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APRES LE CONCILE Saint Charles écrit aux princes pour les engager à promulguer les décrets du concile. - Il travaille et veille à son exécution. - Le catéchisme du concile de Trente. - La réforme liturgique - Correction et réimpression des éditions des saints pères altérées par les hérétiques - A qui doit-on la conservation de la musique dans les églises? - Réforme des cardinaux. - Le cardinal de Saint-Martin ai Monti. - De Sainte Praxède. - L'archiprêtre de Sainte Marie Majeure. - Sainte-Marie des Anges Les premiers essais du prédicateur. - Influence de la vertu du cardinal Borromée constatée par un témoin. -Ses œuvres charitables. - Comment Rome et les Etats pontificaux ont gardé la mémoire de saint Charles Le concile de Trente terminé, saint Charles s'occupa de le faire exécuter. Il écrit d'abord aux princes pour les engager à ordonner la publication solennelle des décrets. " Il sera très agréable à Sa Sainteté, écrit-il au duc de Florence, au doge de Venise et à plusieurs autres princes, de vous voir ordonner la publication solennelle des décrets du concile et prêter votre bras, votre aide et votre faveur aux prélats de votre État pour leur exécution. " Le cardinal Borromée apporta, à la fidèle observation des ordonnances du concile, l'ardeur et la fermeté qu'il avait déployées pour en obtenir la convocation et l'achèvement : " Quiconque, écrivait-il à l'archevêque de Brague, n'observera pas fidèlement les ordonnances et les décrets du concile, ne peut espérer, je vous l'affirme, trouver un refuge dans la clémence du pontife. Je vous conjure donc instamment de ne rien diminuer de vos exigences. " Le concile avait déclaré que l'interprétation des décrets qu'il avait rendus appartiendrait au souverain pontife, si, dans la pratique, il se présentait quelques difficultés ou s'il naissait quelques doutes dans leur application. Pour aller au-devant des difficultés, Charles fit nommer par son oncle une commission de huit cardinaux qui donna naissance à la congrégation du Concile. Le concile avait porté un grand nombre d'ordonnances générales sur divers points de la discipline ecclésiastique : l'exécution détaillée et pratique en était laissée à l'initiative et à la sagesse du souverain pontife. Le pape trouva dans le cardinal Borromée un coopérateur aussi intelligent qu'actif. La réforme des livres liturgiques, la rédaction d'un catéchisme contenant tous les éléments de la doctrine chrétienne furent les points principaux sur lesquels s'exerça tout d'abord son activité à sa prière, Pie IV chargea Muzio Calino, archevêque de Zara, Gilles Foscarari, évêque de Modène, Léonard Marini, Dominicain, archevêque de Lanciano et François Foriero, Portugais, Dominicain et théologien du concile, de préparer les matériaux nécessaires à la composition du catéchisme du concile de Trente. Le secrétaire de saint Charles, Pogiani, fut chargé de la rédaction. Dans une lettre adressée confidentiellement au cardinal Commendone, le 5 avril 1565, Pogiani parle de ses occupations multipliées, comme secrétaire du cardinal Borromée et de la congrégation du Concile, comme collaborateur à la rédaction du catéchisme et des leçons du bréviaire. " On m'a choisi, dit-il, comme le principal artisan de l'édifice préparé par l'architecte. " Trois mois avant cette époque, saint Charles, qui avait déjà mis la main à l'œuvre, écrivait le 27 décembre 1564, au cardinal Hosius, rentré en Pologne : " Notre catéchisme, dû au génie et à l'habileté d'hommes très savants, est déjà achevé; on le corrige en ce moment et quand on y aura mis la dernière main, nous aurons une œuvre très élégante et parfaite. " Lorsque la mort vint frapper Pie IV, le catéchisme était prêt à livrer à l'impression. Mais avant de le publier, saint Pie V en confia l'examen à une commission dont le cardinal Serletti fut le président et Pogiani le secrétaire. Dès le mois de septembre 1566, il paraissait en même temps à Rome deux éditions de cette œuvre admirable, l'une latine et l'autre italienne. Il faut également attribuer à saint Charles une grande part dans la révision du Missel et du Bréviaire romain. Quoique publiée par saint Pie V, cette nouvelle édition de la liturgie avait été préparée sous la direction du pieux cardinal. En même temps qu'il annonçait au cardinal de Warmies