Vie de Saint Charles Borromée
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CHAPITRE TREIZIEME

LA FAMILLE CARDINALICE


La cour ou famille d'un cardinal. -Le règlement que saint Charles impose à sa famille cardinalice - Les Suvres spirituelles - La table de l'archevêque de Milan. - Intérieur du palais. - Conditions requises pour être admis à faire partie de sa cour - Evêque formés par le saint - Réformes dans l'administration - Le saint Tribunal - Son personnel administratif - Le chapitre de Milan - Saint Charles veut faire des chanoines ses coadjuteurs - Saint Pie V applaudit à toutes ces réformes.


A cette époque, les évêques, les cardinaux surtout étaient obligés de s'entourer d'un personnel nombreux d'ecclésiastiques, de clercs et de serviteurs de toute condition. La dignité, la grandeur et la puissance d'un prélat se mesuraient trop souvent sur le nombre et la qualité des personnes qui composaient sa cour. Quand à l'éclat de la dignité ecclésiastique s'ajoutait celui de la naissance, le luxe et l'importance de cet entourage ne connaissaient plus de limites. La pompe dont s'entourent aujourd'hui les cardinaux de la curie romaine, même issus de familles princières, est plus que modeste si on la compare celle en usage alors à Rome, la cour de Charles Borromée, neveu du pape, cardinal et secrétaire d'Etat, comprenait un personnel de plus de deux cents personnes. Il l'a réduite de plus de moitié, et s'il conserve encore un grand nombre de serviteurs autour de lui, c'est moins pour satisfaire aux usages du temps et aux obligations de sa dignité, que pour en faire des instruments actifs et dévoués de son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

La famille de saint Charles devint comme une pépinière d'évêques et d'hommes distingués, sous tous les rapports. Les moyens dont il se servit pour arriver à ce résultat nous sont connus. En effet, outre le règlement écrit de sa main et destiné à tous ceux qui en faisaient partie, à quelque titre que ce fût, nous avons les témoignages des membres de cette famille : ils nous racontent en détail les occupations auxquelles le saint les employait, ils nous disent sa manière de procéder pour se procurer des sujets capables, son habileté pour reconnaître leurs aptitudes et lancer chacun dans la voie la mieux adaptée à son caractère, à son talent et à sa vertu. Nous n'avons qu'à recueillir ces documents épars, pour présenter un tableau complet de ce qui se passait dans le palais du jeune archevêque de Milan.

Il ne mit pas immédiatement en écrit le règlement ; il voulut qu'il fût en quelque sorte le fruit de l'expérience. Cette sanction de l'expérience et du temps le mettait à l'abri des changements et des variations, qui sont trop souvent une preuve de faiblesse ou d'inconstance : une fois promulgué et écrit, le besoin de le modifier ne se devait plus faire sentir. Ce règlement, plutôt fait pour un séminaire, pour une congrégation religieuse que pour la cour d'un archevêque, partageait en deux classes la famille du cardinal : les officiers supérieurs et les officiers inférieurs. Les premiers comprenaient les vicaires, les fiscaux, les notaires, les visiteurs, les auditeurs, les chanoines, les gouverneurs de la maison, les cubicularii, prêtres et clercs constitués dans les ordres sacrés. Cette classe comprenait tous les employés de la curie archiépiscopale. La seconde classe se composait des clercs, qui n'étaient point engagés dans les ordres sacrés, et de tous les laïcs employés dans les diverses fonctions domestiques.

Le règlement se divisait également en deux parties : la première regardait la direction spirituelle et la deuxième avait pour but le service matériel du palais. A l'exemple des souverains pontifes dont tous les serviteurs doivent être revêtus de l'habit ecclésiastique quand ils approchent de leur personne, saint Charles ordonna à ses serviteurs de porter en tout temps la soutane : « Il convient, disait-il, d'être vêtu à la maison avec la même décence que dehors et il faut respecter le palais de l'évêque, comme un lieu public et placé en évidence. »

Un préfet spirituel, chargé de présider à tous, les exercices, célébrait chaque jour la messe, en présence des clercs et des laïcs de la famille : il leur faisait, à heure et à jour fixes, une instruction sur la doctrine chrétienne. La méditation, l'examen de conscience, la récitation de l'office divin pour les prêtres, de celui de la Sainte-Vierge pour les autres, étaient, avec l'assistance à la messe, les principales obligations religieuses. Les prêtres devaient se confesser toutes les semaines, les autres tous les mois et présenter un billet du confesseur comme preuve de la fidélité de leur obéissance. Nous n'exposerons pas en détail les autres pratiques de piété exigées ou conseillées par le saint, il suffira de dire qu'il y a tout un chapitre concernant les fonctions et les obligations du préfet spirituel.

