Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE VINGT NEUVIEME

ENCORE LA LUTTE

Caractère du marquis d'Ayamont. Sa première entrevue avec saint Charles. Principe de son opposition au cardinal. Ses prétendus griefs. Il veut se mettre au-dessus de tous les usages et de toutes les règles canoniques. Sa place au Dôme. Ses musiciens. Ses intrigues à Rome et à Madrid. Il veut le départ du saint. La politique des ministres du roi d'Espagne. Ce qu'on pense à Rome. Le saint n'innove en rien. Il défend ses ordonnances. Son agent le presse de se rendre à Rome. Le roi d'Espagne y envoie le marquis Alcanisio. Entêtement du marquis d'Ayamont. Il ordonne des fêtes publiques pour tous les dimanches de Carême. Conduite du saint. Le peuple lui obéit. Le marquis réunit les décurions de la ville et leur fait signer un mémoire contre le saint. Curieux reproches faits au saint. Le marquis cherche à entraver l'administration épiscopale dans les paroisses, hors de Milan. La réponse de saint Charles au mémoire des décurions. Fâcheuses conséquences de la conduite du gouverneur sur l'esprit des diocésains. Le marquis trouve dans plusieurs religieux des appuis indirects de sa conduite. Le père Mazarin. Le saint est-il aimé à Milan? -Il décide son voyage à Rome. Sa disposition d'esprit vis-à-vis des décisions que prendra le pape.

APRÈS le dévouement dont le saint venait de donner des preuves si héroïques et si persévérantes, tout, dans l'administration de l'Eglise de Milan, aurait dû marcher au gré de ses désirs: ses pieuses pensées de réforme n'auraient plus dû rencontrer d'opposition. S'étonner s'il en fût autrement, ce serait peu connaître l'esprit humain, avec ses misérables passions et ses mille retours sur lui-même. Le marquis d'Ayamont était un homme trop épris de la grandeur de son rôle pour accepter qu'un autre, auprès de lui, exerçât la moindre influence; il était la personnification vivante de cette fierté espagnole, qui dégénère souvent en une morgue insolente et opiniâtre. Dès son arrivée à Milan, il avait manifesté la hauteur de son caractère; il avait reçu la première visite du cardinal archevêque de la ville avec un sans façon qui frisait l'insulte.

« Après le départ de M. le commandeur pour la Flandre, écrit saint Charles à Mgr Castelli, il m'a paru convenable d'aller présenter mes compliments au nouveau gouverneur, le marquis d'Ayamont. J'y suis allé, aujourd'hui, avec l'intention de n'entrer en aucune façon dans le détail des controverses passées ; mais de lui même il y est entré. Il m'a reçu dans son antichambre où nous sommes testés à discourir, en présence de toutes les personnes présentes. -Je ne sais, ajoute-t-il avec une certaine bonhomie qui ne manque pas de malice, si cette manière d'agir est fierté, ou si le cérémonial espagnol règle ainsi les choses pour la première visite, ou s'il craignait enfin que je ne fusse allé pour lui faire quelque demande. »

Cette manière de recevoir un prince de l'Église, que ses vertus, encore plus que sa dignité, rendaient digne de tous les hommages; était d'un mauvais augure pour l'avenir et n'annonçait pas des intentions conciliantes. Marchant sur les traces de son prédécesseur, dont il exagérait encore les prétentions, d'Ayamont aspirait à devenir le seul maître à Milan. Les prescriptions des conciles provinciaux, les ordonnances de l'archevêque ne devaient point l'atteindre, il se croyait supérieur à leur autorité. La peste était venue; le gouverneur comprenait qu'il n'avait pas fait tout son devoir. Son amour-propre en souffrait, mais loin de vouloir réparer ses torts, il chercha un soulagement aux remords de sa conscience, en exhalant des plaintes amères contre le pieux cardinal.

Loin de chercher à conquérir de l'influence, au détriment de son devoir, Charles aurait plutôt, par humilité, renoncé à celle qu'il avait acquise d'une manière légitime. Les circonstances, son caractère même de pasteur et de père, l'avaient fait regarder comme l'unique espoir de la ville en deuil. Non seulement il avait été à la hauteur de sa mission divine, mais il avait dépassé par son zèle, par son intelligence des besoins du moment, par sa prévoyante et généreuse administration, tout ce qu'on pouvait espérer de sa sainteté déjà bien connue. Son autorité avait considérablement grandi; son nom était devenu l'objet des bénédictions unanimes du peuple et l'amour qu'on lui témoignait n'avait point de bornes.

D'Ayamont sentait combien il avait été lui-même au-dessous de ce que réclamaient de pareils malheurs, de la part d'un homme qui avait toute l'autorité du souverain. Il avait encore le souvenir tout vivant de la lettre que le cardinal avait écrite au sénat, et dans laquelle il blâmait son départ de Milan, au moment où sa présence eût été si nécessaire. Une jalousie, qu'il ne sut même pas dissimuler, s'empara de son âme et il s'oublia un jour jusqu'à dire au saint: « Il est trop pénible de voir que tous vous aiment à Milan; vous y êtes presque adoré et moi, moi, qui suis le ministre du roi le plus puissant, je ne suis même pas agréé par le plus grand nombre des habitants de cette ville. »

Les flatteurs ne manquaient pas: unis aux ennemis de l'archevêque, ils soufflèrent sur la flamme et excitèrent encore les mauvaises dispositions du gouverneur. Deux membres du sénat surtout, dont la conduite avait plus d'une fois attiré les reproches du cardinal, s'entendirent avec d'Ayamont. Ils ourdirent une trame des plus perfides dans l'intention de perdre l'archevêque, ou du moins de l'obliger à quitter Milan.

Il n'était pas difficile au gouverneur de trouver des sujets de plainte; Charles continuait à user de l'ancienne juridiction de son Église: il citait toujours les laïcs à son tribunal. Cette brûlante question n'avait point été tranchée définitivement, elle fut soulevée de nouveau. Cela ne suffisant pas, le gouverneur chercha d'autres griefs; il accusa le saint archevêque d'inventer chaque jour de nouvelles réformes, de susciter constamment le mécontentement des populations par des sévérités excessives; enfin d'avoir établi, au grand préjudice des âmes, disait-il, des cas réservés en grand nombre, dont lui seul pouvait donner l'absolution.

