Vie de Saint Charles Borromée
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CHAPITRE DIX-HUITIEME

LES SYNODES DIOCÉSAINS

Saint Pie V envoie l'archevêque de Milan Mantoue. - « Dieu nom est venu sous La forme de Charles. » - Éloges du pape sur le succès de la mission confiée à saint Charles -Les synodes diocésains de Milan.-Défense faite aux femmes de pénétrer dans l'église la tête nue. - Il recommande l'étude à ses prêtres - Ses diverses recommandations pour les maintenir toujours en haleine. -Mesures prises contra l'hérésie -Ses ordonnances pour les librairies - Le tronc des objets trouvés. -Il ordonne la suppression de la barbe. -État du clergé de Milan à cette époque.

Saint Charles avait visité une partie de son diocèse, il connaissait presque tous ses prêtres, il se trouvait en mesure de pouvoir rendre les décrets les plus propres à corriger les abus et à établir le bien d'une manière solide Dans ce but, il songea à réunir son synode diocésain. Le premier avait été tenu, par ses ordres, pendant son séjour à Rome, par son vicaire Mgr Ormanetto. Il allait lui-même, cette fois, se mettre directement en rapports plus intimes et pendant quelques jours avec son clergé. Au moment où il se disposait à mettre ce projet à exécution, il reçut du saint père l'ordre de se rendre à Mantoue, pour y rétablir la paix religieuse un instant troublée par un prédicateur, qui avait publique ment, du haut de la chaire, enseigné l'hérésie. Averti par le père inquisiteur, ce prêtre avait refusé. de se soumettre et tout à coup les choses avaient pris des proportions effrayantes. On croyait le prédicateur sou tenu secrètement par le duc de Mantoue. Dans le but d'intimider l'inquisiteur, on avait fait des menaces, qui furent promptement suivies de leur effet : deux religieux Dominicains avaient été presque aussitôt assassinés par des mains inconnues La révolte du prédicateur, le meurtre des religieux avaient vive ment affligé Pie V. La crainte de voir le mal se propager dans les provinces voisines lui fit chercher les meilleurs moyens de l'étouffer dans son germe. La situation était difficile ; pour la dominer il fallait un homme d'une fermeté indomptable, tempérée par toutes les prudences de la charité ; le pape ne voyait autour de lui aucun prélat sur lequel il pût compter. Apès avoir longtemps réfléchi et interrogé, il lui parut que personne ne serait plus apte que le cardinal Borromée à remplir cette délicate mission. Il avait laissé à Rome un souvenir encore vivant de la sagesse de son administration, pendant le pontificat de son oncle, et l'on avait conservé l'habitude de dire quand une chose difficile et embrouillée se présentait : « Il faut remettre le soin de cette affaire au cardinal Borromée. » Saint Pie V avait plus d'une fois, constaté par lui-même la justesse de cette opinion, il écrivit alors à l'archevêque de Milan :

« Le frère Camille Campegi, inquisiteur, à l'instigation de celui qui continue à semer la zizanie, n'est point agréable à Guillaume, duc de Mantoue : cela nous cause une grande tristesse. Il y a plusieurs mois, quelques fils de Satan, croyant que le duc lui-même leur était favorable, - ce que notre esprit ne peut se résigner à admettre, de la part d'un prince si catholique - ont cruellement assassiné deux frères de l'ordre de saint Dominique. Pour satisfaire à notre devoir de pontife, nous avons dû songer aux moyens de remédier à temps à cette situation et, dans ce dessein, nous avons jeté les yeux sur votre personne. Le Très-Haut vous a enrichi de dons si éminents, nous connaissons si bien votre grande intégrité, votre prudence, votre habileté, votre zèle pour l'Église catholique que nous avons la ferme espérance de vous voir satisfaire pleinement à nos désirs. »

