Vie de Saint Charles Borromée
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CHAPITRE SEIZIEME

LES COMMENCEMENTS DE LA LUTTE

Le duc d'Albuquerque gouverneur de Milan. -Le sénat de Milan. -Ses prétentions - Il veut réviser et corriger le concile provincial -La juridiction de archevêques de Milan. - Opposition du sénat à son exercice - L'affaire est déférée au pape. -Les négociations du cardinal-secrétaire d'Etat avec la Cour d'Espagne. -On arrête l'officier de l'archevêque de Milan - Saint Charles excommunie les violateurs de sa juridiction. Le cardinal Alexandrin ordonne au nonce d'instruire le roi d'Espagne de tout ce qui s'est passé - L'attitude du saint archevêque - Il fait l'éloge de ses adversaires - Le marquis de Ceralvo, envoyé du roi d'Espagne - Son entrevue avec Saint Charles. Noble réponse du saint - Sa soumission à tout ce que le pape décidera - La faiblesse du duc d'Albuquerque - « Dieu nous prêtera certainement sa main »


Saint Charles se félicitait de la docilité de ses diocésains ; mais les difficultés étaient à la veille de surgir. Pouvait-il en être autrement ? Son ardeur pour la réforme, son intrépidité pour défendre la discipline ecclésiastique et sauvegarder les droits de l'Église devaient naturellement susciter des oppositions, faire naître de redoutables conflits. Les premiers mois de l'année 1567 fuirent assez calmes ; mais l'on entendait déjà dans le lointain gronder l'orage. Une question d'une sérieuse importance, dont les conséquences se feront sentir pendant presque tout l'épiscopat de notre cher saint, la question de la juridiction ecclésiastique, donna naissance à cette lutte que la passion devait accroître démesurément. Mais avant d'entrer dans le coeur même de notre sujet, nous devons faire connaître les principaux personnages politiques contre lesquels l'archevêque aura à défendre les privilèges, les droits et l'autorité même de l'Église.

Milan, en passant sous la domination de l'Espagne, avait vu placer à sa tête comme administrateur et chef un grand d'Espagne. Au moment où le cardinal Borromée prit possession de son archevêché, le gouverneur de la province était Gabriel della Queva duc d'Albuquerque : brave capitaine, bon, loyal, intègre, patient, animé de bonnes intentions, il avait dès le début donné lieu d'espérer que le cardinal trouverait en lui un coadjuteur puissant, pour l'exécution des projets de réforme qu'il avait conçus. « J'ai trouve ce gouverneur, écrivait-il lors de sa première visite, si bon, si religieux, si dévoué à Notre Seigneur, que je n'aurais jamais pu me l'imaginer tel. » Le gouverneur n'était pas seul et il était obligé de tenir compte du sénat de Milan. Il avait promis de n'apporter aucun obstacle, il est vrai, à la promulgation des bulles du pape, des édits et des décrets que l'archevêque croirait utiles ou nécessaires d'établir; mais, sans l'assentiment du sénat, il ne pouvait ni favoriser, ni aider d'une manière absolue les bonnes intentions et les actes de saint Charles, et cette assemblée, en lui refusant sa participation et son consentement, paralysa plus d'une fois ses bons désirs.

L'autorité du sénat était suprême à Milan; il se composait d'hommes, d'un âge mûr, appartenant à la noblesse et à la bourgeoisie espagnoles et lombardes. Ces sénateurs se donnaient une grande importance : leurs prétentions, aussi ridicules qu'obstinées, suscitèrent souvent les plus sérieux obstacles à la bonne administration de la ville et de la province. « Ce sénat n'était point fait pour la nation, dit Cantu ; mais il était arbitre de la vie et de l'avoir de la nation ; il éternisait les luttes dans un labyrinthe de procédures compliquées, il jugeait sans appel tanquam Deus : la loi lui reconnaissait l'autorité de confirmer, de casser les constitutions du prince, d'enlever et d'accorder n'importe quelle dispense, même des statuts et des constitutions.. .L'autorité suprême en fait de justice donnait la plus grande importance au président du sénat. »

