Vie de Saint Charles Borromée
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CHAPITRE DOUZIEME

LE REFORMATEUR


L'Église seule possède en son sein le principe d' une vraie réforme - Le besoin qu'en avait le XVI° siècle - Qualités nécessaires à un réformateur - L'état du clergé milanais - Il commence par donner l 'exemple - Moyens qu'il prend pour se réformer lui-même - Il sait reconnaître et s 'attacher les hommes de valeur - Difficultés inhérentes à la mission - Comment le saint en triomphe - Avec quel amour il entreprend et encourage la réforme de la discipline ecclésiastique - Saint Charles veut d'abord la réforme des cardinaux - Ses projets à cet égard - L'activité qu 'il apporte à cette oeuvre -


L'Église, instituée divinement par Notre Seigneur JESUS-CHRIST, est une assemblée composée d'hommes. Si Dieu l'assiste et la conduit par sa grâce, ce sont les hommes qui la gouvernent, la dirigent ; si elle tient au ciel par son origine et sa fin, elle appartient à la terre par les intérêts, les institutions, les passions même de ceux qui la constituent et qu'elle a mission de conduire au ciel. Sous ce rapport, l'Eglise participe, en un certain sens et en une certaine mesure, des faiblesses et des vicissitudes de l'humanité. Ses membres, ses chefs même subissent, quelquefois, pour leur malheur, l'influence des idées des usages, des goûts du monde et des temps qu'ils traversent. On ne saurait s'étonner de ces surprises elles sont le fait de l'homme : tout homme est faillible, a dit depuis longtemps
l'Esprit-Saint.

Mais ce qui distingue l'Eglise des institutions humaines, c'est qu'elle porte en son sein un principe immortel de vie, elle ne connaîtra jamais les défaillances qui conduisent inévitablement à la mort ; elle peut se rajeunir, se ressusciter en quelque sorte, parce qu'elle trouve en elle-même les moyens et la force de se réformer et de se guérir. C'est là le côté divin de cette institution que, depuis des siècles, l'esprit du mal est venu saper inutilement, soit en ensanglantant sa robe du sang de ses propres enfants, soit en essayant de corrompre sa foi et ses moeurs par le mensonge et la volupté. Si la guerre a été incessante, le courage et la résistance n'ont jamais fait défaut ; si trop souvent le mensonge et la volupté lui ont causé un dommage, que les menaces et les tyrannies n'ont pu lui faire subir, l 'Eglise cependant a toujours su réagir. Connaissant d'où venait le mal, en sachant toute l'étendue et la puissance, elle a constamment tiré de son propre fonds des trésors de vertus et de dévouement pour guérir ses plaies, pour panser ses blessures : dans le cours des siècles, nous la voyons constamment occupé à réformer son clergé et son peuple. Il n'y a pas de concile réuni pour défendre, sauvegarder et affirmer la foi qui ne s'occupe en même temps de réformer, c'est-à-dire, de restaurer, de relever les moeurs.

Mais il est des époques, dans sa longue histoire, où ce besoin de réformes se fait sentir d'une manière plus générale et plus vive, époques douloureuses dans lesquelles on voit des nations entières se séparer de l'Église, qui les avait enfantées et nourries, et subir ce terrible naufrage de la foi et des moeurs, dont parle l'Apôtre. Tel fut le seizième siècle entre tous. Luther, par son hérésie, avait déchaîné toutes les passions et détaché du tronc séculaire de l'Eglise romaine une partie de l'Europe. Le pilote, auquel était confié le gouvernail de la barque de Pierre, jeta le cri d'alarme, il convoqua ses frères dans la foi et tous, à Trente, travaillèrent à défendre la foi et à restaurer la morale, apportées par JÉSUS-CHRIST à la terre. Mais le concile terminé, qui veillera à l'exécution de ses ordonnances, qui aidera les âmes à se relever du double joug de l'erreur et de la corruption ? En ces circonstances, Dieu suscite toujours dans son Église des hommes dont le génie et la vertu marchent de pair, ce qui leur permet d'acquérir sur leurs contemporains une influence et une autorité qui tiennent du prodige. Ils deviennent les exécuteurs de sa volonté, ils sont les réformateurs de son peuple. A toutes les phases critiques, traversées par l'Église, nous voyons apparaître ces hommes providentiels chargés de faire refleurir ses moeurs et sa foi.

