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LE CONCILE DE TRENTE ET LES PUISSANCES DE L'EUROPE Première convocation du concile de Trente. - Ses interruption - Etat de l'Europe vis à vis de l'Eglise à l'époque de sa dernière suspension. -Saint Charles conseille la reprise du concile comme remède à cette douloureuse situation. - L'empereur Ferdinand. - Instructions données au nonce d'Espagne. - Démarches faites auprès d'Elisabeth. - Genève asile des mécréants. - Hésitations de Ferdinand. - Le concile national projeté par la France. - Nouvelles objections. - La bulle d'indiction. - Conseils donnés aux nonces par le cardinal Borromée. Le concile de Trente est, de tous les conciles œcuméniques, le plus important et le plus célèbre par la grandeur de ses résultats et par la nature des questions sur lesquelles il se prononça : tous les points de la doctrine catholique et de la discipline ecclésiastique furent en effet l'objet de ses décisions. A l'annonce même de sa convocation, l'hérésie, redoutant ses conséquences, y fit l'opposition la plus sérieuse et la plus habile. Luther avait déjà détaché une partie de l'Allemagne de l'Église catholique. Clément VII ne voyant point de remède plus efficace contre les prédications de cet apostat, résolut de convoquer l'épiscopat catholique : il importait de condamner avec solennité des erreurs acceptées d'autant plus volontiers qu'elles donnaient satisfaction aux ambitions et aux caprices des princes, favorisaient partout le relâchement de la morale, jetaient dans la foule des idées de liberté et d'indépendance. Les protestants feignirent d'accepter ce projet avec empressement ; mais ils mirent aussitôt tout en œuvre pour en retarder l'exécution. Le pape s'aperçut vite de leur hypocrisie : leurs menées n'avaient d'autre but que de creuser, plus profond encore, l'abîme qu'ils avaient ouvert et d'accentuer davantage la division des esprits. Les deux plus puissants monarques de l'Europe, Charles V et François I, avaient accueilli avec faveur l'idée du pontife ; mais ni l'un ni l'autre ne semblait disposé à l'aider : Clément VII mourut sans avoir pu réaliser sa pensée. En montant sur le trône pontifical, Paul III accepta résolument le legs de son prédécesseur : sans tenir compte des querelles des princes ni des clameurs des protestants, il se met l'œuvre. Les difficultés, les oppositions semblent exciter son activité: il adresse des brefs aux catholiques et aux protestants, il envoie partout des nonces, entreprend lui-même des voyages et enfin, le 2 juin 1536, il convoque solennellement le concile pour le 23 mai de l'année suivante. Mais l'enfer acharné contre l'œuvre qui doit lui porter de si rudes coups, suscite de nouveaux embarras. Des guerres, des oppositions puissantes, des difficultés insurmontables contraignent Paul III à suspendre le concile et huit années s'écoulent encore en pourparlers de toutes sortes, en négociations multipliées, avant que les pères puissent se réunir à Trente : ce qui eut lieu le 13 décembre 1545. Les Evêques commencèrent avec ardeur l'œuvre de Dieu ; rien ne semblait plus devoir s'opposer à son achèvement ; mais une maladie épidémique éclate à Trente et, après avoir tenu la septième session, les pères abandonnent cette ville. La majorité se réfugie à Bologne où les Allemands refusent de la suivre. Paul III était avancé en âge ; ce désaccord entre les membres du concile le décida à le suspendre, dans la crainte que sa mort ne fît naître un schisme. Au mois de mai 1551, Jules III réunit de nouveau les évêques à Trente ; l'année suivante, la guerre des princes protestants contre Charles V les sépare une seconde fois. Il y avait sept ans que le concile était interrompu, lorsque Pie IV fut élu souverain-pontife. Il était plus que jamais nécessaire, mais le réunir présentait des obstacles de le continuer ni moins grands, ni moins nombreux que par le passé. Sa suspension avait permis aux hérétiques de déployer plus d'activité, de faire preuve d'une plus grande audace. L'Allemagne, patrie