|
.
|
CHAPITRE VINGT QUATRIEME LE NOUVEAU GOUVERNEUR DE MILAN
Le duc d'Albuquerque était descendu dans la tombe emportant tous les regrets : son autorité, sa foi surtout avaient puissamment contribué à maintenir dans le calme les sénateurs les plus opposés au saint archevêque. A sa mort, le préfet de la citadelle de Milan, Alvaro de Saude, gouverneur de la province par intérim, sembla vouloir, dès le début de son administration, jeter un défi au cardinal. Il avait décidé d'offrir, pendant les fêtes du carnaval, au bon peuple de Milan le divertissement d'une chasse simulée et il avait choisi pour théâtre de cette fête la grande place de la cathédrale. L'archevêque s'y opposa. Le gouverneur céda devant la menace d'excommunication, il donna ailleurs ses réjouissances publiques. Toutefois, cet échec avait laissé dans son coeur un secret désir de vengeance. Pour le satisfaire, il chercha à détourner le peuple de l'église par des bals, des réjouissances et des jeux de toutes sortes célébrés, les jours des grandes fêtes religieuses, à l'heure même de l'office divin. Ce fut en vain. L'influence de l'archevêque avait tant de puissance sur la population que les fêtes publiques comptèrent peu de spectateurs. Quelques jours après ce nouvel échec, une grave maladie conduisait au tombeau le gouverneur intérimaire. Cette mort laissa quelque repos au saint cardinal. Le président du sénat, Jean Baptiste Rainaldi, prit les rênes du gouvernement et, par sa prudence et son bon esprit, il sut maintenir la paix dans son entourage. Le nouveau gouverneur, Castiglia Louis de Requesens, arriva à Milan. Cette nomination fut accueillie par les Milanais, comme un gage de paix. Ambassadeur du roi d'Espagne près de la cour de Pie IV; Requesens avait pu connaitre le cardinal Borromée et apprécier ses rares qualités; il s'était même formé entre eux des liens d'amitié qui permettaient de concevoir les meilleures espérances. Le caractère altier, absolu, jaloux du nouveau gouverneur, ne tarda pas à les dissiper, L'influence du cardinal dans la province encore plus que sa vertu, lui porta ombrage et, sous le prétexte de vouloir défendre les droits de son souverain, il recommença la lutte soulevée par son prédécesseur contre la juridiction de l'archevêque ; mais il ne sut garder ni la même réserve, ni la même dignité que le duc d'Albuquerque. Dès son arrivée, les sénateurs, ennemis des mesures prises par le cardinal, l'entourèrent; ils lui dirent que le peuple souffrait avec peine le joug de l'archevêque, et ils n'eurent pas de peine à lui persuader que la popu1arité serait la récompense certaine d'une énergique résistance aux empiétements de Borromée. L'occasion de recommencer la lutte sembla se présenter d'elle même. Un Milanais, nommé Resta, était en procès avec les religieuses de Galarate : l'affaire était pendante devant le tribunal ecclésiastique, lorsque les ministres du gouverneur trouvèrent à propos d'adresser au plaignant une défense comminatoire de se présenter devant le tribunal de l'archevêque. Il ne s'agissait plus là du droit antique de déférer les laïques à son tribunal, droit dont la curie de Milan avait toujours usé; mais la défense faite à Resta était une violation du droit commun, elle tombait sous le coup des censures de la bulle Coena Domini. Ayant eu connaissance de ce fait, Charles en référa immédiatement à la cour de Rome. Il demandait au saint père de remédier à cet abus, et il l'assurait « qu'il était lui-même décidé à accomplir son devoir et à obéir, sans aucune considération pour personne, ni grands, ni petits. » Requesens ne s'arrêta pas là: il envoya son secrétaire communiquer au vicaire du cardinal une lettre officielle du roi d'Espagne, préjudiciable aux droits de la juridiction ecclésiastique: Cette lettre, adressée à Albuquerque, était de vieille date et l'ancien gouverneur n'avait pas cru prudent, ni opportun de la publier; mais elle offrait à Requesens un appui qu'il se garda bien de négliger, avant d'entrer-dans la voie qu'il avait résolu de suivre. Il annonça à l'archevêque: qu'il était dans l'intention de la publier. Au ton plaisant dont il avait accompagné cette menace le cardinal n'avait pu la prendre au sérieux et il était parti pour ses visites pastorales sans aucune inquiétude. Toutefois il était à peine hors de Milan, que Requesens lui envoyait trois ambassadeurs D. Philippe Pirovani, le comte Sforza Morone et le chevalier Visconti. Ils avaient la mission de sonder ses intentions, de s'assurer de l'attitude qu'il prendrait vis-à-vis du gouverneur dans le cas où celui ci donnerait suite à sa menace. Charles répondit à leurs instances qu'i1 était prêt à se servir des armes de l'Eglise, même à lancer l'anathème. Malgré cet avertissement sérieux, Requesens exécuta son projet : devant cette nouvelle attaque contre la juridiction de l'Église de Milan, l'affaire de Resta perdait toute son importance. L'archevêque, ayant appris la notification officielle de la lettre du roi d'Espagne à son vicaire, se hâta de revenir à Milan dans l'espérance de pouvoir étouffer la querelle, à son origine. Le cardinal Césa se trouvait près de lui, il le députa vers le gouverneur; il ne put rien en obtenir, même en fournissant la preuve que ces lettres étaient loin d'être l'expression de la volonté du roi. Cette démarche étant restée sans résultat, le cardinal Borromée envoya successivement à Requesens des hommes dont l'autorité ou l'amitié pouvaient exercer sur lui quelque influence: tout fut inutile. II lui écrivit alors et le menaça des censures de l'Église: « Les coupables seuls, ajoutait-il, auront à rendre compte des conséquences au CHRIST, vengeur et juge de son Église. » Aucun des intéressés ne voulut recevoir les lettres comminatoires; le délai légal expiré, le cardinal les fit afficher publiquement à la porte de l'église et du palais archiépiscopal. L'émotion