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CHAPITRE VINGT DEUXIEME CHATIMENTS ET REPENTIRS Dieu tire le bien du mal. -Absolutions des censures encourues par les ministres du roi. -Soumission des chanoines de la Scala. -Bonté de l'archevêque. -Dieu punit les violateurs des droits ecclésiastiques. -La pénitence imposée aux chanoines de la Scala fait craindre une nouvelle tempête. -Lettre de saint Charles sur la manière dont il eût voulu voir résoudre par le pape la question de la juridiction ecclésiastique. -Le Gouverneur et le Pape font rechercher le coupable de la tentative d'assassinat contre le saint -Comment l'archevêque lui-même met le commissaire apostolique sur la trace des coupables. -Le complot -Farina. -Le châtiment. -Saint Pie V supprime les Humiliés. Saint Charles tente de les conserver jusqu'au dernier moment. -Il cherche à compenser son Église de la perte de cet ordre religieux.
L'archevêque en écrivit en Espagne et le roi ordonna aux excommuniés d'obéir. La veille de Noël 1569, on dressa une estrade devant la grande porte du Dôme. Le fiscal et le notaire vinrent se prosterner devant l'archevêque, demandèrent l'absolution, et promirent d'accomplir en tous points la pénitence qui leur serait imposée. Ils durent alors révoquer le décret d'exil porté contre l'archer du cardinal, lui restituer ses armes et s'engager à ne plus jamais rien entreprendre qui fut de nature à offenser ou à blesser, en quoi que ce soit, la juridiction ecclésiastique et la liberté de l'Église. Le duc d'Albuquerque donna l'exemple de la soumission. Les ordres du roi, sans doute, pesèrent pour beaucoup dans cette détermination; mais le gouverneur de Milan les avait reçus avec joie. Ce moyen lui facilitait vers le droit un retour que sa piété et son coeur désiraient également, Il avait révoqué l'édit, cause de tous les malheurs: Pie V, à la prière du cardinal, donna au confesseur ordinaire du duc tous les pouvoirs nécessaires pour l'absoudre des censures et des peines canoniques qu'il avait encourues ; toutefois si huit jours après l'Épiphanie, le gouverneur n'avait pas révoqué toutes les mesures prises contre l'autorité de l'Église. il retomberait sous les mêmes censures. La juridiction archiépiscopale ne pouvait encore fonctionner, la peur tenait toujours dans l'éloignement ceux qui faisaient partie du tribunal ecclésiastique; le gouverneur ordonna au président du sénat de rassurer, au nom du roi, tous les employés de la curie archiépiscopale. Le prévôt de l'église de Sainte-Marie della Scala avait, dès le mois de septembre, demandé à l'archevêque pardon de sa révolte et l'absolution de ses censures. C'était le moins coupable; le cardinal députa son vicaire Castelli pour recevoir sa rétractation, à la porte de l'église de Saint-Fidèle, et lui donner l'absolution. Les autres chanoines, promoteurs de la révolte, se montrèrent plus obstinés, ils refusèrent de faire acte de soumission et ils continuèrent à célébrer l'office canonial, comme s'ils n'avaient encouru aucune censure. L'un des chefs, Antoine Calabrese, était allé à Rome pour répondre de ses actes devant le Souverain pontife; là, pris d'un mal subit, il avait été absous in extremis, sous la promesse de se constituer de nouveau prisonnier, s'il revenait à la santé, mais le mal s'aggrava et peu après il paraissait devant le tribunal de Dieu. La nouvelle de cette mort si inattendue ébranla un peu les chanoines de la Scala. Ils résistaient encore cependant. Le pape résolu de procéder contre eux, selon les règles établies par les constitutions de Boniface VIII, leur fait connaître ses intentions. Les moindres punitions étaient la taxe d'infamie et la privation de leurs bénéfices. Cette dernière menace agit sur leur esprit, d'autant plus puissamment qu'ils venaient d'acquérir la certitude que le roi ferait exécuter la sentence du pape: ils firent des propositions de soumission. Le cardinal, aussi tendre envers les coupables repentants qu'inflexible dans la défense des droits de l'Eglise, intervint entre le pape et les chanoines: il obtint que la cause serait entièrement remise entre ses mains. Le dimanche, 5 février 1570, les chanoines de la Scala se présentaient à la porte de l'église cathédrale de Milan, confessaient publiquement leur faute et en demandaient humblement pardon. Conduits vers le maître autel où l'archevêque les attendait, ils se prosternèrent en sa présence et, à genoux, ils déplorèrent de