Vie de Saint Charles Borromée
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CHAPITRE QUATRIEME.

LE CARDINAL BORROMEE

Le jeune secrétaire d'état. - Caractère de sa correspondance. Promotion au cardinalat. - Dignité et charges du jeune cardinal. - L'archevêque de Milan. Les Jalousies. - Le cardinal et les Milanais. - Sa sollicitude pour ses serviteurs d'Arona - Mariages de la soeur et du frère du cardinal. - Ses projets - Sa jeune sœur Jéronime. - Ses parents. - L'administrateur habile et prévoyant. -Souci qu'il prend de la noblesse de sa famille. - Plaisirs et distractions du jeune cardinal. Pourquoi nous insistons sur ces premières années de la jeunesse du saint. - Une victoire héroïque. - Ruine des espérances de la famille Borromée. - Résignation du cardinal - Point de départ de sa sainteté. " J'ai choisi la seule Epouse que je désirais " - La première messe. - Le P. Ribéra et les exercices de S. Ignace. - Vertus du jeune cardinal et murmures des serviteurs. - S Philippe Néri. - Ses relations avec le cardinal Borromée. - La Casa Pia et l'asile pour les mendiants. - L'hôpital des Lombards et S. Charles - Académie des Nuits vaticanes.

Le couronnement de Pie IV eut lieu le 6 janvier 1560 ; malgré tout son empressement, Charles ne put arriver à Rome pour être témoin de cette imposante cérémonie. Frédéric, son frère, avait été plus heureux et le Pape l'avait, ce jour même, nommé général des troupes pontificales avec des honoraires de mille écus par mois.

Le souverain pontife avait eu plus d'une fois l'occasion d'apprécier les rares et sérieuses qualités de Charles, surtout après la mort du comte Gibert ; sa présence le combla de joie et, après l'avoir admis dans les rangs de la prélature, en le nommant protonotaire apostolique, il lui confia l'administration des États de l'Église. Le jeune comte accepta cette marque de confiance plutôt comme une charge que comme un honneur et il se mit aussitôt à l'œuvre. Dès le 22 janvier, il écrit au comte Guido Borromée: " Notre Seigneur m'a donné le soin de toute l'administration de l'Etat ecclésiastique ; les nombreuses préoccupations qui résultent de cette charge ne m'ont pas permis d'écrire depuis plusieurs jours... Dites à Madame Camille qu'elle soit joyeuse. Notre Seigneur m'a donné trois abbayes, dont la valeur totale est d'environ douze mille écus, mais elles sont éloignées ; j'espère dans un mois être plus près de vous. Je suis accablé sous le poids des nombreuses lettres qui m'arrivent chaque jour de Milan pour me féliciter du cardinalat, et parmi ces lettres il en est une du duc de Sessa. Je ne puis m'expliquer d'où vient cette erreur, si ce n'est que vous ayez mal interprété la lettre de Lodi, dans laquelle je demandais des rochets avec la pensée que Madame Camille les offrirait au Pape ; ils n'étaient point pour moi ; néanmoins je porte chaque jour le rochet, quoique je ne sois ni cardinal, ni Evêque. A l'avenir, ne répandez pas de semblables bruits. Je jouis d'une très bonne santé malgré mes fatigues qui sont infinies ; mais l'obligation de me lever à 11 heures et de me coucher à 6 ou 7 heures de nuit me cause un certain déplaisir. "

Les lettres du jeune secrétaire d'État au comte Guido, dont nous venons d'extraire ces quelques lignes, nous permettront de le suivre pas à pas dans sa vie intime à Rome, comme nous l'avons fait pendant son séjour à Pavie. Pour retracer les premiers temps de cette existence toute nouvelle pour lui, nous n'aurons qu'à puiser dans sa correspondance dont l'intérêt nous paraît très grand. Il expose dans ses lettres à son parent, ses travaux, ses ennuis, ses pensées ; il s'y occupe des siens, de leur avenir ; il y parle de ces mille riens dont se compose la vie, même celle des hommes les plus élevés en dignité. C'est véritablement la nature prise sur le fait : Charles s'y montre tel qu'il est, sans déguisement d'aucune sorte, sans exagération d'aucune manière. Nous n'y voyons pas encore apparaître l'héroïsme et la vertu du saint, il est vrai ; néanmoins nous y sentons vibrer une âme passionnée pour le devoir, capable de s'élever au dessus de toutes les considérations purement humaines quand il s'agit de suivre les inspirations d'une conscience droite et chrétienne. Nous apprendrons surtout dans ces lettres à connaître le caractère et les habitudes de l'homme.

Le comte Guido Borromée jouissait de toute sa confiance. Charles en fit son intermédiaire pour toutes les affaires concernant sa famille, ses intérêts temporels et même ceux de son diocèse. C'est à lui qu'il adressera la bulle de sa nomination à l'archevêché de Milan ainsi que sa procuration, afin qu'il en puisse prendre possession, en son nom. Cette correspondance présente toutes les conditions de sincérité requises par l'historien pour asseoir son jugement : il est bon d'en faire ressortir les traits les plus caractéristiques. Charles y apparaît surtout comme un esprit positif; on le devine aux instructions qu'il donne à son délégué et dont la clarté et la précision ne laissent rien à désirer. Une raison sage, judicieuse et intelligente préside à tous ses actes. Quoique pressé et surchargé d'affaires importantes, il ne montre nulle impatience, nulle précipitation. il règle chaque chose en son temps, avec toute l'étendue nécessaire ; mais on ne trouverait pas une parole inutile ou superflue. C'est déjà cet esprit pratique, sobre, méthodique, habile et actif que nous retrouverons plus tard dans le secrétaire d'État et l'administrateur de l'Église de Milan. Il est à tout et ne paraît surchargé de rien, il se meut à l'aise au milieu des charges nouvelles qu'on vient de lui imposer, il conserve la même simplicité au milieu des honneurs : les embarras et les occupations de toutes sortes, dont il est accablé, ne semblent pas assez puissants pour troubler la paix de son âme et la sérénité de son esprit. Il explique ce qu'il veut, la manière dont il désire être servi, et cela même pour les choses les plus vulgaires. Il commence par régler les aumônes que l'on devra faire chaque semaine, au nom de la famille et, pour faciliter l'accomplissement de ses bons desseins, il prie son parent de faire rentrer l'arriéré de la pension due à son père par l'Espagne pour la garde du Lac Majeur et de faire payer celle de son frère qui commence, dit-il, au 1er mai. Il espère que le duc de Sessa mettra quelque empressement à les obliger, car lui-même, ajoute-t-il, a besoin de nous pour ses propres affaires. Il a envoyé son fils ici pour y demeurer et il voit que je puis l'aider en beaucoup de choses.

Il ordonne de supprimer toutes les dépenses superflues ; pour faire face à celles de sa nouvelle situation, il a été obligé d'emprunter trois mille écus et il veut s'acquitter. Ensuite, dit-il, nous dépenserons autant que cela sera nécessaire.