de Luther, avait été le premier et le plus vaste théâtre de ses conquêtes. Mais le principe du libre examen permettant à l'erreur, nouveau Protée, de changer de formes et de symboles, selon les caprices et l'imagination des prédicants, la division n'avait pas tardé à se mettre dans les rangs des disciples du moine apostat. S'il était facile de rompre avec les traditions du passé, il n'était pas aisé de les remplacer par quelque chose de solide et de sérieux. Par le seul fait de l'apostasie et de ses variations incessantes, les bases de la société civile se trouvaient elles-mêmes ébranlées et chancelantes. La majeure partie des petits princes de l'Allemagne, partisans de l'indépendance vis-à-vis de l'Église et de leur conscience, s'étaient mis au service des principaux fauteurs de l'hérésie : l'erreur, comme un puissant dissolvant, avait eu promptement raison de l'union qui faisait leur force et assurait le bonheur de leurs peuples. La division la plus lamentable régnait en Allemagne ; l'on pouvait en redouter les conséquences les plus funestes. Les princes ne pouvaient plus désormais s'entendre et s'unir que sur un seul point, la haine contre l'Église romaine et son chef. Ils n'avaient plus ni la même foi, ni les mêmes intérêts : l'anarchie dans la croyance était complète ; leur apostasie allait préparer les voies à une autre anarchie plus redoutable pour leur trône et leur autorité. Cette division ne tarda pas à s'affirmer d'une manière officielle. En janvier 1561, ces princes se réunirent à Naumbourg, dans le but de régler leur attitude en présence de la reprise du concile de Trente ; ils se proposèrent surtout de chercher les moyens les plus propres à apaiser les disputes continuelles qui s'élevaient entre les luthériens rigides et les luthériens modérés. Dans l'espérance de ramener l'union, l'électeur de Saxe avait déclaré, dans la lettre de convocation, que l'on regarderait comme non-avenues toutes les condamnations que les différents partis s'étaient jetées à la face les uns des autres. Quand l'assemblée fut réunie, il lui demanda de souscrire la confession d'Augsbourg. Une voix, partie du milieu de l'assemblée, s'écria aussitôt : Quelle édition ? On vit alors combien était profonde la division des esprits et des volontés: l'accord ne put se faire. L'empereur Ferdinand, appelé naturellement, par son autorité et sa haute influence, à pacifier les esprits, à ramener l'union de la foi en Allemagne, avait, en montant sur le trône, donné lui-même un gage de sa déférence pour le protestantisme. Après avoir accepté le vote d'électeurs entaché d'hérésie, il avait refusé de faire reconnaître son élection par le pape, comme l'y obligeaient les lois, les traditions et son titre d'empereur du saint empire romain. Que pouvait-on espérer de lui ? Roi de Bavière, il avait prié le B. Canisius, de la compagnie de Jésus, de rédiger un catéchisme pour mettre la foi de ses sujets en garde contre l'hérésie ; il avait même renouvelé ses instances depuis qu'il avait succédé à son frère sur le trône d'Allemagne ; mais en même temps il donnait aux protestants, par le traité d'Augsbourg, la liberté de professer leur culte. D'un caractère doux, conciliant, s'il n'offrait à l'action de Pie IV aucune résistance sérieuse, on ne pouvait néanmoins compter sur un appui énergique de sa part. La France défendait mollement, faiblement, contre les efforts des calvinistes, son antique croyance qu'elle voyait tantôt triomphante, tantôt humiliée, selon que les Guise ou les Condé dominaient à la Cour. Elisabeth d'Angleterre, même avant son apostasie ouverte, avait depuis longtemps cherché à se ménager des alliances parmi les princes d'Allemagne ; elle travaillait maintenant, dans le but de fortifier sa domination, à rendre plus puissant et plus actif le parti huguenot en France. L'Espagne, seule parmi les grandes puissances de l'Europe, avait gardé intact le dépôt de sa foi ; mais si son roi, Philippe II, fils de Charles V, était digne de son titre de roi catholique, par