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CHAPITRE VINGT NEUVIEME ENCORE LA LUTTE Caractère du marquis d'Ayamont. Sa première
entrevue avec saint Charles. Principe de son opposition au cardinal. Ses
prétendus griefs. Il veut se mettre au-dessus de tous les usages
et de toutes les règles canoniques. Sa place au Dôme. Ses
musiciens. Ses intrigues à Rome et à Madrid. Il veut le
départ du saint. La politique des ministres du roi d'Espagne. Ce
qu'on pense à Rome. Le saint n'innove en rien. Il défend
ses ordonnances. Son agent le presse de se rendre à Rome. Le roi
d'Espagne y envoie le marquis Alcanisio. Entêtement du marquis d'Ayamont.
Il ordonne des fêtes publiques pour tous les dimanches de Carême.
Conduite du saint. Le peuple lui obéit. Le marquis réunit
les décurions de la ville et leur fait signer un mémoire
contre le saint. Curieux reproches faits au saint. Le marquis cherche
à entraver l'administration épiscopale dans les paroisses,
hors de Milan. La réponse de saint Charles au mémoire des
décurions. Fâcheuses conséquences de la conduite du
gouverneur sur l'esprit des diocésains. Le marquis trouve dans
plusieurs religieux des appuis indirects de sa conduite. Le père
Mazarin. Le saint est-il aimé à Milan? -Il décide
son voyage à Rome. Sa disposition d'esprit vis-à-vis des
décisions que prendra le pape. APRÈS le dévouement dont le saint venait de donner des preuves si héroïques et si persévérantes, tout, dans l'administration de l'Eglise de Milan, aurait dû marcher au gré de ses désirs: ses pieuses pensées de réforme n'auraient plus dû rencontrer d'opposition. S'étonner s'il en fût autrement, ce serait peu connaître l'esprit humain, avec ses misérables passions et ses mille retours sur lui-même. Le marquis d'Ayamont était un homme trop épris de la grandeur de son rôle pour accepter qu'un autre, auprès de lui, exerçât la moindre influence; il était la personnification vivante de cette fierté espagnole, qui dégénère souvent en une morgue insolente et opiniâtre. Dès son arrivée à Milan, il avait manifesté la hauteur de son caractère; il avait reçu la première visite du cardinal archevêque de la ville avec un sans façon qui frisait l'insulte. « Après le départ de M. le commandeur pour la Flandre, écrit saint Charles à Mgr Castelli, il m'a paru convenable d'aller présenter mes compliments au nouveau gouverneur, le marquis d'Ayamont. J'y suis allé, aujourd'hui, avec l'intention de n'entrer en aucune façon dans le détail des controverses passées ; mais de lui même il y est entré. Il m'a reçu dans son antichambre où nous sommes testés à discourir, en présence de toutes les personnes présentes. -Je ne sais, ajoute-t-il avec une certaine bonhomie qui ne manque pas de malice, si cette manière d'agir est fierté, ou si le cérémonial espagnol règle ainsi les choses pour la première visite, ou s'il craignait enfin que je ne fusse allé pour lui faire quelque demande. » Cette manière de recevoir un prince de l'Église, que ses
vertus, encore plus que sa dignité, rendaient digne de tous les
hommages; était d'un mauvais augure pour l'avenir et n'annonçait
pas des intentions conciliantes. Marchant sur les traces de son prédécesseur,
dont il exagérait encore les prétentions, d'Ayamont aspirait à devenir
le seul maître à Milan. Les prescriptions des conciles provinciaux,
les ordonnances de l'archevêque ne devaient point l'atteindre,
il se croyait supérieur à leur autorité. La peste était
venue; le gouverneur comprenait qu'il n'avait pas fait tout son devoir.
