|
.
|
MORT DE PIE IV ET ELECTION DE SAINT PIE V
Saint Charles était tout entier à son devoir de légat, lorsque les cardinaux Alciati et Alta Emps lui annoncèrent que la santé du pape inspirait de graves inquiétudes. Cette nouvelle le plongea dans de grandes irrésolutions. Fallait-il abandonner sa mission ? Pouvait-il manquer à l'affection et à la reconnaissance qui l'appelaient auprès du pape ? Il se livra alors dans son âme une terrible lutte, dont autour de lui on était loin de se douter :il ne laissa même pas soupçonner au comte Georges Trivulzi, son parent et son compagnon de route, la gravité des nouvelles qu'il avait reçues. Après trois jours d'angoisses inexprimables et sur de nouveaux avertissements, se trouvant à Firenzuola, il demanda au duc de Toscane la licence de laisser sa mission incomplète et de reprendre en toute hâte le chemin de Rome. A son arrivée, le cardinal consulte les médecins : tous déclarent qu'ils n'ont aucun espoir de rappeler à la vie le vieux pontife. Charles ne permet point à la douleur de dominer ses sentiments, il s'avance vers son oncle, dissimule sa tristesse et, d'une voix pleine de tendresse et de courage, il lui annonce que l'heure suprême est arrivée. « Je supplie Votre Sainteté, lui dit-il, de ne plus songer aux choses de ce monde, de ne plus se préoccuper des affaires de l 'Eglise ; mais de tourner uniquement sa pensée et ses regards vers l'éternité qui s'approche. C 'est la seule grâce que je vous prie d'ajouter à toutes celles dont vous m'avez comblé jusqu'ici. » A cette voix de l'affection, le pieux pontife se réveille, remercie son neveu et baise avec amour le crucifix qu'il lui présente. Dès ce moment, Charles ne quitta plus le chevet de son oncle: il l'exhorte tour à tour au regret de ses fautes et à l'espérance du pardon, il lui suggère les sentiments du plus vif amour et de la plus entière soumission ; il lui administre lui-même les derniers sacrements : il ne l'abandonne pas un instant, ni le jour ni la nuit, jusqu'à ce qu'il eût rendu, entre ses bras, le dernier soupir. C'était le dix décembre 1565 ; il y avait sept ans, moins seize jours, qu'Ange de Médicis était pape et soixante-six ans qu 'il était né. Pie IV occupe une place distinguée parmi les papes qui ont honoré la chaire de Saint-Pierre. Il eut la gloire de terminer le concile de Trente : cela seul suffirait pour illustrer son règne. Son zèle pour la défense de l'Église et l'extension du nom chrétien ne recula devant aucun obstacle ; il aida puissamment l'ordre de Jérusalem et de Malte contre les Turcs ; il excita le roi d'Espagne à venir à son secours, lui abandonnant dans ce but sept cent mille ducats, qu'il retirait des bénéfices de son royaume, et il donna pour la même cause 400,000 écus d'or à l'empereur. Nous avons dit en son temps les sacrifices qu'il s'imposa pour aider la Cour de France à combattre les huguenots. Nous ne redirons pas ce que Rome gagna sous son règne, on le résume en ce dystique : Marmoream me fecit, eram cum terrea Caesar, Il fut enseveli au Vatican ; mais ses cendres furent
plus tard transportées dans l'église de Sainte-Marie des
Anges. On serait presque en droit de s'étonner qu'un pontife, qui
a tant contribué de ses deniers à embellir Rome, ait une
tombe aussi modeste, si nous ne savions que lui-même, par un sentiment
d'humilité, a voulu qu'il en fût ainsi. « Le corps
de mon oncle doit être enseveli à Sainte-Marie des Anges,
écrivait le cardinal Borromée à son agent Carniglia,
sans aucune pompe, comme il l'a consigne dans son testament. Si vous désirez
mon avis, je voudrais qu'une simple table de marbre fût fixée
au mur, avec une élégante inscription. Placez au-dessus
le buste que je conservais dans mon musée ; je le destinais à
perpétuer son souvenir et c'est pour ce motif que je n'ai pas voulu
qu'il fût compris dans les dons que je vous avais écrit de