La seconde partie règle le côté matériel, si l'on peut parler ainsi, de l'existence de cette pieuse communauté. Pour les repas, elle établit deux tables, mais elle prévoit les modifications que la présence d'un prélat étranger pourra rendre nécessaires. Pendant plusieurs années, le cardinal lui-même mangea avec sa famille : quand il cessa de prendre ses repas avec elle, ce fut pour dissimuler son genre de vie plus mortifié. Un jeune séminariste venait, à l'heure du dîner, débiter un sermon latin et s'il manquait, on faisait une lecture, même en présence d'un évêque étranger. Saint Charles ne se départit jamais de l'habitude de faire lire pendant le repas; même à la table du duc de Savoie, il fit un jour lire le chapitre dans lequel Salomon expose aux princes le meilleur moyen de gouverner leurs peuples.

Il était expressément défendu de manger dans sa chambre, à moins que, par ordonnance du médecin, on ne fût dispensé de l'abstinence et les jours d'abstinence et de jeûne étaient fréquents au palais du cardinal Borromée. La viande ne paraissait gue que trois mois par an sur la table du saint ; aux jeûnes ordinaires il en avait ajouté beaucoup d'autres.

La table du reste était abondamment servie ; chacun avait devant soi sa portion. L'archevêque ne buvait pas de vin, mais il avait soin qu'on en donnât à son monde et il voulait que tout, viande, pain et vin, fût de bonne qualité. Plusieurs de ses familiers rendirent publiquement ce témoignage devant les juges chargés du procès de sa canonisation.

Le soir, un peu après le coucher du soleil, tous les prêtres se réunissaient dans l'antichambre de l'archevêque et, après, quelques instants d'oraison, ils récitaient avec lui, et en chSur, les matines et les laudes du lendemain. Les jours de fêtes, on les voyait tous paraître en surplis aux offices de la cathédrale et dans toutes les prières publiques, à la grande édification du peuple.

La nuit venue, personne ne devait sortir du palais, et ce dernier point était observé d'une manière rigoureuse. En 1574, le cardinal offrit son palais à son beau- frère César Gonzaga, qui devait séjourner quelques jours à Milan, mais il écrivit au préfet de sa famille : « Faites en sorte que le bon ordre de ma maison ne soit pas troublé, à cette occasion ; il faut avertir Gonzaga de se trouver exactement au palais, à la vingt- quatrième heure, parce qu'à cette heure on a coutume de mettre le verrou aux portes.

Il était défendu, sous quelque prétexte que ce fût, de porter sur soi des armes, de se livrer aux jeux, à des conversations inutiles ou contre les bonnes moeurs, d'assister aux concerts. Il recommandait la concorde, l'édification, la grande propreté dans les vêtements, la modestie et surtout la simplicité qui les empêcherait de devenir jamais pour personne un sujet de ridicule ou de scandale. Des livres pieux et intéressants étaient mis à leur disposition, pour les moments de loisir ou de repos ; il ne voulait pas qu'on restât oisif. En hiver, quand le froid était rigoureux, le souper terminé, on faisait cercle auprès du feu, et on se livrait à d'édifiantes conversations. L'archevêque y prenait souvent part ; il excitait ses familiers à faire connaître les sentiments dont le Seigneur les avait favorisés dans l'oraison. Plus d'une fois, dans l'abandon de ces entretiens, il lui arriva de faire comprendre par ses discours la vivacité de son amour pour Dieu et l'abondance des grâces qu'il en recevait.

