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CHAPITRE TRENTE DEUXIEME SAINT CHARLES A RECOURS AU ROI D'ESPAGNE. Le saint se décide à envoyer quelqu'un au roi d'Espagne. Il choisit le père Bescapé. Le gouverneur intérimaire de Milan. -Le Décurion Lonato. Le saint l'excommunie. Lonato est heureux de trouver la protection du saint auprès du roi d'Espagne. Première entrevue du père Bescapé avec Philippe II. Remise des reliques des saints Innocents. Le confesseur de Philippe. Le père prend congés du roi. Résumé des mémoires présentés à Philippe II -La lettre du confesseur du roi. Réponse de saint Charles. Lettre de Philippe II au saint. Heureuses conséquences de la visite du père Bescapé. Le roi dit au gouverneur de Milan qu'Il l'envoie dans cette vile pour y être le ministre de Borromée
Le cardinal Riario partit de Rome, le 26 avril 1580, et le père
Bescapé le rejoignit, sur le versant des Alpes; dans le voisinage
de Turin. Pendant ce temps de nouvelles difficultés surgissaient à Milan.
L'administration de la ville avait été confiée au
chevalier don Sancio di Guevara y Padiglia. C'était un homme animé des
meilleurs sentiments, plein de vénération pour l'archevêque
et, dans plusieurs circonstances, il n'avait pas craint de manifester
le regret qu'il éprouvait de la conduite des gouverneurs vis-à-vis
de lui. Néanmoins, arrivé lui-même au pouvoir, il
ne sut ou ne put agir différemment que ses prédécesseurs. « Il
est très enclin, disait saint Charles, à défendre
la Religion ; mais, frappé d'une vaine crainte, il hésite
et il ne voudrait pas paraître manquer à la bienveillance
qu'il a pour moi... Je le plains surtout beaucoup ; il m'a ouvert son
coeur et, après m'avoir demandé le secret, il m'a montré des
lettres qui prouvent la nécessité de sa dissimulation vis-à-vis
de moi plutôt que sa volonté de se conduire ainsi. » Il
ne permit pas aux tribunaux de l'archevêque de procéder
juridiquement contre les laïcs qui avaient troublé les offices
divins, en éloignant le peuple de l église par des
réjouissances et des concerts publics, donnés les jours
de fête, à l'heure même des offices. Les pieuses confréries
de pénitents avaient l'habitude, dans l'exercice de leurs oeuvres
de miséricorde et de dévotion, et quand ils assistaient
aux processions, de se revêtir d'un sac. En dérobant leur
visage et leur qualité aux regards du public, ce costume favorisait
l'humilité et donnait une plus grande indépendance à l'exercice
même de la charité. Les pénitents reçurent
l'ordre de marcher dans les processions et à l'église,
le visage découvert et l'on menaça de la prison ceux qui
refuseraient d'obéir. Enfin, un boucher, qui depuis plus de dix
ans, par ordre du saint et au su des gouverneurs, vendait de la viande
au clergé, sans payer aucun droit, fut conduit en prison : il
n'obtint la liberté qu'en payant au fisc une somme considérable. De Barcelone, où il arriva dès les premiers jours de juillet,
le père Bescapé prit la route de Badajoz, en Castille,
sur les confins du Portugal, où le roi faisait la guerre. Il y était
le 4 août ; nous le laisserons autant que possible raconter lui-même
les circonstances et le résultat de sa mission. A la fin, le roi remercia beaucoup Votre Seigneurie et moi aussi de cette conduite pleine de confiance, adoptée vis-à-vis de lui; il me dit qu'il prendrait des informations plus particulières, qu'il en causerait, selon mon désir, avec quelques personnes spirituelles et enfin qu'il me ferait connaître ce qui serait nécessaire. » Huit jours après, Bescapé fit demander au monarque ses ordres ; on lui répondit de se présenter trois jours plus tard, le 21 août, Quand il se rendit pour l'audience, le roi lui fit dire d'aller trouver son confesseur le père Diego de Chaves, dominicain, et de l'informer de tout comme il l'avait informé lui-même. Le religieux fut bien reçu par le confesseur qui lui offrit tout ce dont il pouvait avoir besoin : demeure, argent, etc., il