Vie de Saint Charles Borromée
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CHAPITRE SIXIEME

LES NEGOCIATIONS AVEC LA FRANCE

Situation religieuse et politique de la France. - Danger des conciles nationaux. - Ce que fait Pie IV pour empêcher celui projeté par la France.- L'abbé Nichetto porte à la Cour de France la bulle dindiction du Concile général. - Portrait de Catherine de Médicis. - Nouvelles difficultés au concile. -Le duc de Florence et le cardinal Borromée. - Envoi des légats du Concile à Trente. - Le cardinal d'Este de Ferrare envoyé comme légat en France. - Son portrait. -Ménagements du pape envers les évêques de France. - Colloque de Poissy. - Aveuglement de la Reine - Le cardinal Borromée dégage la responsabilité du pape. - Catherine de Médicis demande des réformes impossibles. - Lettre de Pie IV au cardinal de Ferrare. - Le roi de Navarre. - Jeanne d'Albret - Pie IV promet d'aider le roi de Navarre à recouvrer son royaume. - L'édit de St-Germain. -Jugement qu'en porte S. Charles - Conséquences de cet édit. - L'Affaire de Vassy. - Guerre civile et religieuse. - Pie IV et son neveu présentent à la cour le concile comme l'unique remède à tous ces maux. - La France n'y envoie ni ses ambassadeurs ni ses évêques. - Catherine mande de Lansach A Rome. - Affection de Pie IV pour la France. -Ses démarches en faveur du roi de Navarre. - De Lansach ambassadeur au concile - Ce qu'en pense le cardinal Borromée - Départ des évêques et des ambassadeurs pour le concile. -La Reine se décide à combattre les hérétiques. -Elle demande des subsides pécuniaires au pape. - Conditions que Pie IV met à son aide. - Comment Catherine les accueille. - Elle est toujours prête à accepter la conciliation avec les hérétiques -La guerre éclate. - Difficultés d'accomplir les conditions imposées par le pape. - Le pape encourage les chefs des catholiques - Les Annates - Mort du roi de Navarre. - Victoire de Guise - Sa mort. - Paix d'Amboise. - Pie IV et S Charles ont contribué à sauver la France de l'hérésie. - Rôle important joué par S. Charles dans les négociations. - Il pourvoit aux besoins matériels du concile.

Le protestantisme, constitué et organisé par la main puissante de Calvin, formait presque une petite république en France, où, au témoignage de Théodore de Bèze, l'on ne comptait pas moins de quatre cent mille hérétiques. Cette secte, si contraire à notre génie national, était arrivée cependant, après trente-sept ans de propagande clandestine, à obtenir un tel crédit dans la nation, au parlement et même à la Cour, qu'à la mort d'Henri II, en 1559, elle jugea le moment venu de se montrer et de se déclarer hautement. Elle n'avait plus en face d'elle l'autorité royale pour lui résister et la combattre : la race des Valois, épuisée par la débauche, ne devait plus produire d'hommes et le sceptre se trouvait entre les mains d'un jeune homme de seize ans. Les huguenots, comme on les appelait, se crurent alors assez puissants pour essayer de s'emparer, par un coup de main, du pouvoir royal lui-même. Leur complot, il est vrai, fut découvert et déjoué : les conjurés réduits à combattre sans avoir à leur tête le prince qui s'était déclaré leur chef, furent défaits sous les murs d'Amboise, et châtiés comme rebelles. François II triomphait par l'épée des Guise ; mais les protestants, et Condé à leur tête, ne désarmèrent point. La situation politique et religieuse de la France était des plus graves. Catholiques et huguenots étaient prêts à se mesurer : à chaque instant, pouvait éclater une guerre civile terrible et générale dans laquelle l'unité religieuse et l'unité nationale couraient également risque de faire naufrage.

La France, en effet, n'avait plus d'hommes d'État dont la foi et l'intelligence, à la hauteur des difficultés actuelles, auraient pu l'arracher à ces immenses et redoutables périls. Le chancelier l'Hôpital, homme timide, aux convictions faibles et douteuses, s'arrêta à une transaction, alors qu'il eût fallu agir avec promptitude et autorité. Il résolut de réunir un concile national pour chercher les moyens de concilier le culte nouveau avec le culte ancien. Il ne trouva que cet expédient pour apaiser des partis, dominer des ambitions, concilier des opinions radicalement opposées qui, de part et d'autre, s'affirmaient avec énergie et habileté. C'était avouer son impuissance, ouvrir la porte aux audacieuses revendications des Huguenots et exciter au plus haut point le mécontentement des catholiques, qui défendaient les traditions nationales et le trône lui-même.

Les protestants avaient, sans aucun doute, inspiré ce projet dont l'annonce seule, au témoignage du nonce, l'évêque de Viterbe, avait eu pour conséquence d'accroître les exigences des hérétiques ; Ces assemblées religieuses, placées sous le contrôle de l'autorité séculière, avaient toujours été pour eux un moyen infaillible d'obtenir la protection des souverains en faveur d'une doctrine qui flattait tout à la fois leur orgueil, leurs passions et leurs caprices. De cette manière, ils avaient fait prévaloir leurs erreurs dans les petits états de l'Allemagne, ils avaient même manœuvré avec tant d'habileté qu'ils avaient réussi à persuader Charles V qu'une assemblée de ce genre dans son vaste empire, était devenue nécessaire. La ferme résistance de Paul III put seule empêcher la réalisation de ce funeste projet et arracher l'Église à un grand malheur.

Le même danger menaçait la France : Pie IV ne fut ni moins clairvoyant, ni moins énergique que son prédécesseur. Le péril lui parut prendre des proportions plus considérables. Il n'avait plus seulement, comme Paul III, à craindre de voir sortir de cette assemblée l'apostasie d'une nation entière ; mais, à la veille de la reprise du concile général, il y avait tout à redouter, si l'exemple de la France était suivi par les autres puissances. Il avait manifesté clairement ses craintes à l'ambassadeur de France: " Je ne veux point de concile national en France, lui avait-il dit : l'Allemagne et chaque province voudraient en avoir un également et dans la forme qui leur serait agréable : ce ne serait plus réunir l'élise, mais la diviser. "

Nous avons dit comment le cardinal Borromée, au nom de Pie IV, pressait les souverains d'adhérer au projet de réunir un concile général et comment, après avoir surmonté les principaux obstacles, le pape avait publié la bulle d'indiction, dans l'espérance de prévenir l'immense péril que nous venons d'indiquer. Cette convocation du concile, sa réunion prochaine allaient-elles empêcher la tenue du concile national préconisé par l'Hôpital et accepté par Catherine de Médicis ?

Pie IV avait adressé la bulle au roi François II ; lorsque son envoyé, l'abbé de St-Gildas, Nichetto, arriva à Paris,le I 7 décembre, le roi était mort depuis douze jours. Son frère, un enfant de dix ans, était monté sur le trône, sous le nom de Charles IX ; sa mère, Catherine de Médicis, avait pris la régence :en cette qualité, elle reçut la bulle pontificale. Après la conjuration d'Amboise, dont la découverte et la répression avaient été un triomphe pour la Cour et une humiliation pour les hérétiques, le pape espérait recevoir de ce royaume quelque consolation ; il pouvait, semblait-il, se laisser aller d'autant plus volontiers à cette espérance que la régente était une Médicis ; elle serait en cette qualité peut-être mieux disposée à lui être agréable. Il envoya donc l'évêque de Fermo en France, avec la mission de présenter ses condoléances pour la mort de François II et ses félicitations pour l'avènement du nouveau monarque. " A cette occasion, écrivait le cardinal Borromée au nonce Delfino, cet évêque s'emploiera à faire réussir le projet du futur concile général. La tournure que prennent les affaires de ce royaume par la confusion des hérétiques nous donne bonne espérance. "

Mais l'oncle et le neveu durent bientôt se convaincre que leurs espérances étaient au moins prématurées.

Catherine de Médicis, dévorée de la passion du pouvoir, songeait plutôt à établir son autorité et sa puissance qu'à conserver à son royaume le bienfait et l'intégrité de la foi. Elle avait à lutter contre l'ambition de princes qui se disputaient 1'autorité. D'un côté, la maison de Guise faisait de la cause catholique sa propre cause, des catholiques les artisans de sa grandeur. De l'autre, la maison de Bourbon ou du moins l'une de ses branches, les Condé, avait lié sa fortune à celle du protestantisme. Ne se sentant pas capable d'élever l'autorité souveraine au dessus des partis contraires et de les contenir, en les dominant, Catherine, résolut de les balancer, en les soutenant et en les trahissant tour à tour : dans l'exercice du gouvernement, elle introduisit le crime pour contrepoids de la faiblesse. Elle avait dans les veines le sang des Médicis auxquels Machiavel venait de dédier son livre du Prince et elle appliqua à son gouvernement les principes de cette funeste politique qui divise pour régner. Par le concile, convoqué à Poissy, où des docteurs catholiques et des docteurs protestants viendraient débattre, en présence du roi et de la Cour, les questions les plus graves du dogme et de la discipline, Catherine espérait tout à la fois ménager les protestants, les amuser et effrayer les catholiques.

Accepter franchement et sans ambage le concile général, eût été tout à la fois faire acte d'énergie et preuve d'habileté ; mais c'était renoncer à des projets de conciliation depuis longtemps caressés et surtout c'était affirmer sa résolution d'agir en vraie catholique. Ce rôle n'était ni dans les gouts, ni dans les moyens de Catherine. Elle avait d'ailleurs pour interprète et exécuteur de sa politique le chancelier l'Hôpital, dont les préférences pour les nouveautés hérétiques n'étaient un mystère pour personne : on les connaissait à Rome et elles inspiraient aux catholiques français de sérieuses inquiétudes.

