Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE TRENTE DEUXIEME

SAINT CHARLES A RECOURS AU ROI D'ESPAGNE.

Le saint se décide à envoyer quelqu'un au roi d'Espagne. Il choisit le père Bescapé. Le gouverneur intérimaire de Milan. -Le Décurion Lonato. Le saint l'excommunie. Lonato est heureux de trouver la protection du saint auprès du roi d'Espagne. Première entrevue du père Bescapé avec Philippe II. Remise des reliques des saints Innocents. Le confesseur de Philippe. Le père prend congés du roi. ­Résumé des mémoires présentés à Philippe II -La lettre du confesseur du roi. Réponse de saint Charles. Lettre de Philippe II au saint. Heureuses conséquences de la visite du père Bescapé. Le roi dit au gouverneur de Milan qu'Il l'envoie dans cette vile pour y être le ministre de Borromée


DEPUIS quelque temps déjà, saint Charles, avait la pensée d'envoyer au roi d'Espagne , un homme de confiance avec la mission de lui exposer, en toute vérité, l'origine et la nature des difficultés, que son ministère pastoral rencontrait dans l'opposition presque continuelle, du gouverneur et du sénat de Milan. Il en avait parlé avec Grégoire XIII. Son agent, Mgr Speciano, avait proposé trois moyens qui semblaient les meilleurs pour instruire le souverain de ce qui se passait à Milan. Le cardinal pouvait aller en Espagne, sous le prétexte de visiter les nombreux sanctuaires de ce pays. Il eût pu alors voir Philippe 1I, sans intermédiaire; cet entretien, cela ne semblait pas douteux, dissiperait les incertitudes, effacerait les impressions mauvaises inspirées à ce monarque par des rapports mensongers. Il pouvait plus facilement encore envoyer le père Mathias Bellintano de Salo, Capucin, avec l'ordre de voir le roi lui-même et de réfuter victorieusement les calomnies dirigées contre lui. Enfin si ces moyens n'agréaient pas à l'archevêque, le cardinal Riario partait pour le Portugal, avec une mission papale, il pouvait le charger d'être son interprète et son défenseur, à son passage à Madrid. Aucun de ces moyens n'avait paru sourire au saint. Toutefois, la mort d'Ayamont l'engageait à ne pas différer plus longtemps l'exécution de son projet: il fallait agir auprès de Philippe, avant la nomination du nouveau gouverneur. Le départ du cardinal Riario lui fournissait l'occasion de pouvoir envoyer en Espagne un ambassadeur, avec le plus grand secret. L'archevêque avait près de lui un homme d'une grande vertu, le père Charles Bescapé. Avant de se faire religieux Barnabite, il avait été dans le monde un habile jurisconsulte ; cette dernière qualité, jointe à sa prudence et à sa piété, déterminèrent saint Charles à le choisir pour la mission délicate qu'il voulait faire remplir auprès du roi d'Espagne. Il fut décidé qu'il ferait partie de la suite du cardinal Riario. Personne ne connut le but de ce voyage, le cardinal légat lui-même ignorait complètement l'objet de la mission de Bescapé. Le secret de cette ambassade fut scrupuleusement gardé : ni le nonce du pape, à Madrid, ni l'agent de saint Charles qui payait le père Bescapé, n'en eurent connaissance. Le roi et son confesseur, le pape et Mgr Speciano furent pendant longtemps les seuls dépositaires de ce secret.

Le cardinal Riario partit de Rome, le 26 avril 1580, et le père Bescapé le rejoignit, sur le versant des Alpes; dans le voisinage de Turin. Pendant ce temps de nouvelles difficultés surgissaient à Milan. L'administration de la ville avait été confiée au chevalier don Sancio di Guevara y Padiglia. C'était un homme animé des meilleurs sentiments, plein de vénération pour l'archevêque et, dans plusieurs circonstances, il n'avait pas craint de manifester le regret qu'il éprouvait de la conduite des gouverneurs vis-à-vis de lui. Néanmoins, arrivé lui-même au pouvoir, il ne sut ou ne put agir différemment que ses prédécesseurs. « Il est très enclin, disait saint Charles, à défendre la Religion ; mais, frappé d'une vaine crainte, il hésite et il ne voudrait pas paraître manquer à la bienveillance qu'il a pour moi... Je le plains surtout beaucoup ; il m'a ouvert son coeur et, après m'avoir demandé le secret, il m'a montré des lettres qui prouvent la nécessité de sa dissimulation vis-à-vis de moi plutôt que sa volonté de se conduire ainsi. » Il ne permit pas aux tribunaux de l'archevêque de procéder juridiquement contre les laïcs qui avaient troublé les offices divins, en éloignant le peuple de l église par des réjouissances et des concerts publics, donnés les jours de fête, à l'heure même des offices. Les pieuses confréries de pénitents avaient l'habitude, dans l'exercice de leurs oeuvres de miséricorde et de dévotion, et quand ils assistaient aux processions, de se revêtir d'un sac. En dérobant leur visage et leur qualité aux regards du public, ce costume favorisait l'humilité et donnait une plus grande indépendance à l'exercice même de la charité. Les pénitents reçurent l'ordre de marcher dans les processions et à l'église, le visage découvert et l'on menaça de la prison ceux qui refuseraient d'obéir. Enfin, un boucher, qui depuis plus de dix ans, par ordre du saint et au su des gouverneurs, vendait de la viande au clergé, sans payer aucun droit, fut conduit en prison : il n'obtint la liberté qu'en payant au fisc une somme considérable.