était même disposé à le recevoir dans sa maison et à sa table. Les négociations commencèrent alors, elles furent longues, le père de Chaves voulut être instruit de tout, dans les plus petits détails: à des jours fixes, le père Bescapé allait le trouver, et pendant deux ou trois heures, il exposait toute l'affaire. Néanmoins, on n'arrivait à aucune conclusion pratique. Le confesseur du roi, interrompant tout à coup les pourparlers, sembla manifester des doutes sur la sincérité des récits faits par l'envoyé de saint Charles. Le père Bescapé fit de nouvelles instances, présenta un abrégé des mémoires déjà mis sous les yeux du roi, il donna une copie du bref de Grégoire XIII aux Milanais, en réponse à l'ambassade qu'ils lui avaient envoyée, puis la lettre adressée par l'archevêque à d'Ayamont, à l'occasion de la mort du prince Ferdinand, sur l'inconvenance des spectacles, dans une circonstance si douloureuse. Le confesseur qui, par politique, traînait les choses en longueur, avait manifesté des doutes qu'il n'avait point. Il répondit qu'il s'entendrait avec le roi, avant de prendre une décision. Philippe II tombait malade le même jour et le confesseur lui-même, quelques jours après, était également pris par la maladie. Bescapé perdit deux mois, sans pouvoir rien faire, attendant toujours la guérison de l'un et de l'autre. Il était quelquefois admis près du confesseur, toujours au lit, il ne pouvait l'entretenir d'affaires sérieuses. Ils se rétablirent enfin ; le père de Chaves engagea le Barnabite à se rendre près du roi, qui lui donnerait une décision. « J'y allai et commençai à parler avec lui : la maladie l'obligeait encore à garder ses appartements. Deux jours n'étaient pas écoulés, que le père me fit appeler, il me dit qu'il avait obtenu une dépêche pour moi et il me remit la lettre que Votre Seigneurie illustrissime a reçue. Il me donna ensuite une lettre, en réponse à celle de Votre Seigneurie, que je lui présentai, dès le principe, il me dit que je pouvais partir, selon mon bon plaisir; qu'il fallait auparavant aller baiser la main de Sa Majesté, mais sans plus parler des affaires à cause de sa faiblesse. Je m'y rendis, dès le lendemain, pour remplir cet office et l'on m'assigna l'heure de Sa Majesté, pour le jour suivant, elle ne donnait encore aucune audience; Pendant la nuit la reine mourut; je fus ainsi obligé d'attendre encore trois semaines... Enfin j'obtins d'être présenté au roi. Je le remerciai de ses bienveillantes audiences, de la bonne dépêche que je pensais porter avec moi. Il me répondit que l'office rempli vis-à-vis de sa personne, lui avait été très agréable, qu'il en remerciait beaucoup Votre Seigneurie, qu'il y pourvoirait ; que toutefois il lui restait encore quelques informations plus particulières à prendre sur certaines choses. En attendant, il se recommande aux prières de Votre Seigneurie illustrissime. Je voulus lui baiser la main, mais il refusa de me la donner selon sa louable habitude de ne jamais la donner à baiser aux prêtres, quoiqu'il la donne aux laïcs et même aux princes... « A plusieurs reprises, le confesseur m'a dit que ma mission avait beaucoup plu, ainsi que la manière de la remplir; à toutes les fois que Votre Seigneurie le trouvera bon, elle devra employer la même voie: écrire ou faire écrire à lui-même, si elle ne voulait pas écrire directement au roi. » Quoique le lecteur connaisse presque tous les faits, il semble cependant utile de mettre sous ses yeux un résumé du mémoire présenté à Philippe II par le père Bescapé, Il pourra ainsi mieux juger, dans son ensemble, cette grave question des controverses soulevées entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil à Milan et qui occupent la majeure partie de l'épiscopat de saint Charles. Cette lutte continuelle, ce martyre de chaque instant ont fait ressortir d'une manière éclatante son inébranlable fermeté et son invincible constance, ils ont mis en relief la