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LE REFORMATEUR
Mais ce qui distingue l'Eglise des institutions humaines, c'est qu'elle porte en son sein un principe immortel de vie, elle ne connaîtra jamais les défaillances qui conduisent inévitablement à la mort ; elle peut se rajeunir, se ressusciter en quelque sorte, parce qu'elle trouve en elle-même les moyens et la force de se réformer et de se guérir. C'est là le côté divin de cette institution que, depuis des siècles, l'esprit du mal est venu saper inutilement, soit en ensanglantant sa robe du sang de ses propres enfants, soit en essayant de corrompre sa foi et ses moeurs par le mensonge et la volupté. Si la guerre a été incessante, le courage et la résistance n'ont jamais fait défaut ; si trop souvent le mensonge et la volupté lui ont causé un dommage, que les menaces et les tyrannies n'ont pu lui faire subir, l 'Eglise cependant a toujours su réagir. Connaissant d'où venait le mal, en sachant toute l'étendue et la puissance, elle a constamment tiré de son propre fonds des trésors de vertus et de dévouement pour guérir ses plaies, pour panser ses blessures : dans le cours des siècles, nous la voyons constamment occupé à réformer son clergé et son peuple. Il n'y a pas de concile réuni pour défendre, sauvegarder et affirmer la foi qui ne s'occupe en même temps de réformer, c'est-à-dire, de restaurer, de relever les moeurs. Mais il est des époques, dans sa longue histoire, où ce besoin de réformes se fait sentir d'une manière plus générale et plus vive, époques douloureuses dans lesquelles on voit des nations entières se séparer de l'Église, qui les avait enfantées et nourries, et subir ce terrible naufrage de la foi et des moeurs, dont parle l'Apôtre. Tel fut le seizième siècle entre tous. Luther, par son hérésie, avait déchaîné toutes les passions et détaché du tronc séculaire de l'Eglise romaine une partie de l'Europe. Le pilote, auquel était confié le gouvernail de la barque de Pierre, jeta le cri d'alarme, il convoqua ses frères dans la foi et tous, à Trente, travaillèrent à défendre la foi et à restaurer la morale, apportées par JÉSUS-CHRIST à la terre. Mais le concile terminé, qui veillera à l'exécution de ses ordonnances, qui aidera les âmes à se relever du double joug de l'erreur et de la corruption ? En ces circonstances, Dieu suscite toujours dans son Église des hommes dont le génie et la vertu marchent de pair, ce qui leur permet d'acquérir sur leurs contemporains une influence et une autorité qui tiennent du prodige. Ils deviennent les exécuteurs de sa volonté, ils sont les réformateurs de son peuple. A toutes les phases critiques, traversées par l'Église, nous voyons apparaître ces hommes providentiels chargés de faire refleurir ses moeurs et sa foi. A l'époque où nous sommes arrivés de notre histoire, le mal était grand; mais Dieu, fidèle à lui-même, ne manqua pas d'envoyer des héros, chargés d'appliquer le remède nécessaire par leurs exemples et par leurs oeuvres. Tout semblait perdu dans la maison du Seigneur: le désordre était dans le sanctuaire et les peuples côtoyaient le chemin de l'apostasie; les asiles de la prière et du sacrifice étaient eux-mêmes devenus muets ou profanés. Le mal était immense, profond, général ; Dieu suscita de tous côté des réformateurs. En Espagne, une simple femme, Thérèse de Jésus, faisait refleurir le Carmel; Pierre d'Alcantara rajeunissait un rejeton de l'ordre séraphique; Ignace de Loyola avait fondé à Paris, dans la grotte des Martyrs, cette immortelle Compagnie de Jésus dont les enfants à Rome, en Suisse, en Allemagne, en France et jusque dans le nouveau monde arrachaient par milliers des victimes à l'hérésie et à l'infidélité ; Rome avait son apôtre incomparable, Philippe Néri, son grand pape, saint Pie V et beaucoup d'autres saints dont nous aurons occasion de parler ; mais celui qui les domine tous, le réformateur par excellence, l'apôtre infatigable, éclairé, invincible du saint concile de Trente, ce fut le grand archevêque de Milan. Il consacra à la réforme de l'Église, c'est-à- dire, des cardinaux, des évêques, du clergé, des religieux et des fidèles tous les efforts de son génie, toute l'ardeur de son zèle, tous les instants d'une vie que les travaux apostoliques abrégèrent. Telle fut