l'achèvement du catéchisme du concile, il se félicitait de ce " qu'une nouvelle édition du Missel et du Bréviaire verrait le jour avant peu, " et je pense, disait-il, qu'elle répondra à l'attente et aux pensées de tous les catholiques. " Dans le but de surprendre plus facilement la foi des catholiques et de répandre clandestinement leurs erreurs, les protestants avaient imaginé de publier plusieurs écrits des saints Pères, après en avoir altéré le texte, par d'habiles suppressions ou de coupables interpolations. Signaler ces erreurs, travailler à rendre à ces ouvrages leur intégrité, puis les imprimer de nouveau était une tâche gigantesque : elle n'effraya ni l'ardeur, ni le génie de notre saint. Profitant de la liberté que lui laissait son oncle, il réunit Rome plusieurs savants et il les chargea du soin de collationner les œuvres altérées avec les manuscrits les plus anciens. " Nous avons-grand besoin d'hommes instruits, écrivait-il au cardinal-infant de Portugal, d'hommes depuis longtemps et profondément versés dans la connaissance des livres anciens, d'une intelligence remarquable et d'un jugement sûr; Achille Statius possède ces qualités. J'ai donc traité en toute hâte avec Ferdinand Menérius, l'ambassadeur du roi, afin qu'il le laissât près de nous, jusqu'à la fin de l'été. Son travail consiste surtout à corriger et à comparer entre eux les livres de saint Jérôme, selon la volonté de Notre Seigneur. " Pierre Galesini loue beaucoup le zèle du cardinal qui fit traduire en latin, en les corrigeant d'après les plus anciens manuscrits, les Pères Grecs dont les Allemands avaient corrompu les éditions. Le duc de Florence favorisa ce grand dessein, en mettant à la disposition des correcteurs tous les manuscrits de sa bibliothèque. Le concile de Trente avait appelé l'attention du souverain pontife et des évêques sur le chant et la musique dans les églises. Il y avait à cette époque, de grands abus auxquels il était urgent de remédier, dans l'intérêt de la piété et de l'éclat des cérémonies sacrées. L'ancien chant grégorien, si grave et si majestueux avait entièrement disparu sous les fugues de compositions compliquées, savantes et d'une difficulté désespérante. Il n'y avait plus à proprement parler de mélodie et, sous ces flots de notes, au milieu de ces croisements de voix, la prière publique n'était plus entendue des fidèles; les paroles saintes n'arrivaient plus à leurs oreilles qu'altérées ou incompréhensibles. Il fallait rappeler les artistes à la composition d'une musique plus sérieuse et plus simple, que l'archevêque de Milan appelait intelligible. Il avait d'autant plus d'autorité pour donner son avis sur cette question, qu'il avait appris la musique dans sa jeunesse, il jouait même de deux instruments: le luth et le violoncelle. Appelé par Pie IV à faire partie de la commission chargée de la réforme de la musique dans nos églises, il fit preuve d'une telle compétence sur ce point que les cardinaux qui la composaient le déléguèrent, avec le cardinal Vitozzi, pour étudier plus spécialement les mesures qu'il conviendrait de prendre. La chapelle pontificale comptait alors parmi ses membres un homme dont le génie et la piété allaient de pair. Ami de Philippe Néri, il avait contribué, par l'éclat de ses compositions au succès des oratorios fondés par l'apôtre de Rome pour attirer et charmer la jeunesse. Pier Luigi Palestrina fut chargé par le cardinal Borromée de composer trois messes ; de ces trois messes devait dépendre le sort de la musique dans les églises. Tremblant, mais confiant en l'assistance divine, Palestrina obéit, et il enfanta trois chefs-d'œuvre. La messe qu'il intitula du pape Marcel, fut si remarquable par la simplicité et la sublimité de son harmonie, que Pie 1V, après l'avoir entendue, s'écria: " Ces harmonies doivent être celles du cantique nouveau que l'apôtre saint Jean entendit chanter dans la Jérusalem céleste ! " La musique religieuse était sauvée et le cardinal Borromée ne fut point étranger à son triomphe. Pie IV n'oubliait rien pour supprimer tous les abus de la cour pontificale et pour introduire de sages et souvent trop nécessaires réformes dans les Congrégations romaines. Le lecteur se rappelle l'ardeur avec laquelle le cardinal Borromée, dans ses lettres aux légats du concile, protestait des intentions du souverain pontife