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CHAPITRE VINGT HUITIEME APRES LA PESTE
Cette étude, prétendait-il, lui était nécessaire pour acquérir la science qui lui manquait, pour être à la hauteur de sa dignité de pasteur. Il rappelait alors l'exemple du pape saint Grégoire. Ce pontife, malgré le bruit des armes ennemies qui assiégeaient Rome et les dangers de la peste qui, l'éprouvaient, n'en continuait pas moins ses commentaires sur Ézéchiel, dont les prophéties sont les plus profondes et les plus obscures de l'Écriture. La peste, n'avait pas diminué la gravité, ni le nombre des désordres, ils s'étaient même accrus parmi ceux qui avaient pu fuir Milan. Dans les campagnes, dans les châteaux où ils jouissaient de tous les agréments de la nature, les Milanais avaient oublié les souffrances de leurs compatriotes et ils ne songeaient qu'à jouir de la vie. Un historien raconte que sa plume se refuse à décrire, à nommer seulement les réjouissances et les plaisirs auxquels on se livrait sans retenue et sans remords. Ces scandales furent sévèrement stigmatisés par le saint et, pour les expier, il se crut obligé encore à une plus grande pénitence. C'est alors qu'il prit l'habitude de ne plus faire qu'un repas par jour, qu'il se priva toujours de feu, même dans les plus grandes rigueurs de l'hiver, et qu'il ne voulut plus qu'on servit de viande sur sa table. Plus que jamais il ne voulut avoir d'autre pensée, d'autre préoccupation que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Les choses de la terre ne l'intéressèrent plus et il écrivit, cette même année, à l'un de ses amis de Gênes qui avait coutume de lui donner des nouvelles de tout genre: « Désormais ne prenez plus la peine de me mettre au courant de tout ce qui se passe dans les pays étrangers. Ce souci et cette curiosité répugnent à ma dignité; je veux rester étranger à toutes ces nouvelles » Il semble que Dieu ait voulu manifester aux Milanais combien le dévouement de leur archevêque lui était agréable, en accordant une protection toute spéciale aux prêtres et aux personnes qui s'associèrent à son héroïque charité et obéirent à ses ordres. Dans une lettre écrite à Mgr Speciano, il raconte quel fut le sort des religieux qui assistèrent les pestiférés: « La peste ne fit aucun mal aux religieux de Saint Calimère (les Théatins);deux clercs de Saint-Paul ou Barnabites et deux Jésuites furent atteints de la peste, dans les cabanes où ils soignaient les malades, et ils moururent. Un membre de la Compagnie de Jésus est à ma disposition et à celle des ecclésiastiques dont je me suis fait le ministre principal. Une grande peur s'est emparée de l'esprit de quelques-uns et ils ont constamment refusé de venir au secours des malades. Néanmoins, la peste a gagné ceux qui, loin du danger, restaient cachés dans leurs demeures. La Providence, je pense, a permis ce fait pour l'instruction de ceux qui redoutent de porter un prompt secours aux infirmes. Les Capucins ont eu à supporter le fardeau le plus pesant : trois des hôpitaux de pestiférés furent confiés à leurs soins. Quoique la mort en ait enlevé quelques uns, aucun d'eux cependant ne m'a quitté et l'activité, toujours prête, des survivants ne permettait pas de regretter les morts. Trois religieux Olivétains sont morts dans ces difficiles ministères. » Il signale enfin les chanoines de Latran, les Mineurs Observants, les Augustins, les Carmes, qui dans la campagne milanaise, imitent l'empressement des prêtres de la ville épiscopale. Il ajoute en terminant : « Pour dire la vérité, il est mort, parmi les prêtres et les religieux qui m'ont aidé, un nombre beaucoup moins grand que parmi ceux qui, dans la pensée de trouver plus de sécurité, s'étaient renfermés dans leurs demeures. C'est pourquoi, plusieurs voyant que ces asiles n'offraient point, assez d'assurance de salut, se sont décidés, dans l'espérance d'éviter la maladie, à se livrer à ce pénible ministère, et, pour se sauver, à se jeter dans le péril même de la Mort. » La peste