Son amour-propre en souffrait, mais loin de vouloir réparer ses
torts, il chercha un soulagement aux remords de sa conscience, en exhalant
des plaintes amères contre le pieux cardinal. D'Ayamont sentait combien il avait été lui-même
au-dessous de ce que réclamaient de pareils malheurs, de la part
d'un homme qui avait toute l'autorité du souverain. Il avait encore
le souvenir tout vivant de la lettre que le cardinal avait écrite
au sénat, et dans laquelle il blâmait son départ
de Milan, au moment où sa présence eût été si
nécessaire. Une jalousie, qu'il ne sut même pas dissimuler,
s'empara de son âme et il s'oublia un jour jusqu'à dire
au saint: « Il est trop pénible de voir que tous vous aiment à Milan;
vous y êtes presque adoré et moi, moi, qui suis le ministre
du roi le plus puissant, je ne suis même pas agréé par
le plus grand nombre des habitants de cette ville. » Plusieurs églises, et notamment le Dôme, avaient des portes latérales; ces églises étaient devenues comme un passage ordinaire: marchands, commissionnaires, avec de petites charrettes à bras, les traversaient comme si eUes eussent été une place publique. Il était impossible de tolérer cet abus. L'archevêque ordonna de fermer les portes latérales. Le marquis d'Ayamont eût voulu qu'il lui demandât la permission de faire ces changements et il s'indigna de ce qu'il les avait faits, sans l'en prévenir. Le cardinal ne pouvait même pas changer l'orgue de sa cathédrale sans qu'on l'accusât aussitôt de créer des nouveautés. Le marquis voulait se mettre en dehors des usages communs et il accusait
l'archevêque d'introduire sans cesse de nouveaux usages. L'Église
de Milan a une liturgie particulière dont l'origine remonte aux
premiers siècles du christianisme. Pour conserver intact ce précieux
dépôt, il est défendu de célébrer les
offices dans les églises paroissiales de la ville, selon le rit
romain; le marquis refusa de se soumettre à cette règle
si sage, il décida que partout où il irait, on célébrerait Avec le temps, il s'introduit souvent dans les meilleurs gouvernements des usages contraires aux lois générales. Loin d'être à l'abri de ces défaillances, inhérentes à toutes les choses de ce monde, l'Église de Milan y avait été exposée plus qu'aucune autre par suite de la longue absence de ses évêques. Mgr Famagosta, visiteur apostolique, avait décrété la réforme de plusieurs de ces abus. La peste éclatant, au moment où se terminait cette visite, l'exécution en avait été retardée. Le marquis avait vu avec défiance cet évêque envoyé, au nom et par l'autorité du Saint-Père, dans les États du roi, son souverain, pour y détruire les abus et y réprimer les désordres. Il était loin d'être disposé à accepter ses ordonnances, à plus forte raison, si elles avaient pour but de supprimer des privilèges, plutôt usurpés par ses prédécesseurs que reçus de la bienveillance de l'autorité ecclésiastique. Entre autres usurpations, les gouverneurs s'étaient attribués une place dans le choeur de la cathédrale, au milieu des prêtres et des chanoines, chantant l'office. Cet usage était contraire aux règles de l'Église et; en le supprimant, le cardinal n'avait innové en rien. De plus, il entraînait des inconvénients de toutes sortes. Il n'était pas convenable, écrivait l'archevêque à Rome et en Espagne, que les laïcs fussent mêlés dans le choeur au clergé, qui chante l'office et sert le prêtre à l'autel. Le gouverneur prenait place dans le choeur, le sénat voulait l'entourer et tous amenaient quelques amis qu'il fallait laisser entrer. En outre, le pavillon ou baldaquin sous lequel se tenait le gouverneur était très grand; il gênait les ministres de l'autel qui n'avaient plus la place nécessaire pour le déploiement des cérémonies. Les personnes appartenant à la suite du gouverneur manquaient souvent de discrétion et de convenance, ils se croyaient tout permis. Un jour, l'archevêque prêchait à la messe, chantée par un chanoine, le maître des cérémonies; d'Ayamont et un autre de ses courtisans se permirent de s'asseoir sur les sièges du presbyterium, sur ceux du célébrant et de ses ministres parés ; ceux-ci ne purent occuper leur place ordinaire, il