Le 31 janvier, Pie IV le crée cardinal avec Jean de Médicis, fils du duc de Florence et de Jean Antoine Serbellone, cousin du pape. Charles annonce cette nouvelle aux siens avec une grande simplicité : " Cette lettre vous portera la nouvelle de ma promotion. " Il a dressé la liste de toutes les familles auxquelles son envoyé devra aller en personne annoncer son élévation, il prie même le comte de réparer les omissions qui auraient pu lui échapper. Puis il s'occupe d'autres affaires avec une aisance et une liberté d'esprit qui détonnent dans un jeune homme de 21 ans, et dans une pareille circonstance. On dirait qu'il s'agit d'une autre personne :il donne des ordres pour faire des paiements divers; il désigne les gens dont il a besoin, il demande qu'on lui envoie à Rome sa chère haquenée, la mia chinea, dont nous lui avons entendu faire l'éloge; il ne craint même pas de s'abaisser jusqu'aux plus petits détails et il déclare que le courrier envoyé pour annoncer sa nomination devra seul recevoir la mancia: " Faites en sorte, dit-il, qu'aucun serviteur de la maison ne le supplante dans ce droit. "

Il ne veut pas qu'on fasse aucune réjouissance à Milan ; toute la fête devra se passer à Arona où seront célébrées les messes de Spititu Sancto. Si la vanité et l'orgueil n'ont point place dans son cœur, il comprend néanmoins que les honneurs obligent, qu'ils exigent de la part de ceux qui les reçoivent un certain rang extérieur qui commande le respect et inspire la soumission. En conséquence, il décide que sa sœur Camille devra désormais avoir deux dames de compagnie en plus, pourvu qu'elles soient de nobles familles et de bon renom.

Le pape paraît vouloir placer toutes les dignités ecclésiastiques sur la tête de ce neveu dont il semble pressentir la sainteté. Le cardinal Hippolyte d'Este de Ferrare, renonce à l'archevêché de Milan et Pie IV, quelques jours après avoir revêtu Charles de la pourpre, le désigne pour occuper le siège de S. Ambroise.

Successivement, il le nomme légat de Bologne, des Romagne et de la Marche d'Ancône, protecteur du royaume de Portugal, de la Basse-Allemagne, des cantons catholiques de la Suisse. Les ordres de St-François, du Carmel et des Humiliés, les chanoines réguliers de Ste-Croix de Coïmbre, les chevaliers de Jérusalem ou de Malte et ceux de la Croix du CHRIST, en Portugal, sont placés sous sa protection et, à cette époque, la dignité de protecteur d'un ordre religieux emportait avec elle des droits et de graves obligations que le temps a considérablement amoindris.

Tant de charges et tant d'honneurs devaient paraître trop pesants pour un homme aussi jeune ! S'il était vertueux, la Cour romaine, semble-t-il, ne manquait point de prélats d'une égale vertu, supérieurs du moins par leur expérience des affaires et accoutumés à tous les rouages d'une administration aussi compliquée, aussi étendue et aussi sérieuse que l'est l'administration pontificale. Dans cette conduite de Pie IV, on ne peut, s'empêcher d'admirer " le secret dessein de la Providence divine qui voulait faire tourner au grand bien de l'Église ce que la chair et le sang conseillaient au pontife de faire. "

Pie IV n'ignorait point le mérite de son neveu et, dans le bref qu'il lui adressa, il prononça ces remarquables paroles : " Nous espérons que, sorti à peine de votre vingt et unième année, vous pourrez en plusieurs manières être très utile à cette église, à cause des grandes vertus dont le Très-Haut, dans sa générosité, vous a orné. "

Là ne devaient pas s'arrêter les faveurs pontificales.

Le cardinal Borromée habitait le palais du Vatican où, selon les usages du temps, il tenait une espèce de cour avec un nombreux personnel de serviteurs. La dénomination de secrétaire d'Etat n'existait pas encore pour désigner les fonctions dont le pape l'avait chargé; mais la dignité d'administrateur de l'État ecclésiastique, jointe à la qualité de neveu du pape, l'obligeait à déployer dans ses habitudes et dans son palais une grande splendeur. Sa fortune personnelle n'eut point suffi à ces énormes dépenses et à ce luxe princier.

Par un Motu proprio du 22 janvier 1561, Pie IV lui donna une pension annuelle de mille écus d'or sur la mense épiscopale de Ferrare. Le pontife justifie cette nouvelle grâce par la nécessité de fournir à son neveu les moyens de tenir avec plus de dignité le rang élevé qu'il occupe, de faire face aux dépenses considérables qui en sont la conséquence: il se plait à déclarer que son neveu honore la pourpre par la grandeur de ses mérites.

Toutefois, autour du pape on murmurait, on jugeait sévèrement cette faveur accordée à un membre de sa famille ; à Milan surtout cette fortune si précoce et si extraordinaire avait suscité des envieux : pour satisfaire leur vile passion, ils ne reculaient devant aucune calomnie. La famille s'en préoccupe, elle s'en afflige et elle ne croit pas devoir cacher au nouvel archevêque de Milan l'objet de ses tristesses; mais loin de s'effrayer de ces propos, Charles les méprise et il conjure les siens de ne pas s'en alarmer. " Il ne convient, dit-il, de prendre garde aux caquetages de ces personnes occupées à imaginer toujours de nouvelles inventions. Il suffit de se conduire honorablement dans toutes ses actions et puis laisser chacun dire ce qu'il lui plait. "

La comtesse Isabelle Borromée Trivulzi le félicite de " toutes les dignités et de tous les honneurs " dont le pape l'a comblée, il la remercie avec simplicité ; il ne doutait nullement de ses sentiments, dit-il néanmoins, il en a reçu l'expression avec joie et il l'engage à prier Dieu, auteur de tous ces dons, de donner une longue vie à Sa Sainteté. Il termine en exprimant l'espérance que la comtesse usera de toutes les circonstances qui se présenteront pour lui donner ses ordres

Les injustices, les calomnies ne sont pas les seuls ennuis auxquels est soumis notre jeune cardinal : de tous cotés les solliciteurs arrivent, il accourent spécialement de Milan. C'est à qui voudra se mettre à son service, il ne sait comment les éloigner et il supplie les siens de ne lui adresser aucun des gentilshommes de Milan qui viendront à Rome. En ce temps-là, plus qu'aujourd'hui, être neveu d'un pape était une grande chose et Pie IV montrait dès le début de son pontificat qu'il ne négligerait rien pour élever les siens aux plus hautes dignités comme aux plus importantes charges. Il y avait là un puissant motif pour éveiller bien des dévouements intéressés. Le jeune secrétaire d'État se voyait entouré de courtisans, il recevait des hommages de tous et à son âge l'humilité courait grand risque de faire naufrage au milieu de ce concert de louanges et de ce tribut d'obséquieux hommages qui montaient vers lui. Une âme moins fortement trempée, une intelligence moins solide auraient été éblouies par toutes ces grandeurs ; mais elles ne semblent lui enlever ni sa tranquillité d'esprit, ni sa simplicité ordinaire.

Il ne refuse pas cependant de prendre à son service ou à celui de son frère quelques-uns des Milanais qu'il a connus, il en désigne même plusieurs à son parent, mais il veut qu'on les prévienne qu'ils ne seront acceptés que s'ils sont sérieux, et s'ils n'ont point la tête remplie de chimères et d'illusions, fumo in testa. Qu'on ne les engage pas à venir, dit-il, si on ne peut s'assurer de leur persévérance, car il ne faut pas songer à mener ici une vie opulente.

