Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE VINGT SEPTIEME

LA PESTE DE MILAN.

L'entrée de Don Juan d'Autriche à Milan. Saint Charles prévoit le châtiment de Dieu. Première apparition de la peste. Le saint de retour des funérailles de l'évêque de Lodi donne l'exemple de la prière et du courage. Les magistrats viennent demander ses conseils et son appui. Le saint regarde la peste comme un châtiment de Dieu. Saint Charles visite son peuple et se prépare à le secourir au péril même de sa vie. Le Lazaret. On y transporte les pestiférés. Leurs souffrances et leurs désespoirs. Le saint les visite. Sa douleur à ce spectacle. Il envoie à la Monnaie tout ce qu'il possède pour subvenir aux besoins de ces malheureux. Conseils à ses curés. Leonardo de Leonardi. Il demande au pape des privilèges et des pouvoirs extraordinaires. Le pape l'engage à conserver sa vie dans l'intérêt de son troupeau. Réponse admirable du saint -Il ne néglige pas les précautions humaines. Il compte sur les religieux. Les Capucins. Sa confiance en Dieu. Comment Il excite le courage de sa famille cardinalice et des religieux. Ses visites au Lazaret. Ses aumônes. Sa lettre au gouverneur absent de Milan. Les ouvriers ont recours à lui. Comment il excite la charité et le courage autour de lui. Dévouements suscités par son exemple. Les processions. Admirable spectacle offert par le saint. Le saint clou. L'établissement des cabanes autour de Milan. La quarantaine et les croix de la peste. L'oraison continuelle. Le saint se montre partout. Le zèle des religieux stimulé par le saint. Il visite les campagnes environnantes. On le reçoit comme une divinité protectrice. Il réprime les désordres. On répand le bruit de sa mort. Joie de Milan à son retour. Son héroïsme a suscité des héros. Il est le curé de ses curés. -sa prévoyance. -Il sauve la vie aux enfants. Les nourrices. sa bénédiction guérit les malades. Sa bonté. Témoignage d'un de ses ennemis. Il administre les sacrements de confirmation à des milliers de personnes. Comment il administre les sacrements. il annonce une amélioration, pour Noël. Le gouverneur veut prolonger la quarantaine. Sa protestation. Dieu seul peut guérir. La peste de saint Charles.


La dernière heure du jubilé à peine sonnée, la ville de Milan était en grand émoi et tout entière sur pied : Don Juan d'Autriche, l'un des vainqueurs de Lépante, devait traverser cette ville pour aller prendre le gouvernement des Flandres, au nom du roi Philippe II, son frère. Le gouverneur et le sénat de Milan, effrayés des ravages que la peste faisait dans les provinces voisines, avaient trouvé dangereuses les processions et les réunions ordonnées par saint Charles et ils les avaient interdites; mais, à l'annonce de l'arrivée du prince, toute crainte de la peste disparaît comme par enchantement. L'on prépare des fêtes nombreuses, de brillants tournois et Milan, il n'y a qu'un instant plongée dans la prière, passe sans aucune transition du recueillement à la dissipation, de la pénitence à une joie folle: ses théâtres muets depuis plusieurs mois s'ouvrent de nouveau, ses rues s'animent, ses places publiques se décorent, elle a oublié, en une heure, les avis de son archevêque, les résolutions qu'elle a prises, les bruits de peste qui l'avaient troublée. Tout entière à la joie, elle ne songe plus qu'à donner au prince qui va pénétrer dans ses murs une haute idée de sa richesse, de ses splendeurs et de sa courtoisie. La foule accourt de très loin pour être témoin de ces fêtes incomparables; les portes de la cité s'ouvrent toutes grandes pour recevoir ceux qui la visitent, qui viennent partager ses réjouissances et honorer l'hôte illustre qu'elle attend.

La peste néanmoins n'était pas loin. Après avoir ravagé Trente, Vérone, Mantoue, elle s'avançait à grands pas: elle allait faire son entrée à Milan, à la faveur du grand concours des populations, accourues pour être témoins des fêtes données à Don Juan d'Autriche. Déjà une fièvre aiguë, dont on ignore la cause, vient d'apparaître à Monza où elle fait de nombreuses victimes: le curé de cette ville avertit l'archevêque de Milan des inquiétudes que l'apparition de ce mal lui inspire. Mais les magistrats de Milan, absorbés par les préparatifs de la réception qu'ils veulent faire au frère du roi, ferment les oreilles à cet avertissement, ils refusent de reconnaître les signes avant coureurs du terrible mal dont la seule pensée, il y a quelques jours, les faisait frémir. Le cardinal Borromée ne se fait point illusion: l'aveuglement des magistrats, les préparatifs des fêtes le remplissent de tristesse. « Les médecins se trompent, dit-il à ceux qui l'entourent, ils donnent à ce mal, qui est dans l'air, le nom peu inquiétant de fièvre; mais les Milanais, oublieux des bienfaits de Dieu, ne vont-ils pas plutôt subir un châtiment? La vigilance des magistrats lui opposera alors, mais trop tard, la garde de ses portes et la ronde de ses soldats. »

Puis, après avoir poussé un long soupir, il garda le silence. Il pressentait le mal, mais il ne le croyait pas si proche. L'évêque de Lodi, Scarampa, était gravement malade et, selon sa pieuse habitude, l'archevêque se hâta d'aller porter à son suffragant le secours de ses consolations et de sa fraternelle assistance, Il apprend sa mort en chemin, il n'en continue pas moins sa route pour lui payer un dernier tribut de son affection, en présidant à ses funérailles.

Au milieu de cette cérémonie funèbre, on lui dit que la peste vient d'éclater, comme la foudre, dans le faubourg de Milan, voisin de la porte de Côme, le 11 août 1576, jour même où Don juan d'Autriche faisait son entrée solennelle dans la ville. Le mal avait été soudain, violent et terrible; la nouvelle de son apparition avait retenti, comme un glas funèbre, au milieu des cris de joie et de triomphe de tout un peuple. Don Juan, effrayé, quitte avec précipitation la cité, oublieux des témoignages de respect et d'amour qu'elle vient de lui donner et, accompagné du gouverneur de Milan, il se dirige vers Gênes. A leur suite, les nobles, les riches s'enfuient et ceux qui restent encore, accablés par une profonde tristesse, ne savent à quel parti se résoudre. La ville entière est sous le coup d'une panique que le départ si précipité du prince et du gouverneur n'a fait qu'accroître.

Pendant que tous fuyaient, l'archevêque se hâtait de revenir au milieu de son peuple. A son entrée dans l'enceinte de sa bien-aimée ville, un spectacle lamentable se présente à ses regards: des hommes de tout âge, de toute condition, dehors, sur le seuil de leurs maisons, se livrent à toutes les manifestations d'une profonde douleur, ils implorent l'assistance des passants, ils frappent leurs poitrines en signe du repentir de leurs fautes. Charles entend ces gémissements, il voit ces pleurs, il est témoin de ce désespoir. Il comprend aussitôt l'étendue du mal, il se dirige vers la cathédrale pour y prier Dieu. Après avoir demandé pour son peuple et pour lui le courage et la santé, il se relève et, encore revêtu de ses habits de voyage, il se fait conduire vers Sainte-Marie della scala, à la demeure d'une noble femme, dans laquelle le mal avait déjà fait plusieurs victimes. Il y trouve les pieuses filles de Sainte Ursule, accourues pour soigner les malades. Il les félicite de leur dévouement, mais il ne veut point qu'elles s'exposent elles-mêmes à un danger trop certain et, dans la crainte qu'elles ne communiquent aux personnes avec lesquelles elles ont des relations quotidiennes un mal si terrible, il les oblige à s'enfermer dans les cellules séparées d'un monastère.

Rentré dans son palais, il reçoit la visite du président et des décurions de la ville, accompagnés de quelques uns des ministres royaux. En présence des maux qui menacent la cité, ils ont oublié leurs griefs contre l'archevêque, ils avouent même leur aveuglement, qui ne leur a pas permis de comprendre l'à propos et la sagesse des mesures prises par le cardinal, dans l'intérêt de la province dont l'état était si critique, et ils regrettent de les avoir combattues. Ils le prient, au nom de cette charité dont il avait toujours entouré la ville de Milan, de vouloir bien se charger du soin de la chose publique et de leur venir en aide par ses conseils et par ses actes.

Charles n'avait pas besoin d'être excité: son devoir et son coeur le pressaient également de se dévouer pour ses brebis: « Depuis longtemps, répond-il, j'ai pris la résolution de ne jamais rien omettre de tout ce qui peut être utile au salut du peuple. Je désire surtout que vous ne perdiez pas courage, que vous ne vous laissiez pas impressionner par l'exemple de ceux qui nés et élevés dans cette ville, se sont hâtés de l'abandonner par la fuite, dans un moment où la nécessité d'un secours se fait vivement sentir. »

Ranimés par ces paroles, les magistrats de la cité prirent les premières mesures que réclamait la situation, ils firent quelques édits et fermèrent les portes de la ville à tous les étrangers. Ces moyens étaient nécessaires; ils ne pouvaient suffire. L'archevêque convaincu qu'ils n'aboutiraient à rien, s'ils n'étaient accompagnés d'une prière fervente et continue, ordonna des prières publiques. A sa voix, le sénat et les autres magistrats entourent les autels, avec le peuple en larmes.

