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CHAPITRE TRENTIEME VOYAGE A ROME Départ pour Rome. Passage des Apennins. Aux Camaldules. Lorette. Entrée triomphale à Rome. Grégoire XIII invite le saint à sa villa de Frascati. Approbation du 4ème concile provincial. Le cardinal de Sens. Grégoire XIII assiste à la messe du saint. -Influence de Charles sur les cardinaux de la Cour. Ses entretiens avec saint Philippe Néri. La crèche du Sauveur. Ce que le gouverneur de Milan complotait contre le saint. L'arrivée des délégués de d'Ayamont à Rome. Les ambassadeurs du carnaval. Les fils d'Ayamont. Saint Charles prépare son départ. Grégoire XIII lui trace en quelques mots sa ligne de conduite. Les villas des cardinaux Farnèse et Gambara. Séjour à Florence et à Ferrare. Visite à Venise. Mission confiée par Grégoire XIII. Accueil du doge et de la noblesse vénitienne. Jugement du saint sur Venise et ses habitants. Il démontre la nécessité d'une visite apostolique. Dans quelles conditions elle devra, se préparer et se faire. Réformes qu'il opère. Séjour à Padoue. La Providence déjoue les projets de mortification du saint. Les habitants de Vicence ne veulent pas le laisser sortir de leur ville. Rentrée triomphale à Milan. La mule du saint. L'archevêque avait suivi cette route pour atteindre l'ermitage des Camaldules, situé au sommet de la montagne. Quand il y fut arrivé, il congédia ses familiers, il leur ordonna d'aller à Lorette et de l'y attendre. Il ne garda avec lui que Louis Moneta son secrétaire, et le père Valentini, jésuite. Pendant six jours, il chercha dans ces lieux bénis comme la trace des vertus que saint Romuald y avait pratiquées et son âme puisa une nouvelle vigueur dans la méditation de ces pieux souvenirs. A Milan, les ennemis de l'archevêque répandirent le bruit
qu'en prévision des difficultés qui l'attendaient, il avait
préféré prendre les devants, renoncer à la
pourpre et se retirer dans ce couvent où n'arrivait aucun des
bruits du monde. Mais sa retraite finie, Charles quittait cette aimable
solitude et visitait encore une fois les monts Alvernes célèbres
par l'insigne faveur qu'y reçut le patriarche d'Assise. Les yeux
constamment fixés sur les sacrés stigmates du saint, il
le pria avec ardeur pour les pieuses filles de Sainte Praxède
de Milan dont il venait de fonder le monastère ; il les avait
mises sous sa protection et il demanda pour elles la persévérance,
comme il le leur écrivit. Il prit enfin la route de Rome où il arriva le 13 septembre. Ses ennemis avaient dit partout que de grandes déceptions l'y attendaient, qu'il entendrait le pape condamner ses téméraires entreprises, et que la cour pontificale entière lui témoignerait par sa froideur, la désapprobation de sa conduite. On lui annonçait une cruelle humiliation et voilà qu'un triomphe lui est préparé, avant même qu'il ait franchi l'enceinte de la Ville éternelle. Le bruit de son arrivée s'est tout à coup répandu, parmi le peuple, et une foule considérable, toujours croissante, va l'attendre sur les rives du Tibre, près de ce pont Milvius si célèbre dans les annales de l'Église et du peuple romain ; elle l'accueille avec des transports de joie, elle s'incline devant lui pour recevoir sa bénédiction et elle lui fait une escorte d'honneur jusqu'à son entrée dans Rome, où elle le conduit à sa demeure de Sainte Praxède. Plusieurs cardinaux partagent cette joie populaire et le cardinal Alta Emps lui fait offrir son propre palais. Le lendemain de son arrivée, le cardinal Borromée était allé à Saint-Pierre se prosterner sur la tombe immortelle du chef des apôtres : les princes romains se rencontrent sur ses pas, lui rendent hommage et veulent le retenir au milieu d'eux. Le pape est absent de Rome, il est en villégiature dans sa villa de Frascati : mais il a hâte de voir le saint archevêque, de lui témoigner publiquement ses sentiments de bienveillance et il le fait appeler aussitôt près de lui. Il lui avait destiné les appartements des cardinaux palatins et l'un des compagnons de Charles, Seneca, raconta plus tard, au procès de canonisation, qu'il avait entendu les murmures de ces cardinaux, s'étonnant qu'on leur préférât Borromée. Loin de se laisser émouvoir, ou détourner du but de son voyage, par ces honneurs exceptionnels, l'archevêque de Milan, dès sa première entrevue avec le pape, traita la question de son IVe concile provincial qui n'avait point encore été approuvé. Le pape s'étonna qu'on eût pu refuser l'approbation à ce qu'avait fait le cardinal Borromée. Ce concile, pour l'approbation duquel on avait fait naître tant de difficultés, comme nous l'avons dit, avait été remis entre les mains du cardinal de Sens, qui devait l'examiner. Le pape voulut en prendre lui-même connaissance, et, pendant plusieurs jours, il employa quatre