Il s'intéresse à ceux qu'il a quittés; mais malgré son désir, il ne peut satisfaire tous ses amis. Il eut voulu trouver un emploi pour le diacre Cantorbia ; mais il est obligé de porter l'habit ecclésiastique : " Sans cela, dit-il, je l'aurais employé au service de la chambre, quoique le Pape m'ait chargé de serviteurs qui sont vraiment honorables, de bonnes familles : plusieurs sont comtes et très riches... Cependant s'il veut venir à Rome, je tacherai de l'employer à quelque service, autre que le mien, et s'il reste à Milan, je ne manquerai pas de l'aider toujours. Venir à Rome ! mais il ne sait pas ce que c'est que Rome, et après quinze jours passés ici, il en serait las. J'ai déjà deux ou trois de mes gens malades, ils ne peuvent résister à la très grande fatigue. "

Dites au signor J. B. Visconti que je ferai venir son fils quand je verrai moyen de le placer. Le pape a déjà attaché à ma personne quatre docteurs et bientôt j'aurai encore le seigneur Falcuzio. "

Il ne peut donc, malgré sa bonne volonté, satisfaire toutes les ambitions, accepter toutes les offres. Mais il tient à montrer qu'il n'oublie personne et que, malgré son éloignement et sa dignité, il sera toujours bon pour tous. S'il a du prendre sur lui le soin des intérêts matériels de toute la famille, aucun de ses serviteurs et de ses employés ne pourra regretter le comte Borromée ; car il n'oublie pas ceux qui sont chargés de faire valoir ces intérêts, il a pour eux toute la sollicitude et toute l'affection que leur témoignait son père. Il recommande à son parent de secourir, en son nom, les enfants pauvres d'Arona; il s'informe des gens à son service, de leur conduite, de leurs besoins et il veut qu'on aide au mariage de leurs filles, si elles le méritent. Il entre même à ce sujet dans des détails qui dénotent la bonté de son cœur : " Je ne sais comprendre le caprice de Georges ; il désire épouser cette jeune fille, sans doute pour mourir de faim tous les deux. Il ferait peut-être preuve de jugement, en venant ici servir nos dames. "

Digne neveu de Pie IV, il ne négligea en rien l'honneur et l'élévation de sa maison ; il seconda admirablement son oncle quand il s'agit du mariage de son frère et de ses sœurs. Nous voulons montrer ici comment S. Charles aima les siens, ce qu'il fit pour eux, avec quelle vigilance il veilla sur leurs intérêts temporels et comment il chercha les moyens les plus certains de leur créer un honorable et riche avenir. Nous serons mieux à même d'apprécier plus tard l'étendue du travail de la grâce dans ce cœur, qui sut si bien comprendre et si affectueusement suivre les inspirations légitimes de la nature.

Le 18 mars 1560, il écrit au comte Guido : " Je vous donne avis de la manière dont il a plu à Notre Seigneur de décider le mariage de Madame Camille, notre sœur, avec Monsieur César Gonzaga. Nous avons tous à remercier Dieu de cette espérance dont la réalisation nous assure une très noble amitié, en Italie, et des liens de parenté avec de si grands princes. Ces jours passés, il est vrai, nous étions assiégés par tant de partis si honorables que nous ne pouvions faire autrement que d'arriver à un bon résultat. Mais Dieu a voulu montrer que tout le retard apporté à cette affaire n'était que pour aboutir à la plus grande satisfaction de Madame Camille. Vous n'annoncerez cette nouvelle qu'à elle seule et à madame la comtesse ; ne la communiquez, en aucune façon, à personne autre au monde, tant que je ne vous l'aurai pas dit. Nous n'avons pas encore réglé comment se fera le mariage. En attendant, occupez vous de pourvoir madame Camille, avec diligence, de tout le trousseau dont elle aura besoin. Vous aurez plusieurs personnages à recevoir, il faudra bien tenir la maison et le jardin ; augmentez le personnel des serviteurs, selon que vous le jugerez convenable. "

Le 26, il écrit qu'on peut annoncer le mariage ; le lendemain, il ordonne de hâter les préparatifs de manière à se faire honneur. Il n'oublie aucun détail, il prescrit même de mettre les tapis et de faire venir du vin d'Arona.

Le mariage de sa soeur est peine décidé, qu'il est heureux d'annoncer celui de son frère avec la fille du duc d'Urbino. " Nous avons, dit-il au comte Guido, à remercier Dieu qui nous a fait la plus grande grâce : il a permis à un pape âgé de pouvoir placer avantageusement notre maison, dans l'espace de quatre mois ; sans blesser les droits de personne. Ne manquez pas de faire des aumônes ; portez-vous bien et faites qu'on ne néglige rien pour se faire honneur dans ces noces de madame Camille. "

Il est tout joyeux de ces mariages et il écrit à son oncle François et à Guido Gallarato d'accompagner sa sœur jusqu'à Mantoue, de se rendre ensuite à Urbino d'où ils viendront tous à Rome avec sa belle-sœur. " Ce sera, dit-il, une belle occasion de baiser les pieds de Sa Sainteté et d'aller à Lorette. Vous ne manquerez pas, écrit-il à Guido Borromée, de les engager à venir, car je désire jouir de leur présence pendant l'hiver et pour le prochain carnaval : nous ferons en sorte qu'ils n'aient rien à regretter. Dites-leur de venir sans façon; ils auront grande compagnie dans tous les nôtres qui viendront à cette époque à Rome. Ils n'auront aucune dépense à faire et ils ne manqueront pas ici de gens pour leur service. Je serais très heureux si vous pouviez venir, vous aussi, comme vous m'en avez écrit en d'autres circonstances. Vous pourriez les accompagner, après avoir tout arrangé à Milan et laissé toutes choses en bon ordre. "

Nous ne pouvons résister à la tentation de citer encore quelques extraits de la lettre que Charles écrivit au comte Guido pour régler toutes les circonstances du départ de sa soeur pour Guastalla, demeure du prince César Gonzaga. Le caractère du jeune cardinal, son esprit de prévoyance, sa bonté, sa discrétion et sa bonne humeur s'y révèlent avec une grande simplicité. "

Le prince César a déjà donné les ordres pour que la princesse se dirige vers Guastalla ; le cardinal de Mantoue doit tout préparer et il attend que vous l'avisiez, pour envoyer aussitôt les personnes honorables qui devront l'accompagner jusqu'à Guastalla, terme de son voyage.. . Notre intention est que la princesse parte d'Arona vers le huit ou le dix octobre. Vous aurez donc le temps de tout prévoir et de prévenir le cardinal ... Je sais que vous avez déjà préparé une barque d'honneur pour la conduire jusqu'à Pavie où elle logera dans la maison des Lonati qui doivent l'inviter. De là, elle ira à Guastalla dans les barques du duc de Mantoue : elles sont mieux adaptées à la navigation sur le Pô ; vous les trouverez à Pavie à l'heure voulue ; elles seront garnies de façon que vous n'aurez nul besoin des tapisseries, ni de la literie de notre maison. S'il en était autrement, vous vous serviriez de ce qui nous appartient, dans la même barque, jusqu'à Guastalla. Ensuite vous nous enverriez tous ces objets à Rome, quand nos dames viendront, car, comme je vous l'ai déjà écrit, il ne convient pas, entre princes, de porter des meubles à la demeure de son mari, comme cela se pratique entre gens de condition ordinaire, d'autant plus que le signor César, notre beau-frère, en est admirablement fourni. Quand le moment sera venu de prévenir le cardinal de Mantoue, la princesse elle-même devra écrire, ainsi que vous ou le comte François, s'il est là. Vous devrez lui envoyer un courrier exprès... "

Quant à vous, vous ne pouvez vous dispenser d'aller jusqu'à Guastalla, d'autant plus que vous avez le dessein d'accompagner madame la comtesse jusqu'à Pesaro et à Rome. Vous m'écrivez que le comte François et le signor Guido vous accompagneront, mais non sans difficulté ; vous ne me dites point s'ils iront seulement à Guastalla ou jusqu'à Pesaro et à Rome. "

