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CHAPITRE TRENTE TROISIEME
LES VISITES APOSTOLIQUES
Saint Charles eut le premier la pensée de ces
visites. Comment il s'efforce de diminuer les frais qu'elles occasionnaient
aux évêques diocésains. La visite du diocèse
de Crémone. Nicolas Sfrondate. Saint Charles lui écrit une
lettre pleine d'une simplicité et d'une franchise remarquables.
La visite dans le diocèse de Bergame. Son entrée à
Bergame. -Une translation de corps saints. La visite à Milan et
les adieux du visiteur. Visite du diocèse de Brescia. Difficultés
qu'elle présente. Son entrée à Arzinovi. Asola. Première
communion de saint Louis de Gonzague. Visite à Salo. Le clergé
de la vallée Camonica. Repentir des habitants de Piano. Pèlerinage
au sanctuaire de Tirano. Sa parole émeut la population hérétique
de ce village. Les sauvages de Gardone. il détruit à Liano
une superstition populaire. La visite de la ville de Brescia. Soumission
des chefs de brigands du pays. A Martinengo il confesse plusieurs brigands.
Témoignages des évêques de Brescia sur le bien opérés
par saint Charles dans ce diocèse.
Les visites apostoliques faites, par un délégué et
au nom du saint père, dans les différents diocèses
de la chrétienté, paraissaient à saint Charles l'un
des moyens les plus efficaces pour établir partout et faire prospérer
les réformes inaugurées et décrétées
par le concile de Trente. Il avait suggéré cette idée à Grégoire
XIII. Le pape l'avait trouvée si excellente et si pratique, qu'il
avait aussitôt voulu la mettre à exécution. Les visites
apostoliques commencèrent par le diocèse même de
Milan. Pendant que Mgr jérôme Ragazzonio, évêque
de Famagosta, visitait cette église, le cardinal Borromée
se rendait à Crémone pour remplir dans ce diocèse
la même mission.
L'évêque de cette dernière ville, Mgr Nicolas Sfrondate,
absent de son diocèse pour de graves motifs, ne put recevoir lui-même
le cardinal ; mais les fidèles, répondant aux désirs
de leur évêque, rendirent de grands honneurs au visiteur
apostolique. Ce qui plut au saint dans cette circonstance, ce fut le
nombre considérable de personnes qui, à cette occasion,
s'approchèrent des sacrements : le premier jour il distribua de
sa main la communion à huit mille hommes.
Ces visites pouvaient devenir très onéreuses pour l'évêque
diocésain, obligé de pourvoir à toutes les dépenses
du visiteur apostolique. Le train d'un cardinal surtout exigeait d'assez
grands frais : on voyageait à cheval avec une suite nombreuse,
formée des prêtres nécessaires pour accomplir les
cérémonies prescrites, pour écrire les ordonnances,
et de serviteurs lares, chargés du soin des chevaux et de pourvoir à tous
les besoins du voyage. Saint Charles entreprit ces visites avec le plus
de modestie possible et il n'hésita point à payer de ses
propres deniers une partie des frais. « Je consens, écrivait-il à Mgr
Caniglia, à recevoir la nourriture pour six cavaliers et trois
piétons, mais j'ai prescrit qu'on observe les lois d'une stricte économie.
Je suppléerai de mon argent à la subsistance de ceux qui
m'assisteront en plus grand nombre, dans la ville et dans les places
fortes, même là où les chevaux devront être
nourris à mes frais. »
Le bien fait dans cette visite, qui dura trois mois, ne saurait se dire
en peu de mots. Partout le saint laissa de pieux souvenirs de son passage,
détruisit des abus, supprima l'usage des spectacles et des fêtes
publiques, réforma les monastères de religieuses : il n'hésita
même pas à faire venir de Milan quelques religieuses de
Saint-Paul pour les mettre à la tête des monastères
dont la réforme exigeait plus d'énergie et de persévérance.
Il rétablit dans la cathédrale la régularité de
l'office canonial, il fut assez heureux pour mettre fin à quelques
controverses qui existaient entre l'évêque et le chapitre.
Il donna de sages règlements à l'hôpital. Son zèle était
infatigable, sa vigilance s'étendait à tout, rien n'échappait à son oeil
clairvoyant, et partout, avec autant de force que de suavité,
il apportait le remède au mal. On s'étonnait d'une activité si
prodigieuse et si intelligente ; mais le peuple admirait encore plus
sa vie privée. Son Sommeil était court, sa sobriété merveilleuse,
on le trouvait toujours disposé à sacrifier au salut des âmes
et aux besoins des villes les premières nécessités
de la vie. Il se faisait véritablement, au milieu des habitants
de la campagne, comme au sein des cités les plus opulentes, selon
le mot de l'apôtre, tout à tous et, à l'exemple du
Sauveur, il passait partout en faisant le bien. L'on racontait même
que sa présence avait suffi pour faire disparaître subitement
la fièvre qui, depuis longtemps, retenait au lit et gravement
malade un certain Barthélemy Sclavi. Ce récit excitait
encore la vénération et l'empressement des populations
qui ne se lassaient pas de le voir et de l'entendre.
