Vie de Saint Charles Borromée
Accueil
Chapitre précédent
retour sommaire
Chapitre suivant  
.


CHAPITRE SEPTIEME

LES DERNIERES SESSIONS DU CONCILE DE TRENTE

Caractère de la correspondance de saint Charles avec les légats du Concile. - Son action sur le Concile et sur le pape. - L'empereur demande un sursis - Réponse du cardinal Borromée. - Le Concile est-il la continuation de celui de Trente? - Gravité de la question et comment le cardinal Borromée trouva moyen de procurer l'apaisement. - Les conseillers de l'empereur et les friandises italiennes - Nécessité de la Réforme - Le concile du Vatican et le concile de Trente. L'évêque des Cinq Eglises et la Réforme. - L'indignation de saint Charles. - Nul ne désirait plus ardemment la Réforme que Pie IV. - Le Concile était-il libre? - La France et les réformes. - La résidence épiscopale. - Cette question suscite des tempêtes. - Intervention du cardinal Borromée - Sa lettre au cardinal de Mantoue. - Pie IV envoie l'évêque Visconti à Trente. - Arrivée de Lamach. - Il demande une prorogation du Concile. -Encore la liberté du Concile. - Le cardinal de Lorraine. - Le cardinal Borromée redoute ses agissements il fait surveiller ses menées - Question de l'institution des évêques - Le cardinal de Lorraine manifeste son dévouement au pape - Bon témoignage qu'en rendent les légats - Violence des discutions conciliaires. Ce qu'elle prouve-Relations du cardinal de Lorraine avec Rome - Inconstance d'esprit et vanité de ce cardinal. - On eut voulu le voir rappeler en France par la reine. - Réponse du nonce Santa-Croce - Voyage de l'empereur à Inspruck - Sentiments de Rome sur les canons proposés par Lorraine sur l'institution d'évêques - Les Français ne veulent pas reconnaître au pape le titre de Pasteur de l'Eglise Universelle. Menées des évêques espagnols - Mort du cardinal de Mantoue. - Il est remplacé par le cardinal Morone. Lorraine se plaint qu'on n'ait pas songé à lui. - Le Concile divisé en trois parties - Le cardinal de Lorraine propose une solution acceptée par le cardinal Borromée et le pape. Le pape fait exprimer ses félicitations aux évêques de France. Entêtement des Espagnols. Le comte de Lune. - La question des réformes se présente de nouveau. Les bavardages et les oppositions des esprits oisifs. Lorraine et Barthélemy des Martyrs vont à Rome. Témoignages qu'ils rendent des bonnes intentions de Pie IV et de son neveu. - Pie IV tombe malade. -Conclusion du Concile.

Le concile de Trente a repris ses sessions ; nous avons dit la sollicitude de saint Charles pour y amener tous les évêques et écarter toutes les difficultés que les puissances apportaient à sa réunion. La première réunion des pères eut lieu le 18 janvier 1562 ; l'activité du saint semble alors s'accroître et se multiplier encore. Les légats étaient à Trente bien avant cette époque, le saint cardinal les avait tenus au courant de ses négociations avec les cours ; le concile commencé, il leur écrit chaque jour pour leur donner une direction au nom du saint Père. Son activité est merveilleuse : les évêques de Lancia et de Modène, tous les deux fils de Saint-Dominique, déclarèrent qu'ils avaient souvent été les témoins de sa grande application pour l'achèvement du concile de Trente, et ils exprimaient leur admiration en ces termes : Borromée, à cette époque, faisait à lui seul plus de travail que plusieurs personnes ensembles.

Pour se convaincre de la vérité de cette parole, il suffit de parcourir les archives du saint siège : elles rendent un témoignage irrécusable de cette prodigieuse activité. Toute la négociation de cette grave entreprise passa par ses mains. Les nonces lui adressaient leurs dépêches et les légats l'instruisaient de tout ce qui se faisait à Trente : les questions qu'on présentait, les décisions qu'ils prenaient, leurs hésitations, leurs craintes, leurs projets, tout était exposé à ce jeune cardinal de 24 ans et des princes de l'Église, vieillis dans la pratique de la vertu et au service de la papauté, attendaient sa réponse pour dissiper leurs doutes, régler leurs décisions et aplanir les obstacles. II transmettait à tous une décision prompte et opportune.

Si l'importance des négociations l'exigeait, il écrivait plusieurs fois par jour ; quelquefois il envoyait jusqu'à trois copies de la même dépêche par des courriers différents.

Sans doute, il parlait au nom du pape qui lui-même consultait la congrégation, composée de dix-huit membres, qu'il avait instituée dans ce but ;mais ses lettres portent un tel cachet de personnalité; elles sont si nettes, si claires, si précises, elles ont un tel caractère d'autorité, qu'on ne peut se défendre d'admirer un si habile secrétaire et il faut convenu que la part qu'il a prise dans la marche et la conclusion de ce mémorable concile est prépondérante En les lisant, on devine qu'il est plus que l'écho de la voix du pontife, plus que la main qui exécute ses ordres; l'on ne peut s'empêcher de croire et de reconnaître qu'il a dû être souvent l'instigateur des conseils, des observations et des ordres qu'il transmit au nom du pontife.

Ces lettres respirent un profond amour de l'Église et du Saint-Siège, elles sont empreintes d'une habileté pleine de bon sens, on y voit à l'œuvre une diplomatie de bon aloi, une appréciation juste, droite et honnête des personnes et des choses, sans prétention d'aucun genre. Il va droit au but, s'oublie complètement ; il est énergique et souvent d'un mot vigoureux il stigmatise ceux qui, par passion ou par intérêt, cherchent à entraver l'œuvre de Dieu dans le concile. Quand on réfléchit à la jeunesse de cet homme on est émerveillé de cette sagesse, de cette prudence et de ce savoir: il faut absolument reconnaître qu'une assistance spéciale de l'Esprit-Saint dirigeait sa plume et illuminait son intelligence.

Cette œuvre, il voulut qu'on la menât sans précipitation, mais sans lenteur : de son côté. il était toujours prêt à agir, il avait même donné l'ordre de l'éveiller la nuit, à quelque heure que ce fût, quand les courriers des légats se présentaient. Il succombait quelquefois sous le poids de la fatigue; nous en avons la preuve dans une lettre adressée par l'archevêque de Sipontino au cardinal de Mantoue ;mais son zèle fut toujours, à la hauteur de la tâche ;il savait déjà réduire la nature et ne prenait un repos indispensable qu'à une heure très avancée de la nuit.

L'action du cardinal Borromée ne se fit pas seulement sentir sur les légats du concile et sur les nonces pontificaux près des puissances catholiques ; mais elle s'exerça d'une manière efficace sur le pape lui-même. Pie IV, à un grand zèle pour la gloire de Dieu et l'exaltation de l'Église, unissait un sentiment profond de la grandeur, de la dignité à laquelle la Providence l'avait élevé: sa conscience se révoltait à la pensée que, sous son pontificat, les membres du concile pouvaient chercher à en diminuer l'autorité ou à en amoindrir les privilèges. Lorsque quelque tentative était faite dans ce sens, sa nature impressionnable ne savait pas toujours retenir sur ses lèvres l'expression des sentiments qui l'agitaient intérieurement ; il s'échappait quelquefois en paroles dont 1'énergie et la vivacité pouvaient aigrir ou blesser ceux qui en étaient l'objet. Pallavicini constate que ce pontife était plus circonspect dans ses actions que dans ses discours.

Sa parole, comme son impression, était primesautière, plus vive que profonde. La réflexion, la bonté naturelle de son cœur, et surtout, nous pouvons l'affirmer, l'influence de son neveu dont la prudence, la maturité et l'habileté étaient déjà merveilleuses, corrigeaient ce premier mouvement et les résolutions dernières étaient toujours empreintes d'une grande sagesse. Les légats du concile connaissaient le caractère du pontife ; dans les questions les plus délicates et les plus épineuses, ils s'adressaient habituellement au neveu, le laissant juge de l'opportunité et du mode de présenter à son oncle leurs observations sur la situation et la marche du concile. Nous citerons plus d'un exemple de cette action exercée par le jeune cardinal sur l'esprit et les décisions du pape ; nous dirons aussi avec quel art et avec quels ménagements, pleins d'une ferme douceur, il savait faire accepter à tous la vérité, encourager les prélats faibles ou timides et adoucir les coups les plus pénibles à l'amour-propre.

Nous ne saurions nous borner à cette appréciation sommaire du rôle de saint Charles, il faut donner au lecteur au moins quelques-unes des preuves sur lesquelles repose notre jugement ; nous ne pouvons cependant refaire ici l'historique de cette dernière et si importante partie du concile de Trente. Il suffira, croyons-nous, pour remplir notre but de toucher aux questions les plus graves qui y furent traitées et de faire connaître quelques-uns des personnages qui y jouèrent un rô1e important.

Le concile réuni, ce serait une erreur de croire que tous les obstacles apportés à sa réunion s'évanouirent aussitôt. L'ouverture est à peine célébrée et déjà de toutes parts on demande une prorogation. L'empereur d'Allemagne sur lequel le pontife avait le plus compté, insiste pour qu'on suspende la promulgation des décrets. Il se berçait du faux espoir de ramener les protestants par des lenteurs et des ménagements ; mais ceux-ci, ne songeant qu'à gagner du terrain à la faveur des retards apportés aux décisions du concile, abusaient de la bonté de ce souverain. Le cardinal Borromée écrit alors au nonce Delfino que de nouveaux sursis sont impossibles: malgré le désir de plaire à Sa Majesté, le pape ne peut consentir à ce qu'on retarde la publication du décret de l'index. " Nous connaissons, ajoute-t-il, la pureté et la bonté des intentions de l'empereur ; mais le saint père n'a point le concile dans sa main ; il ne peut, en toute chose, le faire agir à sa guise ; et quand bien même il aurait ce pouvoir, il ne voudrait pas l'influencer plus qu'il ne convient. " Les évêques espagnols sont venus en grand nombre, avec empressement et l'on ne peut, ajoute-t-il, sans manquer aux égards auxquels ils ont droit, suspendre la marche du concile. L'empereur peut donc agir directement auprès du roi catholique, le prier de donner des ordres à ses prélats ; il peut aussi s'adresser directement aux pères du concile, le pape promet de favoriser ses désirs. Toutefois, le cardinal ne dissimule pas que les plaintes et les murmures des pères du concile, à l'occasion du sursis déjà accordé sur les instances de Sa Majesté, lui laissent peu d'espoir de les voir accéder à cette demande. D'autant plus qu'ils ont l'intention d'envoyer à l'empereur un prélat avec la mission de le supplier de ne plus songer à des retards, mais de vouloir bien au contraire activer le plus possible la marche du concile.

Les instructions du cardinal n'obtinrent pas l'effet qu'il en attendait; l'empereur persista et réclama un sursis. Alors le secrétaire d'État, pour fournir au nonce un argument ad Hominem, l'initie au secret des négociations entamées entre le pape et l'empereur. " Pour mieux dissuader Sa Majesté de son dessein, Votre Seigneurie doit savoir que l'empereur a fait demander dernièrement à Sa Béatitude quelques subsides dans le cas où il ferait la guerre contre les Turcs, à la mort de leur sultan, ce qui ne peut tarder beaucoup. Sa Sainteté a déjà répondu: Si Sa Majesté m'aide à finir promptement le concile, de mon côté je l'aiderai de la somme même que je donne aujourd'hui pour le concile; mais dépenser ici et là, Sa Sainteté ne le pourrait faire, le trésor pontifical est épuisé, tout le monde le sait. "

Le monarque hésitait quand même, il ne voyait pas que ces retards étaient un avantage pour les hérétiques et qu'ils introduisaient naturellement la discorde dans le sein du concile.

Malgré ses bonnes intentions, l'empereur d'Allemagne était en réalité l'un des principaux auteurs d'une proposition qui suscita au sein de l'assemblée conciliaire de véritables tempêtes. Pie IV sollicité, dés le principe, par les puissances de déclarer que le concile qu'il allait convoquer ne serait point la continuation de celui de Trente, avait évité l'écueil en levant simplement la suspension de ce concile. L'empereur d'Allemagne, circonvenu par les hérétiques, voulait obtenir des pères, réunis à Trente, ce que le pape n'avait pas cru devoir accorder aux demandes des couronnes ; il les pressait de décréter qu'ils ne continuaient point l'ancien concile, mais qu'ils en commençaient un nouveau. On faisait valoir, en France et en , Allemagne, en faveur de cette décision, le spécieux prétexte de voir les hérétiques venir à Trente, prendre part aux délibérations, l'espérance enfin de les décider à rentrer dans le sein de 1'Eglise, éclairés et convaincus par l'évidence de la vérité. Mais les convoquer, disait-on, à un concile qui les avait déjà condamnés, sur tant de points importants, n'était-ce pas les éloigner et tout à la fois les irriter sans aucun espoir de retour? Ce raisonnement était un sophisme et une erreur; sa conclusion était la négation même de l'infaillibilité des conciles généraux. Quelle efficacité pourrait donc avoir un nouveau concile qui se serait ouvert en infirmant lui-même la puissance et l'autorité de ses décisions ? Il semble que sur ce point l'accord des pères devait être aussi facile qu'il semblait naturel. Il n'en fut pas ainsi cependant et cette question prit tout à coup des proportions inattendues. Les évêques allemands et les évêques espagnols se trouvèrent divisés ; ils soutinrent leur opinion avec une ardeur et une passion qui firent craindre une dissolution même du concile. Les évêques français n'étaient point encore arrivés. Lansach, l'ambassadeur du roi, écrivait, au mois de juillet, à la reine, pour s'excuser de n'avoir point pris une part active à discussion. Je n'ai point insisté, disait-il, pour qu'il fût déclaré qu'on commençait un nouveau concile, car si cette décision avait été prise, il n'y avait plus de concile, tous les pères se seraient immédiatement dispersés.