A l'époque où nous sommes arrivés de notre histoire, le mal était grand; mais Dieu, fidèle à lui-même, ne manqua pas d'envoyer des héros, chargés d'appliquer le remède nécessaire par leurs exemples et par leurs oeuvres. Tout semblait perdu dans la maison du Seigneur: le désordre était dans le sanctuaire et les peuples côtoyaient le chemin de l'apostasie; les asiles de la prière et du sacrifice étaient eux-mêmes devenus muets ou profanés. Le mal était immense, profond, général ; Dieu suscita de tous côté des réformateurs. En Espagne, une simple femme, Thérèse de Jésus, faisait refleurir le Carmel; Pierre d'Alcantara rajeunissait un rejeton de l'ordre séraphique; Ignace de Loyola avait fondé à Paris, dans la grotte des Martyrs, cette immortelle Compagnie de Jésus dont les enfants à Rome, en Suisse, en Allemagne, en France et jusque dans le nouveau monde arrachaient par milliers des victimes à l'hérésie et à l'infidélité ; Rome avait son apôtre incomparable, Philippe Néri, son grand pape, saint Pie V et beaucoup d'autres saints dont nous aurons occasion de parler ; mais celui qui les domine tous, le réformateur par excellence, l'apôtre infatigable, éclairé, invincible du saint concile de Trente, ce fut le grand archevêque de Milan. Il consacra à la réforme de l'Église, c'est-à- dire, des cardinaux, des évêques, du clergé, des religieux et des fidèles tous les efforts de son génie, toute l'ardeur de son zèle, tous les instants d'une vie que les travaux apostoliques abrégèrent. Telle fut la mission de saint Charles.

Pour une entreprise aussi difficile il fallait une âme fortement trempée, un esprit d'une prudence consommée: il fut vraiment cet homme. Le mot de réforme était dans toutes ses lettres, mais il était encore plus profondément gravé dans sa conduite entière: on l'a dit avec raison, l'archevêque de Milan fut le concile de Trente incarné.

« A l'imitation de saint Thomas de Cantorbéry et de saint Ambroise, disent les informations du procès de canonisation, il eut soin de restaurer et il ne cessa de défendre, de toutes ses forces, la liberté ecclésiastique et la discipline chrétienne, toutes les deux en ruines. » Pour obtenir ce but, il eut à combattre ceux qui auraient dû le soutenir et l'encourager. Dirigé par cet esprit, qui règle tout avec force et suavité, nous le verrons éviter les dangers d'un zèle trop ardent ou peu éclairé et les écueils d'une condescendance qu'on eût pu prendre pur de la faiblesse. Tout était à refaire dans le diocèse de Milan : une âme moins généreuse se serait effrayée de la tâche. Notre saint s'y mit avec énergie et prudence, sans pusillanimité comme sans présomption, comptant uniquement sur la grâce qui, il le savait, lui serait distribuée en proportion de sa fidélité et de ses efforts.

Il commença par son clergé. Notre plume se refuse à décrire les désordres auxquels était livrée la majeure partie du clergé de ce diocèse: les historiens du temps, les lettres mêmes de saint Charles, plusieurs de ses ordonnances nous permettraient d'en faire la peinture la plus exacte; mais à quoi bon insister sur ces douloureux souvenirs? Ne sait-on pas à quel degré d'abaissement peut descendre le prêtre, une fois qu'il a foulé aux pieds ses engagements sacrés, et quand l'ignorance et l'amour du gain s'ajoutent à ses premières infidélités, il n'y a plus de barrières assez fortes pour l'arrêter sur le bord de l'abime. Dépouillé de son auréole, le prêtre dans une grande partie de cette province avait perdu toute considération ; le mépris qu'il inspirait était si grand qu'il allait même jusqu'à rendre nulle l'influence de ses mauvais exemples et de son inconduite. Il était passé en proverbe dans le peuple de dire : Fais-toi prêtre et tiens-toi pour assuré d'aller en enfer.