Cette réserve portait surtout sur les péchés commis dans les églises, aux jours de fêtes; au témoignage du saint ils étaient très nombreux et il les appelle des abominations. Convaincu que la peste avait été le châtiment de ces désordres, il cherchait les moyens d'y remédier. Il avait établi une séparation dans les églises entre les hommes et les femmes; le marquis lui en faisait un grief. L'heureux résultat qu'il avait retiré de cette mesure ne lui sembla pas suffisant. De concert avec le père inquisiteur et le provincial des Jésuites, il avait rédigé ce nouvel édit des cas réservés, dont le gouverneur s'était plaint dès sa promulgation. L'archevêque lui répondit que s'il s'était réservé l'absolution de ces péchés, néanmoins tous les confesseurs, avec sa permission ou celle du grand pénitencier, pourraient absoudre les coupables. Les pénitents ne seraient nullement obligés à se présenter devant un autre que leur confesseur ordinaire, muni de cette permission. Il n'avait pas vu, ajoutait-il, de moyen plus efficace de remédier au mal et, de fait, depuis la promulgation de cet édit, les réunions dans les églises n'avaient point, comme par le passé, vu naître d'aussi graves et d'aussi nombreux désordres.

Plusieurs églises, et notamment le Dôme, avaient des portes latérales; ces églises étaient devenues comme un passage ordinaire: marchands, commissionnaires, avec de petites charrettes à bras, les traversaient comme si eUes eussent été une place publique. Il était impossible de tolérer cet abus. L'archevêque ordonna de fermer les portes latérales. Le marquis d'Ayamont eût voulu qu'il lui demandât la permission de faire ces changements et il s'indigna de ce qu'il les avait faits, sans l'en prévenir. Le cardinal ne pouvait même pas changer l'orgue de sa cathédrale sans qu'on l'accusât aussitôt de créer des nouveautés.

Le marquis voulait se mettre en dehors des usages communs et il accusait l'archevêque d'introduire sans cesse de nouveaux usages. L'Église de Milan a une liturgie particulière dont l'origine remonte aux premiers siècles du christianisme. Pour conserver intact ce précieux dépôt, il est défendu de célébrer les offices dans les églises paroissiales de la ville, selon le rit romain; le marquis refusa de se soumettre à cette règle si sage, il décida que partout où il irait, on célébrerait
la messe selon l'usage romain. Mais il fallait une permission et, ne pouvant l'obtenir de l'archevêque, il la sollicita du pape. Grégoire XII avait cru pouvoir sans inconvénient accorder au marquis d'Ayamont
cette faculté, en sa double qualité de gouverneur et d'étranger; il en fit aviser le saint archevêque: sur les observations de saint Charles, Grégoire XIII retira le privilège.

Avec le temps, il s'introduit souvent dans les meilleurs gouvernements des usages contraires aux lois générales. Loin d'être à l'abri de ces défaillances, inhérentes à toutes les choses de ce monde, l'Église de Milan y avait été exposée plus qu'aucune autre par suite de la longue absence de ses évêques. Mgr Famagosta, visiteur apostolique, avait décrété la réforme de plusieurs de ces abus. La peste éclatant, au moment où se terminait cette visite, l'exécution en avait été retardée. Le marquis avait vu avec défiance cet évêque envoyé, au nom et par l'autorité du Saint-Père, dans les États du roi, son souverain, pour y détruire les abus et y réprimer les désordres. Il était loin d'être disposé à accepter ses ordonnances, à plus forte raison, si elles avaient pour but de supprimer des privilèges, plutôt usurpés par ses prédécesseurs que reçus de la bienveillance de l'autorité ecclésiastique. Entre autres usurpations, les gouverneurs s'étaient attribués une place dans le choeur de la cathédrale, au milieu des prêtres et des chanoines, chantant l'office. Cet usage était contraire aux règles de l'Église et; en le supprimant, le cardinal n'avait innové en rien. De plus, il entraînait des inconvénients de toutes sortes. Il n'était pas convenable, écrivait l'archevêque à Rome et en Espagne, que les laïcs fussent mêlés dans le choeur au clergé, qui chante l'office et sert le prêtre à l'autel. Le gouverneur prenait place dans le choeur, le sénat voulait l'entourer et tous amenaient quelques amis qu'il fallait laisser entrer. En outre, le pavillon ou baldaquin sous lequel se tenait le gouverneur était très grand; il gênait les ministres de l'autel qui n'avaient plus la place nécessaire pour le déploiement des cérémonies. Les personnes appartenant à la suite du gouverneur manquaient souvent de discrétion et de convenance, ils se croyaient tout permis. Un jour, l'archevêque prêchait à la messe, chantée par un chanoine, le maître des cérémonies; d'Ayamont et un autre de ses courtisans se permirent de s'asseoir sur les sièges du presbyterium, sur ceux du célébrant et de ses ministres parés ; ceux-ci ne purent occuper leur place ordinaire, il fallut leur en trouver une autre.

En mettant un terme à ces abus, l'archevêque réserva pour les gouverneurs une place d'honneur, située en dehors même du choeur. Malgré cette déférence, d'Ayamont résolut de ne plus paraître au Dôme d'une manière officielle. Le jour de la fête de la Nativité de la Ste Vierge, malgré la présence du saint et des autres magistrats, il n'y parut qu'un instant, au moment des vêpres, pour gagner l'indulgence.

Le marquis avait sa chapelle domestique; mais elle n'était point exempte des règles générales portées dans les conciles provinciaux. Les musiciens et les chantres de l'église du gouverneur devaient, comme tous les autres, être revêtus de la cotta, pour chanter les louanges de Dieu. Ces musiciens étaient loin d'être édifiants et le cardinal s'en plaint avec une certaine tristesse. Le marquis s'en servait pour toutes ses fêtes et ses banquets, il les menait chanter dans les églises des monastères, « ce qui est très pernicieux pour les religieuses elles-mêmes et a donné lieu à des désordres de leur part.» Partout où le gouverneur allait, ses musiciens le suivaient: il y avait là une affectation et une espèce de bravade que l'archevêque trouve presque scandaleuse.

