Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE DIX-NEUVIEME

LES CONCILES PROVINCIAUX.

Comment le saint reçoit ses évêques suffragants. - Avec quelle fermeté il exige leur présence aux conciles de la province. - Comment il prépare les conciles. -Son mémorial - Ses notes sur l'évêque de Novarra - Son allusion aux profanations des huguenots en France dans son discours aux pères réunis pour le deuxième concile. - Belle exhortation aux pères - Importance du quatrième concile. - Les pères prient saint Charles de modérer ses austérités - Le cinquième concile et le règlement pour les temps de peste. - Le sixième et dernier concile - Son discours aux évêques - L'importance des conciles provinciaux de Milan d'après Benoît XIV. - Les Acta Ecclesiae Mediolanensis. - Difficultés qu'il rencontre à Rome pour l'approbation de ses conciles - Ses vigoureuses réclamations


Avec les synodes diocésains, les conciles provinciaux furent pour le diocèse et la province de Milan, nous pourrions presque dire pour l'Église universelle, l'un des plus puissants instruments de la réforme, entreprise par saint Charles Le pieux archevêque, en effet, ne se contentait pas d'imposer à toute sa province l'observation des statuts conciliaires; il avait l'habitude d'envoyer les exemplaires de son concile en France, en Espagne, en Portugal, en Allemagne, et à la plupart des évêques d'Italie, dans l'espérance de multiplier ainsi les fruits qu'il retirait pour sa province de ces saintes réunions. Il écrit aux princes d'Italie et il les engage à prêter leur concours et, au besoin, l'appui de leur autorité aux évêques, ses suffragants, pour la bonne exécution des décrets.

« En agissant ainsi, écrivait-il au duc de Gênes, vous ferez une chose agréable à Dieu, il s'agit de sa cause ; vous ferez plaisir au saint père, qui est animé d'un grand zèle pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique, et vous me donnerez à moi une vraie satisfaction, car j'ai une grande prédilection pour votre république. »

Nous avons vu l'archevêque présider le premier concile provincial de Milan, Il avait convoqué le second pour l'année 1568 ; mais la mission que le pape lui confia à Mantoue l'obligea à le remettre à l'année suivante Pour tranquilliser sa conscience, il voulut quand même demander au saint père de sanctionner, par son autorisation, le retard apporté à cette convocation.

Il avait ainsi réglé l'ordre de ces réunions : il envoyait toujours son vicaire, avec quelques gentilshommes de sa famille cardinalice, à la rencontre des évêques dont l'arrivée au concile était annoncée. Il les attendait à trois mille pas de la ville, les accompagnait jusque dans l'église cathédrale d'où, après avoir adoré Dieu, il les conduisait au palais archiépiscopal. Le cardinal les recevait avec tous les témoignages du respect et de l'affection ; il leur donnait des appartements d'où le luxe était absent, mais dans lesquels ils trouvaient tout le nécessaire. Il désirait qu'ils n'eussent, dans son palais, rien à regretter des avantages et du bien-être qu'ils trouvaient dans leur propre habitation. Sa table était bien servie, sans superflu, sans luxe, tout y était abondant et de bonne qualité. Entre les séances, ou pendant les jours qu'ils voulaient bien lui accorder avant ou après le concile, comme récréation, il les accompagnait dans la visite des églises, il les invitait à présider les vêtures ou les professions des religieuses, il les conduisait dans ses séminaires et il était heureux d'organiser quelques séances théologiques en leur honneur. II usait de tant d'égards, il savait trouver tant de moyens de témoigner sa joie de les posséder, il avait de si nombreuses et si saintes attentions pour eux, des délicatesses d'une si exquise et si noble courtoisie, que la plupart des évêques voyaient avec regret arriver la fin des travaux du concile par la pensée qu'il faudrait s'éloigner de lui. Et cependant, aucun métropolitain peut-être ne se montra aussi rigoureux que saint Charles pour l'assistance au concile provincial. II convoquait tous les évêques et il voulait, à moins de raisons très graves dont il faisait juge le concile même, qu'ils assistassent tous à ces réunions périodiques prescrites par le concile de Trente. Il donna, en cette même année 1569, des preuves de son énergique fermeté, qui eurent pour la suite les meilleurs résultats.