Le sénat, jaloux de son autorité, avait la prétention d'être le maître absolu en toutes choses et sa susceptibilité, à l'endroit de ses prérogatives; était extrême. Ajoutons que les passions humaines, favorisées encore par l'exercice d'un pouvoir sans contrôle et sans limites, n'aiment point à être gênées : il a suffi de la conversion d'une complice des vices de Néron pour hâter le supplice des apôtres Pierre et Paul. Or, plusieurs des sénateurs de Milan voyaient avec rage le trouble que le nouvel archevêque par ses ordonnances, son zèle ardent, sa vie exemplaire, apportait à leurs plaisirs; ils souffraient de ces réformes, ils redoutaient le moment où ils seraient eux-mêmes obligés de refréner leurs passions. Il n'en fallait pas davantage pour allumer une guerre terrible contre le prélat; mais il jouissait d'une si grande autorité, il inspirait une vénération si universelle, qu'ils n'osèrent directement s'en prendre à sa personne, ils cherchèrent une occasion de satisfaire leur haine, tout en la voilant sous de spécieux et mensongers prétextes. Les décrets du premier concile provincial, tenu par le saint, avaient été de leur part l'objet de ridicules observations; ils avaient même manifesté la prétention de les revoir, de les corriger, avant d'en permettre l'impression, sous le prétexte que quelques ordonnances étaient contraires à la juridiction du roi. Le cardinal refusa de subir ce contrôle. « Le rô1e que veut se donner le sénat, écrivait-il au nonce d'Espagne, est tout à fait en dehors de son autorité et de son devoir. Le cardinal archevêque ne peut ni ne doit consentir à ce que des lois, portées par des prélats si nombreux et si respectables, il y a un an, approuvées par le saint siège apostolique et qui sont faites pour tant d'États divers, c'est-à-dire, Venise, la Savoie, Mantoue, Gênes, soient maintenant censurées et critiqué par le sénat de Milan, composé de magistrats séculiers. Qu'ils indiquent les points contraires à la juridiction royale, nous leur ferons comprendre qu'ils se trompent : le concile a eu en vue surtout de respecter et de faire respecter l'autorité du roi; mais s'il s'agit seulement de quelques paroles qui prêtent à une interprétation fausse, comme cela ne tient pas à la substance même du concile, nous y pourrons remédier en le faisant imprimer. »

Le saint ne voulut rien céder, il fit demander au roi, au contraire, son appui pour l'exécution de son concile. Il y avait dans cette prétention du sénat, un indice de dispositions malveillantes que ce premier succès du cardinal n'était pas de nature à faire disparaître. Depuis longtemps, les archevêques de Milan jouissaient, sans conteste, d'une juridiction assez étendue; ils avaient le droit d'avoir une famille armée et de citer à leur tribunal les laïcs eux-mêmes pour les crimes offensant la foi et la morale. Par suite de la longue vacance du siège épiscopal, de la faiblesse des vicaires chargés de l'administration du diocèse, au milieu des guerres et des troubles qui avaient agité le Milanais, ce droit avait cessé d'être appliqué pendant plusieurs années. En présence de l'obstination de plusieurs pécheurs publics et scandaleux, saint Charles ne vit pas un moyen de correction plus efficace que celui d'un châtiment public et exemplaire. Il n'avait pas besoin pour cela d'innover, il n'avait qu'à reprendre les anciens usages, à se servir des droits inhérents à son Église. Après des exhortations, des avertissements préliminaires restés inutiles, il cita à son tribunal plusieurs des coupables. Aussitôt les ministres du roi s'émurent de ce qu'ils appelèrent un empiétement épiscopal sur le droit de 1'Etat, ils avertirent les officiers de l'archevêque de ne plus oser porter la main sur un seul laïc, ils leur défendirent également de porter des armes. Saint Charles vit avec peine qu'on voulait lui interdire le seul moyen qui lui restait de couper le mal dans sa racine; il demanda à Dieu la lumière dont il avait besoin, puis il écrivit au souverain pontife pour exposer la situation et demander ce qu'il devait faire. Il essayait en même temps, par la douceur, d'entrer en composition avec les ministres du roi. Mais, ayant appris, par leur entretien, qu'ils avaient déféré la cause au roi d'Espagne, il résolut lui-même d'écrire au monarque ; il connaissait sa foi, son esprit religieux, et il crut bon de prévenir la mauvaise impression que la dénonciation du sénat pourrait produire sur son esprit. Philippe II lui répondit avec bonté : « Il s'en rapporterait, disait-il, à la décision du Saint Siège, au jugement duquel lui aussi remettait toute l'affaire. » Il écrivit dans le même sens aux magistrats de Milan, ajoutant qu'il entendait que le droit de chacune des parties restât inviolable, jusqu'à la décision du souverain pontife.

