Vie de Saint Charles Borromée
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CHAPITRE NEUVIEME

L'ARCHEVEQUE DE MILAN

L'Église et la ville de Milan. - Conséquences de la longue absence des évêques. - Saint Charles charge l'un de ses évêques suffragant de visiter son diocèse - Il y envoie les pères de la Compagnie de Jésus -Consécration épiscopale da cardinal Borromée. - Ses regrets de ne pouvoir résider dans son diocèse - Mgr Ormanetto - Le premier synode ' diocésain. - Première fondation du séminaire de Milan. - Le vénérable Barthélemy des Martyrs et Pie IV. Saint Charles consulte l'archevêque de Brague pour connaître la volonté de Dieu, - Entrevue des deux serviteurs de Dieu - De Rome saint Charles s'occupe de son diocèse. Sa sollicitude pour son séminaire - les bienfaits de l'éducation chrétienne pour la jeunesse. - Les séminaires mixtes - Les réformes dans le clergé. - La musique d'église - Réforme des monastères- Les soeurs du pape. - Les conseils d'un neveu. - Obstination des religieuses - Découragement de Mg Ormanetto - Admirables exhortations du saint pour le faire rester à Milan. - Pie IV permet à son neveu de se rendre à Milan. - Celui-ci prépare son premier concile provincial. - Ses ordres à son vicaire. - Règlement pour sa maison et sa personne.

La ville de Milan, métropole de l'Insubrie, fut d'après le témoignage des historiens les plus autorisés, fondée par les Gaulois, environ 587 ans avant JESUS-CHRIST. Elle fut éclairée des lumières de la foi dès l'origine du christianisme; d'après une tradition respectable, elle aurait eu pour premier père et pour apôtre saint Barnabé. Son importance, un peu diminuée par les vines de Mantoue et de Modène, s'accrut dés le second siècle de l'Église et ce fut dans ses murs que Constantin rendit son célèbre édit de l'an 313 en faveur des chrétiens. Elle répondit fidèlement à l'appel de la grâce et Dieu l'en récompensa par le choix des pontifes qu'il mit à sa tête. Grégoire XIII, du vivant de saint Charles, félicitait le peuple de Milan de compter trente-six de ses évêques inscrits au catalogue des saints.

Nous n'avons point à faire le récit des vicissitudes et des changements politiques survenus dans cette province de l'Italie, avec le cours des siècles. A la naissance de Charles Borromée, Milan avait perdu son autonomie, par la mort de son dernier duc, François II Sforza, arrivée en 1435; elle était devenue une province espagnole; Charles V l'avait unie à son immense empire; des gouverneurs la régissaient et l'administraient en son nom.

Depuis cette époque, la ville de Milan n'a subi aucun changement radical dans l'ensemble de sa physionomie. Assise au milieu d'une vaste plaine, elle conserve encore ses principaux monuments, son Dôme incomparable, ses vieilles et vénérables églises, ses palais d'une élégante et noble simplicité, de l'époque des Sforza; à coté, les majestueux édifices qui redisent le zèle et la sollicitude du saint archevêque Borromée, pour la sanctification du clergé et le salut des peuples confiés à sa vigilance pastorale. Le temps, sans doute, le progrès, l'industrie ont transformé et embelli cette vaste cité, mais nous pourrons encore y retrouver la trace des pas de notre héros, il n'est pas jusqu'au théâtre de son sublime dévouement, le lazaret, malgré la menace de destruction qui pèse sur lui, qui ne puisse encore nous redire son nom, nous rappeler ses vertus.

L'époque des Sforza fut une époque de luxe et de magnificence. Mais l'éclat de cette brillante cour faisait encore mieux ressortir, par un douloureux contraste, la misère du peuple. Les guerres qui suivirent l'occupation espagnole, loin de la diminuer, ne firent que l'accroître et la généraliser. La corruption atteignit le plus haut degré. Pourrait-on s'en étonner? Depuis quatre-vingts ans l'église de Milan n'avait point vu ses pasteurs et, clergé et religieux, abandonnés en quelque sorte à eux-mêmes, n'avaient pas tardé à perdre toute idée de discipline; le sel de la terre s'était entièrement affadi, l'Église gémissait sur les fautes de ses prêtres et de ses fidèles. Cette grande métropole qui ne comptait pas moins de dix-sept évêchés, ses suffragants, était tombée si bas que nous ne pourrions nous en faire une idée exacte, si des témoins n'avaient raconté au procès de canonisation de saint Charles, ce qu'ils avaient vu dans les églises et dans les monastères au temps de leur jeunesse. En faisant ressortir les œuvres de charité et de zèle du saint archevêque, nous n'aurons que trop souvent l'occasion de retracer les lignes de ce lugubre tableau pour insister davantage en ce moment sur ce triste sujet.

Pie 1V avait nommé son neveu archevêque de Milan; mais la Lombardie étant soumise au roi d'Espagne, Charles ne pouvait prendre l'administration de son vaste diocèse sans l'autorisation de ce monarque. Le pape venait d'envoyer à Madrid Fabrice di Sangro, pour négocier la reprise des relations officielles interrompues, depuis quelque temps, entre les deux cours. Le nouvel archevêque le chargea d'obtenir du roi catholique l'expédition du placet royal.

Cette formalité ne pouvait manquer au jeune archevêque ; il se préoccupait bien davantage des intérêts spirituels des âmes qui lui étaient confiées. Au mois de mai 1560, son vicaire, Antoine Roberti prit possession de l'archevêché, à la grande satisfaction de tout le peuple milanais, écrivait le comte Guido Borromée.