Cette vie régulière, la présence d'un modèle aussi parfait, ses continuelles exhortations ne tardèrent pas à enfanter des hommes d'une grande vertu, d'autant qu'avant d'admettre quelqu'un au nombre de ses familiers, le cardinal se montrait difficile et il soumettait à un véritable et sévère noviciat ceux sur lesquels il avait jeté les yeux. Avant tout, il voulait des hommes détachés d'eux-mêmes, disposés à lui obéir de la manière la plus absolue. Saint Philippe Néri lui avait fait recommander un jeune homme de grande espérance : « Je n'avais pas l'intention, écrit-il à son agent Speciano, d'augmenter le personnel de mes serviteurs ; le grand éloge que vous me faites de ce jeune homme, modifie ma résolution, J'aime tant les qualités de l'esprit! Mais qu'on lui Signifie bien, qu'après avoir mis de côté son propre sentiment, il doit être disposé à faire promptement tout ce qui me plaira. » Sans cette soumission, quelles que fussent d'ailleurs leurs autres qualités de savoir ou de vertu, le saint jugeait les hommes incapables de faire le bien et il ne les acceptait pas à son service. II n'ignorait pas la grandeur du sacrifice et de la tâche qu'il exigeait ; mais il avait mille moyens d'en adoucir l'amertume. Il n'admettait pas ceux dont la santé lui paraissait trop faible pour partager ses travaux : pour ce motif, il refusa un très habile jurisconsulte qu'Ormanetto lui proposait.

Nous avons parlé de son tact exquis pour le choix des hommes distingués : il ne revenait jamais de Rome sans amener avec lui plusieurs prêtres de talent. I1 avait une telle réputation à ce sujet, que saint Pie V le faisait prier par Ormanetto de dresser la liste de tous les hommes remarquables par leur science et leurs vertus qu'il connaissait, n'importe sur quel point du globe. Le pontife avait le dessein de les appeler à Rome et de les utiliser dans le gouvernement de l'Eglise.

Une fois admis, les familiers du cardinal étaient soumis à de nombreuses épreuves : l'ambition, le désir de dominer ses compagnons étaient des crimes à ses yeux. Pour vaincre toutes les aspirations de l'amour-propre, il employait quelquefois à des travaux manuels, à des fonctions inférieures des hommes illustres par leurs dignités ou leur naissance. D'autres fois, il condamnait à l'inaction des hommes dévorés par le besoin d'activité, voulant en tout et toujours étouffer les instincts de la nature.

Chacun avait sa fonction déterminée; néanmoins, le saint voulait que tous fussent prêts à remplir n'importe quel emploi, selon les circonstances ou les nécessités du moment. « Je n'ai donné à aucun, en particulier, le titre de secrétaire, écrit-il à Speciano ; je veux maintenir ma famille en cette simplicité, préparant chacun à tout faire, selon son aptitude ou le commandement qu'il reçoit. » Tous devaient être préparés à remplir les différentes charges de la curie, afin que l'administration épiscopale ne se trouvât jamais prise au dépourvu.

Douze prêtres, appartenant à son antichambre, se tenaient à sa disposition ; outre le Mentor dont nous avons parlé, deux de ces prêtres étaient spécialement chargés de veiller sur ses actions, de le reprendre lorsqu'il manquait quelque point des règles de la discipline, de la liturgie, ou de quelque manière que ce fût à ses obligations. Il exigeait également un compte rendu exact des fautes commises par les membres de sa famille, de leurs défauts de caractère ; lui-même, il arrivait, de temps à autre, au milieu d'eux, à l'improviste, visitait leurs chambres et trouvait ainsi le moyen, en les tenant sous une crainte salutaire, de les maintenir dans une régularité parfaite.

On ne saurait dire, s'écrie un historien du saint, le nombre d'hommes de vertu et de génie qui sortirent de cette école. Nommons seulement le cardinal Silvio ; Nicolas Ormnanetto, évêque de Padoue et nonce du pape Grégoire XIII à Madrid ; Jean-Baptiste Castelli, évêque de Rimini et nonce en France ; Jérôme Frédéric Triulzio, évêque de Lodi, envoyé près du duc de Savoie et gouverneur de Rome ; Jean François Bonomi qui remplit d'importantes légations en Belgique, en Allemagne, chez les Suisses et fut évêque de Verceil ; César Speciano, chargé par le pape de traiter des affaires importantes avec le roi d'Espagne et avec l'empereur Rodolphe et qui mourut dans son évêché de Crémone ; Bernardin Mora, évêque d'Aversa ; Nicolas Mascardi, évêque de Brugnato ; Jean Fontana, évêque de Ferrare ; Charles Bescapé, évêque de Novarre et Antoine Seneca, évêque d'Anagni: ces hommes par leurs vertus, leurs talents et la sage administration de leurs diocèses, étaient comme un éloge vivant du saint cardinal dont ils avaient été les disciples.