Le sénat avait député à Rome Jean Paul Chiesa, sénateur, pour défendre sa cause. Saint Pie V, par son entremise, adressa une lettre au gouverneur et au sénat de Milan pour les prier de vouloir bien aider l'archevêque et ses suffragants dans l'accomplissement de leur devoir pastoral ; il leur demandait en conséquence de laisser intacts tous les droits, jusqu'à ce qu'il eût rendu lui-même une sentence sur la question en litige, ce qui ne tarderait pas.

Cette lettre du pape fit concevoir des espérances de paix ; mais la passion de quelques sénateurs était loin d'être disposée à la conciliation, ils étaient impatients de lutter contre l'archevêque, de la vaincre et de l'empêcher de poursuivre ses réformes. Nous laisserons ici le cardinal Alexandrin, secrétaire d'Etat et neveu de saint Pie V, raconter au nonce du pape, en Espagne, les faits qui suivirent cette lettre de Pie V. Nous pensons qu'on lira avec intérêt ces lettres inédites, elles exposent l'affaire avec une grande clarté et elles font du saint l'éloge le plus grand et le plus autorisé.

« Monseigneur l'illustrissime Borromée, pour satisfaire à son devoir de pasteur et d'archevêque de Milan a voulu supprimer les nombreux abus et les crimes qui existent, dans cette ville et ce diocèse, parmi les ecclésiastiques et parmi les séculiers. La puissance du démon a si bien prévalu que le sénat, sous le prétexte et l'apparence de vouloir sauvegarder la juridiction royale, a fait opposition à Sa Seigneurie illustrissime : il prétend que le cardinal ne peut avoir des gens armés pour faire les exécutions qui se présentent. Voyant ensuite qu'ils ne pouvaient ni maintenir, ni défendre leur assertion sur ce point, les sénateurs se sont réfugiés derrière ce subterfuge, à savoir que si l'archevêque avait le droit d'avoir une famille armée, c'était seulement pour s'en servir contre les clercs et non point contre les séculiers. Le sénateur Chiesa est venu ici pour ce sujet ; le Saint Pére a désigné quatre cardinaux, versés dans la connaissance du droit, et beaucoup d'autres docteurs ecclésiastiques et laïcs, pour discuter cette cause. Les deux parties ont écrit. Voyant que la discussion de 1'affaire et la décision de Sa Sainteté demanderaient du temps, selon l'usage de ce Saint-Siège de ne jamais décider une chose sans l'avoir d'abord bien triturée et examinée, Chiesa est retourné dans sa patrie. Il ne pouvait être plus longtemps absent de chez lui, puis les chaleurs croissantes l'incommodaient, et il a laissé à Notre Seigneur le soin de décider ce gui serait juste... Le cardinal a continué à user de ses droits, en faisant poursuivre et punir les délinquants ; il a fait prendre un gentilhomme, si toutefois il est digne de ce nom, qui, pour de l'argent, livrait son propre , honneur et celui de sa maison, du moins, cela résulte du bruit public et des lettres mêmes que le duc d'Albuquerque a écrites à Sa Sainteté... Cette cause se discutait et se jugeait ici, avec toutes les circonstances et avec la maturité convenable, du consentement du même sénat, quand tout à coup, ces mois passés, on apprend que le capitaine de justice de Milan a fait donner trois tours de corde au chef des archers de Monseigneur illustrissime, sur la place, publiquement, sous prétexte qu'on l'avait trouvé portant des armes prohibées. Cette action si indigne et vraiment injuste, car on ne doit jamais rien innover, la cause étant pendante, vous le savez bien, a produit une telle terreur parmi tous les autres officiers de justice de Sa Seigneurie illustrissime, qu'ils ont aussitôt pris la fuite, dès qu'ils ont appris ce fait. Ce bon seigneur se trouve ainsi non seulement offensé dans sa dignité et sa juridiction, mais encore il est privé de la milice ordinaire de sa cour, tandis qu'on devait attendre la solution de la cause. Comme vous le pouvez voir, il s'agit en même temps de la juridiction et de l'autorité du Saint-Siège. Notre Seigneur est d'autant plus mécontent du sénat, dans cette circonstance, que Sa Majesté s'était montrée plus modérée et plus prudente. »

Saint Charles, en présence de ce manque de respect à l'autorité pontificale, crut devoir agir, il excommunia publiquement le capitaine de justice, le fiscal royal, le notaire et le gardien de la prison, complices de cette mauvaise action. Puis il cita le président et les membres du sénat pour lui rendre compte de cette conduite.