fallut leur en trouver une autre. En mettant un terme à ces abus, l'archevêque réserva pour les gouverneurs une place d'honneur, située en dehors même du choeur. Malgré cette déférence, d'Ayamont résolut de ne plus paraître au Dôme d'une manière officielle. Le jour de la fête de la Nativité de la Ste Vierge, malgré la présence du saint et des autres magistrats, il n'y parut qu'un instant, au moment des vêpres, pour gagner l'indulgence. Le marquis avait sa chapelle domestique; mais elle n'était point exempte des règles générales portées dans les conciles provinciaux. Les musiciens et les chantres de l'église du gouverneur devaient, comme tous les autres, être revêtus de la cotta, pour chanter les louanges de Dieu. Ces musiciens étaient loin d'être édifiants et le cardinal s'en plaint avec une certaine tristesse. Le marquis s'en servait pour toutes ses fêtes et ses banquets, il les menait chanter dans les églises des monastères, « ce qui est très pernicieux pour les religieuses elles-mêmes et a donné lieu à des désordres de leur part.» Partout où le gouverneur allait, ses musiciens le suivaient: il y avait là une affectation et une espèce de bravade que l'archevêque trouve presque scandaleuse. N'insistons pas davantage sur la 'conduite du gouverneur de Milan et sur les prétendus griefs qu'il avait contre l'archevêque: ce que nous venons de dire: suffit pour faire comprendre l'acharnement que cet esprit hautain et vindicatif apporta dans la lutte et les sentiments qui le poussèrent à le dénoncer, à Rome et à Madrid, comme un perturbateur de la paix publique. La vertu et l'influence du saint le gênaient, lui et quelques-uns de ses amis, et ils résolurent de travailler à le faire partir de Milan. Le meilleur moyen, à leur sens, c'était de le représenter comme un esprit inquiet, extravagant, brouillon, ami des nouveautés les plus imprudentes. Ils espéraient de leurs réclamations, fatiguer le Saint-Père et l'amener à réaliser leurs désirs. Ils mentirent, ils embrouillèrent les choses, ils envoyèrent des agents partout et bientôt les amis du cardinal ne surent plus eux-mêmes à quoi s'en tenir. Le roi d'Espagne avait une grande vénération pour l'archevêque
de Milan. D'Ayamont le savait; il avait même reçu des lettres
du monarque, après la mort de l'infant, qui l'engageaient à s'unir
avec le cardinal pour réformer son peuple, en extirper toutes
les mauvaises habitudes et toucher ainsi la miséricorde de Dieu.
Philippe II avait promis à l'archevêque l'appui et le concours
qu'il lui avait demandés, dans l'intérêt du salut
des âmes, en lui adressant le fac simile du clou du Sauveur dont
nous avons parlé. Mais ce prince était inconstant, ombrageux,
jaloux de son autorité royale; il était facile d'obtenir
ses faveurs, en le flattant et d'aliéner à tout jamais
sa bienveillance des personnes qu'on lui représentait comme ennemies
de son autorité. D'Ayamont savait cela et, à l'aide de
ses amis, il réussit à influencer le monarque, « qui
connaissait bien pourtant et appréciait la bonté de ce
saint homme; » il arriva un moment où le roi fut si mécontent,
qu'il parlait de s'entendre avec le saint père pour obtenir le
départ du cardinal Borromée de Milan, « C'est une
chose qui m'a parue toute nouvelle, écrit le nonce d'Espagne au
cardinal de CÔme il me paraît dur que le roi puisse éprouver
du dégoût pour les saintes actions de Sa Seigneurie illustrissime;
j'ai cru néanmoins devoir vous en avertir. » Il savait à quoi s'en tenir sur la politique des ambassadeurs et des ministres espagnols, il s'en exprime très clairement dans la réfutation qu'il écrivit du Mémoire des Décurions de Milan. « J'ai, dit-il, expérimenté depuis longtemps, ici et à Rome, la manière de négocier des ministres espagnols; elle est très éloignée de l'esprit sincère et candide du roi qu'ils servent.» A l'appui de son jugement, il cite l 'exemple du comte René Borromée, son parent. Il traitait l'affaire de la restitution de la Rocca d'Arona. Chez le roi il rencontra toujours des sentiments de justice et beaucoup de bonne volonté; mais il n'en fut pas de même de la part des ministres: ils finirent par ne plus répondre au comte, et