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CHAPITRE VINGT SIXIEME LE JUBILE DE 1575
L'ANNÉE sainte du jubilé, que les papes ont coutume d'accorder tous les vingt-cinq ans aux fidèles qui visitent Rome, allait sonner. Saint Charles ne pouvait rester indifférent à cette grâce insigne : pour jouir plus pleinement des dons de Dieu et pour gagner l'indulgence plénière du jubilé, il avait résolu de visiter la Ville éternelle, dans le courant de l'année 1575. Grégoire XIII, voulant donner à l'ouverture de cette solennité un éclat extraordinaire, convoqua autour de lui pour cette circonstance tous les cardinaux; il tenait aussi à les interroger sur les besoins de l'Église de JESUS CHRIST, dans les divers pays de l'Europe où ces princes de avaient leur résidence. Ils furent, invités à se trouver à Rome, un peu avant les fêtes de Noël. Cette convocation dérangea les projets de l'archevêque de Milan, il « avait formé le dessein de faire ce voyage pour satisfaire à sa seule dévotion, de s'arrêter à Rome seulement le temps nécessaire pour baiser les pieds du saint père, pour visiter les saintes églises et les lieux de dévotion, puis de revenir aussitôt dans son diocèse. » Il avait décidé de consacrer à ce pèlerinage une partie des mois de septembre et d'octobre; c'était le temps des vacances, entre la fête patronale de sa cathédrale, le 8 septembre, et la Saint-Martin, ouverture de l'Avent ambrosien; il lui était plus facile de s'absenter. L'appel du pape le troubla un instant. « Pour ce qui me concerne, écrit-il à Mgr Carniglia, je ne vois pas à quoi peut servir ma présence à Rome, comme cardinal et encore moins comme évêque, pour régler les mesures à prendre pour l'année sainte ... Mais puisque l'intention de Sa Sainteté est que je me trouve à Rome, au commencement de l'année sainte, et que je rentre ensuite dans mon diocèse avant le carême, je ne puis faire autrement que de me soumettre au jugement et à la volonté de Sa Béatitude. » Mais les scrupules de l'évêque paraissent aussitôt: « Je ne vous dirai qu'une seule chose: si Notre Seigneur n'est pas disposé à appeler par bref à Rome tous les cardinaux italiens - dans ce cas, ce bref servirait de permission, - je ne ferais pas ce voyage sans une permission écrite, pour me conformer au concile de Trente et au décret de Sa Sainteté sur la résidence, ce voyage devant avoir lieu dans l'Avent et au moment de la solennité de Noël, temps pendant lequel le concile de Trente oblige en conscience les évêques à résider, à moins d'en avoir reçu une dispense écrite. » Grégoire XIII tenait surtout à la présence du cardinal Borromée, il espérait retirer de ses entretiens les lumières dont il avait besoin pour gouverner l'Église. Le cardinal ne se pressa point de quitter Milan : s'il eût consulté les intérêts de sa santé, les agréments et les facilités du voyage, il eût pu partir, dès le mois d'octobre; mais avant de se mettre en route, il voulut pourvoir à tous les intérêts de sa chère Église. Dans une première lettre à ses diocésains, en date du 10 septembre 1574, il les engageait à se rendre à Rome pour profiter de l'indulgence du jubilé. Il y parle de la ville sainte avec enthousiasme, il se plaît à citer de longs extraits des homélies de saint Jean Chrysostome sur le tombeau de saint Pierre. Les quinze jours qui précédèrent son départ furent employés à un travail continuel, il prépara des recommandations pour ses vicaires forains, il écrivit un nombre considérable de lettres, d'instructions de tous genres, il voulut tout régler comme s'il devait mourir. Il ne prenait aucun repos, ni le jour, ni la nuit et souvent il ne mangeait pas le soir. Lorsque ses serviteurs venaient l'avertir que son souper était prêt, il répondait : « C'est trop tôt! » et il continuait à travailler. Vers minuit, on l'avertissait de nouveau : « Il est trop tard, » disait-il alors, et il n'interrompait point l'oeuvre commencée. Avant de partir, il voulut convoquer son peuple, et le 27 novembre, il adressa cette lettre à tous ses curés de Milan: « Avant mon départ pour Rome, je désire avoir la consolation dé distribuer de ma main la sainte communion aux âmes pieuses, le premier dimanche de décembre. Demain, à la messe, avertissez vos paroissiens de mon désir, pressez-les d'accepter mon invitation à ce banquet sacré. Ils trouveront au Dôme de grand matin, un plus grand nombre de confesseurs qu'à l'ordinaire pour faciliter à tous le moyen de me donner cette consolation. Pressez-les chaleureusement, qu'ils viennent nombreux, qu'il n'y en ait aucun, s'il est possible, qui ne s'empresse de chercher par le moyen de la communion à donner à ses prières une plus grande efficacité. Nous désirons vivement être accompagné, de cette façon, dans notre voyage, par tous nos Milanais. » Il se mit en route, le 8 décembre, au milieu des rigueurs d'un rude hiver. Nous laisserons ici les compagnons de son voyage en raconter tous les épisodes et toutes les fatigues. Il visita l'ermitage des Camaldules, la montagne d'Alvernia où François d'Assise reçut les sacrés stigmates du Sauveur, Vallombreuse, le mont Olivet, recueillant et vénérant partout le souvenir des hommes qui ont sanctifié ces lieux. Les Camaldules avaient été avertis de l'arrivée du saint d'une façon miraculeuse : l'archevêque, pour les visiter, s'était détourné de sa route et il ne les avait point prévenus de sa venue. Un religieux de Milan en avait reçu l'avis en songe et il s'était hâté d'en écrire à ses frères. Pour ce voyage, le cardinal ne voulut donner à personne, ni à aucun hôtel l'avis de son passage. « Pendant toute la route, raconte Lanfranc Reyna, le cardinal Borromée suivit le régime du carême, il ne mangea jamais autre chose que du pain, des noix et des raisins secs. Nous arrivions toujours assez tard dans la nuit dans une auberge où nous n'étions point attendus. A peine descendus de nos chevaux, couverts de boue, engourdis par le froid, souvent mouillés, toujours harassés de fatigue, nous nous rendions tout droit à la chambre de l'archevêque. Là, les genoux en terre, nous achevions les prières de l'office selon le rit romain. Nous y ajoutions les litanies, après la récitation desquelles nous restions encore longtemps en silence et en oraison. Il nous excitait ensuite par un pieux discours : ces exercices prenaient habituellement deux heures. Nous songions alors aux besoins du corps, puis nous allions au lit. Le lendemain matin, vers les deux ou trois heures, nous nous réunissions de nouveau dans sa chambre, nous récitions la première partie de l'office, nous méditions et nous nous préparions aux divins mystères, que chacun de nous célébrait ensuite. Le tout n'était pas terminé avant quatre ou cinq heures du matin, heure à laquelle nous remontions sur nos chevaux, afin de gagner, par une course rapide, quand la nuit serait venue, une autre auberge. »
Pendant la route, le saint ne négligea aucune de ses pratiques de piété, il ne rencontra aucun sanctuaire sans s'arrêter pour le visiter et y prier. Tout en chevauchant, il adressait à ses compagnons de pieux discours, il les excitait à aimer Dieu et les engageait beaucoup moins à songer à admirer Rome et sa magnificence, qu'à se perfectionner dans le bien et à en revenir plus parfaits. Après treize jours d'un si fatigant et si saint voyage, le cardinal arriva à Rome. Le souverain pontife voulut le recevoir sans retard, il connaissait son rare talent d'organisateur et il le consulta sur les meilleures mesures à prendre pour éviter les inconvénients qui pourraient résulter, pour la santé publique, d'un grand rassemblement de pèlerins et aussi sur les moyens de les loger dans les hospices. Après cette première visite, le saint se retira chez les Chartreux, à Sainte-Marie des Anges, où il se confessa et passa quelques jours dans le recueillement et la prière. Ce jubilé avait attiré beaucoup de pèlerins à Rome; on y compta plusieurs hommes illustres parmi lesquels nous signalerons la présence du Tasse, le chantre de la Jérusalem délivrée. Saint Charles ne s'occupa que de son âme et du jubilé. On