nouveau leur révolte, ils reconnurent la juridiction du prélat et, leurs mains dans les siennes, ils lui promirent une obéissance absolue. Le cardinal, plein d'une majesté à laquelle la joie de son âme ajoutait une expression d'ineffable mansuétude, se leva de son trône et adressa la parole à ses enfants coupables: « Ego sum frater vester, je suis votre frère, » leur dit-il. Jamais son coeur d'évêque ne trouva des accents plus paternels, empreints d'une plus douce allégresse. La bonté ne doit jamais dégénérer en faiblesse: le saint, pour l'exemple et pour maintenir les chanoines dans une soumission salutaire, leur imposa une pénitence solennelle. Il les obligea à venir chaque année, pendant dix ans, à la cathédrale, le jour de la Nativité de la sainte Vierge, fête patronale, à l'heure de la messe pontificale, afin d'y renouveler publiquement leur acte de soumission entre les mains de l'archevêque de Milan. Pie V, en approuvant cette sentence, avait fait des réserves contre les plus coupables; il ne voulait pas qu'on redonnât leur canonicat à ceux qui avaient appelé les laïques armés, avaient aidé à fermer les portes et avaient continué à célébrer l'office, malgré l'interdit épiscopal. L'archevêque implora de nouveau la clémence du pontife et il obtint qu'ils seraient seulement condamnés à une amende destinée à la reconstruction de la coupole de l'église de Saint-Ambroise. La sentence rendue, les chanoines de la Scala retournèrent processionnellement vers leur église et saint Charles les y accompagna. Après avoir récité des prières expiatoires sur le seuil même du temple, théâtre de leur résistance, l'archevêque pénétra dans l'intérieur et en prit possession. Ainsi se termina cette terrible révolte. Quant au prêtre de Pavie, Barbesta, l'avocat des chanoines, qui avait osé lancer l'interdit contre l'archevêque de Milan, personne n'avait voulu prendre sa défense. Saint Charles montra encore, en cette circonstance, toute la magnanimité de son âme, seul il songea à ce malheureux, il obtint l'adoucissement de l'exil auquel il avait été condamné et il lui fit bientôt rendre la liberté. Mais Dieu n'a-t-il pas voulu punir le crime des chanoines de la Scala contre leur archevêque? tandis que tous les principaux édifices de ce temps ont conservé leur destination religieuse, l'église de la Scala n'existe plus; un théâtre s'est élevé sur ses ruines: la malédiction de Dieu semble avoir passé sur ce lieu. Dieu laisse rarement impunis les insultes et les outrages dirigés contre ses ministres. Un des complices des chanoines de la Scala, celui qui avait poussé le sacrilège jusqu'à frapper la croix tenue par l'archevêque, mourut seul, sans sacrements, dans une misérable auberge de Lambrate, à quelques milles de Milan. Le capitaine de justice qui avait arrêté l'archer du cardinal, était allé à Alexandrie pour assister aux noces d'un de ses parents le jour où il devait être absous avec ses complices; la nuit même du mariage, il fut frappé de mort violente et les réjouissances durent faire place au deuil des funérailles. L'un des trois sénateurs cités à Rome, le plus ardent à soulever la guerre faite aux droits de l'archevêque, mourut misérablement, accablé de douleurs et de remords, au milieu de médecins impuissants à le soulager, reconnaissant lui-même qu'il était frappé par la main de Dieu. Ces faits, racontés par les historiens du saint, ne sont point des faits inouïs, ni isolés dans l'histoire de l'Église; ceux-ci étaient de nature à augmenter; s'il eût été possible, la vénération du peuple milanais pour son saint archevêque. Les chanoines de la Scala vinrent cette même année, au
8 septembre, accomplir leur pénitence : cette démarche
faillit donner lieu à un nouveau conflit. Le duc d'Albuquerque
et le sénat, selon l'usage, assistaient à l'office pontifical;
quand ils virent les chanoines se présenter, à l'offertoire,
devant le cardinal et faire un acte de soumission, ils pensèrent
que le saint avait monté cette petite scène pour entamer
le droit de patronage du roi d'Espagne sur cette église. Pendant
toute la cérémonie il y eut, entre le gouverneur et le
sénat, un échange de messages. « La messe finie,
dit le cardinal, le duc partit aussitôt, insalutato hospite, contrairement à son
usage qui était de m'adresser toujours quelque parole. Il montrait
du mécontentement. Retourné à mon palais, on m'instruisit
de tous ces pourparlers, j'envoyai aussitôt chez le président.