Leur voyage à Guastalla me paraît nécessaire ; je leur ai fait l'invitation pour Pesaro et pour Rome parce que je savais qu'ils avaient l'un et l'autre, avant cette circonstance, le désir de voir Rome et le Pape. Il n'y a pas de meilleure saison que le printemps pour voir Rome, ni occasion plus agréable, me semble-t-il, que d'y venir, en conversant gaiement avec ces dames, et en compagnie de madame notre belle-sœur. Mais si cela devait leur être d'une grande gêne, je veux vous dire toute ma pensée : la présence de nos parents n'est nullement nécessaire à ma belle-sœur, car le duc d'Urbino l'enverra en bonne compagnie. J'ai le désir, il est vrai, de jouir de la présence de ces messieurs : il me semblait qu'il ne pouvait se trouver meilleure occasion ; mais dans le cas où ils ne voudraient pas venir, je crois que les personnes que je vous ai déjà nommées... pourront constituer une suite très honorable à Madame et à notre comtesse jusqu'à Pesaro ; là, elles trouveront un nombre infini de gens... "

Souvenez vous de placer Clémence, chez dame Isabelle Trivulzi ou chez la comtesse Zanobia selon ce que vous jugerez être le mieux jusqu'à l'époque de son mariage. Toutes les autres demoiselles devront tenir compagnie à la princesse jusqu'à Guastalla, mais il ne restera avec elle que la Pusterla, le prince César désirant mettre autour d'elle des nobles. Vous les ferez reconduire en barque à Milan, vous leur donnerez quelque présent, en les renvoyant dans leur famille. Si le comte Frédéric fils de Janes del Verme, est à Milan, il devra accompagner la princesse jusqu'à Guastalla ; il ne faudrait pas qu'il parût que nous estimons peu sa parenté. "

De Pavie à Guastalla, il n'y aura point à descendre de barque en aucun endroit ; il sera bien d'y rester la nuit, car les barques seront très commodes. Cependant vous vous gouvernerez sur ce point, comme il vous plaira. Donnez quelque présent à madame Lucrèce de notre maison, en plus de son salaire. " Si, désirant venir à Rome, il vous semblait bon de rester quatre jours à Arona et six autres à Milan pour mettre vos affaires en bon ordre, après le départ de notre sœur, je crois que cela serait bien : vous auriez encore le temps d'arriver à cheval à Pesaro avant le départ de ces dames pour Rome qui aura lieu du 25 au 30 octobre... Vous enverrez au duc de Mantoue, de la part du comte Frédéric, cinquante brente de vin de différents crus et des meilleurs. Faites revenir tous les meubles d'Arona et dressez l'inventaire de ceux qui resteront là. Si la comtesse veut ses robes de soie et de brocart (je crois que non, puisqu'elle doit venir à Rome) vous les lui donnerez ; si elle n'en veut pas, vous les laisserez entre les mains de quelqu'un et je donnerai ordre d'en faire des ornements d'église... De Rome, le 26 septembre 1560. "

Un instant, Charles put craindre l'anéantissement de ses espérances : sa sœur Camille tombe malade, elle est à Arona et ses jours sont en danger. Cette nouvelle le désole, mais il ne perd rien de sa soumission à la volonté divine : " Dieu veuille, dit-il, nous épargner ce malheur! Néanmoins s'il lui plaisait qu'il en soit ainsi, je ne puis que me conformer à sa volonté. "

Camille se rétablit et le cardinal recommande de veiller à ce que tous les soins lui soient prodigués. Il avait caché au Pape cette maladie ; il ne lui en fit part qu'après le complet rétablissement. " Le Pape, écrit-il au comte Guido, vous sait grand gré des soins dont vous avez entouré la malade. " Le prince César se trouvait à Naples, Charles lui expédia aussitôt la bonne nouvelle de la guérison de sa future épouse.

Dans une lettre du 15 février 1561 nous trouvons cette phrase qui ouvre tout un jour sur les sentiments du pieux cardinal : " Je voudrais qu'on prît un soin particulier de donner à notre sœur Jéronime les habitudes polies du monde à la place des usages qu'elle a contractés au couvent. "

On aurait tort de prendre ces paroles pour un blâme de l'éducation donnée aux jeunes filles dans les couvents ; mais le gentilhomme savait que l'usage du monde peut seul donner cette aisance, cette grâce qui, unies aux habitudes de modestie et de vertu contractées au couvent, font le charme de la femme chrétienne. Loin de condamner l'éducation donnée par les religieuses, il ordonne de leur confier sa plus jeune sœur Hortense à la place de Jéronime, qu'il songe à marier.

Il avait une si haute idée de la noblesse et de la grandeur de sa famille qu'il ne permet à aucun de ses parents de transiger sur ce point. " Dites au comte François de veiller à ce que son fils Jean soit bien élevé et qu'il acquière des vertus. Pour le reste il n'a pas à s'en préoccuper, je ne manquerai pas de le bien placer selon son mérite. "

Le comte Denis Borromée avait une fille ; le saint apprend qu'il se propose de lui faire contracter un mariage qui " apporterait quelque déshonneur à la famille " ; il écrit vite au comte Guido, le supplie d'empêcher cette mésalliance, affirme qu'il est tout disposé à aider ce parent peu fortuné ; le pape lui-même vient de l'assurer que sa bienveillance ne leur manquera pas.

Charles aimait tous les siens ; mais le comte François semble avoir toujours joui de ses préférences. Il apprend qu'il est malade ; il charge aussitôt le comte Guido de le visiter, en son nom, et de lui mander de ses nouvelles. " Quant à vous, lui dit-il en plaisantant, vous devez, semble-t-il, m'avoir une grande reconnaissance : les affaires de mon archevêché vous fournissent l'occasion de faire chaque jour quelque promenade et de changer d'air, visitant aujourd'hui une de ses possessions et le lendemain une autre : cela vous conservera en très bonne santé. "

Cette aimable plaisanterie n'était-elle pas de nature à enlever à son parent tout désir de se plaindre, s'il en fut jamais tenté, des affaires multiples dont le cardinal le chargeait ?

II se trouvait à Rome, à cette époque, comme aujourd'hui, des hommes, empressés de faire leur cour aux grands personnages, qui s'employaient avec ardeur à publier, de leur vivant, des notices sur leurs personnes et leurs familles. L'un d'eux vint trouver S. Charles et lui demanda des documents sur l'importance et l'origine des Borromée. Il n'avait sous la main aucun titre, ni papiers de famille ; d'un autre coté, il ne voulait pas, avec raison, qu'on publiât rien d'inexact sur lui. Le 3 octobre 1562, il écrit en ces termes à son très cher Tullio Albanese, son agent : " Un écrivain s'occupe ici de faire la biographie des cardinaux ; il raconte, autant qu'il peut le savoir, l'histoire de leur maison et leurs propres actions. Il a fait une espèce de canevas sur notre famille pour s'en servir quand il devra parler de moi ; je vous l'envoie : c'est tout ce qu'il a pu trouver à Rome ; il désire avoir de nous des renseignements plus complets. Vous vous entendrez dans ce but avec M. François Bossi : à cause des titres qu'il possède, il sera mieux instruit sur ce sujet. Vous chercherez, avec tout le soin possible l'origine de notre famille, ses dignités, ses grandes alliances, comme celle avec une dame de Brandebourg, tout ce qu'il y a, en somme, de plus remarquable et de plus digne de mémoire parmi nos ancêtres ; vous en ferez une brève relation, ne laissant de coté rien d'important, et vous la joindrez au sommaire du susdit écrivain : vous m'enverrez le tout le plus vite possible. "