de continuer, sans se laisser arrêter par aucune considération humaine, l'œuvre commencée. Mais ce qu'il omet de dire, c'est la part qu'il prit lui-même à ces réformes dont il eut presque toujours l'initiative. Les historiens du temps, les témoins qui déposèrent au procès de sa canonisation sont unanimes sur ce point ; ils se plaisent à saluer le saint du titre de réformateur. Le célèbre Annibal Caro, secrétaire du cardinal Farnèse, donne dans ses Lettres familières, une idée de l'activité dépensée par le cardinal Borromée pour réformer la sainte Église. Les termes vulgaires, nous pourrions dire peu respectueux, dont il se sert, sont presque intraduisibles en français; mais ils donnent une idée si exacte et si expressive de l'action incessante du saint et de l'impression qu'elle produisit sur le clergé, accoutumé à une vie tranquille et routinière, que nous , ne pouvons nous dispenser de les reproduire. " De Rome, je ne sais quelles nouvelles vous donner, si ce n'est que ce remue-ménage de sacristie, quel acconcia stagni e candelieri a entrepris de la refaire tout entière: et Rome ne suffit pas à son ardeur, il veut faire de même pour le monde entier. " Nous ne pouvons mentionner ici toutes les réformes dont le cardinal Borromée fut l'instigateur ; nous aurons plus d'une fois, dans le cours de cette histoire, l'occasion de les signaler. Il avait une grande idée de la dignité cardinalice à laquelle son oncle l'avait élevé, et il eût voulu voir tous les princes de l'Église à la hauteur des obligations imposées par ce titre à leur vertu. Loin de s'opposer au décret de la réforme des cardinaux, projetée par le concile, il regretta que les circonstances l'eussent fait écarter ;mais il n'omit rien pour y suppléer par des ordonnances pontificales. Sachant combien le respect extérieur, dont on entoure une dignité, aide à remplir tous les devoirs qui en découlent, il obtient de Pie IV un règlement qui obligeait les cardinaux à porter toujours les vêtements propres à leur dignité, à se rendre au consistoire et au palais apostolique, à cheva1 et suivis d'un cortège, en rapport avec leur position dans 1'église et dans l'État. Mais s'il voulait la reforme pour tous, il commençait par la pratiquer lui-même: avant de la prescrire, il en donnait l'exemple. Les honneurs, la richesse et le crédit n'étaient pour lui qu'un motif et un moyen de plus pour faire le bien et travailler à la gloire de la sainte Église. Pour se conformer aux ordonnances du concile sur le personnel de la cour ou famille cardinalice, il congédia les laïques qui faisaient partie de la sienne, après leur avoir donné une compensation pécuniaire. Il réduisit le nombre de ses familiers à cent personnes. Eu égard aux usages du temps et à sa haute position, c'était une importante et réelle réforme. Il leur prescrivit en outre une grande simplicité dans leurs vêtements ; il leur interdit la soie et tous les autres ornements de luxe. Le premier il se soumit à cette prescription. Les cardinaux, le jour où ils sont revêtus des insignes de leur dignité, reçoivent du souverain pontife une église dont ils sont regardés comme les protecteurs et les chefs; bien plus, elle est comme leur propriété, son titre devient celui même de leur dignité et, en retour, ils assument l'obligation tacite de l'entretenir, de l'orner avec une pieuse sollicitude et une générosité intelligente. Le cardinal Borromée ne faillit à aucun de ces devoirs. En le créant cardinal, Pie IV lui donna la diaconie des Saints Guy et Modeste située sur l'Esquilin, à quelques pas de la basilique de Sainte-Marie-Majeure. Il la garda six mois seulement, jusqu'au mois d'août 1560; il fut alors transféré à Saint-Martin des Monts. Cette magnifique église, dédiée au grand évêque de Tours, rappelle les premiers temps du christianisme. C'est là, dans le sanctuaire souterrain que saint Silvestre réunit le concile qui condamnait l'arianisme et dans lequel on vit, pour la première fois, siéger les Césars romains en la personne de Constantin, de sainte Hélène et du préfet de Rome, Calpurnius. Le cardinal Borromée fit restaurer cette église: le beau plafond peint et sculpté à ses frais porte encore l'humilitas couronnée et le mors qui faisaient partie de son blason, ainsi que les armes de son oncle. Le 5 juin 1564 il écrit son beau-frère, le prince César