Le saint ne prétexta pas les graves affaires de son propre diocèse pour se dérober à cette mission : le pape parlait, il oublia tout le reste ; la lettre pontificale est datée du 10 février 1568, et, dès le 25 du même mois, le cardinal se trouvait Mantoue. Après avoir employé sa ressource ordinaire avant toute action : la prière, saint Charles se mit aussitôt à l'oeuvre. Il lui suffit d'un seul entretien avec le duc pour le décider à se montrer plus énergique dans la répression du mal, puis il entra lui-même en relation avec les coupables. On ne saurait dire avec quelle promptitude il ramena la paix, Les uns furent éclairés par sa science, les autres réduits à l'obéissance par sa bonté et les endurcis impitoyable ment châtiés. A Rome, quand on apprit cette solution si prompte et si inattendue, on cria au miracle. A Mantoue, l'impression ne fut pas différente : les habitants, les révoltés eux-mêmes disaient tout haut : « C'est Dieu qui nous est venu visiter, sous la forme de Charles, et qui nous a préservés d'un grand danger. »

Saint Pie V ne put cacher son admiration ; les cardinaux, se faisant les interprètes de la reconnaissance pontificale, adressaient au cardinal Borromée les plus touchantes félicitations. « Le pape a été satisfait de diligence que vous avez apportée dans cette affaire, lui écrivait Gambara, soit dans la promptitude de votre départ, soit dans la marche des négociations : en tout, il voit des preuves de votre piété, de votre prudence, de votre foi et de votre religion. » Le cardinal de Pise déclarait qu'on ne pouvait, dans une simple lettre, redire toutes les louanges du pontife.

Mais la vertu du saint était au dessus de ces louanges : il songeait surtout à son Église qui réclamait ses soins, il suppliait le pape de lui permettre de retourner au milieu de son peuple. Saint Pie V n'accéda pas de suite à ses désirs, il jugeait sa présence encore nécessaire, pour maintenir et développer le bien qu'il avait commencé. « L'Église catholique, lui faisait-il dire, retirera beaucoup plus de profit de votre séjour Mantoue que de votre retour à Milan ; Sa Sainteté en est d'autant plus persuadée que, malgré votre absence de Milan, vous avez pourvu à tout par vos vicaires ; votre action personnelle n'y est pas nécessaire pour le moment. » Le pontife l'avertissait que plusieurs membres d'un ordre religieux avaient manifestement embrassé l'erreur et qu'ils se disposaient à apostasier ; il le chargeait de démasquer les coupables, de les poursuivre, de les faire rentrer au bercail ou de les punir. Saint Charles obéit avec le même zèle, la même promptitude et le même succès. En peu de temps, cette province vit rétablir la paix religieuse, refleurir les bonnes moeurs et renaître toutes les vertus sacerdotales et chrétiennes. « Le pape se repose uniquement sur la sollicitude de l'archevêque de Milan, disait le cardinal de Pise, et il attribue à la foi de Borromée plus que Borromée lui-même n'aurait osé espérer. » - « Aucune considération humaine n'est capable de ralentir la vive ardeur de son zèle pour la religion! » disait Pie V à toute sa cour, qui partageait cette admiration. A cette « époque, fait remarquer Oltrocchi, Charles n'avait pas encore accompli sa trentième année.


Toutes les fois que le pape voulait exciter les membres du sacré collège à la pratique des vertus propres à leur dignité, il ne manquait jamais de citer l'exemple du cardinal Borromée : « Heureuse l'Église de Jésus-Christ, ajoutait-il, si elle avait seulement six cardinaux comme le cardinal Borromée ! »

Le saint aspirait après le moment où son exil, comme il disait, toucherait à sa fin : « Je sens mon ardeur pour les choses de Dieu se refroidir, écrivait-il au cardinal Gambara ; cependant les solennités de Pâques, ma cohabitation avec les pères de Saint-Dominique auraient dû exciter mon zèle pour la religion ! Je vous ai exposé ces choses uniquement parce que mon séjour ici semble tout à fait inutile ; mais si le Saint Père pense autrement, je change de style, je sais que mon devoir consiste non seulement à le servir quand il l'ordonne, mais aussi quand il le désire. »