ils chargèrent le gouverneur de Milan de poursuivre ses négociations. Celui-ci se montra rigoureux, après avoir enlevé à René toute espérance de rentrer dans son droit, il l'engagea à se contenter d'une compensation: mais le comte persévéra dans ses légitimes revendications, et il finit par triompher, grâce à l'intervention du roi qui, ayant pris une connaissance exacte de l'opposition de ses ministres, ordonna qu'on lui restituât sur-le-champ sa propriété. Le saint concluait de cette affaire qu'il ne fallait pas se laisser intimider par les oppositions et les rodomontades des ministres royaux. Si le gouverneur de Milan faisait agir auprès du monarque, il avait également à Rome des agents actifs et dévoués qui répandaient contre l'archevêque des mensonges et des calomnies. On le représentait comme un homme dévoré de l'ambition de se signaler, par les réformes les moins nécessaires et les plus inopportunes. On disait cela sur tous les tons, on le répétait de toutes parts, et, à Rome, le cardinal n'avait pas que des amis. « Sa seule présence à Rome épouvantait : les esprits, tant on avait peur de la réforme. » C'est le témoignage que nous a laissé l'ambassadeur de Venise, Jean Carraro : « on admirait le cardinal, dit-il, mais on ne le voyait pas volontiers pour ce motif séjourner dans la Ville éternelle. » Ces plaintes répétées, exagérées
par la malveillance, pouvaient sous certains rapports présenter
quelque vraisemblance, et elles étaient accueillies par un grand
nombre de personnes. « On croit tout ce que l'on dit, »lui écrivait
son agent. Le saint Père fait appeler l'agent du saint: « L'ambassadeur d'Espagne, lui dit-il, est venu se plaindre que le cardinal Borromée préparait de nouvelles réformes contre les laïcs: le marquis et le sénat s'attendent ' à quelques grandes nouveautés. » L'agent répondit au pape qu'il n'avait nulle connaissance de ces projets. Le cardinal, ajouta-t-il, se plaint au contraire de voir en peu de temps disparaître tout le fruit qu'il a fait en beaucoup d'années pour la bonne observance des fêtes. « Je lui racontai, dit-il au saint, tout ce que Votre Seigneurie m'a écrit à ce sujet, ajoutant que Sa Sainteté pouvait s'imaginer toute la peine que doit ressentir un prélat qui voit, sans autre motif que celui de le blesser, détruire tout le bien qu'il a fait, au prix de beaucoup de fatigues et pendant de nombreuses années, avec l'aide de Dieu, et pour le service de Sa Majesté. J'ai dit que Votre Seigneurie songeait bien à prendre quelque mesure convenable, mais sans faire de lois, ni d'édits publics.» Le pape comprit très bien la réponse de Mgr Speciano, néanmoins, comme le roi d'Espagne devait lui envoyer quelqu'un afin de traiter toute cette affaire, il fit recommander à l'archevêque de s'abstenir de promulguer de nouvelles ordonnances. Ces accusations et ces plaintes n'étaient pas de nature à ralentir le zèle du courageux pasteur, ni à l'empêcher d'accomplir son devoir. Il avait prié Mgr Speciano d'avertir l'ambassadeur d'Espagne que leurs prétentions ne changeraient rien à sa manière de faire. « Je ne prends pas mes résolutions, dit-il, d'après les ordres qui viennent d'Espagne, ni d'après les exemples donnés à Venise, où l'on ignore pour ainsi dire l'existence même de la liberté ecclésiastique. Je ferai mon devoir conformément aux règles des sacrés canons et des conciles. Et si quelqu'un ne fait pas cas des censures, Dieu saura bien les lui faire estimer et connaître en son temps. » « Vous avez bien répondu, écrit-il à Mgr Speciano, en faisant remarquer à Sa Sainteté qu'il est plus nécessaire de rappeler à ceux-ci qu'à moi-même la nécessité de ne rien innover. » En effet, « je parcours soigneusement la série de mes constitutions et je ne trouve nulle part une sanction qui ne soit d'accord avec les anciens canons. Bien plus, je m'aperçois que je suis encore à une longue distance des efforts, que le concile de Trente recommande chaleureusement aux pasteurs de faire pour rétablir l'ancienne discipline. » Il rappelle ensuite la délivrance de la peste, la menace d'une famine imminente; il déclare que tout cela doit exciter son zèle pour la réforme, afin