A la veille de l'ouverture du concile, le pape se trouvait dans une situation plus difficile peut-être qu'avant la publication de la bulle d'indiction. Nous trouvons, dans les lettres du cardinal Borromée, un écho des préoccupations qui devaient assaillir le vieux pontife. " Le courrier de France nous est arrivé hier, écrivait-il au duc de Florence, le 1er février 1561 : Je ne puis dire autre chose à votre Excellence si ce n'est que les humeurs de ce pays sont toujours les mêmes. " Quelques semaines plus tard, il lui écrivait encore: " De continuelles préoccupations m'ont absorbé tous ces jours-ci et je n'ai pu écrire à votre Excellence, comme je le désirais .... Sa Sainteté fait tous ses efforts pour faire marcher l'œuvre du concile ; mais Votre Excellence voit combien elle est peu secondée. Les affaires de France vont chaque jour de plus en plus mal. Le pape envoie l'abbé Martinengo en Angleterre pour intimer le concile. "

Le duc de Toscane répond au cardinal qu'il a de France les mêmes nouvelles que lui. " Votre Seigneurie peut se rappeler que je l'avais prévenue, ainsi que Sa Sainteté, de cette marche des choses. Plût à Dieu que je me fusse trompé dans mes prévisions ! J'en serais heureux dans l'intérêt de la Religion. Marchez néanmoins avec courage, Dieu vous donnera sa grâce. Pour moi, je suis disposé à user de tout mon crédit pour le service de Sa Béatitude et la conservation de la foi. "

Mais la France n'était pas le seul sujet des préoccupations du souverain pontife.

Le roi d'Espagne, d'abord si bien disposé, présentait des difficultés sur la bulle de convocation et ses évêques n'avaient point reçu l'autorisation de se rendre à Trente. Le cardinal Borromée, en donnant cette nouvelle au cardinal de Mantoue, légat du concile, s'en afflige et il ajoute : " Votre Seigneurie sait que sans les prélats espagnols on ferait un concile peu fructueux. "

Il arrivait à Pie IV ce qui était arrivé à ses prédécesseurs. Le monde entier l'avait pressé de réunir un concile et, à la veille de son ouverture, c'était à qui présenterait de nouveaux obstacles, demanderait de nouveaux délais.

Dans ces circonstances, les encouragements de Côme de Médicis étaient fort opportuns ; mais Pie IV et son neveu n'étaient pas hommes à reculer devant les obstacles. Malgré le mauvais vouloir des puissances, le pape poursuivait quand même la réalisation de son projet. Persuadé que le meilleur gage de réussite dans les grandes entreprises, c'est de les commencer, il n'avait point attendu la réponse d'acceptation des princes, pour nommer ses légats et les envoyer à Trente. Ils y arrivèrent le 16 avril 1561 : leur entrée fut solennelle, malgré le petit nombre de prélats qui s'y trouvaient alors réunis.

Après avoir ainsi affirmé publiquement sa résolution bien arrêtée de donner suite à son dessein, Pie IV s'occupa activement de surmonter les difficultés qui s'opposaient encore à son exécution. Les plus sérieuses, les plus obstinées venaient de la France. Le pape y avait déjà envoyé le cardinal de Tournon, doyen du sacré collège, dont le zèle pour les intérêts de la Religion était très connu : le crédit dont il jouissait auprès de la Cour de France le mettait à même d'aplanir bien des difficultés. Tout en lui donnant les pouvoirs de légat, Pie IV n'avait pas voulu lui en faire prendre le titre, estimant que sa qualité de cardinal français serait encore le titre le plus puissant qu'il pût apporter en faveur de son influence. Cette mission ne parut bientôt plus suffisante. L'idée d'un concile national, malgré la convocation du concile général, n'avait point été abandonnée et le pape, moins que jamais, pouvait se rendre compte de cette manière d'agir. Il devenait urgent d'exercer sur cette Cour une action constante et suivie. Ce motif le détermina à envoyer un légat plus spécialement chargé de traiter l'affaire du concile, d'empêcher la réunion de Poissy et d'exciter la reine à combattre vigoureusement l'hérésie. Le pape choisit pour remplir cette tâche le cardinal Hippolyte d'Este de Ferrare et, le 2 juin 1561, il annonça en consistoire cette résolution. Le 28 juin, Pie IV écrit au roi de Navarre qu'il compte sur sa prudence et son autorité pour faciliter à son envoyé la mission qu'il lui a confiée. Le même jour, il adressait une lettre au prince de Condé pour le prier de ne point refuser son appui et son aide à son envoyé.

Hippolyte d'Este avait été, à plusieurs reprises, nommé archevêque de Milan ; mais les nombreuses missions diplomatiques dont il fut chargé, l'avaient toujours empêché de résider dans cette ville. A l'avènement de Pie IV, il avait donné sa démission en faveur du cardinal Borromée. Au témoignage de Pallavicini, il passait pour l'homme le plus prudent et, plusieurs fois, il fut sur le point d'être investi du souverain pouvoir dans l'Église. Ses qualités, ses relations amicales en France où il avait longtemps séjourné à la Cour de François I, avec lequel sa famille était alliée, déterminèrent le choix de sa personne pour remplir cette légation. En apprenant la convocation du clergé à Paris pour le 20 juillet, Pie IV le pressa de se rendre à son poste. Les promesses faites au nonce qu'on ne traiterait dans cette assemblée que des questions relatives aux troubles de la France, n'étaient pas suffisantes: pour rassurer le pape. " Il parait à Sa Sainteté, écrivait le cardinal Borromée, que le concile étant indicté et en train de marcher d'un bon pas, on devrait penser à tout autre chose qu'à cette réunion. "

Pendant ces négociations, les choses changeaient de face en Espagne. Philippe levait l'interdiction faite à ses évêques de se rendre au concile. Si nous en croyons le duc de Toscane, des rapports mensongers, des trames, ourdies à Rome même, avaient influencé et trompé ce monarque ; il s'était empressé de retirer son opposition dès que le duc d'Albe lui eut présenté les choses sous leur vrai jour. Côme de Médicis donnait, pour preuve des bonnes dispositions de Philippe, l'empressement qu'il avait mis à retirer ses ordres, sans même attendre l'arrivée de l'évêque de Terracine chargé par le pape de réfuter ses objections. Aussi le duc de Florence engageait le cardinal Borromée à toujours traiter directement avec sa majesté catholique.

Le cardinal Borromée fondait quelque espoir sur la réussite de la mission confiée au cardinal d'Este. " Votre prudence et vos vertus, lui écrivait-il le 2 juillet, nous font espérer un bon résultat de votre légation. Nous l'augurons d'autant plus que nous avons appris, au moment même de votre départ, les bonnes dispositions du roi catholique ; il a renoncé à toutes les objections qu'il faisait à la bulle du concile, il a résolu d'obéir et de se conformer à la volonté de Notre Seigneur. "

Le légat du saint père arriva à Paris pour entendre en quelque sorte publier un édit royal qui était un mélange de concessions et de restrictions accordées aussi bien aux catholiques qu'aux protestant : il n'eut d'autre résultat que de mécontenter tout le monde. Si cet édit de Paris eût été fidèlement observé, les catholiques auraient pu néanmoins en tirer quelque avantage ; le cardinal Borromée s'était même empressé de communiquer aux légats du concile les quelques espérances que le nonce avait émises sur son bon résultat. Le nonce avait reçu des promesses très rassurantes : les évêques, dans leur réunion, ne devraient pas traiter des matières étrangères à celles qui avaient fait l'objet de l'édit royal. Avant le colloque le clergé, réuni à Poissy pour régler ses affaires religieuses et temporelles, déclara, en effet, qu'il n'entendait attenter en rien à l'autorité du saint siège, ni traiter aucune matière touchant la foi, contre son vouloir : il s'en remettait cet égard au concile général alors ouvert. Cette déclaration rendait la réunion plus acceptable aux yeux de la cour de Rome.

La reine et les gouvernants avaient également promis, à plusieurs reprises, qu'on enverrait les évêques à Trente. Le souverain pontife, comptant sur la réalisation de cette promesse, " envoya aussitôt une dernière intimation à tous les évêques pour les engager à prendre la route de Trente, après les pluies d'août. Il fait cette invitation de vive voix à ceux qui sont présents à la curie ; il en appelle quatre chaque jour, il leur parle seul à seul ; on écrit aux absents par ordre de Sa Sainteté. Notre Seigneur a chargé une congrégation de cardinaux de prendre connaissance de toutes les affaires du concile et de donner son avis sur chacune d'elles. Que Votre Seigneurie se tienne pour avertie. "

Le cardinal d'Este devait profiter de tous ces renseignements pour agir sur l'esprit de la reine et de ses conseillers, les engager à renoncer à leurs projets et les pousser à donner ordre aux évêques de se mettre en route pour le concile de Trente. Cette mission était des plus difficiles et des plus délicates. Le concile national ou assemblée religieuse était une chose résolue et faire revenir la Cour sur cette décision paraissait impossible. L'envoyé du pape avait à lutter contre deux personnages dont la politique, inspirée chez la reine par l'intérêt personnel et chez le chancelier par des préférences secrètes pour l'erreur, variait selon les impressions ou les influences du moment. Il fallait au légat beaucoup de souplesse et de ressources dans l'esprit, pour saisir toutes les nuances de la politique astucieuse de Catherine et pour démasquer tout le danger des mesures cauteleuses et insuffisantes préconisées par L'Hôpital. Il avait besoin d'une fermeté inébranlable, cachée sous des formes pleines d'urbanité et de courtoisie, pour ne pas se laisser entamer par les exigences ou les flatteries de la Cour. L'envoyé du saint père avait les qualités d'un diplomate habile et honnête, comme le prouve sa correspondance, mais il manqua quelquefois de la dignité et de l'énergie qui convenaient à son rang élevé. Sa complaisance pour la reine, dont il cherchait à excuser les actes par les intentions ou par les difficultés d'une situation qu'il exagérait, et surtout sa disposition à croire trop facilement à ses protestations de fidélité envers le saint siège ont, plus d'une fois, paralysé les bons résultats qu'on pouvait attendre de sa mission.

A Rome, on ne se trompait pas néanmoins sur les responsabilités, on savait sur qui les faire retomber ; si on sentait le besoin de ménager la reine, on ne se faisait cependant aucune illusion sur sa politique, et surtout l'on comprenait la funeste influence exercée par le chancelier.

