvé au milieu des flatteries et aussitôt j'ai oublié toutes les choses de Milan. Ainsi j'ai dîné avec le duc ; il m'a fallu céder à sa politesse et à son affabilité. Je ne vous dirai pas autre chose, si ce n'est que ce jour-là j'ai fait huit postes et il me semble que je n'ai jamais ressenti un plus grand plaisir qu'à faire cette course pendant laquelle nous fûmes surpris par une neige très blanche ; je fus reçu le soir, à Parme, par le gouverneur, auquel le duc avait envoyé un exprès : Je m'en trouvai bien. Tous mes serviteurs, il est vrai, sont restés disséminés sur la route, à toutes les postes, partie à Ponte di Muro partie à Borgo et partie en d'autres lieux. Le sieur Lancialotto, qui devait venir avec moi jusqu'à Rome, est resté par suite d'une chute, qui lui a donné la fièvre à Castello Guelfo; cette fièvre, je crois, fut occasionnée par la peur. Cet incident cependant a ralenti mon voyage, je ne fis que cinq postes et le soir j'ai logé à la Semoggia. Aujourd'hui, un peu pour attendre mes gens, un peu aussi pour jouir des triomphes qu'on m'a rendus à Bologne où j'ai dîné, j'ai fait seulement trois postes, et néanmoins ni le prêtre, ni maître Christophe ne m'ont encore rejoint. Je vous souhaite à tous ces promenades, ces repas, ces musiques, à l'exception toutefois de ces courses en poste qui, de l'avis du comte Jean- Baptiste, sont un vrai métier d'âne. Il est vrai qu'il se maintient en bon état, en se réconfortant à chaque poste par de bons gâteaux et d'excellents vins. Je voudrais encore être à me faire recevoir docteur pour pouvoir jouir de toutes ces friandises et de tant d'autres choses qui me sont continuellement offertes. Je voulais ce matin envoyer de Bologne au comte François cent huîtres par une lettre de change, mais je n'ai trouvé personne qui eut un correspondant à Milan. Et comme elles étaient belles et fraîches ! Si le fisc ducal consentait à prendre des pâtisseries en guise d'argent, je vous enverrais deux ou trois beaux sacs d'écus, et les plus belles olives du monde. J'avais résolu de me rendre par Florence, mais pensant ensuite que ces repas et ces gracieusetés seraient beaucoup plus fréquents si je passais dans les Etats de l'Église, j'ai décide d'aller par les Romagnes et ainsi je suis déjà arrivé à Imola : de cette façon j'éviterai l'ennui. Je suis fatigué de tant de visites. Je ne me croyais de parents qu'à Milan et j'en ai trouvé une quantité infinie à Bologne. Mais que vous dirais-je des amabilités qui m'ont été faites, hier, à Reggio ? J'ai trouvé une maison très ornée : dans ma personne on ne pouvait plus grandement honorer le Pape... Je crois que si j'étais un corps saint - et peu s'en faut - les populations ne courraient pas avec plus d'empressement qu'elles font pour me voir. Aujourd'hui toutes les fenêtres de Bologne étaient garnies de très honorables dames : il est vrai que le comte Jean-Baptiste prétend qu'elles se sont toutes ainsi réunies pour le voir... Je ferai à l'avenir sept postes par jour car elles sont plus distantes l'une de l'autre que celles de Lombardie. Dites à la Signora Camille d'être joyeuse..

. A Imola le 6 janvier 1560. " Malgré tous les honneurs dont on le comblait et de toutes les agréables surprises qui rompaient pour lui la monotonie de la route, le jeune homme ne se laissait point aller aux illusions communes à cet âge. Il avait vraiment hâte d'arriver à Rome et ce qui l'y attirait c'étaient moins les dignités qui l'y attendaient - que le désir de mettre toute sa personne au service de l'Église et du Pape.