Charles prend la parole et, avec cette franchise apostolique dont il ne se départait jamais, il reproche aux autorités civiles d'avoir eu recours si tard aux moyens les plus efficaces, plus puissants que tous les remèdes humains, pour écarter le fléau. Ils ont placé leur confiance ailleurs que dans la protection divine. N'avaient ils pas défendu toutes les réunions pieuses, toutes les processions pendant le temps de jubilé? Pour lui, il en est convaincu, là se trouvent les causes du châti­ment. Cette prohibition avait éloigné des sacrements une grande multitude de personnes, elles n'avaient pu se réconcilier avec Dieu, gagner l'indulgence du jubilé et il ne doute pas que cette négligence n'ait attiré la colère de Dieu, qui aurait été certainement apaisée par le retour de tous ces hommes à une vie meilleure et plus chrétienne.

Il faut maintenant par une vie plus fervente et par la pénitence apaiser la justice divine. Et, comme s'il était lui-même le plus coupable, il commença par donner à son peuple l'exemple des vertus qu'il recommandait, en se livrant plus que jamais à la prière et en redoublant ses mortifications. Il avait consenti, aux instances des évêques de sa province, à dormir sur une couche moins dure, il avait laissé mettre sur sa paillasse des draps d'une toile rude et grossière; en présence des maux dont son peuple est menacé, il renonce à cet adoucissement et il ne veut que des planches nues sur lesquelles il prendra quelques instants de repos.

Dès cette heure il s'offrit à Dieu comme victime. Nous ignorons ce qui se passa au plus intime de son coeur; les faits nous permettent de soupçonner les plus secrètes pensées de cette âme généreuse. Disposé à servir son peuple, à s'occuper des malades jusqu'au sacrifice même de sa vie, il écrit son testament, il choisit l'hospice des pauvres pour son héritier, se contentant de laisser de pieux témoignages de son amour et de sa reconnaissance à son Église, à ses amis et à ses serviteurs. Cette grave mesure étant prise, il convoque de nouveau son peuple dans les églises, il lui adresse la parole, il l'exhorte à la pénitence et se dispose lui même à se dépenser tout entier. Il devait faire la visite apostolique du diocèse de Brescia, il l'ajourne, il ne veut pas quitter son troupeau. Malgré la grande chaleur, chaque jour il visite à pied les églises se prosterne devant les tombes glorieuses des saints protecteurs de Milan : il cherche à les intéresser à la cause de ses enfants menacés d'un si grand malheur. Le peuple se pressait sur ses pas; il implorait avec larmes son assistance et son crédit auprès de Dieu: il s'approchait de lui avec confiance, se mettait à ses genoux, touchait ses vêtements les baisait avec respect et ceux qui n'avaient pu jouir de cette faveur s'estimaient encore heureux de baiser les mains de ceux qui l'avaient touché. La confiance et le courage revenaient dans tous les coeurs. Cependant le mal faisait de rapides progrès ; l'activité du saint semblait s'accroître avec la recrudescence du fléau. Il s'occupe du besoin des âmes, il songe au soulagement des corps : il prendra, pour les uns comme pour les autres, les mesures que lui inspirera son inépuisable charité mise au service d'un rare talent d'organisation.

Les malades se multipliant, les magistrats les envoyèrent à l'hôpital de Saint Grégoire ou lazaret, situé près de la porte Orientale, appelée aujourd'hui porte de Venise.

Élevé par Louis le More en 1489 et complété successivement dans les années suivantes, le lazaret de Milan a la forme d'un grand quadrilatère. Un majestueux cloître, soutenu par des colonnes, court le long de trois côtés et donne accès à 296 chambres organisées avec beaucoup d'intelligence pour la commodité et la salubrité de la vie. C'est là qu'étaient les personnes atteintes de la peste. Un immense espace s'ouvrait devant ces chambres, un courant d'eau vive le traversant dans sa longueur contribuait à y entretenir la propreté et à purifier l'air. Au milieu, s'élevait la petite église de Saint Grégoire vers laquelle les mourants pouvaient tourner leurs derniers regards et leurs dernières pensées.

Le lazaret fut d'un grand secours à toutes les époques où la peste vint affliger Milan. Il nous est facile de nous représenter cet asile de la souffrance. Les graves et austères constructions encore debout, sont occupées par des familles particulières; mais l'église est dans un état de délabrement lamentable et le chemin de fer traverse le lazaret dans toute sa largeur. Nos économistes modernes, confiants dans les découvertes de la science et de l'industrie, semblent ne plus redouter ces terribles épidémies, que le peuple regardait autrefois comme des fléaux de Dieu: à Milan ils font disparaître le lazaret. Les souvenirs de l'histoire ne seront pas plus puissants pour le conserver que les craintes d'un fléau à venir. Il est de convention, auprès d'un certain monde, que nos lumières et notre civilisation sauront bien nous préserver de pareilles calamités.

C'est là qu'on vient de conduire, à la hâte, les premières personnes atteintes du mal inconnu, qui a si soudainement envahi la cité. Elles n'y trouvèrent pas tous les soulagements qu'elles auraient pu espérer. L'invasion du mal a été si subite; si rapide, la panique si grande et si universelle, qu'on avait transporté au lazaret indistinctement tous ceux que le mal avait frappés. On songeait moins à les sauver qu'à préserver par leur éloignement ceux qui étaient en bonne santé. Les pauvres les gens qu'on soupçonnait atteints de la peste y avaient été réunis, comme autant de victimes offertes à Ia mort. Tout manquait: il n'y avait ni lits pour les malades, ni pain pour les affamés, ni remèdes contre la fièvre, ni infirmiers pour donner des soins, ni prêtres pour assister les moribonds, en sorte que ceux que la peste épargnait n'échappaient point aux étreintes de la faim ou du désespoir : la vue de si horribles maux suffisait souvent pour les conduire au tombeau. Les parents mouraient sous les yeux de leurs enfants: les fils expiraient entre les bras de leurs mères et ni les uns ni les autres ne pouvaient apporter aucun soulagement, ni aucune consolation à de si cruelles souffrances. Ce qui ajoutait encore à l'horreur de tant de maux, c'était le petit nombre de Monatti ; ils ne pouvaient suffire à l'ensevelissement des morts, et morts et mourants, faméliques et fiévreux, se trouvaient réunis pèle mêle dans le même local : c'était un lamentable spectacle.

L'archevêque, averti de cette situation, se dirige aussitôt vers Saint Grégoire; mais les portes en sont fermées; nul ne peut y pénétrer et il est réduit à faire le tour extérieur de cette enceinte de la mort. A toutes les fenêtres du lazaret, fermées de grilles en fer, il voit apparaître de pauvres infortunés dont les figures livides; amaigries par la douleur et le jeûne, portent déjà les signes précurseurs d'une fin prochaine. En voyant le cardinal, ces malheureux poussent d'affreux gémissements, ils exposent leurs inexprimables souffrances: celui-ci se plaint d'être envahi par la peste; celui-là pleure son père qui vient de rendre le dernier soupir en sa présence; l'un gémit sur les privations auxquelles il est condamné, l'autre se lamente de l'absence des secours religieux; tous implorent l'assistance du prélat et, dans l'excès de leur douleur, ils s'écrient : « 0 notre Père, donnez-nous au moins votre bénédiction.»

Et l'archevêque, rentré dans son palais, suffoqué par la douleur, appuyé contre le mur de sa chambre, laisse s'exhaler, en présence de ses confidents, les plus intimes sentiments de son coeur: « Avez-vous pu voir, sans en être émus, l'affreuse condition de ces infortunés ? Tout leur manque: soins du corps et soins de l'âme. Ces fils malheureux semblaient me regarder comme l'auteur et la cause de leurs maux. Leur silence me reprochait mon inertie : j'ai différé de leur tendre une main secourable et je n'ai point, par mon exemple, excité les autres à la compassion. Je ne veux pas tarder davantage et, avec la grâce de Dieu, je ferai mon devoir, certainement. »

Il pourvoit aux premiers besoins de ces malheureux, en leur envoyant de la nourriture et des vêtements. Depuis longtemps, il ne possède plus ni or, ni argenterie à son usage; mais il lui reste encore une aiguière, quelques coupes et des couverts en argent qu'il place sur la table des hôtes illustres qui le viennent visiter, il les fait vendre. Les ornements d'or ou d'argent qui décorent sa chapelle domestique ou qui tiennent à sa dignité, il les envoie à la monnaie; tout, jusqu'aux deux masses recouvertes d'argent qu'on portait devant lui dans les cérémonies, comme symbole de son cardinalat, va prendre le même chemin.