Le gouverneur n'avait rien su de toute cette affaire : il était plus habitué à vaincre sur les champs de bataille qu'à démêler les intrigues de la politique et à en triompher: son âme chevaleresque et loyale n'avait même pu soupçonner une pareille audace. Ce fut avec une profonde douleur qu'il apprit cet événement, il employa toute sa bonne volonté pour tâcher de calmer les sénateurs, leur faire comprendre leur tort et étouffer l'affaire. Mais ses efforts vinrent échouer devant la passion du sénat. Celui-ci accusa saint Charles d'être l'auteur de ce scandale, il écrivit même en ce sens au souverain Pontife. Saint Pie V ne répondit point au sénat de Milan ; mais dans une lettre au gouverneur, il le suppliait de faire rendre satisfaction aux droits de l'Eglise et il condamnait le président du sénat et deux sénateurs à paraître, à Rome même, devant son tribunal, dans le délai de trente jours, ainsi que tous ceux qui avaient encouru l'excommunication. Par son ordre, le cardinal Alexandrin écrivit au nonce d'Espagne, de porter plainte au roi et d'engager Sa Majesté à donner sur ce point satisfaction au saint père. Si le roi est absent, il ordonne au nonce de l'aller trouver, car cette affaire préoccupe Sa Sainteté autant que quoi que ce soit.

Dans sa lettre, le cardinal Alexandrin fait un grand éloge de saint Charles. « Les sénateurs, dit-il, n'ont eu aucun égard pour leur pasteur : s'ils vivaient bien, ils reconnaîtraient qu'ils lui doivent une reconnaissance si grande qu'aucun autre archevêque, depuis deux cents ans, n'a pu en mériter une pareille. Ce cardinal n'est occupé qu'à une seule chose, ramener le clergé et les laïcs à une vie chrétienne, en leur enseignant, par ses exemples et par ses leçons, le moyen d'y arriver. Ilsprétendent qu'il porte préjudice à la juridiction du roi, comme si vouloir travailler à faire vivre les hommes chrétiennement, pouvait être préjudiciable à l'autorité de Sa Majesté. Ils ne réfléchissent pas combien il est plus facile à la dite majesté de régir et de gouverner les états religieux, dont les sujets vivent chrétiennement, respectent l'Église et les personnes ecclésiastiques, que les états où l'on mène une vie dissolue et sans religion.

« Ce scandale a grandement contriste Sa Sainteté. Elle à donné l'ordre au cardinal de n'absoudre en aucune façon le capitaine de justice, ni le fiscal royal ; bien plus Sa Sainteté pense à faire citer ad comparendum personaliter le président du sénat, quelques-uns des sénateurs les plus coupables et d'exécuter contre eux ce que les canons prescrivent, en semblable cas.

« Notre Seigneur m'a ordonné d'informer Votre Seigneurie de toutes ces choses, afin qu'au nom de Sa Sainteté vous parliez de cet excès à Sa Majesté, avec toute l'énergie qu'il convient. Vous lui ferez savoir que l'opinion de Sa Béatitude est que ces sénateurs sont beaucoup moins zélés pour les intérêts de sa juridiction royale, qu'animés de la crainte de voir le cardinal exercer contre eux-mêmes sa propre juridiction, selon son habitude de procéder vis-à-vis des laïcs qui ne vivent pas chrétiennement, car parmi eux il s'en trouve plusieurs dans ce cas. »