Le caractère du pape le portait à la douceur ; la prudence lui faisait un devoir d'user, vis-à-vis des personnes de tous les ménagements que la situation si critique du royaume de France pouvait rendre nécessaires. " De différents côtés, écrivait le cardinal Borromée, on presse le Pape, jusqu'à l'importunité, de sévir contre le cardinal de Châtillon ; mais Sa Sainteté ne veut rien faire avant d'avoir votre avis, quand vous en aurez causé avec les cardinaux de Tournon et de Lorraine. En tous cas, il paraît convenable de ne rien faire, à ce sujet, tant que les prélats français ne seront pas arrivés à Trente, ou du moins sur le point d'y arriver. Il faut assurer les affaires du Concile, avant de mettre au feu ce gros morceau, per assicurarsi delle cose del Concilion prima che mettiamo questo gran pezzo di carne al foco. "

Le même sentiment dirigeait Pie IV, lorsque, le 13 août, il écrivait aux nonces et aux légats qu'il avait envoyés en France, " de ne pas froisser les évêques de ce pays en usant à leur préjudice des facultés qu'il ont en vertu de leur dignité. " Il demande qu'on ait de grands ménagements vis-à-vis des personnes, qu'on ne montre pas un zèle imprudent, intempestif ou inutile ; mais il veut qu'on agisse vigoureusement dans les négociations, qu'on obtienne de la Cour des actes formels, qu'on ne se contente pas de promesses : " Nous avons la certitude, dit-il, que la reine-mère et aussi le roi de Navarre ne se départiront jamais de notre obédience… Mais l'important est de presser les évêques de France de se rendre le plus tôt possible à Trente et de les engager à se montrer bons catholiques. " L'important, la grande affaire aux yeux du pape c'est l'envoi des évêques au concile. Le Cardinal Borromée insiste sur ce point dans toutes ses lettres ; pour stimuler la reine, il rappelle plus d'une fois que le roi d'Espagne a donné ordre aux prélats de son royaume de partir pour Trente, après les premières pluies d'août, que les ambassadeurs et les évêques d'Allemagne sont déjà en route. De ce côté aussi les difficultés avaient été aplanies par l'envoi du légat Hosius dit le Warmien.

La Cour de France faisait la sourde oreille ; elle se contentait de répondre par des promesses vagues et générales et l'on préparait toujours la réunion du clergé national. Si plusieurs prélats, entre autres le cardinal de Tournon, et la Sorbonne elle-même, étaient opposés à cette assemblée qu'ils regardaient comme inutile et dangereuse, d'autres la désiraient. Le cardinal de Lorraine, alors tout-puissant, poussait dans cette voie ; il y voyait une occasion de faire briller son éloquence et sa doctrine. Les sages conseils des premiers ne furent point écoutés et le trois septembre s'ouvrait le prétendu concile national, connu dans l'histoire sous le nom de Colloque de Poissy. On vit alors Théodore de Bèze soutenir publiquement ses erreurs sur le dogme et la discipline catholique, en présence du roi, un enfant de onze ans, président de cette assemblée religieuse, sous les yeux de la Cour, devant six cardinaux, quarante évêques et un grand nombre de docteurs catholiques.

Le 17 octobre, le cardinal Borromée trace au cardinal d'Este et au nonce, l'évêque de Viterbe, la ligne de con- duite qu'ils devront suivre vis à vis de cette assemblée dont ils n'ont pu empêcher la réunion. " Sa Sainteté, dit-il au cardinal, veut que vous vous gardiez bien, vous, les autres envoyés du saint siège ou leurs ministres, d'intervenir dans les discussions ou disputes qui ont lieu entre ces ministres hérétiques. " Dans une autre lettre, du même jour, le cardinal ajoute : le pape vous laisse néanmoins une certaine latitude dans les cas où votre intervention deviendrait nécessaire pour réfuter des erreurs, qui pourraient exercer une funeste influence sur les bons ou sur les esprits hésitants. " Sa Sainteté pense encore que la voie de douceur et de conciliation, que Votre Seigneurie illustrissime a peut-être l'intention de suivre, n'est ni la plus sûre, ni la plus facile pour arriver à quelque bien. Il est mieux de leur montrer les dents, a mostrare loro il viso, et de faire de courageuses remontrances à toutes les fois que cela sera nécessaire. La bonté et la courtoisie n'ayant, jusqu'ici, servi qu'à rendre les hérétiques plus audacieux. "

Le colloque de Poissy se termina le 25 novembre, sans aucun résultat pratique. Le cardinal de Ferrare envoya à Pie IV Nichetto pour lui exposer de vive voix l'état déplorable dans lequel se trouvait la France. Je ne vois que deux remèdes, écrivait-il, qui soient capables d'améliorer cette situation. Le premier, c'est le concile auquel le pape a déjà mis la main ; il faut attendre le second du temps qui fera plus que n'importe quel moyen violent.

L'insuccès de ce premier colloque n'éclaira pas la reine, car quelques semaines après sa réunion, elle manifestait au cardinal de Ferrare son désir d'en convoquer un second auquel assisterait tout le conseil privé. Elle priait égaiement le légat d'y intervenir : ce dernier chercha vainement à dissuader la reine de ce dessein ; il n'y put réussir sur-le-champ. En rendant compte de cet entretien au cardinal Borromée, il ne se montre pas lui-même éloigné de condescendre aux désirs de Catherine, si elle y persévère. L'autorité du saint père sera respectée, je vous le promets, dit-il ; d'un autre côté, il me parait important de conserver les sentiments de bienveillance dont elle est animée pour Sa Sainteté.

Dès le 1er janvier 1562, le neveu du pape avait tenu à dégager la responsabilité pontificale : " Notre Seigneur a appris, avec un déplaisir infini, ce que vous lui exprimez de l'état présent de ce royaume; le plus triste c'est qu'on ne peut espérer un prompt remède pour l'en tirer. Malgré ces mauvaises circonstances, Sa Sainteté n'est pas sans consolation. Dieu sait, en effet, et le monde entier connaît tout ce qu'elle a fait et fait encore pour ne manquer en quoique ce soit à son devoir et à sa charge de père universel. Votre Seigneurie peut, en grande partie, en rendre témoignage : vous connaissez l'intention et la pensée de Sa Sainteté ; vous savez comment, dès le premier jour de son pontificat, il a appliqué son esprit à préparer ce grand remède du concile, principalement pour guérir le mal de ce royaume. Il n'a épargné nulle fatigue, nulle dépense pour surmonter les difficultés qui sont venue traverser ses desseins et pour amener le concile à l'heureux point où, par la grâce de Dieu, il se trouve présentement. Votre Seigneurie peut savoir qu'il y a déjà à Trente quatre légats et cent évêques ; chaque jour il en arrive de nouveaux et le cardinal Alta Emps y sera dans huit jours. On n'aurait pas attendu jusqu'à ce jour pour commencer cette œuvre, si Sa Sainteté n'eût voulu témoigner de son respect vis-à-vis des princes, et leur laisser tout le temps nécessaire pour l'envoi de leurs ambassadeurs ; aujourd'hui, l'empereur a déclaré et promis que ses ambassadeurs seraient à Trente pour le 15 janvier, Sa Sainteté en conséquence a donné l'ordre à ses révérendissimes légats de commencer les actes du concile, le jour de la Fête de la Chaire de St-Pierre ; il ne serait pas convenable de différer encore, après l'arrivée des évêques d'Espagne, de Portugal, de Pologne qui viennent des pays les plus éloignés de la chrétienté. Dès que vous recevrez cette lettre, si les prélats et les ambassadeurs de ce royaume ne sont pas partis, vous pourrez avec raison vous en plaindre et faire des instances pour leur départ. "

Le cardinal d'Este avait mis en avant les bonnes intentions de la reine. " Notre Seigneur, répond le cardinal Borromée, a la même opinion que Votre Seigneurie illustrissime sur les bonnes dispositions de la reine en particulier ; mais il a désiré, et il désire encore, en voir les effets. Qu'elle ne perde pas courage, mais qu'elle se fie principalement en Dieu : cette cause est encore plus l'affaire de Sa Majesté divine que celle du roi, son fils. Notre Seigneur, sachant que l'évêque de Châlons, son confesseur, est un bon et sincère catholique, désire qu'avec votre habileté ordinaire, vous cherchiez à devenir l'ami et le confident du susdit évêque, afin de pouvoir, par son moyen, continuer à rendre tous les bons offices opportuns pendant votre séjour en ce pays. "

Si Pie IV avait encore conservé quelque illusion sur le bon vouloir de Catherine de Médicis et de ses conseillers, il la vit promptement s'évanouir. Avant même la réunion du Colloque de Poissy, la reine avait remis une lettre au cardinal-légat, pour être placée sous les yeux du pape, dans laquelle elle exposait à Sa Sainteté les moyens qu'elle jugeait les plus propres à maintenir la religion et l'autorité ecclésiastique dans son royaume. Dans cette fameuse lettre, dont parle de Thou dans l'Histoire de mon temps, la reine donnait raison à la réforme dans ses déclarations contre les abus de la discipline ecclésiastique ; elle se montrait disposée à lui sacrifier les rites les plus vénérables ; elle demandait l'abolition du culte des images, le rétablissement de la communion sous les deux espèces pour les simples fideles et l'introduction de la langue vulgaire dans la prière liturgique.

Le légat avait hésite à envoyer ce document à Rome. Saint Charles, auquel il en avait écrit, l'avait loué de n'avoir pas ajouté, par cet envoi, ce nouveau déplaisir à tous ceux qui déjà affligeaient le saint père et qui lui venaient de ce royaume. " Excusez-vous, lui dit-il ; dites que vous ne pouvez vous en charger. "

Catherine insista pour l'envoi de cette lettre, qui arriva enfin à sa destination. Le pape s'en montra profondément affligé: " Cette lettre, dit le cardinal Borromée, est si impie et si criminelle, que Notre Seigneur a pu à peine la lire, il n'a voulu la montrer à personne. Si on demandait une réponse à Votre Seigneurie illustrissime, vous pourrez dire que cette proposition doit être faite au concile : il est ouvert et nombreux : de là leur viendra la réponse opportune. "

Toutefois, Pie IV n'avait pas attendu la réception de cette lettre pour parler avec énergie à son légat. Il s'était plaint de ce que la Cour de France manquait d'égards envers Dieu, envers la Religion et envers le saint siège. " Puisqu'ils ont voulu, ajoute-t-il, faire leur concile national, ils devraient au moins s'apaiser à cette heure, et donner ordre de nous envoyer les canons faits par ces prélats selon, du reste, les intentions qu'ils ont manifestées à ce sujet. Si, comme on le devait, on eût recherché notre approbation, nous n'étions point éloigné de la donner, comme le pensent quelques-uns. Les abus et les désordres nous ont toujours déplu ; nous avons toujours cherché et nous chercherons toujours à les réformer. On pourra s'en convaincre par le concile que nous préparons en ce moment, et aussi par la réforme que nous faisons ici, à Rome. De fait, nous le reconnaissons, les prélats, les parlements et les peuples sont bons en majeure partie, mais ils ne peuvent résister à la volonté de ceux qui les gouvernent et c'est de ces derniers que tout dépend. Nous voyons observer tous les édits et décrets faits à l'avantage des huguenots ; il n'en est pas de même de ceux rendus en faveur des catholiques, qui sont desservis et persécutés. Nous ne pouvons donc faire autrement que de nous plaindre grandement de ce gouvernement, d'autant plus qu'il pèse les choses de la religion au poids des intérêts matériels. "

Ce langage énergique de Pie IV était trop justifié par la conduite de la Cour de France. Il est temps de faire connaître, en quelques mots, un autre personnage dont le nom revient à chaque instant dans les lettres du légat et du cardinal Borromée.