N'insistons pas davantage sur la 'conduite du gouverneur de Milan et sur les prétendus griefs qu'il avait contre l'archevêque: ce que nous venons de dire: suffit pour faire comprendre l'acharnement que cet esprit hautain et vindicatif apporta dans la lutte et les sentiments qui le poussèrent à le dénoncer, à Rome et à Madrid, comme un perturbateur de la paix publique. La vertu et l'influence du saint le gênaient, lui et quelques-uns de ses amis, et ils résolurent de travailler à le faire partir de Milan. Le meilleur moyen, à leur sens, c'était de le représenter comme un esprit inquiet, extravagant, brouillon, ami des nouveautés les plus imprudentes. Ils espéraient de leurs réclamations, fatiguer le Saint-Père et l'amener à réaliser leurs désirs. Ils mentirent, ils embrouillèrent les choses, ils envoyèrent des agents partout et bientôt les amis du cardinal ne surent plus eux-mêmes à quoi s'en tenir.

Le roi d'Espagne avait une grande vénération pour l'archevêque de Milan. D'Ayamont le savait; il avait même reçu des lettres du monarque, après la mort de l'infant, qui l'engageaient à s'unir avec le cardinal pour réformer son peuple, en extirper toutes les mauvaises habitudes et toucher ainsi la miséricorde de Dieu. Philippe II avait promis à l'archevêque l'appui et le concours qu'il lui avait demandés, dans l'intérêt du salut des âmes, en lui adressant le fac simile du clou du Sauveur dont nous avons parlé. Mais ce prince était inconstant, ombrageux, jaloux de son autorité royale; il était facile d'obtenir ses faveurs, en le flattant et d'aliéner à tout jamais sa bienveillance des personnes qu'on lui représentait comme ennemies de son autorité. D'Ayamont savait cela et, à l'aide de ses amis, il réussit à influencer le monarque, « qui connaissait bien pourtant et appréciait la bonté de ce saint homme; » il arriva un moment où le roi fut si mécontent, qu'il parlait de s'entendre avec le saint père pour obtenir le départ du cardinal Borromée de Milan, « C'est une chose qui m'a parue toute nouvelle, écrit le nonce d'Espagne au cardinal de CÔme il me paraît dur que le roi puisse éprouver du dégoût pour les saintes actions de Sa Seigneurie illustrissime; j'ai cru néanmoins devoir vous en avertir. »

Saint Charles n'ignorait point les projets de ses adversaires, et il répondait au sénateur César Mezzabarba qui lui en faisait part: « Les agissements dont vous me parlez, pour me faire partir de Milan, ne sont point nouveaux pour moi, ils étaient déjà parvenus à ma connaissance. Bien plus, on m'a dit dernièrement que le marquis Alcanisio avait été envoyé à Rome dans le but d'obtenir ce résultat. Grégoire n'est pas le premier pape à qui l'on demande une semblable chose: Ils avaient déjà fatigué Pie V de pareilles sollicitations. Mais celui-ci ne voulut jamais consentir à mon éloignement de cette province, précisément parce qu'ils le désiraient. Et cependant, avant cette époque, il m'avait souvent prié de quitter Milan, il eût mieux aimé me voir à Rome. »

Quant au roi d'Espagne, le saint n'ignorait point qu'on le trompait :
« Si le roi apprenait et connaissait les affaires de ce pays par des personnes exemptes de toute passion, je suis certain, disait-il, qu'il penserait bien différemment de ce que l'on vous dit. »

Il savait à quoi s'en tenir sur la politique des ambassadeurs et des ministres espagnols, il s'en exprime très clairement dans la réfutation qu'il écrivit du Mémoire des Décurions de Milan. « J'ai, dit-il, expérimenté depuis longtemps, ici et à Rome, la manière de négocier des ministres espagnols; elle est très éloignée de l'esprit sincère et candide du roi qu'ils servent.» A l'appui de son jugement, il cite l 'exemple du comte René Borromée, son parent. Il traitait l'affaire de la restitution de la Rocca d'Arona. Chez le roi il rencontra toujours des sentiments de justice et beaucoup de bonne volonté; mais il n'en fut pas de même de la part des ministres: ils finirent par ne plus répondre au comte, et ils chargèrent le gouverneur de Milan de poursuivre ses négociations. Celui-ci se montra rigoureux, après avoir enlevé à René toute espérance de rentrer dans son droit, il l'engagea à se contenter d'une compensation: mais le comte persévéra dans ses légitimes revendications, et il finit par triompher, grâce à l'intervention du roi qui, ayant pris une connaissance exacte de l'opposition de ses ministres, ordonna qu'on lui restituât sur-le-champ sa propriété. Le saint concluait de cette affaire qu'il ne fallait pas se laisser intimider par les oppositions et les rodomontades des ministres royaux.

Si le gouverneur de Milan faisait agir auprès du monarque, il avait également à Rome des agents actifs et dévoués qui répandaient contre l'archevêque des mensonges et des calomnies. On le représentait comme un homme dévoré de l'ambition de se signaler, par les réformes les moins nécessaires et les plus inopportunes. On disait cela sur tous les tons, on le répétait de toutes parts, et, à Rome, le cardinal n'avait pas que des amis. « Sa seule présence à Rome épouvantait : les esprits, tant on avait peur de la réforme. » C'est le témoignage que nous a laissé l'ambassadeur de Venise, Jean Carraro : « on admirait le cardinal, dit-il, mais on ne le voyait pas volontiers pour ce motif séjourner dans la Ville éternelle. »

Ces plaintes répétées, exagérées par la malveillance, pouvaient sous certains rapports présenter quelque vraisemblance, et elles étaient accueillies par un grand nombre de personnes. « On croit tout ce que l'on dit, »lui écrivait son agent.

Un parent du cardinal Alciati, habitant Milan, se faisait l'écho ou plutôt le serviteur de ces indignes magistrats; il envoyait à son parent des rapports mensongers et pleins d'inventions. Si la conduite mondaine de cet ecclésiastique, au témoignage de l'archevêque, explique le rôle qu'il jouait si volontiers, elle aurait dû au moins mettre en garde contre les renseignements qu'il envoyait. Mais l'éloignement, les liens de la parenté peuvent, dans une certaine mesure, expliquer la confiance qu'on lui témoignait. Saint Charles ordonne à son agent de prévenir le cardinal Alciati : « Que Sa Seigneurie illustrissime ne croie pas, dit-il, tout ce qu'on lui écrit, car elle pourrait s'en tirer avec peu d'honneur. » Il veut, néanmoins, qu'on remercie le cardinal de l'intérêt qu'il lui porte et des avertissements qu'il lui transmet, à la suite des rapports qu'il reçoit de Milan.