Pour rendre l'administration archiépiscopale plus parfaite, pour corriger les abus qui s'y étaient introduits avec le temps, pendant la longue absence des ordinaires diocésains, il publia une longue instruction sur les réformes nécessaires à introduire. Il nomma d'abord un vicaire général; il le voulut d'une grande bonté, d'une vie exemplaire et très exercé dans la science du droit et de la discipline ecclésiastique. Sous ce rapport, la providence le servit à souhait: tous les hommes qu'il revêtit de cette dignité le secondèrent d'une façon remarquable.

Il créa deux autres vicaires, l'un chargé des causes civiles, l'autre des affaires criminelles. Pour les aider dans ces administrations difficiles et compliquées, il leur adjoignit un procureur fiscal et un auditeur. Il voulait surtout des hommes intègres ; pour écarter toute tentation d'avarice, il défendit absolument de recevoir des présents, il ne permettait même pas d'accepter les invitations à diner. Il avait soin d'ailleurs de payer largement les services qu'on lui rendait, en dehors des fonctions ordinaires de la charge, qui étaient elles- mêmes très bien rétribuées. « J'espère, écrivait-il à Ormanetto, qu 'il n'y aura jamais rien dans ma curie qui paraisse mériter la censure du pontife. Je n'épargne aucuns frais pour trouver des hommes d'élite, dans la crainte qu'ils n'omettent quelque chose dans l'accomplissement de leur devoir. J'agis ainsi, afin d'avoir les meilleurs administrateurs et surtout de les préserver du vice de l'avarice. » Lui-même donnait l'exemple : on lui offre un jour quelques légumes « qui valaient bien une obole », raconte Speciano, et le saint les refuse aussitôt: « Vous ne comprenez pas encore, dit-il en se tournant vers Speciano, combien les présents, même les plus petits, sont de nature à amollir l'âme. »

Après avoir réformé son tribunal, il porta ses regards sur les pauvres prisonniers. Il ne lui suffit pas de veiller à ce qu'ils soient exactement et suffisamment pourvus des choses nécessaires à la vie ; il veut qu'on expédie les causes promptement, en évitant tous les délais inutiles qui prolongent l'angoisse du prévenu : si la chose se pouvait juger sommairement, il désirait qu'on supprimât toutes les formalités légales. « La charité chrétienne, disait-il, doit être l'âme du juge ecclésiastique. » Enfin il régla si sagement la partie criminelle, et il réussit si pleinement à atteindre son but, qu'on appela bientôt partout le tribunal de l'archevêque de Milan, le saint tribunal

Il réforma aussi la chancellerie archiépiscopale. Depuis de longues années, elle était confiée aux soins et à la direction d'un laïc ; saint Charles la remit entre les mains d'un chanoine de son église métropolitaine. Il voulut qu'on délivrât gratuitement toutes les pièces, titres, faveurs ou autres documents ; il était permis seulement de prélever une somme insignifiante au profit du copiste. Le côté le plus admirable de cette réforme, ce fut l'organisation de registres spéciaux pour le personnel du clergé de son vaste diocèse. En les ouvrant, il pouvait aussitôt se rendre compte des personnes et des choses, jusque dans les plus petits détails. Personnel, fondations, paroisses, oeuvres pies, tout avait sa place marquée, son casier à part : le saint avait lui-même tracé le programme des matières spéciales qu'on y devait enregistrer et conserver. Les églises y avaient leur monographie, dans laquelle on faisait la description la plus minutieuse des autels : des tableaux, des dimensions de l'édifice et de son caractère architectural. Les réguliers, les hôpitaux y avaient des casiers particuliers.

Il ne suffisait pas d'établir des règlements, le saint connaissait l'inconstance humaine, il savait que les hommes, même les meilleurs, ont besoin d'être constamment tenus en haleine ; il ne se regardait donc pas comme exempt de toute responsabilité vis-à-vis des emplois et des dignités qu'il avait remis à des hommes de confiance ; mais il se faisait un devoir de veiller constamment sur tous et sur chacun en particulier, il se croyait obligé de s'assurer qu'ils n'abusaient pas de sa confiance et qu'ils remplissaient saintement leurs charges. Si l'un d'eux semblait trop faible dans les jugements qu'il dirigeait, ou imprudent dans les sentences rendues, ou enfin coupable de quelque autre manquement, il avait l'habitude de le reprendre doucement. S'il résistait aux observations, non seulement il le privait de son emploi, mais il l'éloignait de sa maison.