Les esprits étaient, en effet, si excités et si divisés, que les légats ne voyaient pas comment on arriverait à sortir de cette question sans de graves inconvénients. Ils avaient consulté Pie IV ; le pape avait donné satisfaction aux Espagnols, en déclarant qu'il fallait proclamer que le concile était la continuation de celui tenu sous Jules III et Paul III. L'embarras des légats fut grand ; ils étaient résolus à désobéir au pape pour éviter de plus grands malheurs et pour le sauver, malgré lui, de la redoutable responsabilité des évènements qu'ils redoutaient Le lendemain, un peu avant la session, ils recevaient un courrier de Rome. Pie IV leur rendait toute la liberté d'action dont ils avaient besoin, déclarait s'en rapporter à leur prudence et leur abandonnait le choix de la solution qu'ils croiraient la meilleure et la plus apte à ramener la paix. Une longue lettre du cardinal Borromée accompagnait cette nouvelle décision du pape. Charles cherchait à justifier aux yeux des légats le changement si subit qui s'était opéré dans l'esprit de son oncle. Vous demandiez, disait-il, une prompte réponse, et vous faisiez ressortir la nécessité qu'elle arrivât à Trente, avant la session. Cette pressante sollicitation ne permit point au pape de mûrir suffisamment sa réponse. La nuit suivante, il a réfléchi et, pour éviter au sein du concile des troubles et des ruptures, pour se mettre à l'abri des réclamations des protestants, il a cru qu'il valait mieux vous laisser toute la liberté nécessaire.

Il est permis de croire que la nuit ne fut pas la seule conseillère de Pie IV : celui qui cherchait à le justifier du reproche d'inconstance ne fut pas étranger à cette seconde décision qui arriva à Trente, dit Pallavicini, comme un ange de consolation et rendit aux 1égats tout le courage dont ils avaient besoin. Leur prudence sut, en effet, déjouer le danger, en ajournant la question indéfiniment ; on évita ainsi de se prononcer : mais à la dernière session, avant de se séparer, les présidents du concile firent lire publiquement les décrets rendus par le concile sous Jules III et Paul III et les pères les approuvèrent solennellement.

L'opposition des souverains venait le plus souvent de l'influence que leur entourage avait pris sur leur esprit. Ferdinand était un prince religieux, dévoué au saint siège, reconnaissant même la supériorité du pape sur le concile; mais autour de lui les protestants s'agitaient, ils parlaient, et ils ne reculaient devant aucun moyen pour essayer de le gagner à leur cause. Plusieurs des conseillers de ce monarque, et quelques-uns de ses théologiens, lui avaient persuadé que le concile et le pape ne voulaient pas sérieusement la réforme et les difficultés qu'il apporta sans cesse à la marche du concile venaient uniquement de cette persuasion. Le pape lui avait déjà envoyé plusieurs prélats pour l'éclairer, pour l'assurer de ses bonnes intentions, mais cela ne suffisait pas, il fallait agir sur les conseillers eux-mêmes; eux seuls étaient l'obstacle le plus sérieux. Le cardinal Borromée songea alors à l'emploi des petits moyens pour accélérer la marche du concile. Assurément, devant la ligue formée par les opposants, en présence de difficultés de toutes sortes et sans cesse renaissantes, suscitées par des hommes d'état, des ambassadeurs et des conseillers, il était permis au ministre du pape d'employer des moyens-humains ; de chercher non pas à corrompre les théologiens ou les conseillers de l'empereur, mais à obtenir des dispositions plus bienveillantes. Par des attentions, des prévenances et même de petits cadeaux, Charles essaya de les détourner de cette opposition dont la prolongation pouvait devenir si nuisible aux intérêts de l'Église, de l'épiscopat réuni à Trente et des puissances elles-mêmes dont l'hérésie, à la faveur de ces retards, entamait l'autorité et la foi. Le dogme et la discipline ecclésiastique n'étaient nullement en jeu il s'agissait seulement de lenteurs diplomatiques, d'oppositions intéressées ou déraisonnables dont il fallait triompher à tout prix, à cause des graves questions religieuses et sociales dont elles empêchaient la solution.

Les moyens de séduction, si l'on peut s'exprimer ainsi, employés par le cardinal Borromée, furent d'une nature exceptionnellement douce : on ne pouvait en trouver de plus modestes, ni de plus innocents. En présence d'une nouvelle demande de suspension, il avait écrit au nonce Delfino " de gagner les conseillers de l'empereur en faveur du concile, même par quelques présents que Sa Sainteté s'empresserait de ratifier. " Après avoir reçu la réponse du nonce, il lui écrit le 22 août: " Puisque Votre Seigneurie pense qu'il n'y a pas autre chose à faire, Notre Seigneur vous verra avec plaisir amuser ces conseillers et leur faire la cour de la manière dont vous écrivez, c'est-à-dire, au moyen de friandises italiennes, delitie italiane. En somme, il ne s'agit que de pistaches, de saucissons, de boutargues, de malvoisie et d'autres bonnes petites choses de peu de prix, Sa Sainteté dit qu'il ne faut pas manquer de le faire, elle vous tiendra compte de cette dépense et de toutes celles encore que vous faites pour le service public. Je donnerai des ordres pour qu'on vous envoie quelque chose de Naples; mais le voyage est long, les objets ne sont pas prêts et les commissions ne s'exécutent jamais aussi promptement qu'on le voudrait, je ne sais si ces petits présents vous arriveront à temps; toutefois, comme je l'ai dit, je ne manquerai pas d'en donner bon ordre.

Ces moyens de séduction étaient très innocents. Ceux employés vis-&-vis du comte de Lune, ambassadeur d'Espagne, dont l'opposition fut souvent aussi grande que déraisonnable, pourront sembler plus sérieux, mais le saint justifie cette manière d'agir. Il s'adresse au cardinal de Mantoue : " Notre-Seigneur dit qu'il ne faut pas négliger de faire tout ce qui sera possible pour gagner le comte de Lune, et, si cela était nécessaire ,promettez- lui quelque grande chose ; n'hésitez pas, Sa Sainteté sera un bon exécuteur de tout ce que vous promettrez. "

" Ces circonstances et ces temps sont de ceux dans lesquels il faut s'aider par tous les moyens en son pouvoir, d'autant plus que nous agissons sans blesser les droits de personne, sans violer la justice, mais seulement pour la conservation de l'Église catholique et de ce saint siège. "

Le pape et son neveu pouvaient, en tout honneur, écarter par de semblables moyens des difficultés suscitées dans le but de faire traîner le concile en longueur, d'amener sa suspension et même sa translation dans une autre ville.

Les conciles ne sont pas convoqués seulement pour défendre la foi attaquée et altérée par l'hérésie, ils ont aussi pour but de resserrer les liens de la discipline ecclésiastique que le temps, l'inconstance et la malice des hommes contribuent trop souvent à affaiblir et à relâcher. A côté des décrets dogmatiques, faisant resplendir la vérité d'un plus vif et d'un plus pur éclat, les conciles ont toujours rendu des ordonnances pour réformer les mœurs et supprimer les abus. Le clergé, le peuple fidèle sont tour à tour l'objet de ces règlements qui ne sont, en somme, qu'une application des préceptes et des conseils évangéliques adaptés aux exigences et aux besoins d'une époque.

Quand Luther parut, l'Église traversait une de ces tristes crises qui conduisent les peuples à une décadence irrémédiable, quand elles ne sont pas pour les sociétés humaines comme le signe précurseur d'une mort certaine. Les liens de l'ancienne discipline s'étaient relâchés; la corruption, à la faveur de l'ignorance, s'était introduite presque partout dans le sanctuaire et de nombreux abus s'étaient glissés dans le gouvernement même de l'Église. L'hérésie profita habilement de cette douloureuse situation pour annoncer un nouvel évangile et pour réclamer, sous le prétexte de réforme, la suppression même de lois disciplinaires qui, bien observées, avaient jusqu'ici constitué la force et la vitalité de l'Église du CHRIST. Les souverains pontifes voyaient et sentaient, encore mieux que les hérétiques et les princes, ce besoin de réformes : le mal était immense et, pour y remédier, il fallait des moyens plus puissants que ceux dont ils se servaient d'ordinaire. La réunion du concile répondait à cette nécessité ; mais la réforme, pour avoir une efficacité certaine, doit s'appuyer sur une base solide et inattaquable. Le dogme, en effet, est la source légitime et naturelle d'où la discipline s'écoule majestueuse, puissante et féconde. L'œuvre du concile était de proclamer d'abord la vraie doctrine si gravement attaquée, défigurée ou niée par l'hérésie :les décrets sur la réforme devaient venir comme la conséquence logique de ces immortels principes.

L'hérésie et ceux qui, souvent à leur insu, se font ses patrons, ont toujours tenu à paraître dans les conciles comme les protecteurs les plus chauds et les instigateurs les plus actifs de la réforme : ils la proclament plus nécessaire et surtout plus opportune que le dogme. Ce n'est pas qu'ils désirent sincèrement la vraie réforme ; non, mais le mot devient souvent pour eux une occasion d'amoindrir les privilèges et l'autorité du chef de l'Église. Si l'Église entière a besoin de réformes, ils ne craignent pas d'affirmer que la cour de Rome en a besoin de plus sérieuses et de plus radicales et ils l'accusent d'y apporter de puissants obstacles. Ils sapent ainsi les bases de l'autorité, ils jettent au sein du concile une pomme de discorde et cherchent à rendre impossible le bien qu'on est en droit d'en attendre. La réforme! Est-il, en effet, une question qui touche plus vivement aux sentiments intimes du cœur humain et avec laquelle il soit plus facile d'exciter les passions, d'émouvoir et de troubler les esprits ? C'est le résultat que désire avant tout 1'hérésie dans l'espérance d'étouffer la fleur dans son germe.

Les questions dogmatiques peuvent également passionner les assemblées conciliaires ; mais en général elles sont d'autant plus vivement discutées qu'elles ont des conséquences pratiques redoutées par l'orgueil et les passions des hommes. Nous n'avons, du reste, pour rendre ces vérités plus sensibles qu'à nous reporter à quelques années en arrière, au jour où le concile du Vatican tenait ses assises. Ces souvenirs récents nous donneront une idée plus nette et plus vivante des discussions, des oppositions et des luttes dont le concile de Trente fut le théâtre. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, a dit l'Esprit-Saint : les hommes et leurs passions sont toujours les mêmes.