Il avait cependant goûté de grandes consolations, il avait demandé pour confesseur un père Barnabite et la Providence lui avait envoyé le père Alexandre Sauli que nous aurons occasion de faire connaître plus tard. Charles fit une confession générale de toutes les fautes de sa vie. « L'envoi du père Alexandre Sauli m'a été fort agréable, écrivait-il à l'un de ses familiers, Constant Tassoni. En attendant, je me recueille en moi-même, je passe des heures entières à sonder les recoins de mon âme. Aidez-moi de vos prières et de celles des autres, afin que mes résolutions se changent en fruits abondants. »

De retour à Milan, l'archevêque s'occupa de la convocation de son synode diocésain. Ces réunions sacerdotales furent l'un de ses plus puissants moyens de réforme. En parcourant les ordonnances portées par lui dans les onze synodes diocésains qu'il assembla, on est étonné de l'activité de cet esprit auquel les plus petits détails n'échappaient pas. Il prévoit tout, il remédie à tout, il ne se tient jamais dans les sphères élevées d'une théorie impraticable, mais tout dans ses ordonnances est précis, pratique et admirablement adapté aux besoins des prêtres et des fidèles. Nous ne pouvons nous arrêter longuement et avec détail sur chacun de ses synodes ; néanmoins, nous devons donner au lecteur une notion suffisante des principales matières qui y furent traitées.


D'après les décrets du concile de Trente, le cardinal Borromée eût dû réunir son synode tous les ans. Les autres travaux auxquels l'ardeur de son zèle ne suffisait pas, ne lui permirent point de suivre toujours à la lettre cette prescription ; mais il ne s'en dispensa jamais, sans avoir exposé au saint père les raisons qui l'en empêchaient, sans avoir obtenu la permission d'en remettre la convocation à un autre temps.

Nous avons parlé du premier synode réuni par Ormanetto ; le second, convoqué pour le 4 août 1568, fut plus nombreux encore; on n'y compta pas moins de 1500 prêtres ; on y signala comme une chose merveilleuse la présence des prêtres Lépontiens, habitants des Alpes, qu'on n'avait jamais vu assister à un concile. Saint Charles prenait tous les moyens les plus propres à faciliter la venue de son clergé. Pendant ce synode, affirme Possevin, l'un de ses secrétaires, il nourrit chaque jour, à ses frais, deux cents prêtres. Il continua dans la suite cette munificence.

L'objet de cette seconde assemblée diocésaine fut d'abord la promulgation et l'acceptation par le clergé du 1er concile provincial. Il porta également quelques ordonnances pour remédier aux abus qu'il avait remarqués dans sa première visite pastorale. Voici comment il procédait dans ces circonstances.

L'heure du synode étant arrivée, le clergé se réunissait dans l'église de Saint-Ambroise; là, il trouvait des avis, affichés aux murs, qui indiquaient à chacun l'ordre qu'il devait suivre, la place qu'il devait occuper ; des censeurs, désignés à l'avance, étaient chargés d'un examen sévère, de voir si quelqu'un contrevenait aux prescriptions pour le bon ordre, de veiller même sur les vêtements des assistants : le pontife ne voulait point qu'on se présentât à une si sainte réunion avec des habits en désordre ou malpropres. Cette dernière prescription semble presque risible ; elle ne paraîtra pas inutile à ceux qui connaissent les moeurs de ces campagnes, ils pourront s'imaginer ce qu'était alors la tenue de certains prêtres, habitant les villages, les bourgs de la Suisse et même certaines parties de la Lombardie.

On se rendait ensuite à la cathédrale où l'archevêque, assis sur son trône, au pied du maître-autel, à la vue de tous, se tenait plein d'une majestueuse dignité, qu'un rayon d'une bonté presque divine semblait encore rendre plus imposante. Deux fois par jour, de ce lieu élevé, il entretenait ses prêtres, ajoutant aux reproches les encouragements, à côté du mal plaçant le remède et indiquant à tous les sentiers de la vertu et de l'honneur sacerdotal.