de diminuer les occasions d'exciter la colère de Dieu par de nouveaux péchés. « Notre intention de rétablir cette discipline, ajoute-t-il, était bien ferme, mais on nous accusait d'être un ennemi du roi. Maintenant on joue au jeu de bague, tous les jours de fêtes, comme si nous étions aux temps pacifiques et tranquilles d'Auguste. Et cependant vous n'ignorez point l'état où en sont réduites les choses de ce monde et celles de Flandre. Je n'en ferai pas moins mon devoir pour cela; je me console par la pensée que du temps de Notre-Seigneur, malgré les contradictions des Pharisiens, les peuples ne profitaient pas moins de la parole divine. Ainsi j'ai ici, par la grâce de Dieu, un peuple très obéissant et généralement dévoué: chaque jour, je constate qu'il avance un peu plus dans cette voie. » A Rome, on travaillait puissamment à influencer le saint père et les cardinaux, par des accusations presque continuelles; on représentait l'archevêque comme ayant toujours à la main les foudres de l'Église et se plaisant à les lancer contre tous, pour les motifs les plus futiles. En présence de pareilles attaques, son agent le pressait de venir à Rome: il était convaincu que sa présence et ses explications suffiraient pour détruire, en un instant, tout l'échafaudage de calomnies et de mensonges élevé contre lui. Mais devant le tribunal du pape, la question se présentait sous
deux aspects: d'un côté la juridiction même des évêques
en général était engagée, de l'autre côté la
question semblait toute personnelle, car c'étaient les mesures,
les ordonnances épiscopales de Milan qui étaient en jeu.
Quant à la première question, le cardinal écrivait à Mgr
Speciano: « Ceci en somme intéresse tous les évêques
et Sa Sainteté doit en avoir grand soin. Aller à Rome pour
défendre ma cause ne serait pas sans inconvénient pour
les intérêts de mon Église; puis cette absence pourrait
se prolonger et n'aurais-je pas l'air d'y aller, comme procureur et avocat
de ces causes juridictionnelles, qui sont communes à tous les évêques. » Saint Charles se réjouit de cette nouvelle et il écrivit à son
clergé pour solliciter ses prières et celles des peuples
qui lui étaient confiés. « L'heureuse issue de cette
affaire intéresse le bonheur et l'équitable administration
des peuples, dit-il, bien plus elle répondrait aux plus chers
désirs du roi. Vous exciterez, pour votre compte, l'assemblée
des fidèles à obtenir de Dieu par ses prières quotidiennes,
une action très efficace du pape, qui mette fin à cette
cause, et tourne à l'honneur et à la gloire de Dieu. » L'archevêque n'hésita pas un instant à faire son devoir: le 22 février, il publiait une lettre pastorale dans laquelle il s'élevait avec force contre ces désordres. II engageait les Milanais « à ne pas se montrer ingrats envers Dieu qui les avait délivrés de la peste, à ne pas s'attirer de nouveaux et plus terribles fléaux ;» et enfin à respecter le deuil du roi. Après la mort de son fils aîné, ce monarque avait écrit une très pieuse lettre pour enjoindre au gouverneur de faire faire des processions, des prières publiques et de supprimer les scandales qui attirent la colère du Seigneur. D'Ayamont regarda cet acte épiscopal comme une injure dirigée contre sa propre personne, il décida que les fêtes se continueraient pendant tous les dimanches de carême. Un premier succès l'encouragea à persévérer dans cette voie. II y eut une foule si considérable pour voir ces nouvelles fêtes, ces courses de chars et de chevaux, raconte le maître des cérémonies du DÔme, Jean Paul de Chierici, que nous pûmes difficilement nous rendre à l'église. Le cardinal lui-même vit cette foule et il en fut très affligé. Mais la sagesse triomphe de la malice : il eut l'heureuse pensée d'envoyer vers tous ces hommes quelques-uns de ses ministres, avec la mission de les éloigner de ces folies, en leur promettant de sa part cent jours d'indulgence, s'ils venaient au temple; un grand nombre de ces curieux les écouta, ils abandonnèrent le spectacle et bientôt l'église fut pleine: le Christ eut ainsi une meilleure part que Bélial. L'archevêque crut devoir faire davantage: devant cette persistance à