Antoine de Bourbon, lieutenant-général du royaume, avait acquis des droits au royaume de Navarre par son mariage avec Jeanne d'Albret. Ce royaume avait été réuni la couronne de Castille sous le règne de Ferdinand le Catholique. La Cour de France désirait voir Antoine rentrer en possession de la province sur laquelle avait régné l'aïeul de sa femme. L'Espagne n'avait point repoussé d'une manière absolue les premières ouvertures qui lui avaient été faites en faveur de cette restitution ; mais la cause était loin d'être gagnée. La reine avait envoyé à Rome le comte des Cars demander au pape son appui et son intervention pour la négociation de cette affaire. Pie IV avait promis, à la condition toutefois que le roi de Navarre se montrerait bon catholique. Cette condition n'était point inutile. Les relations plus qu'intimes de ce prince avec Condé avaient jeté plus d'un nuage sur sa croyance et Jeanne d'Albret, sa femme, avait non seulement, embrassé l'hérésie, mais elle se montrait l'une des plus ardentes à la propager. " La reine de Navarre, écrivait saint Charles au cardinal d'Este, favorise les hérétiques, elle a fait célébrer la cène chez elle, elle instruit son fils dans l'erreur ; le pape ne peut lui accorder sa protection, si elle ne se fait absoudre par ses légats. "

Le cardinal d'Este, malgré cet avis du cardinal Borromée, fit preuve de faiblesse vis à vis de cette princesse: pendant la réunion même du Colloque de Poissy, il consentit à s'asseoir à sa table, et à se rendre au prêche qui suivit le repas. Le pape l'en réprimanda vertement, en lui reprochant d'avoir scandalisé tous les catholiques de France, d'Italie et des autres nations, malgré sa bonne intention. Craignant que 'cette imprudence ne produisît une mauvaise impression en Allemagne, le cardinal Borromée crut devoir écrire au nonce Delfino " tout le déplaisir que le saint père en avait éprouvé. "

Le pape était décidé à aider le roi de Navarre dans ses revendications : " Nous n'avons point fait défaut au roi de Navarre, écrivait-il à son légat, et nous ne lui manquerons pas dans tout ce qui sera licite et honnête. Il ne nous reste plus rien à tenter :par une voie excellente, nous avons donné ordre au seigneur Fabrice Serbellone de faire auprès du roi catholique tout ce qu'on devait faire. Mais si le roi de Navarre veut que nos bons offices lui servent et produisent d'heureux résultats, il faut qu'il change de route et qu'il gouverne ce royaume de façon il enlever tout prétexte aux objections et aux excuses de ses adversaires. "

Le roi de Navarre jouissait de quelque influence à la Cour et sa charge de lieutenant-général lui donnait un grand prestige. Les lettres du cardinal de Ferrare nous le montrent agissant ordinairement de concert avec la reine, et cette dernière, en plus d'une circonstance, s'appuya sur son autorité et se prévalut de ses conseils. Antoine de Bourbon avait assisté au colloque de Poissy ; il avait été frappé des contradictions des docteurs protestants. L'on profita de cette circonstance pour l'attacher d'une manière plus solide à la cause catholique. La volonté bien arrêtée, et manifestée à plusieurs reprises, du souverain pontife de ne l'aider qu'autant qu'il ferait cesser toute équivoque sur la sincérité de sa foi, acheva ce que le colloque de Poissy avait commencé. Pour donner un gage public et certain de son attachement à l'Église catholique, il résolut d'éloigner Jeanne de la Cour et de la renvoyer dans ses terres. Le cardinal-légat se réjouit avec le neveu du pape de cette décision. " Elle partie, &rit-il, on ne prêchera plus il la Cour ; Votre Seigneurie peut juger de ma joie. " Jeanne ayant accepté la décision de son mari, Catherine consentit à cet éloignement.

Malheureusement une indisposition vint retarder ce départ; mais le roi de Navarre persévéra dans son dessein et Jeanne s'éloigna au mois d'avril 1562. Elle fit alors à son fils, qui devait être un jour Henri IV, une longue et sévère exhortation pour le dissuader d'aller jamais à la messe, lui disant que s'il lui désobéissait, elle ne le regarderait plus comme son fils et le priverait de son héritage. Le roi, ajoute le cardinal de Ferrare, a gardé près de lui ce jeune prince, le fait instruire chrétiennement et se montre fermement résolu à le maintenir dans la religion catholique.

Les bonnes dispositions du roi de Navarre devaient s'affirmer de plus en plus. Toutefois, l'heure de la réunion du concile de Trente approchait et Catherine ne prenait aucune mesure pour y envoyer les évêques, elle ne se préoccupait nullement de choisir un ambassadeur chargé de l'y représenter. Les deux partis qui divisaient son royaume, mis en présence au Colloque de Poissy, en étaient sortis plus séparés que jamais et plus fortement attachés à leurs croyances. Le chancelier rêvait toujours la conciliation et, n'ayant pu l'obtenir sur le terrain théologique, il voulut la poursuivre sur le terrain politique. Dans l'assemblée des notables, réunie à Saint-Germain, au mois de janvier, il fit rendre un édit qui était, comme les précédents, un mélange de concessions et de réserves. On accordait aux protestants le libre exercice de leur culte, dans toute l'étendue du royaume, excepté dans l'enceinte des villes. Il était en même temps défendu d'enseigner rien de contraire au concile de Nicée, au symbole des Apôtres et aux livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Déjà l'on proclamait dans cet édit l'indifférence de l'État envers la Religion. Le roi, disait L'Hôpital, doit rester égal entre les deux partis, " ne se montrer ni d'un côté ni d'un autre ; car " s'il se rangeait d'un parti, il devrait assembler une armée pour ruiner l'autre. " Le chancelier aimait à répéter que les partis ne devaient point se qualifier entre eux de papistes ou de huguenots, mais se contenter du nom de chrétiens ; il fit même insérer dans son édit la défense d'user de semblables dénominations.

Le cardinal de Ferrare assura saint Charles que, dans cette assemblée, la reine avait parlé avec beaucoup de prudence et d'émotion, dans le but de montrer ses bonnes intentions envers l'Église : ces réunions si fréquentes, avait-elle dit, n'avaient d'autre but que de chercher le moyen de donner satisfaction à tous ses sujets, d'apaiser les tumultes parmi le peuple en employant les moyens les plus doux qu'il serait possible de trouver. Elle affirmait, d'un autre côté, qu'elle et son fils n'avaient nullement l'intention, pas plus que ses prédécesseurs, de se soustraire à l'obéissance de l'Eglise.

Ces assurances pouvaient paraître sincères au légat du saint siège ; mais les faits démentaient les paroles.

Les parlements, malgré quelques oppositions individuelles et passagères, voulaient, avant tout, rester unis à Rome, ils refusèrent d'enregistrer l'édit de Saint-Germain. Celui de Paris n'y consentit qu'à la condition de le regarder comme provisoire et d'y insérer cette clause : " Jusqu'à ce que le concile général ait décidé les points contestés. "

Les ménagements, les concessions, les idées confuses du chancelier n'étaient pas de nature à inspirer grande confiance à la Cour de Rome. Elle ne pouvait " ni louer, ni accepter, comme bon, " l'édit de St-Germain ; néanmnoins saint Charles engageait le cardinal de Ferrare à tenir la main à l'observation de ce qu'il contenait en faveur des catholiques ... bien que, ajoutait-il, nous aurions plutôt à agir pour qu'il ne soit point observé. Il serait très bien qu'il en fût ainsi et je veux l'espérer ; les catholiques trouveraient en cela un sujet d'encouragement ; les huguenots un motif d'abattement. " Ce résultat le saint cardinal pouvait l'espérer si la Cour consentait à éloigner les amis des hérétiques " auxquels Sa Sainteté voudrait bien voir adjoindre le chancelier. Que Votre Seigneurie fasse, pour obtenir ce résultat, toutes les démarches et toutes les instances opportunes et nous pourrons dire que tout, est sauvé. "

Loin de pacifier les esprits, comme le prétendaient la reine et le chancelier, ces assemblées si multipliées, ces édits de tolérance si variés et si nombreux les tenaient au contraire en éveil et les surexcitaient d'une manière inquiétante. Est-il possible, en effet, d'admettre que deux cultes puissent s'exercer publiquement, ensemble, sur le même territoire, sans voir naître à chaque instant des sujets de conflits, de tiraillements et de luttes ? Le premier mars, le duc de Guise passait à Vassy ; les huguenots troublèrent, par le chant de leurs psaumes, l'office des catholiques auquel il assistait. Il envoya ses gens leur imposer silence au nom du dernier édit ; une rixe s'ensuivit aussitôt : les protestants furent défaits et massacrés. Ce fut le commencement de cette guerre intestine qui ravagea les principales villes de France. Les profanations sacrilèges, les dévastations et les vols impies des protestants ont jeté comme un crêpe funèbre sur la France, pendant cette année 1562,dont le souvenir ne saurait s'éteindre. Lorsque l'histoire est obligée de constater la disparition des corps de nos saints, la ruine de nos monuments les plus remarquables, la perte de nos œuvres d'art les plus célèbres, elle doit faire peser la responsabilité de tous ces crimes sur les hérétiques de cette douloureuse époque, en attribuer la cause à la haine aveugle et sectaire qui les dominait. Les huguenots se livrèrent à des excès de fanatisme tels qu'un historien ne craint pas de les comparer à ceux des Turcs eux-mêmes.