Milan n'avait pas eu d'évêque depuis si longtemps, que les habitants n'avaient pas même gardé souvenir d'avoir jamais vu conférer le sacrement de confirmation. Saint Charles avait député Sébastien Donato, évêque de Bobbio, pour distribuer à son peuple toutes les grâces inhérentes au caractère épiscopal ; mais ce prélat venait à peine d'entrer dans le diocèse que la mort le frappait. Loin de se décourager, le saint choisit Mgr Jérôme Ferragata, l'un de ses suffragants et l'une des gloires de l'ordre des Augustins, pour lui confier la mission de visiter son diocèse, d'y réprimer tous les abus, de le tenir lui-même au courant des besoins du clergé et des fidèles. Cet évêque fit son entrée dans la ville de Milan, le 23 avril 1562. Saint Charles écrivit au président du sénat de Milan, et le pria de prêter son appui à toutes les mesures que Mgr Ferragata se proposait d'adopter. "

Mgr Ferragata auquel j'ai confié la visite de mon Église, et mon agent, parleront à Votre Seigneurie de quelques affaires concernant le service de Dieu et celui de cette même Église. Je vous prie de les écouter volontiers, de vouloir bien leur donner la protection et l'appui qui leur seront nécessaires : Je l'attends avec confiance de la bonté, de la piété de Votre Seigneurie. Je vous en serai très reconnaissant; je désire qu'on veille avec diligence au culte divin et que les affaires de mon Église soient traitées comme il convient. Dans ce but, je me mets de bon cœur à la disposition de Votre Seigneurie illustrissime. Que Notre Seigneur Dieu la satisfasse! "

Le zèle du pieux évêque put consoler saint Charles ; mais son propre zèle le portait à faire plus pour les âmes de ses diocésains. La Compagnie de Jésus avait déjà accompli de grandes œuvres, à Rome et partout où ses membres avaient pu jouir de la liberté nécessaire aux apôtres de 1'évangile. Le saint cardinal aimait beaucoup la Compagnie et il voulut lui en donner une preuve évidente. Le 24 juin 1563, il envoyait à Milan les pères Palmio et Carvagial avec la mission de préparer, par leurs prédications, le peuple et le clergé de son diocèse à la réforme prescrite par le concile de Trente.

Malgré cela, le saint n'en désirait pas moins venir lui-même au milieu de son peuple :son cœur et son devoir l'y portaient sans cesse; mais la volonté du pape le retenait à Rome où son action, s'exerçant sur un plus grand théâtre, contribuait puissamment au bien de 1' église universelle, par la direction qu'il donnait de loin à la conclusion du concile de Trente. " Quant à ma venue à Milan, écrivait-il au comte César Borromée, si ce voyage dépendait de moi, vous pourriez être assuré de me voir bientôt, tant je suis désireux de l'entreprendre; cela n'étant point en mon pouvoir, je ne puis vous dire quand il aura lieu. "

Toutefois, saint Charles n'avait point encore reçu l'onction épiscopale, l'espérance de recevoir l'autorisation de visiter son Église, lui fit désirer sa consécration. Elle eut lieu dans la chapelle Sixtine, le 7 décembre 1563, jour auquel l'ég1ise célèbre la fête de l'ordination de saint Ambroise, évêque de Milan. Le cardinal Jean-Antoine Serbellone lui imposa les mains, il eut pour assistants les archevêques Tholomée Sepontino et Félix Tyranno. Le 23 mars de l'année suivante, le cardinal Alexandre Farnèse lui remettait le pallium, avec les cérémonies prescrites.

Ne pouvant se rendre au milieu de son peuple le saint cherchait depuis longtemps un auxiliaire sur lequel il pût se reposer entièrement de sa sollicitude Pastorale. Un prêtre de Vérone lui parut réunir toutes les qualités qu'il avait désirées pour l'homme de sa confiance ; il pria l'évêque de ce diocèse de vouloir bien le lui céder et il le fit venir à Rome, afin de s'entretenir avec lui des chers intérêts qu'il allait remettre entre ses mains. Après l'entrevue, saint Charles en fait un grand éloge à son agent de Milan, Tullius Albanese : " Dans quelques jours, Mgr Nicolas Ormanetto partira d'ici. C'est l'un des plus grands hommes, de ce temps que je puisse avoir pour le gouvernement de mon Église de Milan, où il se rendra pour suppléer à mon absence du moment. Il a été l'élève du cardinal Polo d'Angleterre, d'heureuse mémoire, et ensuite principal serviteur de l'évêque Matthieu de Vérone, le vieux, cet homme si rare et si vaillant. De plus, il a donné beaucoup de preuves de sa valeur personnelle ;il est tel en somme qu'au jugement de ceux qui le connaissent, je dois me regarder comme très dédommagé d'avoir différé jusqu'à ce moment à pourvoir l'administration de mon diocèse d'une personne à mon goût, par le bien que j'espère retirer de son bon gouvernement. Il est très versé dans la science des sacrés canons et de la théologie. J'ai voulu vous faire connaître ces choses pour la plus grande satisfaction de la cité. "

Ormanetto arriva à Milan, le 1er juillet; son premier acte fut de convoquer, pour le mois suivant, le clergé du diocèse en synode pour la proclamation des décrets du concile de Trente. Douze cents prêtres y assistèrent. Après la publication des décrets, Ormanetto exigea une profession de foi. Il annonça ensuite que le cumul des paroisses ou des bénéfices n'étant point permis, tous ceux qui en possédaient plusieurs devraient se démettre et n'en conserver qu'un seul. Il parla de l'obligation de la résidence, de la nécessité de créer un séminaire pour l'éducation des jeunes clercs, afin de pourvoir dans la suite les églises de pasteurs vertueux et instruits. Il y avait beaucoup à dire sur la réfome du clergé lui-même: ses habitudes mondaines, ses vêtements, ses mœurs, hélas étaient loin d'être en rapport avec la sainteté du caractère sacerdotal. Le père Palmio, par ses instructions, aida puissamment Ormanetto à faire pénétrer dans les esprits la nécessité d'une réforme exemplaire, et le clergé montra de telles dispositions, que le vicaire général put concevoir les plus grandes espérances. Avant tout, il interdit la confession aux prêtres ignorants; il décréta qu'aucun d'eux ne serait plus admis à l'administration des sacrements avant d'avoir subi un examen. L'ignorance à cette époque était une des plus grandes plaies du clergé, elle était incontestablement la cause de la plupart des désordres et des abus qui faisaient gémir l'Église.

Ormanetto ne se contenta pas de cette première entrevue avec ses prêtres, il entreprit la visite du diocèse, et il apporta partout un remède efficace aux nombreux maux qu'il rencontrait. Son zèle ne se laissa arrêter par aucune considération humaine, l'énergique fidélité qu'il apporta à l'accomplissement de ses devoirs lui suscita même des haines, qui ne le découragèrent pas. On le dénonça à Rome, on l'accusa auprès du roi d'Espagne, on alla jusqu'à le menacer, mais rien ne fut capable de l'ébranler dans la poursuite de ses desseins.