la mission de saint Charles. Pour une entreprise aussi difficile il fallait une âme fortement trempée, un esprit d'une prudence consommée: il fut vraiment cet homme. Le mot de réforme était dans toutes ses lettres, mais il était encore plus profondément gravé dans sa conduite entière: on l'a dit avec raison, l'archevêque de Milan fut le concile de Trente incarné. « A l'imitation de saint Thomas de Cantorbéry et de saint Ambroise, disent les informations du procès de canonisation, il eut soin de restaurer et il ne cessa de défendre, de toutes ses forces, la liberté ecclésiastique et la discipline chrétienne, toutes les deux en ruines. » Pour obtenir ce but, il eut à combattre ceux qui auraient dû le soutenir et l'encourager. Dirigé par cet esprit, qui règle tout avec force et suavité, nous le verrons éviter les dangers d'un zèle trop ardent ou peu éclairé et les écueils d'une condescendance qu'on eût pu prendre pur de la faiblesse. Tout était à refaire dans le diocèse de Milan : une âme moins généreuse se serait effrayée de la tâche. Notre saint s'y mit avec énergie et prudence, sans pusillanimité comme sans présomption, comptant uniquement sur la grâce qui, il le savait, lui serait distribuée en proportion de sa fidélité et de ses efforts. Il commença par son clergé. Notre plume se refuse à décrire les désordres auxquels était livrée la majeure partie du clergé de ce diocèse: les historiens du temps, les lettres mêmes de saint Charles, plusieurs de ses ordonnances nous permettraient d'en faire la peinture la plus exacte; mais à quoi bon insister sur ces douloureux souvenirs? Ne sait-on pas à quel degré d'abaissement peut descendre le prêtre, une fois qu'il a foulé aux pieds ses engagements sacrés, et quand l'ignorance et l'amour du gain s'ajoutent à ses premières infidélités, il n'y a plus de barrières assez fortes pour l'arrêter sur le bord de l'abime. Dépouillé de son auréole, le prêtre dans une grande partie de cette province avait perdu toute considération ; le mépris qu'il inspirait était si grand qu'il allait même jusqu'à rendre nulle l'influence de ses mauvais exemples et de son inconduite. Il était passé en proverbe dans le peuple de dire : Fais-toi prêtre et tiens-toi pour assuré d'aller en enfer. Il y avait, sans doute, à Milan même, des prêtres excellents, d'une vertu éprouvée, d'un zèle aussi actif qu'éclairé ; mais, depuis longtemps les chefs du diocèse étant éloignés du troupeau, la vertu et l'influence de ces prêtres n'avaient été ni encouragées, ni soutenues par l'autorité ; leur action ne s'exerçait que dans une sphère très restreinte et dans des régions peu élevées. Saint Charles comprit qu'il devait tout d'abord payer de sa personne et entrer en relations directes avec chacun des membres de son nombreux clergé. Convaincu que son exemple serait plus puissant que ses paroles, il redoubla de zèle pour sa propre sanctification et il choisit, avec un soin extrême, ses auxiliaires parmi les prêtres décidés, comme lui, à tout entreprendre pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. « Un évêque, écrivait-il à son agent de Rome, quoique faible, peut beaucoup plus par sa présence qu'un évêque zélé qui est absent. Aussi je souscris facilement à la sentence du souverain pontife ; priez-le, en mon nom, de faire tous ses efforts afin que tous et chacun des évêques, même ceux qui sont revêtus de la pourpre, se rendent à leur Église : dans leur présence, j'en suis convaincu, se trouvera toute leur force pour corriger les moeurs. » La présence de l'évêque est, en effet, pour le clergé le plus efficace des stimulants. Le clergé de Milan, témoin des vertus de son saint archevêque, ne put se refuser à pratiquer les réformes dont il commençait par donner lui-même l'exemple. I1 possédait douze abbayes et de nombreuses pensions, il les rendit au pape ou, avec son autorisation, il les assigna soit à des collèges, soit à d'autres oeuvres pies. Il insista auprès de Pie V pour lui faire accepter la démission de sa charge de grand pénitencier et de sa dignité d'archiprêtre de Sainte Marie Majeure. Saint Pie V n'y voulut jamais consentir, et, comme l'archevêque objectait qu'étant obligé de résider à Milan, il lui serait impossible de satisfaire aux obligations de ces deux charges, le pape répondit : « Personne ne pourrait les remplir aussi saintement que Charles, même absent. Si, du reste, il y a quelque faute dans cette administration, je m'en fais garant auprès de Dieu, le juge souverain. » Comment des prêtres, avec de tels exemples, auraient-ils pu refuser de résigner leurs bénéfices ou leurs cures, s'ils en avaient plusieurs ? Il céda à Frédéric Ferrerio, son parent, le marquisat de Romagnano, et il n'attendit pas la mort pour remettre entre les mains de ses oncles Borromée, les terres d'Arona, d'Angiera et tout ce qu'il possédait sur le lac Majeur ou dans le Milanais :il ne se réserva que l'usufruit de ces biens qui, uni aux revenus de, son archevêché et à la pension que lui payait le roi d'Espagne, composèrent toute la fortune de ce prince de l'Église. La mort de son frère l'avait mis en possession du principat d'Oria, dans le royaume de Naples; il en retirait chaque année dix mille ducats, il le vendit 40,000 écus; les trois galères armées qui lui venaient de son frère furent également vendues et, en un seul jour, il partagea ces deux sommes considérables entre les communautés religieuses les plus pauvres, les indigents et les hôpitaux de Milan. Dans la répartition de ces biens, il s'était trompé à son détriment : le total de la somme s'élevait à un chiffre plus considérable que celui dont il pouvait disposer. Son intendant lui fit remarquer cette erreur : « Eh bien! répondit-il, je ne puis revenir sur une erreur qui est si avantageuse aux pauvres! » Et il ajouta la somme nécessaire pour combler le déficit du budget de sa charité. A Rome, il possédait quelques biens. Il donna une vigne à sa soeur Anne ; de tous les meubles précieux, de tous les objets d'art qui ornaient son palais, et qui étaient comme l'appendice nécessaire de la haute dignité dont il était revêtu, il fit plusieurs parts. Les uns furent donnés à l'église métropolitaine de Milan, à ses amis ou à ses parents, et les autres vendus à Milan et à Venise en faveur des pauvres. Sa belle-soeur, Virginie de la Rovère, soeur du duc d'Urbino lui légua par testament une somme de vingt mille écus dont elle se disait sa débitrice ; le saint n'y voulut pas toucher, le tout alla rejoindre les aumônes précédentes. De pareils exemples l'autorisaient à proposer
à Rome la réforme des cardinaux ; et comment ses prêtres,
en présence d'un tel renoncement, auraient-ils pu se soustraire
à la pratique du désintéressement et courir à
la recherche des richesses et des vanités de ce monde ! Du moins,
il ne leur restait plus de prétexte pour chercher à s'excuser. Autour de lui, il voulait que tout respirât la bonne odeur de JÉSUS-CHRIST, et il trouva, dans sa Cour et dans les officiers de la curie, les premiers et les plus puissants éléments de la réforme qu'il projetait. Il s'entoura d'ecclésiastiques distingués et vertueux : il ressentait pour eux un attrait si puissant que saint Philippe Néri l'appelait une sensualité ; il avait en outre un tact exquis pour les reconnaître et une grande habileté pour se les attacher. C'est un grand talent pour un administrateur de savoir choisir des auxiliaires de mérite ; pour un réformateur c'était une bonne fortune de pouvoir les rencontrer. Tous ces hommes subirent promptement l'influence de ses exemples et de sa vertu, et, dans leurs relations avec les prêtres et les personnes du dehors, ils devinrent comme autant de rayons de la sainteté de leur grand et bien-aimé pasteur et chef. Nous exposerons les moyens dont le saint se servit pour exercer sur le clergé de son immense diocèse une action et une influence pour ainsi dire continuelles et persistantes ; nous nous bornons à parler ici de son amour pour la réforme et des moyens généraux qu'il employa pour la faire réussir. Un des principes qui lui servit de guide, dans toutes ses entreprises, ce fut « de n'avoir aucune considération pour qui que ce soit, quand il s'agit de l'honneur de Dieu et de la réforme de son Eglise. » Ce sentiment doit inspirer toutes les pensées
et diriger toutes les actions d'un vrai réformateur ; mais pour
le mettre en pratique, il faut une intrépidité que rien
n'arrête, une constance que rien n'ébranle. Les considérations
de personnes, la dignité, la vertu même, tout doit disparaître
en vue du bien désiré , et du résultat à obtenir.