les sentiments d'horreur qu'il manifestait contre l'hérésie, cependant son désir de domination, son ambition jalouse et ombrageuse lui faisaient suivre une voie pleine de périls. Il inaugurait cette politique soupçonneuse et tyrannique dont la prétention est de placer l'autorité de l'État au-dessus de celle de l'Église ; il entendait s'affranchir de l'autorité du Saint Siège sur certains points de la discipline ecclésiastique qu'il voulait régler à sa guise et selon les intérêts de sa couronne. Toute relation officielle était rompue entre le Vatican et l'Escurial ; le roi d'Espagne avait refusé d'admettre un nonce du pape résidant à sa Cour. Pie IV, au témoignage du cardinal Borromée, fut obligé d'user d'une grande énergie et d'une rare habileté pour faire recevoir par Philippe II, en qualité de nonce, Mgr Reverta, évêque de Terracine. Telle était la situation morale et religieuse de l'Europe : l'hérésie sinon triomphante, au moins protégée ou tolérée, dans les Cours les plus importantes de l'Europe; l'Église seule en face d'hostilités qui ne prenaient même pas la peine de se déguiser. L'avènement de Pie IV, son caractère conciliant et sage avaient suffi tout d'abord pour disposer les esprits à un rapprochement : le souverain pontife était trop habile pour ne pas mettre à profit cette bienveillance générale. Il ne se dissimulait point cependant que, si par ses démarches, il pouvait préparer les voies à un apaisement si désirable, là ne se devaient pas borner ses efforts; il fallait sans doute rétablir une paix solide, mais si l'on ne pouvait reconquérir tout le terrain perdu, on devait du moins essayer d'empêcher l'ennemi d'aller plus avant. Le mal était grand, profond et presque universel : il réclamait un remède puissant, efficace et accepté par tous. Où le trouver sûrement ? Alors, racontent les historiens et les contemporains témoins des faits, le cardinal Borromée présenta à Pie IV la reprise du concile de Trente non seulement comme le meilleur, mais aussi comme le seul remède qu'on pût, avec efficacité, apporter à tant de maux. Le pape, convaincu de la sagesse de ce conseil et voulant également répondre aux désirs exprimés par les cardinaux au moment du conclave, ordonna qu'on reprît les négociations nécessaires pour atteindre ce but. Il communiqua aussitôt ses intentions aux cardinaux, en consistoire. Notre court exposé de la situation de l'Europe suffit pour nous donner une idée des difficultés que devait rencontrer la réalisation de ce projet ; les correspondances de saint Charles avec les principales Cours de l'Europe nous les feront, pour ainsi dire, toucher du doigt. Toutefois, la Providence semblait d'elle-même venir à l'appui des conseils du jeune cardinal. L'empereur d'Allemagne, Ferdinand, avait accueilli favorablement 1'élévation de Pie IV au souverain pontificat. Le pape, en lui mandant, comme aux autres souverains, un légat chargé de lui annoncer son élection, avait rétabli la bonne harmonie entre le Sacerdoce et l'Empire. L'empereur se décida aussitôt à envoyer à Rome un ambassadeur, chargé de demander à Pie IV la confirmation de son élection à l'Empire. Dans le consistoire du 17 février, François de la Torre rendait obéissance au souverain Pontife, au nom de l'empereur et, après les cérémonies d'usage, il déclarait au Pape qu'il avait, en outre, la mission de réclamer la convocation d'un concile général. Les princes catholiques vivaient en paix: le temps semblait donc plus que jamais opportun pour une réunion de ce genre. Pie IV avait déjà devancé les désirs qu'on lui exprimait par la déclaration qu'il avait faite aux cardinaux; il n'avait plus qu'à se réjouir et à féliciter l'envoyé de Ferdinand des bonnes dispositions de son souverain. Cette déférence de l'empereur remplit le Pape des meilleures espérances, elle anima encore son courage : parmi les instructions données au nonce qu'il envoyait en Espagne, il y eut surtout celle d'exhorter le roi catholique à consentir à la reprise du concile de Trente et à en