Vie de Saint Charles Borromée
 
Accueil
Chapitre précédent
retour sommaire
Chapitre suivant  
.

 

CHAPITRE VINGT ET UNIEME

LES HUMILIES


Origine de l'ordre des Humiliés. -Causes de leur décadence. ­Le pape et saint Charles tentent inutilement de les réformer.­ Vains efforts du nouveau général. -Tentative d'assassinat sur la personne de l'archevêque. -Sa préservation miraculeuse. Émotion produite par ce crime à Milan, à Rome -Conduite d'Albuquerque.-Le chevaleresque beau-frère du saint. -Le saint ne veut pas qu'on songe à venger cette insulte personnelle, mais plutôt les offenses faites à son droit épiscopal. -Pie V et les cardinaux se réjouissent de sa préservation miraculeuse. .-Lettres échangées entre Pie V et le saint. ­Lettre du roi d'Espagne à Albuquerque. -On sollicite l'archevêque de prendre des précautions. -Sa belle réponse. ­On lui recommande de se mettre en garde contre l'orgueil, après une si visible protection de Dieu. -sa réponse.

Parmi les ordres religieux qui, à cette époque, avaient besoin d'une sévère et complète réforme, il faut placer en tête celui des Humiliés. II remonte au commencement du XIe siècle. Les villes de Milan, de Pavie, de Lodi, de Crémone et plusieurs autres cités lombardes, ayant résisté à l'Empereur Henri II, appelé le saint, celui-ci les soumit par la force. Pour les punir de leur résistance, il déclara prisonniers de guerre les principaux habitants de ces villes et il les conduisit en Allemagne.

Après de nombreuses années de captivité, un nommé Guido, profitant de l'influence qu'il avait sur ces exilés, leur persuada de renoncer de coeur à toutes les vanités du monde, dont le malheur leur faisait en quelque sorte toucher de la main le néant, pour se consacrer au service de Dieu. Ces gentilshommes, touchés par la grâce divine, accueillirent ce conseil avec empressement et générosité et, en l'année 1017, comme témoignage de leur renoncement au monde, ils se vêtirent d'habits de drap grossier, couleur de cendre, avec un long manteau et des bonnets de la même étoffe. Ils ne songèrent plus qu'à se livrer aux exercices de la piété, de la charité et de la pénitence. L'empereur, instruit du changement opéré dans ses prisonniers de guerre, les fit appeler et, après avoir contemplé avec émotion leurs grossiers vêtements, leurs visages empreints des sentiments de la plus humble résignation, il dit: «Vous voilà enfin humiliés ! » Il les exhorta à la persévérance et leur accorda, avec la liberté, la permission de rejoindre leurs familles.

En les voyant, leurs femmes, comme par une inspiration de la grâce, s'écrièrent qu'elles voulaient les imiter; elles prirent également des habits grossiers et elles se mirent à filer la laine.

Le premier couvent des Humiliés s'établit à Milan dans le quartier de Bréra. Ils étaient pauvres et, pour gagner leur vie, ils fondèrent des fabriques de draps qu'ils tissaient eux-mêmes. Leur ferveur fut d'abord admirable, ils chantaient des psaumes en travaillant : ils étaient devenus pour tous un grand sujet d'édification. L'ordre s'étant accru promptement; d'une manière considérable, ce fut un commencement et une cause de décadence. Leurs fabriques très renommées se multiplièrent : ils expédiaient des draps dans toutes l'Europe. En peu de temps, ils devinrent si riches qu'ils précédèrent, en quelque sorte, par leurs industries, leurs relations et leurs finances, la fameuse compagnie des Indes ; ils pouvaient même prêter aux souverains. Cette immense fortune engendra d'abord le relâchement, qui fut suivi de désordres plus graves. Ils ne tenaient plus compte de l'observance religieuse, lorsque le 13 Février 1560, Pie IV nomma son neveu, le cardinal Borromée, protecteur de l'ordre. Malgré sa jeunesse, le saint voulut travailler à la répression des abus et des désordres dont les religieux, confiés à sa sollicitude, se rendaient coupables. Il convoqua en 1562 un chapitre général à Vérone. On nomma un nouveau général qui ne s'occupa en rien de réparer le mal. Avertis par Pie IV, après le concile de trente, de la nécessité de se conformer à ses décrets sur les réguliers, ces religieux n'en continuèrent pas moins leur vie dissolue. Retenu à Rome, le cardinal Borromée ordonna à son vicaire, Mgr Ormanetto, d'assister à la congrégation générale qui devait avoir lieu pour l'élection d'un général, en 1565. Le délégué du cardinal fit tout ce qu'il put pour diminuer le mal ; on lui promit après de grandes difficultés, de fonder un noviciat et un séminaire pour y instruire les jeunes gens. Cette disposition approuvée par Pie IV et par Pie V, ne fut jamais mise à exécution.

