Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE TRENTE ET UNIEME

LES ENVOYES MILANAIS A ROME

Correspondance des envoyés milanais avec d'Ayamont. Nouvelle bravade du gouverneur de Milan. Le saint y voit une permission de Dieu pour faire évanouir tous les doutes. Il lance l'anathème contre les coupables. Les envoyés milanais accusent le saint. Leur mauvaise foi. Ils cherchent à déguiser leur insuccès par le mensonge. Leurs flatteries et leurs efforts n'obtiennent rien du pape. Brefs de Grégoire XIII en faveur du saint. Le duc Philibert de savoie. Bref de Grégoire aux décurions de Milan. Nouvelle attaque contre le saint. Mort du marquis d'Ayamont

Nous avons laissé à Rome les ambassadeurs de la municipalité milanaise. Le départ de l'archevêque pour Milan, à leur arrivée, aurait dû, dès le principe, les convaincre de l'inutilité de leur voyage. Mais l'amour-propre leur persuada qu'ils arriveraient, par leur habileté et leurs manoeuvres, à faire revenir le pontife sur la décision verbale qu'il avait donnée. Ils restèrent donc et ils envoyèrent sur la marche de leur négociation des rapports mensongers, dans lesquels ils manifestaient l'espoir de la voir réussir, au gré de leurs désirs. Ils écrivirent à d'Ayamont de maintenir ferme son autorité, de conserver intacts les usages et les droits de Milan. « Les jugements de la Cour de Rome, écrivaient-ils, sont lents et douteux ; il ne paraît ni prudent, ni juste d'y sacrifier les privilèges certains et antiques des Milanais. » Le gouverneur, excité par ces paroles, résolut d'affirmer de nouveau son prétendu droit de divertir le peuple et de lui offrir les occasions d'offenser Dieu. Le premier dimanche de carême, le surlendemain même du retour du saint archevêque, il organisa des réjouissances publiques.

Le pontife, selon l'ancien usage de son Église, célébrait l'office pontifical, au milieu d'une immense multitude de fidèles, désireux de le voir, de l'entendre et de recevoir la bénédiction qu'il leur apportait au nom du pape, lorsque sur la place même du Dôme se firent entendre le bruit des chevaux, le son des trompettes. C'étaient les jeux publics dont d'Ayamont entendait maintenir l'usage. Les patriciens de Milan n'avaient point favorisé ses désirs ; aucun d'eux n'avait voulu, en cette circonstance, prêter son concours. Le gouverneur pour faire réussir sa fête en fut réduit à ordonner à un capitaine d'amener ses cavaliers qui étaient en quartier d'hiver à Pavie.

Certainement, écrivit le cardinal, Dieu a permis que d'Ayamont célébrât ces jeux, afin de prouver plus clairement au souverain pontife combien le peuple de Milan est disposé à suivre mes décrets et combien ces vains spectacles lui répugnent. En effet, aucun des citoyens n'a pris part à ces courses de chevaux, bien que plusieurs aient été contraints par d'Ayamont lui même, oublieux à ce point de sa dignité, ou excités par ses fils, à les aller voir. L'arène eût été vide, s'il n'eût fait venir des soldats de Pavie : éloignés de Milan, ces soldats presque tous ignoraient mes décrets et les sanctions qui les accompagnaient. Après en avoir eu connaissance, ils ne voulaient plus condescendre au désir du marquis : ils cédèrent aux menaces et prirent les armes dans la crainte ou de perdre leur paie, ou d'être rayés des rangs de la milice. Aucune femme n'assista à ce spectacle, à l'exception de celles qui sont employées au service de la Cour. Anne, la femme même du gouverneur, est sortie de bonne heure, après le dîner, avant l'heure des jeux ; elle avait décidé d'assister aux prières des vêpres, mais la basilique était alors vide et silencieuse. Il y avait peu de temps que j'avais congédié les fidèles, la réunion sainte s'était prolongée jusqu'à cette heure. Elle avait, de sa propre autorité, défendu à ses fils de courir à cheval. Malgré leur grand désir du contraire, ils se sont néanmoins conformés aux ordres maternels ; les instances, presque la violence, ne purent rien obtenir, ils se sont constamment refusés d'entrer en la lice, alléguant toujours, comme motif de leur abstention, les ordres de leur mère. »