noblesse de son caractère, la prudence de sa conduite et son désir de sacrifier à la paix et à la concorde tout ce que la conscience et l'honneur d'un évêque peuvent concéder. On nous saura gré de résumer, en quelques pages, cette longue et interminable série de vexations, suscitées contre sa personne et les droits de son Église. Il ne convient pas d'importuner Sa Majesté, dit le mémoire, de toutes les affaires de la juridiction ecclésiastique auxquelles, du reste, le cardinal n'ajoute d'autre importance que celle de voir régler, une bonne fois, ce qui est du ressort de l'autorité ecclésiastique et ce qui relève des magistrats civils. Pour lui il a tout référé au saint siège, en toute sincérité, et il ne s'est nullement occupé d'appuyer ou de faire appuyer ses intérêts. Il n'est préoccupé que de son devoir, il n'a d'autre soin que d'obéir ; par avance, il accepte les décisions de Rome, dussent-elles réduire de beaucoup les droits de son Église, au profit du pouvoir séculier. Loin de vouloir augmenter ses droits ou empiéter sur ceux du pouvoir civil, comme on l'a peut-être insinué à Sa Majesté, il se tient tranquille. Ce qu'il a fait dans le passé, il y a été déterminé uniquement par sa conscience : défendre les droits de son Eglise, éloigner tout ce qui peut être pour le peuple une occasion de pécher, détruire tous les abus qui peuvent nuire au bien des âmes, tel a été l'unique mobile de la conduite du cardinal : il a agi toujours avec cette modération qui convient aux serviteurs de Dieu. Sa Majesté doit envoyer à Milan un nouveau gouverneur, il est donc à propos qu'elle soit instruite des besoins de cet État : elle sera éclairée dans le choix de la personne à laquelle elle confiera cette mission. La nature du peuple milanais le porte au bien et à la pratique de la religion. Sa Majesté si zélée pour la gloire de Dieu, ne pourra trouver qu'on la sert bien si les bonnes dispositions de ses peuples, loin d'être entretenues, sont contrariées par ceux qui sont revêtus de son autorité. On propose à Sa Majesté certains points sur lesquels on demandera qu'elle prenne des mesures ; d'autres pour lesquels on réclamera son aide et ses faveurs. Enfin on lui présentera quelques observations générales sur la manière de procéder de ses ministres, pour ne pas la fatiguer par des détails, à moins qu'elle ne désire en avoir de plus particulières. De cette façon, Sa Majesté pourra mieux connaître la nature des empêchements que rencontre le cardinal dans l'accomplissement de son devoir ; elle pourra y remédier de la manière qu'elle jugera la meilleure. Le père Bescapé entre ensuite dans quelques considérations sur les faits principaux. Il fait d'abord ressortir ce que la manière d'agir des gouverneurs a eu de répréhensible. Ils se sont conduits comme des hommes qui disputent : non contents de discuter les objets en litige, ils conçoivent de la haine contre leur adversaire, ils cherchent à lui causer toutes sortes de désagréments. Sous le prétexte de juridiction, on a fait beaucoup de choses qui n'avaient aucun rapport avec la juridiction : cela provenait évidemment de la passion. Si le cardinal en eût été seul la victime, il eût méprisé ces menées ; mais il en résultait pour son peuple un vrai dommage spirituel et il n'a pu se taire. Les choses se sont aggravées. Dans le dessein d'affliger le coeur du prélat, on a désorganisé les confréries, les compagnies de discipline; si le cardinal, dans le but de détruire quelque désordre ou de supprimer des causes de péché, proposait quelques mesures, s'il demandait aide pour leur exécution, il ne l'a pas obtenu, ou, si on le lui accordait, on le lui retirait promptement. Pour déplaire au cardinal, en un mot, on ne reculait pas devant la responsabilité d'agir contre l'honneur même de Dieu. Sous le gouvernement du marquis d'Ayamont, on fit une telle opposition au cardinal qu'on mettait en doute le bien qu'il faisait et l'on poussa les décurions de