faire. » La mort d'un pape est toujours, pour l'Église et pour le monde, un événement d'une gravité exceptionnelle et le choix de son successeur est souvent l'occasion d'intrigues et de manèges de la part des puissances dont quelques cardinaux se font presque toujours dans le conclave les organes ou les agents. Pour qui n'envisage les choses qu'au point de vue humain, ces assemblées, et les agissements dont elles sont le foyer, deviennent parfois un sujet de scandale, comme si les hommes, même en faisant l'oeuvre de Dieu, pouvaient se dépouiller entièrement de leurs passions et de leurs intérêts. Loin de nous laisser impressionner d'une manière fâcheuse, par ce côté humain de l'Église de Dieu, nous aimons mieux conclure, avec une femme de beaucoup d'esprit, « qu'il faut que la religion chrétienne soit toute sainte et toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-même, au milieu de tant de désordres et de profanations ... Quelque manège qu'il y ait dans le conclave, continuait-elle, c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape. » A la mort de Pie IV, plusieurs partis se trouvaient en présence. Dans le sacré collège, les créatures du défunt étaient nombreuses, mais Paul IV y comptait encore plusieurs partisans de sa politique Le jugement porté et exécuté par Pie IV, dès le début de son règne, contre les Caraffa les avait irrités. On comptait des hommes de vertu et de science dans cette assemblée : Morone qui avait été président du concile de Trente, Sirletti et plusieurs autres sur lesquels la pensée des cardinaux s'était tout d'abord portée. Saint Charles, malgré son jeune âge, les dominait tous ; les nombreuses preuves d'habileté qu'il avait données dans le gouvernement de l'Église, la reconnaissance par laquelle plusieurs étaient liés à sa personne, sa vertu dont ils admiraient la solidité et l'éclat en avaient fait comme l'oracle de cette imposante assemblée. On ne pouvait songer à le revêtir lui-même de l'autorité suprême, mais du moins on était disposé à tenir un grand compte de son avis. Sur le seuil même du conclave, le cardinal François Crassi de Milan lui demanda conseil sur le choix du futur pontife : « Nous élirons, lui répondit doucement le saint, celui que Dieu aura lui-même élu. » Ce fut tout ce que lu iet les autres purent obtenir du jeune et prudent cardinal. Le 7 janvier 1566, s'ouvrait le conclave. Saint Charles laissa les cardinaux s'agiter et proposer leurs candidats : pour lui, il priait Dieu de l 'éclairer et de lui faire connaître de quelle manière, et en faveur de qui, il devrait intervenir. Parmi les membres de cette respectable assemblée, on pouvait remarquer un cardinal modeste, silencieux, absorbé en quelque sorte par la méditation des choses divines et se tenant en dehors de toutes les intrigues. Sa longue vie, consacrée au service de Dieu et de l 'Eglise, dans l'ordre de Saint- Dominique, avait été remplie par des oeuvres marquées au coin du dévouement et de la sainteté. Sous le pontificat de Pie IV, il avait vécu dans son évêché, retiré de la Cour et il avait déployé une grande activité pour l'observation du concile de Trente. Saint Charles jeta les yeux sur lui. Depuis longtemps il connaissait le zèle et la fermet6 du cardinal Ghislieri, appelé le cardinal Alexandrin ; il avait été témoin de la franchise, inspirée par une rare vertu, avec laquelle il avait en plusieurs circonstances paré à Pie IV ; les âmes des saints d'ailleurs semblent avoir entre elles des affinités mystérieuses, elles se connaissent et se comprennent vite, et saint Charles eut bientôt deviné dans le cardinal Alexandrin l'élu du Seigneur. La première fois qu'il prononça son nom, en présence des cardinaux qui lui étaient le plus attachés, il excita leur surprise. Quoique très dévoués à l 'Eglise, ces prélats avaient peine à comprendre la préférence du saint