Le dernier jour du synode, avant de le terminer par la promulgation des décrets, il avait l'habitude de déclarer à ses prêtres qu'il était à la disposition de tous ceux qui désiraient l'entretenir en particulier.

Le 3e synode, tenu le 15 avril 1572, fût présidé par le vicaire CasteIli, le saint était à Rome pour l'élection de Grégoire XIII. Le 4°, convoqué pour le 16 novembre 1574 fut précédé d'une congrégation de tous les vicaires forains qui dura vingt deux jours. On y traita des abus qui existaient encore dans le diocèse et on y discuta la question des Rites. Le saint publia deux décrets importants l'un sur la manière de sanctifier les dimanches et les fêtes ; l'autre sur le respect dû aux églises. Toutes ces ordonnances sont très détaillées. La seconde s'appuie sur le concile de Trente et sur une bulle de saint Pie V qui, en montant sur le trône pontifical, n'eut rien de plus à coeur que d'exhorter les fidèles « à entrer dans les églises avec humilité et dévotion, à s'y tenir en silence, attentifs à de pieuses prières et, les genoux en terre, à adorer le Trés Saint Sacrement. Là, doivent cesser tous les discours profanes, vains, déshonnêtes et tout ce qui pourrait donner du scandale ou troubler les offices. »

Ce décret défendait aux femmes de pénétrer dans l'église la tête nue et ornée ; il leur imposait l'obligation de porter un voile. Pour enlever un nouveau prétexte à la coquetterie, ce voile devait être d'une étoffe épaisse et peu transparente, long et couvrir le visage, comme il convient à la modestie d'une femme chrétienne qui doit aller à l'église pour adorer Dieu et non pour exciter et provoquer les regards. Cette ordonnance produisit une certaine émotion dans la ville. Plusieurs femmes voulurent résister ; les peines infligées par le cardinal étaient graves et la résistance non seulement ne fut pas de longue durée, mais bientôt aucune femme honnête n'osa plus sortir, même dans la rue, sans suivre les ordonnances de l'archevêque. Un contemporain raconte assez plaisamment que cette mesure fut surtout fort agréée par les maris ;ils applaudirent à l'ordonnance épiscopale, d'autant plus volontiers que les coiffures de leurs femmes coûtaient des sommes énormes.

Le 5° synode, célébré en I578, ne dura que trois jours : l'archevêque avait tout préparé à l'avance. Le 6° eut lieu l'année suivante : le 7° le 20 avril 1580. Occupé alors la visite apostolique du diocèse de Brescia, Charles n'hésita point à l'interrompre pour se trouver au milieu de ses prêtres. Les autres synodes se suivirent chaque année et ne présentèrent aucun fait saillant, si ce n'est le dixième qui fut remarquable par la présence du cardinal de Vérone, Augustin Va lerio. Cet évêque fut si émerveillé de la sagesse des ordonnances, portées par son saint ami, qu'il les appliqua à son propre diocèse L'année suivante, au mois d'avril 1584 se tenait le onzième et dernier synode diocésain de Milan. Ce fut comme la dernière entrevue du pasteur et du clergé, à laquelle, par une touchante permission de la Providence sans doute, tous les prêtres du diocèse assistèrent. Saint Charles trouva des paroles si puissantes pour les exhorter à la pratique des vertus sacerdotales qu'ils se montrèrent prêts à accepter tous les sacrifices.

Ces sacrifices étaient grands parfois. Qu'on en juge par quelques extraits des ordonnances disciplinaires portées dans ces synodes. Les visiteurs de la ville et du diocèse devaient dresser quatre fois par an l'état du clergé de leur circonscription. Il était défendu aux prêtres de s'absenter de leurs bénéfices sans autorisation spéciale, et, s'ils venaient Milan, ils ne pouvaient y passer la nuit sans une permission expresse, laquelle ne s'accordait qu'une fois par mois et pour de graves motifs : sans cette permission écrite, on ne pouvait les admettre à célébrer la messe dans aucune église de la ville. A l'époque de l'année où les communions et les confessions étaient plus fréquentes, toute permission même pour une absence de courte durée était absolument refusée.