la ville à adresser au pape des mémoires et des plaintes contre lui. Et tout cela parce qu'il avait voulu détruire des abus tels que ceux-ci : faire des églises un lieu de passage public et indécent ; continuer les réjouissances du carnaval, le premier dimanche de carême ; organiser des bals et des fêtes publiques, les jours de fête, à l'heure des offices ; supprimer les occasions de pécher en séparant dans l'église les hommes d'avec les femmes, selon l'antique usage disciplinaire. A cause de la suppression de ces abus, on a envoyé à Rome des ambassadeurs chargés de le dénoncer et de l'accuser comme un ennemi de la paix publique. Ces intrigues, sans doute, n'eurent aucun résultat : le pape approuva, sans aucune restriction, toutes ses ordonnances. Cependant, ces agitations produisaient beaucoup de mal dans les âmes. Les bonnes intentions de l'archevêque étaient mises en suspicion et l'obéissance, qu'on lui devait, s'affaiblit tellement, qu'on vit même des ecclésiastiques et des religieux faire opposition aux actes du prélat, s'ils leur déplaisaient, et en appeler à Rome. Un prédicateur, appuyé par le gouverneur, se permettait en chaire, des allusions très claires à ce sujet et, comme il en vint à parler d'une façon scandaleuse du pape, l'inquisiteur lui interdit la prédication : le gouverneur prit ouvertement sa défense et le fit soutenir à Rome. L'année dernière, malgré l'édit du cardinal,
on donna des jeux et des fêtes, le premier dimanche du carême.
Cette année, le cardinal renouvela son édit, approuvé par
Rome, le marquis maintint les jeux et les fêtes pour le même
jour. N'ayant pu entraîner les Milanais et les personnes de qualité,
il fit venir des étrangers et il assista, lui et ses enfants, à ces
jeux, au grand scandale de tous. Deux soldats y avaient pris part, le
gouverneur ayant su qu'ils étaient venus demander l'absolution,
les fit mettre en prison. L'archevêque publia une sentence d'excommunication
contre ceux qui avaient désobéi publiquement, le marquis
fit emprisonner l'imprimeur de l'archevêque et ses ouvriers. Il
les a fait tenir plusieurs jours dans une obscure prison. Du reste, il
semble devenu de règle d'emprisonner tantôt l'un, tantôt
l'autre, sans aucun motif, connu du moins des prisonniers, car on a soin
de ne jamais le leur révéler. Ils donnent par ce mépris des censures, une mauvaise opinion aux hérétiques, qui nous entourent, et cela au grand danger de la foi. Peut-on rendre le cardinal responsable de toutes ces oppositions ? Son intention est droite et tout entière dirigée vers Dieu. La passion ne l'émeut pas, aucune pensée humaine ne le dirige ; cela est certain et ressort de toute sa vie. N'a-t-il pas renoncé au monde, à tous les biens et aux avantages qu'il lui offrait ? La tranquillité d'âme avec laquelle chacun le voit entreprendre toutes ses actions n'est-elle pas une preuve de plus de la pureté de ses intentions ? S'il est vrai que tout homme peut se tromper, toutefois nul n'y est moins exposé que celui qui cherche, dans la prière et par les mortifications, à obtenir de Dieu la lumière dont il a besoin. Il est à croire, au contraire, que Dieu le conduit et l'éclaire dans ses actions, et cela est d'autant plus croyable qu'il n'a cessé de demander des conseils à Rome et aux hommes compétents et instruits dont il a toujours eu soin de s'entourer. Il n'ignore pas que pour procurer à son troupeau le progrès dans le bien qu'il lui désire, il importe de maintenir d'affectueux rapports avec les chefs du pouvoir temporel. On voit, du reste, que, en toutes circonstances, ses actes ont été justifiés et approuvés les uns par la cour de Rome, les autres par Sa Majesté, quand elle les a connus, et même par les ministres royaux qui, plus d'une fois, ont été obligés de révoquer ce qu'ils avaient d'abord établi. Dieu semble avoir voulu justifier les actes et les ordonnances de son serviteur, car tous ceux qui les ont attaqués ont été promptement punis. Le