heures, chaque fois, à examiner avec l'archevêque tous les décrets qu'il avait portés. Grégoire XIII n'y trouva rien qui ne fût digne de la sainteté de Charles, de son zèle ardent pour la réforme de la discipline ecclésiastique : tout lui parut mériter des éloges et il voulut que le saint envoyât quelqu'un au cardinal de Sens pour connaître les motifs du refus de son approbation. Ce cardinal, s'en rapportant plus au jugement d'autrui qu'au sien propre, avait remis l'examen de ce concile à des hommes que la haine contre le saint aveuglait ; ils avaient tellement corrigé, retranché, que le concile de Milan n'était plus reconnaissable. Ils ne s'étaient pas seulement servi de la lime, dit Oltrocchi, mais ils avaient passé l'éponge sur le tout. Ils avaient remis le manuscrit ainsi corrigé, entre les mains du cardinal de Sens, avec une quantité considérable de libelles, de mémoires, de plaintes envoyés de Milan contre les décrets de ce concile. Sur l'ordre du pape, l'archevêque envoya Antoine Seneca au cardinal de Sens, avec la mission de l'interroger et de lui exposer toutes les raisons qui militaient en faveur du cardinal Borromée et de son concile. Le cardinal de Sens, éclairé par cette conversation, prit tous les libelles qu'il avait reçus contre l'archevêque de Milan : « Voilà, dit-il, la cause de tant de retard : là, se trouvent les raisons de nos doutes et de notre hésitation. Maintenant, ajouta-t-il, que vous venez de m'exposer la chose, je n'ai plus rien à opposer et je reconnais volontiers, qu'il n'y a rien de plus dangereux, quand il s'agit de prononcer un jugement, que de se montrer trop facilement crédule. J'estime le cardinal Borromée, plus que tout homme en ce monde, et le Saint-Siège serait trop heureux s'il avait à son service seulement douze cardinaux comme lui.» Grégoire XIII, après avoir lu de nouveau, en compagnie du cardinal Borromée, tous les décrets, proféra ces paroles : « Il n'y a rien dans ce concile qui ne soit, saint, conforme à la discipline ecclésiastique et d'une grande utilité pour les âmes. » Puis, il l'approuva, ainsi que le cinquième réuni au mois de mai de cette même année, et dont le saint avait apporté le texte. Le cardinal de Sens se plut à donner d'autres preuves de sa vénération pour l'archevêque de Milan. « Mon neveu, dit-il à Seneca, devait partir demain pour la France ; mais je retarde son départ, je ne veux pas qu'il entreprenne ce voyage, sans avoir reçu la bénédiction du cardinal Borromée. » Le saint était, en effet, à peine de retour à Rome, que ce jeune homme arrivait à Sainte Praxède, pour y recevoir cette bénédiction qu'il regardait comme le gage d'un heureux voyage. Le cardinal Borromée séjourna une semaine à Frascati, à la villa Boncompagni: les courtisans avaient dit que sa présence troublerait les plaisirs de la villégiature et ils furent les premiers à se féliciter du calme et de la joie que sa venue avait apportés au milieu d'eux. La cour pontificale était devenue comme un cloitre. Chaque jour, à midi, le saint mangeait avec le pape et le soir, après le souper, il s'entretenait avec deux de ses familiers des choses qu'il aurait à traiter le lendemain avec le saint père. Grégoire XIII avait une telle vénération pour le cardinal Borromée, qu'il voulût assister à sa messe, dans sa propre chapelle, et des témoins racontent qu'ils virent le pape approcher avec respect ses mains des vêtements sacrés qui avaient servi à l'archevêque. La cour du pontife se ressentit de la présence du saint au milieu d'elle et le neveu même de Grégoire, le cardinal Gastallani, décréta que sa famille cardinalice imiterait, à l'avenir, dans ses vêtements la modestie et la simplicité des familiers du cardinal Borromée. De retour à Rome, Charles visita tous les cardinaux ; il voulut même les recevoir à sa table, les uns après les autres, heureux de leur donner ces marques d'une fraternelle affection. Le luxe était banni de ces festins, tout y était frugal, modeste et digne d'un saint ; mais la cordialité n'était point absente et si la simplicité du service édifiait les convives, la douceur des entretiens du maitre, sa vertu sereine et forte gagnaient leurs cSurs. Il se concilia l'affection de tous ces princes de l'Église ; il gagna tellement la confiance de deux cardinaux qui jusqu'ici s'étaient montrés hostiles à toutes ses réformes, qu'ils devinrent ses plus ardents défenseurs. D'autres conçurent pour lui une si profonde vénération qu'ils le choisirent pour leur conseiller le plus intime, pour le directeur de leur conscience et la Bibliothèque ambrosienne possède plus d'une lettre dans laquelle, après lui avoir révélé les secrets les plus cachés de leur âme, ces cardinaux lui demandent ses conseils et se montrent disposés à suivre les moyens qu'il leur indiquera pour se corriger.