Pie V fit alors de nouveaux règlements, en avril 1567, pour réformer cet ordre, et il chargea le cardinal Borromée de veiller à leur observation. Le général mourut sur ces entrefaites ; le pape, par un bref du 10 mai, autorisa saint Charles à substituer un général de son choix celui nommé par le chapitre, s'il le jugeait dépourvu des qualités et des vertus nécessaires pour introduire une sérieuse réforme.

L'archevêque convoqua les Humiliés à Crémone, le 5 juin : le chapitre dura jusqu'au 14 du même mois. Il présida lui-même, avec une grande prudence et une rare modération, toutes les réunions des pères, et il en rendit compte à Mgr Ormanetto. Les Humiliés firent opposition à la bulle des réformes, envoyée par Pie V, déclarant que le saint père avait été mal informé. L'archevêque les engagea d'abord à l'accepter avec soumission. Il avait en poche le bref de Pie V l'autorisant à nommer un général ; il jugea plus prudent d'en réserver la lecture. Les sujets vertueux n'étant pas assez nombreux pour pourvoir à la réforme, et surtout à l'établissement du séminaire projeté, il proposa d'appeler de Naples quelques-uns des meilleurs religieux.

Vint ensuite l'élection du général ; « je leur fis une exhortation préliminaire, dit-il, les engageant à n'avoir en cette affaire d'autre considération que celle de la gloire de Dieu, le besoin présent de leur religion et de choisir la personne qu'ils croiraient en conscience capable de porter ce fardeau. Sur 37 votants, vingt neuf élirent Mons. Toso le jeune. Ils avaient, comme je le crois, pour but d'élire un général à leur goût qui par son autorité, son audace et l'appui de ses amitiés, s'opposerait aux réformes. »

Le cardinal déjoua tous ces projets et déclara que le pape lui avait donné le droit de choisir un autre général si l'élu ne lui paraissait pas réunir les qualités désirables. Le P. Toso, malgré son mérite, n'était pas l'homme de la situation; sa naissance illégitime d'ailleurs devait l'éloigner d'une aussi haute dignité. Il proposa le P. Louis Bescapé, « l'homme le plus éminent de tout l'ordre, leur dit-il, et qu'un long commerce avec les pères barnabites avait formé à la sainteté. » Il somma le chapitre de le reconnaitre pour supérieur général. Tous les religieux se soumirent, entonnèrent le Te Deum et, ajoute le saint, « le père Toso me remercia de l'avoir délivré de ce fardeau. »

De retour à Milan, saint Charles trouva le couvent de Bréra occupé par une bande armée, résolue à défendre les religieux opposés aux réformes. Ce commencement de révolte fut vite apaisé, grâce au concours que le duc d'Albuquerque ne refusa pas cette fois à l'archevêque. Tout semblait rentré dans l'ordre.

« Pie V, écrit Ormanetto, accablé en quelque sorte par la joie inattendue de cette pacification, leva plusieurs fois les mains vers le ciel et, après avoir rendu grâce à Dieu, il ne tarissait pas sur le zèle de Charles. » Pour entretenir ces bons débuts, le pape écrivit au roi d'Espagne, au gouverneur de Milan, au sénat vénitien, au Duc de Toscane et à tous les autres princes pour les engager à prêter leur concours à l'archevêque de Milan, dans la poursuite des mesures qu'il avait résolu d'adopter pour la réforme des Humiliés.