avait pénétré dans le séminaire; il ne mourut que deux clercs. Cette maison était l'espérance de son diocèse et Charles l'entourait d'une vigilance toute paternelle. Il n'avait point voulu licencier les élèves, à l'apparition du fléau, ni interrompre les cours, si ce n'est au plus fort de la maladie; il visita souvent ceux qui étaient malades, mais il écartait avec soin de leurs chambres ceux qui se portaient bien. Il en transféra ensuite une partie dans le palais qu'il avait élevé pour loger les chanoines du Dôme, une autre partie à Sainte-Marie de l'Étoile; il fit assainir le séminaire, il les y ramena après quarante jours d'absence. La préservation merveilleuse de toutes les communautés religieuses de Milan fut aussi regardée comme le résultat de ses prières. Personne n'avait songé à venir au secours de ces pauvres filles, renfermées dans leurs cloîtres et livrées à des terreurs qu'il est facile de comprendre. La faim avait pénétré dans ces asiles de la prière et de la charité, et la misère était si universelle qu'on ne voyait pas la possibilité de remédier facilement à leurs souffrances. Sans le cardinal, elles seraient peut être mortes de faim; il s'adressa, à Rome, aux cardinaux, et ses sollicitations furent si efficaces qu'il ne leur manqua bientôt plus rien. Chose merveilleuse! Les monastères furent presque tous respectés par le fléau. Il ne mourut à Milan que deux religieuses dans les monastères si nombreux de la cité. Humainement parlant, on avait toutes les raisons de redouter l'action terrible et meurtrière de la peste parmi ces femmes, d'une santé délicate, agglomérées dans des maisons souvent étroites et peu aérées, n'ayant aucune de ces facilités de la vie qui permettent d'éviter bien des souffrances et de prévenir de nombreuses maladies. La protection du saint archevêque fut le meilleur et le plus efficace remède contre le mal. La peste avait sensiblement diminué depuis les fêtes de Noël; dans les premiers jours de février 1577, la loi de quarantaine étant rapportée, le cardinal promulgua le jubilé accordé par Grégoire XIII aux villes de l'Italie ravagées par la peste et il ordonna trois autres processions auxquelles il convoqua tout le peuple. Sa voix fut entendue: toute la population prit part. à ces solennités; malgré la rigueur du froid et malgré la glace qui couvrait le sol, Charles voulut présider lui même ces cérémonies expiatoires, et, comme la première fois, il suivit la procession les pieds nus. Milan avait presque repris son aspect accoutumé, la mort avait
cessé de décimer sa population, les habitants retournaient à leurs
anciens labeurs et aussi, hélas! à leurs coupables divertissements.
Le saint archevêque s'en affligeait; le meilleur moyen de témoigner à Dieu
sa reconnaissance, c'était de changer de vie et d'accomplir plus
parfaitement que par le passé les lois divines et ecclésiastiques
Le carême approchait et le saint crut le moment opportun de tenter
la réforme d'un abus sur lequel il gémissait depuis longtemps. Dans un autre temps, cette lettre n'aurait peut-être pas produit le même effet; mais les Milanais étaient encore sous l'impression de la terreur: comment d'ailleurs auraient-ils voulu contrister le coeur d'un archevêque qui les avait entourés des témoignages d'une si merveilleuse charité? Les désirs du cardinal furent donc accomplis. Ceux qui avaient montré quelque hésitation à se rendre à son avis n'avaient pas tardé à s'y ranger, en apprenant un fait que tout le monde se racontait dans la ville. Un noble personnage, après avoir lu cette lettre pastorale, voulut protester contre ce qu'il appelait une usurpation du droit du peuple. Il ordonna, pour le premier dimanche du carême, un diner splendide dans lequel on dût faire entrer tous les mets interdits par la loi ecclésiastique les jours de jeûne, Il se réjouissait à l'avance de ce festin, auquel la saveur du fruit défendu devrait ajouter des attraits exceptionnels. Mais il comptait sans son hôte. Notre homme se mit à table très disposé à