violer les lois de l'Église il publia un édit; après avoir rappelé les lois ecclésiastiques, les décrets des conciles et ceux surtout du concile de Trente, défendant les jeux publics aux jours de dimanche et de fête de précepte, à l'heure des offices divins, il excommunia ipso facto tous ceux qui prendraient part à ces jeux ou qui les auraient ordonnés et imaginés. Il alla même jusqu'à interdire l'entrée de l'église à tous ceux qui y assisteraient. Le peuple obéit et le cardinal eut lieu de se réjouir des résultats de son édit: « non seulement, écrit-il à Speciano, on s'est abstenu de ces jeux profanes, mais le zèle pour les saints exercices est en pleine ferveur et la multitude est plus nombreuse qu'à l'ordinaire dans les temples sacrés. » Puis Charles s'étonnait de la colère du gouverneur contre cet édit. « Je ne blâme personne en particulier, je ne reprends que les vices. Je n'ai pas dit un mot dans mon édit de l'auteur de ces réunions. Si de lui-même il s'accuse, comme étant la cause de ces maux et de la corruption de la ville, il se condamne lui-même. Est-ce donc une nouveauté de me voir attaquer les vices? Jésus-Christ lui-même, dans l'évangile, a pris cette méthode et tous les saints pères m'ont donné cet exemple. Bien plus, le devoir du pasteur, je le sais depuis longtemps, est de remédier par sa parole aux maux publics dont il ne peut approcher la main avec efficacité. Il doit au moins faire connaître combien ces crimes lui causent de peine et excitent la colère de Dieu. Son devoir de pasteur est de réclamer toujours, de s'opposer à tous les mauvais desseins, de les réprouver ouvertement, afin que les brebis qui lui sont confiées puissent plus aisément s'éloigner de ces crimes. » Le marquis très irrité résolut de frapper un grand
coup. Il réunit les décurions de la ville et il les engage à dresser
un mémoire contre l'archevêque. Après avoir articulé vingt
et un griefs contre le cardinal, les décurions terminaient ainsi
leur réquisitoire: « Les décurions, prosternés
aux pieds de Votre Sainteté, vous supplient humblement de vouloir
bien, le plus tôt possible, mettre fin à tant de scandales
et de dangers, en révoquant les décrets et les ordres susdits
de l'archevêque et en restituant à la cité ses anciennes
coutumes qui ne sont pas contraires aux sacrés canons, aux conciles
généraux ou qui ne semblent pas intolérables à Votre
Sainteté. Pour l'avenir, veuillez commander au cardinal de ne
plus introduire aucune nouveauté, sans la participation et la
permission de Votre Sainteté, au sentiment et à l'autorité de
laquelle chacun de nous obéira, comme cela se doit, très
volontiers; les troubles énumérés ci-dessus ne pourront
jamais cesser par une autre voie. » Ce mémoire achevé et signé, d'Ayamont le fit porter à Rome par le docteur Jacques Riccardi de Lodi, qui reçut également la mission de défendre les prétendus droits de l'État de Milan et d'accuser le saint le plus qu'il pourrait. Le 22 mai 1579, Mgr Speciano écrivait à l'archevêque: « j'ai vu dernièrement le souverain pontife, il m'a appris qu'on lui avait adressé une lettre au nom de la ville de Milan; elle lui fut remise par Riccardi. Une supplique de trois pages, entièrement écrites et contenant tous les sujets de plainte des citoyens contre vos lois, y est annexée. Grégoire, étonné, demanda pour quoi aucun envoyé de la ville ne s'était présenté devant lui. » Au moment où cette lettre partait pour Milan, Speciano en recevait
une de l'archevêque, datée du 17 mai, qui l'avertissait
de l'existence de ce mémoire et du moyen employé par d'Ayamont
pour arracher la signature des décurions. Le gouverneur, après
les avoir menacés, avait réussi à vaincre les dernières
résistances, en déclarant que le refus de signer serait
une preuve d'hostilité envers le roi. Le saint confirma son premier
dire, par une autre lettre du 4 juin: « Un certain nombre des décurions,
dit-il, n'ont signé que malgré eux, ou poussés par
la crainte, ou gagnés par des promesses. » Nous avons trouvé à la Bibliothèque ambrosienne
la minute de cette réponse, elle est longue, elle entre dans de
nombreux détails, selon l'usage du saint; mais elle est victorieuse.