Le gouverneur jetait ainsi un solennel défi au souverain pontife lui-même, et, si Grégoire XIII eût été hésitant sur le jugement qu'il avait à porter, cette dernière audace eût assurément décidé la question en faveur de l'archevêque. Dieu voulut rendre, en quelque sorte, palpables la prudence, la sagesse de son serviteur et il avait permis que le peuple vint lui-même donner publiquement une nouvelle preuve de sa vénération et de son obéissance envers son archevêque. Du haut de la chaire, saint Charles lança l'anathème, d'une manière générale, contre tous ceux qui avaient assisté à ces jeux. Le bruit s'en répandit aussitôt au dehors et plusieurs fidèles vinrent demander l'absolution de ces censures. Les uns s'étaient trouvés là par hasard, les autres avaient entendu le bruit, les cris et ils étaient accourus plutôt par curiosité qu'avec l'intention de donner l'appui de leur présence à une chose défendue. « Leur désobéissance, dit l'archevêque, ne paraissait pas certaine et cependant ils voulurent se débarrasser même de ce scrupule. Parmi les domestiques et les courtisans d'Ayamont, plusieurs se sont présentés ; le cousin du marquis lui-même est venu se faire absoudre. Je le sais, les ambassadeurs ne manqueront pas de dire, à Rome, que j'ai pour des motifs futiles, excommunié un nombre infini de personnes. Mais je n'ai enveloppé personne en particulier de mes censures ; j'ai dit, d'une manière générale, que ceux qui avaient célébré ces jeux et ceux qui y avaient assisté seraient privés de l'admission aux saints mystères. Personne n'a été désigné ; chacun peut donc continuer à suivre ses habitudes. Certes cette sentence générale a suffi pour jeter la terreur dans les esprits; peut-être aura t-elle pour résultat qu'on accordera désormais aux ordonnances ecclésiastiques le respect auquel elles ont droit. On va procéder à l'enquête sur les auteurs de ce spectacle, afin de les excommunier publiquement. »

L'archevêque déclare qu'il laissera d'Ayamont et ses fils, en dehors de toute procédure. « L'autorité de mon ministère pastoral me parait aujourd'hui suffisamment établie. Le gouverneur ne trouvera plus personne pour ces jeux, si l'on en excepte quelques hommes entièrement perdus ; les soldats eux-mêmes refuseront d'obéir à d'Ayamont plutôt qu'à l'Église. C'est pour­quoi, dit-il, en terminant, j'affirme de nouveau que cette circonstance a été très utile pour consolider la dignité pastorale, surtout si le souverain pontife ajoute à cela le poids de sa très sage approbation. »

Mais que faisaient les envoyés milanais à Rome ? Ils allaient frapper à toutes les portes des cardinaux, ils se présentaient à toutes les congrégations, ils importunaient tout le monde de leurs accusations et de leurs plaintes. Ils écrivent à Milan, le 20 février, qu'ils n'ont pu voir le pape, qui était trop absorbé par les fonctions religieuses et le consistoire ; mais ils lui ont présenté un nouveau mémoire et ils espèrent recevoir une réponse favorable. Le 5 mars, ils écrivent encore, ils ont vu le pape ; celui-ci ne leur a point dissimulé l'impression douloureuse qu'il a éprouvée à l'occasion des fêtes données le premier dimanche du carême. Leur lettre est de nature à donner l'idée la plus exacte du caractère de ces ambassadeurs, nous en citerons quelques passages. « Dès le principe, disent-ils, Sa Sainteté a cru devoir se plaindre un peu de cette action, nous exprimant combien le cardinal regrettait que la joie de son retour ait été troublée ; par un acte qui lui fut si désagréable. Nous lui dîmes que le peuple avait pensé pouvoir conserver ses anciens usages, jusqu'à ce que la cause ait été jugée par Sa Béatitude. Nous mîmes toute la faute sur M. le cardinal, qui voulait faire changer les anciennes et les honnêtes coutumes du pays ; le recours que nous avons fait à Sa Béatitude devait suffire pour lui faire suspendre ses édits, il en a au contraire poursuivi l'exécution par des procédés horribles et dangereux ; nous avons représenté qu'il pouvait en résulter le danger de voir mépriser les censures, soit à cause de la multitude des désobéissants, soit à cause de la légèreté des motifs. Sa Sainteté s'est très facilement pliée à nos désirs elle nous a dit qu'elle allait faire écrire à M. le cardinal afin qu'il donnât à tous les confesseurs ordinaires la faculté d'absoudre chacun des coupables de cette censure et de toutes les autres, encourues par la désobéissance aux édits, sans aucune pénitence extraordinaire. »