Le fameux comte Pierre-Antoine Lonato, décurion de la ville, l'un des deux ambassadeurs députés vers Grégoire XIII, imagina de singuliers moyens pour se venger de l'échec de leur mission à Rome. Il était chargé de désigner aux troupes les endroits de la province où elles devraient prendre leurs quartiers d'hiver. Par ses ordres, la Rocca d'Arona fut occupée par un nombre très considérable de soldats. Le saint, supérieur à toutes les préoccupations purement matérielles, ne fit pas même attention à cette tracasserie, aussi inconvenante que puérile. Lonato ne pouvait se faire illusion sur l'effet qu'elle produirait, aussi il avait réservé à l'archevêque un coup plus sensible. Il était procureur royal de l'hôpital majeur de Milan, mais en vertu même des conditions de la fondation de cet asile de la souffrance, l'archevêque de Milan avait le droit, par lui-même ou par des délégués ecclésiastiques, de se faire rendre compte de tout ce qui concernait l'administration; les contrats ou transactions ne pouvaient avoir aucune valeur, si ce prélat ne les avait pas sanctionnés de son approbation. Le concile de Trente donnait également les mêmes droits aux évêques. Lonato cacha avec grand soin tous les livres de comptes, afin de les soustraire à l'inspection du cardinal ; puis il défendit à tous les députés laïcs de se prêter, en quoi que ce soit, à une enquête quelconque faite par l'archevêque ou par son vicaire. Saint Charles avait déjà exercé son droit, et en toute liberté, en l'année 1576. En 1580, occupé à la visite apostolique du diocèse de Brescia, il chargea Mgr Fontana, archiprêtre de sa cathédrale, de le remplacer dans cette circonstance. Quand le délégué de l'archevêque arriva, il rencontra une opposition inattendue, les livres lui furent refusés et personne ne voulut lui donner les renseignements dont il avait besoin. Fontana rappela ses droits formels ; il menaça de l'excommunication tous ceux qui s'opposeraient à sa visite, ou le mettraient dans l'impossibilité de l'accomplir selon les règles. Les députés cédèrent, en déclarant qu'ils auraient obéi, dès le principe, s'ils n'avaient pas reçu des ordres formels pour ne pas le faire. Le représentant du roi, Lonato, s'obstina dans son refus de livrer les livres. Mgr Fontana n'avait plus qu'une chose à faire, ses prières, ses instances, ses menaces avaient été vaines, il en vint à l'exécution et il excommunia publiquement le ministre du roi. Celui-ci était chevalier d'Alcantara et, à ce titre, il prétendait échapper à la juridiction de l'archevêque de Milan. Le vicaire de Pavie était le protecteur apostolique de cet ordre, Lonato eut recours à lui. Il en obtint un décret qui déclarait Fontana lui-même excommunié. Cette sentence fut affichée aux portes du palais royal de Milan et Lonato la fit garder par des soldats, dans la crainte qu'elle ne fût enlevée ou déchirée par quelque partisan de l'archevêque. Lonato triomphait. Cependant le peuple et le sénat lui-même respectèrent l'autorité de l'archevêque : dans plusieurs circonstances, ils rappelèrent publiquement cet excommunié au respect des lois ecclésiastiques, en le contraignant à s'éloigner de leur réunion, quand ils assistaient en corps à l'office divin. Tout le monde le fuyait à Milan. Le gouverneur intérimaire de la ville, lorsque la nécessité le contraignait à s'entretenir avec lui, ne le faisait jamais sans en avoir demandé l'autorisation au saint. Plusieurs grands d'Espagne s'étaient faits ses défenseurs à Rome; leur appui n'empêcha pas Grégoire XIII de déclarer que le bon droit était du côté de l'archevêque : Lonato fut enfin contraint de se soumettre et de livrer les livres qu'il avait cachés. A cette condition, il fut absous de ses censures. Le vicaire de Pavie avait usurpé un droit qu'il n'avait point, en prononçant une sentence aussi injuste qu'imméritée. Le saint lui accorda volontiers son pardon, donnant une fois de plus l'exemple d'une modération que sa fermeté, bien connue, ne pouvait faire soupçonner de faiblesse. Il donna une autre preuve de son inépuisable charité envers Lonato. Ce malheureux s'était moqué des censures ecclésiastiques, il avait essayé par des railleries de cacher sa défaite : depuis longtemps devenu l'effroi de toutes les personnes honnêtes de Milan, il continuait sa vie de désordres. Mais l'impiété n'est pas toujours triomphante ici-bas, l'heure de la justice divine sonne quelquefois pour elle, avant l'éternité. Lorsque Charles d'Aragon vint, deux ans plus tard, prendre les rênes du gouvernement de la province, Lonato reçut l'ordre d'aller à Madrid rendre compte de sa conduite, L'inquisition espagnole était redoutable : la pensée de subir son jugement le jeta dans de grandes terreurs, et comme il implorait l'appui d'Aragon, celui-ci répondit : « Il n'y a pour vous aucune chance de salut, si ce n'est dans la protection de Borromée... Loin de le calmer, cette parole le jeta dans de nouvelles angoisses : son orgueil ne pouvait se résoudre à implorer l'assistance de celui dont il avait si indignement méprisé l'autorité. La nécessité fit ce que n'avait pu faire la bonne volonté : il pria quelques-uns de ses amis d'implorer l'assistance de Charles. Quand l'archevêque eut entendu l'objet de leur requête, il promit son concours, à la condition que le coupable changerait de vie. Lonato se rendit près du saint, lui fit part de ses bonnes résolutions, il prouva même qu'il les avait mises à exécution. Le cardinal bénit Dieu de ce changement, il écrivit plusieurs lettres en Espagne, en sa faveur, et, grâce à son intervention, Philippe, très irrité de la conduite de ce sénateur, se calma et lui pardonna.

De Barcelone, où il arriva dès les premiers jours de juillet, le père Bescapé prit la route de Badajoz, en Castille, sur les confins du Portugal, où le roi faisait la guerre. Il y était le 4 août ; nous le laisserons autant que possible raconter lui-même les circonstances et le résultat de sa mission.