Saint Charles applaudissait à tous ces généreux et admirables efforts: dès le mois de septembre, il avait envoyé à Milan trente autres pères Jésuites qui devaient aider son vicaire dans sa noble, mais périlleuse mission: trois de ces pères devaient prendre la direction du séminaire projeté par le saint. Ce séminaire s'ouvrit le 11 novembre, jour de la fête de saint Martin, évêque de Tours, en présence du gouverneur de la ville, du sénat et des principaux personnages de Milan : Pie IV, à la prière du saint, avait accordé une indulgence plénière pour ce même jour à tous ceux qui visiteraient la cathédrale de Milan.

Il fut d'abord assez difficile de trouver un asile à tous ces religieux: après diverses oppositions suscitées par l'esprit du mal, qui pressentait les coups qu'ils devraient lui porter, ils établirent près de l'église de Saint Gui au Carobbio, à la porte Tessinoise. Ils prenaient possession de cet asile, le 13 décembre 1564. Le saint cardinal avait fourni de ses propres deniers les meubles, les livres et les ornements sacrés nécessaires à cette nouvelle création. Le comte César Borromée se montra par sa générosité digne de son illustre parent.

L'année suivante, le 5 mai 1565, Pie IV, par un motu proprio, supprimait la prévôté de saint-Jean appartenant à l'ordre des Humiliés et il concédait au séminaire la propriété de l'église, de l'habitation et des revenus.

Le bien allait se faire dans l'Eglise de Milan, néanmoins son pieux archevêque se préoccupait de la responsabilité qui pesait sur ses épaules et il songeait à se démettre d'une dignité dont il se trouvait indigne.

Vers ce temps, le vénérable archevêque de Brague, Barthélemy des Martyrs, arrivait à Rome, en compagnie du cardinal de Lorraine. Les saints se comprennent aisément : on dirait que la grâce divine est comme un aimant secret qui attire les âmes l'une vers l'autre.

L'archevêque de Brague était lui-même vivement préoccupé de la responsabilité épiscopale, et son voyage à Rome avait pour but principal de demander au pape la permission de se démettre de son archevêché. Nous l'entendrons bientôt conseiller tout le contraire à saint Charles. Les saints ne jugent point, en effet, les choses au point de vue de la terre, ils envisagent surtout et avant tout la gloire de Dieu et le bien des âmes. C'étaient ces sentiments qui avaient porté ce vénérable prélat à demander une réforme pour les cardinaux. Il avait su du reste, par sa grande vertu, se concilier l'affection et mériter la vénération de tous les pères du concile. Dès la première audience que le cardinal de Lorraine obtint de Pie IV, il se mit à faire l'éloge de l'archevêque de Brague: " C'est un évêque digne des premiers siècles de l'Église, lui dit-il. Les évêques de France étaient d'accord avec lui pour demander la réforme; son zèle même l'entraîna un peu au delà des limites: il osa tenter la réforme des cardinaux, tentative dont je me plaindrais ici, devant Sa Sainteté, si je ne craignais pas que le cardinal Borromée ne se levât pour le défendre ; car le cardinal est lui-même l'exemple d'une si parfaite réforme qu'il la voudrait voir en nous tous. "

Le pape et saint Charles, qui était présent, sourirent à ce compliment, mais le lendemain, l'archevêque de Brague s'étant rendu chez le pape, Pie IV lui dit qu'il approuvait pleinement l'attitude qu'il avait prise au concile. Prenant ensuite son neveu par la main, il le lui présenta en disant: " Voyez ce jeune cardinal, je le remets entre vos mains ; commencez par lui la réforme.

-Très Saint Père, si j'avais trouvé tous les cardinaux comme celui-ci, loin de proposer une réforme, j'aurais demandé qu'on les offrit aux évêques comme leurs modèles. "

Cet éloge fit rougir le neveu du pape, et l'archevêque pour ne pas blesser sa modestie, changea de discours.

En quittant le saint père, Barthélemy des martyrs suivit saint Charles qui l'emmena dans ses appartements. Là, le pieux archevêque laissa parler son cœur et remercia le cardinal des bons services qu'il lui avait rendus auprès du pape, il protesta de la rectitude de ses intentions, de son amour pour l'Eglise, de son attachement à la personne du saint père, sentiments qu'il n'avait pas cru pouvoir mieux manifester qu'en plaidant la cause de la réforme et de la discipline ecclésiastiques ; il terminait en enfin en disant qu'il était persuadé qu'il devait au saint cardinal l'accueil si bienveillant du pape.

Le cardinal, tout confus, répondit à l'archevêque qu'assurément il avait depuis longtemps une grande vénération pour sa personne ; mais que, malgré tout, l'estime du pape ne devait s'attribuer à d'autres causes qu'à son mérite personnel, à son zèle, à sa piété pour les intérêts de l'Eglise.

Le pape aimait à voir souvent le vénérable archevêque de Brague et à s'entretenir avec lui. Un jour, entre autres, il prit plaisir à lui montrer ses constructions du Vatican, le magnifique casino sans doute qui porte son nom et le petit palais du jardin delle pigna, et il voulut avoir son avis. Barthélemy, connaissant la bonté de Pie IV, lui demanda, en toute simplicité, s'il espérait que Dieu récompenserait ces constructions comme si elles étaient des bonnes œuvres. "

Alors! reprit Pie IV en souriant, vous êtes d'accord avec le cardinal Borromée: il sera content de trouver en vous un compagnon digne de lui et également indifférent aux grandeurs. Je suis bien certain que les somptueux palais qu'il élèvera à Milan ressembleront beaucoup à ceux que vous ferez construire à Brague! "

Saint Charles nourrissait une profonde vénération pour le vaillant archevêque; il voulut lui témoigner toute l'étendue de sa confiance. Un jour, il le pria de venir au palais apostolique et, quand ils furent tous les deux enfermés dans ses appartements, il lui ouvrit son cœur. " Ici, lui dit-il, nous sommes seuls; il n'y a de présent au milieu de présent au milieu de nous que Dieu qui nous voit et nous entend. Depuis longtemps je le supplie dans mes prières, et avec larmes, de m'éclairer sur le parti que je dois prendre. Dieu, je le sais, se sert souvent, pour faire connaître sa volonté, de ceux qui se sont donnés à lui tout entiers ; je suis convaincu qu'il vous a envoyé vers moi dans le but de me faire savoir ce qu'il attend de moi. "