Au concile de Trente, l'évêque des cinq-églises, Dracovitz, ambassadeur de l'empereur, demanda à la sainte assemblée de rigoureuses réformes et il prétendit qu'il était inutile et inopportun de définir des dogmes. Pour assurer le succès de ses postulata, il réunissait chez lui des évêques, des ambassadeurs, formant en quelque sorte, à côté du concile œcuménique, un concile particulier au sein duquel il préférait développer ses idées et faire prévaloir ses vues. Saint Charles, indigné par cette conduite, la blâma sévèrement dans ses lettres à Mgr Delfino, nonce en Allemagne. "

L'évêque des cinq-Églises, écrit-il, désireux sans doute de se donner de l'importance, peu soucieux d'obéir à son prince, se livre à toutes sortes d'extravagances qui scandalisent les prélats. Il convoque des congrégations particulières chez lui; en somme, il fait tout ce qu'il faut pour persuader aux pères que l'empereur veut préparer la voie à un schisme. Il a dernièrement convoqué chez lui la plupart des ambassadeurs sous le prétexte de leur communiquer des propositions au nom de Sa Majesté ; il leur insinua qu'il fallait demander de rigoureuses réformes, comme si Notre Seigneur ne les désirait pas plus que qui que ce soit au monde et comme s'il ne les avait pas déjà mises à exécution, en grande partie, à Rome, etc. Heureusement il a trouvé parmi les ambassadeurs qui lui pouvait répondre. Du reste, ce qu'il demande sous le prétexte de réformes n'a aucune apparence de convenance. Il voudrait qu'on ne s'occupât pas des dogmes, il prétend que le monde n'en a pas besoin, qu'il lui faut seulement de bonnes réformes et sa principale réforme consisterait à changer la forme même du concile. Il dit qu'on devrait voter par nations et beaucoup d'autres extravagances qui, je n'en doute point, déplairont à l'empereur. Vous devrez donc faire connaître tout cela à sa majesté avec modération et avec déférence, lui suggérant d'y apporter remède de façon que nous n'ayons plus, dès ce moment et à l'avenir, à nous occuper de ces divagations, girandole, et que les ambassadeurs de sa majesté marchent d'accord avec les légats du saint siège. "

Cet évêque sortit des limites de la convenance et du bon sens; il " avait prétendu qu'à Rome on donnait les évêchés aux cuisiniers qui faisaient les meilleures soupes et aux personnes employées aux écuries. " En communiquant au nonce Delfino ce langage " indigne d'un ambassadeur et d'un évêque ", le cardinal Borromée proteste avec énergie : " Votre Seigneurie, et le monde entier, dit-il savent si ces assertions sont vraies ou fausses; bien mieux, ils savent que Notre Seigneur dans les collations, non seulement d'évêchés, mais encore de bénéfices inférieurs, use d'une circonspection telle qu'on ne saurait en avoir une plus grande. Non seulement le propos tenu par l'évêque des cinq-Églises n'est pas vrai, mais il revêt un caractère d'autant plus mauvais qu'il est sorti de la bouche d'un ambassadeur de sa majesté césaréenne, laquelle a toujours voulu jusqu'ici que ses représentants au concile travaillent à extirper les racines de toutes les mauvaises dispositions et non à les fomenter et à les accroître. Or sa Sainteté veut que sa majesté soit avertie de cette accusation, précisément à cause de ce qu'elle a d'excessif. Elle espère qu'à l'avenir les ambassadeurs césaréens montreront par leurs paroles que sa majesté n'a d'autre objet en vue que celui poursuivi par les légats de Sa Sainteté, c'est à dire le service de Dieu, de l'Eglise et l'extirpation des hérésies. "

Sur le chapitre des réformes, la France et l'Allemagne se donnèrent plus d'une fois la main : nous avons vu quelque chose de semblable au concile du Vatican. Le cardinal de Ferrare avait averti Saint Charles que les évêques français s'entendraient avec les allemands " parce que, disait-il, les affaires de ce pays ont plus de conformité avec celles de l'Allemagne qu'avec celles des autres nations. " Pie IV voulait " une vraie et rigoureuse réforme " ; il eut été " heureux de voir les légats prendre tous les moyens nécessaires et convenables pour obtenir ce résultat, pourvu que la dignité et l'autorité du saint-siège soient sauvegardées. " Loin de s'opposer à ce que chacun proposât des réformes, le pape désirait plus que personne voir les choses de la religion ramenées à une vraie et sainte discipline : " Vous pouvez le dire à sa majesté, " écrivait le cardinal Borromée au nonce d'Allemagne. Mais il ne pouvait ni ne devait permettre la manie de proposer des réformes " ni utiles, ni bienséantes, ni raisonnables ", qui bouleversaient toute la discipline ecclésiastique et finissaient par atteindre le dogme lui-même d'une façon plus ou moins directe. " Nous ne savons pas, disait saint Charles, comment sa majesté peut favoriser des réformes de ce genre, ni comment cela se peut excuser. "

Le pape usait de son droit, il n'avait nulle intention d'imposer ses ordres ou ses désirs aux légats du concile ; mais, chef de l'Église, il leur devait une direction. Cette direction, les opposants n'en voulaient point et, voyant leurs propositions rejetées, leurs espérances de réforme évanouies, ils se réfugiaient derrière ce prétexte : le concile n'est pas libre; le pape fait trop sentir sa pression. Et souvent, en lançant cette accusation, ils agissaient pour amener l'intervention d'une autre pression illégitime et dangereuse, celle du pouvoir civil sur les évêques. C'est l'histoire d'aujourd'hui, c'était celle d'hier.

Saint Charles blâmait hautement ces agissements. " Le concile est bien organisé, sagement conduit et vraiment libre, " disait-il dès le début, en écrivant au cardinal de Ferrare. Il proclamait que les pères avaient besoin de recevoir une direction : " Si on laissait toute licence, ajoutait-il, si toutes les passions et la rage des intéressés pouvaient se manifester, alors ce serait un concile protestant ou huguenot. "

La direction donnée au concile ne pouvait, en quoi que ce soit, nuire à la liberté des jugements et des votes ; les instructions données aux légats par le cardinal Borromée en font foi : " Sa Sainteté, leur écrit-il, veut que vous écoutiez avec douceur et patience les ambassadeurs de l'empereur, ceux des autres princes, les laissant exposer librement tout ce qu'ils voudront pour le bien public, pour celui de leurs royaumes ou de leurs États. On pourvoit très bien de cette manière au désir des princes de proposer tout ce qu'ils voudront ainsi qu'à la réputation et à la dignité du concile. "

Lorsque l'ambassadeur de France à Rome exposa à Pie IV que le cardinal de Lorraine était parti pour le concile avec une liste de réformes demandées par sa Cour, le souverain pontife répondit qu'il était disposé à appuyer et à favoriser toutes les réformes justes et vraies. L'ambassadeur signala, parmi ces demandes, celle de l'abolition de la pluralité des bénéfices en faveur d'un seul ; le pape ne put alors s'empêcher de sourire: " On ne pouvait choisir pour une pareille requête un meilleur intermédiaire que le cardinal de Lorraine, répondit-il : archevêque de Reims, évêque de Metz, abbé de Fécamp, etc., ses bénéfices ne lui rapportent pas moins de cent mille écus par an. Pour moi, je n'ai aucun intérêt à cette affaire; je n'ai qu'un bénéfice et l'on me croira sans peine si j'affirme que je n'en désire pas d'autres. "

Le pape recommanda plusieurs fois aux légats de trancher par eux-mêmes, sans le consulter, tout ce qu'ils jugeraient convenable. Le 11 mai 1563, le cardinal Borromée leur renouvela cet ordre. " Je ne dis pas, ajoutait-il, que Vos Seigneuries n'aient point à rendre compte à Sa Sainteté de la marche du concile, comme elles l'ont fait jusqu'ici; mais vous n'avez à le faire que pour le tenir au courant de tout ce qui se passe: ainsi ont coutume de faire les ministres et les ambassadeurs vis-&-vis de leurs princes et non point pour recevoir d'ici une règle, ni des ordres "

Pie IV pouvait-il laisser à ses 1égats une plus grande liberté?

Parmi les réformes, que 1'état de l'Église rendait nécessaires, la résidence épiscopale tenait l'un des premiers rangs. Tous les pères du concile étaient d'accord sur ce point: la plupart des désordres sur lesquels gémit l'Église doivent être attribués à l'absence des pasteurs du milieu de leurs troupeaux. Un grand nombre d'évêques, en effet, ne résidaient plus dans leurs diocèses et cette absence, quelle que fût la légitimité ou la convenance des motifs qui les en éloignaient, était devenue une véritable cause de ruine pour la foi et les mœurs: il fallait absolument y remédier.

Cette question de la résidence était l'une des plus difficiles et des plus épineuses à résoudre; elle avait été agitée souvent dans les conciles précédents et toujours la solution en avait été ajournée. Elle se présentait cette fois de nouveau avec un caractère de gravité et d'urgence qui semblait ne plus admettre aucun délai Quelques évêques, effrayés de la grandeur et de l'universalité du mal, ne voyant pas de moyen plus efficace pour le détruire, voulaient qu'on proclamât que la résidence des pasteurs au milieu de leur troupeau est une obligation de droit divin. Les esprits plus positifs voyaient de grandes difficultés surgir d'une proclamation conciliaire de ce genre. Dans la pratique, elle était de nature à susciter au souverain pontife d'immenses embarras, quand la nécessité ou l'utilité générale de l'Eglise lui conseilleraient de confier à des prélats ou à des évêques des missions qui les éloigneraient des âmes confiées à leur garde. Admettre que la résidence est une obligation de droit divin, c'était courir au-devant des invectives des hérétiques qui, à la première dispense accordée par le pape, n'auraient pas manqué de crier au sacrilège et au mépris des droits divins.

Tous les pères reconnaissaient que la résidence est une obligation de conscience impérieuse, qu'elle est une conséquence nécessaire de la dignité dont les pasteurs sont revêtus et des devoirs qu'ils ont de paître et de garder les brebis confiées à leur sollicitude. Ce principe était une base suffisante pour établir solidement les ordonnances destinées à régler le mode et la pratique de cette obligation, sans se préoccuper d'en vouloir établir l'origine. Un théologien du pape, l'espagnol François Torrès, qui avait autrefois imprimé un traité sur cette question spéciale, au point de vue du droit, communiqua à quelques pères son travail et sa manière de voir. Il trouva des contradicteurs ; cette controverse théologique prit aussitôt une grande importance : en dehors des sessions du concile, dans les réunions particulières, il ne fût bientôt plus question que de la résidence des pasteurs et si elle est de droit divin ou de droit ecclésiastique. Le pape, averti de ce qui se passait et prévoyant les conséquences qui pouvaient sortir de ces discussions, fit écrire aux légats d'écarter à tout prix une discussion qui n'entrait pour rien dans les réformes qu'il s'agissait de préparer. Mais les esprits étaient déjà surexcités et il n'est pas facile, dit Pallavicini, d'enrayer tout à coup un char lancé à toute vitesse. Dans la session générale du 7 avril, l'archevêque de Grenade posa la question en ces termes: Les pasteurs sont-ils obligés à la résidence de droit divin ? Et alors, continue Pallavicini, les pères s'embarquèrent à pleines voiles dans ce golfe sans songer aux orages qui les menaçaient.

La discussion fut vive, animée, mais si confuse que les légats ne purent se faire une idée exacte du sentiment de la majorité des pères. Ils résolurent alors de les consulter, par oui ou par non, s'ils voulaient qu'on définît ou qu'on écartât cette question. Cette mesure fut mal interprétée, elle indigna les pères, qui allèrent jusqu'à reprocher aux légats de vouloir user de violence ou de ruse. La tempête arriva à son comble et, plus que jamais, le point capital et précis de la question s'embrouilla. Les plaintes contre les légats dominèrent toute la discussion : les uns les accusaient d'avoir, par une question si inusitée et si imprévue, condamné le concile à un avortement; les autres disaient qu'ils l'avaient introduite précisément dans le but d'empêcher une solution. Le président du concile avait demandé aux pères, au nom de l'honneur de l'Église, le secret sur ces disputes, tenues portes closes; mais un secret est difficile à garder quand ses dépositaires sont si nombreux. Les indiscrétions ne tardèrent pas à se faire jour et bientôt toutes les bouches et toutes les oreilles à Trente furent pleines du récit de ce qui s'était passé. Des jugements erronés, des exagérations regrettables, des calomnies même accompagnèrent ces racontars: le cardinal de Mantoue, dont le moindre mérite était la naissance, dit Pallavicini, devint surtout l'objet des critiques et des accusations. Les légats, on le savait, étaient eux-mêmes divisés sur cette question, et cette division n'était point de nature à calmer les esprits. L'écho de ces discussions arriva vite à Rome où l'agitation fut bientôt presque aussi vive qu'à Trente. Les pères y avaient écrit, qui à un ami, qui à un parent, qui au protecteur. Chacun envisageait et racontait les choses à sa manière ; le désaccord entre les légats avait été surtout exagéré. Un grand nombre de pères écrivirent directement au pape et au cardinal neveu: le légat Simonetti avait surtout informé ce dernier de tout ce qui s'était passé.