Le secrétaire d'État insiste sur la nécessité de convaincre le roi de la gravité de cette affaire ; il devra y remédier en privant le capitaine de justice et le fiscal de leurs fonctions et en les remplaçant par des officiers meilleurs. Le sénat avait envoyé à Sa Majesté de faux renseignements sur le cardinal Borromée. Le neveu de Pie V déclare qu'on l'a calomnié, en l'accusant d'avoir violé la juridiction temporelle du roi et d'avoir innové, pendant que la cause était déférée à Sa Sainteté. « Il faudra donc remplir, au nom de Sa Sainteté, un office tout contrai& à celui du sénat, et le plus tôt possible, auprès de Sa Majesté. Vous lui donnerez l'assurance que le cardinal n'a innové en rien, il n'a fait que ce qu'il faisait avant que cette querelle fût soulevée. Il prétend, et avec grande raison, que le sénat seul a innové, qu'il a fait tort à la juridiction du cardinal comme archevêque de Milan, et cela avec injustice, car Sa Seigneurie illustrissime était accoutumée à agir ainsi contre les laïcs, avant même que ces sénateurs se plaignissent à la Cour et à Rome & » Après cette mauvaise action les sénateurs, comme le fait remarquer le nonce, cherchèrent à se disculper par des mensonges ; ils accusèrent le prélat d'exagération, de se laisser guider par un zèle intempestif, sans prudence et par amour-propre. Il est ambitieux, disaient-ils ;il aspire à dominer :la rigidité de sa vie, ses abondantes aumônes, tout cela n'est qu'ostentation ;il veut se servir de sa réputation de sainteté pour arriver à ses fins en trompant le peuple.

Pendant ces pourparlers et au milieu de cette colère, quelle était l'attitude du saint ? Il défendait le droit de son Église, avec vigueur et modestie, sa personne semblait rester étrangère à ces luttes et il était plein de bienveillance pour ceux qui lui faisaient opposition. Il avait écrit au roi d'Espagne, par le moyen du nonce ; il se contentait d'exposer simplement les faits au monarque, ne voulant point, dit-il, qu'on pût même supposer qu'il attendait une solution d'ailleurs que du pape. Il recommande au représentant du saint siège de ne pas aller au delà de sa propre lettre, dans son entretien avec le souverain, « à moins que Sa Sainteté n'ait donné d'autres ordres. »

Il écrit à son agent de Rome, Mgr Speciano, en faveur du gouverneur de Milan : « Je ne voudrais pas, dit-il, que Sa Sainteté prît occasion de la lettre que lui a écrite le gouverneur, pour se former une opinion, différente de celle qu'elle avait déjà, du bon esprit et du zèle de ce duc pour le service de Dieu. En effet, si en une certaine façon, il n'a pu se dispenser de remplir un rôle dans les affaires de juridiction, il n'a, on peut le dire, rien fait de lui-même, il s'est borné à répéter simplement ce dont le sénat s'était plaint. »

Malgré tout, le président du sénat, avant de répondre à l'appel du souverain pontife qui le citait à Rome, désirait se présenter devant Pie V avec Ia recommandation de l'archevêque ; il envoya le maire de Milan à Bellinzona où se trouvait alors le saint, en visites pastorales, afin d'obtenir cette recommandation. Le cardinal y consentit et il écrivit à Ormanetto : « Le président n'a pas agi avec une mauvaise intention, je le crois ; on peut du moins le conclure de sa bonté et de la vie spirituelle qu'il mène ; il a suivi seulement son imagination, pensant ne pas se tromper. Ces troubles de la juridiction ont été principalement causés par son opiniâtreté et la trop grande confiance qu'il a en sa manière de voir. Son voyage à Rome ne pourra donc que lui être très utile : il y sera détrompé sur ses propres opinions et il pourra devenir un instrument capable de nous aider dans les affaires ecclésiastiques : dans tout le reste, il se conduit avec beaucoup de piété, de zèle ; il est d'une vie et qualité dont on ne peut dire que grand bien : sous ce rapport, je l'aime et je l'estime beaucoup. Votre Seigneurie pourra rendre, en mon nom, ce témoignage à Notre Seigneur. »