Les dignités, les occupations de toutes sortes n'absorbent pas tellement notre jeune cardinal qu'il ne puisse s'occuper d'affaires moins importantes. Il semble aussi chargé de pourvoir à la table du pontife. Il demande qu'on lui envoie du vin d'Arona pour lui et pour son oncle et il explique la qualité des divers crus, la quantité qu'il veut de chacun d'eux, par quelles voies et par quels moyens on devra l'envoyer à Rome. Une autre fois, il fera venir " trente ou au moins vingt grandes formes de fromage de Parme ou de Lodi pour le pape. Il faut, dit-il, qu'il soit fait avec de la crème de beurre et qu'il soit vieux de deux ou trois ans. "

Ses ordres sont toujours très précis et le doute n'étant pas possible sur sa volonté, il tient à être fidèlement obéi. " Vous connaîtrez notre intention en toutes choses, écrit-il au comte Guido, et vous aurez soin de tout faire avec le plus de promptitude possible. "

Sa charge de secrétaire d'État et le gouvernement des affaires de sa famille ne purent jamais le distraire de l'étude et de la prière. Un de ses parents, qui le voyait presque chaque jour et s'asseyait souvent à sa table, a raconté, au procès de sa canonisation, comme une chose extraordinaire, d'avoir fait quelquefois de la musique avec lui sur le violoncelle. Il ajoute l'avoir vu une fois seulement se livrer au jeu de balle.

Nous ne voudrions pas toutefois affirmer que le cardinal Borromée ne prit jamais aucune autre distraction pendant son séjour à Rome. Un post-scriptum assez curieux, ajouté à une lettre qu'il écrivit, le 4 décembre 1561, au nonce d'Allemagne, nous permet de supposer qu'il se livrait au plaisir de la chasse ; néanmoins nous croirions plus volontiers qu'il songeait surtout à son frère. Quoi qu'il en soit, voici le texte de sa demande à Mgr Delfino : " Votre Seigneurie se trouve à présent sur le lieu des chasses et en mesure par conséquent de pouvoir choisir quelque bon chien capable de bien faire dans nos campagnes ; je vous prie de trouver quelque chose pour nous et de nous l'envoyer par la voie qui vous paraîtra la meilleure ; toutefois je vous rappelle que je préfère les chiens de grosse chasse. "

Ses occupations, il est vrai, lui permettaient peu les récréations, et son esprit naturellement sérieux cherchait ailleurs des distractions qui souvent n'étaient elles-mêmes qu'un changement de travail et de préoccupation.

Nous nous étendons avec une certaine satisfaction sur tous ces détails de la jeunesse de S. Charles pour plusieurs motifs. Nous regrettons d'abord que ses historiens aient passé si rapidement sur les premières années de sa vie. Ils se sont généralement contentés de mentionner les faits les plus saillants, de constater son influence sur la reprise et l'achèvement du Concile de Trente et là se borne tout leur récit. Nous avons cru, autant que les documents nous le permettraient, devoir suppléer à cette lacune. Initier le lecteur aux sentiments intimes et tout humains, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui animaient le jeune cardinal, n'est-ce pas le meilleur moyen de faire ressortir les progrès de sa vertu et de montrer par quels degrés il s'est élevé à une si haute sainteté ? La vertu, en effet, n'éclôt pas dans un cœur tout d'un coup, elle se forme peu à peu, par une suite de victoires sur soi-même et d'habitudes quotidiennes. Ce que nous appelons la sainteté n'est que le résultat visible de ces victoires et de ces habitudes qui, souvent, pendant de longues années, ne sont connues que de Dieu seul et des anges. Avant d'éclater à tous les yeux, elle suit, comme le soleil, une route tracée à l'avance, et presque toujours à travers les nuages où l'obscurité d'une vie en apparence commune et ordinaire, mais peu à peu elle monte jusqu'à ce qu'arrivée à son apogée, elle frappe tous les regards et force toutes les admirations. Il est donc utile de montrer que la perfection des saints, comme toutes les choses de ce monde, s'est formée lentement, par un progrès continu, mais quelquefois arrêté par ces mille riens de la terre qui, chaque jour font obstacle à notre propre vertu.

Si la piété précoce de Charles, si son esprit de prière lui ont mérité la grâce de la conservation de son innocence baptismale, il éprouva néanmoins les pensées, les sentiments, et même les passions qui agitent l'esprit et le cœur de tout homme venant en ce monde. Nous avons senti vibrer en lui la fibre de l'honneur humain : il n'est point indifférent à la noblesse de sa naissance, à la grandeur de sa famille. S'il fait des aumônes, il ne semble point entièrement détaché des intérêts terrestres ; il n'omettra rien de ce qui peut accroître ses revenus et ceux de sa famille, il se réjouira même de les voir augmenter. Si ces dispositions d'esprit et de caractère contenues dans les limites de la justice et du vrai ne sont ni coupables, ni répréhensibles, elles sont cependant un lien qui attache encore l'âme humaine à la terre, et pour être saint, il faut briser même ces attaches légitimes et permises en une certaine mesure.

A coté de ces actions qui prouvent que la nature n'était point encore entièrement morte en lui et que nous hésiterions même à appeler des imperfections, le jeune cardinal donnait des marques d'une prudence, d'une sagesse et d'une vertu telles que le souverain Pontife en toute justice se féliciter de lui avoir confié l'administration de l'église. Placé au premier rang, après le suprême, toutes ces qualités brillaient d'un éclat si merveilleux, qu'on vit des hommes vieillis dans la pratique des affaires et dans l'exercice de toutes les vertus, s'incliner avec déférence devant le jeune ministre de Pie IV.

S'il ne donnait point encore des preuves d'une sainteté héroïque, sa vie cependant formait un ensemble de vertus peu communes, d'autant plus admirables que les honneurs et la fortune auraient pu devenir pour lui une terrible et puissante tentation. N'étant encore lié par aucun des engagements sacrés qu'il sera si heureux de contracter plus tard, en recevant le sacerdoce ; entouré de flatteurs, vivant dans l'intimité de jeunes gens d'un rang élevé auxquels la naissance et la richesse avaient donné toutes les facilités d'une vie voluptueuse et futile, il fallait un grand courage pour résister à l'entraînement de l'exemple et à la séduction du plaisir.

Dieu permit que sa vertu fût mise à une épreuve semblable à celle dont elle était déjà sortie victorieuse au château d'Arona. Un prince romain auquel l'unissaient des liens de parenté, l'invita à sa villa, située à quelques milles des portes de Rome. Il déploya un grand luxe pour honorer le ministre du pape : les tables chargées de mets succulents, le parfum des fleurs, la joyeuse harmonie des concerts, la nature et l'art, tout en un mot sous ce ciel radieux et dans ce lieu enchanteur, avait été réuni pour charmer le cardinal et reposer son esprit de ses sérieux travaux. Mais selon les usages du temps, la magnificence de l'hospitalité paraissait incomplète si elle n'offrait toutes les occasions de pécher. Charles fut exposé à une tentation aussi redoutable que facile à satisfaire. Vouloir user avec lui de ces coupables licences, pratiquées alors comme un jeu, entre parents, c'était peu connaître son énergie et sa piété. A la vue du danger, le jeune homme sortit en toute hâte de ses appartements, il appela ses serviteurs, il réprimanda le maître d'hôtel et, quand il connut l'auteur de ce piège, il ne voulut pas rester plus longtemps sous son toit ; au milieu de la nuit, il s'en alla, sans saluer son hôte, voulant lui faire comprendre par ce manque de courtoisie combien il avait en horreur cette impudente et criminelle urbanité.