Ces considérations, en effet, sont souvent le plus réel,
et quelquefois le seul obstacle à la réforme. Saint Charles
était convaincu de cette vérité, et nous l'entendrons
souvent revenir sur cette nécessité, insister sur ce point
fondamental.
Il se réjouit de ce que « Sa Sainteté a voulu elle-même porter le saint Sacrement en procession ; cette action, dit-il, qui ne se pratiquait plus depuis longtemps, a produit dans nos contrées une édification si admirable que la vénération pour Sa Béatitude s'en est accrue ; j'en ai éprouvé moi-même une joie que je puis difficilement exprimer. » « Toutes ces réformes qui jusqu'ici se sont
faites à Rome, écrit-il à Ormanetto, me plaisent
d'autant plus qu'elles sont plus étroites et plus rigoureuses que
les nôtres de Milan ; elles me rendront plus facile la voie de leur
exécution. »
Il avait grandement raison de croire que la réforme devait commencer par la tête ; il avait même préparé, sous le pontificat de son onde, tout un projet concernant les membres du sacré collège. Saint Pie V lui fit demander par Mgr Ormanetto communication de ce travail important. L'archevêque l'envoya avec des modifications que la réflexion et le temps lui avaient paru rendre nécessaires. « Mais nous avons, dit- il, un pasteur qui désire dans cette réforme faire plus attention à l'honneur de Dieu qu'aux considérations humaines, je vous adresse le tout avec mes remarques. Il m'est venu à l'esprit un autre dessein dont l'exécution, me semble-t-il, serait de nature à supprimer, sinon tous les abus, au moins une partie des causes qui les produisent. Ce serait de créer une mense de cent à deux cents mille écus, destinée pourvoir aux honoraires des cardinaux. Chacun d'eux recevrait trois mille écus et un appartement au palais. Les prélats, chargés d'une église ou de bénéfices, ne seraient créés cardinaux qu'à la condition expresse de s'engager à la résidence ou de renoncer à ces titres. S'ils sont créés avec l'obligation de la résidence, ou s'ils ont d'autres revenus en rapport avec les exigences de leur dignité, ils ne participeront point à la mense générale. » Le cardinal indiquait les moyens de créer cette
mense, il proposait de lui appliquer la moitié ou davantage des
revenus des abbayes dont jouissaient les cardinaux et qui viendraient
à vaquer: ces abbayes seraient alors remises aux religieux de l'ordre,
pour y rétablir d'une manière plus convenable l'honneur
et le culte de Dieu. « On pourrait même ne pas attendre ces
vacances, dit-il, et en réunissant dès maintenant toutes
les abbayes qui sont au pouvoir des cardinaux, auxquels on abandonnerait
les revenus, leur vie durant, on arriverait aisément à créer
cette mense cardinalice. Il est à croire que les princes consentiraient
à ce qu'on prélevât quelques dîmes, dans leurs
états, en faveur de cette pieuse institution : ainsi verrions-nous
disparaître les principales sources de la cupidité et de
l'ambition dont les premiers dignitaires de l'Église offrent trop
souvent l'exemple. Les cardinaux eux-mêmes n'auraient plus l'ennui
de s'occuper de leurs pensions, ni le désir de les accroitre pour
satisfaire leurs caprices ou leurs vanités. En outre, par ce moyen,
le pape aurait toujours près de lui des hommes de valeur, en qui
il pourrait mettre sa confiance et qui seraient disposés à
partager avec lui le poids de la charge pastorale : ils se livreraient
aux affaires, avec gravité et dans la prière, sans aucun
motif d'intérêt. Dans le monde entier se répandrait
alors le bon renom du gouvernement ecclésiastique, à la
grande édification de l'Église et en même temps de
la chrétienté entière, on pourvoirait aux besoins
et à la réforme des églises particulières,
des abbayes par la résidence de leurs chefs. » |
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