« Je m'occupai aussitôt d'avoir une audience de Sa Majesté ; je me fis annoncer simplement comme un clerc italien. » Il avait beaucoup de choses à dire au Roi et l'audience n'était pas facile à obtenir, à cause des graves et importantes affaires du monarque. Le 6 août, il fut néanmoins introduit devant Philippe II pour lui exposer au moins le but de sa visite et lui présenter ses lettres de créance.

« J'ai déclaré le nom de celui qui m'envoyait, j'exposai en peu de mots ce que j'avais à traiter et comment j'avais ordre de le faire avec Sa Majesté elle-même. Comme cela était convenable, avant de parler du nouveau gouverneur, je présentai les lettres de Votre Seigneurie illustrissime que, selon son habitude, le roi ne lut pas alors, puis je remis la petite cassette contenant les reliques des saints Innocents. Sa Majesté m'écouta avec bonté, agréa le présent, en me disant d'en remercier Votre Seigneurie et il me pria de mettre par écrit tout ce que j'avais à lui dire. Je lui répliquai que j'avais certaines choses à lui expliquer de vive voix. Il répondit de les mettre d'abord en écrit, puis qu'il m'entendrait de nouveau. Il voulut que je lui ouvrisse la cassette et que je lui montrasse les reliques. Il se découvrit en leur présence, les salua, en pliant les genoux, les baisa, en faisant le signe de la croix: Il me témoigna combien elles lui étaient agréables et il me pria de nouveau de remercier Votre Seigneurie. »

Le 8 août, le religieux obtenait une nouvelle audience du roi et il remettait entre ses mains les différents mémoires qui avaient été préparés à Milan. Le monarque les reçut ; pendant une heure, il prêta une attention soutenue au résumé que lui en fit de vive voix le père Bescapé. « Il ne m'interrompit, dit-il, qu'une seule fois : lorsque je lui dis que Votre Seigneurie avait déclaré que le dimanche in capite quadragesima serait le premier jour de l'observance quadragésimale, il me demanda quand on distribuait les cendres. Je lui répondis que, selon le rit ambrosien, cette cérémonie avait lieu seulement aux jours des Rogations. Je lui dis le motif pour lequel Votre Seigneurie m'avait envoyé vers Sa Majesté, en secret, si simplement et dans quel but....

A la fin, le roi remercia beaucoup Votre Seigneurie et moi aussi de cette conduite pleine de confiance, adoptée vis-à-vis de lui; il me dit qu'il prendrait des informations plus particulières, qu'il en causerait, selon mon désir, avec quelques personnes spirituelles et enfin qu'il me ferait connaître ce qui serait nécessaire. »

Huit jours après, Bescapé fit demander au monarque ses ordres ; on lui répondit de se présenter trois jours plus tard, le 21 août, Quand il se rendit pour l'audience, le roi lui fit dire d'aller trouver son confesseur le père Diego de Chaves, dominicain, et de l'informer de tout comme il l'avait informé lui-même. Le religieux fut bien reçu par le confesseur qui lui offrit tout ce dont il pouvait avoir besoin : demeure, argent, etc., il était même disposé à le recevoir dans sa maison et à sa table. Les négociations commencèrent alors, elles furent longues, le père de Chaves voulut être instruit de tout, dans les plus petits détails: à des jours fixes, le père Bescapé allait le trouver, et pendant deux ou trois heures, il exposait toute l'affaire. Néanmoins, on n'arrivait à aucune conclusion pratique. Le confesseur du roi, interrompant tout à coup les pourparlers, sembla manifester des doutes sur la sincérité des récits faits par l'envoyé de saint Charles. Le père Bescapé fit de nouvelles instances, présenta un abrégé des mémoires déjà mis sous les yeux du roi, il donna une copie du bref de Grégoire XIII aux Milanais, en réponse à l'ambassade qu'ils lui avaient envoyée, puis la lettre adressée par l'archevêque à d'Ayamont, à l'occasion de la mort du prince Ferdinand, sur l'inconvenance des spectacles, dans une circonstance si douloureuse.

Le confesseur qui, par politique, traînait les choses en longueur, avait manifesté des doutes qu'il n'avait point. Il répondit qu'il s'entendrait avec le roi, avant de prendre une décision. Philippe II tombait malade le même jour et le confesseur lui-même, quelques jours après, était également pris par la maladie.

Bescapé perdit deux mois, sans pouvoir rien faire, attendant toujours la guérison de l'un et de l'autre. Il était quelquefois admis près du confesseur, toujours au lit, il ne pouvait l'entretenir d'affaires sérieuses. Ils se rétablirent enfin ; le père de Chaves engagea le Barnabite à se rendre près du roi, qui lui donnerait une décision. « J'y allai et commençai à parler avec lui : la maladie l'obligeait encore à garder ses appartements. Deux jours n'étaient pas écoulés, que le père me fit appeler, il me dit qu'il avait obtenu une dépêche pour moi et il me remit la lettre que Votre Seigneurie illustrissime a reçue. Il me donna ensuite une lettre, en réponse à celle de Votre Seigneurie, que je lui présentai, dès le principe, il me dit que je pouvais partir, selon mon bon plaisir; qu'il fallait auparavant aller baiser la main de Sa Majesté, mais sans plus parler des affaires à cause de sa faiblesse. Je m'y rendis, dès le lendemain, pour remplir cet office et l'on m'assigna l'heure de Sa Majesté, pour le jour suivant, elle ne donnait encore aucune audience; Pendant la nuit la reine mourut; je fus ainsi obligé d'attendre encore trois semaines... Enfin j'obtins d'être présenté au roi. Je le remerciai de ses bienveillantes audiences, de la bonne dépêche que je pensais porter avec moi. Il me répondit que l'office rempli vis-à-vis de sa personne, lui avait été très agréable, qu'il en remerciait beaucoup Votre Seigneurie, qu'il y pourvoirait ; que toutefois il lui restait encore quelques informations plus particulières à prendre sur certaines choses. En attendant, il se recommande aux prières de Votre Seigneurie illustrissime. Je voulus lui baiser la main, mais il refusa de me la donner selon sa louable habitude de ne jamais la donner à baiser aux prêtres, quoiqu'il la donne aux laïcs et même aux princes...