A partir de ce moment, le cardinal n'accepta jamais d'invitation dans les villas situées en dehors de la ville ; il aimait de préférence à se retirer près de Sirletti, sur le mont Quirinal, dans le couvent des pères Théatins pour y prendre quelque repos ou respirer un air plus pur. Le comte George Trivulzi, le compagnon le plus fidèle du jeune cardinal, a pu écrire: " La réputation de la vertu de Borromée ne fut jamais ternie, pas même par un soupçon ; jamais aucune parole légère ne fut prononcée sur son compte dans cette ville où l'on a cependant la coutume de tout dire. "

Ces héroïques victoires remportées sur la nature et sur ses plus puissants instincts, nous font comprendre aisément l'ardeur et la liberté d'esprit avec lesquelles ce jeune homme se livrait au gouvernement de l'État pontifical.

Il y avait plus de deux ans que Charles vivait ainsi donnant l'exemple du travail, de la piété; entouré de l'affection des siens, vivant avec son frère dont le mariage l'avait si grandement réjoui, il venait d'unir sa sœur Anne au fils du célèbre prince Marc-Antoine Colonna. Rien, semble-t-il, ne manquait plus à ses ambitions: son bonheur était sans ombre et sa joie sans mélanges. Mais Dieu le voulait à lui d'une manière plus complète et dans un instant il devait détruire les rêves de grandeur que le Pape et son neveu avaient faits pour l'avenir de leur famille. Celui sur lequel reposaient toutes ces espérances devait disparaître en quelques jours. Une de ces fièvres redoutables, si communes à Rome, emportait en l'espace d'une semaine le comte Frédéric Borromée, l'aîné de la famille; Dieu n'avait point encore béni son mariage, il mourait le 19 novembre 1562, sans laisser d'héritier de son nom et de sa fortune.

Dés le jour même, Charles annonce cette triste nouvelle à son beau-frère, le prince César Gonzaga. "

La malignité de la fièvre qui a saisi dernièrement le comte, mon frère, a été telle qu'elle l'a conduit aujourd'hui au terme de son existence, il est passé à une autre vie, à deux heures de nuit. Puisse-t-il être dans la gloire éternelle! Votre Excellence comprendra dans quel état cette mort m'a laissé; je ne saurais le dire, d'autant que je prévois et je ressens la douleur que vous en éprouverez vous-même. Que Notre Seigneur JESUS-CHRIST nous donne courage! Je ne sais dans ce cas dire autre chose, ni où trouver ailleurs un confort. Je le prie de vous donner la même force et nous serons consolés tous, particulièrement madame la princesse qui, j'en suis bien sur, aura besoin du courage et de la résignation de Votre Excellence, m'en remettant pour le reste au présent porteur, et me recommandant comme à l'ordinaire. "

Dans toutes ses lettres le cardinal manifeste ces sentiments de soumission à la volonté divine ; mais sa douleur fut grande. " Cette secousse m'a si profondément atteint, écrit-il au nonce d'Espagne, le 24 novembre, que Votre Seigneurie ne devra point s'étonner si, après cette mort, je ne lui écris dans cette dépêche rien de ce qu'il serait nécessaire de faire. Je n'ai pu, pendant ces huit jours, songer à autre chose qu'à des cérémonies et à des compliments de condoléances. "

" Ce coup est si terrible, écrit-il au comte César Borromée, qu'aucune considération humaine n'est capable de nous consoler. " Les consolations lui vinrent cependant : les princes, les rois, l'empereur d'Allemagne lui-même lui écrivirent pour lui exprimer leur sympathie. Mais tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu : de ce moment, le cardinal s'avança à pas de géant dans la voie du renoncement et de la perfection chrétienne. Lui-même va nous montrer son âme et justifier par ses paroles cette assertion de ses panégyristes. "

Ces deux grands coups, la mort de mon frère et, peu après, celle de votre fils, écrit-il le 3 décembre au duc de Florence, étaient vraiment de nature à m'atterrer complètement, quand bien même j'eusse été beau- coup plus fort que je le suis ; mais Dieu, dans le même temps, m'a fait la grâce d'envisager, d'un esprit très résolu, tout ce qui vient de sa main comme étant le plus grand bien. L'exemple de Votre Excellence, montrant en cette circonstance le courage qu'elle manifeste en toutes ses actions, m'a aussi grandement fortifié. "

Une lettre du 15 décembre 1562, adressée à sa parente Isabelle Borromée Trivulzi, est encore plus explicite : " Plaise au Seigneur, notre Dieu, que je puisse exécuter en tout les désirs de Votre Seigneurie illustrissime! Il me semble les remplir en reconnaissant la main de sa divine Majesté dans la mort de mon frère. Cette perte, je l'avoue, m'a fait faire un grand profit dans la grâce du Seigneur. Cet évènement, plus qu'aucun autre, m'a fait toucher au vif notre misère et la vraie félicité de la gloire éternelle. "

Cette mort, en éclairant son âme, l'exposa cependant à de nouveaux dangers et à des tentations d'un nouveau genre. Toute la famille Borromée tourna ses yeux vers lui, elle le supplia de renoncer à la carrière ecclésiastique et de se marier, afin de pouvoir continuer et soutenir la gloire de sa maison. Parmi toutes ces instances, celles du pape ne furent ni les moins vives, ni les plus faciles à repousser. Le vieux pontife le suppliait de céder aux désirs des siens, il lui faisait les plus séduisantes promesses, il lui offrait le duché de Camerino, qu'il avait projeté de donner à Frédéric. Mais Charles, loin de se laisser gagner par les raisons qu'on faisait briller à ses regards, n'en comprenait que mieux la caducité des choses humaines et la vanité des honneurs terrestres ; il allait trouver son confesseur et prenait à ses pieds l'engagement de changer de vie, puis, pour couper court à toutes les instances, il formait la résolution de recevoir le sacerdoce. Quand il eut été ordonné prêtre secrètement par le cardinal Cesa, il alla trouver son oncle et lui fit part de son ordination. Pie IV, réellement affligé de cette détermination à laquelle il n'y avait plus de remède, ne put dissimuler son chagrin et il l'exprima en termes très émus à son neveu. " Très Saint Père, répondit Charles, ne vous désolez pas à mon sujet, car j'ai pris la seule épouse que je désirais avoir depuis longtemps "

Le 4 septembre 1563, il écrivait à sa sœur Corona, religieuse à Milan : J'ai célébré ma première messe, le jour de la glorieuse Assomption de la bienheureuse Vierge, dans l'église de Saint-Pierre, à l'autel de la Confession où sont les reliques de son corps et celles de saint Paul. Ce lieu est très vénérable et pieux ; j'y ai éprouvé une consolation si grande que je ne saurais l'exprimer. Plaise à Dieu que ce soit pour le salut de mon âme et le service de sa majesté. "

II dit sa seconde messe au couvent du Gesù, dans la chapelle où le fondateur de l'illustre Compagnie, Ignace de Loyola, avait coutume de la célébrer. Cette préférence du cardinal pour ce sanctuaire, encore embaumé des vertus du saint religieux, mort depuis six ans, s'explique surtout par le choix qu'il avait fait d'un jésuite, pour son confesseur. Le père Jean-Baptiste Ribéra, comme procureur général de la Compagnie de Jésus, avait eu souvent de graves affaires à traiter avec le cardinal Borromée. Ce dernier possédait déjà ce don de discernement qui lui faisait reconnaître presqu'à première vue les hommes de mérite et de vertu ; il sut bientôt apprécier le fervent jésuite et, après avoir réglé avec lui les intérêts de sa Congrégation, il se plaisait à porter la conversation sur les choses spirituelles. Tous les deux trouvèrent un grand charme à ces pieux entretiens ; le cardinal manifesta même le désir de voir le Père chaque jour. Après la mort de son frère, il se retira prés de lui au Gésu pour y suivre les exercices spirituels de saint Ignace. Là, fut vraiment le point de départ de cette sainteté qui dans ses progrès et son éclat, ne devait plus connaître ni moment d'arrêt, ni éclipse d'aucune sorte. Charles conserva tout le luxe extérieur que réclamait sa position élevée, il parut même aux hommes qu'il n'avait en rien modifié sa vie ordinaire ; mais ceux qui l'approchaient pouvaient rendre témoignage de ses œuvres, de sa vie plus mortifiée, plus recueillie et plus que jamais consacrée à la prière et au service de l'Église. C'est à cette époque, sans doute, qu'il faut rapporter ce que raconte l'un de ses serviteurs : Il se donnait la discipline, dit-il, et un jour, en changeant ses bas, je trouvai cet instrument de sa pénitence. Je me souviens, ajoute-t-il naïvement, que j'ai essayé une fois de me frapper avec une de ces disciplines : elle avait des nœuds qui faisaient beaucoup de mal.