fut grande dans Milan: les parents, les amis de l'archevêque vinrent le supplier de ne pas donner suite à cette menace. En vain, ils lui exposèrent les conséquences funestes qui en pourraient résulter pour les intérêts des siens; en vain, les décurions vinrent lui énumérer les maux dont cette excommunication pouvait devenir la cause pour la cité entière: Que ferait-il, si l'audace des rebelles le contraignait à mettre la ville entière en interdit? Ne perdrait-il pas le fruit de ses travaux ? Le cardinal avait songé sérieusement à tout ce qu'on lui objectait; il avait prié, attendu, consulté et plusieurs membres de son conseil déclarèrent qu'il avait longtemps hésité avant de prendre une détermination. Ses yeux étaient pleins de larmes: la conscience du devoir à remplir, on le sentait bien, était seule assez puissante pour le décider à une aussi grave mesure. La décision prise, rien ne fut plus capable de l'ébranler. Inflexible, calme, il donna à tous les siens des témoignages non douteux de son affection: il avait montré assez souvent son dévouement envers ses concitoyens pour qu'on ne pût douter de lui: « Ce n'est pas seulement par le sacrifice de mes biens, ajouta-t-il, mais par celui de ma propre vie que je suis décidé à défendre les droits de mon Église. Je n'en viens pas sans douleur à cette extrémité; mais toutes les lois m'obligent à préférer mon devoir, mon salut éternel, à ma patrie elle-même et à mes parents. » C'est dans le même sens qu'il écrivit à Mgr Castelli,
en le chargeant d'instruire le pape de ce qu'il avait fait : « Je
souffre infiniment, comme vous devez bien le penser, d'être contraint
d'en venir à ces dernières rigueurs imposées
par les Saints canons. D'un autre côté, je vois l'évidente
nécessité, d'agir ainsi. Je ne dois pas perdre cette occasion,
même au prix de quelques ennuis momentanés, de remédier à la
perpétuelle agitation et aux troubles de mon Église. Frappés
de censures, ils se trouveront dans la nécessité de recourir à Rome
et ils deviendront ainsi acteurs dans cette cause. Notre Seigneur aura
une belle occasion de résoudre et de terminer une bonne fois ces
disputes de la juridiction: ou il confirmera mon Église dans son
droit ou il ordonnera ce que lui semblera réclamer le service
de Dieu et ainsi nous ne serons pas toujours au milieu des contestations,
et exposés au danger des mêmes réclamations. A chaque
instant, ceux-ci prétendent avoir raison, sous le prétexte
que Notre Seigneur n'a pris sur ce sujet aucune détermination.
Quand je considère, d'un côté, l'ordre que m'a donné Sa
Sainteté de maintenir mon droit de possession, de l'autre, la
volonté de ceux-ci bien arrêtée de tout faire pour
me troubler, c'est une merveille que nous n'en soyons pas venus plus
promptement aux mains. Il est vrai, vous le savez, de notre côté nous
avons marché en évitant l'occasion de nous plaindre, quand
il n'y avait pas urgence. » Le saint énumère ensuite
toutes les mesures arbitraires, illégitimes, attentatoires à la
liberté de l'Église prises et exécutées par
les ministres du roi, sans aucun droit et, sans motif autre que celui
de blesser la juridiction de l'Église. La sentence d'excommunication fut portée nommément contre
le grand chancelier et implicitement contre le gouverneur. Ce dernier,
profondément irrité, députa, le 8 août, vers
le cardinal, vingt chevaliers; l'un d'eux, Sforza Morone, avait mission
de lire, en sa présence, une orgueilleuse et hautaine protestation
: Si Requesens eût été dans son droit, il n'eût point montré cette morgue insolente, indigne d'un homme qui se respecte et surtout du représentant d'un monarque aussi puissant. Là ne devaient pas s'arrêter ses colères: il envoya le comte Aiguissola à la tête de troupes avec l'ordre d'occuper le château d'Arona, patrimoine de la famille Borromée. En vertu d'anciens privilèges accordés par les rois d'Espagne, une garnison en avait la garde et elle y exerçait son autorité, au nom de Charles. Le commandant, Jules Beolchi, refusa de livrer la place; mais, dès que l'archevêque eut connu les ordres donnés par Requesens, il prescrivit à ses soldats de n'opposer aucune résistance. Il envoya aussitôt son oncle, François Borromée, chez le gouverneur pour protester, en son nom, de la fidélité de sa famille au roi d'Espagne. « Il est inutile d'envoyer la force armée, disait-il, un signe suffit et nous obéirons. La forteresse et tous mes autres fiefs appartiennent au roi, il peut en disposer comme il lui plaît. Mais dans les affaires concernant l'Église et le service de Dieu, je ne puis, en aucune manière, faire des concessions. » Ce noble langage de l'archevêque, loin de calmer le gouverneur, parut l'irriter davantage; causant avec son secrétaire il s'oublia jusqu'à tenir ce propos: « Puisqu'on m'y contraint, je ferai ce qu'il y a de pire. J'afficherai sur les murs de la ville des libelles diffamatoires contre le cardinal et contre Pie IV; je dirai comment, pendant son pontificat, ils cherchèrent à diviser cet État, comment, dans ce dessein, ils eurent des menées secrètes avec les Suisses. Partout, en Espagne et ici, où j'ai autrefois exalté la bonté et la vertu du cardinal, je publierai maintenant ce que je pourrai trouver de pire contre lui, que ce soit la vérité ou non. » I1 tint parole. Quelques jours après ces menaces, le 31 août, on pouvait lire sur la porte de plusieurs églises de Milan l'affiche suivante: « De l'avis général de la partie la plus saine de la ville de Milan, on déclare que l'illustrissime et révérendissime cardinal Borromée est un ignorant, un homme scandaleux, peu digne de confiance, très suspect au souverain de la nation, dont il est né sujet et vassal et dont il a reçu tant de bienfaits. On le juge excessivement ingrat et téméraire dans ses actions; on peut le regarder comme dépourvu de tout jugement et comme le principal auteur