S'il ne recule devant aucun obstacle pour pourvoir aux besoins des corps, on peut imaginer ce que sera son zèle pour procurer à ces malheureux abandonnés les secours de la religion. Il fait appel au dévouement de ses prêtres; aucun d'eux ne veut se rendre au lazaret; un seul consent à confesser et à communier les pestiférés, mais il refuse de leur administrer les saintes huiles. Il écrit à ses curés, il leur rappelle l'obligation dans laquelle ils sont de ne pas abandonner les pestiférés: « Rappelez-vous, dit-il, que vous êtes les vicaires et les ministres de Dieu; vous avez le devoir de nourrir par les sacrements ces âmes qui en ont si grand besoin et pour lesquelles, selon les enseignements et les exemples de JESUS-CHRIST, vous devez même exposer votre vie. » Il leur envoie sa bénédiction pour les encourager et pour les fortifier. Il espère que cette bénédiction nouvelle et toute particulière sera pour eux l'occasion d'un accroissement de grâces, de forces spirituelles et aussi un préservatif pour leur santé. « Nous n'avons qu'une vie, ajoute-t-il, et nous devons la dépenser en ce monde pour JESUS CHRIST et pour les âmes. En cette occasion, nous devons le faire, dans le temps et de la manière qu'il plaira à Dieu et non comme nous le voulons. Ce serait une grande présomption de négliger nos obligations et le service de Dieu par la persuasion que, si nous venions à mourir, Dieu ne saurait nous remplacer dans son service par d'autres qui seraient plus propres que nous à procurer sa gloire. Cela ne veut pas dire que vous devez bannir les moyens humains, les remèdes, les préservatifs, les médecins, tout ce dont vous pourrez faire usage pour vous préserver: ces moyens ne sont nullement en opposition avec l'accomplissement de notre devoir. »

Il envoya chercher dans un pays de la Suisse nommé Leccantina et situé au-dessus de Milan, un bon prêtre appelé Leonardo, très au courant des choses de la peste. Il le fit venir à ses frais et l'envoya au lazaret où il y avait déjà beaucoup de malades. Ce fut le premier qui confessa les pestiférés.

Dès le 26 août, le cardinal avait écrit à Mgr Carniglia pour lui rendre compte des progrès du mal, et demander au pape des pouvoirs et des indulgences exceptionnels, pour ces circonstances si extraordinairement graves. « Je désire, disait-il, et tout particulièrement pour moi, la bénédiction de Notre Seigneur, afin que toutes les fatigues et toutes les sollicitudes auxquelles je dois me livrer, en cette occasion, aient pour ces âmes et pour la mienne tous les fruits que j'en attends. » Puis après avoir rendu compte de la situation douloureuse de Milan, tout à coup son coeur paternel s'émeut, il craint que ce récit, en se répandant, ne jette partout la frayeur et que Milan, déjà si malheureuse, ne se voie encore isolée du reste du monde. « Le compte que je vous rends de ce qui se passe ici, dit-il, est pour vous engager à me procurer toutes les faveurs que je sollicite; mais Je ne voudrais pas qu'il serve à ralentir ou à diminuer les relations commerciales avec ce pays, à cause du préjudice qui en pourrait résulter pour tant de pauvres, qui souffrent déjà beaucoup du ralentissement du travail : la crainte seule pourrait être plus terrible que le mal. »

Mgr Carniglia lui répond : « Le pape vous bénit; mais, avant tout, il veut que je rappelle à Votre Seigneurie illustrissime que vous avez été constitué chef et pasteur de ce peuple, avec l'obligation de le gouverner et de le garder. Or, pour cela, il est nécessaire que vous vous gouverniez et vous gardiez vous même : vous ne le ferez pas si vous voulez vous exposer personnellement à tous les dangers, auxquels les autres peuvent suffire. La charge que vous occupez constitue pour votre peuple le plus grand et le plus important secours dont il ait besoin, pour l'âme et pour le corps. Sa Sainteté veut donc que je mette sous vos yeux le dommage qui résulterait pour ces âmes, si vous veniez à leur manquer dans leurs plus grands besoins. En effet, le respect, l'affection qu'on a pour votre personne, les persuasions, les prières, les ordres que vous emploierez, en décideront beaucoup à persévérer dans les soins spirituels et corporels à donner à ce peuple. Notre Seigneur allègue, à l'appui de sa recommandation, cette parole de l'Ecriture: Percusso pastore, etc.

« Sa Sainteté est bien éloignée de vouloir désobliger Votre Seigneurie illustrissime, ou de l'engager à manquer à son devoir, au contraire, elle l'y excite, elle la ranime, mais elle l'engage seulement à ne pas vouloir, toujours et en toute occasion, s'exposer à des dangers manifestes, lorsqu'elle pourrait y pourvoir par d'autres moyens, Vous devez faire un grand cas de votre personne, pour la conservation même de ce peuple; vous pouvez vous persuader facilement que, si vous veniez à lui manquer, les remèdes les plus nécessaires, les secours les plus opportuns lui feraient défaut.; Que le Seigneur donc soit avec vous, dans toutes vos actions, qu'il vous accompagne; vous éclaire et vous bénisse. »

Toutes ces recommandations étaient sans doute d'un grand poids; le pape, connaissant la vertu du saint archevêque, les avait crues nécessaires: il savait bien que son dévouement irait toujours au delà des limites du devoir strict et rigoureux du pasteur. Dans les intérêts mêmes des âmes qui lui étaient confiées, on voulait absolument l'engager à modérer son zèle et on lui envoya de Rome des décisions, pleines d'autorité, dans lesquelles on déclarait que l'évêque n'était point, par devoir, obligé de s'exposer au danger de perdre la vie, en soignant les pestiférés; il opposa à ces avis les actes et les paroles des saints qui étaient d'un sentiment bien différent. « C'est vrai, lui disait-on, mais il s'agit ici de la perfection et non pas du devoir rigoureux.

- L'évêque, répondit-il, est obligé à la perfection. »

Cette héroïque réponse ne laissait aucun lieu à la réplique. Le saint suivit donc les impulsions de sa charité. On aurait tort néanmoins de croire qu'il poussa son dévouement jusqu'à une vaine présomption. « Dès le principe, écrivit-il plus tard, j'ai résolu de m'abandonner entièrement entre les mains de Dieu, sans toutefois mépriser les remèdes communs et ordinaires. Je n'ai pas voulu me purger, ni faire autres choses semblables, mais quand je m'approchais des personnes ou des lieux très suspects, j'avais l'habitude de porter toujours avec moi une éponge imbibée de vinaigre. Dans le commencement, j'avais coutume aussi de mettre dans ma bouche quelques herbes aromatiques, comme un clou de girofle, ou une petite racine d'angélique; dont je vous envoie une portion dans la crainte que vous n'en trouviez pas d'aussi bonne chez vous; mais je souhaite que vous n'ayez pas à en faire usage. »

Le nombre des malades se multipliait; il fallait songer aux besoins spirituels de ces malheureux abandonnés. « Jusqu'ici, écrivait-le cardinal à Mgr Carniglia, j'ai trouvé des aumônes pour subvenir aux besoins matériels des pestiférés; je trouve même au lazaret des hommes et des femmes qui vont s'y renfermer et s'exposent à la mort, par charité, dans le but de soigner les malades; néanmoins, je suis dans de très grandes angoisses, je voudrais trouver des prêtres qui veuillent bien montrer une minime partie de cette charité. J'ai même été contraint d'agir contre quelques curés qui avaient manqué à leur devoir, dans des choses qu'ils pouvaient faire avec peu ou point de péril corporel... J'ai fait demander dans la partie de mon diocèse, soumise aux Suisses, des prêtres, parce qu'ils sont plus courageux et plus habitués à soigner ces maladies. Si cela est nécessaire, j'en ferai venir un plus grand nombre. En dehors de cela, je place ma plus grande espérance, en cette extrémité, après Dieu, en quelques religieux qui, par leur zèle et leur charité, me serviraient véritablement, s'ils en avaient la permission de leurs supérieurs. Je compte spécialement sur les Capucins, sur les Récollets et sur les Jésuites qui ont précisément, en vertu de leur institution, obligation de se tenir toujours prêts à aller et à être mandés dans tous les lieux où il y a danger, sur l'ordre du souverain pontife. » Puis, songeant aux besoins exceptionnels de l'heure présente, il voudrait que le saint père lui donnât des pouvoirs extraordinaires. « Je désire par dessus tout un conseil, un secours de Notre Seigneur sur toutes les choses que je vous ai dites; je voudrais spécialement un bref dans lequel on exhorterait tout le monde, prêtres séculiers et réguliers, hommes et femmes, à s'employer activement pour le service des malades, des suspects et de ceux qui sont renfermés pour ce motif; ce même bref nous ferait la concession d'indulgences et de grâces spéciales, en abondance, autant que le demande la gravité des circonstances et il me donnerait la faculté d'accorder de semblables faveurs à tous ceux qui s'exposeront, au danger de leur vie, pour servir de près ces malades, ainsi qu'à tous ceux qui feront des aumônes, Et si cela parait convenable à Notre Seigneur, je le prie de vouloir bien surtout me donner, avec une très ample bénédiction, le droit de l'obédience sur tous les réguliers et prêtres séculiers d'un autre diocèse. De cette sorte, je pourrais les employer à ce devoir de charité, à ma guise; il suffirait pour cela de mon consentement et de ma volonté, sans avoir besoin ni de la réquisition, ni du consentement de la part des supérieurs. Cette concession ne me parait pas exorbitante dans un cas où le danger de mort est si grand; il n'est pas vraisemblable, en effet que quelques-uns d'entre eux veuillent sortir de ce monde par une autre voie que par celle de la charité ou du salut des âmes. Ce serait une impiété, semble-t-il, si dans une aussi pressante nécessité les supérieurs s'opposaient à ce désir ou le refroidissaient. On pourrait m'adresser ce bref, à moi personnellement, en me donnant le pouvoir d'employer les religieux de la manière que je viens de dire; mais considérez que si Dieu venait à disposer de ma personne, il ne faut pas que cette faculté s'éteigne avec moi; il serait bon qu'elle s'étendit à mes vicaires ou à ceux qui dans ce cas seraient chargés d'administrer ce diocèse. Tout ce que je demande pour Milan, il serait bon de l'accorder aux autres évêques de la province, qui sont également menacés du mal. »