Après le dîner, Charles prit connaissance des règles de la Congrégation, il entendit le sermon du soir, assista aux vêpres chantées dans l'Oratoire, soupa avec les pères, passa la nuit, et, le lendemain, en s'en allant, il dit aux religieux : « Vous êtes bienheureux d'avoir pour maître un homme qui a fait de si louables et de si saints règlements. » Les deux saints se voyaient souvent, passaient plusieurs heures dans des entretiens, dont les anges seuls pourraient nous redire les ineffables douceurs. Pendant que le cardinal, dans l'excès de son humilité et de son admiration, se prosternait aux pieds de l'Oratorien, baisait ses mains, Philippe révélait à ses disciples qu'il avait vu le visage de son ami resplendissant d'une céleste lumière. La nuit de Noël, le cardinal célébra solennellement
l'office dans la basilique vaticane, puis il se rendit à Sainte-Marie-Majeure
où il resta jusqu'à l'aurore prosterné devant les
fragments de la crèche du Sauveur. Ce témoignage, pour
ainsi dire vivant, de l'amour de l'Enfant Dieu pour le salut du monde,
excitait sa dévotion, enflammait son âme, et ce ne fut pas
sans peine qu'il se sépara de cette insigne relique pour retourner Le peuple était témoin de ces actes admirables de piété et, partout où se répandait le bruit de la présence du cardinal Borromée, on le voyait accourir pour recevoir sa bénédiction, baiser ses vêtements et implorer le bienfait de ses prières. La renommée de l'accueil enthousiaste qui lui a été fait à Rome, se répandit promptement à Milan. Les amis de l'archevêque ne s'en étonnaient nullement ; ils en ressentirent une grande joie. Ce triomphe, au contraire, excita encore plus le mécontentement de ses détracteurs. Frémissant d'indignation, le gouverneur chercha de nouveaux griefs, combina de nouvelles démarches et, pour bien convaincre Rome et le pape de l'impopularité du cardinal, il ne trouva rien de mieux que de députer près du saint père deux décurions; ils devaient se présenter au nom du peuple et de la ville de Milan, renouveler devant le pape toutes les anciennes accusations et protestations du mémoire, déjà envoyé à Sa Sainteté et, au besoin, en ajouter de nouvelles. Le dessein une fois conçu, il s'agissait de le mettre à exécution. Ce n'était pas chose facile. Parmi les soixante décurions qui administraient la ville, un assez grand nombre voyaient avec peine cette opposition du gouverneur; ils vénéraient l'archevêque, ils l'aimaient ; si quelques-uns regrettaient la sévérité de quelques ordonnances pontificales, ou ils en reconnaissaient la nécessité, ou ils disaient qu'ils n'avaient ni la mission, ni le droit de contrôler les actes de l'autorité ecclésiastique. Néanmoins, d'Ayamont les convoqua en assemblée et il leur exposa « qu'il avait résolu d'envoyer à Rome deux ambassadeurs, au nom de la ville, afin de mettre un terme aux controverses agitées sur le droit de l'Église de Milan. » Plusieurs répondirent : « Ces dissentiments ne regardent nullement les citoyens ; cette légation serait une dépense pour la ville.» Mais il s'en trouva d'autres qui s'empressèrent de favoriser les desseins d'Ayamont. Ceux-ci eurent recours aux menaces : le gouverneur, dirent-ils, a tout pouvoir de créer des impôts et il peut parfaitement, si vous lui résistez, réclamer des citoyens la somme de 60 mille écus d'or prêtés par le roi pendant la peste. Entre les menaces des uns et les supplications des autres, on jeta, comme par hasard, au milieu de la discussion, le nom des deux ambassadeurs que le marquis avait le désir de voir désignés. Cette manSuvre souleva les murmures de l'assemblée et, pendant que tous les esprits étaient hésitants, celui qui avait proclamé les noms voulait qu'on les acceptât. Au milieu de cette tempête décharnée par les partisans du gouverneur, les décurions saisirent, comme une ancre de salut, la pensée de nommer quatre patriciens qui signeraient des postulata qu'on présenterait au pontife, au nom de la ville. Mais ils furent délivrés de ce souci; la supplique avait déjà été rédigée et les légats préférèrent la recevoir des mains d'Ayamont, Il n'y avait plus lieu de délibérer ; l'on vota 1500 écus aux frais du trésor public pour cette mission. Cette mesure suscita une plainte universelle ; l'on s'affligea de la note infamante qu'elle allait imprimer à la cité entière. « Beaucoup de personnes, dit en terminant Nicolas Galério, vicaire de saint Charles, sont venues me trouver, elles m'ont supplié de vous expliquer comment toute cette affaire s'est passée et de vous affirmer, en leur nom, que tout a été extorqué par la violence. » Cette réunion des décurions, à laquelle n'assistaient que trente-six membres sur soixante, eut lieu le 18 novembre 1579. Les députés pour Rome furent Pierre Antoine Lonato et Camille Trotto, deux créatures d'Ayamont. Ils partirent de Milan le 26 décembre. Averti par son vicaire général de l'arrivée de cette députation, saint Charles alla aussitôt prévenir le pape. Grégoire savait déjà