des troubles, qui sont nés de ses imprudentes et folles actions: ce citoyen ayant travaillé à détruire sa patrie, sa patrie le déclare indigne d'elle. » Plusieurs personnes lisaient ce pamphlet, après l'avoir arraché de la porte de l'église de Saint-Étienne où il était affiché; un ecclésiastique, qui passait en cet endroit, le prit des mains et le porta à monseigneur Jean Fontana, vicaire criminel de l'archevêché. Une enquête fut faite. Le secrétaire du gouverneur, François Lino, fut appelé à comparaître ; sa déposition fut très explicite, il répéta ce que son maître avait dit en sa présence et le doute ne fut plus permis sur l'auteur de la « Pasquinade contre le cardinal Borromée », comme l'appelle l'un des témoins de ce procès. Le saint, en adressant ce document à monseigneur Castelli, lui dit : « Je vous envoie le Pasquino dont, il me semble, vous ne devrez pas parler maintenant... Vous verrez qu'on a voulu mettre Pasquino en avant en échange de l'excommunication. » Le gouverneur ne se contenta pas de ces puériles vengeances qui ne pouvaient, comme l'écrivait d'Espagne le nonce Ormanetto, « que déshonorer le grand roi qui porte le titre et le nom de roi catholique. » Il prit d'autres mesures qui atteignirent véritablement le saint au coeur. Par un édit, il défendit aux écoles de la doctrine chrétienne, aux confréries de pénitents de se réunir, sans la présence d'un représentant de l'autorité civile. Il interdisait aux pénitents l'usage du vêtement distinctif de leur confrérie, dans les cérémonies publiques, et sous lequel ils pouvaient, par modestie, cacher leurs visages à tous les regards. En annonçant à monseigneur Castelli ce nouvel attentat à la liberté de son Eglise, le cardinal dit : « aux membres de ces congrégations qui me consultent je n'ose dire ni de cesser, ni de persévérer dans leurs réunions, ni d'obéir à ce nouvel édit jusqu'à ce que j'y aie réfléchi davantage et que j'aie reçu lumière de Rome: je ne voudrais pas approuver une chose qui est loin de mériter une approbation, qui, peut-être, devra être désapprouvée publiquement, surtout étant faite par ce gouverneur quand il est contumace du siège apostolique... Cet édit a jeté une grande terreur dans les esprits: les fabriciens de l'église eux-mêmes s'abstiennent de se réunir et les députés de l'hôpital majeur n'osent point s'assembler, avant que le prieur ne soit allé s'assurer de la volonté du commandeur. » Il envoya à Rome les règlements imprimés de ces confréries, afin qu'on y pût juger si les prétentions et les accusations du gouverneur étaient fondées. Le gouverneur plaça une garde, composée de fantassins et de cavaliers, autour du palais archiépiscopal pour surveiller tous ceux qui entraient et sortaient; il donna l'ordre surtout d'intercepter toutes les lettres. La famille du cardinal, frappée d'épouvante, n'osait plus sortir: personne ne voulait plus accompagner l'archevêque, ni porter la croix devant lui. La panique était telle qu'on répandait dans le peuple les bruits les plus étranges; la renommée, les portant sur ses ailes, les exagérait encore et on alla même jusqu'à dire à Rome qu'on avait mis le feu au palais du cardinal. Mais lui restait calme: en le voyant, nul n'aurait pu soupçonner qu'il était victime de procédés aussi violents. Il allait et venait, comme à l'ordinaire; se rendait chaque jour, à la basilique de Saint-Ambroise demander à son courageux prédécesseur la constance dont il avait donné lui-même de si beaux exemples pour la défense des droits de l'Église. Les soldats, semblables à de redoutables geôliers, veillaient à la porte de son palais, ils fouillaient minutieusement tous ceux qui entraient ou sortaient, mais en présence du cardinal ils devenaient doux comme des agneaux. Sa vue suffisait pour les émouvoir: les cavaliers descendaient de cheval et tous se mettaient à genoux pour implorer sa bénédiction. Cependant les bravades et les excès du gouverneur n'étaient point de nature à tranquilliser sa propre conscience. Il avait eu raison d'écrire au roi d'Espagne: « J'ai trouvé dans la ville de Milan un autre Ambroise. » Charles, pas plus que son prédécesseur, n'était disposé à faiblir dans l'accomplissement de son devoir, même en présence de la majesté royale. Il ne voyait, il ne voulait voir que Dieu, dont les droits avaient été violés dans ceux de son immortelle et sainte Église. Le gouverneur, tant qu'il n'aurait pas réparé le mal qu'il avait fait, ne pouvait rien attendre de sa clémence. La position de Requesens à Milan, devenait difficile. En ces temps de foi, on redoutait encore les foudres de l'Église et l'isolement se faisait autour de lui. Il parcourait les différentes régions de la Cité, il invitait, d'une façon extraordinaire les nobles à l'accompagner dans ses sorties; mais la plupart avaient fui dans leurs villas pour n'avoir point à répondre à de semblables sommations. Le gouverneur était profondément humilié de rencontrer de nombreux artisans qui ne levaient même pas leur bonnet en passant à ses côtés ; il avait vainement tenté de faire croire au peuple qu'il n'était pas excommunié. Plusieurs ministres de princes étrangers avaient cessé toute relation avec lui ou ne les avaient continuées qu'après avoir consulté saint Charles ou les théologiens qu'il avait désignés à cet effet. Le saint ne voyait pas qu'il y eût lieu, à cause du passé, d'en venir à cette extrémité de rompre toute relation avec le gouverneur ; il exprimait, les larmes aux yeux, combien il était affligé de cette situation ; mais pour l'avenir, il ne voulait pas « se lier les mains, ne pouvant pas savoir ce qui peut arriver chaque jour. » Requesens résolut d'en appeler à Rome ; il envoya un sénateur avec la mission de prouver au pape que la sentence de l'archevêque était injuste. Il comptait beaucoup sur l'éloquence de cet envoyé ; mais ce dernier eut à peine foulé