Il y avait, sans doute, à Milan même, des prêtres excellents, d'une vertu éprouvée, d'un zèle aussi actif qu'éclairé ; mais, depuis longtemps les chefs du diocèse étant éloignés du troupeau, la vertu et l'influence de ces prêtres n'avaient été ni encouragées, ni soutenues par l'autorité ; leur action ne s'exerçait que dans une sphère très restreinte et dans des régions peu élevées. Saint Charles comprit qu'il devait tout d'abord payer de sa personne et entrer en relations directes avec chacun des membres de son nombreux clergé.

Convaincu que son exemple serait plus puissant que ses paroles, il redoubla de zèle pour sa propre sanctification et il choisit, avec un soin extrême, ses auxiliaires parmi les prêtres décidés, comme lui, à tout entreprendre pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. « Un évêque, écrivait-il à son agent de Rome, quoique faible, peut beaucoup plus par sa présence qu'un évêque zélé qui est absent. Aussi je souscris facilement à la sentence du souverain pontife ; priez-le, en mon nom, de faire tous ses efforts afin que tous et chacun des évêques, même ceux qui sont revêtus de la pourpre, se rendent à leur Église : dans leur présence, j'en suis convaincu, se trouvera toute leur force pour corriger les moeurs. »

La présence de l'évêque est, en effet, pour le clergé le plus efficace des stimulants. Le clergé de Milan, témoin des vertus de son saint archevêque, ne put se refuser à pratiquer les réformes dont il commençait par donner lui-même l'exemple. I1 possédait douze abbayes et de nombreuses pensions, il les rendit au pape ou, avec son autorisation, il les assigna soit à des collèges, soit à d'autres oeuvres pies. Il insista auprès de Pie V pour lui faire accepter la démission de sa charge de grand pénitencier et de sa dignité d'archiprêtre de Sainte Marie Majeure. Saint Pie V n'y voulut jamais consentir, et, comme l'archevêque objectait qu'étant obligé de résider à Milan, il lui serait impossible de satisfaire aux obligations de ces deux charges, le pape répondit : « Personne ne pourrait les remplir aussi saintement que Charles, même absent. Si, du reste, il y a quelque faute dans cette administration, je m'en fais garant auprès de Dieu, le juge souverain. » Comment des prêtres, avec de tels exemples, auraient-ils pu refuser de résigner leurs bénéfices ou leurs cures, s'ils en avaient plusieurs ?

Il céda à Frédéric Ferrerio, son parent, le marquisat de Romagnano, et il n'attendit pas la mort pour remettre entre les mains de ses oncles Borromée, les terres d'Arona, d'Angiera et tout ce qu'il possédait sur le lac Majeur ou dans le Milanais :il ne se réserva que l'usufruit de ces biens qui, uni aux revenus de, son archevêché et à la pension que lui payait le roi d'Espagne, composèrent toute la fortune de ce prince de l'Église. La mort de son frère l'avait mis en possession du principat d'Oria, dans le royaume de Naples; il en retirait chaque année dix mille ducats, il le vendit 40,000 écus; les trois galères armées qui lui venaient de son frère furent également vendues et, en un seul jour, il partagea ces deux sommes considérables entre les communautés religieuses les plus pauvres, les indigents et les hôpitaux de Milan. Dans la répartition de ces biens, il s'était trompé à son détriment : le total de la somme s'élevait à un chiffre plus considérable que celui dont il pouvait disposer. Son intendant lui fit remarquer cette erreur : « Eh bien! répondit-il, je ne puis revenir sur une erreur qui est si avantageuse aux pauvres! » Et il ajouta la somme nécessaire pour combler le déficit du budget de sa charité.

A Rome, il possédait quelques biens. Il donna une vigne à sa soeur Anne ; de tous les meubles précieux, de tous les objets d'art qui ornaient son palais, et qui étaient comme l'appendice nécessaire de la haute dignité dont il était revêtu, il fit plusieurs parts. Les uns furent donnés à l'église métropolitaine de Milan, à ses amis ou à ses parents, et les autres vendus à Milan et à Venise en faveur des pauvres. Sa belle-soeur, Virginie de la Rovère, soeur du duc d'Urbino lui légua par testament une somme de vingt mille écus dont elle se disait sa débitrice ; le saint n'y voulut pas toucher, le tout alla rejoindre les aumônes précédentes.