clergé et les religieux, en général, les observent, tous les bons en remercient Dieu ; au loin, on cherche à les imiter et à les reproduire. Quelques-uns, il est vrai, tiennent le cardinal pour un homme sévère et rigide, ils l'accusent de vouloir faire trop, d'embrasser trop de réformes. Il n'y a rien d'étonnant dans ces reproches ; ceux qui aiment la vie large haïssent les réformes et la vraie voie de JÉSUS-CHRIST, qui est étroite; ne sont-ils pas nombreux ? On a parlé des censures portées par le cardinal, des corrections publiques qu'il a imposées. Mais on ne dit rien des faits nombreux qu'il a dissimulés ou qu'il a supportés avec patience: on n'en saura jamais le nombre. On a fait tapage des corrections publiques, mais on se tait sur les moyens paternels dont il a usé en secret envers les coupables, avant d'en venir à ces extrêmes et nécessaires remèdes. On se tait également sur les ordres qu'il a reçus de Rome, et l'on sait bien qu'il n'a jamais rien entrepris sans l'avis du saint siège. Il agissait, d'ailleurs, conformément aux besoins et à l'esprit de son peuple. S'il avait pu toujours agir avec douceur et bonté, cela eût été bien plus conforme à ses désirs ; quand il le pouvait, sans inconvénient et sans compromettre sa conscience, il laissait les choses aller, pour ne pas irriter ni donner occasion de pécher mais il est nécessaire de prendre la verge quand le devoir, l'honneur de Dieu et le salut des âmes l'exigent. L'archevêque a pensé que Sa Majesté devait être directement et exactement informée de toutes ces choses, afin qu'elle puisse donner, en connaissance de cause, des ordres appropriés aux besoins réels de ces peuples. Refuser à l'archevêque le droit de prendre tous les moyens de diminuer les péchés, parmi le peuple, n'est pas agir dans les intérêts du roi. Il ne convient pas non plus, à des ministres laïcs, de prendre vis-à-vis de l'autorité spirituelle des airs de mépris ou de résistance : quand cette même autorité croit devoir rendre des ordonnances, ils ne doivent pas en faire une affaire personnelle, ni en tirer vengeance. Le gouverneur assistait autrefois à l'office, dans le choeur, au milieu des clercs, l'archevêque a dû supprimer cet abus contraire à la discipline ecclésiastique. Saint Ambroise n'a-t-il pas agi ainsi vis-à-vis de l'empereur Théodose ? La pourpre royale elle-même n'en faisait point un prêtre. Le gouverneur et le sénat ont regardé cette réforme comme un affront personnel ; ils préfèrent, au grand scandale du peuple, ne point assister aux offices publics où l'archevêque les invite que de se soumettre à cette mesure. Du reste, le cardinal est résigné à supporter ce martyre tant qu'il plaira à Dieu : il le servira fidèlement dans la paix ou dans la tribulation. Le père Bescapé examine ensuite les différentes questions en litige et les points qui ont le plus grand besoin de réformes. Il y avait autrefois dans l'état de Milan, les jours de fêtes, des danses qui étaient très préjudiciables à la vertu du peuple, elles l'empêchaient d'assister aux offices et à la doctrine chrétienne. Après le concile de Trente et les conciles provinciaux, le cardinal avait obtenu sous ce rapport d'heureux résultats. L'opposition des gouverneurs est venue arrêter cette amélioration ; il supplie Sa Majesté de lui faire prêter un concours puissant par ses ministres pour poursuivre son oeuvre : ce sera chose agréable à Dieu et utile aux peuples. Il dit la même chose des spectacles, des tournois, des mascarades qui se faisaient les jours de fête. Il signale le danger des tavernes, des Osterie où les jours de fête se commettent des rixes et des désordres de tout genre. La profanation des églises est aussi très grande : on y vient pour se promener, pour se voir, pour y causer, avec pompe, avec des cochers, avec des chevaux, etc. Il se lamente de ce que le gouverneur a presque détruit les confréries dont il fait l'éloge : jusqu'ici personne n'avait remarqué