faire honneur au talent de son cuisinier; mais il approche en vain les mets de sa bouche, son gosier semble se rétrécir, son estomac se révolte à la seule odeur des aliments : il lui est absolument impossible d'absorber la moindre nourriture. Mourant de faim, il se lève de table, à jeun; il ne put retrouver son appétit qu'après avoir regretté ce moment de folie. Le cardinal avait puisé comme une nouvelle ardeur dans la crise qu'il venait de traverser et il cherchait de plus puissants moyens de renouveler son peuple dans la vertu, comme s'il n'avait jusqu'ici rien fait pour cela. Détruire les abus, réformer les moeurs, établir de pieux usages, sanctifier les âmes telle fut, plus que jamais, l'unique fin de ses actions et de ses travaux: Il annonça qu'il commencerait la visite des églises de sa ville et de son diocèse, « Il allait, disait-il, porter ses soins sur les temples de Dieu, afin d'en écarter tous les objets indignes, d'en bannir tous les ornements ridicules ou inconvenants; mais, en même temps, il s'efforcerait de rendre les hommes, qui sont eux-mêmes les temples vivants de Dieu, exempts de toute souillure et vraiment dignes de cette haute dignité. » Il commença par visiter la cathédrale. A cette occasion,
le peuple lui témoigna sa reconnaissance et lui décerna
une espèce de triomphe. De tous les côtés de la ville,
les hommes de toutes conditions étaient accourus, ils remplissaient
la basilique, ses alentours et les rues qui y conduisent: ils étaient
avides de contempler les traits de leur bien-aimé pasteur. Dès
qu'ils le virent s'avancer avec majesté, le visage radieux, la
mitre en tête, revêtu de tous les ornements de sa dignité,
ils emplirent l'air de leurs acclamations; ils ne savaient comment manifester
leur joie: ils avaient peine à croire leurs yeux. Était-ce
bien là ce pasteur qu'ils avaient vu, il y a quelques jours à peine,
aux vêtements négligés, les yeux pleins de larmes,
couvert de sueur, visiter les cabanes des pestiférés? Et
alors chacun le comblait de louanges, on se redisait ses actions et,
dans leur légitime reconnaissance, ils l'appelaient le dompteur
de la mort, le libérateur de la ville, le père de la patrie. Saint Charles avait résolu, au déclin de la peste, dans
le but d'attirer les faveurs du ciel sur sa ville de rétablir
l'ancien usage de bénir les maisons des fidèles. Le peuple
avait accueilli cette nouvelle avec enthousiasme; il n'en fut pas de
même des magistrats. Dans cette mesure inspirée par la plus
vive piété, et qui se pratique encore à Rome, le
samedi saint, ils voulurent voir une usurpation de l'autorité royale
dont ils étaient les représentants. Ils dénoncèrent
l'archevêque à Rome, au pape et à l'ambassadeur d'Espagne
; ils l'accusèrent de vouloir visiter personnellement et juridictionnellement
toutes les maisons de la ville, dans le but d'y faire une espèce
d'inquisition. Le saint, on le croira volontiers, n'avait aucune intention
de ce genre. Il avait bénit lui-même, comme nous venons
de le voir, son palais et l'habitation des chanoines, puis, pour exciter
le zèle et les pieux désirs des fidèles. Il se proposait
d'aller en personne bénir une ou deux maisons dans chaque paroisse
et de confier le reste à la sollicitude de chaque curé. « Assurément écrit
le saint au nonce prés la cour d'Espagne, j'ai songé à ce
qu'à l'occasion de ces visites, on fasse disparaître des
maisons d'une manière gracieuse et nullement judiciaire, les causes
de beaucoup de péchés, telles que les choses profanes,
les tableaux voluptueux; ceci est un devoir de ma charge, et je devrais