Depuis le commencement de cette lutte religieuse, la France, selon l'expression même du cardinal d'Este, ressemblait à un malade travaillé par de mauvaises humeurs. Chaque jour, on apprenait qu'une terre était occupée par les hérétiques, une ville saccagée, un monastère brûlé, une église profanée, les reliques jetées au feu, les autels renversés. La guerre civile et religieuse était allumée presque partout ; de part et d'autre on se livrait à de terribles représailles. Le cardinal d'Este cherchait à rassurer le cardinal Borromée sur cette douloureuse et inquiétante situation du royaume très chrétien. Il ne s'agissait là, disait-il, que d'accidents particuliers, résultant de causes bien diverses et desquels on ne pouvait former un jugement général sur la disposition des choses et des princes d'un royaume. Le malade a, d'ailleurs, une grande force naturelle de tempérament ; s'il est bien soigné, on ne saurait douter de son salut. Néanmoins, après l'afaire de Vassy, le mal était devenu plus aigu et plus général. On reproche à la reine de n'avoir jamais montré d'inclination pour défendre les catholiques par les armes, disait le légat; on ne saurait attribuer cette conduite à une mauvaise intention, mais plutôt à la faiblesse du sexe et à la difficulté de l'entreprise. "

Mais à ces excuses, il était facile de répondre; le remède nécessaire à la guérison du malade était depuis longtemps indiqué, le cardinal Borromée ne cessait d'insister pour que la Cour de France consentit à l'appliquer. Pie IV lui-même, avec autorité, rappelait à son légat que le concile de Trente était le seul moyen de guérison possible. " Le retard dans l'envoi de l'ambassadeur et des évêques au concile a paru étrange, dit-il, et il s'appuie sur de faibles et frivoles raisons. Le concile est déjà assez nombreux ; à cette heure, il y a plus de cent prélats, et nous avons l'espoir d'en voir bientôt cent autres :nous ferons un concile très fructueux. Tous les princes catholiques ne manqueront pas d'y assister; nous voudrions surtout voir l'empressement du roi très chrétien, car il a plus d'intérêt qu'aucun autre à se montrer favorable. Nous avons, en effet, été excité à la convocation de ce concile, en vue de la France, dans l'intention d'offrir un remède à ses maux et pour répondre aux exhortations écrites et verbales de la sérénissime reine. Les autres princes n'avaient pas un tel souci : sans le concile ils trouvent avoir suffisamment pourvu à leur maison, il ne leur était donc pas nécessaire et il ne pouvait leur apporter aucun avantage... " Le pontife terminait, en disant que le temps de la douceur était passé, " quand bien même, on nous menacerait d'une rupture. J'espère qu'on n'en viendra pas là. En tout cas, nous devons faire notre devoir et abandonner le reste entre les mains de Dieu. Il suffira qu'aucun mal n'arrive par notre faute. "

Le 13 janvier, saint Charles insistait de nouveau près du légat sur la nécessité, pour la Cour de France, de se hâter : " Grâce à Dieu, dit-il, notre espérance de voir le concile prospérer de plus en plus s'accroit chaque jour. L'empereur a promis que ses ambassadeurs seraient à Trente le 15 janvier. "

La reine négociait avec les protestants, elle voulait faire de même avec la Cour de Rome. Sous le prétexte de prouver son bon vouloir et l'impossibilité prétendue dans laquelle elle se trouvait d'y donner suite, dans l'intention surtout de gagner du temps, elle envoya M. de Lansach à Rome exposer au pape la situation de son royaume. Le cardinal de Ferrare avait applaudi à cette résolution : On trouverait peu de personnes, écrivait-il au cardinal Borromée, qui fussent de plus grande qualité que ce gentilhomme. D'un autre côté, je me réjouis que d'autres informations que les miennes soient données à Sa Sainteté. Elle pourra reconnaître, je l'espère, que je ne me suis pas trompé dans les renseignements que je lui ai envoyés chaque jour. "

Cependant la première session du concile avait eu lieu et la France n'y avait compté aucun représentant. Le cardinal Borromée avait inutilement insisté sur le désir du pape de voir " leurs majestés prendre à cœur les choses de la religion, puisque de la religion même dépendait la paix et la conservation de leur royaume. "

La seconde session du concile était fixée au 26 février et, dès le 10, le cardinal Borromée insistait de nouveau pour que l'ambassadeur de la reine et les évêques français se hâtassent de partir : " Je vous le répète, dit-il, le saint père voudrait voir ce royaume accepter de la main de Dieu et avec tout l'empressement convenable ce remède, préparé principalement pour son bien et pour son salut. Nous n'avons point entendu parler par d'autres que par vous du départ de l'évêque de Paris; on peut douter de sa réalité. "

Il ne cessait de redire : " Nous voulons bien croire à la bonne volonté de la reine, nous sommes tout disposés à lui donner notre appui, non seulement pour le maintien de son autorité royale, mais aussi pour faire recouvrer son royaume au roi de Navarre ; mais nous voulons des actes et non des paroles. "

Enfin, le 24 février, le cardinal d'Este annonce que la reine a manifesté l'intention de choisir Lansach pour son ambassadeur au concile. La chose parait décidée ; mais la reine ne veut pas qu'on en donne encore connaissance au saint père, et le légat la communique confidentiellement à Pie IV. Le 27 Février, en donnant la nouvelle officielle de cette nomination, il ajoute encore des promesses au nom de la reine. " Ce choix, dit-il, devra apporter une grande consolation à Sa Sainteté ; cette nomination, une fois connue, mettra fin aux doutes que certains esprits ont voulu élever sur le départ des évêques pour le concile. Pour moi, je n'en ai jamais douté un instant, je ne laisserai pas de l'affirmer, en voyant avec quelle sincérité et quelle candeur ces seigneurs me l'ont promis et aussi parce que je suis témoin des empêchements accidentels qui sont venus retarder ce départ. " A Rome la confiance en ces promesses était très faible. " Le saint père sans doute s'est réjoui de ces bonnes nouvelles, écrit le cardinal Borromée : plaise à Dieu que tout cela se réalise ! "

Lansach se disposait à retourner en France ; quand il partit de la Ville éternelle, il ignorait encore les intentions manifestées par la reine à son égard. Le cardinal Borromée expédia aussitôt à Paris l'abbé Nichetto pour instruire le cardinal de Ferrare de ce qui s'était passé entre le saint père et l'envoyé de la reine, avant l'arrivée de ce dernier à la Cour. " La chose, écrit-il, le 11 mars, se réduit à ce que Notre Seigneur l'a reçu avec beaucoup de politesse et de douceur ; il a écouté volontiers tout ce qu'il a exposé des bonnes intentions de la reine, et des heureux effets qui commencent déjà à en résulter pour le service de la religion. Sa Sainteté lui a donné cette dernière parole, et elle l'a répétée à plusieurs reprises : Si leurs majestés veulent se montrer, dans leurs actions, bons catholiques et maintenir, sans aucune dissimulation, leur royaume dans le catholicisme, je ne manquerai aucune occasion de les aider à devenir des rois aussi florissants et aussi glorieux que le furent quelques-uns de leurs prédécesseurs. "

Sa Sainteté a accompagné ces paroles d'une grande expression de joie et de confiance, en apprenant les bons commencements dont ils ont donné récemment des preuves. M. de Lansach a manifesté qu'il comprenait très bien les bonnes intentions de Sa Sainteté ; il s'en est allé très édifié et satisfait. " Le cardinal expose ensuite les démarches faites par le pape en faveur du roi de Navarre ; il en espère un bon résultat. Le roi d'Espagne a montré d'abord des résistances, mais " il ne faut pas croire que Notre Seigneur soit resté les mains à la ceinture, ni que les bonnes réponses venues d'Espagne soient toutes venues de l'Esprit-Saint. Sa Sainteté, non seulement par le nonce, par le comte Broccard, mais encore par beaucoup d'autres voies et moyens, a fait savoir à sa majesté catholique son avis et son désir en cette affaire. " Le pape a encore excité les autres princes à agir avec lui ; il a fait écrire à l'empereur, au roi de Portugal, à la Seigneurie de Venise, par leurs ambassadeurs ; il ne reste plus maintenant, dit le cardinal, en terminant, qu'à voir le roi de Navarre avancer de plus en plus dans sa bonne attitudes vis-à-vis de la religion catholique. " S. Charles presse encore le départ des prélats et des ambassadeurs pour le concile : " Nous ne voulons pas douter, dit-il, qu'ils ne soient près d'y arriver, puisque la reine, Lansach et tous les autres nous assurent qu'ils sont en route ; Sa Sainteté néanmoins s'étonne que nous n'ayons pu savoir encore si un seul d'entre eux avait passé les monts. "

Le pape avait tout d'abord accueilli avec joie la nomination de M. de Lansach comme ambassadeur auprès du concile; il y avait vu une preuve de la résolution prise par la Cour d'agir enfin sérieusement. " On peut espérer beaucoup de bien de ce gentilhomme, écrivait S. Charles ; il a toujours été regardé comme un bon catholique ; néanmoins le saint père eût mieux aimé ne pas le voir faire un voyage en France avant de se rendre à Trente. Enfin s'il arrive pour la prochaine session du 14 mai, on pourra, s'en contenter. "

On connaissait à Rome les menées du chancelier et celles de ces politiques, à moitié gagnés à l'hérésie, qui se croyaient plus sages et plus prudents que l'Église elle-même. La suite montra combien le pressentiment du cardinal Borromée était vrai : Lansach arriva au concile de Trente avec des pensées moins favorables au saint siège que celles qu'il avait manifestées à Rome.

La Cour lui avait adjoint le président. Ferrier ; mais ni l'un ni l'autre ne se pressaient de se rendre à leur poste. Lansach voulait qu'on envoyât à Trente, un plus grand nombre d'évêques que celui désigné d'abord par la Cour ; mais les évêques eux-mêmes ne semblent pas disposés à s'éloigner du royaume, ils trouvent aisément des excuses pour se dispenser de l'obligation d'assister au concile et plusieurs mettent en avant, avec quelque raison, les difficulté que les progrès de l'hérésie leur créent dans leurs diocèses ; le cardinal-légat estime que le nombre de ceux qui partiront ne dépassera pas le chiffre de vingt.