raconte que sa soeur Anne, épouse de Fabrice Colonna, fils aîné de Marc Antoine, Octave Farnèse, duc de Parme et de Plaisance et plusieurs autres grands personnages vinrent à sa rencontre: mais le saint, les saluant à peine, leur fit comprendre par son silence que leur courtoisie était inopportune et qu'il voulait être tout entier aux choses de Dieu. Son page a raconté dans le procès de sa canonisation ce qu'il fit à Rome pendant ces jours de jubilé. « Il visita non seulement les quatre églises désignées pour gagner l'indulgence, mais encore les sept grandes basiliques stationales. Quelquefois, dit-il, je l'ai vu aller à ces visites les pieds nus; il montait à genoux la scala santa, il répandait de grandes aumônes, il jeûnait chaque jour et quand il passait dans le rues le peuple courait sur ses pas, s'agenouillait devant lui, cherchait à baiser ses mains, ses habits, son rochet et beaucoup le suivaient en l'appelant saint. Quand il allait dans les églises avec, sa famille cardinalice, deux à deux, ils récitaient des psaumes, les litanies, et ils faisaient cela avec tant de dévotion qu'ils excitaient la piété de tous les témoins. » Quand il prenait quelques moments de repos, il le consacrait à la visite des églises les plus anciennes dont il étudiait l'iconographie. Les ambons, les baptistères, tout ce qui rappelait les anciens et primitifs usages de la liturgie sacrée étaient l'objet de ses études particulières, Il prenait avec lui Octave de Forieri et il recueillait des notes qui lui servirent pour composer la remarquable instruction, qu'il adressa plus tard à son clergé, sur la construction des églises. A cette époque, il connut le fils de prédilection de saint Philippe Néri, le célèbre Baronius, qui devait un jour honorer la pourpre romaine et s'immortaliser par ses Annales ecclésiastiques. Ils s'éprirent l'un pour l'autre d'une mutuelle admiration: le religieux vénérait le saint et le cardinal aurait voulu le religieux dans son diocèse. Il le demanda à saint Philippe Néri et nous trouvons, sur ce sujet, dans les Bollandistes, une lettre assez piquante du fondateur de l'Oratoire au cardinal Borromée. Il faut croire que ce dernier fit tant d'instances, pour emmener Baronius, que Philippe ne crut pouvoir mieux s'y soustraire qu'en évitant de faire une visite d'adieu à son saint ami. « Il m'a été très pénible, écrit l'Oratorien au cardinal, de ne pouvoir aller vous voir, au moment de votre départ, Combien je vous aime! Dieu seul en est témoin :je ne pouvais supporter la pensée de vous refuser celui de nos religieux que vous me demandez et je ne pouvais cependant vous le donner, sans un grand dommage pour notre congrégation. Plût à Dieu qu'il me fût possible de ne songer qu'à moi seul !... Quant à ce que vous dites de ma sensualité à cet égard, je sais certainement, et je puis le dire sans vous offenser, que beaucoup vous accusent non seulement de la même sensualité, mais encore de vol. Les évêques de Rimini, de Verceil et plusieurs autres l'affirment. Lorsque vous rencontrez un homme capable, vous ne vous préoccupez pas, comme on dit vulgairement, de dépouiller un autel pour en couvrir un autre. Amicus Socrates, amicus Plato, magis amica veritas. Pardonnez-moi, je vous prie, ma liberté. » Saint Charles avait non seulement rêvé d'emmener Baronius, mais il avait longtemps désiré avoir à Milan les prêtres de son saint ami, il leur avait même offert le célèbre couvent de Bréra où, après le refus de saint Philippe, il appela les pères de la Compagnie de Jésus. Baronius, entraîné par sa vénération pour le cardinal Borromée, avait trouvé moyen, pendant ce séjour à Rome, de lui dérober adroitement les sandales dont il se servait dans ses visites aux églises. Ce pieux larcin fut l'occasion d'une manifestation éclatante de la sainteté du cardinal Borromée. Depuis longtemps, une jeune fille de Rome était cruellement tourmentée par le démon qui s'était emparé d'elle. Baronius, avec la simplicité de la foi et de l'amour, lui fit toucher les sandales de l'archevêque