La Réforme ainsi commencée par lui-même et par sa propre famille, le pontife pouvait avec espérance de succès entreprendre celle de son clergé. L'administrateur intelligent et pratique se manifeste dans les premières mesures d'ordre général qu'il adopta, pour connaître son clergé et lui faire sentir son action. Il choisit deux hommes d'une sagesse éprouvée, et sous le nom de visiteurs, il leur donna la mission de veiller à tout ce qui concernait la discipline ecclésiastique et d'observer tout ce qui pouvait être l'objet de réformes ou d'encouragements : l'un reçut comme champ de ses sollicitudes la ville épiscopale, l'autre la campagne. Un seul homme ne pouvait suffire à cette besogne, le saint le comprenait parfaitement, il leur donna des aides : la ville de Milan fut divisée en six régions, désignées par les noms mêmes des six portes de la cité, et à la tête de chacune d'elles, il mit un prêtre, dépendant du visiteur avec le titre de Préfet des portes. Il partagea le reste du diocèse en six autres régions, qu'il plaça également sous la vigilance de six autres visiteurs. La fonction de ces prêtres consistait à visiter les églises et le clergé des différentes régions, soumises à leur inspection. Chaque semaine, le cardinal les "réunissait auprès de lui, pour connaître les besoins de son troupeau et chercher avec eux les moyens les plus opportuns d'y satisfaire. Il avait établi des vicaires forains, qui communiquaient directement avec lui ;il les réunissait en congrégation générale seulement trois fois dans l'année. De son palais, le saint cardinal pouvait ainsi connaître et administrer tout son diocèse ; mais il voulut s'entretenir avec chacun de ses prêtres, ce qu'il fit dans ses visites pastorales. Les rapports des visiteurs et des vicaires forains eurent surtout pour but de rendre ces visites plus fructueuses. Avant de les entreprendre, il réunissait toujours ses soixante vicaires forains et il recueillait de leurs bouches des appréciions, des jugements, des avis qui devaient diriger son zèle et éclairer ses efforts. Ces rapports verbaux ne suffisaient pas, chacun des vicaires devait consigner, par écrit, entre les mains du cardinal, ses observations et préciser les besoins du clergé et des peuples confiés à son autorité. Il ne marchait pas en aveugle : avant de pénétrer dans chaque hameau, dans chaque paroisse, il en connaissait déjà l'histoire, il n'ignorait aucun des abus qui y existaient ni aucune des bonnes oeuvres qu'on y pratiquait. Avec une telle organisation, on comprend tout le bien qu'il fut possible d'accomplir dans le diocèse entier.

On ne saurait préciser le nombre d'ecclésiastiques que, sous les différents noms de préfets, témoins synodaux, moniteurs secrets, censeurs du clergé, etc. l'archevêque employa au gouvernement de son église: on dit qu'il n'y en avait pas moins de quatre cents. Il comparait lui-même « son Église de Milan à un vaste champ, dont la culture exige de nombreux ouvriers. » Il ne refusait jamais celui qui s'offrait pour partager sa sollicitude pastorale : peu lui importait d'augmenter les frais de sa famille domestique, dès lors qu'il pouvait avoir sous ses ordres un plus grand nombre d 'auxiliaires, avides de travailler avec lui au bien de son peuple. Dans le commencement de son épiscopat, il n'avait pas sous la main un clergé assez nombreux ; il n'hésita pas à confier aux membres des ordres religieux plusieurs charges dépendant de l'administration archiépiscopale.