Le saint père accorda à l'archevêque toutes les indulgences qu'il demandait : et plus tard, la disette des confesseurs se faisant sentir, il lui permit de pouvoir disposer, comme s'il en était, en quelque sorte, le supérieur, des sujets appartenant aux ordres religieux. Mais il eut, à ce sujet, de douloureuses déceptions. Les Jésuites ne se montrèrent pas d'abord aussi empressés qu'il l'eût désiré et saint Philippe Néri, qui avait rappelé de Milan les Oratoriens qu'il y avait envoyés, à la prière du saint, ne voulut point qu'ils y retournassent, à cause de la peste, malgré l'appel pressant de son ami. En apprenant ce refus, l'archevêque de Milan fut consterné et il dit que le père Philippe était « un homme sans miséricorde».

Nous avons le témoignage du père Paul de Salo sur le peu d'empressement des religieux en général à répondre à l'appel de l'archevêque. « Le mal, dit-il, allait toujours en augmentant, l'on avait construit des cabanes dans les environs de Milan et il fallut de nouveaux confesseurs. Le saint fit alors appeler tous les confesseurs religieux et il leur fit un discours d'une grande éloquence, se plaignit de ce que, tandis que les prêtres séculiers s'offraient avec empressement, les réguliers, au contraire, qui étaient tenus à donner le bon exemple, se retiraient. Cependant, ajoute le bon religieux, il n'obtint rien: chacun présenta des excuses et se retira dans son couvent. Mais il signor cardinale, tout affligé, se mit à faire oraison avec une grande ferveur, selon que je l'ai appris de personnes dignes de foi, en priant le Seigneur de vouloir bien le pourvoir des personnes dont il avait besoin. »

Nous avons le texte de la touchante homélie qu'il adressa aux religieux: « Certes, leur dit-il, nous sommes à un temps digne d'être envié: en effet, sans être exposés à la cruauté des tyrans, sans les chevalets, sans les flammes, sans les bêtes, enfin sans tous ces différents genres de supplices qui sont si redoutables à la faiblesse humaine, nous pouvons obtenir la palme du martyre. Bien plus, nous pouvons l'acquérir même sans cette souffrance... Chacun peut espérer sortir sain et sauf de cette contagion... Mais si quelqu'un d'entre vous venait à contracter le mal, quand même tous les autres vous manqueraient, moi je serai là, au milieu de vous: votre double salut, du corps et de l'âme, sera l'objet de mes soins. Je vous secourrai volontiers, et, si cela est nécessaire, je serai moi-même, je m'offre même dès maintenant, comme votre ministre pour vous donner les sacrements ; appuyé sur le secours divin, j'ai résolu de n'épargner aucune fatigue, aucun danger pour remplir mon devoir de pasteur et travailler au salut du troupeau qui m'est confié. »

Cette éloquente allocution du cardinal n'avait pas été assez puissante pour vaincre les hésitations, sa prière triompha de toutes les résistances et les religieux se mirent bientôt à sa disposition.

Dans le propre palais du cardinal, la terreur était à son comble parmi les personnes qui composaient sa cour cardinalice. Tous connaissaient l'archevêque et ils avaient compris qu'il se porterait dans les endroits où le danger serait plus grand. Dans la crainte d'être contraints de l'accompagner, plusieurs avaient pris le parti de s'éloigner; ceux qui avaient consenti à rester étaient résolus à décliner les ordres de leur maître, à toutes les fois qu'ils en jugeraient l'exécution périlleuse. Le cardinal, auquel rien n'échappait, s'aperçut vite de cette petite conspiration; elle ne fut pas capable de le détourner des résolutions qu'il avait prises, il ne changea pas ses desseins, mais il tenta de ranimer le courage des siens. Il les fit d'abord venir près de lui, chacun en particulier, puis il les réunit tous, et par un discours, dans lequel éclataient également la bonté de son coeur et l'énergie de son âme, il les persuada de renoncer à leur projet peu héroïque. « Vous vous trompez, leur dit-il, si vous vous croyez en sûreté dans la solitude et le repos. Le mal pénètre aussi bien dans les demeures les mieux closes que sur les places publiques. Il n'est pas rare de voir la mort s'attaquer de préférence à ceux qui cherchent, dans les commodités de la vie, un refuge contre ses atteintes. Saisissez donc au contraire cette occasion de vous attirer auprès de Dieu une très grande grâce. Ne vous montrez point oublieux de votre sacerdoce à ce point de préférer une, mort tardive à une sainte mort. »

Ces nobles paroles ébranlèrent les plus timides et bientôt, familiers et religieux, ne songèrent plus qu'à partager avec leur père et leur archevêque les périls et la gloire d'un infatigable dévouement. Dieu récompensa leur générosité et leur confiance. De tous les familiers et de tous les domestiques du saint qui l'accompagnèrent dans ses visites aux pestiférés, pas un seul ne fut atteint de la maladie: l'archevêque sembla tout le temps les couvrir de sa vertu et de sa protection. Un seul de ses domestiques mourut de ce mal et il fut constaté qu'il n'avait jamais été employé au service des malades.

Plusieurs religieux moururent sur le champ de bataille; mais la peste ne pénétra que dans un seul couvent, précisément dans celui dont les membres avaient refusé leur concours. « Ils ne savent pas, écrivait le saint à Mgr Speciano, d'où le mal leur est venu; mais je suppose qu'il faut l'attribuer à cette prudence de la chair qui, au témoignage de l'Apôtre, est la mort. »

Le cardinal semblait se jouer du danger pour lui même; mais il prenait toutes les précautions imaginables pour en préserver les autres. Il ne permettait point à ses serviteurs de s'approcher de sa personne, il leur défendait expressément de toucher aux objets dont il s'était servi lui-même. On venait souvent au palais implorer sa charité, demander ses conseils, lui rendre compte de la situation de la ville ou du diocèse, il s'isolait de ses visiteurs et afin qu'on ne fût pas tenté de l'approcher de trop près, il avait fait placer une grille entre eux et lui. Lorsqu'il se rendait chaque jour à la cathédrale pour réciter l'office avec ses chanoines, tous les prêtres et les ministres de l'autel devaient se tenir loin de son trône et n'avoir aucun contact avec sa personne. Il était constamment en rapport avec les pestiférés. « Il va très souvent au lazaret, écrivait le père Jacques, Capucin, à l'évêque de Brescia; il console les malades... Il va dans les cabanes, dans les, maisons particulières... Il parle avec tous, les console tous, les pourvoit tous de ce dont ils ont besoin. Il n'a peur de rien et il ne faut même pas essayer de l'effrayer.I1 est certain qu'il s'expose trop au danger et, comme il a été jusqu'ici préservé par une grâce privilégiée de Dieu; il dit qu'il est obligé de faire ce qu'il fait. La ville n'a pas d'autre consolation. »

Le bon Capucin par ces dernières paroles nous révèle la situation de Milan; les nobles et les riches étaient partis; le gouverneur s'était retiré à Vigevano; les décurions qui étaient restés ne faisaient rien sans prendre l'avis du cardinal. Tous les pauvres avaient recours à lui, mais ses ressources avaient été vite dépensées.