faciliter les moyens. Le 25 mai suivant, 1560, saint Charles rappelle cette mission à l'évêque de Terracine : " Votre Seigneurie le sait, à votre départ, Notre Seigneur vous a exposé clairement, avec beaucoup de charité et d'ardeur, son dessein de travailler, par tous les moyens possibles, à la célébration du concile universel : vous aviez l'ordre de communiquer cette sainte intention à Sa Majesté le roi catholique. Sa Sainteté, par l'intermédiaire des nonces, en a fait part également à tous les autres princes chrétiens afin d'obtenir leur agrément sans lequel nous ne pouvons ni ne devons prendre une si grande et si importante décision. Sa Sainteté ne sait encore rien de ce que vous avez fait à ce sujet; il n'y a pas lieu de s'en étonner, vos dernières lettres étant datées du 25 avril. Mais, chaque jour, ce dessein prend plus de consistance dans l'esprit de Sa Sainteté et le besoin de réunir ce concile se fait de plus en plus sentir dans la chrétienté. Les nouvelles venues de France nous apprennent que le Roi très chrétien a décidé de faire un concile national, dans six mois ; Sa Sainteté a résolu d'user de la plus grande activité pour prévenir cette assemblée par la réunion d'un concile universel. Pour arriver à ce but, il n'y a pas de voie plus certaine et plus sûre que la reprise du Concile de Trente qui, comme Votre Seigneurie peut se le rappeler, fut suspendu et non terminé. Il s'ensuit que le concile continuerait à Trente. En conséquence, Sa Sainteté ordonne qu'aussitôt la réception de cette dépêche, vous communiquiez le tout à sa majesté catholique et que vous l'exhortiez, au nom de Sa Béatitude, à vouloir bien favoriser son désir. Dès que vous aurez la réponse de sa majesté, vous expédierez un courrier spécial, en toute hâte, afin qu'on puisse le plus tôt possible réaliser un projet si louable, si saint, si nécessaire au repos de tous les chrétiens et destiné à écarter le scandale que la réunion d'un concile national en France ne manquerait pas d'apporter au monde. La même instance est faite auprès des autres princes ; Sa Sainteté espère que tous agréeront son dessein. " Les pourparlers du saint siège ne s'adressèrent pas seulement aux puissances demeurées catholiques. La reine d'Angleterre, Élisabeth, s'était fait reconnaître par le parlement comme fille légitime d'Henri VIII et d'Anne de Bolen. Forte de cette décision, il lui sembla que son autorité n'avait plus rien à redouter de ses ennemis, elle leva le masque, et renonça publiquement à la religion catholique. Elle trouva dans l'épiscopat anglais et parmi les lords une résistance à laquelle elle était loin de s'attendre. Les évêques, en très grand nombre, refusèrent d'accepter ses réformes. Tous sentaient le ridicule qu'il y aurait à proclamer une femme chef suprême et pasteur spirituel de la Religion. Les membres des célèbres universités d'Oxford et de Cambridge protestèrent également. L'embarras d'Élisabeth fut alors extrême. Pie IV, croyant le moment favorable pour tenter un effort et la ramener dans l'obéissance du saint siège, lui écrivit dans ce but. Ces troubles et ces embarras intérieurs, au témoignage du cardinal Borromée, avaient donné au pape quelque espérance " de tirer honneur de cette entreprise" Pour multiplier les chances de réussite, il avait prié la cour de France d'appuyer son envoyé. Le même office fut rempli auprès de l'Empereur et du roi d'Espagne ; on les supplia " de prêter leur aide à une œuvre aussi sainte," et par le moyen de leurs ambassadeurs résidant en Angleterre, " de favoriser de tout leur pouvoir la susdite négociation. " Le cardinal Borromée ordonnait au nonce d'Espagne " d'apporter toute diligence à cette affaire, d'agir sur le roi catholique afin de l'amener à donner des ordres avec le plus de vigueur et de promptitude possible, comme le mérite la très sainte intention qui porte Sa Sainteté à cette entreprise ". Le roi d'Espagne promit de s'occuper de cette négociation directement avec la reine d'Angleterre. Élisabeth ne s'arrêta pas devant