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SON ACTION SUR LA VILLE DE MILAN Les oeuvres des saints leur survivent. -Le Dôme de Milan. -Ses richesses - L'éclat de ses fêtes religieuses. - Réformes apportées par le Saint. - Il visite les paroisses - Il établit des confréries. - Les Rogations à Milan. - Les cérémonies des offrandes populaires pour l'achèvement du Dôme - Joie du saint à la vue des bonnes dispositions de son peuple.
Depuis le merveilleux Dôme jusqu'au plus modeste sanctuaire de Milan, depuis l'Hôpital majeur jusqu'au plus petit refuge de charité, depuis le magnifique palais ,archiépiscopal jusqu'au plus pauvre des nombreux séminaires de cette ville, depuis la célèbre université de Bréra jusqu'a l'humble école populaire, depuis les grands couvents de Saint-Fidèle, de Saint-Barnabé, etc., jusqu'au plus obscur monastère de vierges, partout on retrouve l'action toujours incessante, toujours merveilleuse, toujours bienfaisante du saint archevêque de Milan. La cathédrale de cette ville est l'un des plus riches et des plus surprenants édifices de l'Italie : ses grandes nefs, ses voûtes élevées, ses beaux monuments, ses élégants piliers, ses vitraux de couleurs ; à l'extérieur, ses nombreuses sculptures, ses innombrables flèches et ses contreforts en marbre de Carrare, découpés comme une dentelle; ses milliers de statues et, au milieu la grande aiguille surmontée de la statue dorée de la Vierge, qui domine et la cité et l'immense plaine de la Lombardie, tout fait de ce temple une vraie merveille, unique en son genre, dans lequel la grâce et la majesté, la beauté et la richesse s'unissent sans se confondre. Les Visconti ont la gloire d'avoir commencé cet édifice, il a fallu plusieurs siècles pour l'amener au point de perfection où nous le voyons aujourd'hui. Le temple proprement dit était achevé lorsque saint Charles en prit possession comme archevêque ; mais la façade n'était pas commencée ; et l'intérieur n'avait pas encore tous les ornements essentiels au culte liturgique et dignes de la splendeur de l'édifice lui-même. Saint Charles s'empressa de suppléer à ce qui manquait. Il chargea l'architecte Pellegrini de dessiner la façade ; malheureusement elle ne répond pas au reste du monument et elle est du plus regrettable goût ; mais saint Charles ne doit point en porter la responsabilité. A cette époque la Renaissance avait fait son oeuvre, le gothique avait été rejeté comme une monstruosité ignorante » et l'on préférait à ses gracieux caprices la ligne droite, régulière mais froide de l'architecture romaine. C'étaient alors les idées régnantes : l'architecte, pas plus que saint Charles, ne pouvait s'y soustraire sous peine de susciter de véritables tempêtes et eux- mêmes, du reste, avaient sans doute subi l'influence de leur temps : ils furent de leur époque. Qui oserait les en blâmer ? Comme nous aurons occasion de le redire plus tard, pour des faits d'une nature plus importante, on ne peut reprocher à un homme de s'être conformé aux usages et aux lois qui, de son vivant, réglaient les arts, les lettres et les moeurs. Saint Charles fit construire le choeur tel que nous le voyons aujourd'hui : le maître autel était placé sous la coupole, il le fit transporter à la place où nous le voyons encore. Le riche tabernacle de bronze doré, qui le surmonte, est un présent de Pie IV ; il le fit faire à Rome par les frères Solari, lombards :les bas-reliefs, les décorations qui l'enrichissent sont d'un travail exquis. Les belles stalles du choeur, en bois de noyer, ont été placées par ordre de saint Charles. Les sculptures, représentant la vie de saint Ambroise et les principaux traits de l'histoire des autres archevêques de Milan, sont très remarquables. Les dessins, faits par le fameux statuaire François Brambilla, également dessinateur du tabernacle de bronze du maître autel, furent exécutés par Richard Taurini ; ils ne coûtèrent pas moins de sept mille écus d'or. Saint Charles eut l'heureuse idée de réunir par de magnifiques bas-reliefs en marbre, les dix piliers qui entourent le choeur ; ils font encore l'admiration des connaisseurs. A l'entrée du choeur, adossés à chacun des piliers, on plaça, par ses ordres, deux riches jubés en bronze supportés par quatre immenses cariatides représentant les quatre évangélistes. La mort ne lui permit pas de jouir de ce dernier travail qu'un héritier de son nom, de sa dignité et de ses vertus, Frédéric Borromée, fit terminer. Sous l'autel majeur, il construisit une crypte d'une légèreté, d'une élégance et d'une richesse extraordinaires, au milieu de laquelle il éleva un autel, pour recevoir un grand nombre de reliques. C'est dans cette petite chapelle souterraine ou Scurolo