L'archevêque voulut l'interrompre; mais le saint reprenant vivement : " Vous ne voulez pas vous opposer à la volonté de Dieu ? Je vous ai vu peine et aussitôt j'ai senti mon cœur et mon âme aller vers vous, avec confiance..., Je n'hésite pas un instant à croire que Dieu vous envoie pour mettre fin à mes doutes. Je connais parfaitement ma position. Je comprends toutes les conséquences et les obligations qu'emporte l'honneur d'être neveu du pape et d'être aimé de lui. Je connais d'ailleurs la Cour, les habitudes de Rome, les dangers qui m'entourent ... Que dois-je faire? moi, jeune, sans expérience, sans autre vertu que le désir d'en acquérir? On me dit que je fais le bien, en m'occupant auprès du pape des affaires de l'Église. Mais comment puis-je savoir si Dieu demande cela de moi, si un autre ne ferait pas mieux? Que m'importe de gagner tout, si je perds mon âme! Depuis quelque temps Dieu m'inspire un vif désir de la pénitence, il m'a fait la grâce de préférer à toutes les choses de ce monde sa crainte et le désir de mon salut. Je songe par conséquent à briser tous les liens qui me retiennent à la Cour et à me retirer, dans le cloître, pour y vivre seul avec Dieu et avec mon âme. "

A cette communication, si inattendue et si grave, le vieil archevêque garda le silence, ne sachant comment exprimer au cardinal son admiration pour de pareils sentiments " Laissez-moi, dit-il, quelque temps pour réfléchir avant de vous répondre : nous prierons Dieu ensemble et nous aurons sans doute plus de lumières. "

Charles fit observer au prélat que son séjour à Rome serait court, que lui-même, absorbé par les affaires, n'aurait peut-être plus la facilité de jouir d'une semblable intimité et il le pressait de lui donner une solution.

L'archevêque alors lui exposa qu'il inclinait à approuver ses désirs : lui-même avait quitté le monde et il comprenait que la position élevée du jeune cardinal était pleine de périls; " mais, continua-t-il, si ces considérations générales semblent plaider en faveur de votre projet, cependant les circonstances particulières du temps, l'état de l'Église, da votre personne elle-même, tout semble s'opposer à l'exécution d'un tel dessein. Si vous aimiez le monde, ses richesses, ses plaisirs, je vous dirais : fuyez; on ne doit jamais s'exposer au danger ; mais puisque au contraire, par la miséricorde de Dieu, vos sentiments et vos affections sont d'une nature bien différente, ce qui serait pour les autres une tentation devient pour vous l'occasion d'acquérir chaque jour de nouveaux mérites. Vous devez sans doute suivre la voie la plus sûre; mais il importe de savoir si celle que vous désirez est celle-là même voulue de Dieu. Les grâces que vous avez reçues jusqu'ici semblent indiquer le contraire. Tous les pères du concile de Trente ont la persuasion que cet important concile, interrompu depuis si longtemps, n'a été repris qu'à votre instigation et qu'il vous devra son heureuse conclusion. Tous vous regardent comme leur soutien auprès du pape. Je loue Dieu des grâces qu'il vous a données, je vous invite à l'en remercier avec moi et à vous humilier devant celui qui veut se servir de votre personne, pour une des plus grandes œuvres qui ait pu se faire dans le monde. En réfléchissant à toutes ces choses, à vos qualités au péril auquel votre départ exposerait l'Église dans de tels besoins, je crois voir le doigt de Dieu d'une manière évidente dans la manière d'agir du pape à votre égard. Dieu vous ayant appelé à régir un archevêché si important, je ne puis m'empêcher de vous adresser les paroles mêmes du Sauveur : Mon ami, montez plus haut, au moment même où vous voulez vous dérober. J'ai confiance que Dieu vous donnera son esprit et ses grâces, afin que le reste du chemin que vous avez à parcourir réponde au début. "

Charles fit encore quelques objections; l'archevêque n'eut pas de peine à les anéantir. " Je n'aurais voulu rien faire, dit enfin le cardinal, avant de connaître la volonté de Dieu ; je suis bien résolu à quitter la Cour et à me rendre dans mon archevêché ; avant tout, j'appartiens à mon troupeau et c'est au milieu de lui que je dois vivre.

- Sous ce rapport, votre intention est en tout point conforme aux décisions du concile; mais cependant vous ne devez pas vous hâter. Il faut songer à l'âge avancé du pape et, si vous laissiez la direction des affaires, vous pourriez avoir un successeur qui abuserait de sa confiance et de sa bonté, et exercerait sur lui une mauvaise influence. Mon avis est d'attendre, tout en préparant, à l'avance et prudemment, l'exécution de ce projet dès que Dieu vous en ouvrira la voie. "

Saint Charles remercia le saint archevêque, l'embrassa, et il lui dit : " Vous croyiez être venu à Rome pour vos propres affaires, pour celles du concile, et Dieu vous y conduisait pour moi. Par votre intermédiaire, il vient de délivrer mon mur du grand poids qui l'oppressait, en m'indiquant la voie qu'il veut que je suive. "

Avant de quitter Rome, l'archevêque de Brague supplia le pape les larmes aux yeux, de vouloir bien accepter la démission de son archevêché. Pie IV lui répondit: " Je vous défends, à l'avenir, de songer à autre chose qu'à l'exercice de votre ministère épiscopal, et ainsi je crois rendre le meilleur service à Dieu, à l'église et à vous-même. " Puis le pontife, se levant, fit comprendre à l'archevêque que de nouvelles instances seraient inutiles et qu'il n'avait qu'à se retirer.

Pie IV raconta le fait à son neveu. " II m'a supplié, disait-il, d'accepter sa démission, avec plus d'instances, qu'un ambitieux en mettrait à demander son exaltation. "

Le lendemain, saint Charles fit de doux reproches au vénérable archevêque, qui lui conseillait de conserver la dignité dont lui-même voulait se démettre : Vous n'aimez pas votre prochain comme vous-même. lui disait-il. -

Je me réjouis de vos reproches, lui répliquait le prélat, ils prouvent votre mépris du monde. Croyez cependant que votre salut m'est aussi cher que le mien, mais je sais la différence que Dieu a mise entre nous deux. Dieu a montré sa volonté sur votre personne d'une manière si étonnante, que je n'ai pas hésité à vous le dire. Je prie Dieu qu'il nous aide tous les deux ;je dois plus craindre pour moi que pour vous :je sais que là où le péril est égal, la vertu ne l'est pas. "

Charles demanda au pieux archevêque les conseils de son expérience, pour l'aider à bien régir sa propre Église et Barthélemy des Martyrs lui remit le petit opuscule qu'il avait composé sous le titre de stimulus Pastorum.