Ces exhortations du pape ne furent pas vaines. Le 3 septembre, saint Charles écrit à l'évêque de Bergame que le doge de Venise a promis son appui pour l'exécution des réformes, et il prie cet évêque de vouloir bien renvoyer à leurs prévôtés les religieux qui seraient encore dans son diocèse. « S'ils objectent leur pauvreté pour entreprendre le voyage, fournissez la somme nécessaire et je me hâterai de vous la restituer, S'ils n'étaient plus acceptés dans les lieux où on les envoie, qu'ils reviennent à Milan, leur général les recevra avec bonté et ils seront pourvus de tout le nécessaire. »

Malgré les immenses travaux que lui donnait la réforme de son diocèse, l'archevêque ne négligea point celle des Humiliés. Il s'occupa des intérêts-matériels de l'ordre, et, conformément à l'autorisation que lui donnait le bref du pape, en date du 29 mai 1568, il révisa, rectifia, approuva les ventes et les contrats faits par le général des Humiliés. Par lui-même ou par des délégués, il visita et réforma tous les-couvents, prévôtés et autres lieux dépendants des Humiliés. Il crut, -et saint Philippe Néri l'engageait à entrer dans cette voie, - qu'il atteindrait plus sûrement son but en introduisant dans les maisons des Humiliés quelques membres d'autres ordres religieux qui, par la régularité de leur vie, pourraient exercer une influence salutaire. Il conçut même le dessein de les unir aux Barnabites. Mais la réflexion et des inconvénients qu'il n'avait pas prévus ne lui permirent pas de donner suite à ce projet.

Le nouveau général des Humiliés prêtait à saint Charles un concours aussi sincère que résolu; mais leur action commune était impuissante devant le mauvais vouloir de la plupart des religieux. Les exemples de la sainteté et la grâce divine elle-même ne faisaient plus aucune impression sur ces âmes endurcies, infidèles à leurs voeux, ayant depuis longtemps foulé aux pieds la règle monastique. C'étaient des obstacles apportés à leur vie facile, ils songèrent aux moyens de les écarter. La vue du saint était pour eux un reproche continuel et un sujet constant de nouvelles craintes, ils cherchèrent à s'en débarrasser.

« Le mercredi soir, 26 octobre, le cardinal assistait dans sa chapelle, avec sa famille, à la prière d'usage, à une et demie heure de nuit environ. Au commencement de l'office, pendant le chant du motet : Tempus est ut revertar ad eum qui me misit, les chantres en étant arrivés à ces paroles : non turbetur cor vestrum neque formidet, on tira sur lui, à quatre ou cinq brasses du seuil de la chapelle, une arquebuse chargée de balles et de dés de plomb. La balle atteignit l'archevêque au milieu de la colonne vertébrale; par miracle, elle ne lui fit aucun mal; elle marqua seulement son rochet d'une tache noire de façon qu'on put voir nettement la forme de la balle. Il fut encore atteint par un dé qui traversa le rochet et sa soutane de camelot: mais il n'en reçut point de mal. Ce qui ne peut s'attribuer à aucun moyen humain, mais seulement à la protection particulière de Dieu sur lui. Se sentant touché, ayant vu la flamme et entendu le bruit de l'arquebuse, il se crut blessé. Toutefois n'ayant éprouvé aucune douleur, en portant la main à J'endroit où il avait senti une secousse, il ne se dérangea pas de sa place, il fit signe aux chantres, qui s'étaient arrêtés à ce bruit, de continuer à chanter et ainsi finit tranquillement la prière.

« Après la cérémonie, on trouva à terre, derrière sa seigneurie illustrissime, la balle, un peu plus loin, un dé fixé dans une planche, et un autre dans le mur sur lequel on voyait huit autres marques de dés semblables: derrière la porte de la chapelle d'où fut tirée l'arquebuse, la planche portait la marque de la flamme qui l'avait brûlée en deux endroits, en y laissant des traces noires.

Le cardinal s'étant retiré dans sa chambre, on put remarquer la trace de la balle dans le rochet et le trou du dé dans le même rochet et la soutane. Dans la chair, à l'endroit où il avait senti comme une secousse, il y avait une tache rougeâtre, sans aucune douleur, ni
aucun mal.