que les chanoines récitent l'office pendant l'hiver et à côté, en face, devait bientôt s'élever cette autre chapelle souterraine qui, en publiant la gloire de saint Charles, devait en même temps attester la munificence et la reconnaissance des Milanais envers leur bienfaiteur et leur père. Les nobles et les ducs de Milan avaient choisi le Dôme pour le lieu de leur sépulture, ou du moins ils avaient voulu y perpétuer leur souvenir et leur nom, en faisant peindre dans les parties les plus élevées et les plus visibles de l'édifice, leurs armoiries avec de fastueuses décorations. Les étendards des principales familles de la ville pendaient de toutes parts, et la maison de Dieu ressemblait plutôt à un musée, à un théâtre qu'à une maison de prière. Ces ornements, d'un goût douteux, avaient le grave inconvénient .de détruire l'harmonie et de rompre la grâce des lignes architecturales de l'édifice entier. Saint Charles fit enlever toutes ces superfétations : l'art et la religion ne peuvent que l'en féliciter. Il contribua à hâter l'achèvement du plus beau monument funéraire de la cathédrale de Milan, celui élevé en l'honneur de ses oncles, Jean Jacques et Gabriel Médicis. Le marbre et le bronze s'y unissent avec une rare harmonie : Michel-Ange, du reste, en a lui-même tracé les dessins. Tous ces travaux d'ornementation matérielle, si l'on peut parler ainsi, ne répondaient pas encore aux intentions du saint, ils n'étaient pour lui qu'une manifestation nécessaire, il est vrai, mais relativement accessoire de ses sentiments d'amour et de respect envers le Dieu de l'Eucharistie. Le pape Martin V avait consacré le maître-autel ; l'archevêque résolut de consacrer l'édifice entier et il accomplit cette cérémonie avec une grande pompe, le 20 octobre 1577. Une église aussi riche et aussi remarquable qu'on la puisse supposer est un corps sans âme, si l'éclat et la majesté des cérémonies ne répondent pas à la grandeur du Dieu qui l'habite. Nous avons dit ce que le cardinal Borromée entreprit et ce qu'il obtint des membres du chapitre pour les réformes qu'il projetait ; il ne négligea rien pour leur donner une haute idée de leur mission. Il voulut que sa cathédrale fît le modèle d'après lequel toutes les autres églises de sa ville et de son diocèse se formeraient à l'exactitude et à la splendeur des cérémonies réglées par la liturgie pour la célébration de l'office divin. Il nomma deux Maîtres des cérémonies, avec un traitement spécial, dont l'unique fonction serait de veiller à l'exacte observation du cérémonial tracé par l'autorité de l'Église. Et comme le chant est l'une des parties les plus importantes et les plus essentielles de la liturgie sacrée, il fit placer deux magnifiques orgues dans le choeur. Nous avons parlé de sa sollicitude pour la réforme du chant ecclésiastique en général. Les connaissances personnelles qu'il avait de cet art, les études qu'il fut à même de faire dans la congrégation établie dans ce but par le saint siège, lui permettaient d'agir en toute assurance. Il ordonna qu'on userait seulement du chant figuré, à l'aide duquel le peuple pouvait plus facilement entendre et suivre les paroles de la prière publique ; il proscrivit ce qu'on appelait alors la musique chromatique qui lui semblait rappeler de trop près la musique des théâtres et des concerts mondains. Pour obtenir d'heureux résultats, il ne recula devant aucune dépense ; il fit venir d'habiles musiciens, il bannit tous les instruments profanes, il ne conserva que l'orgue, l'instrument religieux par excellence. Ses idées à ce sujet étaient si bien arrêtées, qu'il fit accepter par tous ses suffragants, un décret conciliaire qui fut promulgué dans toute l'étendue de sa province ecclésiastique
Il donna aux chanoines un costume de choeur semblable à celui des cardinaux, rouge en temps ordinaire et violet pendant le temps du carême et de l'avent, d'où l'habitude était venue d'appeler les chanoines de Milan : Messieurs les cardinaux du Dôme, I signori cardinali del Duomo. Tout ce qui, de loin ou de près, se rapportait
à l'honneur de la maison de Dieu paraissait au saint digne de fixer
son attention, d'éveiller sa sollicitude. Les gardiens du temple
devinrent l'objet de ses réformes et il décréta qu'ils
appartiendraient à la cléricature. Il en choisit douze,
il leur conféra l'ordre mineur de portier avec la mission de s'occuper
de l'ornementation et de la décoration des autels, de la séparation
alors en usage des hommes et des femmes dans les églises, de fermer
et d'ouvrir les portes du temple et de se mettre à la disposition
des chanoines pour tous les offices dont ils auraient besoin. Cette institution
a persévéré jusqu'à nos jours ; nous avons