le sol de la campagne romaine, qu'un coup de pied de cheval le jeta à terre presque mort. Remis de sa chute, il se présente devant le pape ; mais son gosier se refuse à articuler le moindre son et il s'évanouit. Conduit à l'hôtel par ses serviteurs, il ressemble plutôt à un mort qu'à un vivant : la fièvre ne l'abandonna pas un seul instant jusqu'au 15 septembre. Il trouve alors un moment de répit et ramené à de meilleurs sentiments par les exhortations de saint Philippe Néri, il affirme qu'il est décidé à prendre parti du cardinal Borromée. Le 3 Octobre, il meurt sans que rien ait fait pressentir une mort si soudaine. Le gouverneur de Milan dut chercher un autre avocat. A Rome, on connaissait suffisamment la question ; saint Charles n'avait pris aucune mesure sans la communiquer au saint père, il avait fait partir son vicaire, Mgr Castelli pour la Ville éternelle ; ce prélat connaissait les personnes, les faits, les institutions du saint ; nul n'était plus à même que lui de redresser les erreurs de réfuter les mensonges, de démasquer les calomnies qu'on ne manquerait pas de répandre à Rome contre l'archevêque. Cela ne suffit pas : presque chaque jour, l'archevêque écrit à son vicaire, au cardinal de Côme ou au pape pour les instruire avec détail de tous ce qui se passe à Milan. Il veut que Grégoire XIII juge cette affaire en pleine connaissance de cause et dans ce but, il ne dissimule ni ses pensées, ni son appréciation sur les choses et les hommes. Il faut lire cette longue et intéressante correspondance du saint pour bien comprendre et juger sa conduite en cette affaire. On y voit briller à chaque ligne le zèle dont il est dévoré pour la gloire de Dieu et l'honneur de son Eglise ; son abnégation, son humilité, son obéissance au pape y éclatent dans toute leur merveilleuse étendue. Ces vertus ne sauraient nuire à la fermeté, ni à l'habilité de l'évêque, convaincu de la justice de sa cause et décidé à la défendre par tous les moyens que la loyauté et l'honneur mettent entre ses mains. Notre devoir est d'en faire ressortir les traits les plus saillants. Sa lettre à Grégoire XIII est un petit chef-d'oeuvre de diplomatie. Il commence par exprimer tout le regret qu'il éprouve à l'entretenir des intérêts de son Eglise particulière ; « mais, dit-il, je suis obligé pour la défendre d'employer des moyens énergiques, et surtout d'implorer, à chaque moment, le secours de Votre sainteté ; j'ajoute ainsi à toutes vos sollicitudes l'ennui de mes réclamations. Cependant je ne puis faire autrement: comme toutes les autres Églises, celle de Milan est confiée à votre sollicitude de père, de maitre universel et de vicaire de Dieu; elle doit même se promettre de Votre Sainteté une plus grande sollicitude, une protection spéciale, non seulement à cause de ses insignes qualités, mais encore à cause des circonstances pénibles dans lesquelles elle se trouve, circonstances dont la solution, par sa nature, intéresse également toutes les autres Églises. Tout préjudice qui lui serait porté sur ce point rejaillirait sur les autres. Il s'agit, en effet, de la conservation de la liberté, de la juridiction et de l'autorité ecclésiastiques: pendant de longues années, Votre Sainteté a donné au monde entier, de nombreux témoignages de sa constance et de son zèle, en leur faveur. L'on peut donc croire que la divine Providence, par un dessein particulier, vous a placé, à cette heure, sur le saint siège, pour conserver le peu qui reste encore de l'autorité ecclésiastique attaquée de toutes parts, et aussi afin qu'avec l'appui encore tout récent du concile de Trente, auquel Votre Sainteté a pris tant de part, il soit facile de recouvrer celle qui a été usurpée ou qui a disparu de fait, il y a bien des années, par la non-résidence des évêques dans leurs diocèses, ou par leur peu de soin à remplir leur devoir, ou enfin par d'autres motifs. « Déjà Votre Sainteté a pu apprécier le résultat des ajournements apportés en cette matière, du temps de votre prédécesseur, Pie V, de sainte mémoire; ils n'ont eu d'autres effets que de servir à colorer de plus en plus les prétentions des autres à nous troubler. Les habiletés, les diligences dont j'ai usé, depuis mon retour de Rome, l'année passée, pour éviter tout prétexte aux troubles, ont été, comme elle le voit, payées par ces grandes et multiples nouveautés faites, en très peu de jours, l'une après l'autre, au détriment et pour le trouble de mon Église.. « Je pouvais juridiquement faire beaucoup plus contre ces perturbateurs, mais je me suis renfermé dans les limites les plus strictes de la défense, j'ai même, en partie, suspendu l'exercice de ce droit pour obéir aux ordres que Votre Sainteté m'a transmis par les lettres du cardinal de Côme. « Je supplie donc Votre Sainteté, avec toute humilité, d'embrasser la cause de mon Église, avec d'autant plus d'ardeur que ceux qui l'attaquent sont plus puissants. Les assauts, dirigés contre elle, n'ont pas pour cause des cas particuliers, mais ils s'attaquent aux points principaux et universels de la juridiction ordinaire, sans laquelle la discipline ecclésiastique est troublée et le gouvernement des âmes tellement empêché que, peu à peu, l'évêque en est réduit à n'être plus que l'évêque du clergé. «Pour ma part, je me suis conformé à ce que j'ai dit à Votre Sainteté, à Rome, comme conclusion de nos entretiens sur ce sujet... Vous m'avez ordonné de défendre, par toutes les voies légitimes, les droits et la possession de mon Église. Je le répète, si Votre Sainteté juge, pour l'honneur de Dieu, que je dois céder, perdre, remettre, ou tout souffrir en cette affaire, j'obéirai toujours. J'aurai satisfait à ma conscience, en obéissant aux ordres du vicaire de JESUS- CHRIST. J'ai consacré, il y a déjà des années, ma vie entière au bien des âmes, conformément aux devoirs de ma charge pastorale, je serai