Apprenant alors que le gouverneur devait venir à Milan, il prit la résolution de lui écrire pour lui exposer la détresse extrême dans laquelle on se trouvait. Tout était épuisé, les riches étaient absents ou ne pouvaient plus rien donner, il était à craindre que la famine ne vint s'ajouter à la peste. L'archevêque ne sait de quel côté diriger le regard et ses appels. Il se plaint du tribunal de la santé et il prie le gouverneur de remédier à cette situation. En terminant, il exposait avec franchise la mauvaise impression qu'avait produite son départ de Milan: le roi lui avait confié la garde et la défense de la ville et il devait songer à ne pas laisser à ses descendants une mémoire et un nom déshonorés par une pareille fuite. S'il ne se sentait pas le courage de rester, il devait du moins prendre des mesures et donner des ordres pour le salut de la ville. D'Ayamont reçut cette lettre au moment où il se trouvait au sénat; elle l'impressionna vivement et il prit les mesures demandées.

Cet appel ne suffit pas à l'archevêque; il demande au pape la permission de distraire une partie des legs destinés à de pieux usages, en faveur des malheureux pestiférés. Il sollicite par ses lettres les chanoines de Latran, les moines de Saint Benoit, de Saint Bruno, de la congrégation des Olivétains à consacrer une partie de leurs revenus au soulagement de ce malheur public et, un peu plus tard, il donne ordre à Mgr Spéciano, son agent à Rome, de demander au pape « le droit d'exiger, à titre d'aumônes ou autre, des abbayes régulières et des commendes de son diocèse, même de celles dépendant des cardinaux, la somme qu'il croira convenable, de manière à ce que, pour certains bénéfices, elle n'excède pas deux décimes. »

Ses démarches ne furent point inutiles. Chacun voulut imiter la générosité du prélat. Le roi, dont il fit à plusieurs reprises implorer la pitié par le nonce, Mgr Ormanetto, fit l'abandon à la ville de Milan de plusieurs impôts dont les revenus furent consacrés au soulagement des malheureux. Le gouverneur d'Ayamont ne resta point en dehors de ce mouvement charitable et, de concert avec le président du sénat, Jérôme Monti, l'émule de notre saint, il fit venir en abondance du froment des pays voisins: Milan se vit assurée contre la famine.

Peu de jours après la réunion du sénat, un mouvement extraordinaire avait lieu dans les rues de la cité, à laquelle la fuite d'un grand nombre des habitants et la réclusion des autres avaient donné un aspect des plus tristes. Plusieurs centaines d'ouvriers sans ouvrage, sans pain, sans vêtements, s'étaient réunis sur la place publique: des domestiques, privés de leurs maîtres par la mort ou par la misère, s'étaient joints à leur groupe; tous s'étaient dirigés vers le palais de l'archevêque pour lui exposer leur détresse et recourir à sa bonté. La vue de ces malheureux, à demi nus, affamés, au teint livide, impressionna vivement le cardinal. Sa douleur fut d'autant plus vive qu'il avait épuisé toutes ses ressources. Il trouve sans doute dans son coeur des paroles assez puissantes pour les consoler, ranimer leur courage. Cela ne suffisait pas, il fallait vêtir ces hommes, les mettre à l'abri du besoin, et surtout leur créer une occupation pour éviter le danger du pillage et de la révolte auxquels ils pouvaient se laisser entraîner par le désespoir et l'oisiveté. Le cardinal pourvut à tout avec autant d'habileté que de générosité. Un témoin du procès de sa canonisation, Louis Septala, docteur médecin, raconte à quelle industrie il eut recours pour vêtir ces infortunés. « Il dépouilla tous les murs de son palais de leurs tentures d'étoffes, il en fit préparer des habits pour ces malheureux transis de froid. Je le sais, ajoute-t-il, parce que je fus appelé un matin par le cardinal pour aller visiter les pestiférés; je fus présent au moment où l'on taillait les étoffes et où l'on faisait les vêtements. »

Le cardinal choisit les plus valides et il les envoya parmi les soldats chargés de faire la garde des lieux suspects; il chargea les autres de soigner les malades; les troisièmes reçurent la mission de laver et de purifier tous les objets qui avaient servi aux pestiférés; enfin ceux qui étaient trop faibles pour remplir même ces dernières fonctions furent enfermés, à huit milles de Milan, dans une maison qu'il possédait appelée la Victoire, en souvenir d'une bataille que François 1 remporta sur les Suisses, dans ce même lieu. Plus de trois cents malheureux y furent conduits, et leur nombre ne tarda pas à s'accroître. Jusqu'au 22 janvier de l'année suivante, il se chargea de pourvoir à tous leurs besoins. Il rencontra des âmes généreuses, dignes de la sienne, il les mit à contribution et il n'eut point la douleur d'être contraint d'abandonner ces pauvres gens, faute de ressources. Le marquis Litta, le comte Érasme de Abdua, les frères Cusani lui envoyèrent des sommes importantes dont il avait le libre emploi. Le comte Louis Gallarati lui avait envoyé de sa basse-cour douze poulets. En le remerciant, l'archevêque lui écrit: « Quand les temps deviennent difficiles un grand nombre de malheureux de la ville ont recours à moi, et, comme cela doit être, leur misère passe avant mes propres besoins. J'ai donc cru que vous m'aviez choisi pour être votre intermédiaire et que votre don devait servir à apaiser la faim des autres ; je viens en ce moment offrir un stimulant à votre charité. Les malheureux, enfermés à la Victoire, peuvent vous fournir I'occasion de donner des preuves splendides de votre munificence, c'est un vaste et noble champ pour l'exercice de votre générosité. Leur nécessité ne réclame pas seulement des secours ordinaires en vivres et en argent, mais elle est si grande qu'elle peut suffire pour vous arracher tout ce que vous avez de précieux dans votre palais. Depuis longtemps je me sentais secrètement poussé à vous faire cet appel: votre libéralité vient de m'ouvrir la voie et je m'empresse d'y entrer. Je vous prie, de toutes mes forces, ne me renvoyez pas les mains vides. »

L'exemple du pasteur avait produit son effet, il avait donné jusqu'à ses vêtements, et souvent, quand il rentrait le soir, vers minuit, à son palais, après un long jeûne et épuisé de fatigue, il ne trouvait même pas un morceau de pain pour apaiser sa faim, ni une pièce de monnaie pour en acheter. Les riches ne voulurent point rester en arrière, ils envoyèrent aussi leurs aumônes : beaucoup étaient heureux de le choisir comme leur intermédiaire, et plus d'une grande dame se dépouilla de ses anneaux, de ses colliers et de ses bijoux les plus précieux en faveur des malheureux. Le saint n'avait pas seulement excité la générosité des riches, il avait relevé tous les courages et suscité d'admirables dévouements. On voyait aux hôpitaux un grand nombre de femmes et d'hommes qui apportaient leur concours, soucieux seulement de faire le bien, sans se préoccuper du danger. On les voyait faire cuire les aliments, les présenter aux malades, et maintenir, autant que possible, la propreté dans ces asiles infectés par d'horribles maux. D'autres, revêtus d'un sac, parcouraient la ville, portant des secours à tous et ne voulant être connus que de Dieu seul. Qui pourrait dire le nombre de personnes de qualité qui accompagnèrent et aidèrent le saint dans ses visites aux malades et aux pauvres ?

Mais le mal s'aggravait ; l'archevêque résolut de faire une nouvelle violence au ciel, il ordonna trois processions solennelles et il y convoqua la population. Les magistrats, effrayés à la pensée du rassemblement dont elles seraient l'occasion, voulurent s'y opposer. Charles persista dans son dessein, il plaida sa cause; avec éloquence et tout le bon droit qu'il avait: pour achever de convaincre les esprits, il rappela l'exemple de saint Grégoire le Grand ordonnant une procession au moment où la peste sévissait avec le plus de force dans la ville de Rome. Au moment où la procession entrait sur le pont Saint-Ange, on aperçut un ange remettant dans le fourreau l'épée de la colère divine. La ville de Rome n'eut point assez de bénédictions pour remercier Dieu et son pontife de cette délivrance miraculeuse.

Les processions, au nombre de trois, eurent lieu: le premier jour on se rendit du Dôme à Saint Ambroise, le second jour à Saint-Laurent et le troisième à la Madone de Saint Celse.