pu admirer les fruits du dévouement et de la piété
de ces hommes uniquement consacrés au service de l'autel. Les chanoines auraient pu avoir quelque sujet de se plaindre de la mesure archiépiscopale ; il leur fallait désormais, et cela plusieurs fois par jour, faire un plus long chemin pour arriver à la porte principale, souvent par la pluie, par la neige et malgré leur grand âge. Le saint ne donna même pas le prétexte de la petite plainte, il fit creuser une route souterraine qui, de la Canonica ou maison qu'il avait élevée pour les loger, les conduisait tout doucement, à l'abri des ardeurs du soleil comme des glaces de l'hiver, jusque dans l'intérieur du Dôme. Lui-même désirait aussi pouvoir se rendre facilement, sans être vu, au milieu de son cha- pitre pour unir sa voix à la sienne, au moment de la célébration de l'office et, dès le commencement de son pontificat, il commença la construction de ce beau passage qui conduit du palais archiépiscopal dans l'intérieur de la cathédrale. Les difficultés que les autorités civiles lui suscitèrent en matière de juridiction, presque dès le début de son épiscopat, ralentirent un peu ces premiers travaux ; mais pendant la peste, étant à peu près l'unique maître de la ville, il fit achever cet important travail dont profitent encore aujourd'hui les archevêques et les chanoines de Milan. Suivons maintenant le saint cardinal dans sa ville épiscopale : il commence par la visite des presbytères, des collégiales, il pénètre dans les habitations, il entre dans les églises et partout il réprime les abus et introduit de sages réformes. Il ne veut pas qu'une seule femme, à l'exception de la mère, si elle est avancée en âge, habite dans les presbytères ; il veut que les portes en soient fermées aux verrous, à la chute du jour, et que la garde des clefs soit remise aux prévôts. Il ne permet pas à ses curés d'entretenir des amitiés avec des personnes riches et il frappa d'une amende un prévôt qui recevait à sa table des chevaliers, les traitait avec somptuosité et dont les appartements étaient trop luxueux. Il ramenait les uns à la ponctualité dans la célébration de l'office divin ; il excitait les autres à toutes les pratiques du zèle apostolique. Il supprimait des collégiales qui ne pouvaient vivre par elles-mêmes, pour augmenter les revenus des autres ; si les curés n'avaient pas de revenus suffisants pour les faire vivre, il réunissait leurs titres à d'autres de façon à pourvoir en même temps à l'avantage des curés et à l'utilité des paroissiens. Les presbytères, devenus vacants par la suppression de la paroisse, étaient consacrés à d'autres bonnes oeuvres, à l'établissement de confréries. Avant son arrivée à Milan, il existait déjà dans cette ville onze associations de pénitents ; pendant son épiscopat leur nombre se doubla ; il leur donna des règlements écrits et il voulut que ceux qui en faisaient partie portassent des habits de couleur différente pour se distinguer les uns des autres. Une de ces associations avait pour but d'assister les condamnés à mort à leurs derniers moments. Saint Charles lui adjoignit la confrérie des nobles de Milan, qu'il constitua sous le titre de la Miséricorde ; il lui donna les règlements d'une association de ce genre établie à Rome. Ces confréries firent tant de bien, eurent tant de succès que le gouverneur lui-même désira s'enrôler dans leurs rangs. Ces bonnes dispositions ne durèrent pas : saint Charles fut obligé plus tard de lutter avec énergie pour conserver ces pieuses et charitables institutions. Les prières publiques, ou processions appelées des Rogations, instituées à Milan, en 449, par saint Lazare, évêque de cette ville, étaient depuis longtemps devenues l'occasion de grands abus et de coupables usages : elles donnaient lieu à des festins qui, loin d'apaiser Dieu, l'offensaient par de nouveaux crimes. La liturgie ambrosienne prescrit la célébration de ces trois jours de prières, dans la semaine qui suit le dimanche dans l'octave de l'Ascension de Notre-Seigneur. La première fois qu'il présida à ces solennelles prières, Charles arriva, un peu après minuit, à la cathédrale, pour réciter avec son chapitre l'office des matines ; tous les prêtres de la ville se trouvèrent au Dôme dès l'aurore. Le cardinal distribua les cendres, cérémonie qui se fait à Milan, à cette époque, et non, comme dans le rit romain, au premier jour du carême, puis la procession se mit en marche vers les élises désignées : l'archevêque revêtu de ses vêtements pontificaux suivait, une foule nombreuse marchait derrière lui. L'attitude recueillie et majestueuse du prélat, l'onction de sa prière, sa modestie, l'ensemble de toute sa personne impressionnèrent vivement les assistants. Sa