J'appris alors que ce mécontentement provenait de la nouveauté de
ce fait. Je le fis aussitôt assurer que mon intention n'avait été nullement
de préjudicier aux droits du roi: les paroles prononcées
par les chanoines n'étaient que l'exécution de la sentence
portée contre eux, il y a huit mois. » Les représentants du roi d'Espagne prenaient un peu trop à coeur, il faut l'avouer, les privilèges du roi leur maître. On serait tenté de croire qu'ils cherchaient de nouveaux prétextes pour ranimer la guerre; la sincérité et l'humilité du cardinal devaient encore cette fois dissiper les nuages et mettre à néant les ruses de l'esprit mauvais. Cette question de la juridiction ecclésiastique pouvait se redresser à chaque instant, menaçante et terrible, surtout avec des ministres si faciles à impressionner, et ombrageux à l'excès. L'archevêque le prévoyait; cette crainte lui faisait regretter encore plus vivement que la question n'eût point été tranchée par le pape. Il s'en explique très clairement à Mgr Ormanetto. « Il est très loin de ma pensée, lui écrivait-il, de croire que Notre Seigneur, dans les controverses relatives à la juridiction de mon Église, se laisse diriger par des considérations humaines; bien plus, l'expérience que j'ai du grand zèle et de la piété de Sa Béatitude, les nombreuses circonstances dans lesquelles j'ai touché de la main, pour ainsi dire, son affection paternelle pour moi, la protection particulière et vive qu'il témoigne à mon Église, tout cela évidemment m'a porté, après Dieu, à mettre toute ma confiance et toute ma tranquillité pour ces affaires en son appui. Vous le savez, dans les perturbations apportées à mon Eglise et à mon ministère, j'ai reçu de Sa Sainteté une assistance plus grande que je n'aurais osé l'espérer, même du pape, mon oncle. Je ne doute donc pas un seul instant que Notre Seigneur n'ait en vue le service de Dieu, la conservation de son Église et la défense des personnes appelées à partager ses sollicitudes pastorales. Toutefois, je ne puis nier d'avoir eu quelquefois cette impression: les conseils de beaucoup de personnes d'autorité, inspirées par des intérêts humains, présentés à Sa Béatitude, sous le prétexte de procurer à Dieu une plus grande gloire ou de fuir l'occasion de dangers, que l'imagination fait toujours croire plus graves qu'ils ne sont en réalité, ont pu ralentir les effets de sa sainte intention et l'ardeur de son zèle. Je ne nie pas que son esprit ait pu également être traversé par de nombreuses considérations touchant au gouvernement général de l'Église, considérations que j'ignore et que je ne puis voir, n'étant occupé que du gouvernement particulier de mon Église. Mais j'ai toujours pensé que, si dès le principe, quand sont nées ces controverses, on avait procédé sans retard, en publiant la sentence portée contre les sénateurs cités, au moins au départ du marquis de Ceralvo, on aurait étouffé dans sa source la cause de ces événements. Ces sursis, en effet, donnèrent lieu de croire, ici et en Espagne, à beaucoup de personnes que Notre Seigneur avait été effrayé des menaces dudit marquis. Ce sentiment est conforme à celui que le prince Ruy-Gomez a librement exprimé au sieur Pierre Antoine Lonato, en Espagne. Une solution quelle qu'elle fût, donnée par Sa Sainteté au marquis de Ceralvo, lui dit-il, aurait mis fin à toutes ces controverses. Le président Casato montrait également qu'il ne désirait pas autre chose que de tranquilliser sa conscience par un bref du pape qui eût tranché cette querelle. Dans tout le sénat on voyait alors une disposition plus grande qu'aujourd'hui à accepter et à exécuter toute ordonnance de Sa Sainteté, je me souviens l'avoir écrit. Vous le savez, plus on s'efforça de se taire sur cette première controverse, plus ici les troubles se sont accrus, ainsi que les offenses envers cette Église. Néanmoins, malgré tout cela, je n'en doute pas, Sa Béatitude a tout fait avec la seule intention et dans le but de procurer plus sûrement le service de Dieu et la paix de son Église. Dirigée par l'Esprit saint, je le sais, elle a agi ainsi, ou parce que cela était convenable pour le bien universel, ou pour en faire sortir en faveur de cette Église tous les fruits qu'ont engendrés les troubles eux-mêmes qu'elle a subis. Malgré toutes ces oppressions dans le for extérieur, depuis le commencement jusqu'à ce jour, l'édification et le respect pour les choses ecclésiastiques intérieures n'ont cessé de s'accroître parmi le peuple. » Le saint archevêque se réjouissait du bien qui i se faisait
dans son Église; il ne regrettait nullement de l'avoir payé par
des difficultés et des épreuves dont son coeur, sa
dignité et sa foi avaient eu tant à souffrir, Le calme
s'était rétabli à Milan et les deux pouvoirs pouvaient
désormais marcher, avec une plus grande assurance du succès,
dans la voie du bien. Il restait encore aux yeux du gouverneur et du
pape une grave question à résoudre, il s'agissait de découvrir
et de punir le criminel qui avait osé attenter aux jours cardinal.