à quoi s'en tenir sur les accusations portées contre l'archevêque, et il convint avec lui de la réponse qu'il ferait aux ambassadeurs de la ville de Milan. Il fut décidé qu'à l'arrivée de ces envoyés à Rome, l'archevêque partirait immédiatement pour Milan. Quelques jours avant la réunion des décurions de la ville, le chapitre métropolitain avait cru devoir adresser à son pasteur une lettre de soumission et de dévouement. « Pourrions-nous avoir, lui disaient les chanoines, un père plus aimable, un pasteur plus diligent, un chef et un guide plus prudent que vous ? Vous connaissez très bien nos personnes, nos intérêts, la situation entière de notre Église. C'est pourquoi nous vous prions de tout gouverner, de tout conduire avec votre prudence et votre piété.» Mgr Speciano avait communiqué cette lettre au saint père. Grégoire la prit et, tout rayonnant de joie, il s'écria : « Conservez-nous cette lettre, elle sera un témoignage incontestable de l'amour des Milanais pour le cardinal. Avec elle, je réfuterai tout ce que pourront m'objecter les ambassadeurs sur la haine, prétendue générale, excitée contre Borromée. » À Rome, où l'esprit satirique s'exerce si volontiers et souvent avec tant d'à-propos, dès qu'on apprit l'arrivée des ambassadeurs, on les appela aussitôt Ambasciatori del carnovale, les ambassadeurs du carnaval, faisant allusion aux causes principales des dénonciations du gouverneur contre l'archevêque. Le marquis d'Ayamont ne prenait pas les moyens de gagner sa cause. Aveuglé par son orgueil effréné, au moment où partaient ses envoyés pour Rome, afin d'affirmer de nouveau son droit par une inutile bravade, il ordonna, un jour de fête, des jeux publics, auxquels ses fils prirent part. L'archevêque en ayant été informé, se hâta d'écrire à ces jeunes gens ; il leur exprime la peine qu'il avait ressentie en apprenant qu'ils avaient organisé des jeux, un jour de fête, à l'heure où l'on célébrait les offices au dôme. Il leur rappelle les censures qu'il a portées contre ceux qui se livrent à ces divertissements coupables et il s'étonne de voir les fils du gouverneur, ministre d'un roi si pieux, donner ce mauvais exemple, eux surtout qui ont reçu de leur vertueuse mère une si bonne éducation. « J'ai donné, dit-il, à mon vicaire le pouvoir de Vous absoudre, si vos dispositions le méritent, sinon je devrai prononcer l'excommunication, car votre haute position vous rend plus coupables que les autres. » Malgré les sérieuses préoccupations dont l'esprit de Charles devait être accablé par ces discussions et ces luttes sans fin, il ne négligeait à Rome aucun des autres intérêts de son Église. Il avait, du reste, tellement l'habitude d'agir toujours pour Dieu et par des motifs surnaturels, qu'il dominait toutes les passions humaines : rien n'était capable de troubler la sérénité de son âme, ni le calme de son esprit. Pendant que le gouverneur, à Milan, cherchait les moyens de l'empêcher d'y revenir, lui à Rome ne songeait qu'aux Suvres qu'il y avait commencées et aux meilleurs moyens de les faire prospérer. Il y intéressait le pape, lui communiquait, tous ses projets et sollicitait pour leur réussite ses conseils, le secours de ses prières et quelquefois même le bienfait de ses aumônes. C'est ainsi qu'il obtint plusieurs bénéfices en faveur du séminaire qu'il avait fondé pour les Suisses. Selon son habitude, il fit un choix d'ecclésiastiques remarquables par leur talent et leur vertu, et l les amena avec lui, à Milan, pour les unir à la congrégation de prêtres qu'il avait établie près de l'église du Saint-Sépulcre. Grégoire XIII lui donna 14 brefs, ayant tous pour objet des pouvoirs et des facultés, qui devaient tourner au grand avantage des âmes dans son diocèse et sa province. Cependant, à Milan, ses ennemis répandaient le bruit que le pape le voulait retenir à Rome et que, pour dissimuler sa disgrâce, il le nommerait son vicaire. Ce bruit avait pris une grande consistance : saint André d'Avellino qui était à Milan ; avec ses religieux, s'en inquiéta et il écrivit au cardinal: « Si Dieu permettait jamais votre départ de Milan, c'est assurément, qu'il voudrait entièrement perdre cette ville. En effet, quoique le fruit dans les âmes ne réponde ni à vos désirs, ni aux nôtres ; néanmoins que de maux vous avez fait disparaître et quel bien n'avez-vous par introduit ! Une espérance me soutient, c'est que cet événement n'a point eu lieu encore et qu'il n'aura certainement pas lieu. Toutefois, je vous en prie, faites-moi la joie de me donner quelque chose de plus certain sur ce sujet et rendez ainsi le courage à tous ceux auxquels ces faux bruits l'ont fait perdre. » Saint Charles ne s'amusa pas à réfuter ces propos ; il envoya à son vicaire l'ordre de renouveler, en son nom, tous les édits dont on avait contesté l'autorité, dans la crainte que le peuple, impressionné par toutes ces rumeurs, ne les crût supprimés ou abrogés et que cette conviction ne le portât à commettre de nouveaux péchés.