Le saint Père fait appeler l'agent du saint: « L'ambassadeur d'Espagne, lui dit-il, est venu se plaindre que le cardinal Borromée préparait de nouvelles réformes contre les laïcs: le marquis et le sénat s'attendent ' à quelques grandes nouveautés. »

L'agent répondit au pape qu'il n'avait nulle connaissance de ces projets. Le cardinal, ajouta-t-il, se plaint au contraire de voir en peu de temps disparaître tout le fruit qu'il a fait en beaucoup d'années pour la bonne observance des fêtes. « Je lui racontai, dit-il au saint, tout ce que Votre Seigneurie m'a écrit à ce sujet, ajoutant que Sa Sainteté pouvait s'imaginer toute la peine que doit ressentir un prélat qui voit, sans autre motif que celui de le blesser, détruire tout le bien qu'il a fait, au prix de beaucoup de fatigues et pendant de nombreuses années, avec l'aide de Dieu, et pour le service de Sa Majesté. J'ai dit que Votre Seigneurie songeait bien à prendre quelque mesure convenable, mais sans faire de lois, ni d'édits publics.»

Le pape comprit très bien la réponse de Mgr Speciano, néanmoins, comme le roi d'Espagne devait lui envoyer quelqu'un afin de traiter toute cette affaire, il fit recommander à l'archevêque de s'abstenir de promulguer de nouvelles ordonnances.

Ces accusations et ces plaintes n'étaient pas de nature à ralentir le zèle du courageux pasteur, ni à l'empêcher d'accomplir son devoir. Il avait prié Mgr Speciano d'avertir l'ambassadeur d'Espagne que leurs prétentions ne changeraient rien à sa manière de faire. « Je ne prends pas mes résolutions, dit-il, d'après les ordres qui viennent d'Espagne, ni d'après les exemples donnés à Venise, où l'on ignore pour ainsi dire l'existence même de la liberté ecclésiastique. Je ferai mon devoir conformément aux règles des sacrés canons et des conciles. Et si quelqu'un ne fait pas cas des censures, Dieu saura bien les lui faire estimer et connaître en son temps. »

« Vous avez bien répondu, écrit-il à Mgr Speciano, en faisant remarquer à Sa Sainteté qu'il est plus nécessaire de rappeler à ceux-ci qu'à moi-même la nécessité de ne rien innover. »

En effet, « je parcours soigneusement la série de mes constitutions et je ne trouve nulle part une sanction qui ne soit d'accord avec les anciens canons. Bien plus, je m'aperçois que je suis encore à une longue distance des efforts, que le concile de Trente recommande chaleureusement aux pasteurs de faire pour rétablir l'ancienne discipline. » Il rappelle ensuite la délivrance de la peste, la menace d'une famine imminente; il déclare que tout cela doit exciter son zèle pour la réforme, afin de diminuer les occasions d'exciter la colère de Dieu par de nouveaux péchés. « Notre intention de rétablir cette discipline, ajoute-t-il, était bien ferme, mais on nous accusait d'être un ennemi du roi. Maintenant on joue au jeu de bague, tous les jours de fêtes, comme si nous étions aux temps pacifiques et tranquilles d'Auguste. Et cependant vous n'ignorez point l'état où en sont réduites les choses de ce monde et celles de Flandre. Je n'en ferai pas moins mon devoir pour cela; je me console par la pensée que du temps de Notre-Seigneur, malgré les contradictions des Pharisiens, les peuples ne profitaient pas moins de la parole divine. Ainsi j'ai ici, par la grâce de Dieu, un peuple très obéissant et généralement dévoué: chaque jour, je constate qu'il avance un peu plus dans cette voie. »

A Rome, on travaillait puissamment à influencer le saint père et les cardinaux, par des accusations presque continuelles; on représentait l'archevêque comme ayant toujours à la main les foudres de l'Église et se plaisant à les lancer contre tous, pour les motifs les plus futiles. En présence de pareilles attaques, son agent le pressait de venir à Rome: il était convaincu que sa présence et ses explications suffiraient pour détruire, en un instant, tout l'échafaudage de calomnies et de mensonges élevé contre lui.

Mais devant le tribunal du pape, la question se présentait sous deux aspects: d'un côté la juridiction même des évêques en général était engagée, de l'autre côté la question semblait toute personnelle, car c'étaient les mesures, les ordonnances épiscopales de Milan qui étaient en jeu. Quant à la première question, le cardinal écrivait à Mgr Speciano: « Ceci en somme intéresse tous les évêques et Sa Sainteté doit en avoir grand soin. Aller à Rome pour défendre ma cause ne serait pas sans inconvénient pour les intérêts de mon Église; puis cette absence pourrait se prolonger et n'aurais-je pas l'air d'y aller, comme procureur et avocat de ces causes juridictionnelles, qui sont communes à tous les évêques. »

Les choses en étaient là, lorsqu'au commencement de l'année 1579, Charles reçut avis de Mgr Speciano que le saint père avait résolu de traiter définitivement la question de la juridiction ecclésiastique, qu'il n'attendait plus que l'arrivée du marquis Alcanisio, envoyé du roi Philippe. Ce gentilhomme était fils de saint François de Borgia; c'était un homme pieux, prudent et qui nourrissait une grande estime pour le cardinal Borromée. Les négociations auxquelles il devait prendre part loin de diminuer cette estime, ne firent en quelque sorte que la rendre plus solide et plus justifiée.