« A plusieurs reprises, le confesseur m'a dit que ma mission avait beaucoup plu, ainsi que la manière de la remplir; à toutes les fois que Votre Seigneurie le trouvera bon, elle devra employer la même voie: écrire ou faire écrire à lui-même, si elle ne voulait pas écrire directement au roi. »

Quoique le lecteur connaisse presque tous les faits, il semble cependant utile de mettre sous ses yeux un résumé du mémoire présenté à Philippe II par le père Bescapé, Il pourra ainsi mieux juger, dans son ensemble, cette grave question des controverses soulevées entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil à Milan et qui occupent la majeure partie de l'épiscopat de saint Charles. Cette lutte continuelle, ce martyre de chaque instant ont fait ressortir d'une manière éclatante son inébranlable fermeté et son invincible constance, ils ont mis en relief la noblesse de son caractère, la prudence de sa conduite et son désir de sacrifier à la paix et à la concorde tout ce que la conscience et l'honneur d'un évêque peuvent concéder. On nous saura gré de résumer, en quelques pages, cette longue et interminable série de vexations, suscitées contre sa personne et les droits de son Église.

Il ne convient pas d'importuner Sa Majesté, dit le mémoire, de toutes les affaires de la juridiction ecclésiastique auxquelles, du reste, le cardinal n'ajoute d'autre importance que celle de voir régler, une bonne fois, ce qui est du ressort de l'autorité ecclésiastique et ce qui relève des magistrats civils. Pour lui il a tout référé au saint siège, en toute sincérité, et il ne s'est nullement occupé d'appuyer ou de faire appuyer ses intérêts. Il n'est préoccupé que de son devoir, il n'a d'autre soin que d'obéir ; par avance, il accepte les décisions de Rome, dussent-elles réduire de beaucoup les droits de son Église, au profit du pouvoir séculier. Loin de vouloir augmenter ses droits ou empiéter sur ceux du pouvoir civil, comme on l'a peut-être insinué à Sa Majesté, il se tient tranquille. Ce qu'il a fait dans le passé, il y a été déterminé uniquement par sa conscience : défendre les droits de son Eglise, éloigner tout ce qui peut être pour le peuple une occasion de pécher, détruire tous les abus qui peuvent nuire au bien des âmes, tel a été l'unique mobile de la conduite du cardinal : il a agi toujours avec cette modération qui convient aux serviteurs de Dieu.

Sa Majesté doit envoyer à Milan un nouveau gouverneur, il est donc à propos qu'elle soit instruite des besoins de cet État : elle sera éclairée dans le choix de la personne à laquelle elle confiera cette mission. La nature du peuple milanais le porte au bien et à la pratique de la religion. Sa Majesté si zélée pour la gloire de Dieu, ne pourra trouver qu'on la sert bien si les bonnes dispositions de ses peuples, loin d'être entretenues, sont contrariées par ceux qui sont revêtus de son autorité.

On propose à Sa Majesté certains points sur lesquels on demandera qu'elle prenne des mesures ; d'autres pour lesquels on réclamera son aide et ses faveurs. Enfin on lui présentera quelques observations générales sur la manière de procéder de ses ministres, pour ne pas la fatiguer par des détails, à moins qu'elle ne désire en avoir de plus particulières. De cette façon, Sa Majesté pourra mieux connaître la nature des empêchements que rencontre le cardinal dans l'accomplissement de son devoir ; elle pourra y remédier de la manière qu'elle jugera la meilleure.

Le père Bescapé entre ensuite dans quelques considérations sur les faits principaux. Il fait d'abord ressortir ce que la manière d'agir des gouverneurs a eu de répréhensible. Ils se sont conduits comme des hommes qui disputent : non contents de discuter les objets en litige, ils conçoivent de la haine contre leur adversaire, ils cherchent à lui causer toutes sortes de désagréments.

Sous le prétexte de juridiction, on a fait beaucoup de choses qui n'avaient aucun rapport avec la juridiction : cela provenait évidemment de la passion. Si le cardinal en eût été seul la victime, il eût méprisé ces menées ; mais il en résultait pour son peuple un vrai dommage spirituel et il n'a pu se taire. Les choses se sont aggravées. Dans le dessein d'affliger le coeur du prélat, on a désorganisé les confréries, les compagnies de discipline; si le cardinal, dans le but de détruire quelque désordre ou de supprimer des causes de péché, proposait quelques mesures, s'il demandait aide pour leur exécution, il ne l'a pas obtenu, ou, si on le lui accordait, on le lui retirait promptement. Pour déplaire au cardinal, en un mot, on ne reculait pas devant la responsabilité d'agir contre l'honneur même de Dieu.

Sous le gouvernement du marquis d'Ayamont, on fit une telle opposition au cardinal qu'on mettait en doute le bien qu'il faisait et l'on poussa les décurions de la ville à adresser au pape des mémoires et des plaintes contre lui. Et tout cela parce qu'il avait voulu détruire des abus tels que ceux-ci : faire des églises un lieu de passage public et indécent ; continuer les réjouissances du carnaval, le premier dimanche de carême ; organiser des bals et des fêtes publiques, les jours de fête, à l'heure des offices ; supprimer les occasions de pécher en séparant dans l'église les hommes d'avec les femmes, selon l'antique usage disciplinaire. A cause de la suppression de ces abus, on a envoyé à Rome des ambassadeurs chargés de le dénoncer et de l'accuser comme un ennemi de la paix publique. Ces intrigues, sans doute, n'eurent aucun résultat : le pape approuva, sans aucune restriction, toutes ses ordonnances. Cependant, ces agitations produisaient beaucoup de mal dans les âmes. Les bonnes intentions de l'archevêque étaient mises en suspicion et l'obéissance, qu'on lui devait, s'affaiblit tellement, qu'on vit même des ecclésiastiques et des religieux faire opposition aux actes du prélat, s'ils leur déplaisaient, et en appeler à Rome. Un prédicateur, appuyé par le gouverneur, se permettait en chaire, des allusions très claires à ce sujet et, comme il en vint à parler d'une façon scandaleuse du pape, l'inquisiteur lui interdit la prédication : le gouverneur prit ouvertement sa défense et le fit soutenir à Rome.