Les chanoines et les membres des collégiales, liés par l'obligation d'assister au choeur, ne pouvaient s'absenter plus de trois jours sans une permission écrite.

A côté de ces mesures préventives, si l'on peut les appeler ainsi, le saint donne les avis les plus pratiques et les plus propres à entretenir son clergé dans la piété et à le maintenir toujours à la hauteur de ses sublimes fonctions.

L'étude est le premier aliment de la piété et de la fidélité sacerdotales ; l'archevêque gémit de voir l'ignorance d'un grand nombre de prêtres : chargés d'éclairer et de sauver les âmes, ils ressemblent trop auvent à des aveugles qui conduisent d'autres aveugles. Il recommande l'étude; mais il ne se dissimule pas la difficulté du travail pour des hommes accoutumés à ne rien faire, dont l'intelligence s'est étiolée dans une oisiveté coupable ou dangereuse. Comme une nourrice prévoyante, il leur distribue le lait de la doctrine proportionnellement à leur intelligence. Aux plus vigoureux, if recommande l'étude de la Somme de saint Thomas pour laquelle ils se serviront des commentaires approuvés. A ceux qui sont moins aptes à ces fortes études, il conseille les institutions de Jean Viguier ou un abrégé de saint Thomas. Enfin aux intelligences les plus bornées, il indique le catéchisme romain ou même un autre plus abrégé. Il les engage non seulement à l'étudier, mais à le traduire en langue vulgaire et à soumettre cette traduction au visiteur ou au vicaire diocésain.

Dans les paroisses où il y a cinq prêtres, il veut que chaque semaine ils se réunissent deux fois en congrégation. Le préfet des études les interrogera sur leur savoir, leur donnera même les explications dont ils auront besoin. Mais comme il ne suffit pas au prêtre d'orner son intelligence, qu'il lui faut surtout élever et purifier son coeur, il veut qu'on traite dans ces réunions des choses spirituelles. Ils devront rendre compte de la manière dont ils font l'oraison, dire les sentiments que l'Esprit-Saint leur aura inspirés. Il les engage à former entre eu des sociétés spirituelles, comme il en existait au temps de saint Ambroise, dans lesquelles ils s'exciteront mutuellement à la pratique du bien.

Dans ces réunions intimes, ils devaient également s'occuper de la sanctification des âmes qui leur étaient confiées, chercher ensemble les meilleurs moyens d'assister les mourants et de rendre au prochain tous les autres services d'une vraie et fraternelle charité. Il recommande de réciter l'office divin à l'église ou à la maison, devant quelques pieuses images, et non en se promenant, à moins qu'une nécessité ne les y contraigne.

Le cardinal savait que la nature est faible ; les meilleures résolutions s'évanouissent vite, si l'esprit n'est pas toujours tenu en éveil. Il avait choisi des hommes d'une vertu éprouvée, dont la mission fût précisément de veiller à l'accomplissement de toutes ses ordonnances et de s'appliquer à former à la vertu les clercs d'un ordre inférieur. Eux-mêmes devaient toujours être en haleine, s'occuper de la vie, des moeurs, des études, de la régularité du clergé; stimuler les uns, encourager les autres, reprendre et punir les coupables. Après avoir pourvu à tout ce qui est de nature à aider ces prêtres, dans l'oeuvre de leur propre sanctification, il trace d'une main sûre les règles qu'ils devront suivre dans les diverses fonctions de leur ministère pastoral. Sous le titre de Sacramentale Ambrosiannum, il publia une série d'instructions sur l'administration des sacrements. Nous n'avons à nous occuper de ce recueil que pour le signaler, comme un monument de la sollicitude et du zèle du pieux archevêque pour l'observance rigoureuse des ordonnances et des cérémonies fixées par l'Église.