« Le bon cardinal, rapporte un témoin oculaire, marchait les pieds nus, une grosse corde au cou, et dans les mains il avait un crucifix très lourd qu'il a toujours porté: sa famille le suivait ayant également les pieds nus et la corde au cou. Il a fait en public une prédication si divine, en se servant des lamentations de Jérémie sur la destruction de Jérusalem, que les auditeurs éclataient en sanglots. La foule était si grande que tous les hommes valides, je crois, devaient s'y trouver. Il monta sur un lieu élevé et il parla si fort qu'il put être commodément entendu de tous. Il semblait que nous étions au Vendredi Saint lui-même. Comme il appliquait bien les paroles du prophète à nos épreuves, et comme les paroles de saint Paul: Quis infirmatur et non infirmor ego etc., se réalisaient bien en sa personne! Il est ensuite resté une heure étendu sur la terre à faire oraison ; les prêtres réguliers et séculiers l'imitèrent et tous, la face contre terre, ils envoyaient vers le ciel, à plusieurs reprises, des cris de repentir et de miséricorde ! Le dernier jour, on porta en procession toutes les reliques de Milan et le clou de Notre Seigneur. Il avait pris pour texte de son discours: Peccatum peccavit Jerusalem. »

Le cardinal avait commencé ces pieux exercices de pénitence par la distribution des cendres; avant le départ de la procession, et il les termina en portant processionnellement un des clous avec lesquels JÉSUS-CHRIST fut attaché à la croix. La tradition, d'accord avec les historiens, rapporte que sainte Hélène, dans l'espoir de préserver Constantin contre les chances malheureuses des batailles, fit placer dans le mors du cheval de son fils l'un des précieux clous teints du sang du Sauveur. Depuis un temps immémorial l'église de Milan possède cette inestimable relique. Saint Charles jugea que les douloureuses circonstances, dans lesquelles gémissait son peuple, étaient assez graves pour la descendre du lieu élevé où on l'avait enfermée. Il la porta en procession et l'exposa ensuite dans sa cathédrale pendant 40 heures.

Au souvenir des souffrances de l'Homme Dieu si puissant pour nous aider à supporter la douleur, le saint ajoutait l'efficacité de ses exemples. Les vêtements de deuil dont il s'était revêtu, son visage austère, ses yeux fixés sur le crucifix, sa personne respirant je ne sais quelle attitude surnaturelle, les chants plaintifs des psaumes, tout était de nature à faire impression sur la population et à toucher les coeurs les plus endurcis. Dès le premier jour de la procession, et presque au début l'archevêque avait heurté son pied nu contre un morceau de fer, et il s'était fait une grande et douloureuse blessure. Il continua sa route comme s'il n'avait rien ressenti, mais le sang, sortant en abondance de cette plaie béante, laissait sur son passage une preuve trop certaine des souffrances qu'il devait endurer. Il ne voulut recevoir aucun soulagement et ce ne fut pas sans regret qu'il permit qu'on le pansât après la cérémonie. Les jours suivants il n'en présida pas moins la procession, les pieds nus, comme s'il n'avait aucun mal. Ce véritable pasteur semblait heureux de verser Son sang pour le salut de son peuple, à l'exemple du divin pasteur dont il portait l'image dans ses bras.

Pendant ces trois jours, Dieu, pour montrer sans doute combien ces supplications lui étaient agréables, suspendit en quelque sorte le fléau et l'on n'eut à déplorer aucune mort. Mais le mal sembla vouloir prendre sa revanche; il fit de tels progrès que le gouverneur et le sénat résolurent d'avoir recours à de nouvelles et plus rigoureuses mesures,

Le lazaret ne suffisant plus pour recevoir les pestiférés, le cardinal suggéra de louer, à chacune des portes de la ville, de grands espaces de terrain qui étaient libres, de les faire entourer de fossés et de remparts afin que nul, une fois entré, n'en pût plus sortir. On y éleva des cabanes de bois et de paille et l'on y transporta les personnes suspectes d'être atteintes de la peste. On publia dans "la ville un édit de quarantaine, en vertu duquel personne ne devrait sortir de sa maison. Les magistrats se chargeaient de pourvoir d'aliments ceux qui en manqueraient. Les citoyens renfermés dans leurs maisons, ne pouvaient plus avoir de relations entre eux; il était défendu sous peine de mort de transgresser cette ordonnance.

On peut s'imaginer l'aspect que présenta la ville: on ne voyait dans les rues que les chars conduisant à leurs dernières demeures ceux que la peste avait frappés; on n'entendait que les gémissements des mourants, ou les cris sauvages des Monatti, honte de l'espèce humaine, qui dévalisaient les maisons que la mort ou la fuite avaient vidées et dépouillaient de leurs vêtements les cadavres de ceux qu'ils menaient à la fosse commune. Toutes les portes et toutes les fenêtres étaient closes: la mort semblait avoir pris possession de la ville entière. Ce silence sinistre était de nature à répandre partout la terreur: la crainte du mal toujours menaçant, l'ignorance de sa marche ou de sa décroissance, la préoccupation du sort de ses parents ou de ses amis, les premières atteintes de la maladie, tout contribuait à jeter le désespoir dans l'âme et à aggraver le mal. Mais le pasteur, le père de Milan veillait sur ses enfants. Comprenant tout ce que cette séquestration pouvait avoir de douloureux pour le coeur et de dangereux pour l'âme, sachant que Dieu, son souvenir, sa présence, ses sacrements pouvaient seuls apporter quelque consolation à cette situation, nécessaire sans doute, mais des plus cruelles, il prit des mesures en conséquence. Il fit élever 19 colonnes sur les places, dans les carrefours et dans les rues; au bas de ces colonnes, surmontées de la croix, on dressa un autel. Un prêtre venait y dire chaque jour la messe; de leurs fenêtres ou de leurs portes les infortunés reclus pouvaient voir la croix, suivre les prières de la messe, adorer la victime divine, immolée déjà sur le Calvaire pour le salut du genre humain, et dont la présence et le sacrifice, sans cesse répétés, étaient pour les malheureux Milanais un gage d'espérance, une source d'énergie dont on ne saurait se faire l'idée.

Après la messe, le prêtre portait souvent la communion à ceux qui la désiraient; des escabeaux, placés, sous les fenêtres trop élevées, permettaient de satisfaire tous les pieux désirs. Plus d'une fois saint Charles vint lui-même remplir auprès de ses enfants ce ministère d'amour, qui n'était point sans péril. Qui pourrait dire combien de fois sa vue, ses paroles ranimèrent les courages chancelants et séchèrent les larmes ?

Sept fois par jour et sept fois par nuit, on sonnait les cloches; la ville entière s'unissait alors à la prière de son pasteur qui s'élevait vers le ciel pour fléchir la colère divine. On récitait les litanies et des psaumes que l'archevêque lui-même avait désignés. Sur les places publiques où s'élevaient les croix, on pouvait entendre souvent de touchants dialogues entre le prêtre qui récitait les prières à haute voix et les fidèles qui répondaient de leurs demeures. Milan était devenu comme un grand temple, d'où s'élevait, nuit et jour, vers le ciel l'encens de la prière. Le saint était consolé du succès de son entreprise et il avait coutume de dire: «Grande ville! Grand temple ! » Aussi cette pieuse pratique qu'il appelait l oraison continuelle lui donnait les plus grandes espérances. « Au milieu du spectacle cruel, pour ne pas dire horrible, de cette peste allant toujours en augmentant, rien ne me console plus, écrivait il à l'évêque de Rimini, que la célébration de ces Saturnales de la Religion. s'il est permis de parler ainsi. Ce zèle de la prière, et le jour et la nuit est si fervent grâce à la piété et à la volonté de ce peuple, que si vous étiez ici vous seriez transporté de joie et vous conserveriez une espérance certaine, je ne dis pas de la santé publique dont vous semblez désespérer dans votre lettre, mais vous auriez au moins un gage assuré du salut des âmes. . . »

Aux prières de son peuple. le saint ajoutait Son dévouement sans bornes, pour fléchir le ciel. On le voyait partout, à toute heure du jour et de la nuit, souvent il présidait aux prières publiques. L'amour qu'il avait pour ses chères brebis le portait à les visiter continuellement, sans se préoccuper des conséquences qui en pourraient résulter. Il tenait une baguette à la main, comme faisaient tous ceux qui étaient suspects, avertissant ceux qu'il rencontrait de se tenir à une certaine distance de sa personne afin de ne pas s'exposer à quelque danger. Le père Paul da Salo, Capucin, dit qu'il tenait à visiter au moins chaque mois tous les malades du lazaret, il faisait le tour à l'intérieur, parlait à tous avec bonté et consolait les pauvres affligés. Il y allait presque chaque jour, et le père continue : « Quand il ne pouvait pas venir, il voulait que j'allasse le trouver pour lui donner des renseignements sur la manière dont tout se passait, malgré qu'il envoyât chaque jour quelqu'un des siens pour savoir de moi si l'on avait besoin de quelque chose. Quand il venait ici ou qu'il allait par la cité, ne croyez pas qu'i1 tenait, comme on dit vulgairement, les mains à la ceinture ; non, non, mais toujours il faisait l'aumône et portait dans ses poches une bonne quantité de monnaies. »