L'année dernière, malgré l'édit du cardinal, on donna des jeux et des fêtes, le premier dimanche du carême. Cette année, le cardinal renouvela son édit, approuvé par Rome, le marquis maintint les jeux et les fêtes pour le même jour. N'ayant pu entraîner les Milanais et les personnes de qualité, il fit venir des étrangers et il assista, lui et ses enfants, à ces jeux, au grand scandale de tous. Deux soldats y avaient pris part, le gouverneur ayant su qu'ils étaient venus demander l'absolution, les fit mettre en prison. L'archevêque publia une sentence d'excommunication contre ceux qui avaient désobéi publiquement, le marquis fit emprisonner l'imprimeur de l'archevêque et ses ouvriers. Il les a fait tenir plusieurs jours dans une obscure prison. Du reste, il semble devenu de règle d'emprisonner tantôt l'un, tantôt l'autre, sans aucun motif, connu du moins des prisonniers, car on a soin de ne jamais le leur révéler.

Lorsque les chanoines de la Scala ont refusé d'obéir au cardinal, le grand chancelier Filiodone les soutint... On fit courir, parmi le peuple, toutes sortes de propos mensongers et calomniateurs ; on ne craint pas même de faire intervenir le nom et l'autorité de Sa Majesté ; on dit qu'elle ne veut plus du cardinal pour archevêque de Milan et bien d'autres choses indignes, qui ne laissent pas que de soulever le peuple, d'agiter les esprits et d'empêcher tout le bien.

Ils donnent par ce mépris des censures, une mauvaise opinion aux hérétiques, qui nous entourent, et cela au grand danger de la foi.

Peut-on rendre le cardinal responsable de toutes ces oppositions ? Son intention est droite et tout entière dirigée vers Dieu. La passion ne l'émeut pas, aucune pensée humaine ne le dirige ; cela est certain et ressort de toute sa vie. N'a-t-il pas renoncé au monde, à tous les biens et aux avantages qu'il lui offrait ? La tranquillité d'âme avec laquelle chacun le voit entreprendre toutes ses actions n'est-elle pas une preuve de plus de la pureté de ses intentions ?

S'il est vrai que tout homme peut se tromper, toutefois nul n'y est moins exposé que celui qui cherche, dans la prière et par les mortifications, à obtenir de Dieu la lumière dont il a besoin. Il est à croire, au contraire, que Dieu le conduit et l'éclaire dans ses actions, et cela est d'autant plus croyable qu'il n'a cessé de demander des conseils à Rome et aux hommes compétents et instruits dont il a toujours eu soin de s'entourer. Il n'ignore pas que pour procurer à son troupeau le progrès dans le bien qu'il lui désire, il importe de maintenir d'affectueux rapports avec les chefs du pouvoir temporel. On voit, du reste, que, en toutes circonstances, ses actes ont été justifiés et approuvés les uns par la cour de Rome, les autres par Sa Majesté, quand elle les a connus, et même par les ministres royaux qui, plus d'une fois, ont été obligés de révoquer ce qu'ils avaient d'abord établi.

Dieu semble avoir voulu justifier les actes et les ordonnances de son serviteur, car tous ceux qui les ont attaqués ont été promptement punis. Le clergé et les religieux, en général, les observent, tous les bons en remercient Dieu ; au loin, on cherche à les imiter et à les reproduire. Quelques-uns, il est vrai, tiennent le cardinal pour un homme sévère et rigide, ils l'accusent de vouloir faire trop, d'embrasser trop de réformes. Il n'y a rien d'étonnant dans ces reproches ; ceux qui aiment la vie large haïssent les réformes et la vraie voie de JÉSUS-CHRIST, qui est étroite; ne sont-ils pas nombreux ? On a parlé des censures portées par le cardinal, des corrections publiques qu'il a imposées. Mais on ne dit rien des faits nombreux qu'il a dissimulés ou qu'il a supportés avec patience: on n'en saura jamais le nombre. On a fait tapage des corrections publiques, mais on se tait sur les moyens paternels dont il a usé en secret envers les coupables, avant d'en venir à ces extrêmes et nécessaires remèdes. On se tait également sur les ordres qu'il a reçus de Rome, et l'on sait bien qu'il n'a jamais rien entrepris sans l'avis du saint siège.

Il agissait, d'ailleurs, conformément aux besoins et à l'esprit de son peuple. S'il avait pu toujours agir avec douceur et bonté, cela eût été bien plus conforme à ses désirs ; quand il le pouvait, sans inconvénient et sans compromettre sa conscience, il laissait les choses aller, pour ne pas irriter ni donner occasion de pécher mais il est nécessaire de prendre la verge quand le devoir, l'honneur de Dieu et le salut des âmes l'exigent.