Le concile achevé, saint Charles renouvela auprès de son oncle ses instances pour se rendre à Milan ; ses prières furent inutiles: si le concile était fini, il fallait veiller à la publication et à l'exécution de ses décrets. Pie IV pensait que nul n'était plus apte que son neveu à conduire cette affaire à bonne fin.

En lisant les lettres du saint, nous pouvons comprendre l'ardeur du zèle qui le dévore pour le salut des âmes confiées à sa sollicitude. Presque chaque jour, il écrit à son vicaire, il lui donne ses instructions, traite toutes les questions de réforme, même celles qui pourraient sembler les plus minutieuses et les moins importantes. Le personnel de son diocèse n'est point oublié ; il a pour tous, et pour quelques-uns en particulier, de bonnes paroles, des avis salutaires. " Je vous prie d'exhorter Franceschino, écrit-il le 6 janvier 1565, à ne pas avoir en vue dans ses prédications la gloire du monde, mais seulement Dieu, cherchant à procurer l'édification, la conquête des âmes, et non point à faire ostentation de science, à ne pas chercher les controverses périlleuses qui divisent, brisent le lien de la charité, et donnent au peuple occasion de murmurer.... Rendez grâce en mon nom à tous ceux qui se fatiguent volontiers et entièrement pour la gloire de Dieu dans mon diocèse. "

" Je m'intéresse, dit-il encore, à la bonne marche de mon séminaire, je vous prie de m'instruire avec détail de tout ce qui se passe, de jour en jour, particulièrement des études, de la division des classes, des leçons qu'on y donne. Envoyez-moi la liste des enfants, les noms des pensionnaires, ceux des externes ; ne vous imaginez pas que ce soit là une minutie, j'attache un grand prix à tout savoir en particulier. Ainsi je tiens à vous dire qu'il serait bon de donner à ces enfants des vêtements rouges ou violets, ou d'une couleur minime claire; si déjà ils sont revêtus de soutanes noires, il me suffit de vous avoir dit ma pensée, vous la pourrez suivre une autre fois, si cela vous semble à propos. "

L'éducation de la jeunesse est l'objet spécial de sa sollicitude. " J'ai vu ce que vous m'écrivez : les Jésuites ont ouvert une école pour toute la ville; quelques raisons vous portent à ne pas approuver cette action. Véritablement, dès le principe, mon intention était qu'il en fût ainsi. J'ai voulu leur imposer le devoir et leur donner la facilité d'enseigner à tout le monde, afin que le peuple entier pût en retirer une plus grande utilité. Il est de mon devoir, et il convient à l'amour que je porte à mon peuple, de procurer non seulement aux enfants du séminaire, destinés à la milice ecclésiastique, une bonne et sainte éducation, mais encore, s'il se peut, de faire donner à tous les autres par ces pères la science du siècle, et surtout la science la plus importante, celle de l'âme et du chrétien, ce qu'ils ne reçoivent pas ordinairement des autres maîtres. Les bons fils sont la joie des pères :un grand nombre de familles, sans faire aucune dépense, auraient profité des avantages de cette instruction. Les enfants élevés dans la crainte de Dieu font ensuite les hommes vertueux et utiles, soit pour la vie du siècle, soit pour la religion. L'éducation de la jeunesse me semblait être le plus grand et le plus signalé des services que je puisse rendre à mon église :je suis toujours dans la même pensée. "

Néanmoins, les objections d'ormanetto et les excellentes raisons, qu'il avait apportées, décidèrent le saint à modifier un peu ses ordonnances. Il s'agissait des inconvénients que peuvent présenter les séminaires mixtes, c'est-à-dire les maisons d'éducation dans lesquelles on reçoit indifféremment les jeunes enfants qui se destinent au sanctuaire et ceux qui veulent embrasser des carrières civiles : le saint indiqua le moyen d'y remédier. Les uns et les autres, dit-il, pourront être réunis au moment de la classe, qui sera publique et commune. La leçon finie, les élèves du sanctuaire se retireront à part, sans avoir aucune communication avec les autres, dont ils seront distingués par un uniforme spécial. Les inconvénients, signalés par Ormanetto, qui peuvent résulter du contact trop intime de jeunes gens appelés à des carrières si diverses, lui semblaient écartés de cette manière. Le saint espérait même que les séminaristes édifieraient leurs condisciples laïcs, par leur modestie et leur régularité, au moment de la classe : il en résulterait ainsi pour tous une sainte et utile émulation.

Il y avait de nombreux abus dans le clergé de Milan; l'ignorance, l'appât du gain faisaient quelquefois commettre de grandes fautes : il n'était pas rare de trouver des prêtres qui célébraient plusieurs messes par jour. Saint Charles ordonne à son vicaire de réprimer fortement cet abus et de faire mettre en prison les coupables. Toutefois le saint veut qu'avant de les punir on se rende compte de l'intention qui les a dirigés. Ils ont pu agir ainsi sous les étreintes de la pauvreté, alors ils sont plus dignes de compassion, ou bien ils ont vieilli dans cette habitude criminelle, etc. : " Considérez bien les motifs qui les ont poussés à cette action et punissez-les, selon le degré de leur culpabilité, afin que cette punition soit un sujet de crainte pour les autres. "

La manière dont s'accomplissent les cérémonies dans le Dôme de Milan, et spécialement l'exécution du chant, le préoccupent. Il se réjouit avec Ormanetto d'avoir trouvé pour ses séminaristes un bon maitre des cérémonies et un maître de chant. " Je désire, pardessus tout, que la musique intelligible réussisse conformément à l'espérance que vous m'en donnez. Pour ce motif, je voudrais que vous insistiez, en mon nom, auprès de Ruffo : demandez-lui de composer une messe aussi claire que possible et de me l'envoyer ici. Vous lui remettrez la lettre ci-jointe. " Quelques jours après, il écrit de nouveau: " J'attendrai la messe de Ruffo et si Don Nicolas de la musique chromatique se trouvait à Milan vous pourriez le prier également de composer une messe. Par la comparaison des oeuvres de beaucoup de musiciens excellents, nous pourrons avoir une juste idée de cette musique intelligible. "

Les chantres de sa cathédrale abandonnent Milan, ils vont dans d'autres églises, l'archevêque s'en attriste, et il exprime le désir qu'on fasse tout au monde pour les retenir: s'il le faut, qu'on leur donne des traitements plus convenables.