Saint Charles se réjouit de cette nouvelle et il écrivit à son clergé pour solliciter ses prières et celles des peuples qui lui étaient confiés. « L'heureuse issue de cette affaire intéresse le bonheur et l'équitable administration des peuples, dit-il, bien plus elle répondrait aux plus chers désirs du roi. Vous exciterez, pour votre compte, l'assemblée des fidèles à obtenir de Dieu par ses prières quotidiennes, une action très efficace du pape, qui mette fin à cette cause, et tourne à l'honneur et à la gloire de Dieu. »

Le marquis d'Ayamont, de son côté, cherchait tous les moyens de déplaire au cardinal: au commencement de l'année 1579, il fit comprendre à son entourage qu'il lui serait agréable de voir célébrer, avec plus d'éclat et d'ensemble les réjouissances du carnaval; lui-même prépara des tournois, des jeux, des bals et des mascarades pour le premier dimanche de carême. Il était sûr de mécontenter, le saint et de provoquer ainsi des mesures répressives, dont il pourrait ensuite profiter pour l'accuser d'intolérance.

L'archevêque n'hésita pas un instant à faire son devoir: le 22 février, il publiait une lettre pastorale dans laquelle il s'élevait avec force contre ces désordres. II engageait les Milanais « à ne pas se montrer ingrats envers Dieu qui les avait délivrés de la peste, à ne pas s'attirer de nouveaux et plus terribles fléaux ;» et enfin à respecter le deuil du roi. Après la mort de son fils aîné, ce monarque avait écrit une très pieuse lettre pour enjoindre au gouverneur de faire faire des processions, des prières publiques et de supprimer les scandales qui attirent la colère du Seigneur.

D'Ayamont regarda cet acte épiscopal comme une injure dirigée contre sa propre personne, il décida que les fêtes se continueraient pendant tous les dimanches de carême. Un premier succès l'encouragea à persévérer dans cette voie. II y eut une foule si considérable pour voir ces nouvelles fêtes, ces courses de chars et de chevaux, raconte le maître des cérémonies du DÔme, Jean Paul de Chierici, que nous pûmes difficilement nous rendre à l'église. Le cardinal lui-même vit cette foule et il en fut très affligé. Mais la sagesse triomphe de la malice : il eut l'heureuse pensée d'envoyer vers tous ces hommes quelques-uns de ses ministres, avec la mission de les éloigner de ces folies, en leur promettant de sa part cent jours d'indulgence, s'ils venaient au temple; un grand nombre de ces curieux les écouta, ils abandonnèrent le spectacle et bientôt l'église fut pleine: le Christ eut ainsi une meilleure part que Bélial.

L'archevêque crut devoir faire davantage: devant cette persistance à violer les lois de l'Église il publia un édit; après avoir rappelé les lois ecclésiastiques, les décrets des conciles et ceux surtout du concile de Trente, défendant les jeux publics aux jours de dimanche et de fête de précepte, à l'heure des offices divins, il excommunia ipso facto tous ceux qui prendraient part à ces jeux ou qui les auraient ordonnés et imaginés. Il alla même jusqu'à interdire l'entrée de l'église à tous ceux qui y assisteraient.

Le peuple obéit et le cardinal eut lieu de se réjouir des résultats de son édit: « non seulement, écrit-il à Speciano, on s'est abstenu de ces jeux profanes, mais le zèle pour les saints exercices est en pleine ferveur et la multitude est plus nombreuse qu'à l'ordinaire dans les temples sacrés. » Puis Charles s'étonnait de la colère du gouverneur contre cet édit. « Je ne blâme personne en particulier, je ne reprends que les vices. Je n'ai pas dit un mot dans mon édit de l'auteur de ces réunions. Si de lui-même il s'accuse, comme étant la cause de ces maux et de la corruption de la ville, il se condamne lui-même. Est-ce donc une nouveauté de me voir attaquer les vices? Jésus-Christ lui-même, dans l'évangile, a pris cette méthode et tous les saints pères m'ont donné cet exemple. Bien plus, le devoir du pasteur, je le sais depuis longtemps, est de remédier par sa parole aux maux publics dont il ne peut approcher la main avec efficacité. Il doit au moins faire connaître combien ces crimes lui causent de peine et excitent la colère de Dieu. Son devoir de pasteur est de réclamer toujours, de s'opposer à tous les mauvais desseins, de les réprouver ouvertement, afin que les brebis qui lui sont confiées puissent plus aisément s'éloigner de ces crimes. »

Le marquis très irrité résolut de frapper un grand coup. Il réunit les décurions de la ville et il les engage à dresser un mémoire contre l'archevêque. Après avoir articulé vingt et un griefs contre le cardinal, les décurions terminaient ainsi leur réquisitoire: « Les décurions, prosternés aux pieds de Votre Sainteté, vous supplient humblement de vouloir bien, le plus tôt possible, mettre fin à tant de scandales et de dangers, en révoquant les décrets et les ordres susdits de l'archevêque et en restituant à la cité ses anciennes coutumes qui ne sont pas contraires aux sacrés canons, aux conciles généraux ou qui ne semblent pas intolérables à Votre Sainteté. Pour l'avenir, veuillez commander au cardinal de ne plus introduire aucune nouveauté, sans la participation et la permission de Votre Sainteté, au sentiment et à l'autorité de laquelle chacun de nous obéira, comme cela se doit, très volontiers; les troubles énumérés ci-dessus ne pourront jamais cesser par une autre voie. »

Parmi tous ces griefs, quelques-uns sont très curieux, d'autres puérils, et en général, on peut affirmer qu'aucun des points de discipline ecclésiastique qu'ils traitaient dans ce mémoire ne relevait de l'autorité civile. Comprend-on des conseillers municipaux qui vont se plaindre au pape que leur archevêque a interdit les bals, les jeux publics pendant les offices? qu'il a dressé une liste de cas réservés, donné à ses prêtres des ordonnances et des règles pour les diriger dans la concession ou le refus de l'absolution à leurs pénitents? qui lui reprochent d'avoir changé la liturgie ambrosienne et autres choses semblables? Ce serait à n'y pas croire, si nous n'avions sous les yeux le texte même de ce mémoire. Qu'un tyran quelconque, qu'un empereur, comme Joseph II d'Autriche et autres, mettent la main à l'encensoir, fassent des ordonnances ridicules pour enchaîner la liberté du culte et tenir le clergé sous leur domination, cela se conçoit encore. C'est une manie d'absolutisme, ou un travers que l'histoire nous montre trop souvent chez certains monarques, à l'esprit étroit et borné; mais aller déposer aux pieds mêmes du pape des plaintes dans le genre de celles des décurions de Milan et le prier de blâmer l'évêque, qui fait son devoir, c'est une aberration à laquelle peut conduire seulement l'aveuglement de la haine ou de la jalousie.