De pareils exemples l'autorisaient à proposer à Rome la réforme des cardinaux ; et comment ses prêtres, en présence d'un tel renoncement, auraient-ils pu se soustraire à la pratique du désintéressement et courir à la recherche des richesses et des vanités de ce monde ! Du moins, il ne leur restait plus de prétexte pour chercher à s'excuser.

Le jeune cardinal savait combien facilement l'homme se peut faire illusion : la haute idée que nous concevons de nous-mêmes, une certaine tendresse naturelle pour toutes nos actions, même pour nos propres défauts, une grande tendance à toujours les excuser, la lassitude enfin, produisent aisément l'aveuglement ou une indulgence, d'autant plus dangereuse qu'elle est inhérente en quelque sorte à nom nature. Pour éviter ce danger, le saint archevêque de Milan eut dans son palais un prêtre dont l'unique mission était de saisir toutes les occasions de juger, de critiquer, même de blâmer ses actions. Pendant sa vie, il fut toujours plein de déférence pour ce sévère Mentor ; à sa mort, il lui témoigna sa reconnaissance en lui laissant une pension.

Autour de lui, il voulait que tout respirât la bonne odeur de JÉSUS-CHRIST, et il trouva, dans sa Cour et dans les officiers de la curie, les premiers et les plus puissants éléments de la réforme qu'il projetait. Il s'entoura d'ecclésiastiques distingués et vertueux : il ressentait pour eux un attrait si puissant que saint Philippe Néri l'appelait une sensualité ; il avait en outre un tact exquis pour les reconnaître et une grande habileté pour se les attacher. C'est un grand talent pour un administrateur de savoir choisir des auxiliaires de mérite ; pour un réformateur c'était une bonne fortune de pouvoir les rencontrer.

Tous ces hommes subirent promptement l'influence de ses exemples et de sa vertu, et, dans leurs relations avec les prêtres et les personnes du dehors, ils devinrent comme autant de rayons de la sainteté de leur grand et bien-aimé pasteur et chef.

Nous exposerons les moyens dont le saint se servit pour exercer sur le clergé de son immense diocèse une action et une influence pour ainsi dire continuelles et persistantes ; nous nous bornons à parler ici de son amour pour la réforme et des moyens généraux qu'il employa pour la faire réussir. Un des principes qui lui servit de guide, dans toutes ses entreprises, ce fut « de n'avoir aucune considération pour qui que ce soit, quand il s'agit de l'honneur de Dieu et de la réforme de son Eglise. »

Ce sentiment doit inspirer toutes les pensées et diriger toutes les actions d'un vrai réformateur ; mais pour le mettre en pratique, il faut une intrépidité que rien n'arrête, une constance que rien n'ébranle. Les considérations de personnes, la dignité, la vertu même, tout doit disparaître en vue du bien désiré , et du résultat à obtenir. Ces considérations, en effet, sont souvent le plus réel, et quelquefois le seul obstacle à la réforme. Saint Charles était convaincu de cette vérité, et nous l'entendrons souvent revenir sur cette nécessité, insister sur ce point fondamental.

On ne saurait imaginer ce qu'il eut à souffrir par suite des réformes qu'il entreprit. A Rome, on fit de faux rapports, des cardinaux même prirent parti contre lui : ils l'accusaient de se plaire à créer des nouveautés. Ceux qui étaient âgés, malgré leur vertu, aimaient la paix, la vie douce et tranquille ; ils ne pouvaient supporter que ce jeune cardinal vînt troubler leur paisible quiétude, en rétablissant les choses conformément aux prescriptions du droit canon, des conciles et de la liturgie. Son agent lui écrit de Rome les mécontentements qu'il excite, les susceptibilités qu'il éveille ; ces clameurs et ces accusations ne le troublent pas ; il n'a en vue que le bien des âmes, la gloire de Dieu, et il sait que le bien, et surtout les réformes ne s'opèrent pas sans de graves et douloureuses résistances.


Comment le saint n'aurait-il pas trouvé ces oppositions? Son zèle s'étend au delà des limites de son diocèse et de sa province. Il ne laisse en souffrance aucune des oeuvres ou des missions qui lui sont confiées ; mais son Église, malgré tout ce qu'il y fait, ne semble pas suffire à la dévorante activité de son esprit et de sa volonté. Partout où il voit des abus, il s'efforce de faire arriver les réformes. Celles qui émanent de Rome ont à ses yeux une importance exceptionnelle ; elles offrent un plus grand sujet d'édification pour les fidèles et, surtout, elles deviennent un point d'appui pour celles que lui et les évêques du monde catholique s'efforcent d'introduire dans leurs propres diocèses !