L'archevêque a pensé que Sa Majesté devait être directement et exactement informée de toutes ces choses, afin qu'elle puisse donner, en connaissance de cause, des ordres appropriés aux besoins réels de ces peuples. Refuser à l'archevêque le droit de prendre tous les moyens de diminuer les péchés, parmi le peuple, n'est pas agir dans les intérêts du roi. Il ne convient pas non plus, à des ministres laïcs, de prendre vis-à-vis de l'autorité spirituelle des airs de mépris ou de résistance : quand cette même autorité croit devoir rendre des ordonnances, ils ne doivent pas en faire une affaire personnelle, ni en tirer vengeance. Le gouverneur assistait autrefois à l'office, dans le choeur, au milieu des clercs, l'archevêque a dû supprimer cet abus contraire à la discipline ecclésiastique. Saint Ambroise n'a-t-il pas agi ainsi vis-à-vis de l'empereur Théodose ? La pourpre royale elle-même n'en faisait point un prêtre. Le gouverneur et le sénat ont regardé cette réforme comme un affront personnel ; ils préfèrent, au grand scandale du peuple, ne point assister aux offices publics où l'archevêque les invite que de se soumettre à cette mesure. Du reste, le cardinal est résigné à supporter ce martyre tant qu'il plaira à Dieu : il le servira fidèlement dans la paix ou dans la tribulation.

Le père Bescapé examine ensuite les différentes questions en litige et les points qui ont le plus grand besoin de réformes. Il y avait autrefois dans l'état de Milan, les jours de fêtes, des danses qui étaient très préjudiciables à la vertu du peuple, elles l'empêchaient d'assister aux offices et à la doctrine chrétienne. Après le concile de Trente et les conciles provinciaux, le cardinal avait obtenu sous ce rapport d'heureux résultats.

L'opposition des gouverneurs est venue arrêter cette amélioration ; il supplie Sa Majesté de lui faire prêter un concours puissant par ses ministres pour poursuivre son oeuvre : ce sera chose agréable à Dieu et utile aux peuples. Il dit la même chose des spectacles, des tournois, des mascarades qui se faisaient les jours de fête.

Il signale le danger des tavernes, des Osterie où les jours de fête se commettent des rixes et des désordres de tout genre. La profanation des églises est aussi très grande : on y vient pour se promener, pour se voir, pour y causer, avec pompe, avec des cochers, avec des chevaux, etc. Il se lamente de ce que le gouverneur a presque détruit les confréries dont il fait l'éloge : jusqu'ici personne n'avait remarqué les prétendus abus et les défauts qu'ont voulu y voir les gouverneurs. Il faudrait aussi songer au luxe qui va toujours croissant, aux logements garnis fréquentés par les étrangers de mauvaise vie.

Le cardinal, dit le religieux, énumère à Sa Majesté tous ces scandales et tous ces abus, il la supplie d'y remédier et de porter sur ces points divers sa sollicitude, son attention la plus soutenue, d'abord parce qu'il s'agit de désordres et d'abus dirigés contre l'honneur de Dieu, au grand détriment des âmes, et ensuite parce que, connaissant comme il le connaît le peuple de Milan, il sait que pour y remédier il suffit de le vouloir. Il fait appel à la piété bien connue du monarque, contre laquelle agissent certainement les ministres royaux. Sous le prétexte de conserver les droits de Sa Majesté, ils négligent véritablement ce qui intéresse le plus son service, c'est-à-dire, les moyens de rendre les peuples bons, en faisant disparaître les occasions de pécher. Si Sa Majesté, dit-il en terminant, voulait envoyer une personne pieuse et de confiances informer de l'état des choses, elle saurait combien la réalité est différente des rapports qu'on lui a faits.

Les mémoires et les discours de Bescapé firent une profonde impression sur le roi et sur son confesseur. Le Père Diego de Chaves écrivit au cardinal à la date du 31 août, une lettre dont nous devons donner une analyse ; tout en louant les bonnes intentions de l'archevêque, il fait des réserves sur l'ensemble de ses ordonnances. Il s'appuie sur l'Écriture sainte pour dire que Dieu ne demande pas la perfection chrétienne à tous les hommes, que les chrétiens parfaits sont rares ; Il part de ce principe pour établir que le cardinal exagère, que ses ordonnances sont trop sévères, enfin qu'il ne faut pas tant urger les choses, Pourquoi, ajoute-t-il,s'opposer à ce que les confréries des pénitents reçoivent un représentant du gouvernement dans leur assemblée? La présence de cet agent ne serait-elle pas une garantie d'ordre et de sécurité contre les hérétiques, qui environnent Milan et s'efforcent d'y pénétrer ? Il cherche à appuyer son opinion sur un texte de saint Jérôme, dans son apologie contre Rufin ; mais ce texte n'a aucun rapport avec la question. Le grand motif qu il fait valoir pour justifier cette mesure, qui évidemment tenait au coeur de Philippe II et entrait dans ses habitudes inquisitoriales, c'est que l'archevêque ne sera pas toujours là. Le roi a certainement confiance en lui, mais il veut se mettre en garde contre l'avenir, contre un successeur, qui n'aurait peut-être ni son esprit de foi, ni son zèle.

Le cardinal remercia le confesseur du roi de sa sincérité et il demanda la permission d'user de la même franchise dans sa réponse. Il ne s'était donc pas trompé, dit-il, en pensant qu'on avait fait à la Cour de Madrid de faux rapports sur les affaires de Milan. Quelques-uns croient que je veux obliger mes peuples à la perfection, en ne permettant pas les danses, les spectacles et autres divertissements profanes, les jours de fête.

Votre Révérence n'admettrait pas cette opinion, du moins je le pense, si elle voyait, sur les lieux mêmes, comment se passent les choses. Il est, en effet, bien différent de voir soi-même les faits ou de les juger sur des on dit, surtout quand ce sont des personnes du monde qui font des rapports sur ce qui leur semble être matière à pécher ou appartenir à la discipline ecclésiastique... Si Votre Révérence elle-même voyait les choses, son sentiment, je n'en doute pas, ne serait pas différent de celui des évêques de cette province : non seulement ils ont fait les décrets des conciles provinciaux pour interdire ces fêtes, mais tous ensemble ils ont affirmé que, dans nos pays, ces divertissements sont une occasion et une source de scandales infinis, de haines, d'inimitiés, d'homicides, comme, du reste, les gouverneurs de ces provinces l'ont eux-mêmes confessé dans plusieurs de leurs édits. De là, vous pouvez conclure de quelle manière je pousse ces peuples à des oeuvres de perfection. Mais quand cela serait ? si je pouvais introduire cette perfection chez mon peuple, est-ce que je pourrais cesser de l'essayer, sans un très grave péché ? En effet, si Dieu m'a fait la grâce de me donner un peuple bon, facile, disposé au bien plus que beaucoup d'autres, je suis tenu à seconder ses bons sentiments de tout mon pouvoir ; je dois m'efforcer d'user avec un terrain si favorable de la culture la meilleure et la plus fructueuse qu'il soit possible, fallût-il même pour cela prendre en main les instruments les plus redoutables, pour faire disparaître les empêchements qui se présentent et écarter les causes de désordre.