Un évêque de la province, le cardinal de Saint- Georges était à Milan, presque à la veille de l'ouverture du concile provincial ; il se disposait néanmoins à prendre le chemin de Rome où l'appelaient quelques affaires. Saint Charles l'avait reçu avec de grands honneurs. Quand il eut connu son intention de partir, il fit tout ce qu'il put pour le décider à prolonger son séjour ; voyant sa prière inutile, il envoya Speciano et quelques- uns de ses parents lui faire de nouvelles instances. Ce fut en vain. L'archevêque comprenant alors qu'il se disposait à partir, sans même lui en donner avis, prit les devants et s'armant du droit et du pouvoir que lui donnait le concile de Trente, il lui défendit de sortir de Milan Il écrivit aussitôt à Rome; saint Pie V répondit, en édictant des peines canoniques contre le cardinal de Saint-Georges, s'il n'assistait point au concile provincial. Mais, pendant l'aller et le retour du courrier, tout s'était arrangé, le métropolitain avait gagné sa cause et, par son ordre, les lettres du pape ne furent pas même remises à son suffragant devenu fidèle à son devoir.

Un autre évêque, alors que tous ses collègues étaient déjà réunis en concile, avait allégué, pour justifier son absence, la nécessité de remplir une mission importante qui touchait de prés les intérêts d'un grand prince. Charles ne trouva pas l'excuse suffisante : selon les règles du droit canonique, et d'après l'avis de ses suffragants, il écrivit à l'absent pour lui rappeler les peines auxquelles il s'exposait, en préférant les affaires privées des princes au salut des âmes qui lui étaient confiées. L'évêque ne se le fit pas dire deux fois, il accourut à l'appel de son métropolitain : saint Charles l'accueillit avec une courtoisie capable de lui faire oublier l'inflexible fermeté qu'il avait apportée dans l'accomplissement d'un devoir. Dans la suite, le métropolitain n'eut plus à exercer cette autorité que lui conféraient les saints canons ; on savait que le cardinal Borromée ne transigeait jamais avec le devoir et l'on ne se mit plus dans le cas d'encourir ses avertissements.

L'esprit d'organisation du pieux archevêque rendait plus facile et plus expéditive la tenue de ces réunions provinciales. « Il s'arrangeait de manière à savoir, avant les conciles, non seulement tous les défauts en général de la province et du diocèse, mais encore en particulier ceux des laïcs, des clercs et des évêques. Il avait dans ce but un petit livre qu'il portait toujours avec lui ; il y écrivait de sa propre main les défauts de ses subordonnés qu'on lui signalait, afin de pouvoir y remédier, en son temps et en son lieu, avec cette habileté et cette douceur habituelles, qui étaient si grandes qu'elles contraignaient les hommes à condescendre à sa volonté »

Ce petit volume ainsi décrit par Posseyin, l'un des secrétaires du saint, existe encore ;il fait partie de la précieuse et riche bibliothèque du marquis Trivulzi de Milan. Nous devons à l'obligeance de M. le comte Porro, la communication de ce précieux manuscrit ; nous l'avons eu entre les mains et nous avons pu y recueillir quelques notes. Il fut écrit à la hâte, au jour le jour, à chaque heure : on le devine à cette écriture cursive et assez difficile à déchiffrer. Plusieurs notes sont écrites de la main des secrétaires. Rien de ce qui touche à la mémoire et aux habitudes de notre saint ne saurait nous être indifférent ; nous donnerons donc un exemple de la manière dont il écrivait ses mémorandums. Nous emprunterons la note même citée par M. le comte Porro, dans son catalogue raisonné et encore inédit de la bibliothèque Trivulzi. Ce passage est tout entier écrit de la de saint Charles, il comprend la page III et doit s'appliquer à l'évêque de Novarre :

"Novariae episcopus habet catulos delicatos in cubiculo cum pendentibus collaribus etc.
" Mensam nimis delicatam floribus etc.
" Vitra preciosa et varia deque iis sermo frequens
in mensa et aves cantantes, musica instrumenta in mensa
" In ægritudinibus etiam plura.
" Iracundus etiam in missa oblivia quædant
" Ambitionis suspectus.
" Vicarius monialium capit dona a monialibus.
" Mulctæ applicatæ fabricæ episcopali.
" Secretarii capiunt pro copiis etc.
" Testes futuri (id est futuri concilii) V.
" In civitate P. Baptista Nasus canonicus cathedralis.
" In dioecesi P. JO Maria Carnanius archipresbiter Olegii
" P. Bernardus Dei paganis alter curatus.... »


Ces observations sur la personne de l'évêque de Novarre, ajoute le comte Porro, furent écrites par le saint en l'an I582, avant le mois de mai, dans le courant duquel fut célébré le 6° concile provincial, ou bien cette note fut écrite pour en tenir compte dans le 7° concile que la mort l'empêcha de réunir. Cet évêque était bon ; mais notre saint qui avait toujours présent à l'esprit ce que dit saint Paul dans sa première épître à Timothée, ch. 3 : Il faut que l'évêque soit irréprochable & était bien loin de se contenter qu'un évêque fût bon, il voulait qu'il fût excellent et saint. 1.