L'évêque de Crémone, de retour dans son diocèse,
fut émerveillé du changement qu'il y trouva: il avait
vainement et longtemps travaillé pour faire disparaître
plusieurs désordres et il ne les retrouvait plus. Les monastères
s'étaient montrés rebelles à la réforme
et maintenant il y voyait fleurir, dans toute son observance, la vie
monastique. « Le cardinal Borromée, disait-il alors, n'a
pas seulement été le visiteur de mon Église ;
mais il en est véritablement le tuteur et le père. »
Nicolas Sfrondate était un évêque recommandable
par ses vertus et par sa science. Nommé à 25 ans évêque
de Crémone, en 1560, il avait, au concile de Trente, donné une
haute idée de son amour et de son zèle pour la discipline
ecclésiastique. Ses vertus le rendirent digne d'occuper plus
tard la chaire de saint Pierre, sous le nom de Grégoire XIV.
Toutefois, malgré sa vertu et l'élévation de son
intelligence, cet évêque avait accepté avec peine
une ordonnance portée par saint Charles et qui lui était
toute personnelle. Le cardinal avait trouvé en mauvais état
les ornements qui servaient aux offices pontificaux et il ordonna de
les renouveler. L'évêque, préoccupé, au-delà de
ce qui convenait, de l'impression que cette ordonnance pourrait produire
sur certains esprits, s'en plaignit au cardinal. Celui-ci lui répondit
par une lettre que nous reproduirons en son entier ; elle nous révèle
tout à la fois la modestie, la franchise, l'esprit de foi, la
douce fermeté et l'admirable habileté du saint. Les sentiments
qu'elle exprime nous feront comprendre la méthode qu'il emploie
et les intentions qui le dirigent dans la visite des diocèses
qui lui sont confiés.
«
Votre Seigneurie, je me le persuade, n'aura pas été sans
retirer du fait qui la concerne, les fruits que j'ai moi-même coutume
de retirer de ces visites, que je fais par obéissance à notre
Seigneur. En visitant les diocèses des autres, j'ai l'occasion
de mieux découvrir mes propres manquements et les besoins de mon Église.
Ordinairement l'homme s'aperçoit et juge mieux des affaires
d'autrui que des siennes propres, car son jugement est alors beaucoup
moins influencé et obscurci par la passion ou par l'intérêt.
Dieu, dans ces visites, m'a fait ouvrir l'esprit à beaucoup d'observations
utiles et sur des mesures nécessaires à prendre dans ma
propre Église, auxquelles je n'avais ni pensé d'abord,
ni porté la main ; Un autre de ces fruits, serait de mettre sous
les pieds toutes les considérations humaines : nous nous affligeons,
nous nous dépitons plus de ce qu'on nous sait coupables d'avoir
manqué à quelque chose, que de ces manquements eux-mêmes.
Il n'est pas bon cependant de nous persuader ou de vouloir persuader
aux autres que nous ne puissions manquer en beaucoup de choses : pour
nous spécialement, placés, par vocation, au gouvernement
des âmes, les omissions seules sont beaucoup plus coupables que
pour les autres hommes. D'où il me semble que nous devons plutôt
désirer avoir des milliers d'yeux, autour de nous, qui examinent
et découvrent nos besoins. Dans les choses où, pour la
gloire et le service de Dieu, il est permis et l'on doit même avoir
quelque égard pour l'opinion des hommes, je ne saurais comprendre
comment l'honneur d'un bon pasteur consiste à vouloir se persuader à lui-même
et aux autres qu'il n'a péché en rien. Ne doit-il pas plutôt
placer cet honneur dans un zèle très ardent et une préoccupation
perpétuelle d'aller en avant, de reconnaître chaque jour
davantage ses défaillances pour les corriger, de pourvoir aux
besoins qui sans cesse, se présentent et se manifestent dans le
gouvernement spirituel des églises si difficile et si dangereux
? Un des principaux défauts de ce gouvernement, ce serait de ne
pas voir ou de ne pas vouloir reconnaître l'existence de nos manquements.
Ces réflexions me sont suggérées par une de vos
lettres dans laquelle vous manifestez du mécontentement et de
l'inquiétude, dans la crainte de voir diminuer la bonne opinion
qu'on a de vous, quand on saura que dans une visite apostolique vous
avez reçu l'ordre de faire faire un nouvel ornement pour votre église...