présence seule suffit pour détruire tous les abus et ramener à son esprit primitif cette sainte institution. Sa vue, sa bénédiction excitaient toujours à la dévotion et à la piété, on pourrait même dire que son ombre, comme celle de saint Pierre, guérissait les malades. Il arriva plus d'une fois que plusieurs furent guéris, en s'agenouillant sur son passage, alors qu'il présidait ces processions. L'archevêque ne manqua jamais de se trouver à Milan, à l'époque des Rogations. En 1568, il était à Mantoue, par ordre du pape, pour traiter une grave affaire, il sollicita la permission de rentrer en son diocèse pour cette solennité, « que j'appelle justement, disait-il, un autre carême, car le peuple jeûne et je répands sur lui des cendres. Il y a tant de monde à ces supplications solennelles, que jamais je ne vois une plus grande réunion de fidèles. Mais si je me réjouis de la piété de mon peuple, mon peuple à son tour est enflammé par la présence de son pasteur: j'ai la coutume, en cette circonstance et en plusieurs endroits, de le nourrir de la parole sacrée. » Et il supplie le saint père de le laisser retourner dans sa ville épiscopale, s'il juge que sa présence n'est plus nécessaire à Mantoue. Il existait un autre usage dont la suppression, encore plus difficile, pouvait être pour l'Église de Milan l'occasion de sérieux dommages. Lorsque Jean Galéas Visconti résolut, en 1386, d'élever un temple en l'honneur de la sainte vierge, il dut solliciter l'aumône de ses sujets. Il fut alors décidé que, pendant six dimanches de l'été, chacune des six régions de la 1: ville viendrait, l'une après l'autre, apporter avec une grande pompe ses présents dans le temple même dont on avait commencé la construction. A cette occasion, le peuple se livrait à toutes sortes de réjouissances, dont la plume ne saurait décemment présenter une description. La morale et le bon goût y étaient également offensés : le ridicule se mêlait à l'immonde et, même avant son arrivée à Milan, saint Charles avait exprimé le désir de voir toutes ces processions drolatiques, toutes ces représentations grotesques disparaitre. Elles étaient répréhensibles en soi, mais les circonstances dans lesquelles elles se présentaient en aggravaient encore l'inconvenance en leur donnant une couleur de sacrilège. D'un autre côté, la suppression de ces offrandes serait regrettable, elle empêcherait peut-être l'achèvement de l'église. Saint Charles fit preuve d'une grande prudence. Il commença par prier ses amis et ses parents, dont plusieurs étaient très influents, de travailler à empêcher les représentations comiques, au moins dans leurs régions. Le quartier de la porte tessinoise donna l'exemple, puis, quand les esprits furent ainsi doucement préparés à la réforme qu'il rêvait, il porta une ordonnance, en vertu de laquelle, les offrandes, au lieu de se faire dans l'après-midi, se feraient le matin. Il régla le mode à suivre, il indiqua les psaumes et les hymnes qui devraient se chanter à ces processions, et il réussit à obtenir que les fidèles se présenteraient à la maison de Dieu, précédés de la bannière de saint Ambroise. Tout ce qu'il y avait de ridicule et d'impie dans ces manifestations populaires disparut. Les dons continuèrent à affluer, d'autant plus abondants, que le saint avait fait comprendre que la prière doublerait aux yeux du Seigneur le prix et le mérite des offrandes. Milan se renouvelait ainsi peu à peu, dans la
foi et la piété, sous l'influence de son saint archevêque.
Il est au milieu de son peuple depuis un an à peine, et déjà
il peut bénir Dieu da merveilles opérées par son
ministère. « Je me réjouis extrêmement, écrit-il
à Mgr Bonomi, de voir avec quelle facilité et avec quelle
promptitude mes concitoyens acceptent tous mes avis et surtout de leur
bienveillance et de leur vénération pour ma personne. Mais
ce qui ranime surtout mon courage, c'est la conviction généralement
répandue ici qu'après le concile de Trente et le concile
provincial, sous le pontificat d'un si saint pape, avec le secours de
ma présence et de mes sollicitations, on ne doit plus s'occuper
que d'une seule chose: exiger de chacun une nouvelle manière de
vivre. Aussi j'ai soin, pour faire entrer plus profondément ce
sentiment dans les esprits, que les Milanais s'approchent plus fréquemment
des divins mystères ; c'est le meilleur remède contre l'envahissement
du mal. Dans ce but, j'ai jeté les fondements d'une société
à laquelle j'ai donné le nom du Très Saint Sacrement.
Chaque paroisse aura une de ces confréries, dont l'élite
des citoyens fera partie. J'ai rédigé le règlement
de façon à introduire parmi eux l'usage des sacrements.
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