Gonzaga, qu'il vient de passer dans l'ordre des cardinaux-prêtres. Saint-Martin était un titre cardinalice, néanmoins il n'était pas rare à cette époque de voir ces titres devenir de simples diaconies, à la volonté du pape. Ce ne fut que sous Sixte-Quint, croyons-nous, que les titres et les diaconies furent déterminés et réglés d'une manière invariable. L'église de Saint-Martin, alors simple diaconie par la volonté du pape, fut, par la même volonté, érigée de nouveau en titre cardinalice en faveur du cardinal Borromée Jusqu'à cette époque, en effet, le cardinal Borromée signa toujours cardinal-diacre: nous en avons pour preuve le cachet avec lequel il fermait ses lettres. Il portait en exergue, autour de son blason, les paroles suivantes : Carolus S. R.E, dia. car. Borroméus. A partir de 1563, le mot presb. remplace diaconus . Il conserva pendant un an encore l'église de saint-Martin qu'il échangea contre le titre de sainte- Praxède. Cette gracieuse église rappelle la mémoire et les actions d'éclat de l'illustre fille du sénateur Pudens qui donna l'hospitalité à saint Pierre. Charles aimait beaucoup cette église. Il fit bâtir, à coté de sanctuaire, un modeste palais où il habitait toutes les fois qu'il venait à Rome. Les travaux qu'il entreprit pour orner et embellir son église cardinalice furent considérables ; il fit la façade, orna l'atrium de riches colonnes, reconstruisit l'abside, fit placer le magnifique escalier de marbre rouge antique, qui conduit à l'autel et dont la richesse avait séduit les architectes de Napoléon I, qui songèrent u instant à le faire transporter à Paris pour en façonner les degrés du trône impérial ; le plafond lui doit des peintures, des sculptures, des statues et beaucoup d'autres embellissements. Les trois églises cardinalices de saint Charles sont toutes les trois placées sur l'Esquilin ; elles semblent faire une demi-couronne à l'insigne et vénérable basilique de Sainte-Marie-Majeure dont le saint fut nomme archiprêtre. Nous n'avons point ici à faire connaître ce temple auguste, l'un des premiers dédiés à la Vierge Marie et élevé au sommet de l'Esquilin, au IVe siècle, sur les indications mêmes de la Mère de Dieu. Saint Charles avait un tel respect et un si grand amour pour la Reine de ce lieu, que souvent, lorsqu'il venait la visiter, il gravissait à genoux la pente rapide de l'Esquilin. Ni l'obscurité de la nuit, ni les rigueurs de l'hiver n'étaient capables de lui faire supprimer ce témoignage de son amour. Le cardinal Visconti l'accompagna une fois dans cet exercice de dévotion et cela suffit pour lui faire contracter une très grave maladie. Le saint laissa également à Sainte-Marie-Majeure des preuves de sa munificence, il fit faire le chœur et réparer les portes principales Qui n'admire la majestueuse église de Sainte-Marie des Anges ? C'était l'antique salle des bains de Dioclétien appelée Caldarium .Le génie de Michel-Ange l'a transformée et en a fait une des merveilles de la Rome chrétienne. C'est à saint Charles qu'on doit cette magnificence. L'ancien emplacement des thermes de Dioclétien avait été acheté par le cardinal Jean de Bellay qui l'avait transformé en une délicieuse villa. A sa mort, saint Charles l'acheta au prix de huit mille écus d'or, et il proposa à son oncle de donner ces vastes jardins aux Chartreux. Pie IV accueillit cette pensée, fit restituer à son neveu par la chambre apostolique la somme qu'il avait dépensée et il chargea Michel-Ange de faire une église de l'immense salle des bains, que le temps n'avait point endommagée. L'église achevée, elle fut, à la prière de saint Charles, érigée en titre cardinalice et Pie IV la donna au cardinal Jean-Antoine Serbellone, son cousin. Aujourd'hui les cendres de ce pape reposent dans le chœur des religieux. Un monument très modeste rappelle son souvenir; en face on peut voir celui érigé au cardinal Serbellone. Les Chartreux reconnaissants ont voulu conserver le souvenir de leur bienfaiteur, ils ont placé le buste en marbre du saint cardinal Borromée, dans le chœur, au dessus de la porte gauche, en face de celui de son onde, Pie IV. Le concile de Trente ayant rappelé aux évêques l'obligation qu'ils ont de nourrir leurs peuples de la parole de Dieu, saint Charles se livra aussitôt à l'exercice de la prédication. II choisit d'abord pour auditoire quelques monastères