Si le témoignage des ambassadeurs est recevable, le lecteur trouvera que le saint père abandonne un peu vite le cardinal. Ce que nous avons déjà dit suffirait, sinon pour réfuter à l'avance leur rapport, du moins pour nous mettre en garde contre leurs assertions, si le ton de suffisance, avec lequel elles sont exprimées n'en montrait pas l'inanité. Le saint père fut poli avec eux et rien de plus. Voici maintenant le témoignage de Mgr Speciano; il a sa valeur et Grégoire XIII va le confirmer par des actes authentiques et officiels. Ce prélat écrit au saint, le 12 mars 1580 : « Enfin, les ambassadeurs de Milan sont partis d'ici et, comme je l'ai compris, avec un très grand mécontentement. Par leurs flatteries, ils n'ont rien obtenu, au delà de ce qui leur avait été accordé avant et de plein gré. Ils n'ont pu ni emporter d'autres brefs, comme ils l'avaient demandé, ni obtenir qu'ils fussent rédigés en termes plus doux. Alors, ils ont mieux aimé partir sans attendre une réponse officielle. Cependant, je ferai en sorte que cette réponse vous parvienne, afin qu'elle arrive ainsi plus facilement aux oreilles des décurions. Avant leur départ, ils dressèrent de nouvelles batteries près du cardinal Sforza: ils le prièrent ardemment, à la dernière heure de leur séjour, de vouloir bien obtenir de Notre Très Saint Père quelques transactions sur des points de moindre importance, à leurs yeux, et qu'il leur donnât une réponse moins mauvaise ; mais ils perdirent leur temps: Grégoire ne voulu rien retrancher des lettres qu'il avait données. Ainsi congédiés, ils eurent recours aux ruses et aux calomnies : ils répétèrent astucieusement qu'ils connaissaient les bonnes dispositions du souverain pontife, à l'endroit de leurs requêtes ; qu'il n'y avait que la bienveillance seule du cardinal de Côme pour vous, qui avait pu troubler l'esprit et les bons desseins du saint père. Ils ajoutèrent des menaces : ils dirent qu'en arrivant à Milan, ils savaient bien ce qu'il y aurait de mieux à faire, etc.. Quand ils virent que toutes leurs machinations étaient réduites à néant, ils demandèrent comme dernière faveur que tous ceux qui avaient assisté aux jeux ; le premier dimanche du carême, fussent absous de leurs censures par l'autorité apostolique. Ils ne purent même pas obtenir cela du souverain pontife qui, cependant, ému par une charité paternelle, et ayant égard au danger de leurs âmes, dit qu'il accorderait aux Milanais une indulgence, en forme de jubilé, au moyen de laquelle, si le cardinal Borromée y consentait, les coupables pourraient être absous par les prêtres ordinaires. »

Quelque jours après, le 9 mars, Grégoire XIII adressait aux décurions de Milan le bref suivant:

« Chers Fils, nous avons appris par vos lettres, au nombre de trois, que nous avons reçues, en divers temps, et des discours de vos ambassadeurs, tout ce que vous avez voulu nous faire savoir des décrets de notre cher fils Charles, cardinal de Sainte Praxède et votre pasteur, et tout ce que vous avez pensé devoir nous exposer dans l'intérêt de votre ville et de la province. Vous rendez hommage à l'innocence de votre archevêque, à son intégrité à sa vigilance et à son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, dans le rétablissement et la défense de la discipline ecclésiastique : en cela vous agissez justement et sagement. En effet, vous donnez ainsi à la vertu le témoignage auquel elle a droit et, en vous réjouissant de semblables faits, vous manifestez aussi votre piété et votre crainte de Dieu... Et quoique votre opinion et celle de tous les bons ne nous permettent pas de soupçonner que votre pasteur ait pu décréter des choses exagérées ou injustes, néanmoins, nous avons pris en bonne part les plaintes que vous nous avez exposées ; nous louons votre dessein de nous les avoir déférées et de vous en tenir à notre jugement : c'est ainsi que doivent faire des fils excellents, très attachés à ce saint siège et tels que nous vous avons toujours aimés. Afin donc de satisfaire à votre demande, nous avons tout examiné avec beaucoup de soin, et nous avons jugé ces décrets très conformes au droit : leur observation ne peut vous être que salutaire et fructueuse, nous vous exhortons donc à les accepter avec un esprit prompt et joyeux, de façon que vous ne suscitiez aucun obstacle à leur exécution, mais que vous la favorisiez au contraire par votre zèle, votre autorité et votre exemple. Nous avons fait connaître et nous avons manifesté à ce sujet toute notre pensée au cardinal lui-même. Il est vrai, nous ne l'ignorons point, il peut y avoir dans ces décrets certaines choses dont l'observation paraîtra un peu plus dure, surtout au commencement ; mais elles deviendront suaves, si vous y apportez cette bonne volonté que chacun doit demander et doit très certainement attendre de Dieu. Mais ce qui doit surtout vous consoler, c'est l'intention si parfaite de votre pasteur : il n'a d'autre pensée que le bien et le salut du troupeau qui lui a été confié par Dieu pour lequel il a exposé, avec tant de charité, sa vie elle-même, comme tous vous l'avez vu. Confiez-vous donc à de telles mains; vous avez éprouvé qu'elles sont toujours prêtes à procurer votre avantage, votre salut et à vous servir dans les plus graves circonstances ; amenez votre esprit à acquiescer aux décrets d'un semblable et si tendre pasteur. En agissant ainsi vous vous rendrez agréables à Dieu, vous accomplirez votre devoir et vous jouirez de cette paix que le CHRIST a tant recommandée. »


Malgré toute la tendresse paternelle dont ce bref était empreint, les ambassadeurs n'avaient pas voulu l'accepter, ils étaient partis en le laissant entre les mains du docteur Riccardi, l'envoyé d'Ayamont, dans l'espérance qu'il pourrait obtenir du pape quelque modification. Les efforts de Riccardi furent inutiles et Grégoire XIII, pour couper court à toute nouvelle instance, promulgua une grave mesure qui ne laissait pas que d'être très glorieuse pour le cardinal Borromée. Il y avait aussi à Rome des courses et des réjouissances publiques, il en ordonna la suppression et, en compagnie des cardinaux, il visita les sept églises stationnales, se montrant plein de zèle pour imiter le saint archevêque de Milan. Il défendit même qu'on célébrât, à l'avenir, dans tout l'univers catholique, les tournois et autres jeux de ce genre : « Ces réformes, dit-il alors, ont été décrétées dans le diocèse de Milan où la discipline ecclésiastique est en vigueur et la religion florissante. »

Les décurions de Milan ne voulurent jamais recevoir les lettres du pape; le cardinal leur manifesta néanmoins la volonté pontificale, en leur montrant une copie de ce bref, qu'il avait reçue de Rome par l'entremise de Mgr Bonomi, évêque de Verceil. Le saint s'était contenté de la mettre sous les yeux des décurions ; mais, à son insu et contre sa volonté, on en répandit dans la ville un certain nombre d'exemplaires, Cette diffusion de la sentence papale fut d'un grand poids dans l'apaisement des esprits. Charles en avait envoyé une copie à Philibert, duc de Savoie. Ce prince lui fit exprimer par son secrétaire toute la joie qu'il avait éprouvée, en voyant le saint père sanctionner toutes les sages et saintes réformes de Milan. Le dévouement de ce prince pour le cardinal était si grand, qu'il disait être prêt à le défendre, contre ses détracteurs et ses ennemis, non seulement par ses paroles, mais encore par les armes, si cela était nécessaire. Il estimait les Milanais heureux d'avoir un tel archevêque : « O bienheureux sont les Milanais, s'écria-t-il tant qu'ils pourront jouir d'un tel pasteur ! »

Enfin, au moment de la canonisation du saint, dix huit ans après sa mort, les lettres de Grégoire XIII furent présentées comme l'un des plus éloquents témoignages de la sainteté de l'archevêque de Milan.