« Le duc, gouverneur de cet État, ayant rencontré un gentilhomme que le cardinal envoyait pour rendre compte à Son Excellence de cet accident, alla aussitôt visiter l'archevêque et se réjouir avec lui de ce que la
grâce de Dieu l'avait préservé d'un si grand danger. Son Excellence montra en ressentir la douleur qui convenait, elle donna ordre de faire de rigoureuses recherches et autres diligences accoutumées en des cas si graves, pour trouver l'auteur d'une si horrible scélératesse, ne quittant pas la demeure du cardinal avant que d'avoir commencé lui-même toutes les perquisitions pour l'éclaircissement de ce fait. »

Le cardinal fut sans doute touché de la démarche du duc d'Albuquerque et de son intérêt pour sa personne; mais déjà il avait pardonné dans son coeur à l'assassin. Plus préoccupé de l'honneur de Dieu et du salut des
â mes, mis en péril par l'ordonnance du gouverneur, il dit: « Toute cette sollicitude serait beaucoup mieux employée pour défendre les droits épiscopaux et la liberté de l'Église que pour protéger la personne de l'évêque. »

Il s'opposa à ce que le capitaine de justice fit une enquête et interrogeât ses domestiques; il ordonna à son vicaire pour les affaires criminelles de la commencer, afin de laisser ainsi intacts les droits de la juridiction ecclésiastique.

Au bruit de cet attentat, la ville de Milan tout entière se rendit au palais archiépiscopal; on avait cru d'abord à la mort de l'archevêque, l'émotion et la douleur étaient extrêmes; quand le peuple sut qu'il n'avait même pas été blessé, il laissa éclater sa joie, il remercia Dieu tout haut de ce qu'il appelait avec raison un miracle.

Le lendemain le sénat, les magistrats, toute la noblesse, ayant le gouverneur à leur tête, venaient féliciter le cardinal d'avoir échappé à ce danger.

Le duc voulut envoyer une garde nombreuse autour du palais pour éviter un nouvel attentat. Le cardinal s'y opposa, disant: « Ce que Dieu garde est bien gardé ! » Albuquerque, malgré les discussions sur la juridiction ecclésiastique, tenait à prouver, que si leurs sentiments étaient divers, leurs coeurs n'en étaient pas moins unis; il le visitait chaque jour, il s'asseyait même à sa table et il exigea qu'au moins à l'heure de la prière du soir, on fermât les portes du palais et que l'on mit des gardes. Après trois jours d'une telle surveillance, le cardinal obtint qu'on fit disparaître tous les gardiens.

Saint Charles convoqua son clergé, il fit une procession solennelle d'actions de grâce et il se retira à la chartreuse de Carignan pour y méditer, devant Dieu et dans le silence, sur les meilleurs moyens de gouverner son Église.

Il avait écrit au souverain pontife pour lui annoncer l'accident dont il avait failli être victime. « Mgr Ormanetto. lui disait-il, racontera à Votre Sainteté ce qui m'est arrivé hier. Vous apprendrez cela avec peine; mais ce fait vous prouvera la miséricorde dont Dieu a usé envers moi, en me protégeant d'une façon extraordinaire. Il en a usé ainsi non point à cause de mon mérite, mais sans doute à cause du lieu même où nous étions, ou de mon caractère épiscopal, ou peut-être pour me laisser un plus long temps, comme j'en ai besoin, pour faire pénitence, ou enfin pour des motifs que nous ne devons point rechercher avec curiosité. Il y a donc dans cet événement plus de raisons de se réjouir que de s'affliger.

« Je rends grâce à Dieu, car j'espère que cela ne sera pas sans avantage pour sa gloire et pour son honneur. »

Le saint pontife lui répondit: « Depuis le temps d'Abel, on a toujours vu les justes poursuivis par les méchants: loin de leur nuire, ils leur sont utiles, ils ne font de tort qu'à eux-mêmes. J'ai remercié Dieu de m'avoir conservé un homme de votre mérite et d'avoir réduit à néant la haine des démons. »

La nouvelle de cet attentat se répandit aussitôt dans l'Europe entière et, de tous côtés; vinrent des lettres de félicitations: d'Allemagne, d'Espagne, de Portugal, de Sicile, de Rome surtout, lui arrivèrent les témoignages les moins douteux de la vénération qu'il avait su inspirer à ceux qui le connaissaient. On peut encore voir à Milan plus de deux cents lettres, parmi lesquelles nous en noterons une de saint François de Borgia, qui lui furent adressées en cette circonstance. Son beau-frère, César Gonzaga, se hâta de lui écrire: « J'ai appris le fait étrange arrivé à Votre Seigneurie illustrissime, et j'en ai éprouvé une stupéfaction telle que vous pouvez l'imaginer; mais la scélératesse d'autrui a eu pour résultat de mieux faire ressortir la bonté et la noblesse de votre coeur. Si je connaissais l'auteur d'un acte aussi horrible, je ne manquerais pas de venger Votre Seigneurie, comme l'exige mon devoir de parenté. Mais en attendant qu'on le découvre, que Votre Seigneurie veuille bien me donner des ordres et elle sera obéie en tout. »