les prétendus abus et les défauts qu'ont voulu y voir les gouverneurs. Il faudrait aussi songer au luxe qui va toujours croissant, aux logements garnis fréquentés par les étrangers de mauvaise vie. Le cardinal, dit le religieux, énumère à Sa Majesté tous ces scandales et tous ces abus, il la supplie d'y remédier et de porter sur ces points divers sa sollicitude, son attention la plus soutenue, d'abord parce qu'il s'agit de désordres et d'abus dirigés contre l'honneur de Dieu, au grand détriment des âmes, et ensuite parce que, connaissant comme il le connaît le peuple de Milan, il sait que pour y remédier il suffit de le vouloir. Il fait appel à la piété bien connue du monarque, contre laquelle agissent certainement les ministres royaux. Sous le prétexte de conserver les droits de Sa Majesté, ils négligent véritablement ce qui intéresse le plus son service, c'est-à-dire, les moyens de rendre les peuples bons, en faisant disparaître les occasions de pécher. Si Sa Majesté, dit-il en terminant, voulait envoyer une personne pieuse et de confiances informer de l'état des choses, elle saurait combien la réalité est différente des rapports qu'on lui a faits. Les mémoires et les discours de Bescapé firent une profonde impression sur le roi et sur son confesseur. Le Père Diego de Chaves écrivit au cardinal à la date du 31 août, une lettre dont nous devons donner une analyse ; tout en louant les bonnes intentions de l'archevêque, il fait des réserves sur l'ensemble de ses ordonnances. Il s'appuie sur l'Écriture sainte pour dire que Dieu ne demande pas la perfection chrétienne à tous les hommes, que les chrétiens parfaits sont rares ; Il part de ce principe pour établir que le cardinal exagère, que ses ordonnances sont trop sévères, enfin qu'il ne faut pas tant urger les choses, Pourquoi, ajoute-t-il,s'opposer à ce que les confréries des pénitents reçoivent un représentant du gouvernement dans leur assemblée? La présence de cet agent ne serait-elle pas une garantie d'ordre et de sécurité contre les hérétiques, qui environnent Milan et s'efforcent d'y pénétrer ? Il cherche à appuyer son opinion sur un texte de saint Jérôme, dans son apologie contre Rufin ; mais ce texte n'a aucun rapport avec la question. Le grand motif qu il fait valoir pour justifier cette mesure, qui évidemment tenait au coeur de Philippe II et entrait dans ses habitudes inquisitoriales, c'est que l'archevêque ne sera pas toujours là. Le roi a certainement confiance en lui, mais il veut se mettre en garde contre l'avenir, contre un successeur, qui n'aurait peut-être ni son esprit de foi, ni son zèle. Le cardinal remercia le confesseur du roi de sa sincérité et il demanda la permission d'user de la même franchise dans sa réponse. Il ne s'était donc pas trompé, dit-il, en pensant qu'on avait fait à la Cour de Madrid de faux rapports sur les affaires de Milan. Quelques-uns croient que je veux obliger mes peuples à la perfection, en ne permettant pas les danses, les spectacles et autres divertissements profanes, les jours de fête. Votre Révérence n'admettrait pas cette opinion, du moins
je le pense, si elle voyait, sur les lieux mêmes, comment se passent
les choses. Il est, en effet, bien différent de voir soi-même
les faits ou de les juger sur des on dit, surtout quand ce sont des personnes
du monde qui font des rapports sur ce qui leur semble être matière à pécher
ou appartenir à la discipline ecclésiastique... Si Votre
Révérence elle-même voyait les choses, son sentiment,
je n'en doute pas, ne serait pas différent de celui des évêques
de cette province : non seulement ils ont fait les décrets des
conciles provinciaux pour interdire ces fêtes, mais tous ensemble
ils ont affirmé que, dans nos pays, ces divertissements sont une
occasion et une source de scandales infinis, de haines, d'inimitiés,
d'homicides, comme, du reste, les gouverneurs de ces provinces l'ont
eux-mêmes confessé dans plusieurs de leurs édits.