toujours disposé à me dépenser pour les gouverner et les régir, autant qu'il me sera possible, même sans la juridiction. « Au contraire, si, après toutes les considérations que je viens de lui exposer et beaucoup d'autres qu'elle est mieux à même, sans aucun doute, de voir et d'apprécier, Votre Sainteté juge et approuve que je n'abandonne pas la défense de mon Eglise, alors je la prie d'ordonner, je suis prêt à obéir; mais je la conjure de ne pas me priver de son chaleureux appui, de sa protection, comme l'en suppliera, en mon nom, plus pleinement et de vive voix, Mgr Castelli. De mon côté, avec le secours de Dieu, je ferai en sorte que ni l'intérêt personnel, quelle que soit sa nature, ni les considérations humaines ne m'éloignent jamais de mon devoir sur ce point. » Ces sentiments se retrouvent dans toutes les lettres du saint. Le cardinal de Côme lui dit combien le pape a regretté la confiscation de la Rocca d'Arona, il l'assure même que Sa Sainteté est décidée à employer tous les moyens possibles pour la lui faire restituer. « Je vois qu'à Rome, écrit-il à Mgr Castelli, vous vous êtes bien échauffés pour le château d'Arona. Je ne l'aurais pas voulu. On pouvait, me semble-t-il, mentionner ce fait comme une des preuves de la manière exorbitante avec laquelle on agit ici ; mais nullement dans le but de solliciter Notre Seigneur à traiter, soit ici, soit en Espagne, pour me le faire rendre. Une pareille démarche ne peut qu'être préjudiciable, à mon avis, au bien de l'Église: ils pourraient s'imaginer que pour des intérêts temporels, nous sommes disposés à nous taire dans les causes ecclésiastiques. Au moins, (peut-être est-ce de l'orgueil? je ne sais) je trouve qu'il est trop bas, dans des démêlés ecclésiastiques d'une si grande importance, de faire mémoire, ou même de paraitre avoir une préoccupation, à plus forte raison, de prononcer des paroles, ou de faire des démarches relatives aux pertes temporelles qu'on peut subir. Non seulement pour la prise d'Arona, mais encore s'ils m'enlevaient mon patrimoine, les revenus de mon archevêché, je ne serais pas même tenté d'user contre eux des armes spirituelles, ni de prononcer une parole de plainte, à moins que cela ne me fut commandé expressément par Notre Seigneur, dans la crainte que mon exemple ne rendit les autres prélats plus timides dans la défense de leurs droits. J'ai fait tous mes calculs, ajoute-t-il, il me-resterait encore assez de quoi vivre... Chassez donc de votre esprit tout souci à cet égard. » A ceux qui disaient qu'il aurait dû excommunier le gouverneur pour l'occupation d'Arona, il répondait : « Vous croyez? J'avais donc un motif plus juste de le faire pour son édit, si préjudiciable à l'Eglise. » Le saint avait à se défendre contre les accusations fausses de ses ennemis, et contre les excès de zèle de son clergé, dont on le rendait injustement responsable. Un matin, le curé de Saint Barthélemi voit de loin le gouverneur se diriger vers son église, et il en fait aussitôt fermer les portes; mais le gouverneur allait au monastère de Saint-Ange. « On croira, peut-être, dit l'archevêque, que j'ai donné des ordres à ce sujet, mais cela s'est fait à mon insu. » Ses correspondances ne sont pas respectées, elles lui arrivent décachetées. « J'ai été averti, dit-il, qu'aux postes voisines on avait envoyé des personnes chargées d'intercepter mes lettres pour Rome; il faut user d'une grande vigilance pour les faire arriver en sûreté, au moins jusqu'à Bologne, si l'on doit user encore envers nous de cette industrie. » Le gouverneur avait donné ordre au maitre des postes de ne prendre
aucune des lettres du saint pour l'Espagne. Il s'en plaint à plusieurs
reprises. A Madrid, on avait pris fait et cause pour le gouverneur de Milan. L'orgueil castillan s'était révolté « du peu d'égard témoigné par le saint cardinal à la personne des ministres du roi, qu'il s'était permis d'excommunier. » Dès Je 22 août, l'archevêque avait chargé le nonce de rendre compte à Sa Majesté de tout ce qui s'était passé: sous le prétexte de servir Sa Majesté, les ministres empêchaient l'autorité ecclésiastique d'agir. Dans l'espace de 15 jours, ils avaient défait tout le bien et détruit l'édifice spirituel que, par la miséricorde de Dieu, on avait mis plusieurs années à élever au prix de grandes fatigues. « Votre piété, écrivait-il au roi, ne pourra apprendre ces procédés et les conséquences qui vont en découler, sans le ressentir au plus vif du coeur... Votre Majesté voudra sans doute faire connaître au monde entier combien cette manière d'agir est éloignée de son esprit, de sa piété, de son zèle... J'ai voulu écrire tout cela à Votre Majesté pour n'avoir pas à rendre compte au tribunal de Dieu de mon silence en présence des dommages causés aux âmes confiées à ma sollicitude pastorale... Personnellement, je n'ai qu'à rendre grâce à Dieu: par ces épreuves, il veut me corriger, me visiter, m'exciter à la pratique d'oeuvres meilleures et, par sa grâce, mieux m'affermir et me retenir dans son service. Dans les choses temporelles. Votre Majesté trouvera toujours en moi pour lui obéir, la promptitude que j'ai apportée dans la remise de la Rocca d'Arona, dès que j'ai eu connaissance des ordres du gouverneur: cette conduite de ma part est conforme à mon devoir, à mes désirs et à la satisfaction que j'éprouve à servir Votre Majesté, en toute occasion, comme je le fais encore, je crois, en m'employant, au prix de tant de fatigues, au salut de toutes, ces âmes. » Le 29 août, il écrit, de nouveau: « Je prie Votre Majesté de vouloir bien considérer, avec les yeux de sa piété, le danger couru par ses sujets et par beaucoup d'autres et de faire comprendre à ses ministres qu'on ne doit plus voir dans son État de pareils scandales. Je suis obligé, presque chaque jour, de me servir des armes spirituelles pour défendre ma pauvre