Quand il avait une connaissance, exacte des défauts qu'il fallait combattre, il appelait les hommes les plus versés dans la science du droit canonique et civil et il préparait avec eux le sujet des délibérations du futur concile. Il désignait, à l'avance, après y avoir bien réfléchi et avoir consulté autour de lui, les secrétaires, les témoins, les préfets des congrégations et tous les autres dignitaires, afin que tout se fit sans bruit, sans discussion, sans perte de temps. En envoyant la lettre de convocation pour le concile, il écrivait à trois évêques de la province pour les avertir de se préparer à prononcer un discours, il indiquait à chacun le sujet qu'il aurait à traiter, afin d'éviter des répétitions fâcheuses. A l'approche de la réunion du concile, il ordonnait des prières publiques et lui-même se livrait à des jeûnes plus austères, à des prières plus fréquentes : il prenait encore sur les heures si courtes de son sommeil pour attirer, par son oraison, les bénédictions de Dieu sur cette oeuvre à laquelle il attachait une si grave et si légitime importance.

Nous n'avons pas l'intention de donner même une analyse des décrets portés dans les cinq autres conciles provinciaux de Milan, comme nous l'avons fait pour le premier ; nous signalerons quelques faits et les décisions qui nous paraissent présenter un intérêt particulier, ou de nature à faire ressortir, d'une façon plus évidente, les moeurs de l'époque et le caractère de notre saint.