Charles, loin de répondre aux désirs et à l'offre chevaleresque de son parent, faisait tout au monde pour qu'on ne poursuivit pas le coupable. « Jusqu'à ce moment, écrivait-il au nonce d'Espagne, on n'a pu le découvrir. Les captures faites jusqu'ici par les magistrats n'ont amené aucun résultat. Pour moi, j'aimerais beaucoup mieux lès voir plus diligents, plus zélés pour écarter les entraves et les obstacles apportés à la liberté et à la juridiction de mon Église et de mon devoir pastoral. »

Ormanetto rendit compte à l'archevêque de son entrevue avec le pape, à la suite de cet événement. « Nous avons longuement parlé de ce fait, lui dit-il: avant tout, Sa Sainteté m'a commandé d'écrire à Votre Seigneurie illustrissime de prendre les précautions convenables pour mettre votre vie à l'abri de tels dangers. Il ne faut pas mépriser l'avertissement que Dieu Notre-Seigneur a daigné vous donner, ni présumer plus qu'il ne convient de sa bonté divine.» Le Saint-Père demanda une relation très détaillée du fait, afin de pouvoir en écrire en Espagne.

Le jour où se célébrait, à la Sixtine, la messe annuelle pour tous les cardinaux défunts, le pape s'étant rendu dans la salle du consistoire, s'entretint avec les cardinaux de ce fait, après le leur avoir raconté. « Sa Sainteté, dit Ormanetto a montré beaucoup d'affection et de vénération pour votre personne, en parlant de la protection dont Dieu l'a entourée. Puis elle s'est plainte de la conduite criminelle des ministres du roi, qui affectent de vous desservir et de vous gêner dans vos actions. Elle a montré la connexion qui existe entre cet attentat et la publication de l'édit. C'est ainsi souvent que naissent les crimes : à cette occasion, elle rappela l'histoire de saint Thomas de Cantorbéry. Tous les cardinaux ont ressenti et partagé les sentiments de Sa Sainteté. »

Plusieurs lui écrivirent. Nous citerons seulement la réponse du saint au cardinal Alciati: « Je remercie beaucoup Votre Seigneurie illustrissime de la lettre qu'elle a bien voulu m'écrire, de sa propre main, relativement à l'accident de ces jours passés. Je suis reconnaissant des sentiments particuliers de votre affection et je n'avais nul besoin de ce nouveau témoignage ; je suis très touché aussi des paroles que Notre Seigneur a proférées en présence des cardinaux, en leur rendant, compte de ce fait. Sa Béatitude vous a dit, me raconte, Votre Seigneurie, qu'à l'occasion de cette injure privée dont je fus l'objet, j'avais écrit qu'on ne s'occupât nullement de ma personne, mais qu'on songeât plutôt à l'injure publique faite à mon autorité de pasteur. L'indignation était de toute convenance me dites-vous, je ne cesserai pas de dire, moi, que j'ai voulu faire allusion à l'offense publique du droit ecclésiastique, à l'affront de la visite de la Scala, à cette injure publique préméditée
dans le but d'empêcher l'action de mon ministère pastoral. Quant au fait de l'arquebuse, je le regarde plus particulièrement comme une offense personnelle; elle ne me fut point faite à l'occasion de l'exercice de
mon ministère: à cause de cela et pour cela, je désire que tout soit remis à Dieu; pour le reste, me semble t-il, il faut agir vigoureusement. »