« Que Votre Révérence sache donc qu'il ne pas ici de ces récréations honnêtes dont elle parle dans sa lettre. Si de leur nature on ne peut les appeler mauvaises, parce qu'il est possible d'en bien user, et peut-être en est-il ainsi ailleurs, je ne le sais ; mais ce que je connais suffit pour les proscrire. Je sais véritablement qu'on en use ici, le plus souvent pour le grand dommage des âmes et contre l'honneur de Dieu ; bien que toutefois ces récréations ne soient point entièrement prohibées ici, on en modère seulement l'usage, c'est-à-dire, qu'on les interdit les jours de fête. »

Le cardinal raconte, de quelle manière et avec quelle prudente lenteur, il a procédé dans l'introduction des différentes réformes. Il y a plus de 15 ans que les décrets en furent portés dans les conciles provinciaux, Il s'est efforcé, peu à peu, à l'aide d'exhortations pieuses, d'amener ses peuples à les observer, les engageant à fréquenter les sacrements, à suivre les offices divins, à écouter la parole divine, et il a pu ainsi établir ces réformes parmi les populations. Il a rarement imposé des peines ecclésiastiques mitigées, et elles n'ont jamais été l'occasion d'un soulèvement ou d'une agitation quelconque. Ces décrets furent si bien acceptés partout, que les anciens usages étaient tombés en désuétude. Ceux-là seuls, les ministres du roi, dont le devoir était de m'aider dans ce qui est du service de Dieu, mus par leurs propres passions, sont venus nous troubler et causer un grand désordre.

Quant aux confréries, le saint dit : « Les exigences imposées par le grand commandeur de Castille, sont le produit de la colère et de la passion. Ces confréries existent depuis des centaines d'années, jamais elles n'ont suscité le moindre soupçon d'hérésie, ni de désobéissance à l autorité ; elles ont un esprit calme et tranquille, soumis à la surveillance de l'évêque. Je vois, ajoute-t-il, tant d'autres réunions d'artisans, dans la ville, composées de toutes sortes de personnes, sans qu'on élève à leur égard le moindre soupçon ! Seules, les pieuses confréries, instituées pour le service de Dieu, dans lesquelles n'entrent que des personnes pieuses et timorées dont moi-même je m'occupe, seules ces confréries deviennent suspectes ! Les lois impériales qui défendent les collèges privés font une exception en faveur de ceux qui s'occupent des choses pieuses et ici, sans parler des autres, ceux-là seuls qui sont pieux sont mis en suspicion. »

En lisant ce passage de la lettre du saint, on croirait vraiment lire une page d'histoire contemporaine. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Le cardinal rappelle le zèle avec lequel il s'est occupé des confréries, selon que le lui impose le devoir de sa charge, puis il ajoute: « Certainement, si Sa Majesté ou ses ministres avaient désiré quelque réforme convenable dans ces compagnies ou dans leurs règlements, je serais prêt, comme je le suis encore, à leur donner une légitime satisfaction et à dissiper toutes les ombres qui pourraient planer sur elles. Il ne suffit pas de dire, comme le fait Votre Révérence dans sa lettre, que les mesures qu'on projette seront prises en vue des temps qui suivront ma mort : pourquoi introduire de pareilles nouveautés, alors qu'il n'y a pas de motifs pour les entreprendre ? Pour moi, je n'ai d'autre désir que de plaire à Dieu et non à moi-même, ni aux autres, mais de faire pour lui seul tout ce qui vraiment appartient à son service. »

Après avoir exprimé sa bonne volonté, ses pieux désirs, son espoir de voir tout aller beaucoup mieux, sous le gouverneur qu'on lui annonce, le saint termine ainsi : « De mon côté, conformément aux lumières que je demande continuellement à Dieu, de toutes les forces de mon corps et de mon esprit, je m'emploierai à cette fin et je n'abandonnerai jamais le progrès spirituel de mes peuples. Je ne fuirais pas, avec la grâce divine, si cela était nécessaire, l occasion de donner ma vie, avec promptitude, pour le salut de ces âmes pour lesquelles Notre-Seigneur a donné la sienne, avec un indicible amour. Je ne manquerai pas de suggérer à Sa Majesté, avec la foi et la franchise qui conviennent aux prêtres de Dieu, les choses que je jugerai nécessaires pour le service de Dieu, me servant même de votre intermédiaire, comme me le propose Votre Révérence. Je m'efforcerai également de communiquer à celui qui gouvernera, au nom de Sa Majesté, tout ce qui me paraîtra bon pour obtenir la même fin, comme cela convient à l'office d'un évêque, selon l'observation même de Votre Révérence. »

Le confesseur du roi, nous n'en saurions douter, mit sous les yeux de son illustre pénitent la lettre du saint; elle acheva sans doute de faire la lumière dans l'esprit du monarque, qui résolut de donner une réponse au cardinal qui fût de nature à lui faire comprendre ses bienveillantes intentions, S'il émet quelque réserve, s'il donne un conseil, sa conduite postérieure montre évidemment qu'il n'y avait là qu'une question de forme : le monarque ne voulait pas dans un document officiel fournir des armes contre ses ministres. Nous donnons cette lettre intégralement :

« Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Espagnes, des Deux-Siciles, de Jérusalem, etc. Très révérend père en JESUS-CHRIST; cardinal, archevêque de Milan, notre très cher et bien-aimé ami.