Dans le discours latin qu'il prononça, en ouvrant le deuxième concile, saint Charles fait allusion aux troubles, aux guerres civiles, aux profanations, sacrilèges dont la France fut victime dans ces années douloureuses où la monarchie chrétienne et la vieille foi catholique furent l'objet des plus redoutables attaques de la part des huguenots. Nous citerons ce morceau d'une éloquence chaleureuse et énergique. Le cardinal voit l'ennemi, à la porte de l'Italie encore fidèle, et il excite les sentinelles de la maison d'Israël à veiller et à combattre. « Vous savez, s'écrie-t-il, vous connaissez dans quel trouble est plongée la république chrétienne ! Combien, depuis longtemps, le funeste flambeau des hérésies a été promené dans des provinces voisines des nôtres! Que de mouvements violents ont eu lieu en France! Que de carnages! Combien de luttes ont vu le jour! Quoi! les temples détruits, les lieux sacré dépouillés de leurs plus précieuses images, de leurs ornements ; les vases sacrés enlevés, les reliques des saints dispersées, les prêtres et les religieux massacrés, les vierges saintes traitées injurieusement, les lieux saints souillés, tout enfin ruiné et dans la désolation! Jusques à quand, Seigneur, serez-vous irrité ? Combien de temps encore verrons-nous la vigne que vous avez plantée, le peuple racheté par le sang de votre Fils JÉSUS-CHRIST, combien de temps encore les verrons-nous pillés, ravagés, dissipés? Jusques quand nous rassasierez-vous du pain de la douleur, nous abreuverez-vous de larmes? Ces maux très dangereux, semblent éloignés de nous et à une certaine distance, ils nous entourent cependant de toutes parts, ils sont à nos portes, et, à chaque heure, à chaque moment, nous pouvons craindre que, comme un torrent d'eaux impétueuses, ils n'envahissent cette province, que leurs flots ne la ruinent entièrement, si le secours de Dieu et la vigilance des pasteurs n'y apportent remède ... Nous avons d'autres dangers dans le coeur même de nos provinces, qui ne doivent pas moins nous émouvoir. Nous avons déjà pourvu, sans doute, à de nombreux besoins, mais combien d'erreurs invétérées subsistent encore ! Les hommes préfèrent le monde Dieu et ils s'adonnent avec une ardeur effrénée à toutes ses fallacieuses promesses. Ces maux sont au dedans de notre pays, ils viennent au secours de l'hérésie, ils lui prêtent des armes et des facilités. Les anciennes hérésies semblent être toutes ressuscitées. » Et il profite de ces considérations pour exciter le zèle des prélats. Eux seuls peuvent remédier au mal et arrêter l'ennemi. « Ils sont au milieu du peuple comme des étoiles constamment illuminées par la lumières de ce soleil qui est le CHRIST... C'est pourquoi, dès le principe, les évêques se réunissent en concile et, au milieu des ténèbres du monde païen, ils font resplendir la lumière de la vérité.... Ne pensons pas avoir accompli complètement notre devoir ; il y a trois ans, nous avons commencé l'oeuvre, mais nous ne l'avons pas perfectionnée. Nous n'avons pu donner que du lait à nos peuples, il leur faut maintenant une nourriture plus solide. Dieu veut aussi que son Église progresse de jour en jour, qu'elle devienne plus brillante & Dans ce nouveau concile nous pourrons examiner si nous avons bien observé les ordonnances du premier ; nous verrons ce qui a manqué si l'ennemi s'est introduit dans la place. II faut donc, laissant de côté les préoccupations de nos passions, les yeux levés vers le ciel, que nous ne songions nullement à notre utilité, à notre convenance, aux louanges des hommes; servons le CHRIST auquel sont dus toute gloire, toute louange, tout honneur ; ne travaillons pas pour nos affaires, pour les faveurs populaires, pour notre avantage, pour notre propre gloire. » Et il expose les devoirs d'un véritable évêque : « Ne soyons pas l'ombre, dit-il, mais l'expression vivante de cette discipline chrétienne que, sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, nous allons rétablir par nos décrets... » Il leur cite les exemples des Athanase et des Ambroise qui n'ont reculé devant aucun obstacle, devant aucune opposition des puissants pour annoncer et faire prévaloir la vérité. Puis, faisant allusion au compte qu'ils devront rendre A Dieu, il termine par ces ardentes et terribles apostrophes : « Si nous étions prévaricateurs, nous entendrions de la bouche du souverain juge ces reproches: Si vous étiez les éclaireurs de mon peuple, pourquoi étiez-vous aveugles? Si vous étiez pasteurs, pourquoi avez-vous laissé s'égarer le troupeau qui vous fut confié ? Si vous étiez le sel de la terre, comment vous-êtes vous affadis ? Si vous étiez la lumière, pourquoi étant assis au milieu des ténèbres et des ombres de la mort, n'avez-vous pas brillé? Si vous étiez des apôtres, pourquoi aux des hommes n'avez-vous pas agi selon la puissance apostolique? Si vous étiez la bouche du Seigneur, pourquoi êtes-vous restés muets? Si vous vous sentiez au dessous de cette mission, pourquoi l'avez-vous ambitionnée ? Si vous étiez en état de la remplir, pourquoi étiez-vous si lâches, si négligents ? Rien ne vous a touché: ni la parole des prophètes, ni les lois de l'Evangile, ni les exemples des apôtres, ni la piété, ni la religion, ni l'état si désolant de l'église, ni le redoutable jour du jugement, ni les récompenses, ni les supplices, ni les tourments éternels, non, rien de tout cela n'a été capable de vous émouvoir! C'est pourquoi, mes pères, rappelons-nous ensemble, dans notre esprit et dans notre âme, les redoutables paroles d'un juge irrité, afin qu'excités les uns par les autres, dans cette sainte réunion, nous agissions; selon notre devoir, nous remplissions notre mission sans retard, sans faiblesse, sans timidité, sans négligence, sans amoindrissement de la vérité, mais sincèrement et avec une constante et sainte sollicitude, ne songeant qu'à Dieu seul, sous la conduite de l'Esprit- Saint, le modérateur de toutes nos actions, de tous nos projets, à qui seul sont dus l'honneur et la gloire dans l'éternité des siècles

Cette page d'éloquence fait partie intégrante de l'histoire de notre saint, elle révèle tout à la fois la beauté de son âme et son influence sur les évêques de sa province. On y sent palpiter un coeur qui ne s'appartient plus, qui est tout à Dieu, et qui, dans ses sublimes élans d'amour, voudrait entraîner avec lui, dans la voie du sacrifice poussé jusqu'à l'héroïsme, les âmes de tous ceux qui l'écoutent.

Dans le 3° concile qui eut lieu le 24 avril 1572, l'archevêque fit proclamer le fameux décret sur la célébration des fêtes. Les défenses qui y sont contenues lui attirèrent de la part du gouverneur et du sénat de Milan de graves et douloureuses oppositions dont nous aurons l'occasion d'entretenir le lecteur. Nous trouvons dans ce concile un nouveau témoignage de la sollicitude de l'Église pour propager l'instruction parmi les peuples. « Que l'évêque, dit l'un de ces décrets, qui, selon les prescriptions de notre dernier concile provincial, n'à point encore établi dans les villes, les bourgs et autres lieux de son diocèse les écoles et les confréries nécessaires de la Doctrine chrétienne, le fasse le plus tôt possible et avec la plus grande diligence.» Nous aurons occasion d'exposer avec plus de développement ce qu'étaient ces écoles dites de la Doctrine chrétienne. Le concile trace les règles les plus propres à rendre ces écoles florissantes, il établit la nécessité de les visiter, de leur donner des confesseurs zélés et éclairés et de leur adresser des instructions.