Dieu sait toujours tirer le bien du mal. Il tolère parfois la malice des hommes pour faire éclater la grandeur de sa miséricorde et la vertu de ses serviteurs. Saint Charles exprime ces sentiments dans la lettre de remercîment qu'il adressa à Pie V, le 24 novembre: «Très Saint et très Bienheureux Père, je baise très humblement les pieds de Votre Sainteté, en reconnaissance de sa paternelle bénédiction et de la faveur singulière qu'elle a bien voulu me faire, en m'adressant son bref, à l'occasion de l'accident survenu ces jours passés. Combien cette faveur m'apporta de consolation! Votre Sainteté le peut imaginer facilement par ce seul fait: depuis que de nombreuses persécutions sont dirigées, de tant de manières diverses, contre mon Église de Milan et ses ministres, je ne trouve pas d'appui ailleurs que dans la bienveillante protection de Votre Sainteté. Aussi, je l'espère fermement, cette protection nous fera surmonter toutes les difficultés présentes: de plus la majesté de Dieu tirera les meilleurs avantages, au profit de mon Église, de ces mêmes événements par lesquels le démon cherche à exciter les esprits et à faire trouver plus pesant le joug suave de la croix aux serviteurs de Notre-Seigneur JESUS-CHRIST. Dans ce but, afin que tous ceux qui sont dans les ténèbres soient éclairés, je prie selon les ordres de Votre Sainteté; je fais prier avec plus d'efficacité, par les bons serviteurs de Dieu, et tout particulièrement, pour que nous puissions, sous le pontificat de Votre Sainteté, voir dans la chrétienté le progrès spirituel que le monde se promet de votre piété et de votre saint zèle. »

Les espérances du saint n'étaient pas vaines; quelques semaines après cette lettre, il écrivait à Ormanetto : « Le duc m'a fait dire qu'il serait heureux que j'allasse le trouver, lui-même ne pouvant venir. J'y suis donc allé ce soir. Il m'a communiqué ce que sa majesté lui avait ordonné de me dire, même il m'a fait lire les lettres de sa majesté sur ce point, ceci vous le garderez pour vous. En somme, les ordres sont ceux-ci: Le duc devait me faire connaitre le déplaisir éprouvé par le roi de la résistance, de l'audace et du manque de respect dont les chanoines de la Scala se sont rendus coupables envers moi. De plus, il devait me prier de la part de sa majesté, de faire cette visite, sans retard, avec la sollicitude et l'autorité dont ma dignité et mon ministère me font un devoir. Afin de lui donner plus d'efficacité, le gouverneur lui-même devra m'assister et me favoriser; il devra punir, avec sévérité, ceux qui ont aidé les chanoines dans leur résistance... de façon qu'on comprenne bien quel est le sentiment de sa majesté sur ces affaires. De même que le roi n'admet aucune négligence dans les affaires importantes qui touchent à ses prééminences royales, de même il trouve très juste, dans les choses raisonnables et légitimes, comme celle de la visite et autres de ce genre, que ses ministres se montrent favorables et cherchent à prévenir toute espèce de scandales et d'inconvénients.


« Quant à l'arquebusade et à l'audace d'un si exécrable crime, sa majesté a admiré comment tout s'était passé. Le gouverneur, dit-elle, lui a rendu un service signalé, en prenant la chose comme il l'a fait: les sollicitudes qu'il a eues, les précautions qu'il a prises ont été telles qu'il convenait. Le roi regarde comme certain qu'elles ne s'arrêteront que lorsqu'il aura découvert les coupables. Enfin sa majesté le prie de me faire part de ses sentiments à ce sujet ; elle regarde comme un devoir de m'assister, de m'aider dans les choses de la visite, comme dans toutes celles qui seront le plus propres à procurer la conservation et la défense de la juridiction ecclésiastique. Le gouverneur ajoute le saint, se montra très aimable et disposé à faire tout d'accord avec le sénat dont il espérait le concours. »