De là, vous pouvez conclure de quelle manière je pousse
ces peuples à des oeuvres de perfection. Mais quand cela serait
? si je pouvais introduire cette perfection chez mon peuple, est-ce que
je pourrais cesser de l'essayer, sans un très grave péché ?
En effet, si Dieu m'a fait la grâce de me donner un peuple bon,
facile, disposé au bien plus que beaucoup d'autres, je suis tenu à seconder
ses bons sentiments de tout mon pouvoir ; je dois m'efforcer d'user avec
un terrain si favorable de la culture la meilleure et la plus fructueuse
qu'il soit possible, fallût-il même pour cela prendre en
main les instruments les plus redoutables, pour faire disparaître
les empêchements qui se présentent et écarter les
causes de désordre. Quant aux confréries, le saint dit : « Les exigences imposées par le grand commandeur de Castille, sont le produit de la colère et de la passion. Ces confréries existent depuis des centaines d'années, jamais elles n'ont suscité le moindre soupçon d'hérésie, ni de désobéissance à l autorité ; elles ont un esprit calme et tranquille, soumis à la surveillance de l'évêque. Je vois, ajoute-t-il, tant d'autres réunions d'artisans, dans la ville, composées de toutes sortes de personnes, sans qu'on élève à leur égard le moindre soupçon ! Seules, les pieuses confréries, instituées pour le service de Dieu, dans lesquelles n'entrent que des personnes pieuses et timorées dont moi-même je m'occupe, seules ces confréries deviennent suspectes ! Les lois impériales qui défendent les collèges privés font une exception en faveur de ceux qui s'occupent des choses pieuses et ici, sans parler des autres, ceux-là seuls qui sont pieux sont mis en suspicion. » En lisant ce passage de la lettre du saint, on croirait vraiment lire une page d'histoire contemporaine. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Le cardinal rappelle le zèle avec lequel il s'est occupé des confréries, selon que le lui impose le devoir de sa charge, puis il ajoute: « Certainement, si Sa Majesté ou ses ministres avaient désiré quelque réforme convenable dans ces compagnies ou dans leurs règlements, je serais prêt, comme je le suis encore, à leur donner une légitime satisfaction et à dissiper toutes les ombres qui pourraient planer sur elles. Il ne suffit pas de dire, comme le fait Votre Révérence dans sa lettre, que les mesures qu'on projette seront prises en vue des temps qui suivront ma mort : pourquoi introduire de pareilles nouveautés, alors qu'il n'y a pas de motifs pour les entreprendre ? Pour moi, je n'ai d'autre désir que de plaire à Dieu et non à moi-même, ni aux autres, mais de faire pour lui seul tout ce qui vraiment appartient à son service. » Après avoir exprimé sa bonne volonté, ses pieux désirs, son espoir de voir tout aller beaucoup mieux, sous le gouverneur qu'on lui annonce, le saint termine ainsi : « De mon côté, conformément aux lumières que je demande continuellement à Dieu, de toutes les forces de mon corps et de mon esprit, je m'emploierai à cette fin et je n'abandonnerai jamais le progrès spirituel de mes peuples. Je ne fuirais pas, avec la grâce divine, si cela était nécessaire, l occasion de donner ma vie, avec promptitude, pour le salut de ces âmes pour lesquelles Notre-Seigneur a donné la sienne, avec un indicible amour. Je ne manquerai pas de suggérer à Sa Majesté, avec la foi et la franchise qui conviennent aux prêtres de Dieu, les choses que je jugerai nécessaires pour le service de Dieu, me servant même de votre intermédiaire, comme me le propose Votre Révérence. Je m'efforcerai également de communiquer à celui qui gouvernera, au nom de Sa Majesté, tout ce qui me paraîtra bon pour obtenir la même fin, comme cela convient à l'office d'un évêque, selon l'observation même de Votre Révérence. » Le confesseur du roi, nous n'en saurions douter, mit sous les yeux de son illustre