le remplir, même en dehors de ces bénédictions. » L'archevêque fut obligé d'interrompre les bénédictions commencées et il ordonna à ses curés de les remettre après Pâques. La peste s'était de nouveau réveillée dans la campagne et le cardinal s'était hâté d'aller au secours des malheureux. Plus tard, par un désir de conciliation, il abandonna son premier projet. Milan se croyait à tout jamais délivrée du terrible fléau, quand tout à coup de nouveaux bruits de peste circulent dans la ville: la terreur est à son comble. L'avarice, le désir d'un gain sordide avaient été là cause de cette seconde apparition du mal. On trafiquait des vêtements et des objets qui avaient appartenu aux pestiférés; il n'en fallait pas davantage pour renouveler avant peu les scènes douloureuses du passé. Les magistrats menacèrent des peines les plus terribles, ils punirent même sévèrement plusieurs coupables; ces moyens furent inutiles, il fallut que l'archevêque intervînt. Par un édit du 22 mars 1577, il excommunia tous ceux qui, se livrant à ce honteux commerce, exposaient de nouveau la cité aux plus affreux malheurs et il se réserva à lui seul l'absolution de cette censure. La menace des peines éternelles eut plus d'efficacité sur ce peuple, encore croyant, que l'exécution même des châtiments corporels les plus redoutables et l'ordonnance du pontife obtint le résultat désiré. La crainte d'une seconde invasion du fléau fut si grande que les magistrats crurent devoir ordonner une autre quarantaine. De nouveau, le peuple fut emprisonné dans ses demeures et le silence de la mort envahit la cité. L'Annonciation de la B. V. Marie approchait, cette fête avait un caractère tout particulier de solennité pour les Milanais. En 1560, Pie IV avait accordé une indulgence plénière, à perpétuité, à tous ceux qui visiteraient l'église cathédrale, ou celle de l'hôpital majeur, à partir des premières vêpres jusqu'au coucher du soleil du jour de la fête. C'était l'occasion de grandes réunions populaires, on accourait de très loin pour gagner cette indulgence du pardon. Une procession à laquelle assistait l'archevêque et dans laquelle on portait avec honneur la bulle du pape, ouvrait la solennité: des confesseurs en grand nombre se trouvaient à la disposition des pèlerins. On pouvait croire, par suite des alarmes répandues de toutes parts, que le pèlerinage serait moins fréquenté; jamais au contraire on ne vit une foule aussi nombreuse. On accourut des campagnes environnantes: rien ne put arrêter les flots pressés et vivants de ces foules enthousiastes; ni la crainte de la Peste, ni les édits du gouverneur n'avaient pu les retenir dans leurs demeures; ils entrèrent dans la ville, pénétrèrent dans tous les sanctuaires, visitèrent leurs parents, leurs amis: la foi avait banni toute frayeur. La protection du ciel fut visible; elle bénit la confiance de ce peuple et cette agglomération de personnes de tout âge, de toutes conditions et de tous pays, alors que l'air ne semblait pas encore entièrement purifié des miasmes délétères de la peste, n'amena aucune maladie. Le gouverneur ne put s'empêcher de reconnaitre dans ce fait une intervention de la bonté divine, il ne songea plus à punir la violation de ses ordres et, ne voulant pas davantage résister aux instances de l'archevêque, il consentit à abroger son édit de quarantaine pour les fêtes de Pâques. L'archevêque songeait à de nouvelles supplications, il pensait à établir une solennité qui en rappelant chaque année aux Milanais le souvenir des épreuves par lesquelles ils avaient passé, entretiendrait la reconnaissance envers la bonté divine qui les en avait délivrés. Nous l'avons vu déjà présenter à la vénération des fidèles l'un des clous qui avaient attaché le Sauveur à la Croix. Cette relique, plus précieuse pour l'église de Milan que les trésors les plus inestimables, n'avait point été exposée à la vénération, depuis vingt cinq ans. Avant la procession dont nous avons parlé, un grand nombre de personnes, à Milan même, ignoraient l'existence de cette relique. Placée dans une des voûtes du Dôme, au-dessus du maitre-autel, il n'était pas facile de la retirer souvent pour l'exposer à la vénération des fidèles. La vue de ce clou sacré était de nature à entretenir et à développer chez le peuple ne grande dévotion à la Passion du Sauveur; saint Charles résolut, chaque année, le 3 mai, jour où l'Église universelle célèbre le souvenir de l'Invention miraculeuse de la