Grégoire les reçut donc, mais déjà il avait donné à saint Charles la solution de toute cette affaire. Avant de quitter Rome, le cardinal avait adressé cette question au saint père : « Si, à mon arrivée à Milan, de nouveaux troubles s'élèvent, que faudra-t-il faire ? Attendre une réponse de Rome ou agir quand même ? - Si l'on tente quelque chose contre les droits de votre Église, ou contre ses coutumes, défendez, autant qu'il sera en vous, les droits de l'évêque, sans consulter le saint siège, et ne cédez pas la plus petite chose, même de simple coutume. » Ainsi réconforté par cette parole souveraine, le saint
archevêque reprit le chemin de son diocèse. Si les Romains
l'avaient accueilli avec des transports de joie, ils le virent partir
avec regret. Une foule, composée de personnes de toutes les classes
de la société, grands et petits, l'accompagna au delà des
portes mêmes de la ville : on voulait le voir une dernière
fois : la tristesse peinte sur tous les visages, les larmes qui coulaient
de tous les yeux étaient le plus bel éloge qu'on pût
faire de sa bonté et le témoignage le moins douteux de
l'estime qu'on avait de sa sainteté. Le cardinal Borromée continua sa route jusqu'à Florence, où le duc de Toscane le reçut, le 1 février, avec « les témoignages d'une bienveillance dont il était presque accablé, écrivait-il, témoignages d'ailleurs auxquels la famille Médicis l'a depuis longtemps accoutumé. » Il passa dans cette ville la fête de la Purification, adressa la parole au peuple, dont il loua la piété, tout en faisant quelques réserves sur l'élégance des toilettes dont les femmes se paraient pour assister aux offices. Il se rendit ensuite à Ferrare. Le carnaval était dans toute son effervescence. Le duc Alphonse d'Este le reçut avec une pompe presque royale, et les Ferrarais, oubliant les danses, les spectacles et toutes les réjouissances publiques, coururent à l'église pour y voir et pour y entendre le saint. Pendant les deux jours qu'il séjourna dans cette ville, le duc supprima les fêtes du carnaval. Alphonse d'Este se montra heureux et reconnaissant de cette visite. Le cardinal n'avait en vue que la gloire de Dieu et l'honneur de l'Église, il profita de ses bonnes dispositions pour amener ce prince à prendre des résolutions plus chrétiennes. Il l'engagea à prêter toujours son assistance et l'appui de son autorité à l'inquisiteur de la Foi, à rendre quelques décrets pour restreindre la puissance des juifs dont la foi et les intérêts matériels des catholiques avaient à souffrir. Quand il eut ainsi pourvu à quelques autres besoins de l'Église de Ferrare, il pensa à prendre la route de Venise. Grégoire XIII l'avait chargé d'une importante mission pour la république ; il ne lui avait assigné aucune époque déterminée pour la remplir. Charles avait d'abord songé à n'y aller qu'après les solennités de Pâques, tant il avait hâte de rentrer à Milan et de s'y retrouver au commencement de Carême ; mais ayant appris à Ferrare qu'il n'y avait qu'une seule journée de voyage, et voyant la possibilité d'être rentré à Milan pour l'époque qu'il désirait, il se décida à ne pas différer cette visite. Il s'embarqua sur le Pô, dans le vaisseau même du duc de Ferrare ; il arriva à Venise à l'improviste. Il se fit descendre chez le nonce, voulant éviter toute réception solennelle. Dès que le doge eut connaissance de son arrivée, il alla aussitôt le visiter. « Les grands de Venise, raconte-t-il, me prodiguèrent leurs bons offices et les marques de leur amour.. . Ils m'offrirent l'hospitalité au nom de la cité, j'ai refusé, trouvant plus convenable de rester chez le nonce pontifical. Alors ces hommes très illustres m'envoyèrent chaque jour les vivres nécessaires ; ils y mirent une grande splendeur, dépassant par affection, à ce qu'on me dit, ce qu'ils ont coutume de faire vis-à-vis des cardinaux. » Il resta six jours dans cette ville ; il transmit les plus intéressants détails, sur son séjour, dans différentes lettres, à Mgr Spéciano, aux cardinaux Savelli, Gambara et de Côme. Il traita avec le doge la question principale pour laquelle le pape l'avait envoyé, celle du tribunal ecclésiastique de l'inquisition. L'université de Padoue était soumise à la république de Venise : un grand nombre d'Allemands et des étrangers, d'au delà des Alpes, venaient y suivre les cours. Leur nombre inspirait de profondes inquiétudes sur la conservation de la foi catholique parmi les jeunes gens qui la fréquentaient. Il sollicita le doge à montrer plus de zèle et à prendre des mesures pour y défendre et pour y conserver