Son instruction sur la manière de procéder aux funérailles est un témoignage de son respect pour les morts. Il s'y occupe non seulement des offices à célébrer, soit pour les prêtres, soit pour les simples fidèles ; mais encore il y expose tout au long les mesures à prendre pour l'ensevelissement, les soins dont il faut entourer le cadavre et enfin les conditions de la sépulture ecclésiastique.

Sa vigilance pour conserver intacte et pure la foi de ses diocésains était extrême : les précautions minutieuses qu'il prend pour atteindre ce but pourront paraître puériles à certains esprits légers; elles sont inspirées par une prudence et une sagesse pratique vraiment dignes d'admiration A cette époque, l'hérésie profitait souvent des foires et des assemblées populaires pour propager furtivement ses erreurs. La raison du commerce était alors le moyen le plus facile pour couvrir les intrigues des protestants. On allait sans défiance, et d'autant plus volontiers qu'on trouvait dans ces négociations des avantages temporels. L'hérétique profitait avec adresse de ces relations pour glisser un mot, lancer une spirituelle raillerie, hasarder une critique d'apparence fort timide et cela suffisait souvent pour introduire le doute dans les esprits, pour faire disparaître le respect des personnes et des choses qu'on avait eu jusqu'ici l'habitude de vénérer. De là il n'y avait souvent qu'un pas, la propre passion y trouvant son compte, à une apostasie complète de la foi. Il était du devoir d'un pasteur vigilant de prémunir les âmes faibles contre ces dangers réels, d'autant plus graves qu'ils étaient dissimulés. Un grand nombre de ses diocésains appelés par les intérêts de leur commerce, se rendaient dans les pays hérétiques : il tremble à la pensée du danger qu'ils vont courir, il veut au moins préserver les plus faibles d'entre eux. Il écrit à ses curés, il les charge de lire trois fois, du haut de la chaire, les jours de fête, use ordonnance, en vertu de laquelle il défend à ses diocésains d'aller dans les pays hérétiques, sans sa permission ou celle de son vicaire. Les contrevenants à cette ordonnance seront déférés au tribunal ecclésiastique. Aujourd'hui, nos savants, nos économistes, nos politiques modernes qui ont su, avec tant de raison, élever des barrières presque infranchissables contre les maladies contagieuses, la peste et toutes les épizooties imaginables, seront les premiers à crier à l'intolérance, à la vue des précautions prises par le saint pour ne pas laisser pénétrer dans les âmes et dans son diocèse l'hérésie, cette peste de l'esprit et de l'âme bien plus redoutable que celle du corps.

Outre ces mesures que réclamaient et qu'autorisaient les usages et les moeurs du temps, le cardinal fait la guerre aux livres hérétiques. Il défend de conserver les bibles falsifiées et tronquées par les protestants; il ordonne aux libraires et aux imprimeurs d'avoir , dans leurs magasins la liste des livres mis à l'index: et de se conformer scrupuleusement à ses ordonnances. Il les oblige à lui remettre le catalogue de tous leurs livres ; s'ils en dissimulent quelques-uns, il menace de leur retirer le droit de vente. Il ne permet de vendre des bibles, traduites en langue vulgaire, et des ouvrages de controverse religieuse qu'à ceux qui présenteront une permission écrite de les lire ou de les acheter, puis il signale un certain nombre de livres dont il défend absolument la vente. Personne ne pourra acheter la bibliothèque d'un défunt avant que le catalogue des livres, qui la composent, n'ait été soumis à l'archevêque ; les libraires devront, tous les mois, lui adresser la liste des nouveaux livres qu'ils auront introduits dans leur commerce