et le démon furieux exhala, dans d'horribles blasphèmes, la douleur que lui causait la seule vue de ces précieuses reliques : il abandonna aussitôt le corps de cette jeune fille. Saint Charles quitta le couvent des Chartreux pour aller habiter le petit palais, qu'il avait bâti auprès de son église de Sainte Praxède. Il le transforma en une véritable hôtellerie, où il fut heureux de recevoir et de nourrir à ses frais une multitude de pèlerins milanais. Ils étaient si nombreux que le pape Grégoire XIII s'en étonnait et dans une audience qu'il accorda au comte Louis Gallarati, patricien de Milan, il lui posa cette question: « Comment se fait-il qu'il soit venu aujourd'hui à Rome plus de pèlerins de Milan que de partout ailleurs? - Très Saint Père, nos concitoyens ont été excités
et émus par l'exemple de leur pasteur. » Le pape aimait à consulter le cardinal Borromée. Saint Charles donnait son avis avec toute la liberté et le respect que lui suggéraient son amour pour le bien et sa vénération pour le vicaire de JÉSUS-CHRIST. Parmi les mesures qu'il conseilla nous signalerons celle des visites apostoliques. Il s'agissait d'envoyer, dans tous les diocèses, des délégués du saint siège pour examiner tout par eux-mêmes et en rendre compte au pape. Nous le verrons bientôt exercer lui-même cette mission. Il engagea le pape à garder toujours auprès de lui un certain nombre de cardinaux, qui formeraient son conseil habituel, auraient la charge de trancher les questions litigieuses et la mission de chercher les remèdes le mieux appropriés aux besoins de l'Église et du clergé. Il insista par dessus tout, pour que le pape prit tous les moyens de réformer sa Cour, son clergé et le peuple romain. « Il ne faut pas, disait-il, que les pèlerins qui accourent ici, de toutes les parties du monde, reçoivent de fâcheuses impressions là où ils ne doivent trouver que de bons et saints exemples. » Grégoire fut heureux des résultats de la venue de saint Charles à Rome; il chercha à lui témoigner sa satisfaction par tous les moyens en son pouvoir; il le combla d'attentions affectueuses et il lui prodigua les plus insignes faveurs, au bénéfice de ses diocésains. Il lui accorda pour l'année suivante le privilège de l'indulgence du jubilé pour son diocèse. Cette faveur n'était point encore généralisée, comme aujourd'hui, pour l'Eglise universelle. Saint Charles emporta aussi de Rome des souvenirs pleins de douceur. Il fut profondément touché de l'affection du pape et il aimait à faire l'éloge de ses vertus. Il racontait qu'un jour Grégoire l'avait emmené faire une promenade à la campagne. « Nous avions marché beaucoup, dit-il, et nous étions fatigués. Sa Sainteté le retint à souper. Le pape dit, en souriant; que cette promenade l'avait très altéré et qu'il avait plus soif que d'habitude, néanmoins, il ne voulut prendre que sa ration de vin habituelle. En racontant ce fait, le saint ne se lassait pas de manifester son admiration: « Oh! Quelle tempérance! s'écriait-il, quelle tempérance. » Parmi les faveurs que le saint archevêque sollicita du pape, nous en signalerons deux qui sont de nature à faire connaître le degré d'humilité qu'il avait atteint; Il obtint d'abord l'autorisation de laisser le blason de sa famille et de n'avoir plus pour cachet que l'image de saint Ambroise; au milieu des saints Gervais et Protais, avec la devise déjà acceptée par le saint docteur: tales ambio defensores. Ce cachet est jusqu'ici resté celui de la curie archiépiscopale de Milan. En second lieu, il sollicita l'autorisation d'abandonner le nom de sa famille, pour ne plus signer que celui, de son titre cardinalice. On eût dit qu'il eût voulu effacer tout ce qui le rattachait encore à la terre et aux grandeurs de ce monde: le nom et les gloires des Borromée n'existaient plus pour lui. A partir de ce moment toutes ses lettres furent signées: le cardinal de Sainte Praxède. Quand il fut de retour à Milan, raconte son vicaire Fontana, depuis évêque de Ferrare, je profitai de sa bonté à mon égard pour l'interroger