les obstacles : ne pouvant rien gagner par la persuasion et les caresses, elle jeta en prison ou condamna à l'exil les évêques et les catholiques qui lui avaient résisté. En remerciant Philippe II de son bon vouloir, Pie IV recommanda à son attention les persécutés de la reine d'Angleterre. Le 19 août, le cardinal Borromée, envoyait au nom du Pape, à l'évêque de Terracine, la liste des prélats et autres personnages emprisonnés ou exilés, avec prière au monarque de demander leur élargissement ou leur rappel. S'il ne pouvait rien obtenir de la reine, du moins il le priait de secourir ces malheureux, réfugiés presque tous dans les Flandres, soumises à 1'Espagne. Philippe II avait promis et espéré plus qu'il ne convenait ; Élisabeth ne voulut rien entendre, elle refusa de recevoir le nonce du pape, malgré les instances de l'ambassadeur d'Espagne. Elle allégua qu'on ne lui avait pas notifié les intentions du Saint-Père, dès le principe, comme à tous les souverains catholiques ; que le concile ne lui offrait aucune garantie de liberté et de piété ; qu'enfin, sous le prétexte du concile, 1'envoyé du pape viendrait dans son royaume pour y susciter des troubles, en excitant les catholiques à la révolte. En réalité Élisabeth redoutait la réunion du Concile ; nous la verrons agir sur la cour de France dans l'intention d'entraver les travaux de la sainte assemblée. L'hérésie avait aussi fait de grands ravages en Suisse. Berne et Fribourg avaient déjà brisé les liens qui les attachaient à l'Église. Genève n'avait eu pendant longtemps d'autre prince que son propre évêque : les Ducs de Savoie avaient toujours mis sur le siège épiscopal de cette ville un des membres de leur famille et elle était ainsi passée doucement sous leur sceptre. Quelques-uns de ces prélats furent des enfants et le peuple perdit facilement le respect dû à leur autorité. Berne en profita pour faire sentir sa suprématie et pour y substituer son autorité à celle des ducs de Savoie. Genève alors secoua non seulement le joug épiscopal, mais encore celui de la foi, sous l'influence de Calvin qui avait fait de cette ville le centre de son autorité et le point de départ de sa propagande. Depuis ce jour, Genève semble être devenue l'asile inviolable de tous les gens compromis et dangereux. Pie IV se préoccupa des dangers que ferait courir à l'Europe ce refuge où tous les mécréants pouvaient impunément forger contre les pouvoirs les plus légitimes et les plus respectables, les complots les plus subversifs. Saint Charles s'en exprima en ces termes avec le nonce d'Espagne. " Sa Sainteté, voyant cette terre devenue l'asile et le réceptacle de tous les scélérats de l'Europe, a exhorté ces jours passés, le duc de Savoie à l'arracher des mains de ces hommes et à la recouvrer, à son profit, par la raison qu'elle est à lui. Cette pensée de Sa Sainteté a plu au duc : dans le but de faire marcher la négociation il a envoyé ici M. de Coligno, avec la mission de nous communiquer sa résolution de mettre de suite cette entreprise à exécution, si on l'aidait. Pour sa part, Sa Sainteté l'a licencié avec la décision que vous verrez consignée dans ce papier : ce qui n'est pas peu de chose, si l'on considère les faibles forces de Sa Sainteté. En plus, elle a donné des brefs pour le roi catholique et pour sa majesté très chrétienne, afin de les exhorter à se montrer favorables à une aussi sainte entreprise et à l'aider au besoin. Elle a fait écrire au nonce de France de presser cette affaire auprès de leurs majestés, elle m'a chargé de vous enjoindre de remplir le même office auprès du roi : en tout cela vous ferez intervenir l'autorité de Sa Béatitude. " Le pape et son neveu, on le voit, ne négligeaient aucun des moyens en leur pouvoir pour pacifier l'Europe et pour amener la continuation de cette grande œuvre du Concile de Trente qui, si les princes l'eussent favorisée et acceptée, aurait épargné au monde bien des malheurs et assuré la solidité de plus d'un trône européen ! Les difficultés, les échecs retardaient