Charles eût voulu qu'on oubliât cette question, il avait
pardonné au malheureux et il eût désiré que
tous en fissent autant. Les intérêts de la justice humaine,
l'honneur du gouvernement temporel ne pouvaient accepter ce désir
du saint ; le pape lui-même pensait qu'un pareil crime ne devait
pas rester impuni. Pie V avait délégué l'évêque de Lodi, Antoine Scarampa, pour faire une enquête en son nom. Ce prélat se rendit à Milan; il ne put rien obtenir, malgré les menaces canoniques les plus graves contre ceux qui ne dénonceraient pas le coupable: tout restait dans le plus profond mystère. Saint Charles s'était plaint de ces poursuites et de ces enquêtes à ses agents de Rome; mais ceux-ci attestent le ciel qu'ils sont entièrement étrangers à cette décision émanée au saint père . Peu de jours après l'attentat, l'archevêque avait vu deux prévôts des Humiliés, Barthélemy Nassino et Clément Mérisio, ceux-ci lui nommèrent aussitôt le coupable, sous la foi du secret. Le cardinal comprit que leur confidence n'était pas complète; il soupçonna qu ils n'étaient point eux-mêmes étrangers au crime, malgré le soin qu'ils avaient de dissimuler habilement la part qu'ils y avaient prise. Il leur parla amicalement, les engagea à lui faire un aveu complet; ils s'y refusèrent constamment. Charles leur demanda alors de le délivrer de l'obligation du secret. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y consentirent. Le cardinal fit connaître ce qu'il savait à l'évêque Scarampa, Les prévôts furent appelés devant le tribunal du commissaire apostolique; dans l'interrogatoire, ils se trahirent par des réponses mensongères et contradictoires. On découvrit bientôt toute la trame du crime. Apprenant ce résultat, Charles se hâta d'écrire à Ormanetto pour intercéder en faveur des coupables: « Si par hasard, dit-il, à la suite de la question, on découvre en eux quelque culpabilité, je vous ordonne de prier instamment le pontife, en mon ' nom, de ne pas sévir trop violemment contre eux. Révéler son crime, c'est presque l'innocence: celui qui de lui-même l'avoue, prouve son repentir. Ces bons offices doivent surtout avoir leur effet pour Nassino qui a donné le premier indice de la conjuration et engagé Clément à tout révéler. Accordez-moi cela, à moi qui, en une certaine façon, les ai jetés dans ces filets, car sans moi, on n'eût point songé à eux. » Voici comment la conjuration s'était formée. Les Humiliés, opposés aux réformes, trouvèrent plus expédient, pour se soustraire à cette obligation, de se débarrasser du cardinal Borromée, et ils complotèrent sa mort. Ce sacrilège projet s'élabora dans le couvent même de Bréra, entre Jérôme Donato dit le Farina, diacre, Clément Mérisio, ancien prévôt de Sainte-Marie de Fornova, Laurent Campagna, ex-prévôt de Saint Barthélemy de Levata transféré à la prévôté des SaintsJacques et Philippe de Brescia et Jérôme Legnana, ancien prévôt de Saint-Christophe de Verceil. Farina s'offrit pour être l'exécuteur de la sentence qui serait portée par cette infernale commission; il demandait seulement l'argent, dont il aurait besoin pour fuir après la perpétration du crime, En attendant, il devait habiter une petite maison voisine du couvent des Barnabites où l'archevêque allait souvent. Les occasions d'atteindre le cardinal ne lui manqueraient pas. Lagnana avait des amis nombreux et puissants, il fut chargé de procurer l'argent nécessaire; il frappa en vain à plusieurs portes. S'étant adressé en dernier lieu à l'un de ses confrères, nommé Tonso, prévôt des humiliés de Saint-Abondio de Crémone, celui-ci ne dissimula pas son horreur; il lui fit de sévères reproches et menaça de le dénoncer s'il ne renonçait à son infâme projet. Il ne le fit point cependant. Nos conjurés fort embarrassés songèrent à voler quatre mille écus d'or qu'ils savaient être en la possession du prieur de Bréra: mais devant les difficultés de l'exécution, ils s'arrêtèrent à un autre projet