Le roi d'Espagne, préoccupé de cette affaire et désireux de la voir terminée, envoya à Rome le marquis de Ceralvo pour en hâter la solution. Le marquis avait reçu l'ordre de passer par Milan, d'agir sur l'archevêque et de l'amener, s'il était possible, à faire une démarche auprès du pape, qui serait presque un recul, ou plutôt qui laisserait le roi seul arbitre et juge en cette affaire. Mais ils ne connaissaient pas l'énergique résolution du saint de défendre, quand même, l'honneur de son Église Le cardinal a lui-même raconté au nonce d'Espagne son entrevue avec le marquis Ceralvo. Après avoir remis une lettre de Philippe II, le marquis se plaignit, au nom de son souverain, de la façon rigoureuse dont l'archevêque avait traité le sénat. Sa Majesté, en a été d'autant plus mécontente qu'elle avait tout lieu de croire que le cardinal se serait adressé à elle, plutôt qu'au saint père, pour apaiser les désordres occasionnés par le sénat. Cette conduite eût été conforme aux nombreuses obligations qu'il avait envers Sa Majesté dont, par sa naissance, il était le sujet et qui, en tout temps, l'avait comblé de grâces et de faveurs. Il ajouta: «Sa Majesté, voyant qu'on a voulu suivre une autre voie, sera obligée de prendre de-même les mesures qu'elle jugera convenables, pour le bien de ses états et la conservation de sa juridiction, quels que soient les inconvénients qui en pourront résulter. » Puis, comme s'il parlait de lui-même, il énuméra tous ces inconvénients. Radoucissant le ton, le marquis engagea le cardinal à envisager cette question d'un regard paternel et à travailler à calmer le mécontentement de Sa Sainteté : « Pourquoi ne profiterait-il pas, par exemple, de son voyage à Rome, pour écrire au saint père, par son entremise, et le prier de trouver un moyen d'amener la concorde dans les affaires de la juridiction, sans s'occuper de la culpabilité des gens cités devant son tribunal ? »

Le saint répondit : « Je n'ai point à rendre compte du mode de conduite, adopté par Notre Seigneur, à l'égard des sénateurs ; Sa Sainteté elle-même n'en doit compte à personne qu'à Dieu. Quant à ce qui me concerne, j'ai agi avec tant de réserve que j'aurais plus à craindre les reproches de Sa Sainteté que le mécontentement de Sa Majesté. Avant d'en écrire à Rome, en effet, j'ai prié plusieurs fois, et en vain, le gouverneur de porter remède aux empêchements apportés par le sénat la publication des bulles de Notre Seigneur, aussi bien qu'à la mise à exécution du concile provincial. Quand le sénat s'est porté à cet excés que vous savez sur la personne de mon collatéral, il s'agissait dune offense publique à la liberté de mon Église, à la juridiction ecclésiastique et même à la propre personne de Notre Seigneur, je n'ai donc pu m'abstenir de recourir à Sa Béatitude pour obtenir justice. Il est Juge suprême et père universel de toutes les Églises, je ne pensais pas, en recourant à lui, causer, comme vous me le dites, le mécontentement de Sa Majesté envers laquelle, je le reconnais, j'ai de grandes obligations. Je ne manquerai jamais, en toute circonstance, de lui montrer ma gratitude pour tous ses bienfaits ; mais si Sa Majesté croyait que je dois lui savoir gré de ces bienfaits temporels, au détriment de mon devoir spirituel, je l'avoue, il m'est impossible de répondre à cette attente. Comme, d'un autre côté et par la faute des autres, la satisfaction de Sa Majesté ne pouvait s'accorder avec l'exercice de mon devoir, j'ai dû préférer la conservation de mon Église et de ses droits à toute autre considération humaine, quelle qu'elle soit. Quant aux menaces, qu'on me fait au nom de Sa Majesté, je n'attends rien qui ne soit digne d'un prince aussi catholique et aussi pieux. Sa Majesté, le roi, comme prince temporel, connaît parfaitement son devoir : il consiste à employer ses forces pour aider et secourir, et non pas opprimer et injurier, la puissance ecclésiastique, Et s'il ne remplit pas cette obligation, je le reconnais aussi moi-même, il en résultera de grands désordres et de grands inconvénients ;il en est toujours ainsi, toutes les fois que l'Église est dépouillée de sa juridiction : elle est impuissante à punir les mauvaises gens et ceux ci en prennent occasion de persévérer dans leurs péchés. Sa Majesté, je ne puis le dissimuler, sera tenue à rendre compte à Dieu de tous ces désordres, pour n'avoir pas remédié aux abus qui les ont produits. Aussi, Sa Majesté, je veux le croire, conformément au zèle qui l'anime, pensera mieux, écoutera les raisons que nous avons données en faveur des droits de notre Eglise et elle donnera enfin des ordres pour les rétablir. Quant à moi, je suis très résolu à suivre les volontés de Sa Sainteté ;je lui ai envoyé toutes les preuves en faveur de notre droit et je suis tout prêt à gouverner mon Elise de la manière qu'il plaira à Sa Béatitude, même s'il la dépouillait de toute autorité. Je suis prêt également, sans aucune considération humaine, à remplir mon devoir, si Sa Sainteté m'ordonne de défendre avec les armes spirituelles la juridiction et les droits de cette Eglise. Je suis disposé à écrire en ce sens au saint père, si c'est votre bon plaisir. »

Le marquis supplia l'archevêque de n'exprimer dans sa lettre au pape aucune des raisons qu'il venait d'exposer ; mais simplement de s'en remettre, sur ce point, au bon plaisir du roi et de laisser le saint père faire toutes les réflexions qui lui sembleraient bonnes.