pour un cardinal qui, dans une circonstance solennelle, avait pris la défense des neveux de Paul IV : il y avait lieu de craindre que Ghislieri, arrivé au faite des honneurs, ne suivit une politique opposée à celle de Pie IV et contraire aux intérêts des Borromées. Ils présentèrent au cardinal quelques observations sur les inconvénients qui pourraient résulter pour lui-même d'une semblable élection. Leurs réflexions ne refroidirent pas le désir de Charles, elles semblèrent au contraire lui donner un nouvel essor :il plaida avec tant de zèle la cause du cardinal Ghislieri que le conclave presque entier se rangea de son avis. S'apercevant qu'on mettait son nom en avant, l'humilité du cardinal Alexandrin s'était troublée, il ne pouvait croire à un tel choix, et, quand le doute sur les desseins du conclave ne luit fut plus permis, il s'était retiré dans sa cellule dans l'espérance de pouvoir se soustraire à cet honneur. Les cardinaux Borromée et Farnèse, l'y ayant suivi, l'obligèrent à la quitter et ils le conduisirent dans la chapelle où tous les autres cardinaux lui rendirent la première adoration. A la prière du cardinal Borromée; le nouveau pape choisit le nom de Pie pour honorer la mémoire de son prédécesseur. Après l'élection, l'ambassadeur d'Espagne vint, au nom de son souverain, reprocher au cardinal Borromée d'avoir consenti au choix d'un pontife qu'il regardait comme opposé à sa Cour : « Écrivez à votre roi, répondit le saint, qu'il n'aura jamais un pape plus attaché à sa couronne que celui-ci. » Le jour même, il expose au roi d'Espagne la part qu'il a prise à cette élection et les motifs qui l'y ont déterminé. « Je me consolais habituellement de la douleur que j'ai ressentie de la mort du pape, mon oncle, de sainte mémoire, écrit-il, en souhaitant à ce Saint-Siège un successeur qui aurait, pour le service de Notre-Seigneur Dieu, le zèle et la grandeur d'esprit qu'avait toujours montrés le glorieux défunt :je ne veux pas, par modestie, taire ce qui est à sa louange. Je pensai donc que, dans une élection de si grande importance, il ne suffisait pas d'éviter les deux extrêmes d'une trop grande promptitude ou d'une trop longue hésitation : si le sacré collège devait avoir le temps de bien examiner les mérites de la personne digne du pontificat, il ne fallait pas non plus souffrir un retard qui eût apporté quelque préjudice ou quelque scandale ; mais surtout je crus qu'il ne convenait pas, dans cette élection, de se proposer une autre fin que celle de procurer la gloire de Dieu et le bien de la sainte Eglise : cette raison devait l'emporter sur toutes les considérations humaines. Après donc avoir satisfait à mon devoir personnel et à celui qui m'est commun avec les autres cardinaux, réfléchissant bien aux conséquences qui pouvaient résulter d'une délibération si importante, je me suis décidé pour Mgr l'illustrissime Alexandrin : sa grande prudence, la perfection de son esprit, sa longue pratique de toutes les vertus spirituelles, l'exemple si saint et si admirable qu'il a toujours donne dans sa doctrine, sa vie et ses oeuvres, le plaçaient réellement la hauteur de cette dignité. Alors, avec une volonté bien déterminée, je m'appliquai à faire tout mon possible pour procurer son exaltation à la papauté. Cette élection m'a été si agréable, qu'à chaque instant j'en éprouve une plus grande consolation et un plus grand contentement. Il m'a semblé bon de communiquer ces choses à Votre Majesté catholique, pour satisfaire à mon devoir de lui faire connaître mes sentiments, aussi bien que mes actions. » Saint Charles ne dissimule pas la part qu'il a prise à l'élection pontificale ; il bénit Dieu de son succès, il s'en réjouit parce qu 'il en espère un grand bien pour l'Église et il invite les autres à partager sa joie. « Je ne pouvais, dans mon deuil, éprouver une plus grande consolation, écrit-il au cardinal-infant de Portugal, que de voir succéder à mon très saint oncle celui qui, pour défendre l'autorité de la religion, aura les mêmes pensées, la même élévation d'esprit, la même constance. Et tout ce que vous regrettez, tout ce que vous avez : perdu dans Pie IV, comme l'exprimaient vos lettres, avec non moins de piété que de tristesse, tout cela vous semblera revivre dans Pie V. » Il exprime les mêmes sentiments dans les lettres qu'il adressa au roi et à la reine de Portugal. L 'Église entière se félicita de