Ce changement de vie du cardinal fut si complet que ses familiers commencèrent à murmurer; ils redoutaient d'être contraints eux-mêmes à une vie plus parfaite et, comme ils attribuaient ce résultat à l'influence du père Ribéra, ils résolurent de faire porter à ce dernier tout le poids de leur colère. Chaque fois qu'il pénétrait dans le palais, les serviteurs l'accueillaient par des regards menaçants, de grossières railleries, et quelquefois même des insultes On alla jusqu'à l'accuser d'une faute dont il était innocent. Ces persécutions loin d'obtenir leur effet, rendirent le jésuite encore plus cher au cardinal ; les calomnies dont le religieux était la victime ne firent qu'accroître la vénération qu'il avait inspirée ; mais voulant éviter à l'avenir des rencontres désagréables et des ennuis qu'il n'était pas toujours possible de prévoir, ni facile d'éviter, Charles lui donna l'ordre de pénétrer dans ses appartements par un escalier dérobé et sans se faire annoncer. Le père Ribéra continua ainsi à diriger le cardinal dans les voies de la perfection jusqu'au jour où ses supérieurs l'envoyèrent dans les Indes pour y annoncer l'évangile.

Il y avait alors, à Rome, un prêtre dont les vertus et l'inépuisable charité attiraient tous les regards et gagnaient tous les cœurs. Philippe Néri, c'était son nom, né à Florence de parents pieux, d'une condition honorable, avait dès sa jeunesse donné des preuves d'une grande sainteté. La mort d'un de ses oncles l'avait mis à la tête d'une brillante fortune ; mais il refusa cet héritage et se rendit à Rome pour étudier la philosophie et les Saintes Lettres. Il n'y avait point de bonnes œuvres à Rome auxquelles il ne prit part. Ses jeûnes, ses visites fréquentes aux sept églises, les nuits passées en oraison dans le cimetière de Saint Calliste n'étaient pas les actions les plus remarquables de la vie de cet étudiant, consumé par le désir de gagner des âmes à Jésus-CHRIST. L'obéissance à son confesseur le décida à recevoir les Saints Ordres. Ordonné prêtre, au mois de juin 1551, dans l'église de Saint-Thomas in Parione, il chercha à s'entourer de prêtres dévots, comme lui, de l'amour de Dieu, afin de travailler ensemble au salut des âmes. Le berceau de la Congrégation de l'oratoire fut le petit couvent attenant l'église de Saint-Jérôme de la Charité. La chambre du saint fondateur devint promptement le rendez-vous de toutes les âmes pieuses de Rome. Dieu s'était plu, en effet, à manifester la vertu de son serviteur par des signes éclatants. Ignace de Loyola avait vu briller au dessus la chambre de Philippe un globe de feu et, plus d'une fois, il était venu s'asseoir dans la pauvre cellule témoin des mortifications et des extases de l'homme de Dieu, dont il était heureux de recevoir les avis et d'entendre les brûlants discours. Saint Camille de Lellis, saint Félix de Cantalice et bien d'autres y accouraient, conduits par les mêmes sentiments et animés des mêmes désirs.

Le cardinal Borromée ne fut pas longtemps à Rome, sans entendre parler du fondateur de cette Congrégation naissante. Des la première entrevue leurs âmes se comprirent et Charles, malgré la dignité dont il était revêtu, se rendit souvent dans la cellule de son nouvel ami ; il le consultait sur toutes ses entreprises, il récitait avec lui le saint office. Plus d'une fois, on le vit s'agenouiller devant le simple religieux dont il baisait les mains avec respect. La chambre, où eurent lieu ces célestes entretiens, au couvent de Saint-Jérôme de la Charité, fut transformée en chapelle; la mémoire des saints qui l'ont visitée s'y conserve encore dans de touchantes inscriptions: mais celle de saint Charles semble plus intimement s'y lier au souvenir du saint fondateur de l'Oratoire. Parmi les peintures qui décorent les murs de cette petite chapelle, deux fresques représentent les deux saints se donnant le baiser de paix ; Philippe voit le visage de Charles tout resplendissant d'une lumière divine.

Nous retrouverons plus d'une fois dans le cours de cette histoire le nom de saint Philippe Néri ; mais nous tenions dès maintenant à le présenter à nos lecteurs. L'homme, déjà versé dans la pratique des vertus les plus excellentes, a contribué puissamment à encourager et à maintenir dans la voie de la sainteté le jeune cardinal qui lui montrait tant de déférence et de vénération. D'un autre côté, saint Philippe trouva, auprès de saint Charles, les secours et l'appui dont il avait besoin pour fonder et développer toutes les œuvres charitables qui semblaient se multiplier sous sa merveilleuse initiative et qui lui méritèrent d'être appelé l'apôtre de Rome.

Les sollicitudes du gouvernement, les nombreuses correspondances qu'il échangeait avec toutes les Cours de l'Europe, ne permettaient pas toujours au cardinal Borromée d'agir par lui-même pour l'amélioration des mœurs et le soulagement des pauvres. Philippe devenait alors la main puissante qui exécutait les pensées généreuses du secrétaire d'état. Nous devons signaler deux œuvres établies à cette époque par le cardinal et à la fondation desquelles saint Philippe ne dut pas être étranger. Ce fut d'abord la création d'un refuge pour recevoir les femmes de mauvaise vie, touchées par la grâce, et faciliter leur persévérance dans la voie du repentir. Le cardinal en confia la direction à des religieuses, il l'établit prés de l'église de Sainte-Claire, sous le nom de Casa pia pour perpétuer le souvenir du pape son oncle.

Les rues de la cité étaient encombrées par un nombre considérable de mendiants, criant, importunant les passants, pénétrant même dans les églises où, par leurs bruyantes supplications, ils troublaient le recueillement et la prière des fidèles. Le jeune cardinal ne voulant pas supprimer la mendicité, songea cependant à en régler les conditions et, pour pourvoir aux besoins les plus pressants, il fit ouvrir un asile sur la voie Appienne, dans le voisinage de Saint-Sixte. On y conduisit un jour jusqu'à 850 pauvres. Nous regrettons de n'avoir pu retrouver les règlements adoptés pour cet asile de la mendicité, comme on dit aujourd'hui. Ils eussent pu servir de modèle, nous n'en doutons point, à nos économistes modernes, dont ils dérangeraient peut-être les idées humanitaires et philanthropiques : saint Charles a montré dans sa vie trop de respect à l'égard des pauvres pour supposer qu'il en puisse être autrement.