Il se réjouit de ce que « Sa Sainteté a voulu elle-même porter le saint Sacrement en procession ; cette action, dit-il, qui ne se pratiquait plus depuis longtemps, a produit dans nos contrées une édification si admirable que la vénération pour Sa Béatitude s'en est accrue ; j'en ai éprouvé moi-même une joie que je puis difficilement exprimer. »

« Toutes ces réformes qui jusqu'ici se sont faites à Rome, écrit-il à Ormanetto, me plaisent d'autant plus qu'elles sont plus étroites et plus rigoureuses que les nôtres de Milan ; elles me rendront plus facile la voie de leur exécution. »

Il intéresse tout le monde à cette grande affaire de la réforme : « Il servirait peu, écrit-il au duc de Mantoue, de faire des décrets et des réformes, si nous n'avions pas à les exécuter nous-mêmes et à les faire observer par ceux qu'elles atteignent. Par l'envoi de notre synode provincial imprimé, je veux rappeler à la mémoire de votre Excellence ce que je vous ai dit à mon passage à Mantoue : je vous priai de vouloir bien user de votre grande autorité dans cette province et dans les villes du Montferrato, pour ordonner à vos ministres de prêter leur appui aux évêques et, au besoin, leur autorité pour l'exécution de ce dit synode : ce serait une oeuvre digne de votre bonté et de votre piété. Il ne convient pas d'insister longuement pour faire connaître à Votre Excellence les avantages qui résulteront pour elle-même de la fidèle observation de ces décrets : je sais que vous n'aurez qu'à suivre vos inclinations personnelles et vous êtes suffisamment instruit de tout. » Et ce qu'il écrit au duc de Mantoue, il le dit aux rois et aux princes avec lesquels il est en relation.


Il ne se dissimule pas les difficultés de l'entreprise, il les envisage au contraire sous toutes leurs faces, il examine les moyens de les écarter et il les indique aux autres. Il se réjouit, avec Mgr Ormanetto, de voir le nouveau pape entrer résolument dans la voie des réformes prescrites par le concile de Trente ; ses espérances ne sont pas trompées : « Mais, ajoute-t-il, c'est une oeuvre longue et difficile. Pour fortifier cet édifice, il faut avoir l'oeil au chapitre des cardinaux. Dans leur nombre, il y en a peu qui soient adonnés à la spiritualité et détachés du monde; il serait donc nécessaire que Sa Sainteté songeât à faire une bonne promotion d'hommes d'élite, vraiment dignes d'être les pivots sur lesquels s'appuie l'Église. Par la bonté de ces nouveaux élus, on pourrait illustrer réellement ce collège et couvrir les défauts qui jusqu'ici se sont trouvés dans quelques-uns de nous ; ils auraient encore la puissance, par leurs exemples, de nous attirer dans la voie vraiment spirituelle. On aurait alors de dignes coopérateurs du gouvernement du souverain pontife parmi lesquels on pourrait espérer, quand il plaira à Dieu d'appeler Sa Sainteté, élire un successeur d'une piété semblable à celle de Sa Béatitude. »

Il avait grandement raison de croire que la réforme devait commencer par la tête ; il avait même préparé, sous le pontificat de son onde, tout un projet concernant les membres du sacré collège. Saint Pie V lui fit demander par Mgr Ormanetto communication de ce travail important. L'archevêque l'envoya avec des modifications que la réflexion et le temps lui avaient paru rendre nécessaires. « Mais nous avons, dit- il, un pasteur qui désire dans cette réforme faire plus attention à l'honneur de Dieu qu'aux considérations humaines, je vous adresse le tout avec mes remarques. Il m'est venu à l'esprit un autre dessein dont l'exécution, me semble-t-il, serait de nature à supprimer, sinon tous les abus, au moins une partie des causes qui les produisent. Ce serait de créer une mense de cent à deux cents mille écus, destinée pourvoir aux honoraires des cardinaux. Chacun d'eux recevrait trois mille écus et un appartement au palais. Les prélats, chargés d'une église ou de bénéfices, ne seraient créés cardinaux qu'à la condition expresse de s'engager à la résidence ou de renoncer à ces titres. S'ils sont créés avec l'obligation de la résidence, ou s'ils ont d'autres revenus en rapport avec les exigences de leur dignité, ils ne participeront point à la mense générale. »