pénitent la lettre du saint; elle acheva sans doute de faire la lumière dans l'esprit du monarque, qui résolut de donner une réponse au cardinal qui fût de nature à lui faire comprendre ses bienveillantes intentions, S'il émet quelque réserve, s'il donne un conseil, sa conduite postérieure montre évidemment qu'il n'y avait là qu'une question de forme : le monarque ne voulait pas dans un document officiel fournir des armes contre ses ministres. Nous donnons cette lettre intégralement : « Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Espagnes, des Deux-Siciles, de Jérusalem, etc. Très révérend père en JESUS-CHRIST; cardinal, archevêque de Milan, notre très cher et bien-aimé ami. « J'ai vu votre lettre du 15 mai et j'ai entendu le religieux, dont vous vous êtes servi pour me la faire remettre ; j'ai écouté tout ce qu'il a bien voulu me dire de votre part, j'ai reçu aussi les mémoires qu'il m'a remis en votre nom et qui font très clairement ressortir votre religion, votre zèle pieux: nous en éprouvons une satisfaction légitime. Plaise à Dieu que nous puissions tout terminer et tout ramener à un état de perfection telle qu'il nous soit permis d'espérer, en tout, les faveurs et les nombreuses grâces du secours divin... Je me suis réjoui que vous m'ayez envoyé une personne pour des communications des choses dont je garderai souvenir. En attendant, je n'ai pas omis, il y a quelques jours, d'écrire aux ministres de mes Etats, ce qui était convenable afin qu'ils fassent disparaître les scandales produits par les blasphèmes, les jeux et autres désordres publics qui offensent Dieu. Sur les autres faits que vous me signalez comme étant de plus grande importance, j'aurai soin de prescrire ce qu'il conviendra de réprimer ou de tolérer dans l'état présent des choses ; notre intention est elle-même, pleinement d'accord avec la vôtre, pour que Dieu soit servi et que le peuple soit détourné de tout ce qui peut le porter à l'offenser. Je devrai écrire pour indiquer le remède qu'on pourrait appliquer à ces abus. Mais, je vous en prie, dans tout ce que vous ferez vous-même pour aider à ce résultat, usez de prudence et de modération : on ne peut rien faire sans ces vertus. D'une manière différente d'agir, il résulterait des complications qui pourraient troubler les esprits ; pour obtenir des hommes le bien il importe d'employer des moyens conformes à leur nature, des remèdes opportuns et de ne point prendre des mesures contraires au but qu'on se propose. « J'ai agréé avec beaucoup de plaisir les reliques que vous m'avez envoyées, d'abord parce qu'elles sont en elles-mêmes dignes de vénération et ensuite à cause du sentiment qui vous a poussé à me les envoyer. Que, Notre-Seigneur JESUS-CHRIST vous ait en sa continuelle garde, vous, notre très cher ami. « De Badajoz, le 24 octobre de l'année 1580. » En recevant cette lettre, le cardinal dit à Giussiano, qui devait
plus tard devenir son historien : « Je vous annonce une heureuse
nouvelle dont vous devez rendre à Dieu les plus grandes actions
de grâce : désormais tout sera tranquille. Le roi doit envoyer
un gouverneur qui aura l'ordre de n'être pas en désaccord
avec moi. » La bonne opinion du monarque, la joie de savoir son autorité si
légitimement et si absolument reconnue ne troublèrent en
rien la sérénité de l'âme de Charles, pas
plus que ne l'avait fait la tempête. Toujours égal à lui-même,
humble et fort, prudent et plein de zèle, il profita de cette
plus grande liberté laissée à son initiative et à sa
foi, pour continuer l'oeuvre qu'il avait commencée, la sanctification
des âmes qui lui étaient confiées. Il est temps maintenant
que nous le suivions dans les diocèses voisins du sien où il
va exercer ce zèle et appliquer les réformes qui lui ont
mérité, dans la lignée des saints, une place à part.
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