L'ambassadeur partit enfin pour Trente dans danses premiers jours du mois de mai. Le cardinal de Ferrare, en prévenant le cardinal Borromée de ce départ, demande qu'on use à son égard de procédés aimables, surtout en ce qui concerne la préséance au concile. S'il en était autrement, on contraindrait l'ambassadeur à partir de Trente, ce qui serait plus regrettable que s'il n'y fût point allé.

Les évêques ne se pressèrent pas. Le 7 juin, le cardinal Borromée écrit au cardinal de Ferrare : " Quant aux affaires du concile, Sa Sainteté serait d'avis qu'on ne sollicitât plus les évêques de ce pays à venir ; ils ont déjà été avertis plusieurs toi de leur devoir, et leurs majestés savent si elles doivent, oui ou non, les envoyer. Du reste, les ambassadeurs de ces majestés se font voir de plus en plus contraires à l'autorité de ce Saint Siège : ils s'entendent avec quelques Espagnols, pleins de passion et animés d'un mauvais esprit. Sa Sainteté désire même que vous exposiez cet inconvénient à la reine avec toute la prudence possible. Priez-la de donner des ordres efficaces à ses ambassadeurs ; qu'on sache enfin s'ils sont venus au concile pour travailler au service de Dieu et de l'Église ou pour y fomenter des dissensions et des scandales. "

Ces négociations pour l'envoi d'un ambassadeur et des évêques au concile n'avaient point empêché les événements de marcher en France. Les huguenots s'étaient chaque jour enhardis en présence des hésitations et des faiblesses de la Cour ; leur audace était arrivée au point que le roi de Navarre, effrayé des conséquences qui pourraient en résulter, s'écria le 3 mars, en présence de la reine et du cardinal de Châtillon : " S'il y avait en France, comme en d'autres lieux, une bonne Inquisition pour les affaires de la Religion, les choses ne seraient point allées si loin. "

La reine se trouvait dans une situation des plus difficiles et sa politique de bascule n'était point faite pour la tirer de ces embarras. Combattre les protestants avec vigueur et par les armes était assurément le moyen le plus sûr, le seul même capable de maintenir son autorité. Les chefs de ce parti, il faut le reconnaître, se servaient de la religion comme d'un instrument politique pour supplanter les Guises et arriver eux-mêmes au pouvoir. Catherine finit-elle par comprendre cette tactique et vit-elle enfin qu'une conduite franchement catholique était de sa part la seule logique, la seule prudente et honnête ? Nous ne saurions le dire ; mais au mois d'avril, le cardinal-légat annonce à S. Charles qu'elle a enfin pris la résolution de soutenir les catholiques. " Ce qui me paraît le meilleur et le plus important, c'est que la reine et le roi de Navarre se sont enfin unis aux catholiques. Tous n'ont plus qu'un même but, celui de procurer le salut et la délivrance de ce royaume contre ces révoltés... chaque jour on peut apprécier les avantages de l'union du roi de Navarre au parti catholique. "

Dès que Pie IV eut appris ces bonnes dispositions, il se hâta d'écrire au roi de Navarre et à la reine pour les en féliciter et les encourager Cr persévérer dans cette voie (2). S. Charles, en annonçant au cardinal de Ferrare l'envoi des deux lettres du pontife, disait : " Sa Sainteté veut que vous donniez bon courage à Sa Majesté, que vous l'exhortiez, que vous la priiez, en son nom, de poursuivre hardiment ce bon commencement Il n'est pas douteux qu'elle n'arrive promptement à enrayer les efforts de ces rebelles, che tagliera ben presto le gambe ali conati di suoi ribelli, qu'elle réduira ce royaume à l'obéissance des temps passés ; à elle, après Dieu, le roi et tout le royaume, lui en devront toujours des actions de grâce. Sa Sainteté l'espère, ce feu s'éteindra si promptement qu'on n'aura nul besoin d'eau pour cela, du moins d'eau étrangère : il y a trop de disproportion, en effet, entre quatre rebelles égarés et la puissance d'un aussi grand roi. Dans cette persuasion, nous n'avons même pas pensé à charger quelqu'un de nous venir en aide, ce que nous eussions fait si les choses eussent été en quelque péril. Si cela devenait néanmoins nécessaire, nous serons toujours à même de le faire en quelques jours. En attendant, Sa Sainteté s'occupera de faire progresser les affaires du concile qui, en résumé, sera toujours le plus grand secours et le meilleur remède qu'on puisse appliquer à ce royaume. "

La résolution prise, Catherine se trouva encore dans un grand embarras :le trésor était obéré et le manque d'argent la réduisait à l'impuissance. Elle fit alors demander au pape, par le moyen du nonce et du cardinal de Ferrare, le secours dont elle avait besoin : elle désirait, à titre d'emprunt, cent mille écus par mois, pendant trois mois. Le cardinal s'acquitta avec empressement, nous pourrions dire avec dévouement, de cette commission, il plaida avec ardeur la cause de la reine, il exposa la pauvreté du royaume. Autrefois, dit-il, quand on pensait agir par la voie des armes, comme étant le seul moyen de sauver ce royaume, on regardait comme une chose assurée, la participation de tous les sujets aux dépenses, car le trésor était épuisé par les guerres passées. Aujourd'hui, Dieu nous présente l'occasion d'aider une cause aussi juste, tous les princes sont disposés à faire leur devoir, " et, je le tiens pour certain, Votre Sainteté ne voudra pas manquer à remplir son rôle, soit parce qu'il s'agit de la cause de Dieu et de la sienne, soit à cause des louanges qu'elle s'attirera, elle et le Saint Siège, pour avoir secouru dans ses besoins cette couronne qui, tant de fois par le passé, a aidé, délivré le Siège apostolique dans ses moments pénibles. "

Le pape ne se déroba point au service qu'on lui demandait ; il manifesta d'abord, par le cardinal Borromée, la joie qu'il éprouvait de cette résolution prise par la régente ; mais, en présence de la politique tortueuse de la Cour de France et des lourdes charges que le concile imposait déjà au trésor pontifical, il mit des conditions à ses bien- faits. L'abbé Nichetto fut chargé de les porter à Catherine de Médicis. Le souverain pontife exigeait d'abord qu'il fût déclaré publiquement que cette guerre était uniquement pour protéger la religion catholique. Venaient ensuite la demande de révocation des édits contraires à la religion et de ceux favorables aux ministres hérétiques, l'éloignement de la Cour de toutes les personnes suspectes, nommément du chancelier l'Hôpital, la promesse qu'on prendrait sur le don du pape la somme nécessaire pour protéger Avignon contre l'invasion des hérétiques, l'appui du bras séculier dans le châtiment que Sa Sainteté voulait exercer contre certains hérétiques et d'autres conditions qu'il est inutile d'énumérer ici.

Pie IV tenait absolument à l'accomplissement de ces conditions ; saint Charles insiste sur ce point, à plusieurs reprises, auprès du légat. " Sa Sainteté a voulu que je vous répète dans une correspondance chiffrée la condition de protéger Avignon ut tenacius haereat animo vestro. Sa Sainteté, en parlant d'éloigner de la Cour le chancelier et les autres suspects, entend également réclamer le départ de Rome de l'ambassadeur actuel, bien que par discrétion elle n'ait pas voulu écrire cette demande. Votre Seigneurie devra en parler comme faisant partie des conditions : cet ambassadeur est très suspect. Sa Sainteté désire aussi qu'on rappelle l'ambassadeur de Sa Majesté-très chrétienne en Suisse ; les catholiques de ce pays l'ont en grande défiance ; nous savons qu'ils ne veulent pas traiter avec lui. "

Si le cardinal Borromée insiste si fortement, c'est qu'il connaît la reine ; il redoute ses hésitations, il sait qu'elle sera toujours prête à saisir foutes les occasions de pactiser avec les Huguenots, il veut en conséquence qu'on assure les chefs du parti catholique des bonnes intentions du pape. " Votre Seigneurie illustrissime pourra dire en confidence au duc de Guise, au connétable, à Saint-André et aux autres bons catholiques, que si la reine ne prend pas les choses du côté qu'il convient, c'est-à-dire, si elle ne chasse pas complètement de la Cour tous les hérétiques, sans chercher à mettre des emplâtres et à nourrir deux religions, Sa Sainteté se montrera empressée à favoriser et à aider de toutes ses forces ceux qui voudront être bons catholiques : nous savons que parmi ceux-ci ces messieurs sont les principaux. Sa Sainteté a confiance que, sur ce point, tous les autres princes chrétiens seront avec elle. "

Pie IV ne neglige rien pour amener la reine et la Cour à accepter ses conditions. Saint Charles promet en son nom, au cardinal de Ferrare qu'il est disposé " à les aider, tant qu'il aura de vie, afin que les Huguenots ne puissent prendre pied dans ce royaume, ni rester impunis. " De plus, il envoie l'abbé de San Saluto à la Cour " pour visiter leurs majestés et pour les exhorter à embrasser courageusement et de bon cœur cette entreprise contre les hérétiques, perturbateurs de leur royaume, de la paix publique, et à ne s'arrêter que lorsqu'ils les auront tous chassés et punis. "

Quelques jours après, le cardinal rappelle au légat la volonté bien formelle du saint père : " Je n'omettrai pas de vous dire à nouveau que Sa Sainteté n'entend pas qu'on débourse un seul sou, si les conditions qu'elle a envoyées par Nichetto ne sont point observées : il ne convient ni à son honneur, ni à sa conscience qu'on agisse autrement. J'ai voulu vous répéter ces chôses pour vous montrer quelle importance Sa Sainteté attache à cette affaire, et nullement parce que nous doutons de Votre Seigneurie illustrissime. "

Le cardinal de Ferrare trouva plusieurs des conditions, imposées par le saint père, d'une exécution difficile et peut-être impossible. " Je me suis réservé, écrit-il à Pie IV, de dire moi-même de vive voix à la reine les conditions que Votre Sainteté met à son concours: il y a plusieurs choses qu'il faudra demander avec beaucoup de précaution. En pensant à quelques points particuliers, je me sens très perplexe, je doute qu'il soit possible, par exemple, de faire partir le chancelier. Demander le renvoi des hérétiques et de toutes les personnes suspectes, ce serait réduire cette Cour à l'isolement. L'erreur a fait tant de progrès qu'on trouverait difficilement quelqu'un qui soit complètement à l'abri de tout soupçon. La charge de chancelier ne se peut enlever aisément. Il faudrait qu'elle soit abandonnée volontairement par celui qui l'occupe ; on ne peut l'en dépouiller qu'à la suite de crimes ou de grands démérites, et encore faudrait-il un procès. Et ce n'est pas ici le cas, car le chancelier va à la messe publiquement, il communie et il accomplit toutes les obligations extérieures d'un bon catholique. "

Le cardinal traita dans l'intimité cette question avec la reine. Catherine ne présenta aucune difficulté quand il s'agit de révoquer les édits contre la religion catholique et ceux favorables aux Huguenots ; mais quand le légat lui parla d'éloigner d'elle les personnes suspectes, elle se récria : " Le roi Henri, qui avait tant d'autorité sur moi, répliqua-t-elle avec émotion, ne m'a jamais défendu de garder près de moi qui je voulais, bien que plusieurs personnes de mon entourage lui fussent désagréables. Aujourd'hui, je me soumettrais d'autant moins à de pareilles exigences que je ne suis plus jeune et je dois savoir me gouverner. " Elle ajouta qu'elle avait toujours vécu dans la religion catholique, qu'elle y avait fait élever ses enfants ; elle entend bien y demeurer toujours attachée; elle veut rester libre de pouvoir prendre à son service qui bon lui semble. Je lui ai nommé le chancelier, dit le cardinal d'Este, selon le désir de Sa Sainteté ; elle montra beaucoup d'émotion, en déclarant qu'on avait agi auprès du pape pour obtenir ce renvoi ; mais qu'elle n'obéirait jamais aux volontés d'autrui.