un jour sur la cause de ce changement dans sa signature. Il répondit: Depuis longtemps j'avais la pensée d'abandonner le nom de ma famille. Les évêques, en effet, par leur consécration, doivent renoncer à toute attache pour leur maison paternelle et leur parenté; mais je n'avais pas voulu mettre ce projet à exécution, avant d'en avoir entretenu Sa Sainteté. Je l'ai fait et le saint père a loué mon dessein. J'avais fait valoir qu'en lisant les oeuvres du pape innocent III, et surtout son opuscule intitulé: Du mépris du monde, j'avais trouvé plusieurs brefs adressés à des cardinaux dans lesquels le nom de leur famille avait été remplacé par celui du titre de leur église. C'était là une règle et une tradition antiques dans la sainte Église de Dieu. » Le saint archevêque quitta Rome le coeur inondé de joie et tout heureux de pouvoir répandre avec abondance sur ses chers diocésains, les trésors de grâces qu'il en rapportait. Il rentra à Milan, après avoir fermé les yeux à son beau frère Gonzaga, comme nous le raconterons plus tard; il Y arrivait le 24 février 1575 : tout le collège métropolitain était allé à sa rencontre à six milles de la ville. Grégoire XIII, fidèle à suivre les avis du saint, avait désigné pour l'église de Milan un visiteur apostolique, Mgr jérome Ragazzonio, évêque de Famagosta et il avait confié au cardinal Borromée lui-même la visite des deux diocèses de Bergame et de Crémone. Il entreprit ces visites aussitôt après son retour de Rome. Il n'avait encore dit à personne la faveur que le pape avait accordée à son diocèse pour l'année suivante, la grâce du jubilé; mais cette pensée ne l'abandonnait pas et dans le recueillement et la prière, il cherchait les moyens de la rendre plus fructueuse pour son peuple. Enfin le 2 février 1576, jour de la fête de la Purification, à la messe solennelle de sa cathédrale, il annonça publiquement, en présence du gouverneur et du sénat, l'insigne privilège que le pape avait accordé à Milan. Il fit lire le bref pontifical et son propre édit par lequel il réglait les conditions nécessaires pour gagner cette indulgence. Le 6 février, il adressait à tout son diocèse une lettre pastorale pour annoncer ce bienfait signalé. « Nous eussions voulu, disait-il, que personne de vous ne fût empêché de se rendre à Rome, l'année passée; que tous vous eussiez pu vous enrichir spirituellement et faire un acte spécial de reconnaissance envers la sainte Église romaine, mère de toutes les autres, en allant vous-mêmes, en personne, recevoir les bénédictions apostoliques, visiter cette cité sainte arrosée et consacrée par le sang de martyrs innombrables. A cause de cela et pour beaucoup d'autres raisons mystérieuses, à Rome, où la chaire de saint Pierre est fixée d'une manière immobile, où se trouvent l'infaillibilité de la foi et le magistère des moeurs chrétiennes, la terre elle-même, les murs sacrés, les autels, les églises, les cimetières des martyrs, tout inspire une dévotion particulière que ressentent d'une manière sensible tous ceux qui visitent ces saints lieux avec les dispositions voulues. Par ce motif, nous vous avions exhortés souvent par nos paroles, excités par nos lettres et invités encore par notre propre exemple à entreprendre ce voyage... Malgré cela, beaucoup d'entre vous, ou par négligence, ou par froideur, ou par de légitimes raisons, se sont privés de ce trésor; aujourd'hui ce serait une négligence par trop coupable et très répréhensible, si quelqu'un d'entre vous avait assez peu de souci de son salut pour laisser passer cette nouvelle occasion, si facile, de faire l'acquisition de ce saint jubilé. » Ces exhortations ne suffirent point au zèle du cardinal. Il chargea Jean François Bescapé, chanoine de la cathédrale, de publier une notice sur la vie des saints qui ont vécu à Milan et le père Perusci, de la Compagnie de Jésus, d'écrire un opuscule sur le jubilé, son origine, la manière de le gagner et les fruits qu'on en peut retirer. II désigna quatre églises comme lieux de stations pour gagner l'indulgence