Néanmoins, Votre Seigneurie, me semble-t-il, aurait dû plutôt
montrer cette hâte et cette sollicitude pour me faire connaître
qu'elle s'était déjà occupée d'avoir cet
ornement et qu'elle était allée au devant des autres ordonnances
qu'elle n'ignore pas, quoique je n'aie pu encore les lui adresser officiellement.
Cela eût beaucoup mieux valu que de se tourmenter et de s'inquiéter
de ce que les hommes peuvent penser d'elle, à l'occasion d'une
ordonnance aussi peu grave que celle de faire un nouvel ornement. Cet
ornement, en admettant que vous l'ayez fait faire à l'occasion
de votre prise de possession, comme le font tous les évêques,
a pu s'user depuis tant d'années !
« J'ai voulu dire tout cela à Votre Seigneurie avec la
franchise que je lui dois, à tous les points de vue, et à laquelle
m'oblige spirituellement la charité qui par tant de liens, m'unit à elle.
J'estime encore que ma charge de visiteur me fait un devoir de vous délivrer,
autant que je le puis, des angoisses d'esprit, qui vous enlèvent
la liberté et l'activité nécessaires pour dilater
votre coeur et le remplir de la charité de Dieu et qui vous
empêchent de vous employer, avec toute votre énergie et
infatigablement, au soin des âmes qu'il a reconquises par le sang
précieux de son Fils unique.»
La visite du diocèse de Crémone achevée, le saint
revint à Milan pour célébrer, au milieu de son peuple,
la fête de la Nativité de la Sainte Vierge, patronne de
son église cathédrale. Les solennités terminées,
il procéda aussitôt à la visite du diocèse
de Bergame. L'évêque, Frédéric Cornelio, avait été appelé à Venise
par son frère Louis, cardinal de la sainte Église romaine,
pour y traiter d'affaires très importantes. Là, il fut
pris par la maladie et, dès le 18 août, il avait exprimé au
cardinal Borromée la crainte de ne pouvoir se trouver à Bergame
pour le recevoir. Mais son affection pour le Saint fut plus forte que
la fièvre qui le torturait ; dès qu'il eut appris le départ
de Milan de son métropolitain, il se mit en route pour Bergame.
L'entrée de Charles fut triomphale, comme l'avaient prescrit les
chefs de la république de Venise sous l'autorité de laquelle était
le territoire de Bergame. Le cardinal Louis Cornelio, l'évêque,
les magistrats, la population entière se portèrent à sa
rencontre. Il plut à Dieu, en cette circonstance, de manifester
par un miracle la sainteté de son serviteur. Plusieurs personnes
du cortège virent sa tête entourée d'une auréole,
de six palmes de largeur environ, qui lui faisait comme une couronne
de lumière. Les témoins de cette merveille l'attestèrent,
sous la foi du serment, et Grattarola, qui accompagnait le cardinal Borromée,
en fait mention dans le livre qu'il a écrit sur sa canonisation.
Dans cette visite, il renouvela les prodiges de zèle et de vertu
dont le diocèse de Crémone avait été le théâtre.
Dès le début un scandale l'affligea vivement. Un monastère
de la ville basse était dans un état si déplorable
et si inconvenant qu'il obligea les religieuses à changer de résidence
et à se transporter dans l'intérieur de la ville. Leur église
possédait les corps des saints martyrs Ferme et Rustique et le
cardinal ordonna leur translation solennelle dans l'église principale
de Bergame. Les habitants de ce quartier regardaient la présence
de ces précieuses reliques, comme une bénédiction
pour eux. Au jour fixé pour la cérémonie, ils pénétrèrent
armés dans l'église, avec l'intention de s'opposer, par
tous les moyens en leur pouvoir, à l'enlèvement des deux
martyrs. Le cardinal Borromée, ne pouvant laisser impunie cette
violation de la maison de Dieu, lança l'anathème contre
ces hommes qu'une dévotion mal entendue et exagérée
avait portés à de tels excès. Ceux-ci s'aperçurent
alors de leur égarement, ils le déplorèrent aussitôt
et supplièrent les magistrats de la ville de demander leur pardon.
L'archevêque accueillit avec joie cette requête. Revêtu
de ses habits pontificaux, il se rendit à l'église et, à la
porte, il donna l'absolution publique de toutes les censures à ceux
qui les avaient encourues par un zèle inconsidéré.
Pour témoigner de la sincérité de leur repentir,
ces hommes prirent des cierges et se mêlèrent au cortège
qui accompagna les saintes reliques, à travers les rues de Bergame,
jusqu'à l'église cathédrale, où elles furent
reçues et déposées avec de grands honneurs.