Pie IV n'avait que trop prévu ce qui arrivait. Il réunit alors une congrégation de cardinaux pour chercher un moyen de ramener la paix au sein du concile, et, après les avoir consulté, il résolut d'envoyer à Trente trois nouveaux légats. Cette mesure était grave, elle pouvait froisser les anciens légats et le choix des cardinaux sur lesquels s'était arrêté le saint père pouvait offenser le président même du concile. Parmi eux, le cardinal Cicada, plus ancien que le cardinal de Mantoue, aurait droit à la présidence. Cette mesure ne provoquerait-elle pas la démission du cardinal de Mantoue ? Envoyer un nouveau président, c'était méconnaître ses services, jeter quelque discrédit sur son autorité et lui infliger un blâme indirect. La prudence du cardinal de Mantoue était louée généralement ; son dévouement à l'Eglise et au saint père n'admettait pas le moindre doute ; le choix de sa personne avait été agréable à la plupart des puissances catholiques; on pouvait redouter les conséquences de la mesure pontificale. Le cardinal Borromée avait tenté, d'abord sans aucun résultat, de détourner le pape de cette résolution ;il essaya du moins d'adoucir le coup et il écrivit au cardinal de Mantoue une lettre qui est tout à la fois un modèle d'énergie, d'habileté, de finesse et de déférence envers un cardinal qui, par son âge et ses services, avait droit à des ménagements. Cette lettre porte la date du 11 mai 1562 :

" Par la lettre de Sa Sainteté, Votre Seigneurie illustrissime verra la résolution qu'elle a prise sur ce bénit article de la résidence. Elle l'a prise non seulement d'après l'avis du sacré collège, mais encore d'après celui de beaucoup de théologiens. Il nous semble à tous que cette discussion est tout à fait hors de saison ... "

Nous sommes impatients d'apprendre que votre prudence et votre habileté ont trouvé un remède de nature à assoupir ces menaces, qui apportent à la réforme peu ou point de fruit. Que l'on pourvoie à la résidence des évêques et des curés par toutes les peines que l'on jugera convenables, outre celles des décrets anciens... "

Il me faudrait beaucoup de lettres pour redire à Votre Seigneurie illustrissime toutes les plaintes qu'un nombre infini de pères nous ont adressées à l'occasion de la très grande division qui existe entre eux, et aussi sur le désaccord qui s'est manifesté même entre Vos Seigneuries illustrissimes les légats. Je ne parle pas des menées scandaleuses et publiques de ceux qui voulaient qu'on fit cette déclaration, de toute manière, sous le prétexte de suivre leur conscience. Tout cela a donné à Sa Sainteté un tel déplaisir qu'elle n'en a jamais éprouvé un semblable, ce qui lui a fait prendre la très ferme résolution d'envoyer deux autres légats, parmi lesquels elle a pensé à désigner le seigneur Clemente très bon canoniste. Il semble au saint père que vous avez un grand besoin de personnes instruites des choses de cette Cour ;jusqu'ici on les a mal interprétées et ce concile semble, dirait-on, n'avoir été réuni que pour attaquer les usages et les droits de Rome, Quale fa mostra di non essere congregato se non contro le cose di Roma. De plus, à cette heure, l'ambassadeur de France doit être arrivé et quarante évêques de ce royaume devant venir, il est à craindre, si on, n'y pourvoit à l'avance, qu'ils entrent facilement, eux aussi, en matières aromatiques comme on dit vulgairement : facilmente entreranno anche loro, se non gli prevede in materie aromatiche, come si suole dire. Sa Sainteté juge donc nécessaire qu'il y ait une personne pour aider Vos Seigneuries illustrissimes à maintenir contre n'importe quelle volonté la dignité de ce saint- siège. Cette nouvelle décision de Sa Sainteté nous a donné un grand souci, et nous n'avons pas hésité, Mgr l'illustrissime Gonzaga et moi, à faire aussitôt tout ce qui serait possible pour en empêcher l'exécution ; mais nous avons été combattus par l'influence plus efficace de nombreuses personnes appartenant au concile ou résidant à Rome qui ont signifié à Sa Sainteté de vive voix et par lettres, que si l'on n'y prenait garde, on avait pour point de mire la destruction totale de ce siège et de cette Cour. Beaucoup, en effet, les uns par malice, les autres par simplicité, séduits par la puissance des intrigues, se sont unis pour les combattre sans aucun égard et ici les prélats qui voudraient accomplir leur devoir sont tellement troublés par cette manière de procéder, qu'ils ne savent plus que faire. En somme, à force d'instances, nous avons obtenu que les légats ne fussent pas envoyés samedi dernier comme Sa Sainteté avait pensé à le faire. Votre Seigneurie peut juger de la peine que nous éprouvons de cette décision, nous qui, l'un et l'autre, sommes vos serviteurs très affectionnés. Enfin, pensant à toutes les choses qui peuvent le plus intéresser l'honneur de Votre Seigneurie illustrissime, nous avons fait en sorte que Notre Seigneur, en congrégation générale, présentât cette mesure comme si elle avait été demandée par Votre Seigneurie elle-même. Dans ce but je vous envoie la lettre ci-jointe dont vous pourrez vous servir selon votre bon plaisir. "

Le saint assure ensuite le cardinal de Mantoue du grand amour que lui porte le pape, il lui affirme qu'il n'a point été dirigé dans cette mesure par une pensée de défiance à son égard, mais uniquement par l'importance de la cause, en vue de la dignité et du bien du saint-siège. Il termine enfin par ces mots : " Je prie donc Votre Seigneurie de prendre garde : ceux qui sont jaloux de sa grandeur et de sa gloire l'engageront peut-être, sous un prétexte de conscience, à faire des choses qu'eux-mêmes ne feraient pas, s'ils se trouvaient, comme elle, revêtus de la pleine autorité de Notre Seigneur. Je dis tout cela avec le respect que je dois à Votre Seigneurie ;qu'elle l'accepte de moi comme venant d'une personne qui aime par dessus tout ses intérêts, sa grandeur, son honneur, comme du reste le méritent ses vertus, en dehors des obligations que ma personne et ma famille ont envers elle et que nous espérons avoir de plus en plus. "

En Post-scriptum il ajoute : " Il ne manque pas de personnes qui trouvent que le commencement de ce concile a une grande ressemblance avec celui de Bâle, si l'on va de ce pas. "

La question de la résidence fut écartée pour le moment : on la résolut plus tard dans le sens le plus pratique et le plus conforme aux désirs du saint Père et aux besoins de l'Église. Quant aux nouveaux légats, le pape revint sur sa première décision ; il est permis d'y voir le résultat de l'influence du cardinal Borromée. Quoi qu'il en soit, le cardinal de Mantoue resta président du concile. Pie IV, sur les conseils de son neveu, envoya à Trente Charles Visconti, évêque de Vintimille et parent des Borromée, avec la mission d'étudier de près la situation des esprits et de rendre un compte exact et impartial au cardinal Borromée de tout ce qu'il verrait et entendrait au concile. Ce n'était pas sans nécessité : les récits arrivés de Trente étaient presque toujours contradictoires 11 était difficile qu'il en fût autrement, ces récits venant de personnes divisées de sentiments et préoccupées par la passion de faire surtout prévaloir leur opinion.

La tempête était à peine calmée que l'ambassadeur de France, M. de Lansach, arrivait à Trente. Il fit son entrée le 18 mai 1562. Cinquante prélats allèrent à sa rencontre et il s'avança à cheval entre l'ambassadeur de Portugal et trois patriarches. Il avait reçu de sa Cour l'ordre de marcher toujours d'accord avec les ambassadeurs d'Allemagne. Sa première demande au concile fut une prorogation jusqu'à l'apaisement des troubles en France. " Il chercha à la colorer d'un prétexte honnête, exprimant l'espérance de voir la reine d'Angleterre et les autres hérétiques envoyer des ambassadeurs au concile. Cette demande parut étrange à tous les pères et je croix qu'elle sera repoussée, dit S. Charles. Sa Sainteté a donné l'ordre de poursuivre sans interruption et de continuer à traiter toutes les questions de la réforme et des dogmes qui restent encore : l'on fera ainsi, je crois, sans aucun égard pour les instances de qui que ce soit. " Le cardinal Borromée fait remarquer que le pape a attendu un an et demi, après l'indiction du concile, pour voir si les hérétiques se décideraient enfin à venir ou à envoyer leurs représentants : cette condescendance est suffisante et Sa Sainteté désire terminer le concile le plus promptement possible.

De Lansach et les deux autres ambassadeurs, Ferrier et Fabre, qui l'accompagnaient ne tardèrent pas à manifester " leur mauvais esprit ", à " se montrer remplis de partialité contre l'autorité du saint-siège, et à s'unir à certains Espagnols pleins de passion. Il semblait qu'ils n'étaient venus au concile que " pour fomenter des dissensions et des scandales. "

De Lansach, dès le lendemain de son arrivée, adressait à l'ambassadeur de France à Rome une lettre bien étrange. Pour conduire à bonne fin le concile, disait-il, il faudrait que le pape lui laissât toute liberté et qu'il enjoignit à ses légats d'agir de même. Puis, se servant d'un mot devenu célèbre : " Le pape, ajoutait-il, ne doit pas envoyer le Saint-Esprit dans la valise, ni souffrir qu'à Rome on blâme ce qui a été proposé et décidé par le concile, comme j'apprends que cela est arrivé au sujet de la résidence, question plus claire que la lumière du soleil. "

On ne peut s'empêcher de sourire, en entendant ce jugement si absolu d'un laïc sur une question qui avait divisé tous les évêques et les légats eux-mêmes.

L'accusation portée contre la liberté du concile indigna le cardinal Borromée. " En réponse aux détracteurs et aux calomniateurs de la liberté du concile, écrit-il au nonce Delfino, je dirai qu'il ne fut jamais calomnie plus contraire à la vérité. En effet, la liberté que Notre Seigneur laisse et a laissée aux pères du concile est si grande que dans aucun des conciles passés, on n'a jamais vu une semblable liberté. Et peut-être que si Sa Sainteté eut usé un peu plus de son autorité, dans ce qu'elle pouvait justement faire, les choses se seraient mieux acheminées, les divisions et disputes qui sont aujourd'hui si grandes entre les pères ne seraient point nées. "

Mais il est temps de faire connaître un des membres du sacré collège dont l'influence, d'abord redoutée, devait puissamment contribuer à hâter la conclusion du concile. Issu d'une des plus illustres maisons souveraines de l'Europe, sa fortune, son talent, son zèle contre l'hérésie, les fonctions qu'il avait remplies sous le règne de François II auquel il avait fait épouser sa nièce, lui donnaient une grande autorité, spécialement sur l'épiscopat français. Les qualités de Charles de Lorraine étaient à la hauteur de sa naissance: magnanimité, affabilité, libéralité, piété, science, pénétration, éloquence, courage, zèle du bien public, rien ne lui eut manqué, si son inconstance n'eût souvent détruit les effets de ces bonnes et rares qualités. Chez lui l'inconstance, la contradiction, la versatilité semblait dominer tous les autres sentiments. On en jugera par ce fait. La veille de l'élection du pape Jules III, au soir, il avait dépêché un courrier au roi Henri pour lui marquer divers motifs très graves qui l'empêchaient de donner les mains à cette élection et, le lendemain matin, il se concertait avec le cardinal Farnèse pour l'exaltation de ce même pontife Une seule chose paraissait stable dans cet esprit, le désir de conquérir des honneurs et de recevoir des éloges. Ce désir semblait inspirer toutes ses actions, dicter toutes ses paroles Homme d'État, il devenait volontiers homme de parti, si sa vanité y trouvait son compte. Au concile de Trente sa conduite, plus que jamais, justifie ce jugement.

Son savoir était plus brillant que réel et profond; mais il savait interroger de plus érudits et son rare talent d'assimilation contribua établir sa renommée de cardinal savant. Il avait en outre une si grande facilité d'expression, une grâce si séduisante, il maniait la parole avec une habileté si merveilleuse, qu'il était presque impossible de résister aux charmes de son éloquence.

Le cardinal de Lorraine ne s'était point hâté de se rendre au concile, après le colloque de Poissy: on l'avait retenu à la Cour de France où l'on avait besoin de son expérience et de son savoir-faire pour pourvoir aux besoins urgents du trésor. Cardinal et dévoué à l'Église, il s'était fait néanmoins, en plusieurs circonstances, le champion des réformes que Catherine de Médicis, poussée par les hérétiques, se proposait de réclamer des pères du concile de Trente. Non content de demander la communion sous les deux espèces pour les fidèles, il avait même été jusqu'à parler du mariage des prêtres. Le cardinal de Ferrare, tout en faisant son éloge, avait plus d'une fois averti le cardinal Borromée des dispositions conciliantes envers l'hérésie qui sur certains points, animaient Charles de Lorraine. Pie IV et son neveu auraient préféré ne pas le voir aller Trente. Il était à craindre que sa présence au concile n'apportât de nouveaux obstacles et ne suscitât aux légats de redoutables embarras. Le 28 septembre 1562, le cardinal Borromée écrivait en ces termes au légat du pape, en France : " De ce que Votre Seigneurie illustrissime a écrit en chiffres à Visconti, nous avons conçu l'espérance de voir le cardinal de Lorraine renoncer à venir au concile. Le décret du sacrifice de la Messe (la plus difficile et la plus importante des choses décidées par le concile et peut-être de toutes celles qu'il décidera à l'avenir !) a été proclamé dans la session du dix-sept du présent mois et la question du calice s'est terminé par la remise de la solution entre les mains de Notre Seigneur. Dès maintenant et à l'avenir, quiconque demandera l'usage dudit calice n'aura plus à faire fond sur le concile qui n'aura plus à en parler, ni à en traiter. Si donc cette question était le motif le plus puissant qui conduisait le cardinal au concile, vous jugerez peut-être, après cela, qu'il sera beaucoup plus facile de le persuader de n'y point aller. Du reste, les choses sont tellement avancées qu'avant même qu'il puisse arriver à Trente, la session fixée au 12 novembre, dans laquelle seront traités les derniers dogmes, sera achevée. "

Toutefois le pape et son neveu n'allaient point jusqu'à redouter la présence de Lorraine. " Son arrivée, écrivait saint Charles au cardinal de Mantoue, ne nous cause aucune frayeur ; nous ne croyons pas qu'il ait la mauvaise intention qu'on lui prête et beaucoup pensent que s'il l'avait, il ne serait point suivi par la majorité des prélats français qui l'accompagnent : parmi ces derniers il y en a beaucoup de bons ; si quelques-uns montraient un caractère extravagant leur nombre ne serait pas assez grand pour produire quelque trouble dans un concile si bien conduit par Votre Seigneurie illustrissime. "

Le pape et le cardinal Borromée avaient déjà le secret espoir de se l'attacher entièrement. Ils connaissaient le chemin de son cœur et, si cela devenait nécessaire, ils tenaient en réserve un moyen de satisfaire son ambition et de briser toute velléité d'opposition sérieuse.