vraie Croix, de la descendre du lieu où elle est placée, de la porter processionnellement dans la ville et de l'exposer pendant quarante heures sur le maître autel de la cathédrale. A l'aide d'une petite nacelle, ornée de fleurs, enrichie de statuettes et soulevée au moyen de cordages et de machines très ingénieuses, trois chanoines purent s'élever jusqu'au sommet de l'édifice; ils ouvrirent le tabernacle dans lequel est placée l'insigne relique, enchâssée dans le mors du cheval de Constantin et la placèrent au milieu d'une longue croix, entre deux cristaux, afin que le peuple pût la contempler à loisir. Chargés de ce cher et doux fardeau, ils descendirent lentement pendant que le choeur chantait l'hymne du triomphe, en l'honneur de la Croix du Sauveur. Le saint cardinal était debout, derrière l'autel, revêtu de ses habits pontificaux pour recevoir et encenser l'insigne relique. La prenant ensuite dans ses mains, il la transporta sur le maître-autel. On ne saurait s'imaginer le spectacle qui s'offrit alors à la
cité entière. Tous les curés de la ville étaient
là, revêtus de leurs riches ornements, précédés
de leurs croix processionnelles et de leurs chandeliers d'or, de formes
byzantines et d'une richesse inouïe. Tous, accompagnés du
clergé paroissial et de leurs ministres, se mettent en mouvement
et se dirigent vers l'église du Saint Sépulcre. Le cardinal,
sous le dais, suit ce nombreux clergé, portant dans ses mains
la croix et le clou sacré sur lequel ses yeux sont constamment
fixés. La joie, l'adoration, se peignent sur ses traits que l'amour
divin a transformés. Le gouverneur, le sénat marchent à ses
côtés et quatre-vingt mille hommes précèdent,
accompagnent et suivent cette marche triomphale jusqu'à l'église
du Saint-Sépulcre. De retour à la cathédrale, le
cardinal voulut que la sainte relique fût exposée sur le
maître-autel pendant quarante heures. Il ne quitta pas le sanctuaire.
Quarante fois, il adressa la parole au peuple qui remplissait constamment
les immenses nefs du temple. Il trouvait à chaque fois de nouvelles
considérations, de nouveaux aperçus et toujours sa parole émouvait
profondément les coeurs. Mais, disent les témoins de
cette miraculeuse prédication, la prière, la présence
du cardinal toujours à jeun, ne touchaient pas moins les assistants
que sa parole. Lorsque les quarante heures furent écoulées,
on remit à sa place la précieuse relique, en se servant
des mêmes moyens que pour la descendre. Pendant qu'elle s'élevait,
le cardinal la suivait des yeux, il fléchissait les genoux, il
semblait n'en pouvoir détacher ni son coeur, ni ses regards
et dans l'enthousiasme de son amour, il s'écria: Non dimittam
te nisi benedixeris mihi (Je ne te laisserai pas partir avant que tu
ne m aies béni). Ces paroles furent prononcées avec
un tel accent que leur souvenir resta profondément gravé dans
tous les coeurs, et le comte Georges Trivulzi affirmait, en 1602,
qu'elles n'étaient jamais sorties de son esprit. « Depuis
ce temps, racontait-il, je n'ai jamais cessé de les adresser à la
pieuse relique avant de me coucher. » Saint Charles, pour conserver plus vivant dans son coeur le souvenir de cette fête, fit faire plusieurs fac simile de cette insigne relique; il les approcha de la relique véritable comme pour leur communiquer par ce contact quelque chose de sa vertu. Il en envoya un au roi d'Espagne, «comme témoignage de son respect et de son dévouement; mais, ce qui est plus important dit-il, j'espère que cette sainte relique et le souvenir qu'elle rappelle, seront un puissant moyen de conserver et d'entretenir toujours vivant dans votre coeur l'amour de Jésus-Christ, Notre-Seigneur, pour lequel vous supportez chaque jour tant de fatigues, de dépenses, de travaux et embrassez tant de saintes entreprises, je désire grandement qu'il soit aussi pour Votre Majesté comme le mémorial du besoin que nous avons à Milan de votre assistance.» Le 30 octobre, il en offrait un autre au duc d'Ayamont: « J'ai l'espérance, disait-il, que