Un hôpital national avait été fondé à Rome par les Lombards prés de l'église de Saint-Ambroise ; il était desservi par les membres d'une confrérie érigée en 1471 par Sixte IV. Le pape, comme il convenait à un Milanais, se montra très généreux pour cet hospice. Son neveu ne le fut pas moins ; il fit plus : très souvent il y allait visiter les malades, recevoir les pèlerins et il aimait à distribuer de ses propres mains la nourriture aux pauvres. Archevêque de Milan, il pouvait regarder cette église comme relevant de sa juridiction, et dans l'intérêt des âmes, il chargea saint Philippe Néri d'y annoncer la parole divine; lui-même, très avide d'entendre les sermons de son ami, ne manquait à aucune de ces pieuses réunions. Quand le cardinal prêchait à son tour, parmi la foule des auditeurs, on pouvait voir le fondateur de l'oratoire, bénissant Dieu et se réjouissant des progrès que le cardinal faisait dans cet art si difficile de la prédication.

Après la mort du saint cardinal, les Lombards, reconnaissants de ce qu'il avait fait pour eux, voulurent qu'on plaçât leur église sous le double vocable de saint Charles et de saint Ambroise. Aujourd'hui le nom du saint docteur de Milan semble éclipsé par celui de son successeur : cette église n'est plus désignée vulgairement que sous le nom de saint Charles. Elle possède, il est vrai, une insigne relique qui la rend digne de ce titre. En 1614, le cardinal Frédéric Borromée, archevêque de Milan, lui donna, au nom de la nation milanaise, le cœur de saint Charles dont elle est justement fière.

Une autre œuvre, l'Académie des Nuits Vaticanes, fondée par le jeune cardinal, n'avait d'abord été pour lui qu'un moyen de trouver, dans d'agréables délassements littéraires, une distraction à ses graves et incessantes occupations ; mais elle devint bientôt une pépinière de prélats distingués ; elle fut comme une lice dans laquelle, prêtres et laïcs, s'exercèrent aux luttes pacifiques et glorieuses de l'esprit et de l'éloquence.

Presque chaque soir, dans une des salles du monastère de Sainte-Marthe, au Vatican, les Simonetti, les Alciati, les Visconti, les Gonzaga, les Boncompagni, etc., se pressaient autour du jeune secrétaire d'état, se livraient à de brillantes improvisations ou lisaient d'éloquents discours sur les sujets les plus élevés de la philosophie. On y entendit Sperone Speroni expliquer la rhétorique d'Aristote ; le cardinal Borromée aimait à puiser dans le manuel d'Epictète le sujet de ses dissertations. L'étude des philosophes stoïciens lui fut souvent utile; il adapta leurs conseils aux circonstances dans lesquelles il se trouvait, et plus d'une fois leurs sentences l'aidèrent à régler les mouvements désordonnés de son esprit ou à calmer les exigences des sens. La philosophie, regardée alors comme la maîtresse des vernis et des bonnes mœurs, avait toujours la place d'honneur dans cette assemblée. Les études politiques et légales, les essais poétiques et littéraires n'en étaient point bannis et chacun pouvait, selon son attrait ou son bon plaisir, se livrer aux caprices de son imagination ou aux inspirations de son génie.

Saint Charles trouvait pour lui-même un réel avantage à ces réunions ; sa grande modestie et un défaut de prononciation ne lui avaient pas jusqu'ici permis de s'exprimer facilement en public : l'usage général d'improviser, dans ces séances littéraires, le rendit bientôt maître de lui-même. Il se préparait ainsi au ministère de la parole dont il devait user si fréquemment et avec tant de succès dans son diocèse de Milan.

Peu à peu, les dissertations des académiciens passèrent des sujets profanes aux sujets sacrés.

Cette transformation, également l'œuvre de saint Charles, fut la conséquence du changement que la mort de son frère apporta dans toute sa vie. Cette nouvelle phase des Nuits Vaticanes s'ouvrit par une série de discours sur les huit Béatitudes et il expliqua lui-même, dans la quatrième béatitude, Beati qui esuriunt et sitiunt justitiam, les motifs de cette transformation. Au début de son discours, il rappela le grand repas donné par Abraham à ses parents et à ses amis lorsque l'heure de sevrer son fils Isaac eut sonné. Le patriarche voulut se réjouir publiquement de ce que son fils était arrivé à l'âge de pouvoir digérer une nourriture plus substantielle. " Ainsi, a fait précisément, il y a peu de temps, dit-il, le Peregrino notre Éminentissime Prince Voyant, notre académie sortie des années de l'enfance et assez robuste pour se nourrir d'un aliment plus fort et plus substantiel, il a résolu de la sevrer du lait des écrivains païens dont jusqu'ici les précédents princes l'avaient nourrie, lui donnant, comme on fait pour des enfants, du lait et non des mets ordinaires. Il a commencé ; désormais il lui donnera l'aliment solide de l'écriture qu'elle n'aurait pu, avant cette heure, digérer à cause de sa faiblesse... et pour nous montrer quelle allégresse nous devions ressentir de ce changement, le prince Peregrino nous a préparé un repas somptueux composé des mets les plus exquis et les plus précieux, comme on n'en vit jamais dans aucun festin. "

Ce prince a voulu commencer lui-même le festin, dit-il, en faisant l'éloge de l'humilité, Beati pauperes spiritu… Après avoir résumé le sens des autres béatitudes :Beati mites; Beati qui lugent, le cardinal s'écrie : " Quelle saine nourriture ! Comme elle est pleine de saveur ! Il pouvait paraître que notre académie se nourrissait vraiment quand elle n'absorbait d'autre aliment que l'aliment païen ; mais ce n'était pas la une vraie nourriture, elle ne pouvait pas l'engraisser ; maintenant elle l'a trouvée. ... Nous avons laissé le lait ; nous commençons à prendre des mets solides. Si ces mets, qu'on vous a déjà servis, ont été goûtés par vous, Messieurs les Académiciens, celui que je dois vous présenter ce soir dépasse en douceur tous les autres, parce qu'en lui seul notre âme peut trouver la satiété dont elle a si grand désir : Beati qui esuriunt... quia saturabuntur. Il est vrai, plus cette nourriture excelle par sa qualité et sa bonté, plus je me sens inférieur à ces sages et pratiques découpeurs, si je puis les appeler ainsi, qui m'ont déjà rassasié à cette table divine. Véritablement si je regardais à mon insuffisance, que je connais trop bien, je n'oserais pas dire une parole. Mais la promesse du Seigneur me donne du courage et me rassure : elles résonnent souvent à mes oreilles ces paroles : Ouvre ta bouche et je la remplirai. "

Le jeune orateur développa ensuite son sujet avec une véritable éloquence, à l'aide de raisonnements philosophiques, s'appuyant sur l'autorité des divines Écritures et sur celle des Saints-Pères.

Telles étaient les récréations de ce prince de 1'église, âgé de vingt-trois ans. Il n'oubliait jamais la responsabilité qui pesait sur lui ; ces réunions, en lui permettant de voir les hommes de plus près, le mettaient à même de faire son choix et de désigner au souverain pontife ceux qui lui paraissaient les plus dignes de la pourpre ou du caractère épiscopal. Le plus grand nombre des prélats qui composaient cette académie honorèrent l'Église par leur savoir et leurs vertus, plusieurs arrivèrent aux plus hautes dignités ; nous signalerons Simonetti qui fut légat du pape au concile de Trente et Ugo Boncompagni qui, sous le nom de Grégoire XIII, occupa avec honneur le plus grand trône de l'univers.

Il nous faut maintenant revenir sur nos pas et suivre le cardinal Borromée dans l'œuvre la plus importante de sa vie, la reprise et la conclusion du concile de Trente.