Le monarque avait raison de recommander au représentant de son autorité à Milan, de veiller autour de l'archevêque pour mettre sa personne à l'abri de nouvelles tentatives. Le saint ne prenait aucune précaution, il continuait à vivre sans défiance et sans garde, comme par le passé. A Rome, on se préoccupait vivement de cette espèce d'indifférence de l'archevêque pour la conservation de sa vie. Le cardinal Alciati, dans une lettre du 31 décembre, se fait l'écho de ces inquiétudes. « Nous avons appris, lui dit-il, que vous ne prenez aucune précaution pour la garde de votre personne que chacun a la liberté d'aller dans vos appartements, de pénétrer même jusqu'à votre chambre, non seulement de jour, mais de nuit, jusqu'à dix et onze heures. Comme à l'ordinaire, vous sortez à cheval avec une suite peu nombreuse et souvent vous êtes encore dehors, au milieu des ténèbres de la nuit. Cette manière de faire est presque une invitation aux méchants de réaliser ce qu'ils n'ont pu effectuer une première fois. Quant à votre nourriture, 0n ne fait pas parait-il pour la cuisine un choix très rigoureux de personnes fidèles et l'on manque de la vigilance convenable. Tout cela, cher et illustrissime Seigneur, n'est point approuvé, ici de vos amis, ni des gens qui vous sont dévoués. Ils disent que vous commettez une erreur, même un péché, en tentant Dieu de cette façon. Vous devez vous rappeler les exemples de Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, des apôtres et des autres saints qui, par la prudence et par les autres moyens humains, ont évité les dangers, donec hora sua veniet.

«Que Votre Seigneurie illustrissime me pardonne, de lui écrire aussi franchement; j'y suis contraint autant par mon attachement et ma vénération pour votre personne que par l'intérêt de la conservation d'une vie si nécessaire au service de Dieu et au salut du troupeau qui vous est confié. De grâce, que Votre Seigneurie illustrissime prenne une bonne résolution, qu'elle use de meilleures précautions, dans l'intérêt public et pour la consolation de ses amis et serviteurs. »

Nous regrettons de n'avoir pu retrouver la réponse du saint à cette affectueuse lettre; mais nous avons celle adressée à Ormanetto, qui lui communiquait les mêmes recommandations de la part du pape :« Quant à la
garde de mon corps, pour laquelle vous insistez tant, je ne la néglige point, mais je ne l'observe pas plus attentivement. Je ne voudrais pas, en fermant mes grilles, m'empêcher moi-même de vaquer librement aux devoirs de ma charge. Quelqu'un ayant trop de confiance en une vaine vigilance, ou accordant trop à l'affection qu'il me porte, aura sans doute dit ces choses au pape dans le but de m'obliger, à mon grand déplaisir, de prendre des précautions. Je trouve trop dur et contraire à tout sentiment de religion d'éloigner de ma chapelle les étrangers, de les priver du fruit que peut en retirer leur âme, et cela à cause de ma personne. Songez qu'en hiver les prières commencent à la nuit tombante, en été, elles se terminent avec le jour. Quoiqu'on ait déjà pourvu d'une large manière à toutes nouvelles embûches, on a transporté dernièrement la chapelle dans l'intérieur du palais, il n'y a donc plus rien à redouter. »

Le baron Sfondrate lui avait écrit : «Dieu vous a comblé de dons si nombreux que vous devez avoir à lutter contre les assauts de l'orgueil. »

- « Je rends grâces à Dieu, répond-il, de ce que vous animez ma ferveur par des conseils si salutaires. Je dois à Dieu ma préservation elle-même, cette pensée suffit pour me mettre à l'abri du danger de l'orgueil. Cependant j'ai toujours sous les yeux ces milliers d'Israélites que Dieu délivra des flots de la mer et des menaces de Pharaon, qu'il nourrit dans le désert pour les conduire dans la terre promise et qui pourtant, à l'exception de Josuë et de Caleb, étaient tous indignes de ces faveurs. En outre, je ne vois pas bien pourquoi mon esprit se gonflerait'orgueil. Dieu m'a sauvé peut-être parce que j'étais trop peu préparé à la mort, ou parce qu'il a voulu me montrer le châtiment que je méritais ... Ma préservation est peut-être due uniquement aux prières des hommes pieux qui m'assistent de leurs travaux... Ainsi lorsque je me sonde moi même, quelle que soit la supposition qui se présente, je ne vois pas qu'il Y ait lieu de me faire dresser la crête. »

Ces sentiments d'humilité et de reconnaissance se développèrent et s'affermirent encore dans la solitude de la chartreuse de Carignan, à trois milles de Milan, où le saint s'était retiré quelques jours après l'attentat dirigé contre sa vie. Là, il prie et s'occupe à mettre en ordre les ordonnances et décrets de ses conciles provinciaux et plus préoccupé du salut des âmes que de sa propre vie, il songe aux moyens d'atteindre avec plus d'assurance ce but si vivement désiré.