A côté de la famille particulière de l'évêque, qui est de son choix, qui est admise dans son intimité et prend part à tous les actes de sa vie privée, si l'on peut parler ainsi, les saints Canons lui en ont donné une autre, dans laquelle il peut trouver un appui et des lumières pour diriger son diocèse, c'est le chapitre composé ordinairement d'hommes d'expérience, de savoir et de vertu. L'évêque les choisit aussi, il est vrai, mais, par le fait de leur nomination, ils deviennent indépendants, dans un certain sens : la crainte de perdre leur position ne saurait arrêter sur leurs lèvres l'expression de leurs sentiments, puisqu'ils sont inamovibles. Cette indépendance elle-même peut avoir de sérieux inconvénients, et l'histoire ecclésiastique a plus d'une fois enregistré le récit de ces oppositions de chapitres devant lesquelles l'évêque, malgré son droit et la justesse de ses ordonnances, fut obligé de céder.

L'évêque peut trouver là un écueil contre lequel le savoir et la vertu viennent quelquefois se briser. Saint Charles comprit combien son chapitre pourrait grandement servir ses desseins de réforme, s'il savait le faire entrer, lui-même et en premier lieu, dans cette voie, tout en conservant son affection et son estime. Il a raconté comment il s'y prit pour obtenir cet important résultat.

De nombreux abus s'étaient introduits dans la célébration des saints offices, il les corrigea et il veilla à ce que l'assistance au choeur fût plus régulière. Il divisa le chapitre en trois ordres : les prêtres, les diacres et les sous-diacres. Il y ajouta neuf prébendes : la première était destinée à un théologal, dont l'obligation consisterait à expliquer, tous les dimanches, du haut de la chaire les saintes Écritures et à donner deux fois la semaine une leçon de théologie. La seconde fut créée en faveur d'un grand pénitencier : sa mission était de se trouver, aux heures de l'office, au confessionnal pour écouter tous ceux qui se présenteraient ; il avait le droit d'absoudre de tous les cas réservés. Il devait, toutes les semaines, réunir les quatre pénitenciers mineurs et quelques autres théologiens, pour résoudre les cas difficiles qui leur seraient proposés par les curés ou par d'autres prêtres. Il érigea un chapitre mineur également divisé en trois ordres : les notaires, les lecteurs et les Maceconici.

Les chanoines accueillirent ces réformes avec empressement : saint Charles se félicita de leur docilité dont il attribuait la cause à l'influence de la résidence épiscopale. « L'enchantement que j'ai causé à tous ces chanoines, écrit-il à Mgr Bonomi, est le résultat de la voie que j'ai prise, très différente de celle en usage aujourd'hui :j'ai été sévère pour tout ce qui touche à leur devoir, à leur personne et à l'office divin ; mais pour tout ce qui a rapport au gouvernement général de cette Église, je veux les avoir pour associés et frères et, comme c'est un devoir, m'en servir, les employer, prendre leurs conseils, les occuper continuellement : en somme je veux les avoir pour mes coadjuteurs, chacun selon ses aptitudes. »

L'archevêque fit plus encore, il demanda au saint père le de pouvoir appliquer à son chapitre les revenus de plusieurs bénéfices dont il jouissait. « Je n'ai pas, disait-il, la pensée de faire des dépenses en faveur de la chair et du sang, malgré les vSux avides de quelques-uns. » Il espérait pouvoir alors imposer plus facilement à ses chanoines l'obligation de célébrer les offices, non seulement du jour, mais encore ceux de la nuit. Depuis longtemps, ils n'assistaient qu'à Tierce et à la messe, le vendredi aux vêpres ; il désirait les voir chanter matines et toutes les autres heures canoniales. Il regrette que la mort de Pie IV l'empêche de faire à son chapitre tout le bien qu'il eut voulu ; il espère néanmoins par sa présence pouvoir suppléer à tout le bien qu'il leur eût fait absent, son oncle vivant. Chaque fois qu'il prescrivit de nouveaux offices ou de nouvelles obligations d'assistance au chSur, il se plut à augmenter les revenus des chanoines.

Tels furent les débuts du jeune archevêque dans l 'administration de son diocèse. Le bien qu'il fait remplit de joie le cSur du saint pape, qui gouverne l 'Église universelle. Le 2 octobre 1566, saint Pie V lui écrit pour le féliciter des réformes qu'il a entreprises, au grand avantage de son clergé. Il l 'exhorte à continuer et à prier Dieu « afin qu'il lui donne également, à lui-même, la force de poursuivre l'Suvre commencé, parce que chaque jour se présentent de nouveaux obstacles, de la part de ceux qui sont plus enclins à mal vivre qu'à bien faire.