Ce mémoire achevé et signé, d'Ayamont le fit porter à Rome par le docteur Jacques Riccardi de Lodi, qui reçut également la mission de défendre les prétendus droits de l'État de Milan et d'accuser le saint le plus qu'il pourrait.

Le 22 mai 1579, Mgr Speciano écrivait à l'archevêque: « j'ai vu dernièrement le souverain pontife, il m'a appris qu'on lui avait adressé une lettre au nom de la ville de Milan; elle lui fut remise par Riccardi. Une supplique de trois pages, entièrement écrites et contenant tous les sujets de plainte des citoyens contre vos lois, y est annexée. Grégoire, étonné, demanda pour quoi aucun envoyé de la ville ne s'était présenté devant lui. »

Au moment où cette lettre partait pour Milan, Speciano en recevait une de l'archevêque, datée du 17 mai, qui l'avertissait de l'existence de ce mémoire et du moyen employé par d'Ayamont pour arracher la signature des décurions. Le gouverneur, après les avoir menacés, avait réussi à vaincre les dernières résistances, en déclarant que le refus de signer serait une preuve d'hostilité envers le roi. Le saint confirma son premier dire, par une autre lettre du 4 juin: « Un certain nombre des décurions, dit-il, n'ont signé que malgré eux, ou poussés par la crainte, ou gagnés par des promesses. »

Non content de ce premier acte de déloyauté, d'Ayamont chercha de nouveaux sujets d'accusation: il fit interroger tous les procureurs sur la conduite des vicaires forains du diocèse. « J 'apprends maintenant, écrit l'archevêque à Mgr Speciano, que les ministres du roi, c'est-à-dire, Antoine Londonio, président de la magistrature, qui remplit les fonctions de grand chancelier, depuis la mort de l'autre, font prendre des informations sur les actes de mes vicaires forains. Ils engagent les communes à adresser au marquis des mémoires et des plaintes sur leur manière d'agir, ils pressent les populations de solliciter l'intervention du gouverneur, en le priant d'apporter remède à leurs sujets de plainte. Je vous enverrai, peut-être, par le prochain courrier, une information de ce qui s'est passé à Gallera. Malgré tout, une seule commune jusqu'ici a consenti à faire un semblable office. Vous pouvez maintenant juger s'il convient à des magistrats séculiers de prendre ainsi des informations sur le mode de procéder de l'autorité ecclésiastique: je ne sais comment ils peuvent le faire sans encourir les censures. »

De semblables moyens de persécution et de tracasserie rendaient chaque jour plus difficile l'administration du diocèse de Milan. L'archevêque cependant ne se décourageait pas ; il maintenait son droit, continuait son oeuvre de réforme, s'occupait de l'instruction de la jeunesse, établissait de nouvelles maisons religieuses ou ramenait à leur état primitif les anciennes. Malgré cette lutte quotidienne, obligé de se défendre des accusations portées contre lui, à Rome et en Espagne, il n'interrompit nullement ses courses et ses travaux apostoliques; et c'est au milieu des populations de la campagne, à Desio, où il est en visite pastorale, qu'il écrit une réponse au réquisitoire des décurions de Milan, dont le Saint-Père lui a fait adresser une copie.

Nous avons trouvé à la Bibliothèque ambrosienne la minute de cette réponse, elle est longue, elle entre dans de nombreux détails, selon l'usage du saint; mais elle est victorieuse. Avant de commencer la discussion des griefs qui lui sont reprochés, il présente quelques considérations générales. « Nous ne sommes pas aux Indes, dit-il, nous sommes très voisins de Rome et néanmoins ces ardents négociateurs osent présenter à Sa Sainteté les affaires de ce pays, qui sont publiques et très connues, tout différemment de ce qu'elles sont en réalité. Tantôt leurs officieuses démarches, tantôt leurs obséquieux empressements ou toute autre espèce de procédés artificieux, - plaise à Dieu que les passions, les intérêts et les divers projets de nous autres, cardinaux et ministres de l'entourage du Saint Père, ne viennent pas à les favoriser considérablement! - réussissent quelquefois, sinon à persuader, du moins à faire une notable impression sur l'esprit de Notre Seigneur par des récits faux ou par de ridicules inventions. Et quand ils ont, par ce moyen, obtenu quelque chose de Sa Sainteté, ne serait-ce qu'une bonne parole ou une réponse générale, ils s'en vont la répandant avec un tel art qu'ils s'en servent pour colorer, en quelque façon, ou donner quelque fondement à leurs inventions extravagantes. Telle est la tactique qu'on a suivie dans les négociations que nous avons entre les mains. »

Nous ne pouvons suivre le cardinal dans le détail de ses réponses. Quand ses ennemis lui faisaient un crime d'avoir supprimé les divertissements profanes du premier dimanche de carême, et de les prohiber également pour tous les autres dimanches et jours de fête de l'année, au moins pendant l'heure des offices, il n'avait qu'à rappeler les ordonnances des conciles et une bulle même de Grégoire XIII. Mais à cette première réponse, il ajoute les preuves du mauvais effet produit par les exemples et les ordonnances des magistrats. On ne dansait plus dans les campagnes, on s'abstenait de toutes les fêtes bruyantes et mondaines et maintenant presque partout la dissipation est revenue. Ce n'est pas lui qui a innové en renouvelant les censures de l'Église; mais bien, au contraire, ceux qui, ressuscitant des usages coupables, depuis longtemps oubliés, l'ont contraint à faire son devoir.

Mais ces jeux, ces tournois, ces exercices sont nobles, disent les décurions, ils sont une occupation pour la jeunesse et pour la noblesse; ils préviennent les désordres qui sont la conséquence ordinaire de l'oisiveté. Bien plus, ces exercices peuvent, en bien des circonstances, servir pour la défense de l'Église, du roi catholique et même de notre patrie.