l'orthodoxie de la foi. Il l'engagea à persévérer dans celles déjà prises et à manifester « à l'univers catholique par de nouvelles preuves, plus éclatantes encore que les anciennes, combien la très célèbre république de Venise avait horreur de la moindre tache qui pourrait souiller l'intégrité de son orthodoxie. J'ai donc prié que, non seulement à Padoue mais encore à Venise, on réprimât la licence des hérétiques. J'ai surtout désigné les Allemands qui, dans l'intérieur des hôtelleries publiques et au dehors, ont blessé les yeux des Vénitiens par leur dangereuse manière de vivre et par leur libertés. Le doge répondit aux désirs du cardinal, il promit de favoriser les décisions du nonce, du patriarche et des évêques qui seraient de nature à réprimer cette licence. « Lorsque je vis son zèle si bien disposé, dit le saint, afin de l'enflammer encore davantage, j'ai cherché à engager sa parole. Je lui ai demandé la permission d'instruire le saint père de ses bonnes dispositions, lui assurant qu'il les aurait pour très agréables. Il m'en a prié avec force et il a même ajouté de nouvelles preuves de la bonne disposition de son esprit. » La république de Venise aimait l'indépendance, elle s'affranchissait volontiers des lois qui la gênaient, elle apportait trop souvent dans les relations avec le saint siège ces défiances soupçonneuses, qui faisaient le fond de son gouvernement et étaient devenues comme la règle même de son administration intérieure. Le cardinal Borromée avait jusqu'ici fait preuve d'une grande prudence et d'une rare habileté diplomatique, dans les différentes négociations dont il avait été chargé par son oncle, Pie IV : ces mêmes qualités lui firent également surmonter de graves difficultés et obtenir des résultats inattendus dans les affaires les plus délicates et les plus compliquées, qui se présentèrent dans l'administration de son Eglise. Sa réputation sous ce rapport était si bien établie, que nous avons vu Pie V avoir recours à lui dans les plus grands embarras ; Grégoire XIII lui confia cette mission à Venise parce qu'il savait que nul ne la traiterait avec plus d'assurance de succès. Les nobles Vénitiens furent ravis du séjour du cardinal Borromée ; il avait consenti, malgré ses habitudes ordinaires, à en recevoir chaque jour quelques-uns à sa table. Le conseil voulut lui faire les honneurs de la ville, on insista pour qu'il visitât le célèbre arsenal de la république ; le saint n'éprouvait aucun attrait pour cette visite et il ne céda à leurs instances, qu'après avoir lu au frontispice de cet établissement ces belles paroles : Praesidium fidei catholica. Il préférait visiter les églises, se prosterner devant les reliques des Saints : « Elles sont là, disait-il, plus nombreuses qu'en aucun lieu du monde. » Le clergé avait grand besoin de réformes. « Par mes entretiens particuliers et publics, dit le saint, j'ai compris le besoin et j'ai réfléchi aux moyens de ménager à cette ville le bienfait d'une visite apostolique..... elle ne serait pas seulement utile, mais nécessaire et il en résulterait des fruits abondants de grâce.» Il expose ensuite le bien qu'en pourraient retirer les chefs, tous nobles, et dont l'influence serait immense sur le peuple. Il voudrait voir s'étendre ce bienfait à tout l'état vénitien, où le besoin s'en fait également sentir comme il a pu lui-même s'en convaincre à Vérone. Les magistrats sont excellents, de mSurs honnêtes, et remarquables par leur esprit de religion. « Le clergé porte des habits séculiers, les religieuses n'observent plus la clôture. D'un autre côté, les églises sont bien tenues ; leur ornementation est splendide et rien n'égale les beautés du culte. Je ne crois pas qu'il y ait parmi le peuple tous les désordres et tous les graves dérèglements qu'on s'imagine à l'étranger. Pendant ces jours du carnaval, je suis sorti beaucoup pour visiter les églises et les saintes reliques et j'ai rencontré très peu de masques. Les Vénitiens par nature me paraissent être d'une pâte douce, facile à prendre toute espèce de plis; ils sont inclinés à la piété et à la religion. Parmi eux, il n'y a point de discordes, d'inimitiés ouvertes ; la majorité se compose de personnes tranquilles et posées. On n'y remarque pas le luxe de vêtements et de serviteurs qu'on rencontre dans beaucoup d'autres villes. A l'âge de vingt ans ou de vingt-deux ans, les jeunes gens se revêtent d'une longue robe, avec une petite toque vénitienne, très simplement. A Venise, presque tous les nobles, même s'ils sont sénateurs, chargés d'années, honorés de quelque autorité