Cette ordonnance du saint est sévère, mais justifiée ; elle révèle jusqu'où pouvait s'étendre à cette époque l'autorité épiscopale sur l'imprimerie. L'Église avait dans le concile de Trente rendu des décrets très rigoureux sur cette matière; ils obligent tous les auteurs à soumettre au jugement de l'ordinaire leurs ouvrages, avant même de les faire imprimer. Si cette loi avait été toujours fidèlement suivie, que d'erreurs, de fautes et de révolutions eussent été épargnées à notre Europe! L'Esprit-Saint n'inspire jamais l'Église que de sages et nécessaires règlements, et toujours les sociétés qui les violent paient chèrement leur désobéissance. Guidé par l'esprit de Dieu, saint Charles mit tout en oeuvre pour éviter ce malheur à son peuple.

Les fêtes et les réjouissances publiques font l'objet de plusieurs de ses instructions; nous aurons plus tard l'occasion de revenir sur ce sujet.

Nous arrêterons ici le résumé des ordonnances synodales de saint Charles; nous citerons seulement deux dispositions prises par le saint. L'une, de peu d'importance, nous a paru présenter un côté assez touchant. En tout cas, elle est de nature à prouver qu'il n'y avait pas de chose, si petite qu'elle soit, qui pût échapper à son oeil attentif. Dans la cathédrale de Milan on voit encore un tronc, fixé dans un des murs extérieurs du choeur, qui porte l'inscription : Capsa incertorum. Le touriste regarde, cherche à comprendre et continue sa route avec indifférence. L'origine de ce tronc remonte au onzième synode diocésain tenu par saint Charles. Il a voulu ainsi faciliter la restitution des objets trouvés ou volés. Chacun peut ici venir déposer, sans craindre aucune indiscrétion de la part de cette boite, la valeur ou les objets mêmes qu'il a dérobés, ceux qu'il a trouvés et dont il ne peut ni découvrir, ni connaître les propriétaires. Ce dépôt confié à l'église, sous l'oeil de Dieu, est employé ensuite par l'archevêque pour l'entretien des asiles de la charité dont les frais incombent à son administration.

Le saint archevêque ne négligeait aucun des moyens les plus aptes à contribuer au développement des vertus, dans l'âme de ses prêtres, et à l'ornement de leur intelligence par l'acquisition d'une science véritablement sérieuse et ecclésiastique. Mais le vêtement, la démarche, le logement, la tenue du prêtre, en un mot, toute sa vie extérieure doit être comme le reflet de son âme. Aussi le cardinal règle-t-il ces questions avec une sagesse et un à-propos dignes des plus grands éloges. Parmi les mesures relatives à la tenue ecclésiastique, il en est une sur laquelle nous nous arrêterons un instant, car elle souleva des oppositions dont on ne saurait trop s'étonner aujourd'hui. A cette époque, il était de mode, parmi le clergé, de laisser croître la barbe et de l'entretenir, dit Giussiano, avec un soin et une recherche peu dignes d'un homme. Plusieurs s'imaginaient qu'une telle barbe, descendant jusque sur la poitrine, pouvait suppléer à une dignité qu'ils se préoccupaient peu d'acquérir par des moyens plus sûrs et plus sérieux. Saint Charles vit dans cette recherche vaniteuse un danger pour la vertu d'un grand nombre. D'ailleurs, cet usage s'éloignait complètement des anciennes coutumes, il résolut de ramener son clergé à l'antique et vénérable discipline, suivie du temps de saint Ambroise. Il prévoyait quelques oppositions et selon son habitude, il ne voulut pas imposer ses ordres, sans y avoir préparé tout doucement les esprits. Il donna d'abord lui-même l'exemple, il se fit raser et il apparut ainsi au milieu de son clergé

Cette résolution de l'archevêque ne fut pas universellement approuvée à Rome ; son agent lui fait parvenir l'écho des critiques dont elle est l'objet. On trouve, lui dit-il, l'usage de se raser trop efféminé. On en juge, à Rome, par l'exemple de ces jeunes gens livrés à la mollesse et adonnés aux plaisirs : ils ont soin de se raser entièrement. Pour ce motif, le P. Philippe a défendu aux jeunes prêtres de se raser, il veut qu'ils laissent croître leur barbe. Ils montreront ainsi un aspect plus viril : en se rasant complètement ils ressembleraient à des femmes.