Le cardinal de Lorraine arriva à Trente vers le milieu du mois de novembre et, dès le lendemain, il se fit accompagner des ambassadeurs français dans sa visite aux légats. I1 commença par protester de son intention d'obéir fidèlement aux légats, qu'il regardait comme les ministres du siège apostolique, auquel il reconnaissait devoir beaucoup et pour la pourpre qu'il en avait reçue et pour d'autres faveurs très signalées. Il se déclara tout spécialement serviteur humble et dévoué du pontife actuel. Il exposa la mission dont la Cour l'avait chargé et il parla des réformes qu'il importait de faire. Toutefois ses pensées secrètes d'ambition ne tardèrent pas à se révéler. Avant de parler sur le septième canon, il voulut entendre tous les évêques, excepté ceux de son pays, afin de recueillir avec soin les sentiments de chacun. Cette démarche donna lieu de penser qu'il aspirait à devenir l'arbitre du concile et qu'il ne voulait pas faire connaître son sentiment avant de s'être assuré de la majorité.

Le premier décembre, l'évêque de Cadix soutint que les évêques recevaient immédiatement de Jésus CHRIST leur juridiction. Cette affirmation souleva dans l'assemblée de nombreuses contradictions ; plusieurs pères murmurèrent contre une pareille doctrine et s'oublièrent jusqu'à taxer à haute voix son auteur d'hérésie. Le cardinal de Lorraine, étonné de cette liberté de langage, laissa voir le mécontentement qu'il éprouvait de ces dissensions et des proportions qu'elles prenaient. Il avait même conçu la pensée d'en faire publiquement des remontrances. Détourné de ce projet, qui eût été une véritable usurpation du droit des légats, il n'en prit pas moins la parole le lendemain, après le cardinal de Mantoue dont il approuva le langage: il put ainsi avec une rare habileté éviter un écueil, tout en satisfaisant ses désirs. Il trouva le moyen en ayant l'air d'accepter avec respect les paroles du légat, de faire sa petite admonition, et il s'en acquitta avec un tact si exquis qu'il réussit à gagner l'admiration et la faveur de tous les pères. Il termina son discours, en déclarant qu'on devait surtout et avant tout, dans ces temps malheureux, soutenir la primauté du siège apostolique, puis il proposa la formule de deux décrets destinés dans sa pensée à satisfaire à ce besoin et à concilier les sentiments si opposés des pères. Beaucoup d'évêques français adhérèrent en quelques mots au vote du cardinal, mais 1'évêque de Metz, François de Beaucaire, parla contre, il déclara que la plénitude des pouvoirs du pape avait des bornes : " En voulant prouver sa thèse, il sortit lui-même des bornes, " dit Pallavicini.

Ce discours produisit une triste impression dont l'effet rejaillit jusque sur le cardinal de Lorraine. On disait que Beaucaire avait été son maître : Ce qui fit naître dans l'esprit de plusieurs des soupçons sur la loyauté du cardinal ; ils le regardaient presque comme l'inspirateur du discours de l'évêque. Lorraine comprit ce sentiment des pères, il nia qu'il eut jamais été l'élève de Beaucaire, " doué d'une grande science, dit-il, mais dépourvu de jugement " il blâma publiquement son discours et il dit aux légats : " Je puis me tromper par ignorance ou par légèreté ; mais la duplicité serait indigne d'un homme de ma naissance. "

Cette loyale assurance lui concilia les bonnes grâces des légats. Le discours qu'il prononça, le 10 décembre, sur la résidence, acheva de les persuader qu'il jouerait un rô1e important dans l'assemblée et ils songèrent à se ménager son appui.

La discussion sur la primauté du pape et sur l'institution des évêques semblait interminable. Chacun blâmait la longueur des discours, et chacun, dit Pallavicini, y contribuait pour sa part. Tous demandaient qu'on supprimât les discussions superflues, mais quand l'un d'eux parlait, il croyait toujours avoir de bonnes raisons pour parler et des choses utiles à dire. La situation des légats était des plus difficiles : les uns les accusaient de refuser la liberté au concile quand ils s'efforçaient de ramener à la question ou à la convenance ceux qui s'en écartaient ; les autres leur reprochaient de ne pas réprimer avec assez de vigueur tous les écarts. L'amour-propre national s'unissait à l'obstination : les Espagnols ne pardonnaient pas à ceux qui avaient traité leurs collègues d'hérétiques ; le cardinal de Lorraine se plaignait amèrement des Italiens qui avaient trouvé moyen d'insulter à la fois et les Espagnols et les Français.

Ces discussions attristaient les hommes pieux et paisibles ; mais les esprits sérieux, pénétrant plus intimement au fond des choses, y voyaient une permission de Dieu. De ces discussions ils voyaient ressortir, avec plus d'évidence et de force, la nécessité de la suprématie du souverain pontife, ce principe fondamental qui sépare l'Eglise romaine de toutes les hérésies Que deviendrait 1'église si elle était placée entre les mains d'évêques libres et indépendants, puisque déjà il y avait tant de confusion entre des évêques soumis à un chef, dès que ce chef leur donnait pour un moment la liberté de parler et d'agir. Telle est, en effet, la conclusion naturelle, qui se présente d'elle-même, au milieu de ces discussions si vives et parfois si passionnées.

Les légats, en présence de ces difficultés qui semblaient insurmontables, résolurent d'envoyer à Rome un prélat pour instruire le pape de tout ce qui se passait. L'évêque Visconti fut chargé de cette mission. Dans le but de satisfaire la vanité de Lorraine, les légats lui dirent qu'ils enverraient à Rome le texte des deux canons qu'il avait proposés et sur lesquels les canonistes avaient soulevé quelques difficultés, bien que les théologiens les eussent approuvés.

Visconti partit de Trente le 26 décembre. Les légats lui avaient remis pour le saint père une relation exacte de la conduite du cardinal de Lorraine. " Ses procédés, disaient-ils, sont plus acceptables que nous ne l'avions cru d'abord ; il a toujours parlé du pape et du saint siège avec respect. En somme, si la suite répond à ces commencements nous aurons beaucoup moins à souffrir de ses agissements que de ceux des Espagnols et des extravagances de quelques italiens. " Quelques semaines après cette dépêche, ils écrivaient au saint père qu'ils avaient accueilli Lorraine comme un ange envoyé de Dieu pour calmer les esprits.

Les lettres de Gualteri, évêque de Viterbe, qui avait rempli en France les fonctions de nonce, avaient déjà contribué à disposer les esprits, au Vatican, en faveur du cardinal de Lorraine. Il avait également agi sur l'esprit du cardinal, en calmant ses soupçons contre la Cour de Rome dont les dispositions pour sa personne lui semblaient plutôt hostiles que bienveillantes. Lorraine était si convaincu de ce sentiment à son égard, qu'il avait écrit à Pie IV pour se plaindre des propos qu'on avait tenus contre lui dans la Ville éternelle. " Vous devez savoir, lui avait répondu le pape, que de temps immémorial, per antico, la ville de Rome s'est toujours permis de parler et de médire contre tout le monde, même contre son propre prince qui, sous ce rapport, est impuissant à mettre un frein à sa langue. Le meilleur, l'unique remède c'est de faire d'autant mieux qu'on dira plus mal : il faut mépriser ce malin vulgaire. "

Et comme le cardinal de Lorraine s'était du même coup plaint de la réserve que les légats gardaient vis-à-vis de lui touchant les affaires du concile, le neveu du pape écrivait à ces derniers de ne pas le traiter en ennemi et de lui communiquer avec plus de confiance les matières conciliaires.

Ce ne fut pas le premier témoignage de confiance que Rome donna au cardinal de Lorraine. Ce prélat désirait depuis longtemps la nomination de l'évêque d'Amiens, Nicolas de Pellevé, à l'archevêché de Sens. Des soupçons sur l'orthodoxie de ce prélat avaient été émis et le cardinal Alexandrin, inquisiteur, s'était opposé à cette translation : de nouvelles et plus sûres informations ayant fait la lumière, le cardinal Borromée écrivit à Lorraine que le pape était heureux de faire droit à ses désirs, en plaçant sur le siège de Sens 1'évêque d'Amiens. La lettre du neveu de Pie IV était conçue en termes si flatteurs et si habiles, que Lorraine, tout joyeux, s'écria après en avoir pris connaissance : " Quiconque voudra désormais se mettre entre le pape et moi, en portera toute la responsabilité. "

Le cardinal Borromée avait su gagner cet esprit plus vaniteux qu'hostile ; il avait achevé sa conquête en écrivant au président du concile une lettre destinée, à l'occasion, à être placée sous les yeux du cardinal de Lorraine. Il y exprimait la satisfaction que le pape avait éprouvée en apprenant des légats combien le décret proposé sur la résidence par Lorraine était sage, savant et agréable aux couronnes.

Néanmoins Rome ne se livrait pas et, malgré " ces caresses ", elle conservait toujours un sentiment de défiance que les propos étranges, les volte-face continuelles du cardinal ne justifiaient que trop. Son désir de se mettre en avant, sa vanité toujours à la recherche de nouvelles solutions, sa prétention à faire valoir ses droits à la reconnaissance du pape n'étaient point de nature à tranquilliser le pontife et son neveu sur ses agissements futurs. A la mort du roi de Navarre, Pie IV eut vu avec plaisir son rappel auprès du jeune Charles IX. Lorraine eut le pressentiment de ces dispositions, et il se plaignit amèrement, qu'en désirant son départ, le pape ferait fausse route: s'il n'était plus là pour les contenir, disait-il, les Français s'uniraient aux Espagnols et le concile se prolongerait indéfiniment.

Quoi qu'il en soit, une lettre de Santa-Croce, nonce en France, ferait supposer que le cardinal Borromée l'aurait chargé d'obtenir de la reine le rappel de Lorraine. Ce retour à Paris semble difficile au nonce : " Il faut tenir dit-il, comme une maxime infaillible que la reine hait Lorraine autant qu'homme vivant " et elle ne le rappellera pas près d'elle. Tous, le connétable, la Roche-sur-Yon, le chancelier lui-même, qui l'aime cependant, tous préfèrent le voir au loin. " J'avais pensé, dit le nonce, à prier la reine de l'envoyer à Rome afin qu'il put s'entendre avec Sa Sainteté; je crois bien qu'elle y consentirait volontiers, mais je ne m'y suis pas encore décidé et j'attendrai les ouvertures de Sa Majesté. "

Un trait dépeint bien le caractère de Lorraine : " Il me paraît que Lorraine, avant de partir, ajoute le nonce, a fait souscrire par la reine et tous ces messieurs du conseil la promesse qu'ils ne le gêneront nullement dans ses négociations au concile, qu'ils ne s'en mêleront pas: ce qui fait qu'ils sont beaucoup plus réservés. "

Un tel homme, avec de semblables pouvoirs, était redoutable par son opposition, il cherchait à entraver l'œuvre de Dieu, et le cardinal Borromée s'en préoccupait ; ses efforts et son habileté pour éviter ce malheur devaient être couronné de succès.

Tout en recommandant aux légats d'avoir pour le cardinal de Lorraine les égards dus à sa position, à son influence et son dévouement, saint Charles voulait qu'on épiât toutes ses démarches et qu'on prévînt toutes ses menées. Le cardinal de Ferrare est en route pour le concile, il veut qu'on lui dépêche aussitôt un prélat, pour l'instruire des choses du concile avant son entrevue avec le cardinal de Lorraine: " Comme il est étranger et nouveau aux affaires du concile, il faut lui fournir une réponse à tout ce que Lorraine pourrait tenter de lui faire croire. "

L'empereur d'Allemagne alla à Inspruck dans le courant du mois de février ; Pie IV ordonna de députer un des légats pour honorer Sa Majesté et pour l'instruire des choses du concile. Lorraine déclara que la reine de France l'ayant chargé d'une mission près de Ferdinand, il se rendrait à Inspruck. Il s'agissait alors d'écarter quelques-uns des obstacles qui, sur la question des réformes projetées, s'opposaient à la marche du concile. Saint Charles, en apprenant la résolution de Lorraine, écrit aussitôt au nonce Delfino qui devait accompagner l'empereur et il lui recommande d'avoir l'oreille et l'esprit à tout. "

Notre Seigneur loue votre grande diligence et a compassion de toutes vos fatigues; mais aujourd'hui, en ce monde, qui peut jouir du repos? Nous sommes dans l'attente : quelque grand résultat sortira peut-être de cet abouchement du cardinal de Lorraine avec l'empereur ;nous avons confiance que vous avez veillé à tout ce qui sera nécessaire. Le cardinal Madruzzo s'y rend aussi. Notre Seigneur lui a donné beaucoup de commissions et vous devrez être avec lui, l'assister continuellement de votre action et de vos conseils, tâchant l'un et l'autre de rendre quelque service signalé à l'Église de Dieu, à cette cause publique et à Sa sainteté. "

Pendant ce temps, l'évêque Visconti, l'envoyé des légats du concile, arrivait à Rome. Le 6 janvier, le cardinal Borromée écrivait au cardinal de Mantoue : " Les longues occupations que j'ai eues aujourd'hui, premièrement la célébration de la messe solennelle pour l'anniversaire du couronnement de Sa Sainteté; la création de deux cardinaux nouveaux et enfin le banquet ordinaire, auquel Sa Sainteté a assisté en personne, ne m'ont pas permis de répondre aux lettres adressées par Vos Seigneuries, à la date du 28 décembre, comme nous avions décidé hier de le faire. De sorte qu'il en est venu de plus récentes, du 2 de ce mois, avec la nouvelle forme du 7e canon. Nous y songerons demain, avant de vous répondre et nous vous enverrons sur le tout le sentiment de Sa Sainteté, par une estafette ou un courrier, selon que cela me paraîtra nécessaire pour que la réponse vous arrive à temps, selon vos désirs. "

Le 1O janvier, le cardinal Borromée écrivait qu'après avoir bien réfléchi et bien discuté sur le meilleur moyen de rédiger le septième et le huitième canon, de manière à satisfaire tout le monde, on s'était arrêté à cette conclusion : le meilleur et le plus convenable était d'ajouter au canon proposé par le cardinal de Lorraine quelques paroles du concile de Florence. En ajoutant ces paroles au texte primitif, on écartait tout prétexte d'opposition ou de contradiction, puisqu'il s'agissait d'une doctrine déjà définie par un concile et acceptée par tous. Il envoyait d'ailleurs trois textes différents du même canon et il faisait connaître celle des trois rédactions qui était préférée.