« Exercer la jeunesse et la noblesse dans des choses qui peuvent servir à la profession militaire, répond l'archevêque, n'a jamais été défendu dans mon édit sur les jeux. Ces exercices se peuvent faire beaucoup plus chrétiennement les jours fériés, puisqu'ils sont faits surtout par des personnes nobles et riches et non par des ouvriers qui, ces jours-là, sont retenus dans les boutiques; mais consacrer à cet usage des jours qui doivent se dépenser entièrement au service de Dieu, non seulement c'est détourner des offices divins les personnes qui s'emploient à ces jeux, comme le prouve l'expérience, mais c'est encore le plus souvent les obliger à manquer la messe. Ils la font perdre à leurs serviteurs et à tous ceux qui travaillent aux préparatifs, aux vêtements, aux livrées et autres choses semblables, la nuit qui précède ces jeux, la matinée et même une partie du jour dans lequel ils ont lieu. Alors, nos écoles de la doctrine chrétienne sont interrompues, la parole divine n'est plus écoutée, les âmes n'ont plus l'assistance spirituelle dont elles ont besoin, pour vaincre leurs passions et pratiquer la vertu. On ne trouvera jamais un homme raisonnable qui puisse approuver ces exercices militaires, en un tel lieu, avec un concours de femmes, qui est de nature à donner à la jeunesse des habitudes de mollesse ; ces usages sont opposés à la virilité des bons soldats. Ne serait-il pas mieux de les faire dans des lieux solitaires, à la campagne, loin de ces carrosses et de ces fenêtres. Alors la dépense serait moindre et l'on ne verrait pas tant de familles ruinées et tant de créanciers réclamer ce qui leur est dû. »

Si le saint a séparé les hommes d'avec les femmes dans les églises, c'est pour se conformer aux anciens usages de la discipline primitive, pour abolir des abus criants, et il s'applaudit des heureux résultats qu'il a déjà obtenus. Quant aux cérémonies, aux rits, aux règles à donner aux confesseurs, aux cas réservés, aux réparations ou autres choses à faire dans les églises, tout cela regarde l'évêque, c'est son droit, c'est l'exercice même de sa mission divine et nul, parmi les laïcs, n'a le droit d'intervenir dans ces questions.

Les décurions se montraient très jaloux de leur honneur; ils prétendaient que les nombreuses ordonnances du saint étaient de nature à nuire à leur réputation. « Ces édits, ces ordres, disaient-ils, donnent à notre cité une note d'infamie. » Le cardinal répond, avec raison, que les bonnes mesures et les réformes ne sont jamais infamantes; maïs qu'elles sont plutôt de nature à donner de la splendeur et de la gloire aux villes et aux provinces qui les acceptent.

Le gouverneur avait fait répandre le bruit que le Saint-Père ne condamnait point les réjouissances et les jeux publics, le dimanche; l'archevêque montre la fâcheuse influence de ces bruits, répandus dans le peuple, en racontant ce qui se passait sous ses yeux. « A Desio, dit-il, où je suis en visite, il y a bien longtemps qu'on n'avait point dansé. Quelques jeunes gens ont eu la pensée, dimanche dernier, le lendemain de Saint Materne, patron du lieu, d'organiser une fête publique à l'heure même où a lieu la doctrine chrétienne. Aussitôt un grand nombre de femmes sortirent de l'église pour se rendre à la fête, au mépris d'une si sainte institution. Notre Seigneur peut imaginer si ce fut au scandale universel du peuple. Ainsi fut méconnu mon titre de visiteur, et l'on ne tint nul compte des paroles que, le matin même et la veille, j'avais prononcées contre ces dissolutions et ces abus. Sa Sainteté peut se rendre compte, par cet exemple, du résultat que peut avoir le seul bruit qu'on répand qu'elle approuve ou même ne condamne point ces actions. » Et, insinue-t-il, si on ne dément pas ces bruits, le mal s'accroîtra et tout le bien qui s'est fait dans mon Église disparaîtra.

On comprend la douleur de l'archevêque: non seulement il voit le fruit de ses longues fatigues s'évanouir, mais il songe au mal, peut-être irréparable, que les oppositions constantes de l'autorité civile au libre exercice de son ministère peuvent engendrer dans son troupeau. La lutte toutefois semble lui donner une nouvelle vigueur: le danger couru par les âmes enflamme son zèle de continuelles et de plus généreuses ardeurs.

Si le marquis d'Ayamont pouvait trouver quelque excuse à sa conduite, envers le cardinal, il faudrait la chercher dans le concours malheureux, pour ne pas dire plus, qu'il rencontra de la part de trois religieux, qu'on peut à bon droit s'étonner de trouver dans cette affaire. L'un d'eux était dans son rôle de religieux déjà condamné par l'inquisition; les deux autres, sans être au même degré coupables, furent au moins très imprudents. Le père Parra, de la Compagnie de Jésus, espagnol, confessait depuis trois ans le gouverneur; on l'accuse d'avoir plus d'une fois insinué à son pénitent que l'archevêque de Milan outrepassait ses droits épiscopaux dans plusieurs de ses ordonnances. Le supérieur général des Jésuites avait, en cette circonstance, recommandé à ses religieux de se tenir en dehors de toutes les controverses, soulevées entre l'archevêque et le gouverneur de Milan. Il avait spécialement insisté pour que cette recommandation fût adressée au père Adorno et au père Parra, confesseurs des deux parties litigantes et, ayant su que ce dernier n'avait pas toujours observé la plus extrême prudence, il l'appela à un autre poste pour l'éloigner de Milan.

Un autre membre de la Compagnie de Jésus, le père Jules Mazarin, sicilien et oncle du célèbre cardinal de ce nom, joua dans cette circonstance un rôle peu honorable. Homme d'un grand talent, d'une véritable éloquence, il avait su conquérir à Milan une certaine faveur. Il avait prêché le carême à la cathédrale, en 1578, et le gouverneur l'avait remarqué. Une grande intimité s'établit bientôt entre eux: le jeune père « qui avait encore moins de bon sens que d'années, » ébloui par cette amitié, oublia bientôt les ordres de son général, et il épousa les sentiments du gouverneur contre le cardinal. Il ne manifesta pas d'abord publiquement ses pensées. Le marquis l'ayant invité à prêcher le carême dans l'église de son palais, il avait accepté sans en référer. à l'autorité de l'ordinaire; mais il reçut, aux derniers moments, l'ordre de prêcher dans une autre église.