Selon son habitude, le cardinal prononça un discours latin court, concis, plein de choses et animé surtout d'un souffle divin, pour presser ses frères dans l'épiscopat et pour les solliciter à travailler avec ardeur à la gloire de Dieu et au salut des hommes. Le meilleur moyen d'atteindre ce but, leur dit-il, c'est que vous observiez vous-mêmes scrupuleusement les ordonnances de ce concile

Le 4° concile, tenu le IO mai 1576, fut l'un des plus importants. Lorsque l'abbé Daneo présenta au pape les décrets de ce concile, sa sainteté ne put retenir sont étonnement: « Comment se fait-il que vous me présentiez un si gros volume, quand déjà il s'est fait trois conciles dans cette province ? »

Le cardinal se chargea lui-même de répondre au pape, par le moyen de Mgr Speciano. « Ce concile a eu lieu, dit-il, après la visite de mon diocèse, par Mgr Famagosta et après celles des diocèses de Bergame et de Crémone faites par moi. Dans ces visites apostoliques nous avons découvert d'une manière plus positive les besoins de cette province ; nous jugeâmes opportun d'y pourvoir dans ce concile provincial auquel assista le visiteur apostolique. On trouva convenable de formuler dans les décrets provinciaux toutes les ordonnances d'un intérêt général, qui s'étaient faites dans ces visites, afin qu'elles devinssent communes à toute la province. »

Nous signalerons dans ce concile le chapitre concernant les bibliothèques des églises. Le concile prescrit d'établir un endroit spécial pour recevoir et conserver tous les volumes et manuscrits, de construire des armoires pour les y placer, de les mettre en ordre avec des étiquettes, de dresser des catalogues, de faire relier et réparer les volumes déchirés, endommagés, vieillis et de confier ce soin à un homme spécial. En un mot, nos bibliophiles modernes ne donneraient pas des instructions plus minutieuses, ni plus intelligentes.

La troisième partie des constitutions s'occupe des évêques. Le saint, qui a tracé ce règlement, semble avoir reproduit lui-même sa parfaite image. « Les évêques ne doivent point se contenter des ordonnances du premier concile à leur égard : nous sommes de ceux, dit-il, pour les progrès desquels il n'y a point de limite définie, dans l'imitation de la vie de Jésus Christ. » Cet admirable règlement prend et accompagne l'évêque dans toutes les circonstances de sa vie privée et publique. Puis viennent sous le titre de Monitiones, un grand nombre de conseils adressés au clergé. On pourrait dire que cet ensemble forme le meilleur guide spirituel de la vie sacerdotale: toutes les obligations de l'évêque, du prêtre et du chrétien sont l'objet de ces avis : les conseils de la perfection évangélique y sont mis dans une lumière admirable et présentés avec une netteté saisissante. Rien n'est laissé de côté : le prêtre y est conseillé en tout et pour tout dans sa vie publique, comme dans sa vie privée. L'archevêque de Milan était arrivé déjà à un haut degré de sainteté. Son renoncement, ses mortifications sans nombre, son austérité extraordinaire remplissaient d'admiration les évêques qu'il avait autour de lui. Un ami de Charles, Jean Ange Cerri, l'un des médecins les plus distingués de Milan, voulut profiter de la présence des évêques pour l'arrêter dans cette voie si rude de la pénitence Il vint donc trouver les pères du concile, il leur déclara que le cardinal menait une vie beaucoup trop austère, que ses pénitences étaient de nature à compromettre sa santé, qu'elles pouvaient même abréger sa vie : il les suppliait de lui conseiller la modération.

Les évêques avertis supplièrent leur métropolitain de se montrer plus réservé dans ses mortifications, plus prudent dans le choix et le nombre de ses pénitences de conserver sa santé et sa vie pour le bien de l'Eglise et l'honneur de Dieu.

Charles les écouta avec beaucoup d'humilité, il les remercia de leur affection, puis il prouva par les attestations d'autres médecins que son genre de vie ne pouvait en aucune façon nuire à sa santé. Néanmoins, par humilité autant que par condescendance, il voulut bien tenir compte des avis et des prières de ses frères, il promit de faire placer sur la planche oh il dormait un gros sac et un matelas de paille.