La peinture, la sculpture, la poésie, tous les arts, en un mot, se sont réunis pour célébrer le dévouement héroïque de l'archevêque de Milan, donnant la communion, administrant le sacrement de confirmation à tous les malades, pénétrant dans les réduits les plus infects pour y porter avec le secours de ses aumônes, la consolation de ses paroles. Ces actes ont été l'occasion d'admirables chefs-d'oeuvre et ils ont rendu le nom de Charles Borromée populaire dans l'univers entier. Il a eu, sans doute, de nombreux imitateurs de son héroïsme parmi les prêtres et les religieux auxquels il a fait appel: des laïques, des médecins, des magistrats ont aussi noblement fait leur devoir et suivi les traces du cardinal; mais sa gloire à lui est d'avoir été véritablement l'inspirateur et le soutien de tous ces dévouements. Son zèle n'a connu aucun ralentissement, sa prévoyance n'a rien omis, sa charité n'a subi aucun moment d'éclipse et son héroïsme a enfanté d'autres héros. Il apportait à ce dévouement de chaque instant des entrailles de père, il avait des délicatesses et des attentions qui révèlent une tendresse de coeur, qu'on eût difficilement soupçonnée chez un homme dont l'inflexibilité était si rigoureuse, quand il s'agissait d'un devoir à remplir. « Je regarde comme mon devoir d'évêque d'administrer moi-même les curés atteints de la peste, disait-il, je suis, en effet, leur curé, ils n'ont personne que moi au-dessus d'eux. Puis je veux de cette façon les encourager à faire leur devoir vis-à-vis de leur peuple. »

Le curé de Saint-Raphaël de Milan étant tombé malade, il l'administra et l'assista jusqu'à son dernier .soupir. Cette action effraya les Milanais, ils eurent peur de perdre leur père et des députés du tribunal de prévoyance vinrent, au nom de leurs confrères et de la ville entière, le supplier d'agir avec un peu plus de prudence. « Si vous veniez à nous manquer, lui dirent ils, nous ne saurions plus comment nous gouverner au milieu de tant de maux et de misères. »

Il répondit qu'il les remerciait de l'affection qu'ils lui témoignaient; mais étant évêque il ne pouvait en aucune manière se soustraire à son devoir, ni omettre aucune de ses actions ordinaires vis-à-vis des pestiférés.

Si nous voulions redire avec détails tous les actes sublimes et touchants que la charité inspira au saint archevêque de Milan, il faudrait tout un volume. On ne saurait compter le nombre d'enfants qui lui durent le paradis ou la vie du corps. Un jour il pénètre dans une maison à demi ruinée: un petit enfant était seul vivant encore au milieu de ses parents morts. Le saint le prend avec tendresse, l'enveloppe dans son rochet et, le pressant sur son coeur, il l'arrache en quelque sorte à ce sépulcre et il ne se débarrasse de ce précieux fardeau qu'après avoir trouvé une nourrice pour le lui confier.

Une dame très riche, Lucrèce, épouse de Philippe Nava, tenait de sa mère, les détails suivants: Atteinte de la peste, celle-ci était dans les cabanes de la porte Romaine, lorsqu'elle lui donna le jour. En naissant, elle-même portait déjà les traces de la maladie, son corps était couvert de taches livides et tout faisait croire qu'elle allait promptement succomber sous ses étreintes. Elle reçut le baptême des mains de saint Charles ; mais aucune nourrice, à cause des signes précurseurs de la peste dont elle était couverte, ne voulut se charger de l'allaiter: elle fut confiée à des chèvres qui disait-elle plus tard, se montrèrent plus douces que les créatures humaines, elle fut nourrie de leur lait, fut guérie, grandit et parvint à un âge avancé.

Le cardinal avait tout prévu; non content d'administrer le baptême à un grand nombre d'enfants, il établit un hospice pour les recevoir ad aream castri porta jovis . Il y avait fait venir des nourrices et pour suppléer à leur nombre, s'il devenait insuffisant ou pour faire face aux cas semblables à celui que nous venons de citer, il avait voulu qu'on y installât plusieurs chèvres pour nourrir les orphelins.

Son coeur prévoyait tout et son ingénieuse activité trouvait moyen de satisfaire à toutes les nécessités du moment.

Un de ses familiers, en faisant sa visite quotidienne, au nom du saint, aperçoit à travers les fenêtres d'une maison un horrible spectacle: deux jeunes frères gisaient dans leur lit, frappés par la mort ; au milieu d'eux leur soeur, âgée de dix ans, appelait vainement à son secours. La mère était présente, mais la terreur, l'avait clouée immobile sur un siège. De retour au palais, notre homme raconte ce qu'il a vu ; à ce récit le coeur de l'archevêque s'émeut et il envoie une des filles de Sainte Ursule arracher cette pauvre enfant du milieu de ce foyer pestilentiel. Ce secours parut arriver trop tard, le mal fit des progrès et le lendemain, la pauvre enfant était moribonde. Saint Charles ordonne qu'on l'approche près de la fenêtre, au moment de son passage : elle est à demi morte, mais il la bénit et sa bénédiction lui rend la vie.

Des faits semblables se renouvelèrent souvent dans cette longue période de deuils et de douleurs sans nom.

Qui n'admirerait la bonté de ce grand évêque? Il passe près d'un Capucin, atteint par le mal et grelottant sur la paille, il se penche vers lui, le console et l'enveloppe de son manteau pour réchauffer ses membres glacés par l'approche de la mort. Une autre fois c'est un jeune clerc pour lequel il se dépouille de ses vêtements de dessous, afin de diminuer ses souffrances que les rigueurs du froid ont augmentées.

On comprend, à la vue d'un dévouement si admirable et si constant, qu'un des ennemis du cardinal ait senti tomber ses préjugés et se soit écrié: « Borromée a triomphé de la haine même. Qui pourrait maintenant mettre en doute les preuves de sa vertu? Elles éclatent aux yeux de tous. Il faut nécessairement reconnaître qu'il ne lui manque rien de tout ce qui constitue la sainteté: il a donné ses richesses, ses vêtements, et enfin il offre sa vie même pour le soulagement des malades. »

L'archevêque désirait qu'aucune grâce ne manquât à ses diocésains. Un grand nombre n'avaient pas reçu le sacrement de confirmation et, quoique la réception de ce sacrement ne soit pas d'une nécessité absolue pour le salut, il ne voulut pas cependant les priver de cette force, il parcourut toutes les maisons, il donna avis à tous ceux qui n'avaient pas été confirmés de descendre sur le seuil de leur porte afin de recevoir ce sacrement.

Un jour, il passait devant le lazaret pour se rendre au bourg Saint-Jean, plusieurs malades se présentèrent aux grilles et le supplièrent de ne pas les laisser mourir sans les avoir oints du saint chrême. Les gardiens s'efforçaient de les éloigner et ils s'opposaient à leur sortie, en dehors des grilles. Un instant l'archevêque hésite, il consulte son compagnon qui se déclare prêt à l'assister dans cette fonction: « Eh bien ! dit-il, c'est par une impulsion de l'Esprit Saint que ces infortunés sont venus à moi, il ne convient pas de résister. »

Puis il administre à tous le sacrement qui fait les forts. Il demande s'il ne reste pas encore quelques autres malades désireux de le recevoir. On lui répond que plusieurs étaient disposés à se joindre à ceux-ci ; mais trahis par leurs forces, ils n'ont pu arriver jusqu'à lui et ils gémissent dans leurs humbles réduits. « Les laisserons-nous donc sans force en présence de la mort ? reprit le saint. » II pénètre dans l'enceinte du lazaret et il ne le quitte qu'après avoir réconforté tous les malades.

Un de ses familiers, Ambroise Fornero, a déclaré que, dans ces jours de deuil et de maladie, il avait servi de parrain au moins à sept mille personnes confirmées par l'archevêque. Et Fornero n'accompagnait pas toujours le saint: on peut juger par ce seul chiffre du nombre considérable de fidèles auxquels il prêta son ministère épiscopal.

Milan ne fut pas le seul théâtre du zèle et du dévouement de l'archevêque; il parcourut «toutes les terres de son diocèse infectées de la peste,» afin d'exciter l'ardeur de ses prêtres et de ranimer le courage et la foi de ses diocésains.

Plus de cent bourgs, dans les environs de la ville, avaient été visités par le terrible fléau. Charles avait d'abord envoyé dans ces pays des hommes chargés de porter des secours et de lui rendre compte de l'état des choses. Mais il résolut bientôt d'aller lui-même au milieu de ces infortunés. Ces témoignages d'intérêt ne furent pas toujours accueillis avec faveur par les autorités de ces pays: des préjugés, des susceptibilités étroites firent plus d'une fois naître des hostilités contre le cardinal et ses agents: on les accusait d'être eux mêmes les auteurs de la peste. Charles sut vaincre ces oppositions par un dévouement plus absolu. Il ne rencontrait pas partout, il est vrai, ces méfiances déraisonnables ; presque toutes les populations de ces contrées le recevaient au contraire comme une divinité venue du ciel pour les consoler et les secourir. Il fit là ce qu'il avait fait à Milan, il releva les courages les plus timides, surtout il enflamma par son exemple les curés à s'approcher des malades, à les assister et à n'avoir nulle peur de la peste. Son arrivée suffisait pour faire naître la confiance; les riches et les nobles se disputaient l'honneur de le recevoir. Sa présence sous leur toit leur semblait le préservatif le plus puissant contre le fléau. Un certain chevalier, Olginato Perego, sachant qu'il devait passer près de sa demeure, résolut de l arrêter sur son passage et de le contraindre à loger chez lui. Il marche, en effet, à sa rencontre pour l'empêcher de passer outre, il saisit la bride de son cheval: « Malheureux! lui crie l'archevêque, retirez vos mains; ne savez-vous point que je pourrais vous communiquer la peste?