Le cardinal indiquait les moyens de créer cette mense, il proposait de lui appliquer la moitié ou davantage des revenus des abbayes dont jouissaient les cardinaux et qui viendraient à vaquer: ces abbayes seraient alors remises aux religieux de l'ordre, pour y rétablir d'une manière plus convenable l'honneur et le culte de Dieu. « On pourrait même ne pas attendre ces vacances, dit-il, et en réunissant dès maintenant toutes les abbayes qui sont au pouvoir des cardinaux, auxquels on abandonnerait les revenus, leur vie durant, on arriverait aisément à créer cette mense cardinalice. Il est à croire que les princes consentiraient à ce qu'on prélevât quelques dîmes, dans leurs états, en faveur de cette pieuse institution : ainsi verrions-nous disparaître les principales sources de la cupidité et de l'ambition dont les premiers dignitaires de l'Église offrent trop souvent l'exemple. Les cardinaux eux-mêmes n'auraient plus l'ennui de s'occuper de leurs pensions, ni le désir de les accroitre pour satisfaire leurs caprices ou leurs vanités. En outre, par ce moyen, le pape aurait toujours près de lui des hommes de valeur, en qui il pourrait mettre sa confiance et qui seraient disposés à partager avec lui le poids de la charge pastorale : ils se livreraient aux affaires, avec gravité et dans la prière, sans aucun motif d'intérêt. Dans le monde entier se répandrait alors le bon renom du gouvernement ecclésiastique, à la grande édification de l'Église et en même temps de la chrétienté entière, on pourvoirait aux besoins et à la réforme des églises particulières, des abbayes par la résidence de leurs chefs. »

Dans une autre circonstance, le cardinal Borromée prie Dieu pour la réussite des réformes entreprises à Rome, « surtout pour la prolongation de la vie du pape, qui tient en ses mains le fil de ces bonnes oeuvres, qui fleurissent en ce moment et porteront leurs fruits en leur temps. »

Il exprime ses pensées intimes sur les meilleurs moyens d'opérer des réformes. « Le synode provincial de Rome dont vous me parlez me plaît ; il contribuera à introduire l'usage de ces conciles qui sont si salutaires et si nécessaires. Mais quant à la réforme, comme la désire vraiment Sa Sainteté, je pense qu'il serait mieux de l'entreprendre, au moyen de quelques personnes de bien et instruites, plutôt que de la confier à un si grand nombre. Il est impossible, en effet, qu'il n'y ait pas quelques esprits opposés à toute réforme, et il ne faudrait pas les laisser vivre leur guise. »

Pour rendre à son Église la ferveur et la foi des premiers âges, il ne recula devant aucune fatigue, il ne négligea aucune occasion, il fut prêt, en toute circonstance, à affronter tous les dangers et à donner sa vie elle-même avec empressement. Son travail, pour atteindre ce but, était si considérable que le cardinal de Côme lui écrivait, dès le principe : « Je crains que vous ne détruisiez vos forces par vos travaux, je voudrais vous persuader que cette contention d'esprit habituelle, brisera votre pauvre corps. Vous dites, il est vrai, que je chante toujours le même air. Il est possible que le ton soit toujours le même, qu'importe ! Il est certain que je ne dis rien qui ne soit l'exacte vérité. Par les dieux immortels, supprimez quelque chose de vos travaux, si vous voulez leur donner plus de durée. »

Le réformateur ne se laissait point arrêter par ces considérations : « Plût à Dieu, répondait-il à Ferrerio, que je me consume ainsi ! Certainement Dieu donnerait à son Église un pasteur qui vaudrait mieux que Borromée. »
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Ce travail était fécondé par une prière incessante et le cardinal savait mûrir devant Dieu ce qu'il avait résolu d'entreprendre pour la réforme. Nous allons raconter avec détail toutes les entreprises du saint pour arriver à ce but : notre livre n'est en quelque sorte que le développement et la preuve de ce chapitre.