Les évêques durent s'estimer heureux de cette concession et le cardinal continua ses jeûnes, ses veilles et ses autres austérités, jusqu'à ce que de nouvelles circonstances lui fissent de nouveau reprendre sa couche de bois.

Le 5° concile provincial se tint en mai 1579. Milan venait d'être éprouvée par la peste et l'archevêque, encore sous l'impression de ces terribles jours, résolut de prendre des mesures pour éviter, à l'avenir, les inconvénients qui s'étaient présentés lors de l'invasion de ce redoutable fléau. Saisis par la peur, un très grand nombre de prêtres et de citoyens avaient oublié leurs premières obligations. II voulut donc prévoir et régler A l'avance les devoirs de chacun, selon les circonstances et les différentes phases du mal. C'est surtout en temps de peste que la sollicitude de l'évêque, le ministère des prêtres, la prudence, le courage, la charité des magistrats et des décurions sont nécessaires au peuple. Tous doivent prêter leur secours à la patrie en danger, selon leur position et leur pouvoir. Le saint énumère tous les devoirs à remplir et toutes les mesures à prendre dans ces calamités publiques par ceux qui ont en main l'autorité spirituelle ou civile.

Le 6e et dernier concile eut lieu en 1582. Dans son discours de clôture, il considère la province de Milan comme une seule famille dont les membres, en grand nombre, sont atteints de différentes maladies. « Nous sommes, nous, les médecins, dit-il, nous devons appliquer les remèdes les mieux adaptés à ces maladies multiples. Revêtons la force de l'évêque et, réconfortés par la main du Très-Haut, remplissons notre ministère... Est-ce que vraiment nous serions effrayés des soins que nous devons donner à notre troupeau parce que certains esprits, irrités de notre zèle pour guérir notre province, s'en vont disant partout: Ces anciens canons, cette vieille discipline ne sont plus faits pour notre époque? Au contraire, avançons avec plus d'ardeur: oui, la médecine la plus excellente, et surtout le remède le plus opportun n'est-ce pas celui avec lequel fût établie et propagée la morale chrétienne ? Il faut donc la restaurer et la conserver par les mêmes moyens. »

Il presse les évêques de ne pas se laisser arrêter dans leur zèle par ces oppositions « Il y va, dit-il, du salut de notre âme ; car de nous dépend le salut de notre peuple. Beaucoup de ces malades attendent la venue de l'ange qui viendra agiter l'eau de la piscine... O Eglise de Milan, s'écrie-t-il en terminant, console-toi, voici que ces pères viennent à toi pour te soulager dans tes travaux et te guérir de tes maux. »

Ces quelques pages suffiront, semble-t-il, pour donner une idée des heureux résultats obtenus, dans la province de Milan, par ces synodes diocésains et ces conciles provinciaux, dont saint Charles était vraiment l'âme inspiratrice et la main agissante. Tous ces décrets, on peut l'affirmer, sont son oeuvre personnelle ; les évêques auxquels ils étaient soumis ne faisaient, la plupart du temps, que les approuver: ils y reconnaissaient une sagesse, une vigueur et une opportunité qu'ils attribuaient à l'Esprit divin qui inspirait et dirigeait leur métropolitain. La plupart des usages, des réformes et des pieuses pratiques, établis par le cardinal Borromée, sont encore en vigueur dans le diocèse de Milan; ils sont sa gloire et sa plus grande force pour le maintien de la foi parmi les peuples et de la discipline ecclésiastique parmi le clergé.

Benoit XIV, dans son célèbre traité De synodo dioecesana, rend au saint le plus bel hommage qui ait jamais été rendu à son oeuvre. Presqu'à chaque page de cet important ouvrage, il cite les décrets des conciles de Milan, il s'appuie sur leur autorité, les prend pour points de départ dans la solution des questions douteuses ; il ne se fatigue pas de faire ressortir dans tous ces conciles la science, la sagesse et la prudence du grand archevêque de Milan.

De nos jours, les conciles de saint Charles n'ont rien perdu de leur autorité. La commission chargée par Pie IX de préparer les matières du concile du Vatican, prescrivit à l'un de ses membres de faire une étude spéciale sur les six conciles provinciaux tenus par saint Charles Borromée, et qui donnèrent une si puissante impulsion à la mise en pratique des réformes prescrites par l'Eglise, réunie à Trente. Le précieux code de discipline, appelé les Actes de l'Eglise milanaise devait fournir la principale matière des décrets disciplinaires : les Conciles provinciaux, tenus en France et en Allemagne, de nos jours, auraient permis de les modifier, en certains points, pour les adapter aux moeurs et aux exigences de notre temps.