plus coupable encore, ils résolurent d'ajouter un nouveau sacrilège au vol. Une fois sur le chemin du crime, après avoir foulé aux pieds les engagements les plus sacrés, quelle considération était, en effet, capable d'arrêter ces misérables? C'était l'habitude, le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur, d'exposer dans l'église de Bréra tous les vases et tous les ornements sacrés d'argent. Ils décidèrent d'attendre cette fête: au moyen d'une ouverture faite dans le mur on pourrait facilement s'introduire dans l'église et dérober toutes ces richesses. Farina s'éleva contre ce projet, il en exagéra encore la scélératesse; ce qui ne l empêcha pas, la nuit même de l'Ascension, de pratiquer dans l'endroit du mur qu'on avait désigné l'ouverture projetée, de pénétrer dans le sanctuaire et d'emporter toute l'argenterie de l'église. Le lendemain, l'hypocrite voleur fut le premier à crier contre le sacrilège attentat; il n'oublia pas de faire remarquer à ses complices qu'il fallait absolument chercher d'autres moyens de trouver de l'argent, puisqu'on les avait devancés dans leurs projets de vol. Les conjurés délibérèrent de nouveau; ils s'arrêtèrent à la pensée d'étrangler le prévôt de Bréra au moment où, seul, il se livrerait à la prière, et de faire croire ensuite à une mort subite. Pendant ces délibérations, ' Farina se dépouillait de ses habits de moine et fuyait à Mantoue. Il y vendait l'argenterie de Bréra, s'en allait à Venise où il s'embarquait pour Corfou. Là, il eut des remords, il songea un instant à entrer dans un autre ordre religieux pour y expier ses fautes. Un faux ami l'en détourna, il revint à Venise, à Brescia; mais il n'avait plus d'argent. Il vola une mule, la vendit et, avec le prix qu'il en reçut, il acheta deux arquebuses et se rendit secrètement à Milan, chez l'un de ses frères. Il fit prévenir Lagnana de son retour, lui donna rendez-vous dans la ruelle des Capucins, près Saint-Victor de l'Ormeau. Celui-ci, fidèle à l'appel de son ancien ami, amena avec lui Barthélemy Nassino, une nouvelle recrue qu'ils venaient de faire. Ils apprirent à Farina que le cardinal Borromée n'avait en rien modifié sa conduite à leur égard, qu'il leur avait rendu l'existence intolérable, qu'il fallait en finir. Farina ne songea plus qu'à chercher l'occasion de mettre son dessein à exécution. Il voulait d'abord attendre la fin de la visite pastorale du saint, mais revenant à son premier projet, il s'apposta plusieurs fois dans le voisinage de Saint-Barnabé sans pouvoir jamais trouver le moment favorable. En désespoir de cause, il résolut de le frapper dans sa chapelle privée, à l'heure des prières du soir. il s'y rendit le 25 octobre; Dieu semblait vouloir lui fournir toutes les occasions de réfléchir et d'abandonner son projet. Ce soir là, l'archevêque de Milan n'était pas seul, il avait à ses côtés le cardinal Crivelli et l'évêque de Lodi; le misérable craignit de ne pas diriger ses coups assez sûrement et il en remit froidement l'exécution au lendemain. Nos lecteurs savent comment, le 26 octobre 1569, il tira son arquebuse à brûle-pourpoint sur le saint archevêque, qui eût été infailliblement tué sur le coup, si Dieu ne l'eût miraculeusement préservé. Aussitôt l'attentat commis, à la faveur de la nuit et de l'émotion des assistants, Farina put fuir et se rendre chez son frère. Le lendemain, il recevait de Lugnana un billet, écrit en caractères mystérieux, qui lui conseillait de se retirer à Verceil ; mais les mesures rigoureuses prises par le gouverneur ne lui permirent pas de quitter Milan. Quinze jours après l'attentat, il put s évader de sa retraite et se retirer en Piemont, où il s enrôla dans l armée du duc de Savoie. Nassino en le dénonçant dans l'espérance de pouvoir ainsi échapper lui-même à toute punition, révéla le lieu de sa résidence. Farina fut redemandé au duc de Savoie et emprisonné avec ses complices: ils furent tous condamnés à mort