cette relique vous facilitera la méditation des souffrances du Sauveur et que vous la placerez dans un lieu convenable. » Il en conserva lui-même, dans son oratoire privé, une reproduction que les Barnabites de Milan ont le bonheur de posséder. La peste avait envahi le diocèse de Brescia: pendant trois mois, l'évêque de cette ville resta au milieu de son peuple. Saint Charles apprend qu'il vient de quitter son troupeau: il a fui devant la persistance et la violence du mal, et surtout parce qu'il voyait l'inutilité de ses efforts pour le conjurer. Cette nouvelle afflige profondément l'archevêque de Milan, il écrit aussitôt à l'évêque et, en qualité de métropolitain, il l'engage à retourner immédiatement au milieu de son troupeau. « Je vous en prie, lui dit-il, enlevez-moi le chagrin de vous savoir absent. Faites que j'apprenne promptement votre retour. Reprenez votre ancien courage, revenez à vos anciennes habitudes; ne détruisez pas vous-même les louanges que vous avez méritées par votre dévouement envers les malades. Il ne faut pas laisser s'éteindre un zèle que la violence du mal doit au contraire enflammer. » Il avait pensé à aller lui-même à Brescia; l'évêque l'en détourna, lui disant que sa présence serait de nature à faire naître des discordes. Le cardinal suivit ce conseil; mais non sans regret : « C'était mon devoir, comme archevêque, dit-il, de me rendre dans cette ville qui est l'un des ornements de ma province. » D'un autre côté, il cherchait de nouveaux moyens de confirmer
son peuple dans ses sentiments de foi et de reconnaissance envers Dieu.
Il demanda au pape la faveur d'un jubilé, regardant ce moyen comme
le plus propre à atteindre le but qu'il se proposait. Les trois processions se firent avec un immense concours de la population. L'archevêque recueillit d'abondantes aumônes destinées à l'érection, dans l'église souterraine du Saint-Sépulcre, d'un monument commémoratif de la Passion du Sauveur, à la reconstruction de l'église de Saint-Laurent, et enfin à la création d'un hôpital pour les mendiants. Les circonstances ne lui permirent pas de mettre lui-même à exécution ces trois projets. Saint-Laurent fut reconstruit après sa mort; mais il prédit à l'avance les faits qui donneraient lieu à cette reconstruction. Un jour, il excitait les fidèles à multiplier leurs aumônes dans ce but: « il viendra un temps, dit-il, où ce lieu sera très célèbre par les miracles qui s'y opéreront. » Il venait à peine de mourir et le bruit de nombreux miracles, obtenus par l'intercession d'une madone peinte dans le voisinage de cette église, se répandit dans la ville. La foule y accourait en si grand nombre qu'il fut nécessaire de reconstruire l'église elle-même. Après la fête de saint Martin, on célébra de solennelles funérailles pour le repos de l'âme des victimes de la peste dans la cathédrale, et par ses ordres, dans toutes les paroisses du diocèse. La santé publique avait repris sa vigueur; le cardinal voulant remercier Dieu d'une façon spéciale, convoqua de nouveau les fidèles dans les églises et, à cette occasion, il fit exposer toutes les reliques des martyrs et des saints de Milan. Le 22 décembre, par un touchant appel à ses diocésains, il les engageait à profiter des châtiments que le Seigneur leur avait infligés, en menant une vie plus chrétienne. Dans ce but, il fit composer un petit manuel complet de la vie chrétienne adapté à tous les âges et à toutes les conditions de la vie. Enfin il publia un petit opuscule, appelé Memoriale « de la plus grande importance, dit César Cantu, dans lequel il expose avec candeur les maux passés, et invite ses diocésains à reconnaître qu'ils n'en doivent la cessation qu'à la miséricorde de Dieu. ». Ce fut comme le résumé de tous les discours qu'il leur adressa pendant la peste: il sera pour eux, dit-il, un mémorial perpétuel de la grâce qu'ils ont reçue et du pieux usage qu'ils en doivent faire. Nous ne pouvons reproduire les conseils du saint dans leur intégrité; néanmoins nous en citerons quelques