Le cardinal Sirletti, consulté sur ce sujet se montrait favorable à la conservation de la barbe. « Cette manière de voir ne me surprend nullement, répond le saint à son agent ; le cardinal Sirletti s'est toujours et surtout occupé des usages et des rites de l'Eglise d'Orient ; les Grecs ont toujours porté et entretenu la barbe : en bon Grec, il ne peut se mettre en désaccord avec les Grecs. Mais il s'agit ici de l'Eglise latine et je ne comprends plus le bruit et l'opposition qui se font autour de cette question. L'usage de raser la barbe s'est universellement conservé dans l'Eglise latine, excepté dans ces dernières années de décadence, et en Italie seulement ; encore les prêtres les plus graves et les plus âgés ont-ils retenu l'ancien usage & Les vieilles peintures de Milan rendent en tout témoignage de cet antique usage, plus particulièrement le portrait de saint Ambroise qu'on estime exact et qui se trouve dans l'église qui lui est dédiée : son visage est rasé. On en a découvert dernièrement un autre du même genre dans la forteresse de la porte de Jupiter qui remonte à une époque très reculée. Il y a environ quatre jours, en faisant des réparations dans l'église très vénérable de saint Protais ad monachos, on a trouvé une église souterraine, profondément enfouie sous terre ; elle a dû être comblée au temps où les barbares firent tant de ruines à Milan. Le principal autel existait encore et l'on a trouvé une peinture représentant saint Ambroise, entre saint Gervais et saint Protais, et il est également rasé. « D'ailleurs, il s'agit ici du vêtement ecclésiastique et cette matière est laissée entièrement à l'arbitre de l'évêque :il suffit du seul exemple de l'évêque pour rendre cet usage raisonnable et le faire accepter par son clergé.

« Au dernier synode, on comptait à peine dix, peut-être vingt prêtres qui ne fussent pas rasés. Néanmoins j'ai voulu rendre ce décret pour l'avenir. J'ai pour habitude de faire observer les réformes avant de les décréter. Ce décret fut accepté par tout le monde comme une chose des plus simples, à l'exception de votre frère qui ne pouvait, ni ne voulait s'en taire; il critiquait, il murmurait. Ce décret, d'ailleurs, n'est pas aussi sévère que vous l'imaginez, sa violation n'entraîne aucune peine.

« Ensuite j'ai pour maxime que dans le gouvernement spirituel, on doit prendre toutes les occasions qui se présentent d'aller toujours plus en avant. Dans le principe la réforme se fait sentir, mais elle reste établie et l'on finit par se taire. »

Dans son ordonnance, le cardinal déclarait qu'il ne faisait que rétablir un ancien usage, que plusieurs membres de son clergé avaient déjà prévenu son décret et il les engageait tous à suivre cet exemple. « Reprenons donc, mes frères, de tout coeur, notre antique coutume de raser la barbe. Prenons en même temps une sainte résolution : en déposant la barbe, déposons toute ostentation, toute vaine confiance en la sagesse et en la force du monde; laissons de côté toute estime de nous-mêmes et toute espèce d'orgueil. Taillons au vif les préoccupations terrestres ; éloignons toute intrigue des affaires du siècle; bannissons entièrement toutes les dépenses superflues. Avec un habit différent de celui des gens du siècle, ayons toujours une vie digne de notre état et de notre profession. Avec le mépris de ce qui est ordinairement regardé comme un ornement du visage, renonçons aux futiles ornements et aux vanités recherchées par les hommes. Travaillons ainsi, tous, à nous rendre moins indignes de notre ministère et spécialement nous, prêtres, du redoutable mystère que nous traitons chaque jour dans le très saint sacrifice de la messe. »