et exécutés le 11 août 1570, sur la place de St-Étienne in Broglio ; les prières du saint archevêque n;avaient pu fléchir le gouverneur. Condamné comme parricide, Farina eut la main droite tranchée, au moment où, conduit au lieu du supplice, il passait devant l'archevêché. Les coupables acceptèrent cette punition comme un juste châtiment de leur crime et publiquement, sur le lieu même du supplice, ils exprimèrent leur repentir. Nassino fut condamné seulement à cinq ans de galères, parce qu'il était moins coupable et qu'il avait fait les premières révélations; il fut bientôt remis en liberté, grâce à l'intervention de saint Charles. La justice humaine avait fait son oeuvre, Dieu allait faire la sienne. Un ordre religieux, déchu à ce point de sa ferveur primitive, n'avait plus de raison d'être. La piété et l'énergie du nouveau supérieur général ne le pouvaient protéger. Ses efforts étaient demeurés inutiles et impuissants, en présence d'une obstination invincible et d'une opposition constante à toute sage réforme. Pie V résolut de le supprimer. A cette nouvelle, les religieux restés fidèles s'émurent, leur général résolut d'aller à Rome dans l'espoir de fléchir le saint père. Le cardinal Borromée le recommanda à Pie V et intercéda une dernière fois en leur faveur. « Le général des Humiliés, écrit-il, a pris la résolution d'aller se prosterner aux pieds de Votre Sainteté, malgré son grand âge et les continuelles indispositions qui aggravent encore son état. Il m'a prié de lui donner une lettre et je le fais volontiers, m'y sentant obligé comme protecteur de cet ordre religieux. Très Saint Père, je ne dirai pas autre chose à Votre Sainteté que ce qu'elle a pu déjà, ces jours passés, apprendre par Mgr de Padoue, touchant le mode qui me paraissait le plus propre à conserver cette congrégation: ce serait de la renouveler entièrement sans faire fond sur les religieux qui la composent actuellement, à l'exception de quelques-uns. J'ajouterai que le général susdit et le prévôt de Verceil qui l'accompagne sont les meilleurs membres de cette congrégation; ils méritent d'être connus de Votre Sainteté et d'être accueillis avec bonté. » La visite du général des Humiliés était trop tardive, il ne put rien obtenir, la décision du pape était prise et, par une bulle du 7 février 1571, il déclara l'ordre des Humiliés supprimé, ses couvents, au nombre de cent, fermés; il assigna aux religieux la pension nécessaire pour leur nourriture et leurs vêtements; il se réserva le droit de distribuer leurs commandes. La suppression des Humiliés était une perte pour le diocèse et la ville de Milan et saint Charles songea à rendre cette perte moins sensible; il envoya Mgr Speciano à Rome afin d'obtenir pour son diocèse quelques-uns des couvents des Humiliés. Il désirait surtout vivement avoir la prévôté de la canonica où était son séminaire. La demande était si légitime qu'elle fut accordée. Il songeait déjà à donner aux pères Jésuites la prévôté de Bréra; mais Pie V se montra peu favorable à cette idée: « Ce projet ne lui plaît pas, écrit Speciano. » Le saint demandait quelque couvent pour les Camaldules; le pape répondit: « Il
ne les connaît pas sans doute: s'ils sont moins mauvais que les
Humiliés, ils ont néanmoins grand besoin de réformes. » Saint Charles n'avait point cherché à triompher et à s'enrichir des dépouilles des Humiliés, il avait travaillé au contraire à conserver cet ordre religieux; mais il crut, et comme archevêque de Milan et comme protecteur de l'ordre, pouvoir réclamer quelques-uns de leurs couvents dans l'intérêt de son diocèse et pour ménager à d'autres religieux les moyens de faire le bien et de réparer les scandales donnés par les premiers possesseurs. Il obtint plus tard de Grégoire XIII, le couvent de Bréra qu'il confia aux Jésuites et qui devint, entre leurs mains, comme nous le dirons, une université célèbre.
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