ou dignité, marchent seuls, sans serviteurs à leur suite. On trouve, dans leurs rangs, des gentilshommes et un très grand nombre de dames des plus distinguées, voués à la piété et à la dévotion. J'ai vu beaucoup d'écoles, de confréries, qui pourraient faire un grand bien, si on les aidait un peu. Elles témoignent de si bonnes dispositions que la visite, avec l'aide de Dieu, serait utile et fructueuse. Je n'ose espérer, il est vrai, qu'on puisse de sitôt détruire la vieille habitude d'usurper et d'opprimer la juridiction ecclésiastique et celle de violer la bulle In cSna Domini, mais je crois qu'on gagnerait énormément dans la réforme du clergé régulier et séculier, des religieuses et même du peuple pour les choses spirituelles. Quant aux affaires de la juridiction, il ne faudrait pas, je pense, les dégoûter, dès le principe, par quelque loi, mesure ou défense générale en cette matière ; cela pourrait les troubler et empêcherait le bien de se faire pour le reste ; s'il est possible, il faudrait surtout leur inculquer et leur faire comprendre que l'immixtion dans les choses ecclésiastiques est un abus du pouvoir civil. » « On pourrait peut-être les amener à se montrer plus circonspects, plus réservés dans leurs usurpations, dit-il en terminant, si le pape ordonnait au nonce, au patriarche, aux évêques de frapper de censures, sans aucun égard, les magistrats à chaque fois qu'ils sortiraient de leurs droits : ils aiment la paix, ils ont horreur des difficultés et, par ce moyen, on arriverait à les maintenir dans les limites de leur pouvoir.» Dans une autre lettre, il parle de la nécessité de confier cette visite à un homme d'autorité, à un cardinal, à un légat du saint siège ; « mais il faudrait bien se garder de l'annoncer à l'avance, elle pourrait rencontrer des difficultés insurmontables. Il faudra la commencer, sans avis préalable : une fois en chemin, la république laisserait faire; il est dans sa nature de ne point troubler, sans de graves raisons, les choses qui sont en cours d'exécution.» Le saint profita de son passage pour faire quelque bien, donner des avis, corriger des abus. Il fit observer aux évêques de la Vénétie que l'habit séculier n'était pas conforme à leur dignité, il leur rappela les ordonnances du concile de Trente ; le nonce lui-même, qui donnait ce mauvais exemple, profita de la leçon ; il écrivait quelque temps après à l'archevêque de Milan que ses vêtements laïques ne lui servaient plus. Le cardinal avait rencontré à Venise seize évêques, qui vivaient là, éloignés de leurs sièges épiscopaux. Il s'informa du motif de leur absence, puis il pria instamment le nonce de les rappeler à leurs obligations et de les renvoyer au milieu de leur troupeau. Craignant quelque faiblesse de la part de l'envoyé du saint siège, il avertit le pape, il nomme à Speciano tous ces évêques, en énumérant les motifs qu'ils allèguent pour ne pas observer la résidence. Ces raisons n'étaient pas toutes canoniques et le souverain pontife fit rentrer chacun de ces prélats dans son diocèse. Notre saint réformateur trouvait ainsi le moyen de procurer partout la gloire de Dieu et de faire exécuter les décrets du concile de Trente. Le patriarche d'Aquilée était à Venise. « La célèbre controverse du Pallium, dit-il, ne lui permet pas de retourner dans son diocèse. C'est pourquoi il serait temps d'envoyer un coadjuteur avec l'ordre de ne jamais mettre le pied hors du diocèse. Les circonstances, dans lesquelles se trouvent la ville et la province, réclament d'une manière urgente sa présence : le patriarche est absent depuis un long temps, l'audace des hérétiques va toujours croissant et nul ne peut les réprimer. Il y aurait aussi grande nécessité de réunir le concile provincial, la métropole est très étendue, elle a vingt suffragants. Si la controverse du Pallium est un obstacle pour réunir le concile, ne pourrait-on envoyer un légat, revêtu de l'autorité apostolique qui présiderait le concile à la place du patriarche ? » L'évêque de Padoue accompagnait le cardinal dans sa visite à Venise; à son
retour, il le retint deux jours dans sa ville épiscopale et il
le pria d'adresser la parole à son peuple le dimanche de la quinquagésime.
Le lendemain, le cardinal se disposait à partir pour Vicence,
lorsque les principaux habitants de la ville vinrent le supplier de prolonger
son séjour au milieu d'eux. Il objecta le grand nombre d'affaires
qui l'appelaient à Milan, où il voulait être avant
le 20 février, ce qui lui serait impossible s'il cédait à leurs
désirs, car il avait encore à s'arrêter à Brescia.