de religieuses, se sentant plus son aise sur ce modeste théâtre ;il arriva ainsi à vaincre peu à peu sa timidité naturelle et à surmonter des difficultés de prononciation, qui auraient découragé une nature dont l'énergie n'eut pas été d'une invincible ténacité. Il fut bientôt en état de paraître du haut de la chaire des grandes églises, devant une assistance plus nombreuse et plus distinguée. Un jour il fit un sermon sur les dix vierges dans l'église de Sainte-Praxède, en présence d'un grand nombre de cardinaux, de prélats et d'une multitude considérable. Le peuple était ravi de ce spectacle ; il n'était point accoutumé à entendre les princes de l'église lui annoncer la parole divine. Nous parlerons plus tard de da méthode de prédication et des nombreux manuscrits de ses sermons conservés à la Bibliothèque ambrosienne de Milan. Parmi ceux-ci, il en est un qu'il prêcha à sa famille cardinalice, le jeudi saint 1565 et un autre, d'un style très élégant, qu'il prononça à Sainte Marie Majeure, au mois de juillet, en présence d'une foule immense, à l'occasion des prières publiques ordonnées par le pape contre les Turcs qui assiégeaient Malte. Ce zèle suscita au jeune cardinal des envieux, qui n'ayant pas le courage d'imiter ses exemples, trouvèrent plus facile de calomnier ses intentions. On l'accusa d'exagération, on le taxa d'étroitesse d'esprit, quelques uns allèrent même jusqu'à attribuer à un vain désir de paraître sa sollicitude pour les intérêts des âmes et la gloire de Dieu. Mais la calomnie n'atteint jamais les œuvres des saints, elle est comme le creuset dans lequel se purifient leurs intentions, elle fait ressortir avec plus d'éclat leurs vertus, les fortifie par la patience et Dieu, à un moment donné, récompense toujours cette épreuve en augmentant l'influence et la grandeur de ceux qui en sont les victimes. Saint Charles était si humble, et déjà si grand aux yeux de Dieu et des hommes, que sa vertu non seulement compta bientôt de nombreux imitateurs. mais força encore l'admiration de ses détracteurs. Sous son action, et grâce aux réformes qu'il avait établies, Rome avait changé d'aspect. Ce changement était si réel et si sensible que nous le trouvons également attesté dans les lettres d'Annibal Caro. Le 20 février 1564 il écrivait à Mgr Sala à Bologne: " Si l'ambition vous faisait, par hasard, désirer venir à Rome, je vous rappelle qu'aujourd'hui on y vient pour prier et non plus pour y faire fortune. " Indifférent aux jugements des hommes, le cardinal s'occupait sans cesse des graves affaires de l'Eglise dont la conduite lui avait été confiée. Au dessus de chambre à coucher, il avait fait dresser une petite chapelle qu'il avait ornée d'images représentant les principaux faits de la vie du Sauveur; une douce montée y conduisait et, deux fois par jour, il allait s'y reposer de ses travaux dans les saints exercices de la prière et de la pénitence. Il aimait de préférence à s'agenouiller ' devant la statue de Jésus, priant au jardin des Oliviers. " Là, dit un témoin, je l'ai souvent admiré, alors qu'il était plongé dans la contemplation des choses divines, ou qu'il se flagellait sans pitié. J'ai moi-même trouvé à terre et touché de mes mains les instruments de sa pénitence. " Il était tellement épris des charmes de l'oraison qu'il songeait quitter le monde, à renoncer à toutes ses dignités pour se retirer dans un couvent des ermites Camaldules. Les grandes affaires de l'Eglise ne l'absorbaient pas tellement, qu'il ne trouvât encore le temps de s'occuper des pauvres, des malades, des orphelins et de l'éducation de la jeunesse. L hospice allemand de l'Anima a conservé le souvenir de ses fréquentes visites. Le collège anglais. situé dans la rue Monserrato, fut aussi l'objet de sa bienveillance particulière; il invitait les élèves à le visiter, il les recevait à sa table, il lui semblait qu'il n'aurait jamais assez de tendresses pour ces jeunes hommes, dont la patrie était devenue la proie de l'hérésie. Il trouvait encore le temps de s'occuper de dialectique et d'écrire, de sa propre main, des cahiers de théologie, sous la direction de l'illustre et savant maître Jérôme Vielmo de l'ordre de Saint-Dominique. Ses travaux furent si multipliés, ses occupations si absorbantes, que la nature succomba sous le poids, le saint fit une grave maladie ; malgré