« Je lui répliquai ; dit le saint, que je ne pouvais faire cela en aucune façon, étant le tuteur de mon Église. »

Les pourparlers se terminèrent par la remise d'une lettre au marquis de Ceralvo pour le saint père. Saint Charles y disait brièvement qu'il avait charge Mgr Ormanetto de rendre compte à Sa Sainteté de son entretien avec l'envoyé du roi d'Espagne, puis il ajoutait : Quant aux sénateurs, en vérité, je veux venger aucune injure faite à ma personne. Du reste, Votre Sainteté jugera très bien elle-même de la solution, qui convient à la dignité du saint siège apostolique et qui sera la plus avantageuse à l'Église universelle : vous en êtes la tête, je n'en suis qu'un humble membre Quant au droit lui-même de mon Église, rien ne m'intéresse, si ce n'est de voir son autorité conservée, de telle façon que mon successeur puisse librement y exercer tout ce qui dépendra de son office. Du reste, j'ai envoyé à Votre Sainteté, et en assez grand nombre, tous les témoignages et tous les arguments qui tendent à prouver la possession de mon Église ; vous avez autour de vous assez d'hommes remarquables, par leur bonté, leur doctrine et leur intelligence et parmi eux il en est qui, au concile de Trente, ont assisté au règlement des affaires de ce genre.

« Vous êtes la tête et l'Esprit-Saint vous gouverne :il ne me reste d'autre rôle que celui d'attendre ce que vous déciderez et décréterez et ensuite d'accepter avec une volonté prompte, sans hésitation, tout ce qui est droit et saint. »

Un des premiers résultats de la mission du marquis de Ceralvo fut que le pape, pour être agréable au roi d'Espagne, dispensa les sénateurs de venir à Rome pour se faire absoudre. En annonçant cette décision au nonce d'Espagne, le cardinal Alexandrin ajoutait: « Sa Sainteté est suffisamment éclairée sur le droit que l'archevêque de Milan a toujours eu de posséder une famille armée. Les coupables devraient se faire absoudre in partibus, mais le marquis ayant affirmé qu'il n'avait aucun pouvoir pour accepter une résolution quelconque, le saint père décida qu'on laisserait la justice ordinaire suivre son cours.

Cette légère condescendance du pape fut prise sans doute pour une faiblesse, le sénat de Milan poussa le gouverneur à faire usage de son autorité pour trancher une question encore pendante, puisque le saint siège n'avait point rendu de sentence juridique. A l'occasion de la fête du Saint-Sacrement, le duc d'Albuquerque fit connaître au vicaire du cardinal, alors absent de Milan, qu'il lui interdisait de conduire à la procession la famille armée de l'archevêque. Saint Charles, en se plaignant de ce nouvel empiètement au nonce d'Espagne, s'afflige du déplaisir que sa sainteté aura dû éprouver de cette nouvelle injustice. Le bon gouverneur était loin de soupçonner les intentions de ceux qui le conduisaient dans cette voie ; les ennemis de l'archevêque eurent même, le talent de lui persuader, comme nous le verrons plus tard, que son devoir et sa conscience l'obligeaient à défendre les droits de son souverain, que personne ne songeait à usurper. Dans un poste élevé, la loyauté, l'honneur, la bravoure ne suffisent pas toujours pour faire éviter tous les écueils: un homme intelligent et perspicace, quoique n'ayant pas toutes les qualités morales du gouverneur de Milan, eût pu distinguer plus aisément le but où on le voulait mener et empêcher tout le mal. Nous retrouverons bientôt les deux autorités ecclésiastique et civile de Milan aux prises.

A la naissance même de cette lutte, le cardinal de Come, écrivait : » Il me semble voir commencer Charles la guerre suscitée autrefois contre Chrysostome: l'on peut espérer qu'elle aura le même résultat.
-Certainement, lui répondait le cardinal ; Dieu nous prêtera sa main secourable, afin de faire échouer les tentatives de l'ennemi du genre humain, selon sa parole : Vous avez pensé faire le mal et Dieu changera ce mal en bien. »