Avant de commencer la discussion des griefs qui lui sont reprochés,
il présente quelques considérations générales. « Nous
ne sommes pas aux Indes, dit-il, nous sommes très voisins de Rome
et néanmoins ces ardents négociateurs osent présenter à Sa
Sainteté les affaires de ce pays, qui sont publiques et très
connues, tout différemment de ce qu'elles sont en réalité.
Tantôt leurs officieuses démarches, tantôt leurs obséquieux
empressements ou toute autre espèce de procédés
artificieux, - plaise à Dieu que les passions, les intérêts
et les divers projets de nous autres, cardinaux et ministres de l'entourage
du Saint Père, ne viennent pas à les favoriser considérablement!
- réussissent quelquefois, sinon à persuader, du moins à faire
une notable impression sur l'esprit de Notre Seigneur par des récits
faux ou par de ridicules inventions. Et quand ils ont, par ce moyen,
obtenu quelque chose de Sa Sainteté, ne serait-ce qu'une bonne
parole ou une réponse générale, ils s'en vont la
répandant avec un tel art qu'ils s'en servent pour colorer, en
quelque façon, ou donner quelque fondement à leurs inventions
extravagantes. Telle est la tactique qu'on a suivie dans les négociations
que nous avons entre les mains. » « Exercer la jeunesse et la noblesse dans des choses qui peuvent
servir à la profession militaire, répond l'archevêque,
n'a jamais été défendu dans mon édit sur
les jeux. Ces exercices se peuvent faire beaucoup plus chrétiennement
les jours fériés, puisqu'ils sont faits surtout par des
personnes nobles et riches et non par des ouvriers qui, ces jours-là,
sont retenus dans les boutiques; mais consacrer à cet usage des
jours qui doivent se dépenser entièrement au service de
Dieu, non seulement c'est détourner des offices divins les personnes
qui s'emploient à ces jeux, comme le prouve l'expérience,
mais c'est encore le plus souvent les obliger à manquer la messe.
Ils la font perdre à leurs serviteurs et à tous ceux qui
travaillent aux préparatifs, aux vêtements, aux livrées
et autres choses semblables, la nuit qui précède ces jeux,
la matinée et même une partie du jour dans lequel ils ont
lieu. Alors, nos écoles de la doctrine chrétienne sont
interrompues, la parole divine n'est plus écoutée, les âmes
n'ont plus l'assistance spirituelle dont elles ont besoin, pour vaincre
leurs passions et pratiquer la vertu. On ne trouvera jamais un homme
raisonnable qui puisse approuver ces exercices militaires, en un tel
lieu, avec un concours de femmes, qui est de nature à donner à la
jeunesse des habitudes de mollesse ; ces usages sont opposés à la
virilité des bons soldats. Ne serait-il pas mieux de les faire
dans des lieux solitaires, à la campagne, loin de ces carrosses
et de ces fenêtres. Alors la dépense serait moindre et l'on
ne verrait pas tant de familles ruinées et tant de créanciers
réclamer ce qui leur est dû. » Les décurions se montraient très jaloux de leur honneur;
ils prétendaient que les nombreuses ordonnances du saint étaient
de nature à nuire à leur réputation. « Ces édits,
ces ordres, disaient-ils, donnent à notre cité une note
d'infamie. » Le cardinal répond, avec raison, que les bonnes
mesures et les réformes ne sont jamais infamantes; maïs qu'elles
sont plutôt de nature à donner de la splendeur et de la
gloire aux villes et aux provinces qui les acceptent. On comprend la douleur de l'archevêque: non seulement il voit
le fruit de ses longues fatigues s'évanouir, mais il songe au
mal, peut-être irréparable, que les oppositions constantes
de l'autorité civile au libre exercice de son ministère
peuvent engendrer dans son troupeau. La lutte toutefois semble lui donner
une nouvelle vigueur: le danger couru par les âmes enflamme son