l'élection du nouveau pontife : les évêques d'Italie,
en grand nombre, écrivirent au cardinal Borromée, et, après
lui avoir adressé leurs compliments de condoléance sur la
mort de Pie IV, ils se réjouissent de cette pieuse et sainte élection
faite, lui disent-ils, « par la grâce de l'Esprit-Saint et
de Votre Seigneurie illustrissime.» En lui permettant de s'éloigner, saint Pie V voulut lui faire promettre de revenir, à la saison d'automne ; mais le cardinal sut trouver des prétextes pour ne point s'engager par des promesses, qu'il n'avait point le désir de tenir. Il partit, heureux de retourner vers son troupeau et de se conformer aux ordonnances du concile de Trente sur la résidence des évêques. Les chaleurs passées. Pie V pensa à rappeler le cardinal Borromée : il chargea Mgr Ormanetto d'exprimer au cardinal le vif désir qu'il avait de l'avoir près de lui. « Je l'avoue ingénuement, disait Ormanetto en transmettant les désirs du pape, j'approuve fort que vous n'abandonniez pas l'Église de Milan que Dieu vous a confiée. Cependant, il serait très utile que vous fussiez à Rome, surtout en présence de la volonté de ce grand pontife ; il est certainement digne que vous l'aidiez, il est animé des meilleurs sentiments pour la religion et pour le bien général. Les besoins de la sacrée Pénitencerie et de la basilique libérienne rendraient aussi votre venue à Rome bien nécessaire. - Mais, répondit le saint, je ne puis abandonner Milan, sous peine de compromettre le peu de bien qui s'y est fait. Vous-même, vous connaissez la situation et vous pouvez la faire connaître à Sa Sainteté. Si toutefois le Saint Père me réclame pour quelque affaire importante, comme serait celle du choix des cardinaux à créer, choix qui importe si grandement pour une vraie et sérieuse réforme, j'irais passer deux mois à Rome. Dans ce cas, je laisserais tout sous la protection de Dieu ; je penserais que l'Esprit-Saint voudrait opérer quelque chose de meilleur que je ne sais voir : la vertu d'obéissance qui me serait imposée par la prudente et sainte volonté de Sa Béatitude, engendrerait, peut-être là encore, quelque bien par ma présence. Quoi qu'il en soit, je m'en remettrai toujours à toute décision que Sa Sainteté prendra à l'égard de ma personne. » Le pape apprécia les raisons du saint archevêque et il ne l'obligea point à venir à Rome. Parti de la Ville éternelle, vers la fin du mois de mars 1566, le cardinal était arrivé à Milan, le 5 avril, sans s'être fait annoncer, voulant éviter toutes les manifestations de joie dont son retour eût été certainement l'objet. Il était accompagné seulement de sa famille cardinalice, au sein de laquelle il avait introduit de nouvelles réformes : il congédia tous ceux qui lui semblaient aspirer aux richesses ou aux honneurs de l'Église, ou qui se montraient peu amis de la règle : le père Bescapé dit que leur nombre s'éleva à quatre-vingt. Avant de rentrer à Milan, le saint se détourna de sa route pour visiter le sanctuaire de Notre-Dame de Lorette « vers lequel, dit-il, un étonnant sentiment de piété le conduisit » : nous l'y retrouverons plus d'une fois. Ce fut avec les bénédictions et les grâces de la Mère de Dieu qu'il commença, dans son diocèse, l'oeuvre admirable de la restauration des moeurs, de la résurrection de la foi parmi le clergé et parmi les fidèles.
|
|||