la marche des négociations; ils ne les arrêtaient pas. Des déceptions vinrent même, plus d'une fois, déjouer toutes les espérances, l'œuvre n'en continua pas moins. L'empereur d'Allemagne était revenu sur ses bonnes dispositions premières, il présentait maintenant des objections de plus d'une sorte à la réunion du Concile. Il ne voulait point le voir à Trente, il proposait Cologne, Ratisbonne, Constance ; il demandait que le Pape le présidât lui-même et il insistait pour qu'il fût bien déclaré que ce concile ne serait point la continuation de celui de Trente. S. Charles écrit, presse le nonce Delfino de triompher des résistances de Ferdinand ; cela ne suffit pas. Le Pape fut obligé de députer au monarque un légat spécial, Stanislas Hosius, polonais, évêque de Warmies, plus connu sous le nom du Warmien, qui réussit enfin à vaincre les hésitations de l'Empereur. La France offrait toujours les plus grandes difficultés, elle ne voulait pas renoncer à son concile national. Le roi d'Espagne était entré pleinement dans les desseins du saint père, il avait même envoyé en France Antoine de Tolède dans le but d'amener cette cour à l'abandon du concile national projeté. Cette nouvelle tentative de Philippe, pour accélérer la convocation du concile universel, échoua, complètement. La Cour de France ne voulut point promettre de renoncer à son projet : Nous avons l'obligation, avait-elle répondu, de remédier de la meilleure manière possible aux désordres de notre royaume ; le concile général ne se faisant point, nous nous trouvons contraints de réunir le nôtre. " Mais ce concile général, ajoutait le cardinal Borromée, en faisant part de l'échec de Tolède à 1'évêque de Terracine, ils prennent tous les prétextes pour l'éloigner, puisqu'ils ne veulent point qu'on le réunisse en Italie. " Le pape redoutait pour le reste de la chrétienté un si mauvais exemple, il prit la résolution de célébrer le Concile quand même. Les Français, froissés par l'envoi d'Antoine de Tolède, accusaient le roi d'Espagne d'avoir agi sous l'impulsion du pape, et de vouloir gêner leur indépendance. Cependant, disait saint Charles, le roi d'Espagne a plus d'une raison de justifier sa démarche. Les deux royaumes sont assez voisins pour qu'ils deviennent en quelque sorte solidaires l'un de l'autre. Les funestes conséquences du concile national de France ne se feront-elles pas sentir en Espagne ? Le chef de ce royaume ne peut-il pas mettre en avant cette perspective pour réclamer et agir ? Ne peut-il pas se plaindre de ce que le roi très chrétien supporte dans son Conseil et la cour deux ou trois prélats qui font ouvertement profession d'hérésie ; et la reine mère ne compte-t-elle pas plusieurs de ses dames qui vivent en luthériennes? Quoi qu'il en soit, Pie IV écrivit à Philippe II qu'il était décidé à réunir le concile de Trente, quand bien même lui seul promettrait son assistance. En Italie et ailleurs, plusieurs princes suivraient certainement son exemple. L'empereur, ajoutait-il, présente des difficultés, cherche à traîner les choses en longueur, mais il finira par se rendre et la France sera contrainte à faire de même. L'énergique résolution du pontife triompha de tous les obstacles. Le cardinal Borromée n'était point étranger à ce succès, et le 14 novembre, il annonçait avec joie, à Mgr Santa Croce, que l'empereur et le roi très chrétien avaient enfin consenti à la réunion du concile universel. Une seule mais grave difficulté existait encore. Ces deux monarques désiraient que le pape indictât un nouveau concile, afin de ne pas froisser les hérétiques par une formule de continuation. Un pareil désir, s'il eut été exécuté, ne tendait à rien moins qu'à infirmer tous les décrets déjà rendus par le concile de Trente. Cependant cette opinion trouvait plus d'un partisan : le confesseur du roi d'Espagne était même allé jusqu'à demander la révocation de ces décrets. Le cardinal Borromée écrivait ce sujet à l'évêque de Terracine le 5 oct. 1560 d'un ton moitié indigné, moitié ironique : " Je