pages. Elles sont de nature à donner une idée de son genre d'éloquence; elles nous feront jeter un regard rétrospectif sur l'état de la ville de Milan, pendant la peste, qui ne sera pas sans intérêt. « 0 cité de Milan! s'écrie-t-il, ta grandeur s'élevait jusqu'aux cieux; tes richesses s'étendaient jusqu'aux limites de l'univers entier; les hommes, les animaux, les oiseaux venaient vers toi et se nourrissaient de ton abondance ; de tous côtés, les personnes de basse condition accouraient pour se substanter de leurs sueurs, à ton ombre; les nobles et les illustres venaient habiter tes maisons pour y jouir de ton bien-être; ils établissaient leurs demeures et faisaient leur nid dans tes charmants sites! « Tout à coup la peste, envoyée par la main de Dieu,
apparaît et ton orgueil est abaissé! En un moment, tu es
devenue un sujet de mépris aux yeux du monde. Tu es resserrée
dans tes murs; tes marchandises, ton trafic, ton superflu, tout est renfermé dans
ton enceinte! Personne ne venait plus habiter chez toi, se nourrir de
tes fruits, se pourvoir de tes marchandises, se vêtir de tes étoffes,
se reposer dans tes lits, jouir de toutes les facilités de ta
vie... les grands fuyaient, les petits fuyaient: à l'instant,
nobles et plébéiens t'abandonnèrent. « Et quoi encore? Il faut le dire et se le rappeler constamment pour garder la mémoire du bienfait reçu. Les rues, les places restaient solitaires; les maisons, les églises, les boutiques furent entièrement fermées. «Toi, Milan, affamée, dans l'angoisse, ayant besoin pour vivre d'être continuellement secourue par les cités, les châteaux, les pauvres, les villes des environs, tu demeurais comme hors de toi, stupide, effarée! Dès le commencement, la colère de Dieu abattit tout d'un coup tes grandeurs. « 0 bonté et grâce de Dieu! Comme aujourd'hui les choses sont changées ! comme nos ruines ont été subitement réparées! Comme la santé nous a été rendue, comme nos espérances de grandeur ont été renouvelées! Elles sont à terre, ces maisons de paille et de bois; elles sont cultivées, ces campagnes dans lesquelles habitaient des familles entières, au grand air; chacun dort en paix dans sa demeure, les boutiques sont ouvertes, le commerce a repris dans tout l'État: il n'y a plus de raison pour que les peuples n'accourent pas, comme par le passé, dans nos murs ; les églises, les rues, les places sont remplies par la foule: il n'y a plus de motif pour en sortir; les étrangers viennent de loin pour voir ces merveilles et chacun s'en étonne. « Et qui ne s'étonnerait pas? Dès le principe, à peine eut-on entendu parler de la peste, que de toutes parts semblaient résonner des voix de ruine pour la grande cité : Cecidit, cecidit, Babylon et omnia sculptilia deorum ejus contrita sunt in terra.(Elle est tombée, elle est tombée, Babylone, et les statues de ses dieux ont été brisées contre terre) « Ainsi le prophète Isaïe prédisait de la grande cité. « Il semblait que ces mêmes voix allaient se vérifier pour Milan: Qua habitas super aquas multas, locuples in thesauris, venit finis tuus pedalis pracissionis tua. » (Toi qui habitais prés d eaux nombreuses, riche en trésor, la fin de ta grandeur est venue). Après de nombreuses citations des prophètes. le saint fait une application de la prophétie d'Ézéchiel. Dieu dit: Ces ossements, c'est la maison d'Israël. Eux disent: Aruerunt ossa nostra, et periit spes nostra et abscissi sumus.