En réalité, le saint voulait se soustraire à tous
ces hommages et commencer déjà les pénitences du
Carême. Tout à coup, il aperçoit dans l'assemblée
quelques pères théatins, il se souvient qu'ils ont l'habitude
de commencer leur jeûne le lundi de la Quinquagésime, comme
il pratiquait lui-même à Milan, et se tournant de leur côté,
il dit : « Je ne puis me délivrer de prières si pressantes,
demain avant de partir pour Vicence, j'irai dîner avec vous. » Le soir, il arriva tard à Vicence, on l'y attendait avec une sainte impatience et on espérait le garder plusieurs jours: il annonça qu'il partirait le lendemain de bonne heure. La nuit fut consacrée par les prêtres de Vicence à entendre la confession des fidèles, qui voulaient recevoir la communion des mains du cardinal. Dès l'aurore, il était à l'autel, il prêcha avec tant d'ardeur, et là multitude des communions fut si grande, qu'il ne fut libre que dans l'après-midi ; il quitta la ville à une heure avancée ; le peuple voulut lui faire cortège et le saluer une dernière fois ; il n'arriva à Vérone qu'à la nuit tombante. C'était l'heure des réjouissances du carnaval, l'évêque était absent et Charles avait résolu de traverser la ville dans le plus strict incognito ; mais il fut reconnu et, quand il se présenta à la porte opposée de la ville pour en sortir. on lui refusa d'ouvrir, sous le prétexte des ordres les plus sévères. Pendant qu'il attendait, les gardiens coururent prévenir les chefs de la ville. Quand le peuple réuni pour les spectacles, sut que le cardinal Borromée était dans ses murs, les théâtres furent aussitôt abandonnés. Les habitants se précipitent avec joie vers la porte de la ville, ils supplient le prélat de ne point les quitter, de passer au moins cette nuit au milieu d'eux et la faveur qu'ils demandent, s'écrie-t-on de toutes parts, est si petite qu'elle ne peut leur être refusée. Le saint cède à ces touchantes instances. il se rend à l'église.Puis après y avoir prié avec tout ce bon peuple, il passe la nuit dans le palais de l'évêque: le lendemain matin, il distribua les cendres, cérémonie par laquelle s'ouvre le saint temps du carême. On le retint la journée entière, et il ne put partir que le soir, au milieu du concours de tout le peuple, qui l'accompagna pendant un long espace de chemin, portant à la main des flambeaux allumés, en signe de réjouissance et d'honneur. Après deux journées d'arrêt à Brescia, Charles reprit la route de sa ville archiépiscopale. Quand on apprit à Milan l'arrivée de l'archevêque, la cité entière fut dans l'allégresse : un nombre immense de citoyens se met en route pour aller à sa rencontre ; ils marchent par groupes ou en procession, chantant des hymnes sacrées et ils s'avancent ainsi jusqu'au bourg de Puteoli situé à douze milles de Milan. Quand la foule aperçut le cortège de l'archevêque, impatiente de le voir, elle mêle et confond ses rangs, s'avance à flots pressés et compacts, remplissant la route et ne lui permettant plus de s'avancer avant qu'il ne l'ait bénie. C'est à qui s'approchera de plus près, touchera ses vêtements, baisera ses genoux : tous font entendre des actions de grâces et bénissent le ciel à haute voix de leur avoir rendu leur pasteur bien-aimé. Ces témoignages d'amour émeuvent si profondément l'archevêque, qu'il ne peut trouver aucune parole pour exprimer sa reconnaissance et son bonheur. Des larmes de joie coulent de ses yeux et il s'avance ainsi jusqu'aux portes de la ville. Le spectacle devient alors plus touchant : l'âge, les infirmités n'arrêtent personne, tous se précipitent sur son passage ; l'airain sacré mêle ses accents joyeux aux cris d'amour de tout ce peuple. Les patriciens se sont unis à la foule, tous les Milanais sont là, à l'exception de ceux que la crainte de déplaire au gouverneur a retenus loin d'un si émouvant spectacle. C'est ainsi que Milan donnait un solennel et public démenti aux accusations portées contre le saint archevêque : debout, tout entière, elle affirmait sa reconnaissance, elle témoignait son amour à celui qu'elle appelait son père et son meilleur ami. En présence de ce concours merveilleux, d'Ayamont n'eut pas la mauvaise grâce de s'abstenir, le saint raconte à Speciano qu'en arrivant à son palais, il trouva le gouverneur, le commandant de la citadelle, le sénat et les décurions. Nous ne terminerons pas le récit de ce retour triomphal sans
faire mention d'un fait que les témoins de cette scène
regardèrent comme miraculeux. Dans tous ses voyages, le saint
montait une mule, d'humeur difficile ; elle ne souffrait pas d'ordinaire
qu'on l'approchât, sans manifester son impatience d'une façon
fort peu civile. Au grand étonnement des spectateurs, ce jour-là,
elle laissa la foule s'approcher d'elle ; les cris ne la troublèrent
point ; elle laissait tirer la housse, toucher le mors, sans donner le
moindre signe d'impatience : elle était tout à coup devenue
douce comme un agneau. Avait-elle conscience de ce qu'elle entendait
et voyait ? pardonnait-elle à tout ce peuple ces importunités,
en considération de l'amour qu'il témoignait à son
maître ? Le lecteur en pensera ce qu'il voudra.
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