La réforme qui lui donna les plus grands soucis, fut celle des monastères de religieuses. Le concile de Trente avait ordonné de placer à tous les parloirs des lames de tô1e, percées de petits trous permettant seulement à la voix de passer facilement à travers ces espèces de grilles. A Milan, peut-être plus qu'ailleurs, ces réformes et bien d'autres étaient devenues nécessaires. Au procès de canonisation de saint Charles, plusieurs témoins racontèrent que dans leur jeunesse, ils avaient assisté à des bals, donnés dans 1'intérieur de ces maisons vouées à la prière et au silence; ils étaient heureux, dans leur vieillesse, d'attribuer les merveilleux changements opérés dans ces asiles de la virginité aux réformes du saint archevêque.

Le cardinal était loin de se dissimuler toute la difficulté de la réforme. Il avait à redouter l'opposition des religieuses, et surtout celle des familles, qui seraient ainsi privées de voir librement leurs parentes et ces familles étaient en majeure partie influentes à Milan. Avant de se mettre à l'œuvre, il crut prudent de chercher l'appui du s sénat et du gouverneur. Dès le 1O février, il leur communiqua son intention de ramener les monastères à l'ancienne discipline et à la régularité monastiques, si tristement disparues dans son diocèse. Il ne doute point, dit-il, du plaisir qu'ils éprouveront en apprenant sa résolution, il les prie de vouloir bien prêter à Mgr Omanetto tout l'appui dont il aura besoin pour l'exécution du bref qu'il lui adresse relativement à la réforme.

Dans son ordonnance, il allait au devant des difficultés matérielles qui auraient été un obstacle à l'obéissance de quelques monastères. Il s'agissait d'abord de placer des grilles aux parloirs et il ordonna à son agent, Albonese, de payer les grilles aux monastères trop pauvres pour en supporter la dépense.

La résolution du saint, à peine connue, causa un grand émoi dans la ville ; des gentilshommes se hâtèrent d'écrire à l'archevêque pour demander des exceptions en faveur de quelques couvents. Mgr Omanetto, dans l'exécution de cette ordonnance; rencontra de grandes difficultés, mais saint Charles résista à toutes les instances et il écrivit de nouveau à Ormanetto de poursuivre " une œuvre si sainte et si bonne. "

Une des plus vives oppositions lui vint du côté où il était le moins en droit de l'attendre. Deux sœurs de Pie IV avaient embrassé la vie religieuse dans l'ordre de Saint-Dominique; elles étaient bonnes et vertueuses, mais la pensée de voir placer des grilles les effraya, elles s'y opposèrent, sous le prétexte que cette réforme serait un blâme public imposé à leur monastère ; elles avaient toujours donné le bon exemple et elles s'imaginaient, bien à tort, que leur réputation serait atteinte par une mesure générale, prescrite par le concile de Trente. Quoi qu'il en soit, elles résistèrent à l'ordre de leur neveu, elles écrivirent même au pape pour demander l'exemption de cette règle.

Ce fut une négociation longue et sérieuse, dans laquelle ressort toute l'énergie et la souplesse du jeune archevêque. Nous ne pouvons résister au désir de traduire la lettre qu'il écrivit à ses tantes : " Je me persuade que Vos Seigneuries révérendissimes ne peuvent avoir aucun doute sur l'entière déférence, sur l'affectueux et cordial amour que j'ai pour elles, sentiments qui conviennent à un neveu très aimant. Pour ce motif, je n'en puis douter, vous croirez facilement à l'affection singulière que j'ai pour votre vénérable monastère; vous savez combien j'ai de raisons et de sujets de m'y intéresser. Je puis dire avec vérité que je n'ai, en ce monde, aucunes personnes qui me soient plus chères que celles qui l'habitent. Rien ne saurait donc m'être plus à cœur, ni réclamer de ma part plus d'empressement, que son avantage et son honneur. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour procurer toujours l'un et l'autre. Vos Seigneuries révérendissimes doivent être très certaines qu'il ne peut m'entrer en l'esprit de désirer qu'un monastère si digne et si honoré puisse jamais, à ma persuasion, faire des choses capables de lui apporter moins de dignité, ni d'honneur. Si je désire qu'elles introduisent la belle et très sainte institution des lames aux parloirs, je le désire, parce que j'ai cru, et je crois encore, que cela doit vous être d'un grand mérite auprès de Dieu, et vous attirera de grands éloges de la part de tous les bons. Plaise à Dieu que ces lignes puissent exprimer tous mes sentiments à Vos Seigneuries Rmes, leur ouvrir en quelque sorte la plus intime partie de mon cœur! Vous verriez alors quelle douleur j'ai moi-même ressentie de votre douleur. En effet, il m'est impossible de ne pas prendre part à votre déplaisir, et de plus, je sens en moi naître un sentiment douloureux tout particulier, en vous voyant affligées d'une chose dont je voudrais pardessus tout vous voir joyeuses. Pour ce motif, je vous prie, avec toute l'affection de mon cœur, de vouloir considérer attentivement en elle-même, la chose qu'on se propose et les circonstances qui l'accompagnent. L'usage des lames est un des principaux moyens de la clôture, si recommandée et si instamment ordonnée par le saint concile de Trente ; c'est un des plus grands ornements de la modestie monacale, et un grand sujet d'édification pour les personnes du dehors. D'un autre coté, vous ne pouvez ignorer que cet ordre est venu de Notre Seigneur et qu'il est général ; il a été délibéré, avec maturité, par les premiers cardinaux de la Cour, chargés des choses du concile. Je ne voudrais pas que, dans leur réunion, les cardinaux puissent jamais dire que l'inobservance d'une aussi sainte mesure, établie avec tant de réflexion et de prudence, a commencé précisément dans le lieu d'où on devait le moins l'attendre, c'est-à-dire, dans ce monastère où sont trois sœurs de Sa Sainteté. Je voudrais encore beaucoup moins que Sa Sainteté le sût, car elle en ressentirait un grand déplaisir, j'en suis certain, et je serais très affligé d'ajouter cette peine à toutes les préoccupations que lui donne le gouvernement universel de la sainte Eg1ise. "

Je ne veux pas omettre de vous dire qu'à Rome, des monastères très honorés, et des principaux, qui ont toujours eu un très bon renom de sainteté et de vie religieuse, ont néanmoins accepté promptement cette obéissance. Ils n'ont pour cela encouru aucun blâme, ils en ont au contraire retiré louange et honneur. A Milan, vous le savez, le monastère de Sainte-Claire est compté parmi les bons et cependant on ne le tient pas en moindre estime, parce qu'il a observé cette louable institution, bien plus, chacun le sait, cet acte a accru sa renommée et sa gloire. Dieu m'a fait la grâce d'avoir le désir de veiller, autant que je le puis, au bon gouvernement de mon Eglise : je voudrais que Milan, qui déjà est une des principales villes d'Italie, au point de vue temporel, le devienne également, avec l'aide de Dieu, par sa bonté et sa religion. Je prie Vos Seigneuries, de votre côté, de favoriser mon zèle, d'être mes aides, mes coopératrices pour arriver à ce saint dessein. De même que vous avez toujours été un miroir de sainte et religieuse vie, vous deviendrez ainsi un très puissant instrument et comme la source de toute bonne discipline qu'on établira dans les autres monastères.