(nos os ont séché, et notre espérance a péri, et nous avons été renversés). Mais tu lui diras de ma part: Voici que j'ouvrirai vos sépulcres; je vous en tirerai et vous reconnaîtrez que je suis le Seigneur, quand je vous aurai rendu mon esprit et la vie. « 0 mes fils, ainsi Dieu a fait avec vous! Quand nous allions par les champs pleins de cabanes, dans les lazarets, les maisons et les rues infectées, nous voyions de toutes parts des corps morts, des hommes et des femmes mourants, d'autres tellement malades qu'ils différaient peu dans leur aspect de ceux qui étaient morts. Qui poussait des cris arrachés par la souffrance, qui criait la faim, qui appelait le médecin, qui demandait une sépulture pour ses enfants; tout nous paraissait plein de désolation, de désespoir; il semblait que nous fussions abandonnés de Dieu. Cette calamité était grande, mais elle l'était encore plus par l'appréhension que nous avions des maux plus grands encore qui s'approchaient.... Mais la bonté de Dieu nous regarde avec un oeil de pitié et en un moment toutes les choses sont changées; il arrête la main du fléau, il souffle sur nous un esprit de vie, la peste et la mort s'arrêtent: nous avons recouvré la santé et la vie. « Qui a obtenu ce résultat? Ce n'est pas notre prudence, tout d'abord surprise, éperdue. Ce n'est pas la science des médecins, ils n'ont pu trouver les causes de ce mal, encore moins en connaître les remèdes. Ce n'est point la diligence de ceux qui entouraient les malades, ne les ont-ils pas aussitôt abandonnés? « Ce fut, mes chers fils, ce fut -confessons-le à toujours -la grande miséricorde de Dieu. Il a frappé et il a guéri ; il a puni et il a consolé; il a pris en main la verge de la correction et il a aussi donné le bâton d'appui et de secours.... « Connais donc, Ô Milan, connais combien ce bienfait est grand et reconnais qu'il vient de Dieu! » Le saint expose de quelle manière Milan peut témoigner sa reconnaissance à Dieu. Hélas! cette ville semble ne pas le comprendre et le pieux archevêque lui reproche d'être retournée à ses anciens plaisirs et à ses fêtes coupables et dangereuses. La pensée de l'infidélité de son peuple occupait constamment son esprit ; après une telle grâce, il eût voulu le voir parfait. Du moins, il cherchera à y suppléer en multipliant encore ses oeuvres de pénitence. Elles étaient déjà si grandes que ses amis s'en préoccupaient, ils craignaient de le voir abréger sa vie. Quelques uns s'en plaignirent doucement, en lui recommandant la modération. Voici comment il répond à l'un d'eux, Mgr Castelli, évêque de Rimini, son ancien vicaire-général : « Vous pensez que j'use envers ma personne d'une grande austérité; l'éloignement, comme il arrive souvent, vous fera croire à des choses beaucoup plus graves qu'elles ne sont en réalité. Mais puisque Votre Seigneurie veut bien avoir cette préoccupation, je lui dirai, pour sa consolation, que ma santé corporelle n'est pas plus mauvaise qu'il y a bien des années. Quant à ne pas m'imposer les mêmes pénitences, après la cessation du fléau, je suis très froid en toutes ces choses; je ne sens nullement le besoin d'un frein intérieur. Mais je puis ajouter, qu'on ne saurait dire que le fléau soit passé, bien que les effets ne s'en fassent plus sentir: les causes qui l'ont produit subsistent toujours, c'est-à-dire, les péchés dont nous n'avons pas fait une réparation suffisante. Ce mal est plus à craindre que la peste et, cela me semble ainsi, plus que jamais les larmes, les prières et les pénitences sont nécessaires. Le rétablissement de la santé publique elle-même pourrait bien être un fléau plus grand que le premier, c'est-à-dire, que la maladie! Votre Seigneurie trouvera dans l'Écriture sacrée de nombreux exemples de ces sortes de châtiments. » Pour compléter son oeuvre, le saint voulut, dans son cinquième concile provincial, traiter ex professo des moyens de se préserver de la peste et indiquer les soins à donner aux malades. Dans ces instructions, il a plus en vue les besoins des âmes que ceux du corps; il a songé davantage aux moyens surnaturels, à la prière aux indulgences, qu'aux remèdes humains; il s'est attaché surtout à relever le courage de ceux qui se portaient bien, à consoler les pestiférés et à les réconforter par l'espérance du pardon de leurs fautes; néanmoins, il a recommandé et ordonné certaines précautions qui relèvent plutôt du chef de la salubrité publique: elles ont servi cinquante ans plus tard, elles pourraient servir encore même aujourd'hui, si jamais ce mal venait à reparaître .
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