et il tint constamment son peuple en éveil par des processions, des exercices pieux et des prédications. Il donnait en tout et partout l'exemple; on le vit plus d'une fois servir de ses mains les pèlerins, leur laver les pieds. Il profita de cette solennité pour faire la translation des reliques de saint Mona, 6ème évêque de Milan, de l'église de Saint-Vital à la cathédrale. La ville de Milan, le peuple des campagnes répondirent avec empressement à l'appel de leur pasteur. « Ce peuple a continué de suivre les exercices du jubilé avec une grande dévotion, écrit-il au nonce d'Espagne, beaucoup de personnes allaient nu-pieds, d'une manière privée, ou en procession, réunis en collèges, tous sous la croix de leur paroisse, et sous celles des corps d'État ; ainsi firent les médecins, le collège des docteurs, les procureurs, les notaires, les tailleurs et autres arts, et peu à peu, un jour une paroisse, un jour un collège, ou un corps d'état, etc. tous s'y rendirent. Bientôt des rumeurs de peste nous arrivèrent des environs, on défendit alors à ceux du dehors de venir en procession, par groupes puis enfin, d'une manière privée. D'abord, il venait de la campagne de mille à deux mille personnes par jour. Je leur avais donné la faculté de repartir aussitôt après avoir fait une seule visite à l'Église. Chaque jour, dans toutes les églises et surtout au Dôme, moi et plusieurs autres dignitaires nous donnions la communion à tous ceux qui se présentaient et il y avait toujours des milliers de personnes qui la recevaient. « Pour les étrangers nous avions établi un hospice où nous donnions à manger. Tout se faisait avec cette ardeur qu'on remarque en ce peuple: non seulement il nous pourvoyait d'aumônes suffisantes, mais encore il venait en personne laver, les pieds des hôtes et rendre beaucoup d'autres services à cet hospice. La défense du gouverneur vint tout interrompre. « La dévotion du peuple, de cette ville a persévéré jusqu'à la fin, elle s'est même notablement accrue avec le temps. Pour les personnes du dehors, je leur ai permis de gagner le jubilé de la ville et ils s'y prêtent avec une semblable piété. « J'ai publié à cette occasion un petit opuscule; je vous l'envoie, selon mon habitude et votre désir. Il me semble que cet envoi ne sera pas sans utilité: il serait bon que Sa Majesté connût la lettre insérée, à la fin sur les conversations qu'on tient dans les églises. Dans les états de Sa Majesté, il y là une grande occasion de pécher, malgré tout le soin qu'apportent les évêques pour y remédier. A l'occasion du jubilé, j'ai trouvé dernièrement un moyen qui me parait de nature à détruire les principaux abus. J'ai divisé par le milieu les églises, avec des barrières en bois, plus élevées que la taille ordinaire d'un homme. Cela m'a déjà réussi pour faire disparaître une infinité d'abus. J'en ai éprouvé tant de Satisfaction que même après le jubilé, je me propose de l'introduire dans toutes les églises principales et les paroisses, avec quelque modification, de nature à faciliter l'audition de la messe de toutes les parties de l'église, quand les prêtres ne sont pas en assez grand nombre pour qu'on puisse la célébrer des deux côtés. « Je n'ai pu obtenir la faveur que les membres de la confrérie des disciplinés aillent en procession, recouverts de leur sac ; néanmoins ils sont allés deux à deux ou isolément et personne ne les a inquiétés. « En revanche beaucoup d'hommes, et des principaux, ont fait de nombreuses processions aux églises revêtus du sac, mais le visage libre et découvert ; ils portaient sur la tête un chapeau de feutre, comme des pèlerins, et, ils avaient en majeure partie, les pieds nus, tenant le crucifix à la main et donnant à tous un grand sujet d'édification. « Beaucoup de dames nobles, et autres, ont fait de même publiquement leurs processions, revêtues également de sacs. « Votre Seigneurie peut d'après cela s'imaginer ce qu'aurait été ce
jubilé. si nous n'eussions point été troublés. »
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