son ardent désir de voir se briser les liens qui le retenaient encore en ce monde, Dieu lui rendit la santé, ne voulant pas priver l'Église des services qu'il devait lui rendre. Les pauvres étaient l'objet de sa plus constante sollicitude; il les soulageait, il partageait avec eux ses revenus et il le faisait avec tant de générosité, qu'en un seul jour, il distribua dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure à cent jeunes filles une dot de 50 écus chacune, avec une robe de noces. Le roi d'Espagne Philippe, qui avait doté le comte Frédéric Borromée, au moment de son mariage, du principat d'Oria, dans le royaume de Naples, voulut offrir au jeune cardinal des preuves de sa munificence et lui fournir les moyens de multiplier ses aumônes : il lui donna une pension annuelle de neuf mille écus d'or sur les revenus de l'archevêché de Tolède. Un témoin du procès de sa canonisation parle de l'impression que la vertus du jeune cardinal avaient produite sur le peuple romain ;ils aimaient, dit-il, le voir, à l'admirer, ils s'empressaient de le suivre, de l'accompagner, quand il allait visiter les sanctuaires de la Ville éternelle, et son départ fut pour eux un véritable chagrin. Les pauvres surtout le regrettèrent ; mais en quittant Rome, le saint cardinal ne les abandonna il chargea son agent, Mgr Carniglia de continuer à distribuer des aumônes en son nom. Il conserva pendant de longues années l'habitude de donner à quelques familles religieuses de Rome une pension mensuelle. Dans la suite, les charges de son Église de Milan devenant de plus en plus lourdes, ses conseillers l'engagèrent à supprimer toutes ces aumônes à réserver pour ses seuls diocésains toutes ses ressources, encore insuffisantes en présence des innombrables misères du peuple. L'archevêque, avant de prendre aucune, résolution à cet égard, écrivit à Mgr Speciano, son agent, de consulter saint Philippe Néri et Mgr Ormanetto et il attendit sa réponse pour se conformer à leur décision. Nous aurons occasion de retrouver notre saint à Rome; mais nous pouvons dès maintenant dire que la Ville éternelle si souvent témoin de ses vertus les plus héroïques et de ses dévouements les plus sublimes, lui a donné une place privilégiée dans ses souvenirs. Elle lui a consacré trois belles églises et dans presque toutes les autres, on est sûr de rencontrer ou un autel dédié au saint archevêque de Milan, ou au moins son image exposée aux regards et à la vénération des fidèles. Et c'est justice : ce saint a laissé partout, dans les sanctuaires, dans les hôpitaux, dans les collèges, dans les catacombes, le souvenir de sa générosité, de son zèle et de son angélique piété. L'État pontifical tout entier eut à se féliciter du passage du cardinal Borromée aux affaires, comme chef de l'administration. Il justifia pleinement le magnifique éloge que lui adressait l'évêque de Crémone, en 1564 :J "'attends de vous, lui disait-il, dans ces temps troublés et confus tout ce qu'on peut espérer de la plus grande piété e la prudence la plus complète. Dieu n'a donné à vos mérites une si grande puissance que pour vous faciliter les moyens d'appliquer tout entier votre noble esprit orné des lumières de la sagesse, au soin de la République chrétienne. " A cette époque, une grande disette désola l'état pontifical et Charles déploya une activité si admirable, si prévoyante qu'aucun des sujets du pape n'eut à souffrir de la faim. Le peuple lui en garda une profonde reconnaissance. Plusieurs années après à la mort du saint, Giussiano, son historien, dans un voyage à travers quelques régions isolées du royaume pontifical, remarqua le blason du cardinal Borromée sculpté sur les murs d'un prétoire. " Que signifient, demanda-t-il à un vieillard, ces armes d'une famille milanaise, dans ce pays étranger ? " Il lui fut répondu " Ce monument fut élevé en l'honneur du cardinal Borromée, au temps où, sous le pontificat de son oncle, il gouvernait l'Etat pontifical. Plût à Dieu, ajouta-t-il en soupirant, qu'il fût encore chargé de cette fonction ! Il ne laisserait pas une quantité prodigieuse de froment prendre le chemin de l'étranger, comme le permettent aujourd'hui ceux auxquels il ne coûte pas de s'enrichir aux dépens d'autrui, de spéculer et de s'engraisser de la misère du peuple. " |
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