zèle de continuelles et de plus généreuses ardeurs. Froissé par cette mesure, il manifesta, dès le début de sa prédication, son irritation, et bientôt, il ne sut plus mettre aucune borne à sa parole. Du haut de la chaire, il attaqua le saint par des allusions tellement claires qu'il était impossible de s'y méprendre. Le gouverneur venait chaque jour entendre son orateur favori et ces attaques, si peu déguisées, le remplissaient de joie. Les âmes pieuses en gémissaient profondément; les ennemis de l'archevêque triomphaient. Tout était fidèlement rapporté au saint, qui ne se plaignit pas, laissa l'orateur continuer ses attaques et ses allusions: il ne s'agissait que de sa personne et l'humble cardinal se taisait. Mais de la personne, le Jésuite passa à la critique des ordonnances et des actes épiscopaux; la patience de Charles n'avait plus de raison pour se prolonger; on vint même l'avertir du scandale qui résultait de cette prédication et de la nécessité d'y imposer un terme. L'inquisiteur de la Foi, pour la province de Milan, et l'évêque de Lodi qui avaient entendu le père, prévinrent l'archevêque qu'il fallait absolument mettre un frein à ces excès. Il avertit alors les supérieurs de ce religieux; Mazarin n'en continua pas moins sa prédication et il s'enhardit au point qu'on l'accusa bientôt d'avoir émis du haut de la chaire des propositions hérétiques. Rappelé à Rome, on dressa contre lui un procès canonique qui ne fournit aucune preuve de la vérité de cette accusation; néanmoins, le religieux fut puni par ses supérieurs; le saint archevêque plein d'une inépuisable charité, profita d'un voyage à Rome pour faire adoucir sa peine et lever, avant le temps, l'interdiction de la prédication. Le lecteur peut se rendre un compte exact des difficultés qui
accablaient le saint archevêque: à Rome, à Madrid, à Milan,
partout on l'attaque, on l'accuse, on le calomnie. Cette unanimité de
plaintes devait impressionner la Cour romaine, et il n'est point étonnant
de voir que plusieurs cardinaux lui soient opposés. De loin, comme
il le dit souvent lui-même, on s'exagère les choses. Son
agent lui écrit: « Ici on croit tout ce que l'on dit; on
prétend que vous n'êtes pas aimé de vos diocésains. » Le marquis d'Ayamont ne pouvait pas oublier le départ du père Mazarin de Milan, il regardait cette affaire comme un affront fait à lui-même. La pensée que toutes les ordonnances de l'archevêque étaient dirigées contre sa personne, ou conçues dans le dessein de lui déplaire, était devenue une idée fixe chez le gouverneur de Milan. Le pape ne voulait rien décider de ces graves discussions, sans
avoir entendu le cardinal, et; de son côté, ce dernier écrivait à Speciano: Pour lui, il ne veut qu'une seule chose: obéir au pape; mais
il se sent « obligé par conscience, et par le devoir même
de sa charge à faire connaître pleinement la vérité au
saint père » : son voyage n'a pas d'autre but. « Je
me conformerai, dit-il, en terminant sa première réponse
au réquisitoire des décurions de Milan, pour la manière
de gouverner mon Église et sur les remèdes dont elle a
besoin, aux ordres de Notre Seigneur. Je n'ai pas, en effet, de volonté ni
d'obligation plus grande que celle de faire connaître à Sa
Sainteté la vérité, puis de lui obéir très
promptement, en conduisant ces âmes par les chemins qu'elle m'indiquera.
Ces âmes, du reste, sont beaucoup plus les siennes que les miennes
et le compte que Sa Béatitude en devra rendre à Dieu n'est
pas moins rigoureux que celui que je lui dois moi-même. Il est
beaucoup plus utile de considérer ces questions sous cet aspect,
que de les discuter en congrégation, ou d'après les raisons
du docteur Riccardi : pour moi je n'ai pas I'intention de les traiter
d'une autre manière. »
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