ne sais vraiment comment le Père confesseur pourra facilement justifier l'opinion qu'on tient là-bas de la supériorité du concile sur le pape ? Votre Seigneurie ne manquera pas de l'avertir, lui et tous ceux que de besoin, que cette conduite n'est pas trop logique. " Les monarques d'Allemagne et de France n'allaient pas si loin dans leur demande; mais on eut pu tirer les mêmes conséquences d'une concession du Pape à leurs désirs. " Sa Sainteté, écrit le cardinal, ne veut en rien préjudicier aux décrets de ce concile ; elle fait étudier les moyens de l'indicter sans nuire à cette œuvre sainte. Dans dix ou douze jours, elle fera connaître la résolution qu'elle aura prise et qui lui semblera la meilleure pour le service de Dieu, pour le bien universel des chrétiens, en ne dérogeant toutefois à aucun des dits décrets. Nous vous enverrons la Bulle. Les affaires de France n'admettent plus de retard et sa majesté promet de ne pas réunir son Concile national si la convocation du concile universel a lieu. " Enfin, le 29 novembre, il écrit à l'évêque de Terracine : " Aujourd'hui, en consistoire, après avoir imploré le nom de Dieu, notre saint père a publié la bulle de convocation du concile pour le jour de Pâques. " Pie IV n'appliquait pas l'expression de continuation à la reprise du concile de Trente : après avoir mentionné les décrets conciliaires portés à Trente sous Paul III et sous Jules III, il déclarait levée la suspension qui avait été portée par ce dernier pontife. Aussitôt il envoya des nonces aux différentes Cours de l'Europe, catholiques et protestantes, avec la mission de leur remettre la bulle de convocation. Il fit écrire aux patriarches d'Orient, de Moscou et jusqu'aux chrétiens d'Éthiopie, afin de les inviter à prendre part au concile ; il ne négligea rien pour rendre l'auguste assemblée aussi nombreuse que possible. Le nonce Santa Croce, après avoir remis la bulle au roi d'Espagne, devait aller en Portugal remplir la même mission. En lui donnant les pouvoirs dont il aura besoin pour représenter dignement le saint siège, le cardinal Borromée lui recommande de se gouverner prudemment afin de conserver et d'accroître l'amour et le dévouement de ce pays pour Sa Sainteté. Soyez doux, bienveillant, ne donnez aucun sujet de mécontentement : " Sa Sainteté vous le recommande expressément, elle a grand désir, dans des temps si mauvais, de maintenir bonne intelligence et amitié avec tous les princes chrétiens : elle compte pour cela sur la prudence et la grande habileté de Votre Seigneurie. " Mgr Commendone fut chargé de remettre la bulle d'indiction du concile aux princes allemands attachés à l'hérésie, avec prière de les inviter à se rendre à cette sainte assemblée. Pour vaincre leurs hésitations, saint Charles écrivait, le 19 juillet 1561,à Mgr Delfino, nonce près de l'empereur : " Faites-leur bien comprendre l'intention de Sa Sainteté ; servez-vous des expressions les plus courtoises et les plus bienveillantes que vous saurez trouver. Assurez-les qu'il leur sera donné un sauf-conduit dans les termes les plus larges possible et qu'il sera observé à la lettre. Vous leur direz le grand désir que, de notre côté, nous avons de la paix et de la concorde dans l'Église : vous les exhorterez à venir avec joie : ils seront choyés ; on aura pour eux toutes sortes de procédés aimables, Sa Sainteté et les légats du concile n'ayant pas de plus ardent désir que de trouver un moyen de rendre à l'Église la paix et l'union. Par-dessus tout, dites-leur que les rigueurs dont l'Inquisition a usé dans le passé ne doivent pas les épouvanter : pour ceux qui voudront vraiment s'unir, Notre Seigneur tournera l'ancienne sévérité, en clémence et douceur ; il les comblera de bienfaits. " Mais la situation de la France était si grave, si pleine de périls, elle fut l'objet de si longues et de si importantes négociations de la part du pape et de son neveu, que nous devons la faire connaître avec quelques détails. |
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