- Je ne crains la peste que si Charles n'est pas là, » réplique le chevalier. Et aussitôt il témoigne au saint toute sa respectueuse affection, il l'enlève presque malgré lui de son cheval, il lui baise les mains, le conduit à son habitation. Le cardinal cherche, vainement à résister à cette amicale violence, il lui faut suivre son ravisseur et s'asseoir à la table somptueusement servie, préparée en son honneur. Ce secours, dit un des compagnons de l'archevêque, vint fort à propos : depuis dix jours nous n'avions point changé de vêtements, nous ne nous étions point reposés dans un lit.

Le cardinal ne voulut pas profiter, de ces douceurs : mais il bénit Dieu de les avoir ménagées aux compagnons de ses fatigues et de son dévouement.

Dans ses discours au peuple, l'archevêque l'excitait à fléchir la colère de Dieu par les pénitences et la prière; il tonnait contre le luxe, les fêtes mondaines, les jeux. A 1nzagi, le fléau sévissait dans toute sa rigueur; il prêcha contre les désordres dont ce village avait donné de trop funestes exemples: apercevant dans l'auditoire une femme vêtue avec un luxe qui semblait être un défi jeté à la misère publique, il l'apostropha, avec sévérité. « Malheureuse, lui dit-il, quelle folie s'est emparée de votre esprit! Songez donc à vous repentir, à vous réconcilier avec Dieu, car vous ne pouvez même pas vous promettre la journée de demain. »

Le soir même, l'infortunée était atteinte du fléau et le lendemain on la trouva morte dans son lit. Cet exemple frappa vivement tous les esprits. Le cardinal fit des cérémonies expiatoires et il assista lui-même à la consécration du lieu destiné à la sépulture des pestiférés, dont le nombre considérable avait rempli l'air des plus fétides odeurs.

Ce fut à l'occasion de ce voyage qu'on répandit à Milan le bruit de sa mort. Cette nouvelle avait pris une telle consistance même en dehors du diocèse que l'évêque de Vérone célébra un service funèbre pour le repos de son âme. La ville de Milan était dans la stupeur: au milieu de son incomparable infortune, il ne pouvait lui arriver un plus redoutable malheur. La douleur fut immense et universelle. Aussi nous n'essayons pas de dépeindre la joie des habitants, quand ils entendirent les cloches de la ville annoncer le retour de l'archevêque au sein de son troupeau. Le bruit de cette heureuse nouvelle se répandit.avec plus de rapidité encore que celui de sa mort et les pauvres reclus accouraient aux portes et aux fenêtres, dans l'espérance de le voir passer et de recevoir sa bénédiction.

Le spectacle si navrant des souffrances dont il était chaque jour le témoin ne troublait cependant pas l'âme de l'archevêque ; il conservait la même égalité d'humeur: une paix douce, céleste rayonnait sur son visage. Si les maux de son peuple appelaient sa sollicitude et excitaient sa douleur, il était grandement consolé par le spectacle de sa piété et de sa foi. Mais, en voyant le mal se prolonger indéfiniment, il redoutait la fatigue et le découragement qui à ses yeux étaient pires que la peste elle-même. Il voyait avec crainte la quarantaine se prolonger, il savait que de nombreux désordres commençaient à prendre naissance dans le sein de ces familles désoeuvrées et condamnées à une réclusion si sévère. Il avait annoncé publiquement que le mal perdrait beaucoup de sa violence avant les fêtes de Noël ; sa prophétie se réalisait, le nombre des malades diminuait sensiblement et il espérait pouvoir profiter de ces Solennités pour ramener son peuple dans les églises, réveiller sa piété et l'exhorter par la reconnaissance à se montrer plus fidèle observateur des lois divines. MaiS le duc d'Ayamont ne fut pas de l'avis de l'archevêque et, le19 décembre, il publiait un édit qui maintenait la quarantaine jusqu'au sept janvier 1577. C'était priver les habitants de consolations et de grâces assez puissantes pour les réconforter dans des circonstances si douloureuses.

Dieu seul pouvait guérir les corps, et son souvenir était assez puissant pour relever les courages. «On nous a envoyé de tous côtés de nombreux remèdes, écrivait le saint à l'évêque de Brescia; mais tout fut inutile. Dieu seul, je le vois bien, est l'auteur du mal, il sera seul son remède. » Aussi l'édit du gouverneur de Milan l'affligea et il se hâta de lui faire parvenir une protestation contre cette mesure, à laquelle la diminution du mal ne semblait pas laisser de justification.

« Je suis obligé, disait-il, de procurer aux âmes qui me sont confiées les secours et les aliments spirituels dont elles ont besoin; ma charge pastorale ne me permet dolic point de laisser ignorer à Votre Excellence que les fêtes tombant dans la saison la plus rigoureuse de l'hiver, il ne sera pas facile de pouvoir célébrer la sainte messe sur les places et dans les rues, comme la douceur de la température l'avait permis jusqu'ici. Cela ne se fait pas, en outre, sans quelque manque de respect envers le Très Saint Sacrement et il n'y a qu'une petite partie du peuple qui en peut profiter. Par un temps si rigoureux, les confesseurs ne peuvent pas non plus, du matin au soir, rester à la porte des maisons. Ainsi, et à cause de beaucoup d'autres inconvénients, ces âmes seront donc privées de la sainte communion dans un temps si solennel et quand elles en ont un si grand besoin; songez que les hommes depuis deux mois, les femmes et les enfants depuis trois mois, sont privés d'aller dans les églises, d'assister aux offices, d'entendre les sermons et la plus grande partie de la population n'a pu entendre la messe, ni recevoir les sacrements. »

L'archevêque fait l'éloge du gouverneur et des magistrats qui n'ont reculé devant aucune fatigue « pour donner à ces pauvres malheureux le pain du corps... certes, cet office est digne d'un grand éloge; mais nous devons rappeler que le manque de nourriture spirituelle, que les maladies et les besoins de l'âme sont d'une plus grande importance.

« La prière continuelle a jusqu'ici tenu le peuple en éveil: mais la longue oisiveté a enfanté de nombreux désordres et si la quarantaine doit se prolonger encore pendant les fêtes, on peut aisément deviner ce que sera la conduite de ce peuple et combien Dieu sera offensé. Ce n'est point là la reconnaissance que nous devons témoigner à Dieu, pour l'amélioration du mal qu'il nous accorde en ce moment: n'est-ce pas plutôt le moyen de ranimer sa colère et ses fléaux contre nous? »

En terminant, le cardinal déclare qu'il ne veut point discuter les raisons humaines sur lesquelles on s'appuie .pour prolonger cette quarantaine. Du reste, en voyant combien peu on l'observe aujourd'hui, « il semble que désormais, il n'y ait plus que les églises qui soient interdites ». Quel inconvénient peut-on trouver à suspendre pour quelques jours, pendant les fêtes, la quarantaine, puisqu'on laisse les plus amples facilités d'aller dans les champs, d'y travailler et bien d'autres permissions de ce genre. La peste enfin est un châtiment de Dieu dont on ne peut obtenir la cessation que par la prière, la pénitence et l'accomplissement de tous les devoirs de chrétien.

Il annonce au gouverneur qu'il a depuis deux mois la bulle d'un jubilé accordé par le saint père, à l'occasion de ces calamités publiques. Il en a différé jusqu'ici la publication; mais aujourd'hui il ne peut la retarder, « J'avais projeté, dit il, de faire les processions dès les premiers jours de janvier, Je prie donc Votre Excellence de ne pas nous empêcher de les célébrer par cette réclusion du peuple, mais de nous exciter par sa présence, conformément au sentiment qui lui inspira la juste et pieuse plainte de n'avoir pas été prévenu à temps, pour pouvoir assister aux dernières processions, que nous avons faites dans le même but, ces mois passés. »

Le marquis d'Ayamont ne voulut pas se rendre aux sages raisons du cardinal et il maintint la loi de quarantaine.

Nous terminons ici ce tableau bien imparfait de la peste de Milan,« qu'on a appelée avec raison la peste de saint Charles: tant la charité a de puissance ! dit Manzoni. Parmi tous les souvenirs si variés et si solennels d'une infortune générale, la charité peut faire dominer le souvenir d'un homme, auquel elle a su inspirer des sentiments et des actions plus mémorables encore que les maux, Elle l'a placé dans tous les esprits comme un résumé de tous ces événements, parce que dans tous ces événements la charité l'a poussé, l'a introduit comme un guide, un secours, un exemple, une victime volontaire. D'une calamité pour tous, la charité a pu faire pour cet homme une gloire : elle l'a nommée de son nom, comme on donne à une conquête, à une découverte le nom de l'inventeur ou du conquérant. »