Église; je dois me fatiguer pour réparer le dommage fait à mon gouvernement spirituel par les personnes qui devraient m'aider comme, je n'en doute pas, c'est l'intention de Votre Majesté. » Le roi, mécontent de l'excommunication lancée contre le gouverneur, impressionné par les rapports qui lui sont adressés chaque jour contre le cardinal, de la part, de Requesens, jaloux surtout de son autorité royale, se montre indécis: « Chacun, dit-il au nonce, devrait rester dans ses attributions: j'écrirai dans ce sens à mes ministres; le pape, j'espère, en fera autant vis-à-vis de l'archevêque. Sans doute, le cardinal Borromée n'a rien perdu dans mon esprit, de la bonne opinion que j'avais de sa sainteté et de son zèle ; mais les hommes animés des meilleures intentions, peuvent quelquefois se tromper dans la pratique. » C'est tout ce que le nonce obtient d'abord, mais il ajoute: « Sa Majesté est très circonspecte dans ses paroles et elle n'en prononce aucune, capable de blesser qui que ce soit. » Les ministres sont plus explicites. «Le cardinal disent-ils, pouvait ne pas tant se presser et, en admettant les torts des représentants du roi, on devait avoir quelques égards pour la personne du monarque, grand défenseur de la religion... » C'était l'ambition de Philippe d'être regardé comme le monarque le plus, catholique de l'Europe et le plus ferme soutien de l'Église, et ses conseillers s'empressent de rendre témoignage à cette prétention que les faits n'ont pas toujours justifiée. Le nonce, à la suite de son entretien avec les ministres, ajoute: « Votre Seigneurie illustrissime peut s'imaginer combien d'exagérations se sont dites en cette affaire sur la publication de l'excommunication ; on ne les aura pas non plus épargnées, à Rome. » Ormanetto, dans l'intérêt de la vérité, prit la défense du cardinal. On représentait l'archevêque comme un homme turbulent, ne désirant que luttes et conflits ; on alla jusqu'à lui faire un crime d'être sorti le jour où il lança l'excommunication contre le gouverneur: on y voulut voir une bravade. Cette dernière accusation parut si grave que le saint crut devoir s'en expliquer en ces termes avec Mgr Castelli : « Oui, je suis sorti le matin même de la publication de l'excommunication. Vous le savez, au milieu des difficultés dont mon Église est éprouvée, j'ai la dévotion particulière de visiter quelques-uns des saints les plus illustres dont les corps sont gardés dans cette cité, et de recourir à leur intercession. Je suis allé dire ma messe quelquefois à Saint-Nazaire, quelquefois dans la crypte de Saint-Ambroise, comme je le fis précisément le jour même où je devais fulminer la sentence... il me vint à l'esprit que cela pourrait donner occasion de parler, mais je m'y décidai par la raison que des considérations humaines ne devaient pas me faire négliger un devoir, ni une dévotion que saint Ambroise lui-même nous a enseignée, dans ses écrits: au plus fort de ses tribulations et de celles de son Église, à l'époque des persécutions des Ariens, il avait recours tout particulièrement aux saints ensevelis à Milan. « Dans ces circonstances, je suis sorti toutes les fois avec mon train ordinaire de maison, que vous connaissez, c'est-à-dire, six ou sept chevaux et trois ou quatre serviteurs. » Mgr Ormanetto annonce que le roi enverra quelqu'un à Rome pour traiter la question. Le cardinal loin d'en être satisfait, y voit un moyen de trainer les choses en longueur, comme cela arriva au temps de Pie V. Il était d'avis de procéder énergiquement et promptement; cela est nécessaire, disait-il, surtout avec les Espagnols. « Le cardinal de Côme, écrit-il à Mgr Castelli, connaît très bien, par expérience, et nous surtout, sous le règne de Pie IV, nous avons pu apprécier le mode avantageux de négocier employé habituellement par les ministres espagnols. Il se rappellera les bravades du commandeur à l'occasion de la controverse sur la préséance entre la France et l'Espagne, et comment il partit de Rome avec l'intention de protester, etc. Il se souviendra encore que le commandeur, voyant le souverain pontife très résolu, fit agir sous main afin que le pape lui fournit une occasion de pouvoir rester à Rome, sans sacrifier son honneur ce que Sa Sainteté ne voulut pas faire etc. Le pape étant mort, l'ambassadeur revint et l'on ne parla plus de cette question de préséance, etc. Il est donc d'une grande importance d'apporter une résolution hardie et constante, appuyée sur une justice manifeste, justice qui se trouve dans notre cause, comme dans toutes les autres affaires générales de la juridiction ecclésiastique. » La temporisation allait bien, au contraire, à l'esprit hésitant de Philippe II. Les avis des membres de son conseil étaient d'ailleurs très partagés. Quelques-uns, opposés à l'envoi d'un négociateur à Rome, prétendaient que mettre cette affaire de la juridiction du roi en question était contraire à la dignité de la couronne, à la prééminence et aux droits de l'État. Beaucoup d'autres au contraire, animés de sentiments de piété, de zèle, d'attachement au saint siège, désiraient, dans l'intérêt des bonnes relations entre le saint père et le roi, « qu'on mit fin à toutes ces tragédies ». Par-dessus tout, le roi voulait, et il donna des ordres en conséquence, qu'on ne le brouillât pas avec le pape. Les lettres du nonce d'Espagne nous présentent le roi Philippe II comme un esprit irrésolu; parlant en faveur du cardinal ou contre lui, selon l'influence qu'il subissait de la part de ses conseillers. Quoi qu'il en soit, la situation était grave pour le courageux archevêque; par suite d'un malentendu, elle allait devenir plus douloureuse encore. Le commandeur de Requesens venait d'être nommé gouverneur des Flandres: Cette nomination l'avait surpris, au milieu de ses difficultés avec l'archevêque; il était toujours sous le coup de l'excommunication