Le lendemain, le cardinal alla la visiter avec l'intention de traiter de nouveau le même sujet. Catherine était un peu souffrante des suites d'une chute, elle avait auprès d'elle les cardinaux de Lorraine, de Bourbon, de Guise, d'Armagnac. La reine, la première souleva la question des conditions pontificales et avant même que le légat eût parlé, elle fit appel au témoignage du cardinal de Lorraine: " N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que le roi Henri n'a jamais voulu m'obliger à éloigner de ma Cour plusieurs personnes qui lui déplaisaient grandement? " Et le cardinal ayant confirmé le dire de la reine, Catherine reprit : " A plus forte raison ne me laisserais-je pas imposer aujourd'hui une telle obligation. " Elle ajouta qu'elle savait qu'on avait envoyé au saint père une liste de personnages dont on obtiendrait facilement le renvoi de la Cour, avait-on dit. On avait eu pour but de nuire à ces personnes ; mais elle y voyait un motif pour les lui rendre plus chères.

Quant aux autres conditions, la reine les accepta sans trop de difficultés. Pie IV avait demandé qu'elle s'engageât à ne faire aucun accord avec les Huguenots, s'ils ne commençaient d'abord par embrasser la foi catholique Le cardinal de Ferrare écrivit au saint père que cette promesse n'était pas pratique : quand bien même la reine consentirait à la faire, les circonstances la mettraient inévitablement dans l'impossibilité de l'observer. Catherine, en entendant formuler cette condition, repartit aussitôt : " Mais, Messieurs, cela est de trop : ne suffit-il pas qu'on ait vu que si, jusqu'ici, l'accord est demeuré imparfait, c'est uniquement au motif de la religion qu'il faut l'attribuer ? "

Mais au moment même où se traitait cette affaire, un secrétaire du roi de Navarre, arrivé en toute hâte, se présentait devant la reine avec des nouvelles très graves. Après quelques instants d'entretien secret, Catherine déclara à ses visiteurs que le roi de Navarre devait s'aboucher avec le prince de Condé et qu'il suppliait la reine d'assister à cette entrevue. " C'est en résumé ce que nous révéla la reine, ajoute le cardinal d'Este ; je crois qu'il y avait cependant autre chose qu'elle n'a pas jugé à propos de dire. "

Le légat s'entretint ensuite avec le secrétaire du roi et il écrit au cardinal Borromée : " Ce changement vient à l'appui de ce que je vous ai toujours dit : A chaque fois qu'il se présentera une occasion de faire un accord avec les hérétiques, la reine l'acceptera volontiers. "

Quelques jours après, Catherine insista pour avoir premiers secours promis par le pape ; mais le légat répondit : Dès lors qu'il s'agit d'un accord, le secours du pape n'est plus nécessaire.

Cette fois l'accord ne se fit point ; les Huguenots étant prêts et se croyant les plus forts se montrèrent hautains et difficiles. Le parlement de Paris rendit alors des édits justes, mais d'une extrême sévérité. Le peuple se fondant sur ces décrets fit un étrange carnage de protestants : les Huguenots de leur côté ne reculèrent devant aucun excès. Non contents d'appeler à leur aide, d'un bout de l'Europe à l'autre, les princes de leur religion, d'ouvrir le royaume aux bandes allemandes, reîtres et lansquenets, ils ne craignirent pas, pour obtenir un secours d'Élisabeth d'Angleterre, de livrer le Havre aux Anglais, installant ainsi nos vieux ennemis à l'embouchure de la Seine, vendant une clef de la France à l'étranger qui venait à peine de quitter Calais. Le fanatisme étouffait le patriotisme.

La lutte continua donc ; nous avons rappelé les profanations dont elle fut l'occasion. Les catholiques se montrèrent à la hauteur de leur foi, ils soutinrent vaillamment leur cause, les armes à la main. Leurs chefs rappelèrent au cardinal de Ferrare qu'ils avaient besoin plus que jamais des secours pécuniaires du saint père. Le légat avait reçu l'ordre de ne rien débourser si les conditions n'étaient pas observées, mais les événements ont changé la situation et il en expose toute la gravité au cardinal Borromée. Sa Sainteté, dit-il, prendra la résolution qu'elle croira la meilleure : à cette heure, il est impossible de tenir encore à l'exécution de toutes les conditions. Il faut s'en tenir à la révocation des édits contraires à la religion, à celle de l'édit d'Orléans qui gêne le recouvrement des annates et les expéditions de la Cour de Rome, il faut les faire remplacer par un autre favorable aux catholiques; il faut exiger qu'aucun accord ne soit fait avec les protestants sans le consentement des trois chefs catholiques ; demander la protection d'Avignon et la promesse d'aider le duc de Savoie contre les hérétiques, s'il en a besoin.

Obtenir satisfaction sur ces points serait le principal, continue le légat, et ce qui importe le plus à la dignité de Sa Sainteté et du siège apostolique : l'on pourrait laisser au temps le soin d'accommoder le reste… J'espère donc que Sa Sainteté se résoudra à donner son secours à cette entreprise, se contentant des conditions qui sont possibles. Sachez que cette occasion et la plus digne et la plus honorable qui se soit présentée, depuis des siècles, d'accorder d'immenses bienfaits à de nombreuses provinces, pour le service de Dieu et de sa sainte religion.

Le cardinal proteste de ses sentiments respectueux et dévoués vis-à-vis du saint père : tenez pour certain que je suis dirigé par le seul mobile du bien public, de l'honneur et du fidèle service de Sa Sainteté.

La Cour a décidé de suivre l'armée catholique; Ferrare annonce au cardinal Borromée qu'il l'accompagnera également, voulant, au nom de Sa Sainteté, montrer qu'il a pour le bien et le service de ce royaume le dévouement que réclament les circonstances.

Pie IV avait, dés le 4 juin, écrit au duc de Guise et à Anne de Montmorency pour les encourager à soutenir la lutte. La Cour, se sentant coupable vis-à-vis du pape dont le dévouement pour la restauration et le maintien de son autorité était si grand, jugea prudent d'envoyer l'évêque d'Auxerre pour lui expliquer les embarras de la situation et 1'état du royaume. Le chancelier profita de cette circonstance pour écrire au saint père afin de dégager sa responsabilté dans les événements qui avaient suivi l'édit de janvier. Pie IV, dans sa réponse, l'engage à se conduire de telle façon que personne ne puisse plus, à l'avenir, soupçonner ses intentions : et alors il le tiendra pour bon catholique.

Le pape aimait véritablement la France, la douleur qu'il ressentait, en songeant aux périls qui menaçaient son unité religieuse et politique, était inexprimable. " Si Leurs Majestés, écrivait saint Charles, pouvaient voir avec quel cœur il embrasse l'idée de les soutenir, pour le service de Dieu et le bien de leur royaume, elles seraient si édifiées de son amour paternel, j'en suis convaincu, qu'elles ne songeraient plus qu'à y correspondre entièrement, et à lui donner toute espèce de satisfaction. Très certainement Sa Sainteté n'a pas sa propre conservation plus à cœur que le bien et la paix de ce royaume. Si les preuves qu'elle leur en fournit par le don de cent mille écus (1) sont très grandes, eu égard à ses faibles ressources et au malheur des temps, je puis dire néanmoins qu'elles sont très petites, si l'on considère la grandeur de l'affection et de la bonne volonté qu'il a pour la conservation et l'honneur de cette couronne. Si, par un sentiment de gratitude, elles consentent à tout ce que désire sa sainteté, je suis sûr que le saint père, à l'avenir, s'efforcera encore de faire davantage pour elles, si les circonstances le réclament. "

En présence de tels sentiments, on s'explique difficilement la conduite de la Cour de France. Ses gouvernants réclament des secours pécuniaires de Sa Sainteté et d'un autre côté ils font tout ce qu'ils peuvent pour aggraver ses charges.