La mission du docteur Riccardi semblait également terminée. Toutes les reformes établies par l'archevêque sont justes et saintes, avait dit le pape, et, après les avoir sanctionnées de son approbation, il concluait son Bref, en ces termes : « Dieu, par un effet de sa bonté, vous a ramenés de la voie qui conduit à la mort, vous devez donc suivre les sentiers d'une discipline droite et salutaire. Il faut que vous y couriez si bien, que personne ne puisse vous empêcher d'obéir aux ordres de votre pasteur. Suivez les avis, les conseils d'un homme dont la charité vous est bien connue. Ne soyez pas différents de vous-mêmes : grâce à l'aide de Dieu, vos ancêtres vous ont légué, comme un droit héréditaire, la modestie, la probité des moeurs et la vertu d'obéissance : saint Ambroise loue admirablement dans ses sermons leur zèle pour bien faire. Charles, cardinal et archevêque, dans nos entretiens, et dans ses lettres, nous a
dit souvent la même chose de vous: il nous a donné des preuves de l'ardent amour qu'il vous portait. Votre constance, votre sagesse demandent que vous agissiez ainsi, afin de vous montrer dignes des éloges mérités par vos ancêtres, du bon témoignage de votre archevêque et du nôtre et de répondre ainsi à l'attente générale. »

Après son retour de Rome, le cardinal resta peu de temps à Milan, il se rendit dans le diocèse de Brescia pour procéder à la visite apostolique. Pendant son absence, on chercha à lui occasionner de nouvelles vexations : on détourna les eaux qui arrosaient plusieurs terres appartenant à son Église et le typographe chargé d'imprimer ses conciles provinciaux fut arrêté et emprisonné. L'édition fut confisquée, l'on déchira même plusieurs feuillets du manuscrit ; si le père Bescapé n'eût eu entre les mains une copie des décrets, cette perte eût pu se réparer difficilement. Saint Charles, rentré à Milan pour la semaine sainte, alla visiter le gouverneur dans l'espoir de le ramener à de meilleurs sentiments. Il lui parla avec une certaine chaleur. D'Ayamont l'écouta en silence, le remercia même de ses paroles, puis, levant les yeux au ciel, il dit : « C'est une terrible chose qu'on veuille obtenir de Milan ce que jusqu'ici aucune ville d'italien a observé ! »

Les solennités de Pâque étant achevées, le cardinal retourna à Brescia pour achever son oeuvre. Il y était depuis quelques jours à peine lorsqu'on lui écrit que le gouverneur est gravement malade, que sa vie est en danger. Il n'hésite pas et, selon son expression, « il vole aussitôt vers Milan, dans l'espérance d'arriver à temps, pour lui rendre les devoirs de la charité. » Le marquis, sentant la gravité du mal, avait exprimé le désir de voir l'archevêque ; mais quand il arriva à Milan, le gouverneur n'avait plus l'usage de la parole. Charles resta près de lui et, pendant quatre heures, il l'assista, lui donna l'absolution de toutes les censures qu'il avait pu encourir, l'exhorta au repentir et à la confiance en Dieu, par les plus suaves discours, lui parla des joies du paradis et reçut enfin son dernier soupir. Les témoins remarquèrent qu'après la bénédiction du cardinal, la respiration, saccadée et excessivement pénible du malade, avait pris un cours plus régulier et plus facile. Comme la mort approchait, l'archevêque fit lire la Passion de Notre-Seigneur; vers la fin du récit évangélique, il arrêta le lecteur et, se tournant vers les assistants : « c'est maintenant, dit-il, qu'il faut prier avec plus d'ardeur : le malade rendra son âme à Dieu à ces paroles : inclinato capite, emisit spiritum. » Cette prophétie se vérifia ; le marquis d'Ayamont mourut au moment même, où le lecteur était arrivé à ce passage, dans lequel l'historien sacré raconte la mort de JESUS­CHRIST.

Le lendemain, l'archevêque présidait la cérémonie, funèbre et témoignait ainsi publiquement que son ardente charité savait oublier les injures. Il trouva des paroles pleines de force et de douceur pour consoler la veuve et les orphelins. Une courte maladie l'ayant obligé lui-même à modérer son zèle et à rester à Milan ; il ne put retourner à Brescia qu'au mois de juin pour y terminer les travaux de la visite apostolique.