Froissé par cette mesure, il manifesta, dès le début de sa prédication, son irritation, et bientôt, il ne sut plus mettre aucune borne à sa parole. Du haut de la chaire, il attaqua le saint par des allusions tellement claires qu'il était impossible de s'y méprendre. Le gouverneur venait chaque jour entendre son orateur favori et ces attaques, si peu déguisées, le remplissaient de joie. Les âmes pieuses en gémissaient profondément; les ennemis de l'archevêque triomphaient. Tout était fidèlement rapporté au saint, qui ne se plaignit pas, laissa l'orateur continuer ses attaques et ses allusions: il ne s'agissait que de sa personne et l'humble cardinal se taisait. Mais de la personne, le Jésuite passa à la critique des ordonnances et des actes épiscopaux; la patience de Charles n'avait plus de raison pour se prolonger; on vint même l'avertir du scandale qui résultait de cette prédication et de la nécessité d'y imposer un terme. L'inquisiteur de la Foi, pour la province de Milan, et l'évêque de Lodi qui avaient entendu le père, prévinrent l'archevêque qu'il fallait absolument mettre un frein à ces excès. Il avertit alors les supérieurs de ce religieux; Mazarin n'en continua pas moins sa prédication et il s'enhardit au point qu'on l'accusa bientôt d'avoir émis du haut de la chaire des propositions hérétiques. Rappelé à Rome, on dressa contre lui un procès canonique qui ne fournit aucune preuve de la vérité de cette accusation; néanmoins, le religieux fut puni par ses supérieurs; le saint archevêque plein d'une inépuisable charité, profita d'un voyage à Rome pour faire adoucir sa peine et lever, avant le temps, l'interdiction de la prédication.

Le lecteur peut se rendre un compte exact des difficultés qui accablaient le saint archevêque: à Rome, à Madrid, à Milan, partout on l'attaque, on l'accuse, on le calomnie. Cette unanimité de plaintes devait impressionner la Cour romaine, et il n'est point étonnant de voir que plusieurs cardinaux lui soient opposés. De loin, comme il le dit souvent lui-même, on s'exagère les choses. Son agent lui écrit: « Ici on croit tout ce que l'on dit; on prétend que vous n'êtes pas aimé de vos diocésains. »

« Vous m'écrivez par le dernier courrier, répond le saint, que l'opinion à Rome est que je suis haï ici. Je ne voulais pas vous répondre: que cela soit vrai ou non, ce n'est pas, en effet, à moi de le dire. Je ne dois pas du reste me préoccuper de plaire ou non aux hommes, surtout dans une charge comme celle de pasteur, dans laquelle Dieu permet qu'il se trouve tant de contradictions. En cette circonstance, je veux me rappeler ce que je vous ai écrit déjà : le gouverneur s'est plaint à une personne de qualité que j'avais tant d'autorité sur ce peuple, que j'en étais si aimé, que j'aurais toujours pu le faire agir comme j'aurais voulu. Et ils se servent même souvent de cela contre moi en Espagne. »

Le marquis d'Ayamont ne pouvait pas oublier le départ du père Mazarin de Milan, il regardait cette affaire comme un affront fait à lui-même. La pensée que toutes les ordonnances de l'archevêque étaient dirigées contre sa personne, ou conçues dans le dessein de lui déplaire, était devenue une idée fixe chez le gouverneur de Milan.

Le pape ne voulait rien décider de ces graves discussions, sans avoir entendu le cardinal, et; de son côté, ce dernier écrivait à Speciano:
« Je suis dans la résolution de traiter complètement toutes ces affaires avec Notre Seigneur, je me fais fort de le désabuser sur ce qui se passe ici. Beaucoup de choses, en effet, lui ont été présentées à l'envers de ce qu'elles sont, au grand préjudice de l'honneur de Dieu. Et puisque Notre Seigneur juge bon et ordonne que je ne me mette en route qu'après les pluies d'août, pour ne pas donner occasion de parler, j'ai décidé de partir après la madone de septembre. C'est la fête patronale de ma cathédrale et elle est si voisine du temps désigné pour mon voyage, que partir avant de l'avoir célébrée, prêterait encore davantage aux commentaires, Toutefois, je m'en remets à ce qu'ordonnera Sa Béatitude. Néanmoins, je ne voudrais pas qu'il résultât pour mon Église de nombreux et irréparables dommages, par suite de tous les bruits que ces gens vont répandant, avec beaucoup d'art, et surtout par les lettres du docteur Riccardi. Il prétend qu'il a appris de la bouche même de Sa Sainteté, et de plusieurs cardinaux, que Notre Seigneur a l'intention de prendre une décision sur tous les articles du mémoire qu'il lui a présenté, qu'elle sera entièrement favorable à toutes leurs demandes et que, en particulier, Notre Seigneur veut et entend qu'on danse les jours de fête, pourvu que ce soit à une heure différente de celle des offices. » Puis le cardinal ajoute qu'il va envoyer les principales réponses à faire à ce mémoire, que Mgr Speciano pourra s'en entretenir avec le pape et les cardinaux avant son arrivée.

Pour lui, il ne veut qu'une seule chose: obéir au pape; mais il se sent « obligé par conscience, et par le devoir même de sa charge à faire connaître pleinement la vérité au saint père » : son voyage n'a pas d'autre but. « Je me conformerai, dit-il, en terminant sa première réponse au réquisitoire des décurions de Milan, pour la manière de gouverner mon Église et sur les remèdes dont elle a besoin, aux ordres de Notre Seigneur. Je n'ai pas, en effet, de volonté ni d'obligation plus grande que celle de faire connaître à Sa Sainteté la vérité, puis de lui obéir très promptement, en conduisant ces âmes par les chemins qu'elle m'indiquera. Ces âmes, du reste, sont beaucoup plus les siennes que les miennes et le compte que Sa Béatitude en devra rendre à Dieu n'est pas moins rigoureux que celui que je lui dois moi-même. Il est beaucoup plus utile de considérer ces questions sous cet aspect, que de les discuter en congrégation, ou d'après les raisons du docteur Riccardi : pour moi je n'ai pas I'intention de les traiter d'une autre manière. »