Les religieuses ne se laissèrent point persuader par cette lettre si sagement habile. Pie IV lui même intervint, il leur envoya des reliques de la vraie croix et des indulgences et dans la lettre qui accompagnait ces précieux présents, il leur disait qu'il avait donné des ordres généraux à tous les monastères pour la pose des grilles aux parloirs. " Il me sera donc agréable, ajoutait-il qu'à raison des liens du sang et de l'affection qui vous unissent à nous, vous vous montriez d'autant plus empressées à vous calmer et, par votre exemple, à engager les autres monastères à ne faire aucune difficulté à une mesure si convenable et si bien appropriée à la profession et à la perfection religieuse : je suis certain que vous agirez ainsi. "

Tullio Albonese fut chargé de remettre aux religieuses les présents du pape, avec une lettre de saint Charles, par laquelle il les engageait à traiter toutes leurs affaires avec son agent, absolument comme avec lui-même.

Ce jeune archevêque de vingt-six ans est déjà un administrateur plein de prudence et de sagesse. " J'espère, écrit-il à Ormanetto à la fin de juin, que toutes les religieuses se soumettront à notre ordonnance. Je l'espère aussi des révérendissimes dames, mes tantes; mais peut-être qu'il faudra encore un peu de temps pour adoucir cette obstination. En attendant, cherchez, par toutes les meilleures voies qui se présenteront, et spécialement par la prédication de la parole de Dieu, à les ramener à des dispositions plus parfaites. Je remets tout entre vos mains, je m'en rapporte à votre prudence et à votre excellent jugement.. .Que la révérendissime dame, ma sœur, soit aussi bien disposée que vous me l'écrivez, à accepter cette sainte ordonnance, cela ne me surprend pas; mais j'en ai éprouvé un vif plaisir, j'en rends à Dieu de très grandes actions de grâces et je le prie de vouloir bien communiquer le même bon esprit aux autres qui en ont besoin. "

Le même jour, il écrivait au confesseur des religieuses de Sainte-Marthe, Louis Moneta, pour l'engager à user d'une grande douceur et d'une grande patience pour obtenir de ces religieuses une parfaite obéissance et la pose des grilles.

Ces difficultés n'étaient pas les seules ; chaque jour Ormanetto sentait son zèle échouer contre la mauvaise volonté de ceux qu'il s'agissait de réformer, et bientôt il arriva à se faire une conviction raisonnée et irrévocable que son influence était insuffisante. En présence de maux si grands et si universels, pour réformer le troupeau, il fallait l'autorité et la présence du propre pasteur. Il écrivit en ce sens au saint archevêque, en lui manifestant sa résolution bien arrêtée de retourner dans son diocèse : sa mission à Milan lui paraissait terminée. Il avait fait tout ce qu'il avait pu, un plus long séjour serait inutile et il lui demandait la permission de partir. Cette décision affligea profondément le saint ; il en profita pour faire de nouvelles et plus vives instances auprès de son oncle, afin d'obtenir la permission de se rendre à Milan. Ses vœux allaient être accomplis et il supplia Ormanetta de rester encore. "

Je vous prie, lui écrit-il, de vouloir bien porter tout votre amour sur ce troupeau, il faut vous décider à le regarder toujours comme nous étant commun, à vous et à moi. Que ces enfants n'aient pas d'autre père que vous, et vous d'autres fils que ceux-ci! Ne contristez pas l'Esprit-Saint, qui, comme cela est à croire, reçoit une si grande consolation du salut de ces âmes obtenu de Dieu par vos œuvres. Je ne veux pas ici passer sous silence l'amour que j'ai pour vous, ni celui, je le sais, que vous avez pour moi ; il ne doit pas être un léger stimulant pour vous faire désirer ma satisfaction entière et ne pas vouloir me laisser seul sous un si pesant fardeau. Ma faiblesse ne le pourrait porter, mais soulevé par vous, partagé pour ainsi dire entre l'un et l'autre, nous le porterons, Dieu nous aidant, avec une plus grande facilité. Je vous en prie, donnez-moi cette consolation, je la désire vivement, c'est la plus grande que je puisse avoir en ce monde. "

Il ne veut pas qu'il se décourage et, après avoir fait l'éloge de son zèle et de son dévouement, il lui donne les conseils les plus pratiques pour la vie vraiment parfaite et sacerdotale : " Néanmoins vous ne voulez pas encore être satisfait de vous; vous regardez toujours en avant, vous voyez ce qui reste à faire et non ce qui est fait; vous vous regardez comme étant au-dessous de ce grand fardeau : j'y reconnais votre suprême prudence unie à une humilité suprême ...Allez donc en avant et virilement, plein de courage, de dévouement et d'une pieuse confiance en Dieu. Plus vous vous défierez de vous-même, plus Dieu se complaira à opérer par votre moyen le salut de tant d'âmes, à la garde desquelles, avec une singulière providence, il vous a manifestement appelé. Je ne voudrais plus voir en vous une seule étincelle de répugnance, mais que, vous reposant entièrement sur sa volonté, vous vous tourniez de tout votre cœur et de toute votre âme au soin perpétuel de ceux qui ne sont pas moins vos fils très aimés que les miens. "

On n'acquiert pas de couronne, vous le savez, là où il n'y a pas de combat, et plus grand est le mérite là où la difficulté et la fatigue sont plus grandes. Nous devons d'autant plus nous exciter à faire progresser les bonnes œuvres, et spécialement celle de l'éducation des jeunes gens qui, je l'espère, sera de grande utilité, et toute pour le service de Dieu. C'est pourquoi, confiant dans sa grâce, ne manquez pas, avec votre prudence et votre sollicitude, de mener toujours plus en avant cette sainte entreprise. "