Saint Charles avait convoqué un concile provincial pour l'année 1565, la mort l'en empêcha de le réunir. Son successeur, Gaspar Visconti, le voulut célébrer néanmoins; mais ses suffragants, les uns employés par le saint siège dans des légations, les autres infirmes ou âgés s'excusèrent et ne vinrent pas. Cette série de conciles ne put être reprise qu'en 1609 par le cardinal Frédéric Borromée. Dans cette réunion, les évêques de la province décrétèrent de demander au saint père la canonisation du bienheureux Charles Borromée. Ce furent les évêques de Novarre et de Casale qui furent chargés d'aller présenter à Paul V cette supplique du concile provincial de Milan.

Le saint archevêque de Milan avait déjà réuni, en partie, ses sages ordonnances dans un volume auquel son humilité voulut qu'on donnât le titre de Acta ecclesiae Mediolanensis, Actes de l'Eglise de Milan. Sous l'un de ses successeurs, le cardinal Frédéric Borromée, les Oblats en publièrent une édition plus complète. Cet ouvrage, divisé en cinq parties, forme deux gros volumes in-folio. Il comprend :

1°les conciles provinciaux ;
2° les synodes diocésains ;
3° divers édits, ordonnances et décrets :
4° instructions diverses ;
5° instructions et règles de différents genres ;
6° divers sujets ;
7° lettres pastorales et autres écrits regardant l'instruction du clergé et du peuple ;
8° formules diverses

Saint François de Sales estimait que cet ouvrage était « nécessaire à tout évêque. » Le pape Paul V, exprimant le même désir, l'appelait « le trésor de la doctrine et de la discipline ecclésiastique » .

«Les oeuvres de saint Charles. dit un historien célèbre, méritent certainement d'être plus connues et d'être placées à côté de celles de saint Ambroise. On y sent le même esprit, la même âme dans l'un comme dans l'autre. Charles dit comme Ambroise: Où est Pierre, là est l'Eglise. »

Le concile terminé, c'était le commencement de nouvelles préoccupations. Le cardinal avait, en effet, proposé aux pères de demander la confirmation et l'approbation du pape. Ceux qui ne connaissent qu'imparfaitement les voies de Dieu vis-à-vis de ses saints s'étonneront peut-être de nous entendre dire que, de ce côté saint Charles rencontra des difficultés, des oppositions auxquelles il était loin de s'attendre. Dieu permit que les membres de la congrégation du concile trainassent en longueur l'examen des décrets ; ils firent même des oppositions sur certains points dont ils demandèrent la suppression. Ainsi s'exerçaient la patience et l'humilité du saint, mais d'un autre côté, sa volonté inébranlable dans la poursuite du bien et dans l'accomplissement de son devoir brillait encore d'un plus vif éclat. Il nous paraît intéressant de relater les difficultés qu'il a rencontrées ; plus d'un évêque peut-être les a rencontrées depuis : l'exemple du cardinal Borromée ne doit pas être perdu. Il se plaint avec une certaine vigueur et il semble bien près de manquer de respect envers ces signori illustrissimi qui perdent un temps infini dans l'examen des décrets conciliaires. La hardiesse de quelques réformes, la nouveauté de certains usages qu'il voulait établir effrayaient, en effet, des hommes âgés et timides, et surtout accoutumés à une routine qui, dans bien des choses, fait encore trop souvent loi à Rome. Ils avaient écouté, avec un peu trop de complaisance, les plaintes des autorités civiles de Milan, lesquelles, cela se comprend, n'étaient pas toujours satisfaites des vigoureuse, mais si nécessaires réformes du saint. Ces considérations n'étaient pas de nature à faire fléchir le cardinal, dans l'observation stricte et rigoureuse de ce qu'il appelait son devoir.

Il montre d'ailleurs sur les points discutables une véritable humilité ; mais il ne peut supporter les longueurs, elles lui semblent préjudiciables au bien des âmes. II est à la veille de réunir son 5° concile provincial et les décrets du 4°ne sont pas encore revenus de Rome ; il en écrit au cardinal Morone : « Mgr Speciano suppliera, en mon nom, Votre Seigneurie Illustrissime de vouloir bien m'épargner une honte au sujet de notre concile provincial. Le moment d'en réunir un autre est proche et je voudrais bien n'avoir pas à rougir de ce que le précédent ne soit point encore imprimé. »