lancée contre lui, il sollicita de Rome la permission de se faire absoudre. La raison de son départ très prochain, qu'il mettait en avant, parut un motif suffisant et le saint père lui fit adresser la permission de se faire absoudre par qui il voudrait. En l'absence de son confesseur, Requesens alla trouver un religieux récollet, le père Léonard, qui lui donna l'absolution, après avoir pris connaissance du bref du saint père. Le gardien du couvent, ayant appris que le père avait absous le gouverneur, qui viendrait le lendemain à leur église entendre la messe et communier, se montra fort inquiet, il alla trouver l'archevêque pour savoir ce qu'il aurait à faire. Le cardinal ignorait l'envoi du bref, et il avertit le père gardien de réfléchir à ce qu'il ferait. « Si le bref, dit-il, autorise l'absolution in foro conscientia, je n'ai rien à y voir; mais, le commandeur vous le savez, était excommunié et dénoncé comme tel publiquement; si le bref donnait au confesseur le droit de l'absoudre in utroque jure, alors je devais être prévenu, voir le bref afin de pouvoir annoncer au peuple cette absolution. » Le commandeur, se jugeant bel et bien absous, se rendit dans plusieurs églises pour y entendre publiquement la messe; il ne fut pas accueilli partout; néanmoins il trouva moyen de faire célébrer la messe au palais, publiquement et avec sa musique, ordinaire. Ce fut l'occasion de nouveaux ennuis Pour l'archevêque. Dans une lettre du 4 octobre, adressée à Mgr Castelli, il se plaint du procédé dont on a usé envers lui. D'après les règles établies, on devait au moins lui donner avis de la faveur accordée au commandeur : il charge son vicaire d'exprimer au cardinal de Côme son mécontentement. En agissant de cette façon, disait il, « on enverrait promener le respect dû aux ordinaires, la riverenza de gli ordinarii anderebbe a spasso. » Il demandait qu'on lui adressât, à lui, archevêque de Milan, un bref dans lequel il serait expliqué que le saint père avait accordé au commandeur un bref d'absolution, en considération de son départ pour les Flandres, et non point parce que la validité des censures fulminées contre lui était douteuse. Le lendemain il écrivait au saint père la lettre suivante : « Je suis forcé d'importuner encore les oreilles de Votre Sainteté, à l'occasion des nouvelles injures qui, sous vos yeux, viennent d'être faites à mon Église et de l'audace qui, de jour en jour, devient plus grande par suite de la bonté et de la patience de Votre Sainteté. «Vous apprendrez de Mgr Castelli le scandaleux exemple du mépris public de l'autorité et de la discipline ecclésiastique, donné il y a quatre jours, sous le prétexte que l'autorité de Votre Sainteté l'a secrètement appuyé. Vous daignerez considérer, d'un oeil paternel, que si mes péchés devant Dieu me rendent digne de toute humiliation, cependant la dévotion et la piété de mon peuple ne méritent, pas cette humiliation ; elle ne la mérite pas non plus cette Église qui a toujours montré une obéissance et une soumission particulières au saint siège qui vient en quelque sorte de l'abandonner.... Je vous prie de songer à l'influence que pourra exercer sur une âme simple, vivant dans le voisinage des hérétiques, ce mépris de la discipline ecclésiastique de la part d'une personne aussi élevée en dignité, si Votre Sainteté ne fait pas connaître, par un acte formel, combien ces excès la mécontentent et lui tiennent vivement au coeur. Je vous prie au nom de cette Église, de n'omettre aucun des remèdes légitimes que les saints canons vous offrent pour sa défense, de ne point permettre à aucune puissance, à aucune considération de chercher à affaiblir ses droits si évidents; mais secourez la de votre bras vigoureux, conformément à ce que je me suis toujours promis de votre justice et de votre protection. Si Votre Sainteté pense autrement, c'est-à-dire, si vous ne voulez pas que mon Église se défende, mais qu'elle cède, qu'elle supporte d'être opprimée et foulée de toutes parts, du moins commandez-moi franchement d'agir ainsi, j'obéirai avec calme à celui qui a le gouvernement et là sollicitude de toutes les Eglises. Les préjudices spirituels que ces luttes peuvent engendrer chaque jour ne seront plus à ma charge, je m'appliquerai à satisfaire à mes autres devoirs de pasteur dans le gouvernement de cette Église et je ne vous importunerai plus en de semblables occasions. » Quelques jours après, le 10 octobre, le cardinal de Côme, répondant à saint Charles au nom du saint père, lui exprimait le déplaisir que Sa Sainteté avait éprouvé de tout ce qui s'était passé à Milan. En expédiant le bref au commandeur, le pape pensait qu'il ne le recevrait pas à Milan, mais en Suisse, à cause de son départ imminent. Pour ce motif, il l'avait autorisé à se faire absoudre par n'importe quel prêtre. Il regrette que le commandeur, ayant reçu le bref à Milan, n'ait pas fait ce que prescrivent les canons : dans ce cas il n'en doute point, l'archevêque lui eût témoigné toute sa charité. Il est difficile de savoir si le gouverneur a agi ainsi à dessein ou simplement par ignorance, les soldats, en effet, ne sont pas tenus à savoir le droit canon. D'un autre côté: « le saint père loue et approuve tout ce que Votre Seigneurie illustrissime a fait avant que l'existence du bref ait été constatée par elle: c'était le devoir et l'obligation de votre charge et l'exécution des saints canons. » Maintenant Sa Sainteté est persuadée que tout est en paix, « que vous aurez pris tout en bonne part, et comme ayant été permis de Dieu dans l'intérêt de la paix et du bien publics. Vous pouvez surtout éprouver une pleine satisfaction intérieure, en songeant que vous n'avez manqué en rien à votre devoir de diligent et d'intrépide pasteur. » Il exhorte ensuite le cardinal à la clémence, à pardonner et à donner à tous sa bénédiction pour mettre fin