Dieu exauça enfin les vœux de son fidèle serviteur. Pie IV, touché des instances de son neveu, lui accorda d'aller visiter son peuple de Milan, et de réunir les évêques suffragants de sa métropole, en un concile provincial, pour se conformer aux ordonnances du concile de Trente ; mais il ne consentit à aucun prix à se séparer d'un homme dont la présence à ses cotés était si nécessaire aux intérêts généraux de toute l'Église, l'absence devait être de courte durée. Le vieux pontife avait une telle confiance en son neveu, il connaissait si bien son dévouement à l'gg1ise et à sa personne, il était un témoin si compétent de son héroïque vertu, qu'il eut cru compromettre gravement l'administration de ses états et le gouvernement de l'Église, en consentant à un éloignement définitif ; il voulut même que ce voyage à Milan fut non seulement profitable à cette Église, mais encore à l'Italie entière et il nomma son neveu légat à latere pour toute l'Italie.

Saint Charles, tout entier à la pensée de son devoir et uniquement occupé du bien des âmes, eut à peine obtenu la permission de son oncle, qu'il réunit les plus habiles canonistes de Rome, afin de les consulter sur le mode de convocation et de réunion de son concile provincial. Aucune des questions qui avaient trait à cet acte important ne fut laissée dans l'ombre; il voulut tout régler, tout éclaircir, avant de se mettre en route, et non content de ces premières constatations, il décida que plusieurs des savants qu'il avait interrogés l'accompagneraient à Milan. Il se hâta de faire connaître à Mgr Ormanetto ses intentions et de lui communiquer ses ordres. II avait résolu quand même la tenue du concile provincial et il avait écrit à son vicaire que, dans le cas où il ne pourrait s'y rendre, le plus ancien des suffragants, selon les instructions même du concile de Trente, devrait suppléer à sa présence. " Cela sera préférable, écrivait-il, que de différer plus longuement, à cause de mon absence, une œuvre aussi sainte et aussi avantageuse au bien de cette province. Je vous ai fait savoir mon dessein d'écrire aux évêques ma décision :je leur donne la célébration du concile comme une chose certaine; je devais parler avec beaucoup de réserve de mon intervention personnelle; toutefois je l'ai fait de façon à ce qu'ils connussent mon ardent désir et qu'ils sussent que je ferais tout le possible pour m'y trouver. Néanmoins, si quelque raison juste et nécessaire me retenait ici, je préférerais être privé de la satisfaction si désirée d'y assister que de le retarder ...Mais le Seigneur a voulu que de ce côté il ne me restât plus aucun scrupule dans l'esprit, Sa Sainteté a décidé que j'irais à Milan. Non seulement elle approuve, mais elle me commande de me trouver à cette sainte entreprise, elle me presse d'expédier ici différentes affaires publiques, afin que je puisse plus promptement me mettre en route. " En conséquence, il envoie des lettres que son vicaire devra expédier à tous ses évêques pour leur annoncer sa présence.

Après avoir ainsi pourvu à la préparation canonique et officielle de cette grave réunion, il songea à prévenir le gouverneur et le sénat de Milan de son intention de prendre possession de son siége archiépiscopal et d'assembler un concile provincial. Il va au devant de l'objection du sénat qui pouvait manifester la crainte qu'un si nombreux assemblement dans la ville ne fut une cause de peste. "

Il faudra, écrit-il le 18 août, vous pourvoir de bons théologiens et moi-même j'en amènerai plusieurs de Rome. " Parmi les canonistes qui doivent l'accompagner il nomme Scipion Lancelotto et Castelli. Son départ de Rome aura lieu le 8 septembre; son intention est de donner l'hospitalité à tous les évêques et il prie son vicaire de s'entendre avec son agent, Tullio Albouese, pour tout préparer. " Ce matin, ajoute-t-il, en consistoire, Notre Seigneur m'a créé légat, à l'occasion de mon voyage. Je pourrai ainsi être agréable à ces peuples et leur accorder quelque grâce spéciale. Examinez bien si pour l'heureux succès du concile, il ne serait pas à propos que je portasse d'ici quelque pouvoir particulier. Rappelez-moi tout ce qui vous semblera utile. J'écris à la Cour d'Espagne et à Sa Majesté catholique pour leur rendre compte de ma résolution; je la prie d'écrire des lettres impératives afin qu'on me prête tout secours en faveur du concile. "

Avant d'arriver, il veut tout régler et il entre dans les détails les plus minutieux sur la manière dont son palais devra être tenu. Il amènera avec lui toute sa famille cardinalice ;elle ne comprend pas moins de cent personnes. " Du reste, ajoute-t-il, je veux à Milan, dans ma manière de procéder, fuir très positivement le luxe et la pompe. Je ferai aux prélats qui logeront avec moi un accueil plein d'amour et de sincère charité; mais il faudra éviter tout luxe mondain et se renfermer dans les limites de la modestie. LA table sera commune, suffisamment abondante pour les personnes qui devront s'y asseoir, mais frugale. Il n'u aura d'argenterie que les couverts et les vases, les plats seront en terre cuite. Pour moi vous préparerez deux ou trois chambres, pas davantage et très simplement, et vous en enlèverez tous les ornements de luxe ou inutiles : vous aurez soin, de donner aux prélats plus de confort qu'à moi. Je veux déjà commencer cette vie simple que je me propose d'adopter plus tard, quand je résiderai à Milan. Comme je suis obligé de retourner à Rome, je dois, en une certaine façon, me montrer plus large sur toutes ces choses, et cette considération m'empêche d'introduire à Milan dans ma vie un changement trop notable, que je ne pourrais continuer ensuite à ma guise, pour bien des raisons, et néanmoins je voudrais, dès maintenant, qu'on pût voir sinon l'image entière au moins l'esquisse de cette vie, que je désire embrasser pour toujours et que j'établirai en son temps. Écrivez-moi, je vous prie, franchement toute votre pensée et comment il vous semble que je doive me conduire. "

Ce jeune saint a déjà toute la prudence d'un vieillard :la modeste et franche ouverture de cœur avec laquelle il demande l'avis de ceux qui lui sont inférieurs, par la vertu et la dignité, mais qu'il a revêtus de sa confiance, n'est-elle pas de nature à le faire aimer et à donner une haute idée de l'empire que la grâce avait déjà pris sur son âme ?