La première rédaction déclarée la plus agréable, reconnaissait que les évêques, choisis par le souverain pontife pour partager sa sollicitude, recevaient de l'Esprit-Saint le droit de la partie de l'Église à laquelle ils étaient proposés ; elle admettait que leur ordination les rendait supérieurs aux prêtres.

Cette question de la suprématie du pape, de la puissance et de l'autorité des évêques devait prendre des proportions considérables. Mais dés le début, le cardinal Borromée affirmait que le concile semblait vouloir, par cette discussion, se donner la tâche d'attaquer Rome et ses privilèges.

L'autorité et les prérogatives de Pierre ont été de tout temps l'objet des attaques les plus vives ; dans presque tous les conciles, ces attaques trouvent des échos parfois très puissants et d'autant plus dangereux qu'à la bonne foi des prélats qui les soutiennent s'ajoute encore l'autorité de l'éloquence et du savoir. Mais à cette période des conciles où le démon et l'homme ont le plus de part, selon un mot célèbre, succède toujours celle de l'Esprit-Saint dont la lumière élucide tout et dont la suavité adoucit et calme toutes les luttes. Saint Charles s'éleva avec courage contre ces attaques imprudentes dont le saint siège fut alors l'objet. Le 13 février 1563, il écrivait à Delfino : " Vous avez appris la difficulté qu'on a rencontrée dans la rédaction du septième et du huitième canon du sacrement de l'ordre, ce qui a fait proroger la session. Cette difficulté est principalement venue des Français: contrairement à tout devoir, ils ne veulent pas consentir à ce qu'on appelle le pape : pasteur de l'Eglise universelle ils présupposent (et cela encore contre la raison) que cela préjudicierait à leur fausse opinion que le concile est au dessus du pape. Néanmoins nous avons très bien compris qu'ils n'auraient point tant d'audace, s'ils n'étaient soutenus et excités par une grande partie des prélats espagnols, de ceux qui dépendent de l'empereur : il y a entre eux une intelligence, nous voulons dire une conspiration très visible. Si cette affaire n'eût point été mise en discussion, Sa Sainteté se serait peu souciée d'empêcher qu'on se servit d'une autre parole qui eût le même sens ; mais la discussion étant allée si loin, si nous consentions à d'autres expressions, il semblerait que nous eussions perdu cette cause. Sa Sainteté est résolue à ne céder sur ce point en aucune façon : il en suivra ce que Dieu voudra, mais on ne pourra jamais dire que ces conséquences sont arrivées par notre faute. L'usage le plus ancien de l'Église, confirmé par tant de saints conciles a toujours, en effet, donné ce titre au souverain pontife bien plus, non seulement l'empereur et tous les autres princes chrétiens, mais les protestants eux-mêmes le lui donnent, comme on peut le voir dans les lettres du marquis de Brandebourg et des autres. " Et le saint charge le nonce de se plaindre à l'empereur de ce procédé et de l'assurer que " Sa Béatitude n'acceptera jamais une pareille injure, qui ne tend à rien moins qu'à diminuer son autorité. " Le saint père d'ailleurs est bien décidé à faire des réformes, " il poursuivra son œuvre avec des résultats beaucoup plus rigoureux peut-être que certains ne le pensent et ne le voudraient. " Puis il continue : " Mais vouloir sous ces enveloppes de paroles préjudicier à l'autorité que Dieu seul a donnée à ce siège et qu'aucun homme ne lui peut ravir, c'est une chose qu'on ne peut tolérer. Nous ferons toujours ce qui sera possible pour qu'on procède avec paix, concorde et charité ; mais si nous sommes payés d'une aussi mauvaise monnaie, personne n'aura le droit de nous adresser des reproches, si nous cherchons encore à protéger et à défendre notre droit. "

Les visites à Inspruck, la mort du cardinal de Mantoue, arrivée le 2 mars, apportèrent quelques moments de trêve à ces discussions; mais elles devaient renaître avec plus de vivacité encore.

La mort si soudaine du président du concile affligea le souverain pontife, il voyait s'élever de nouvelles difficultés, mais il voulut de suite prévenir la plus prochaine, en choisissant immédiatement un successeur au cardinal de Mantoue. Il ne doutait point que l'empereur et quelques autres puissances ne le presseraient de nommer le cardinal de Lorraine président du concile, et comme il voyait plus d'un grave inconvénient à ce choix, il se hâta de confier au cardinal Morone cette haute situation. Il en profita pour lui adjoindre un autre légat, le cardinal Navagero.

Le cardinal de Lorraine, surpris par la rapidité de cette élection, se plaignit amèrement de la conduite du saint père. " Il n'a pas même songé, disait-il, à m'offrir une légation ; je l'aurais refusée, mais on me devait au moins faire cet honneur. " Gualtieri chercha à le calmer en lui montrant que la position exceptionnelle qu'il avait au concile, comme chef des évêques français et représentant de la reine, n'avait pas permis au saint père de satisfaire ses propres désirs ; que d'ailleurs son influence était plus grande et mieux acceptée que celle des légats et le pape n'avait pas voulu amoindrir en quelque sorte la position morale dont il jouissait, puis elle le mettait à même de rendre à l'Église et au saint siège de signalés services. Néanmoins Lorraine quitta Trente et se rendit à Venise pour y passer les fêtes de Pâques. La mort de son frère, le duc de Guise, étant survenue, le cardinal Borromée et le pape s'empressèrent de lui adresser des consolations de nature à adoucir cette immense douleur. La paix faite avec les Huguenots par la reine, sans qu'on l'eût même consulté, l'indisposa contre les procédés de la Cour, et il se persuada facilement que son intérêt et sa gloire exigeaient un rapprochement avec le saint siège : quand les réunions du concile recommencèrent, le cardinal de Lorraine se montra disposé à favoriser la cause du pape et à concilier les esprits. C'était une œuvre aussi méritoire que difficile. Le concile était divisé en trois partis. Les Français s'opposaient à l'introduction, dans les canons sur la hiérarchie ecclésiastique et sur la provenance de la juridiction épiscopale, d'une parole qu'on pourrait regarder comme une reconnaissance de la supériorité du pape sur le concile ou seulement comme une approbation du concile de Florence ou comme un blâme pour celui de Bâle.

Les Espagnols consentaient à approuver le concile de Florence, ils admettaient la supériorité du pape sur le concile ; mais ils voulaient qu'on proclamât clairement que l'institution et la juridiction des évêques viennent immédiatement de Dieu. Cette distinction pouvait paraître puérile, puisque dans la pratique ils étaient obligés de convenir qu'il appartient au pape seul de désigner et de déterminer le territoire sur lequel les évêques peuvent exercer leur divine mission : lui seul, en un mot, a le droit de créer les diocèses et de leur envoyer des pasteurs légitimes.

Les Italiens presque à l'unanimité, avec quelques rares prélats des nations susdites, soutenaient l'autorité du pape sur tous ces points. "

Il devenait impossible, comme l'écrivait saint Charles, d'établir un article de foi au milieu d'une si grande contradiction " et il eut été préférable " de renvoyer cette question à la fin du concile : l'accord serait plus facile, on n'aurait plus à craindre l'introduction d'autres questions litigieuses " Le saint père avait réuni une congrégation de cardinaux pour leur soumettre cette difficulté. Vargas, l'ambassadeur du roi d'Espagne assistait à cette réunion dans laquelle il avait exprimé un sentiment différent de celui défendu par les évêques espagnols. En donnant cette nouvelle aux légats, le cardinal Borromée les engageait, si l'accord devenait impossible, à tout faire pour dégager leur responsabilité et celle du saint siège. " Dieu, disait-il en terminant, saura bien un jour trouver le chemin de la concorde et de l'union. "

Le pape était convaincu " que les Français, quelques Espagnols et d'autres voulaient, sous des paroles captieuses et générales, insinuer que la juridiction vient immédiatement de Dieu, afin de pouvoir ensuite appuyer sur ce principe toutes les conséquences qu'il leur plairait d'en déduire. " Pie IV montra, sous l'influence de son neveu, un grand esprit de conciliation et de douceur. " Pourvu, écrivait saint Charles, qu'on exprime dans le canon que les évêques sont institués par le CHRIST dans les choses qui regardent l'ordre institutos a CHRISTO in his quae pertinent ad ordinem ou avec vérité :l'ordre des évêques est institué par le CHRIST, ordinem episcorum a CHRISTO institutum Sa Sainteté se montrera beaucoup plus facile pour le reste. S'ils ne veulent pas qu'on se serve de ces expressions, on reconnaîtra leurs tendances et, dans ce cas, il sera moins mal, on ne pourrait même faire autrement, de discuter cette question : de qui vient la juridiction, a quo veniat jurisdictio. "

Sa Sainteté croit, de l'avis des canonistes et des théologiens, qu'on la pourra discuter en toute sûreté, parce que la conclusion sera en notre faveur "

Pour en arriver là, s'il était nécessaire de retarder la rédaction de l'article doctrinal et du canon jusqu'à ce que cette discussion soit terminée, Sa Sainteté s'en remet à vous, cela vaudrait mieux que de tout gâter. " Environ soixante ou soixante-dix évêques étaient opposés au sentiment de la cour de Rome ; le saint ne voyait pas comment on arriverait à une solution. Mais Dieu, comme il le disait, trouva le chemin de la concorde.

Quelques jours après, Pie IV recevait une lettre du cardinal de Lorraine qui lui proposait une transaction. Pour mieux assurer le succès de sa proposition, Lorraine adressait en même temps au cardinal Borromée une lettre qui faisait grandement ressortir le rôle et l'influence de notre saint : à ce titre nous devons la reproduire. Le cardinal de Lorraine proposait à Pie IV de tout calmer, en ne s'occupant nullement du point de doctrine en litige. Les hérétiques, disait-il, affirment que les évêques nommés par le pape ne sont pas de vrais et légitimes évêques; il suffit de condamner cette erreur; ne nous occupons pas de soulever d'autres questions. La lettre du cardinal à saint Charles porte la date du 29 juin 1563: "

J'ai écrit une lettre à Notre Seigneur, comme le verra Votre Seigneurie illustrissime; pour ne pas fatiguer Sa Sainteté je l'ai réduite à peu de paroles ; mais j'ai pensé y suppléer, en vous disant ce que j'ai voulu taire dans la première, qui n'est qu'un bref exposé de mon sentiment. Dieu, au milieu de si grandes et de si importantes controverses et oppositions, nous a fait la grâce, pour arriver à la concorde, de trouver un moyen qui est accepté de MM. les légats, de tous les ambassadeurs, des prélats de toutes les nations, à l'exception d'un petit nombre d'italiens. Nous prions votre Seigneurie illustrissime de vouloir bien agir auprès de notre seigneur, afin qu'il lui plaise de donner un ordre, qui ne permette plus à ce petit nombre d'empêcher un si grand bien. Certainement, Signor mio, et je parle librement avec vous, si cela ne se fait pas, il s'en suivra, je le vois, une division et un schisme plus grand que tous ceux qui ont existé entre des chrétiens. L'on ne pourra nier alors que du refus de Rome ne soit venue la cause de la discorde, si elle s'oppose à ce qui est jugé comme bien par tant de personnes réputées communément bonnes et instruites. Les ambassadeurs ne manqueront pas d'écrire à leurs princes comment se sera passée la négociation ;jusqu'ici je n'ai laissé échapper aucune occasion de faire tout ce que j'ai pu pour mettre d'accord les dissentiments, et maintenant encore, à la décharge de ma conscience et pour satisfaire à mon devoir vis-à-vis de Sa Sainteté, j'ai voulu dire tout cela à Votre Seigneurie illustrissime afin que de la façon qui vous paraîtra la moins désagréable pour Sa Béatitude, vous lui puissiez représenter ces choses. J'affirme que si cette union ne s'établit pas maintenant, on peut désespérer de l'heureuse fin du concile ; pour la chrétienté, ce sera une cause de grands soucis et d'un dommage infini et, pour Notre Seigneur, un sujet de trouble et de très grands ennuis. Outre ces ennuis de l'heure présente, il faut songer que, jusqu'à la fin du monde, les histoires rediront que ce grand malheur est arrivé de son temps, sous son gouvernement, et les historiens peut-être ne le disculperont pas entièrement. Au contraire, en remédiant aujourd'hui à ces désordres, Sa sainteté acquerra des louanges infinies, elle pourvoira au salut de la chrétienté et à son propre repos. Quand à mes actions, elles ont jusqu'ici tendu à procurer la gloire de Dieu le service public, la tranquillité de Notre Seigneur : je m'en rapporte sur ce point au témoignage de MM. les légats et de beaucoup d'autres personnages qui se trouvent ici. Dieu, j'espère, me fera encore la grâce, à l'avenir de pouvoir montrer par des actes, au monde entier et à Sa Sainteté, que je ne suis pas animé de ce mauvais esprit que quelques uns cherchent à me prêter. Ne voulant pas l'importuner davantage, je lui baise avec humilité, les mains."