« J'ai vu votre lettre du 15 mai et j'ai entendu le religieux, dont vous vous êtes servi pour me la faire remettre ; j'ai écouté tout ce qu'il a bien voulu me dire de votre part, j'ai reçu aussi les mémoires qu'il m'a remis en votre nom et qui font très clairement ressortir votre religion, votre zèle pieux: nous en éprouvons une satisfaction légitime. Plaise à Dieu que nous puissions tout terminer et tout ramener à un état de perfection telle qu'il nous soit permis d'espérer, en tout, les faveurs et les nombreuses grâces du secours divin... Je me suis réjoui que vous m'ayez envoyé une personne pour des communications des choses dont je garderai souvenir. En attendant, je n'ai pas omis, il y a quelques jours, d'écrire aux ministres de mes Etats, ce qui était convenable afin qu'ils fassent disparaître les scandales produits par les blasphèmes, les jeux et autres désordres publics qui offensent Dieu. Sur les autres faits que vous me signalez comme étant de plus grande importance, j'aurai soin de prescrire ce qu'il conviendra de réprimer ou de tolérer dans l'état présent des choses ; notre intention est elle-même, pleinement d'accord avec la vôtre, pour que Dieu soit servi et que le peuple soit détourné de tout ce qui peut le porter à l'offenser. Je devrai écrire pour indiquer le remède qu'on pourrait appliquer à ces abus. Mais, je vous en prie, dans tout ce que vous ferez vous-même pour aider à ce résultat, usez de prudence et de modération : on ne peut rien faire sans ces vertus. D'une manière différente d'agir, il résulterait des complications qui pourraient troubler les esprits ; pour obtenir des hommes le bien il importe d'employer des moyens conformes à leur nature, des remèdes opportuns et de ne point prendre des mesures contraires au but qu'on se propose.

« J'ai agréé avec beaucoup de plaisir les reliques que vous m'avez envoyées, d'abord parce qu'elles sont en elles-mêmes dignes de vénération et ensuite à cause du sentiment qui vous a poussé à me les envoyer. Que, Notre-Seigneur JESUS-CHRIST vous ait en sa continuelle garde, vous, notre très cher ami.

« De Badajoz, le 24 octobre de l'année 1580. »

En recevant cette lettre, le cardinal dit à Giussiano, qui devait plus tard devenir son historien : « Je vous annonce une heureuse nouvelle dont vous devez rendre à Dieu les plus grandes actions de grâce : désormais tout sera tranquille. Le roi doit envoyer un gouverneur qui aura l'ordre de n'être pas en désaccord avec moi. »

La mission du P. Bescapé eut les plus heureux résultats. Alcanisio, dont nous avons déjà parlé, envoyé expressément par le roi à Rome pour résoudre toutes les difficultés de la juridiction ecclésiastique soulevées à Milan, à Naples et en Sicile, donna à Mgr Speciano des preuves certaines du changement qui s'était opéré à la cour d'Espagne. Il ne montrait plus la même ardeur pour défendre auprès du Saint Siège, la cause du pouvoir royal, et un jour il dit à l'agent du saint: « Écrivez au cardinal Borromée que s'il le veut, l'administration entière des choses temporelles peut être placée dans ses mains. Le roi et tous ses ministres ont la plus haute opinion de sa vertu. Quant à ce qui regarde les controverses, ajouta-t-il, il sera plus utile au roi de laisser au pouvoir ecclésiastique toute son intégrité. »

De fait, saint Charles ne rencontra plus aucune difficulté dans l'exercice de sa juridiction épiscopale ; les ministres du roi ne lui firent plus aucune opposition et ils répondaient à ceux qui venaient faire des réclamations, quand l'archevêque les avait cités à son tribunal: « Il faut obéir à l'archevêque; le roi veut qu'il ne ren­contre aucun obstacle dans l'administration de son Église. Le temps où il était permis de contester ses droits est passé. »

Le changement était si complet, que Mgr Speciano écrivait au cardinal, à la date du 16 mai 1581 : « Alcanisio m'a affirmé qu'il était certain que tout désormais dépendait de votre volonté, à Milan, comme à Naples et en Sicile. Bien plus, il affirme que les ministres du roi vous vénèrent plus que Philippe lui-même, car ils sont convaincus que le roi a plus de confiance en vous seul que dans tous les autres. Enfin, le roi a de vous une opinion si haute, qu'il est disposé à ne plus nommer aucun évêque, en Italie, sans vous avoir consulté. »

Lorsque en 1583, Philippe II envoya le duc de Terranuova, don d'Aragon, comme gouverneur de Milan, il lui dit: « Va, et hâte-toi; nous ne t'envoyons pas comme gouverneur de la province de Milan, mais bien plutôt comme ministre de Charles Borromée. C'est lui qui est le défenseur de notre domaine. En faisant renaître le sentiment religieux dans le coeur de nos peuples, nous n'aurons plus besoin de soldats pour les maintenir dans la fidélité. »

La bonne opinion du monarque, la joie de savoir son autorité si légitimement et si absolument reconnue ne troublèrent en rien la sérénité de l'âme de Charles, pas plus que ne l'avait fait la tempête. Toujours égal à lui-même, humble et fort, prudent et plein de zèle, il profita de cette plus grande liberté laissée à son initiative et à sa foi, pour continuer l'oeuvre qu'il avait commencée, la sanctification des âmes qui lui étaient confiées. Il est temps maintenant que nous le suivions dans les diocèses voisins du sien où il va exercer ce zèle et appliquer les réformes qui lui ont mérité, dans la lignée des saints, une place à part.