Lansach, à peine arrivé au concile, demande une prorogation, sous le prétexte que la reine d'Angleterre et les autres hérétiques enverront des représentants. " Cette demande, écrit saint Charles, a paru étrange, je crois qu'elle sera rejetée comme telle. " Il n'y fut point donné suite, en effet. Lansach ne se découragea pas pour ce refus, il insista de nouveau il demanda qu'on attendit quarante-trois prélats et abbés de France dont il annonçait l'arrivée. Le cardinal Borromée fait avec raison remarquer aux légats du concile que tous ces sursis, demandés au nom de la Cour, mettront le saint père dans l'impossibilité d'aider la reine. Il envoie au cardinal d'Este des instructions, il fait prier leurs majestés de donner à M. de Lansach l'ordre de s'unir aux légats pour amener la bonne et prompte conclusion du concile, si elles veulent que le pape puisse songer, avec l'esprit tranquille, aux moyens de les aider. Il ne pourrait pas le faire, si le concile se prolongeait à l'infini, à cause des dépenses et des préoccupations qu'il lui occasionne. Il fait remarquer l'impossibilité de garder plus longtemps un si grand nombre de prélats obligé à vivre dans la gêne et à faire de lourdes dépenses. " Leurs Majesté ajoute- t-il, devraient bien avoir idée de ces inconvénients : n'ont elles pas vu leurs prélats grevés par les deux ou trois mois seulement qu'ils sont restés à Poissy ? "

Mais là ne se borne pas l'aveuglement des conseillers de Catherine de Médicis. Au moment oh elle a besoin de l'assistance du Saint-Siège, quand le pape lui offre une somme considérable, le chancelier n'a rien de plus pressé que de couper dans sa source revenus du saint père. Le droit des Annates existait depuis plusieurs siécles dans l'Église ; c'était un-impôt que le monde catholique ou plus exactement le clergé payait au chef de l'Église universelle ;cette ressource permettait aux pontifes de faire face à leurs obligations, et de pourvoir aux besoins de la chrétienté. Par une ordonnance rendue en 1561, à la suite des États d'Orléans, l'Hôpital avait supprimé ce revenu pontifical. Parmi les conditions mises par Pie IV au secours qu'il promettait à la Cour, il demandait le rétablissement des Annates ; faire droit à cette requête, dans les circonstances actuelles, était au moins une affaire de convenance, sinon de justice. Néanmoins on ne se pressait pas d'y acquiescer. La mission du cardinal de Ferrare, en France, a cessé, il est rappelé par le pape ; avant son départ, saint Charles lui recommande de veiller à la question des Annates et aux affaires du concile, autrement il ne sait comment les choses iront. " Malgré les bonnes paroles qu'on vous a données, écrit-il le 8 décembre, pour la réintégration des Annates, nous ne voyons jusqu'ici aucun bon résultat. Comment croire que cela tienne aux difficultés provenant de la guerre? Il semble plus naturel de penser qu'il y a mauvaise volonté. Nous sommes convaincus qu'au concile, Lansach et ses collègues mettront en avant l'affaire des Annates. Il est venu à l'esprit de Sa Sainteté qu'en cette affaire on se moque de nous ; comme on dit vulgairement, on nous mène par le nez, nous faisant connaître ici une intention et en confiant une autre au concile. En conséquence, Sa Sainteté a averti Monseigneur d'Auxerre que si on ne lui rend pas les Annates si on ne se désiste pas de porter la chose au concile, il ne donnera plus de secours pécuniaires. Si on parle des Annates au concile, ce ne sera pas seulement pour obtenir leur abolition en France, mais dans tout le monde catholique. "

La mauvaise volonté de la Cour, la disette qui se fit sentir dans les états du Saint-Siège empêchèrent le saint père de continuer son subside ; mais saint Charles donne l'assurance au cardinal de Ferrare que Pie IV a engagé l'empereur, la république de Venise et le duc de Florence à venir au secours du roi très chrétien : ce qu'ils ne manqueront pas de faire.

Cependant la guerre religieuse continuait : le roi de Navarre donnait le premier l'exemple du courage. Blessé sous les murs de Rouen, il succomba, après avoir donné de nouvelles et éclatantes preuves de son attachement à la foi catholique par la réception de l'Eucharistie

Cette perte fut vivement sentie par Pie IV; il avait, en effet, plus d'un motif pour compter sur la sincérité de sa foi. Le 7 décembre, il écrivit à la reine pour lui exprimer la douleur qu'il éprouvait de cette mort. Quelques jours après, le 10, il félicitait le cardinal Charles de Bourbon, frère d'Antoine, du choix qu'on avait fait de sa personne pour être tuteur du jeune roi. " La Providence, lui disait-il, vous a donné là une grande occasion de faire montre de votre foi, de votre vertu et de votre religion. "

La mort de ce prince accrut encore l'audace des Huguenots : leur fureur devint semblable à celle du tigre.

La situation du royaume très chrétien devenait, de jour en jour, plus critique, et les pères du concile, en ayant eu avis, ordonnèrent des supplications publiques qui furent célébrées le 28 décembre. Le soir même les évêues retournaient à l'église pour y chanter un Te Deum d'action de grâces. Le cardinal de Lorraine venait d'apprendre, par une lettre du duc de Savoie, que Guise et Condé s'étaient rencontrés sous les murs de Dreux. Dans cette bataille le chef des Huguenots avait été fait prisonnier et son armée défaite.

A Rome, la nouvelle des supplications ordonnées par les pères du concile et celle de la victoire de Guise arrivèrent presque en même temps : le cardinal Borromée reçut cette dernière dans l'après-midi du jour où il avait appris le danger qui menaçait la Cour de France. Le pape fit rendre à Dieu de solennelles actions de grâces, le 3 janvier 1563, dans l'église de l'Ara Cœli.

Pie IV écrivit alors au duc de Montpensier pour engager les chefs catholiques, après la victoire, à ne pas laisser revivre l'erreur des hérétiques et à l'exterminer entièrement. Les Huguenots ne désarmèrent pas. Dans le midi, à la suite du baron des Adrets se livrèrent à des horreurs auxquelles Montluc répondit par des représailles qui font frémir. Le duc de Guise pensa qu'on ne pourrait en finir avec tous ces excès que par des victoires remportées, au nom du roi et de la nation : poursuivant ses succès, il alla mettre le siège devant Orléans ; mais là, le 18 février, les protestants le firent traîtreusement assassiner. Pie IV regretta vivement la perte de cet homme dont la mort, dans ces temps si troublés, devenait pour la France et l'Église un deuil commun.

Guise mort, Catherine avait perdu son plus puissant appui et l'influence de l'Hôpital ne se trouvant plus contrebalancée par aucune autorité, la guerre cessa. Les catholiques n'avaient plus de chef pour la conduire; les protestants n'avaient plus de ressources pour la prolonger. La Cour enfin, qui n'avait su ni l'empêcher ni la diriger, souhaitait la paix. Le traité fut conclu à Amboise sur les bases de l'édit de janvier, mais avec des restrictions et des garanties qui devaient rendre la destinée des protestants moins précaire. En annonçant cette paix au concile de Trente, le roi déclara qu'il n'avait ni souhaité, ni voulu chez lui l'établissement d'une religion nouvelle, mais que pour préserver non royaume de la ruine, il avait dû le pacifier, espérant qu'au sein de la paix, le peuple reviendrait tout entier la vraie foi. Le cardinal de Lorraine prit la parole pour justifier la conduite de son souverain et déclarer que la paix et la tolérance étaient devenues nécessaires. Dans la bouche du frère du duc de Guise, 1 ces paroles avaient une singulière autorité. Le concile exprima son regret de la paix d'Amboise, mais il n'osa la blâmer.

De ces détails sur l'état de la France, il ressort clairement que notre pays dut à cette époque, en grande partie, la conservation de la foi catholique à l'énergie et à l'intelligente activité de Pie IV et de son neveu, saint Charles Borromée. Si la Cour eût voulu mettre à exécution les mesures recommandées par le saint cardinal, si elle eût suivi ses conseils et les désirs du pape, en envoyant au concile ses évêques, en éloignant du trône et de ses conseils les hommes à la foi suspecte ou chancelante, de grands maux eussent été épargnés à la France. Le roi eût pu maintenir son autorité intacte et respectée :il eût assuré à son royaume une paix durable en l'établissant sur des bases plus solides et plus équitables que celles posées dans le traité d'Amboise.

Nous n'avons pas cru sortir de notre sujet en traitant cette importante question avec quelque étendue. Ce chapitre sera comme le préambule de celui que nous donnerons plus loin sur les relations de saint Charles avec notre pays. Pendant le temps de son ministère auprès de Pie IV, il a connu ses besoins et ses ressources, ses qualités et ses défauts, et il a commencé à l'aimer et à lui désirer du bien. Outre l'intérêt que présentent pour notre histoire les extraits inédits de sa correspondance, ce chapitre fait mieux connaître le jeune diplomate et met en relief la part qu'il a prise à l'administration pontificale. Assurément nous ne prétendons pas attribuer à saint Charles toute la responsabilité et l'initiative de ces négociations ; nous n'oublions point qu'il était secrétaire d'Etat et l'on pourrait dire qu'en cette qualité, il fut plutôt l'interprète de la pensée pontificale que l'instigateur des mesures à prendre, Néanmoins l'histoire associe toujours à la gloire du souverain l'homme qui, avec le titre de ministre, a été l'exécuteur de sa pensée, l'alter ego de sa puissance et de son autorité. Le rôle d'un ministre n'est pas celui d'un simple secrétaire, il ne se borne pas à enregistrer la volonté souveraine; cette volonté, il la discute et la juge avec le maître ; souvent l'influence du ministre l'emporte, et son idée prévaut. Dans l'exécution ou la communication de la décision souveraine, le ministre doit s'effacer pour ne laisser paraître que le nom respecté et puissant du monarque. Nous le croyons, et l'histoire, loin de nous démentir, confirme notre jugement : saint Charles, inspirateur de la pensée de la convocation du concile de Trente, en poursuivit l'exécution, en dirigea la marche, avec une ardeur que rien ne fut, capable d'éteindre, ni de ralentir. Des témoins autorisés en font foi dans le procès de la canonisation. " Appelé à Rome, disent-ils, par Pie IV, le souverain pontife, son oncle, dans la vingt deuxième année de son âge, il fut créé cardinal et il donna une assistance souveraine et une incroyable diligence aux plus graves affaires de l'Église qui lui furent confiées, surtout la conclusion du concile de Trente qui fut terminé par ses soins. "

La suite de notre récit ne fera que confirmer ces appréciations. Dieu avait doué le cardinal Borromée d'un véritable esprit d'organisation et rien n'échappait à sa prévoyance. Il avait vraiment les qualités qui font les grands et sages administrateurs. Les intérêts matériels du concile ne le trouvèrent pas plus indifférent que ses avantages spirituels. Dès le commencement de l'année 1561, il envoya à Trente une grande quantité de blé afin de faire face à tous les besoins d'une si nombreuse assemblée. Il usa de son autorité de légat dans le Picenum pour faire envoyer, de cette contrée et de la campagne de Crémone, une telle quantité de froment qu'il écrivait aux légats l'année suivante: " Vous vendez le blé à Trente à un prix moins élevé que celui que j'ai payé. " Mais il se réjouissait de ce que la perte subie par le trésor pontifical était amplement compensée par le profit que l'univers catholique retirerait du concile .