Le 9 juillet, Pie IV s'empressa de remercier Lorraine du service qu'il venait de rendre au concile. Il l'assure que si le roi très chrétien veut être un bon fils, il ne manquera pas de se conduire en bon père, en tout ce qui sera juste et honnête. Pour tranquilliser l'esprit un peu inquiet et faiseur du cardinal, il lui dit qu'il n'a jamais fait défense aux légats de lui communiquer quoi que ce soit.

De son coté, saint Charles n'avait pas attendu la lettre du cardinal de Lorraine ; il avait écrit aux légats, dès qu'il eut connaissance de la proposition faite au concile " Nous avons vu l'avis dudit Lorraine, leur disait-il, relativement à l'omission soit de la doctrine, soit des canons sur l'institution des évêques et sur l'autorité de Notre Seigneur ; les Français et les Espagnols s'en montrent satisfaits, comme vous le verrez par la copie de la lettre de Musotto ; Sa sainteté a décidé alors que, ne voyant aucun moyen, ni aucune apparence d'arriver autrement à la concorde, on ne doit pas perdre l'occasion qui se présente de pouvoir marcher en avant :il faut l'accepter, l'embrasser avec bonne volonté et, au nom de Dieu, terminer cette bénie session et parler seulement des évêques en un très bref canon, semblable à celui que le président Ferrier a envoyé ici, comme le sait le cardinal Morone. " Néanmoins le saint envoyait au légat le procès verbal de la congrégation des cardinaux, réunie pour traiter cette question. " Si jamais, disait-il, on revient sur cette affaire, vous saurez ce qu'en pensent ici les théologiens; vous pourriez aussi montrer aux Espagnols le sentiment de leur ambassadeur Vargas, pour leur faire comprendre combien ils ont tort de vouloir refuser à Sa Sainteté ces titres, ces honneurs et cette autorité qui lui sont légitimement dus. "

Par contre, le saint, connaissant l'empressement avec lequel les évêques français s'étaient rangés à l'avis du cardinal de Lorraine, leur adressa des doges et des remercîments au nom de Sa Sainteté.

Le saint père, voulant reconnaître le service que Lorraine venait de rendre à la cause du saint siège, songea de nouveau à le nommer légat, mais avant il désirait connaître le sentiment des autres légats. Saint Charles rappela à Morone l'intention que le saint père lui avait déjà manifestée à cet égard et il l'interrogea en ces termes : "

Votre Seigneurie Révérendissime devra se rappeler, qu'au moment de son départ pour Trente, Notre Seigneur lui demanda son avis sur la possibilité de faire légat le cardinal de Lorraine, dans le cas où il se conduirait bien. Aujourd'hui Lorraine doit venir à Rome ; Sa Sainteté, considérant qu'il a grandement modifié sa manière d'agir, qu'il se conduit même très bien, désire savoir si, en admettant qu'il retourne au concile, elle ferait bien de l'honorer de cette légation qu'il désire si vivement, de manière à le renvoyer de Rome satisfait ; il aurait ainsi un nouveau motif de se montrer encore plus ardent dans le service de Sa Sainteté et de ce saint siège. Donnez-moi votre avis le plus promptement possible. "

Quelques semaine plus tard, saint Charles écrivait aux légats: " Notre Seigneur est si content, il éprouve tant de satisfaction des actes si chrétiens de M. le cardinal de Lorraine dans cette sainte affaire que, ne pouvant pour le moment le lui exprimer d'une meilleure manière, il veut que je vous dise, s'il persévère dans cette voie, de ne faire aucune action conciliaire sans sa participation, de lui communiquer toutes choses, grandes et petites en toute sincérité et confiance, de le traiter, en somme, ni plus ni moins que s'il était légat lui aussi. Si, dans d'autres circonstances, vous pouvez encore lui certifier l'affection de Sa Béatitude et le désir qu'elle a de reconnaître ses bonnes actions, par toutes sortes de bons offices, soyez assurés qu'il sera très agréable à Sa Sainteté que vous le fassiez, avec toute l'expression d'une bonne et sincère volonté. "

Les historiens attribuent la solution de cette grave question de l'institution des évêques, à l'habileté et à la vertu de saint Charles : sa longanimité jointe à une grande fermeté, le crédit qu'il avait sur l'esprit de son oncle, son talent d'insinuation sur les légats et sur les pères contribuèrent maintenir le concile dans les limites de la vérité et de la modération

Cette question terminée, l'opposition prit une autre route : des évêques espagnols, " pleins de passion et de mauvais sentiments " , et leur ambassadeur, le comte de Lune, firent tout au monde (pour traverser le concile, attraversarsi, en proposant et en fomentant de nouvelles difficultés. " Notre Seigneur, écrit saint Charles, approuve que vous alliez au devant de ces difficultés par les deux mesures préventives que vous avez si prudemment projetées. L'une consiste à écrire à l'empereur et au nonce d'Espagne auquel nous aussi nous avons écrit. Par le moyen d'un courrier, qui part demain pour le Portugal, nous enverrons copie de la dépêche de Vos Seigneuries, en y ajoutant quelques mots dans le même sens, selon que cela sera nécessaire. Le second moyen, c'est de vouloir résolument qu'on soit bref et qu'on suive l'ordre que vous avez indiqué, et qui a été approuvé par le cardinal de Lorraine et tous les autres pères du synode. Ce sera un très bon antidote contre tout ce que pourra faire le comte de Lune, d'autant plus que les ministres de Sa Majesté catholique, qui sont ici, ne comprennent pas les raisons de sa conduite... il ne lui convient point de vouloir empêcher la marche et la liberté du concile. Sans aucune autre perte de temps, sans aucune hésitation d'esprit, continuez allègrement à proposer les matières, tenez les pères bien unis, afin que s'il devient nécessaire de soumettre au concile votre intention et de recueillir les votes, vous sachiez pouvoir sûrement triompher. "

Le comte de Lune avait remplacé à Trente le marquis de Pescara dont la conduite avait toujours été pleine d'une religieuse et digne condescendance. Le comte de Lune arriva presque au même moment que le cardinal de Lorraine, et il s'abstint pendant quarante jours d'assister aux réunions du concile. Ce temps de recueillement lui servit à dresser ses batteries et à préparer le triomphe des prétentions de son roi, Philippe II. La question de préséance, entre les ambassadeurs de France et d'Espagne, avait été résolue dès le principe par une transaction acceptée des deux parties. Elle se renouvela avec plus de gravité : le comte de Lune demanda une place, en dehors de l'enceinte réservée à tous les ambassadeurs, voulant ainsi, disait-il, laisser en dehors la question de préséance ; mais cette manière de vouloir trancher la question, l'aggravait : l'ambassadeur demandait en réalité une faveur exceptionnelle, une place de distinction. Le cardinal légat y avait d'abord consenti, mais l'ambassadeur de France protesta, il voulut alors qu'on reconnaissent son droit formel d'être placé avant le représentant de l'Espagne, immédiatement après l'ambassadeur de l'empereur. Les choses s'animèrent et les légats purent, avec grande difficulté, faire prévaloir un arrangement conforme à celui indiqué d'abord par le saint père, c'est-à-dire, que les deux ambassadeurs s'engagèrent à ne pas assister simultanément aux sessions publiques.

Le comte de Lune prétendait, en outre, qu'on devait absolument traîner les choses en longueur, dans l'intérêt du saint siège et pour empêcher les hérétiques de se plaindre : dans ce but il insistait pour qu'on appelât les protestants d'Allemagne. Le pape avait raison de s'étonner de cette conduite, d'autant plus que, sur ce dernier point, elle était en désaccord avec les pensées du roi catholique. Saint Charles approuva les légats de n'avoir pas donné suite à ces exigences ; et il insista pour qu'on enlevât au comte toute espérance d'obtenir le consentement du pape.

Le saint ne se préoccupe pas outre mesure de ces oppositions; tout en les combattant énergiquement et en engageant les légats à presser, quand même, " quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, " la discussion de toutes les matières, il sait que c'est l'œuvre de Dieu et il compte sur l'intervention du Saint-Esprit. " Les opposants, dit-il, illuminés au dernier moment par le Seigneur, s'apercevront de leur erreur, ils se calmeront et ils se joindront à la majorité, ou au moins ils auront honte, en pensant au déshonneur qu'ils en retireront et au blâme qui leur sera infligé. En somme, le pape a la ferme volonté que vous poursuiviez ce que vous avez si prudemment commencé, sans avoir égard à rien autre chose qu'au service de Dieu. "

Le comte de Lune fit une opposition presque constante : il avait menacé de s'abstenir, lui et les évêques espagnols, d'assister à la session de novembre ; mais saint Charles veut qu'on ne tienne aucun compte de ces menaces ;il conjure les légats de ne se laisser détourner de leur but, la fin du concile, ni par des paroles, ni par des murmures de la part de qui que ce soit : " Nous avons pour nous les ambassadeurs césariens, la majeure partie des autres nations et de la nôtre, nous ne devons point nous préoccuper si quelqu'un vient se mettre à la traverse de notre œuvre ;nous ne devons point permettre plus longtemps que le monde attende de nous et avec une si grande anxiété la fin d'un concile si nécessaire. Sa Sainteté préfèrerait qu'on remît, entre ses mains, la réforme plutôt que de courir le danger d'amener une autre prorogation. "

La grande préoccupation du pape et de son neveu était de terminer le concile, le plus promptement possible. La question des réformes amena de longues et nouvelles discussions. Il s'agissait non seulement du clergé dans tous les rangs de la hiérarchie ;mais quelques-uns voulaient que les cardinaux fussent l'objet d'un décret spécial de réforme. Pie IV était loin de s'y opposer; depuis longtemps, son neveu avait envoyé aux légats plusieurs décrets émanés des conciles et des papes pour arriver à cette fin si désirée. II y avait assurément d'utiles mesures à prendre et le pieux archevêque de Brague, Barthélemy des Martyrs, en déclarant que les illustrissimes cardinaux avaient besoin d'une illustrissime réforme, avait raison sur plus d'un point. Mais quelques princes insistaient plus qu'il ne convenait sur cette nécessité: leur intervention apporta au concile plus de trouble que d'apaisement.

Pie IV avait manifesté le désir qu'on s'occupât d'un décret sur la réforme des princes eux-mêmes. La nécessité de défendre leurs propres intérêts les eût rendus moins empressés à chercher les moyens d'opprimer et de réformer la Cour romaine; ils auraient compris d'une manière plus efficace et personnelle, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que partout où se trouvent l'homme et ses passions, il y a toujours lieu à réformer. Ils croyaient avoir des motifs d'élever la voix contre les pontifes romains et ils auraient pu facilement se persuader qu'on pouvait, avec plus de raison encore, formuler contre eux de graves et justes reproches. Dès le 26 juin 1563, saint Charles écrivait aux légats : " Puisque tous se jettent sur nous, à l'occasion de cette bénie réforme et qu'il semble que tous les coups soient dirigés spécialement contre la Cour apostolique et contre nous cardinaux, qui en faisons partie, Sa Sainteté pense que, pour l'amour de Dieu, vous devez laisser chanter ou faire chanter vous-même l'air de la réforme des princes, sans avoir égard à rien, si ce n'est tout ce qui est juste et raisonnable. D'un autre coté, agissez de façon à ce qu'on ne croie pas que la chose vienne de Rome. "

On chanta donc l'air de la réforme des princes ; tous y trouvèrent un certain plaisir, excepté les princes cependant. L'empereur trouva l'air et la chanson détestables ; le roi de France pensa de même et aussi le roi d'Espagne : on ne les avait encore jamais vus d'un si parfait et si touchant accord. Ce projet de réforme fut retiré ; mais d'autres demanderont et exigeront un jour ces réformes. Une plus grande docilité à l'Église eut supprimé les abus et eut mis le trône de ces princes à l'abri des revendications révolutionnaires.