à ces troubles. Ce dernier conseil avait été inspiré au cardinal de Côme par une calomnie qui avait trouvé créance au Vatican. On avait accusé l'archevêque d'avoir fait emprisonner plusieurs prêtres; mais Charles, à deux reprises différentes, écrit à Mgr Castelli qu'il n'en est rien. Il a fait interroger le prévôt et deux chanoines de Saint-Nazaire, il leur a recommandé de ne point célébrer la messe dans la crainte qu'ils n'eussent encouru quelques censures, tant que la question ne serait pas bien examinée. Il n'a point sévi d'une autre manière. Sous l'impression de pareilles calomnies et de beaucoup d'autres, la Cour de Rome a pu recommander au saint la modération et l'indulgence, quand il le pourra, sans offenser Dieu et sans dommages pour l'Église. Le souverain pontife le faisait, en même temps, assurer des sentiments de bienveillance qui l'animaient pour sa personne et pour son Église: « il ne cessera de les prendre l'un et l'autre sous sa protection, lui disait-on: ce cas d'un ministre d'un si grand roi, qui se rend en Flandre pour une chose si importante de la chrétienté, ne peut tirer à conséquence, ni devenir un précédent. Le 22 octobre, le saint remerciait Grégoire XIII en ces termes: « Je rends grâce à Votre Sainteté d'avoir bien voulu me donner l'assurance, par le cardinal de Côme, que je ne dois pas renoncer à sa protection, ni à ses faveurs pour mon Église qui en a vraiment grand besoin. Et puisque Votre Béatitude entend que je ne néglige ni ne ralentisse rien de tout ce que je dois faire pour la défense de la dignité et de l'autorité ecclésiastique, je ferai en sorte sur ce point de n'avoir jamais l'oeil à autre chose qu'à satisfaire à mon devoir envers cette Église et à l'obéissance que je dois à Votre Sainteté. Je m'efforcerai de procéder en tout avec tant de justice que celui qui ne sera pas passionné pourra facilement reconnaître combien je suis éloigné de me montrer pointilleux, d'andar dietro a pontigli, en tout ce qui se peut tolérer, sans offenser Dieu et sans nuire à mon Église, conformément à la confiance que Votre Sainteté me témoigne. Je la supplie, avec tout le respect que je lui dois, de faire en sorte que mes actions, pour la défense de cette Église, ne soient pas jetées au vent, mais qu'en vertu de son autorité, elles puissent, pour l'honneur de Dieu, atteindre le but vers lequel elles sont dirigées. Ainsi les autres pasteurs de l'Église pourront prendre courage de cet exemple, ils ne seront pas tentés de fuir, comme des mercenaires, le loup qui s'approche du troupeau, ils en prendront au contraire motif pour rester fermes, faire l'office de vrais pasteurs et se confier ainsi en la juste protection de Votre Sainteté, à laquelle je souhaite grâce et prospérité du Seigneur Dieu, en baisant humblement ses pieds sacrés. » Nous trouvons, dans une lettre du 22 octobre, à monseigneur Castelli, l'écho des sentiments intimes du saint pendant cette longue et pénible lutte: « Je ne sais si vraiment j'ai, comme vous l'écrivez, plus ou moins de foi que vous; mais j'ai certainement ce sentiment: il y a beaucoup à craindre des espérances qui, reposent sur des moyens humains. Ce sont, en effet, les plus trompeuses, les plus incertaines. Elles sont donc par conséquent plus près de s'évanouir. Mais, quand on a en main une cause, appuyée sur une justice aussi évidente et qui importe tant à la gloire de Dieu, comme est la mienne, j'estime que, plus elle est privée des faveurs et des secours humains plus elle est près de recevoir la protection et l'aide de Dieu, et, en conséquence, plus il ya lieu s'espérer un meilleur succès. Le Seigneur a souvent le plus grand soin de ceux qui sont abandonnés du monde et dans de semblables occasions, il se réserve de manifester davantage sa bonté et sa miséricorde. » Le commandeur Requesens comprit son devoir, il ne voulut pas quitter Milan, sous le coup des anathèmes du saint archevêque, il vint le trouver et lui demander pardon. Le cardinal, par une lettre, en date du 26 octobre, annonça à son diocèse que le gouverneur de Milan était absous de toutes les peines et censures qu'il avait portées contre lui. Malgré tout, la vertu du saint laissa dans l'âme de Requesens une grande impression. Deux ans plus tard le chagrin du mauvais succès de ses armes et une grave maladie conduisirent aux portes du tombeau l'ancien gouverneur de Milan; il se souvint de sa conduite, envers le cardinal Borromée, et il lui écrivit pour implorer de nouveau son pardon et se recommander à ses prières. Le grand chancelier avait été également excommunié, mais ne voulant pas se soumettre, il avait trouvé plaisant de se moquer des censures de l'Église. Le châtiment ne tarda Pas à se faire sentir, il tomba tout, à coup dans une mélancolie, une tristesse si sombres que rien ne pouvait plus le distraire. Les médecins épuisèrent leur art pour dissiper ces humeurs noires ; leurs remèdes, comme leur science, furent incapables de le soulager. Il traîna pendant six ans une vie pleine d'angoisses. La maladie, l'ayant jeté sur un lit de douleur, son premier cri fut pour appeler à son chevet l'archevêque de Milan. Saint Charles raconta à monseigneur Speciano cette consolante réconciliation : « Je voudrais que vous puissiez voir ici la fausseté du bruit répandu là bas contre moi : on dit que je suis odieux aux administrateurs royaux de cette ville. Aujourd'hui, le grand chancelier, dont la vie laisse peu d'espérance a voulu que je le réconforte par la réception du corps de JESUS-CHRIST. Ensuite, sur mon conseil, il a signé son testament, et il s'est ouvert avec moi confidentiellement au sujet de l'administration de quelques une de ses affaires particulières. » Ces faits démontrent la puissance de la vertu du cardinal, ils sont la meilleure justification de sa conduite dans la défense énergique des droits de Dieu et de son Eglise
|
|||