« Quant à la peine imposée aux chanoines qui n'assistent pas au choeur pendant neuf mois de l'année, écrit-il à Mgr Speciano, j'ai fait ce décret pour me conformer à une déclaration venue de Rome. Mais s'il plaît aux illustrissimes seigneurs de la faire disparaître, je m'en soucierai peu. Je ferai de même pour ce qui a trait aux questions que le curé doit faire pour les mariages. Quand bien même ils supprimeraient ces ordonnances, sans les proposer à la congrégation générale, je l'aurai pour agréable, si cela doit éviter des longueurs. » L'important c'est de ne pas attendre ; mais il écrit en vain, la placidité et la lenteur romaines ne se laissent point émouvoir. Le saint parle alors avec plus de force. Le 28 avril 1579, il écrit à Mgr Speciano :
« Mgr l'illustrissime de Sainte-Sévérine m'a fait observer, puisqu'on faisait tant de difficultés et qu'on apportait tant de longueurs dans l'approbation des conciles provinciaux, qu'il serait mieux désormais de ne plus les envoyer à Rome: il suffit, en effet, que dans le concile on remette toute chose au jugement du saint siège apostolique. Quand nous fimes le premier concile, je savais que nous n'étions pas obligés à l'envoyer à Rome, car dans les conciles provinciaux on ne traite que des choses selon le droit, comme on fait également. Dans les synodes diocésains, néanmoins, j'ai demandé le consentement des évêques comprovinciaux afin de savoir ce qui plairait le mieux à Notre Seigneur. Et nous nous conduisîmes de cette manière; il me paraissait, en effet, très convenable de montrer cette déférence et cette soumission envers cette Église qui est la première; je pensais aussi que ce serait d'un bon exemple pour les autres. »

Il raconte qu'après la mort de Pie IV, il avait exposé cette manière de voir à saint Pie V qui l'avait approuvée. « Et maintenant, continue-t-il, ces signori illustrissimi font congrégation sur congrégation, perdent un temps infini et veulent souvent réformer des choses qui ne sont nullement contraires au concile de Trente. Les évêques voient ainsi leurs ordonnances censurées, sans aucune nécessité, et sans motif, dans les choses les plus minimes ; eux, cependant, sont sur les lieux, ils connaissent les moeurs, les besoins particuliers de leur Église, :ils savent par expérience ce qui est nécessaire ou utile au bon gouvernement de leurs peuples : ceux qui, non seulement en sont loin, mais qui peut-être, en grand nombre, n'ont jamais su par eux-mêmes ce que c'est que de gouverner des Eglises particulières, ne peuvent aussi facilement en juger !

« Il suffirait que ces Seigneurs vissent seulement s'il y a dans ces conciles quelque chose de contraire aux conciles généraux, aux canons et aux constitutions apostoliques, pour les corriger, s'il y a lieu & laissant aux évêques la liberté de faire, à leur manière, ce que leur permettent les saints canons, dans le gouvernement des âmes que Notre Seigneur leur a confiées et leur confie : les laissant, en un mot, user de leur autorité dans l'administration de leur Eglise. » Voyant échouer toutes ses instances et mépriser toutes ses raisons, le cardinal écrit à Mgr Speciano qu'il va prendre une mesure pour faire cesser tous les inconvénients des retards et des corrections, dont il se plaint inutilement dans ses lettres. «Il est nécessaire que je traite cette question avec Notre seigneur parce qu'aujourd'hui la méthode adoptée pour revoir ces conciles, les difficultés élevées à l'occasion de notre 4° concile, ont enlevé aux évêues toute leur autorité : il faut que Sa Sainteté y remédie hardiment. J'irai donc à Rome , passer un ou deux mois, je m'emploierai alors auprès du saint père, afin que nos conciles ne soient pas si mal traités, dans les choses qui ne sont contraires ni au droit, ni aux conciles généraux, ni aux décisions rendues par Rome ; et qu'on laisse aux évêques l'autorité qu'avec raison ils ont dans cette question. » Il ajoute qu'il s'occupera d'autres besoins de son Eglise. « Il ne faudrait pas, dit-il en terminant, que la nouvelle de ma venue arrivât jusqu'aux oreilles des cardinaux de la congrégation du concile ; s'ils savaient que je veux traiter cette question avec le pape, sans aucun doute ils feraient tout au monde, afin que leur censure et leur autorité sur nos dits conciles obtiennent tout leur effet ; je perdrais ainsi tout le fruit que j'attends de ma visite à Rome. »

Nous dirons plus tard le résultat de ce voyage, nous devons auparavant nous occuper des difficultés que les décrets et les ordonnances de l'archevêque firent naître entre lui et le gouverneur de Milan.