La réforme des cardinaux n'aboutit pas davantage. Le cardinal Morone, poussé par les lettres des deux cardinaux Farnèse, s'efforça de l'éloigner, ou du moins, de la rendre plus discrète et plus tempérée. Saint Charles s'exprimait ainsi sur ce sujet dans une lettre, à la date du 1 septembre : " Notre Seigneur dit que Votre Seigneurie Illustrissime ne doit pas faire attention à ce que lui écrivent ces cardinaux, n'y ajoutez pas foi dans ce qui n'est pas conforme à l'intention de Sa Sainteté et aux ordres qu'elle vous mande journellement. Vous pourrez toujours vous excuser sur l'obéissance que vous devez à Sa Béatitude. " " Il en est à qui cette réforme déplaît cuoce très fort, ajoute-t-il quelques jours après, et si on ne s'occupait que d'eux non seulement cette réforme ne se ferait pas, mais ils chercheraient à l'empêcher par tous les moyens en leur pouvoir. Nous qui aurons à rendre compte à Dieu, même des omissions faites dans ce concile, nous n'avons pas à nous occuper d'eux, nous devons toujours faire ce qui est convenable, sans aucun égard pour personne. "

Cette question des réformes était interminable; tous les demandaient, et, quand il s'agissait d'en venir à l'exécution et au détail, l'accord n'existait plus. On accusait le pape et son neveu de ne pas les vouloir et l'on faisait tout au monde pour les écarter. Saint Charles s'étonne " que le concile puisse ajouter la moindre confiance à tous les racontars qui sont faits. Sa Sainteté, dit-il, n'a-t-elle pas montré ouvertement, et par de nombreuses preuves, la sincérité et la candeur d'Ame avec lesquelles elle a, dès le principe, procédé à la réforme? Tous ces propos sont des sottises et des chimères inventées à plaisir par ceux qui ne voudraient aucune réforme. Vous ne devriez y ajouter aucune créance et tenir compte uniquement de ce que Sa Sainteté vous écrit, ou vous fait écrire par moi. "

" Votre seigneurie illustrissime, écrit-il à Morone, qui depuis longtemps connaît Rome, la nature des esprits oisifs et des mauvaises langues de la Cour, ne s'étonnera pas de toutes ces balivernes. Néanmoins, Sa Sainteté regrette grandement que les esprits des pères restent hésitants, à la suite de propos qui, en réalité, ne sont pas autre chose que des pasquinades. Nous espérons toutefois que la prudence et l'autorité de Votre Seigneurie illustrissime remédiera à tout. "

Les bonnes dispositions et les droites intentions du saint père et de son neveu allaient bientôt recevoir, en plein concile, un témoignage aussi éclatant qu'indiscutable. Nous avons parlé du désir du cardinal de Lorraine d'aller à Rome. Lorsque Pie IV en eut connaissance, il chargea saint Charles de lui faire connaître combien il était lui-même désireux de le voir: " Chaque heure d'attente, disait le saint, paraîtra à Sa Sainteté longue comme mille " Le cardinal ajoutait néanmoins : " Si le président du concile juge votre présence nécessaire pour la prochaine session, je dois vous exposer le désir de Sa Sainteté de vous y voir rester et de remettre votre voyage après la réunion. "

Le cardinal de Lorraine arriva à Rome le 29 septembre : en annonçant son arrivée aux légats, saint Charles ajoute qu'il s'est rendu aussitôt, sans débotter, con le stivali in piedi, rendre hommage au saint père et baiser ses pieds.

Il n'entre pas dans notre récit de raconter les circonstances du séjour du cardinal de Lorraine à Rome. Le 20 octobre, Pie IV rendit compte aux légats de cette visite dont il se félicitait. Il nous a promis des merveilles, disait-il, mirabilia. Quant au reste, vous l'apprendrez par les lettres du cardinal Borromée.

Le lendemain, saint Charles annonçait aux légats le départ de cette Éminence, que le saint père avait comblée d'attentions. Lorraine avait remis au pape la note des questions sur lesquelles il désirait que le concile se prononçât ; Pie IV l'avait accueillie favorablement. Le saint en envoya une copie aux nonces, avec un petit commentaire sur les 14 articles qui la composaient. Il y exprimait le désir de voir le concile se terminer au plus vite et par conséquent la nécessité d'écarter toutes les questions inutiles. " Qu'on laisse au pape, disait-il le soin de faire une bonne réforme pour les cardinaux. "

Quand les légats surent que Lorraine était près de Trente, ils envoyèrent à sa rencontre un gentilhomme ; saint Charles se hâta de leur exprimer la satisfaction que le saint père avait éprouvée de cette courtoisie. " Il faut, disait-il, le combler d'attentions et d'égards ; sans lui, on ne peut rien terminer. Nous espérons qu'il tiendra les promesses qu'il a faites à Sa Sainteté : si nous l'avons pour nous, ainsi que les ambassadeurs impériaux et nos autres amis, nous pouvons tenir très peu compte de quiconque voudrait user de mauvais procédés. "

Dans cette même lettre, le saint envoie aux légats une note rédigée, dit-il, par une personne de qualité, très intelligente et bien informée de l'état présent du concile. Voyant la nécessité de sa prompte conclusion, à cause des urgents besoins qui s'n font sentir dans le monde ; d'un autre coté, ne prévoyant que trop le grand danger de le voir s'éterniser par suite de la surexcitation des passions, cette personne a mis sur papier quelques réflexions et elle en tire la conclusion que, si Lorraine et les impériaux sont avec nous, nous pourrons, sans grande difficulté, terminer promptement cette œuvre bénie : Il dit le mode qu'on devrait employer.

Le cardinal de Lorraine se montra reconnaissant de l'accueil du pape et fidèle à ses engagements. La première fois qu'il parut au concile, il fit un pompeux éloge de Pie IV, de son zèle pour la religion, pour la discipline et pour le bien public. " Si le pape, ajoutait- il, par l'éclat de ses vertus a excité l'admiration de l'archevêque de Brague, homme tout brûlant de zèle, l'on peut juger de l'impression qu'il a dû produire sur ma tiédeur. Jamais voyage ne m'a réussi comme celui-là. Rien ne peut plus excuser les pères, s'ils ne veulent pas consommer l'œuvre d'une parfaite réformation, puisque le pape lui-même a protesté, en plein consistoire, qu'il la voulait telle, et qu'il a parlé avec force contre certains courtisans qui, dans des vues d'intérêt propre, paraissaient vouloir s'y opposer. "

A coté de ce témoignage non suspect, le vénérable archevêque de Brague vint aussi dire aux pères ce qu'il avait vu et entendu à Rome, où il s'était trouvé en même temps que le cardinal de Lorraine. Il raconta des merveilles à la louange du pape, dont il avait pu admirer le zèle ardent pour la réformation et spécialement pour celle des cardinaux. Il en pouvait parler avec une pleine conviction, non point sur de simples apparences, mais d'après les communications les plus intimes, dont l'avait honoré le souverain pontife, qui l'avait laissé lire à nu dans le fond de son coeur. Il fit ensuite un magnifique éloge de la piété et de la droiture de cœur du cardinal Borromée, son neveu, éloge qu'il termina par ces paroles : " Les obstacles à une bonne et parfaite réforme ne viennent ni de l'oncle, ni du neveu, mais de nous. "

Pie IV avait de lui-même, et dans la Curie opéré d'importantes et sérieuses réformes et il accueillit toujours, avec empressement, les projets ou les désirs exprimés dans le but de rendre la discipline ecclésiastique plus exemplaire et plus régulière. Il a entendu parler de l'institution des séminaires projetée par le concile et saint Charles écrit qu'il a songé aussitôt aux moyens d'en établir un à Rome ; il est résolu à le créer le plus tôt possible, il remercie les légats " des bons conseils qu'ils lui ont donné à ce sujet. "

Les difficultés s'aplanissaient peu à peu, le 27 novembre, saint Charles pouvait exprimer aux légats sa joie et celle du pape, en voyant arriver la fin de ce concile dont le monde et l'Eglise devront retirer si grand profit. Il les conjure de ne pas retarder la conclusion, de procéder allègrement, malgré les quelques opposition, puisque la majeure partie des pères et des ambassadeurs sont avec eux. " La passion d'un petit nombre, dit-il quelle que soit leur dignité e siano chi si voglia, ne doit pas faire omettre ce sui est du service de Dieu et du public. "

Le cardinal Borromée venait à peine d'envoyer cette lettre que le souverain pontife est tout à coup atteint d'évanouissements qui font craindre pour sa vie. Aussitôt il reprend la plume : " Sa Sainteté est malade, elle a eu des évanouissements, elle est très faible, il y a quelque danger ; " il les avertit " à cause de l'importance de l'œuvre qu'ils ont entre les mains, il faut se hâter de prendre le parti que suggérera la prudence, dans l'intérêt de la chrétienté et pour éloigner le dommage et le danger qui seraient à craindre, si Sa Sainteté (que Dieu nous en préserve !) venait à mourir, le concile étant inachevé. > Il leur envoya un courrier spécial, sans en avertir le pape, et il n'oublia pas de joindre à sa dépêche le certificat du médecin.

Le 30 novembre, il écrit de nouveau et, au nom de Sa Sainteté, il donne l'ordre de se presser et d'anticiper la session.

Les ordres du pape furent exécutés ; la 25e et dernière session du concile de Trente eut lieu les 3 et 4 décembre. Avant de la conclure, on fit relire publiquement tous les décrets rendus sous les pontificats de Paul III et de Jules III. Il se termina par les acclamations d'usage, composées et proclamées par le cardinal de Lorraine. Les pères, au nombre de 255, signèrent les décrets ; ils remerciaient Dieu, les larmes aux yeux, d'avoir enfin conduit à bonne fin cette œuvre importante. On voulut faire signer les ambassadeurs des princes afin d'en assurer l'acceptation et l'exécution dans les différents royaumes. Les pères du concile, après avoir proclamé les décrets relatifs au clergé, " jugeaient à propos, disent-ils, d'avertir les princes séculiers de leur devoir, dans l'espérance que comme catholiques et comme étant établis de Dieu pour être les protecteurs de la sainte foi, non seulement ils s'emploieraient pour que l'Église, soit rétablie duis ses droits, mais encore qu'ils obligeraient leurs sujets à rendre au clergé le respect qui lui est dû. "

Dans le but de ménager toutes les susceptibilités, les légats déclarèrent que la place assignée aux ambassadeurs, dans les sessions, l'avait été sans vouloir porter aucun préjudice aux droits de chacun, qui restaient entiers. Pour le même motif, ils firent rédiger quatre copies des décrets, afin d'éviter cette interminable question de la prééminence. La première copie fut signée par les ambassadeurs ecclésiastiques, c'est-à- dire, les ambassadeurs de Ferdinand, comme empereur, comme roi et comme prince héréditaire de Pologne, de Savoie, de Florence, de Malte. Sigismond de Thun, laïque, également ambassadeur de l'empereur, la signa. Le second instrument contenait l'acceptation de Joachim, abbé de Vaud, comme ambassadeur de tout le clergé suisse; le troisième celle des ambassadeurs de Portugal et de Venise; le quatrième celle de Melchior Lussi, ambassadeur des cantons suisses catholiques. Le comte de Lune, ambassadeur d'Espagne, ne voulut signer qu'avec la restriction du consentement de son monarque. La signature des ambassadeurs de France manque au bas de ces importants documents : Ferrier et Fabre s'étaient retirés à Venise, depuis plusieurs semaines, sous le prétexte de ne vouloir pas exposer les droits de leur monarque à de nouvelles contestations de la part des Espagnols. De Lansach avait été rappelé en France et n'était pas revenu.

Le saint père, en un consistoire solennel, le 26 janvier 1564 approuva ces décrets. Saint Charles rendit compte de cette solennité à l'ambassadeur d'Espagne, en ces termes :

" Dans un consistoire, tenu le 26 janvier, Sa Sainteté, avec le consentement et l'approbation du sacré collège, a confirmé tous les décrets du concile sans aucune sorte d'exception. Elle a parlé si bien et si pieusement sur l'observance et l'exécution de ces décrets que, si sa bonne volonté est aidée par les princes séculiers, et surtout par Sa Majesté catholique, nous pouvons espérer voir bientôt le fruit qu'on est en droit d'en attendre pour la tranquillité et le salut de la chrétienté. En ce moment, on les imprime en toute hâte afin de pouvoir les envoyer, avec toute la correction possible, par toutes les provinces. Sa Sainteté pense mander des exprès à tous les princes, pour les exhorter et les presser de faire observer tout ce qui a été décrété par le concile. "

Le 16 février, il écrit au même que si rien ne manque à la perfection du concile, Sa Sainteté espère que sa Majesté suppléera à ce que la souscription du comte de Lune a d'incomplet. " Le saint père attend cela, dit-il, de son bon esprit et de sa piété chrétienne. Sa Sainteté, en ce qui la regarde personnellement a déjà fait son devoir, en confirmant tous les actes conciliaires, comme vous le verrez par la bulle que nous vous enverrons avec un exemplaire imprimé du concile. "