De retour à Milan, Charles fut heureux de s'entretenir avec le
visiteur apostolique de son diocèse. Loin de lui demander des
appréciations indulgentes ou de chercher à écarter
les mesures rigoureuses, il s'efforça, au contraire, d'appeler
son attention sur tous les points qui lui semblaient avoir le plus grand
besoin de réforme et de perfection. Il profita même de cette
circonstance pour mettre en pratique des projets qu'il n'avait pu encore
réaliser, désirant surtout en placer l'exécution
sous les auspices d'une autorité exceptionnelle, plus grande que
la sienne. Cette visite fut pour lui un grand sujet de joie. Il n'avait
pas de plus vif désir que de corriger et de perfectionner la discipline
de son Eglise ; il était ravi qu'on lui signalât les choses
imparfaites, il se hâtait d'y remédier et de remettre tout
en place.
Un jour de fête, de son siège, placé sur les degrés
de l'autel, l'évêque visiteur annonça son départ
au peuple de Milan. Il dit qu'il avait parcouru tout le diocèse,
visité par lui-même les principales églises et les
moins importantes par ses délégués : partout il
avait trouvé une discipline et un ordre si admirables que cette
visite lui avait été très utile à lui-même.
Ce qui n'est pas parfait, ajouta-t-il, est sur le point de le devenir
et une seule parole suffira pour atteindre cette perfection.
De son trône, saint Charles répondit : « Je puis
dire comme les apôtres : Nous avons travaillé toute la nuit,
et nous n'avons rien pris. Maintenant, sur votre parole, nous jetterons
les filets ». Et, développant cette pensée, il ajoutait
que ses travaux n'avaient jusqu'ici obtenu presque aucun résultat
; mais, il l'espérait bien, les vertus et la parole du prélat,
envoyé par le saint siège, pour visiter son diocèse,
donneraient enfin à ses travaux la récompense et la fécondité qu'il
désirait. Il arriverait ce qui était arrivé aux
apôtres : sur la parole de leur divin maître, ils jetèrent
une seconde fois leurs filets à la mer et ils prirent une grande
quantité de poissons. Il termina en protestant de nouveau de son
dévouement absolu à l'autorité du saint siège.
En 1580, il visita le diocèse de Brescia. Nous avons déjà vu
l'empressement de la population de cette ville pour le saluer et le retenir
dans ses murs, à son retour de Venise ; lui-même raconta à Mgr
Speciano qu'il y fut reçu, au moment de la visite apostolique, « avec
des manifestations de joie infinies et splendides. » Cette visite
fut l'une des plus pénibles et des plus laborieuses entreprises
par le saint archevêque. Voisine des Alpes Rhétiennes, cette
contrée avait été infectée par les erreurs
des hérétiques et démoralisée par leurs mauvais
exemples. Le clergé, presque tout entier, avait foulé aux
pieds la dignité de son caractère et abandonné ses
devoirs les plus sacrés. A Venise, on n'était pas sans
crainte sur les conséquences de cette visite: on redoutait les
vengeances et les colères des coupables dont le saint devrait
nécessairement reprendre les vices. Le sénat avait même
prié le souverain pontife d'engager le cardinal à ne pas
entreprendre seul cette difficile mission et à accepter l'appui
que les ministres de la République étaient tout disposés à lui
prêter. Mais les difficultés n'étaient point de nature à diminuer
l'ardeur du zèle de l'archevêque : plus le mal lui semblait
grave, plus il sentait la nécessité d'y opposer des remèdes énergiques;
Il montra du reste une prudence égale à son ardeur et le
résultat de cette mission apostolique montra, une fois de plus
qu'il n'y a point de nature si mauvaise ou si sauvage qui puisse
résister à l'ascendant de la vertu.
La visite du diocèse de Brescia dura longtemps ; le cardinal fut,
dès le début, obligé de la suspendre pour aller
assister le marquis d'Ayamont sur son lit de mort ; il fut lui-même
malade et il ne put en reprendre le cours que vers la fin de juillet.
Dès le commencement du carême, il avait désigné sept
visiteurs chargés de parcourir différentes parties de ce
diocèse et de lui rendre un compte exact et minutieux de tout
ce qu'ils auraient observé sur les habitudes du clergé et
du peuple. Il prenait ensuite d'accord avec eux les mesures nécessaires
; s'il s'agissait de défendre les droits de l'Église, il
avait recours au souverain pontife et il n'y apportait remède
qu'après avoir pris son conseil et ses ordres.
Il voulut visiter tout le diocèse, avant de s'arrêter dans
la ville de Brescia où les Dominicains lui donnèrent le
logement. Il écrivit à l'évêque d'envoyer
un grand nombre de prêtres à Orzinovi où il décida
de faire son entrée solennelle. Il se proposait d'y célébrer
l'office pontifical et il y appela un grand nombre de confesseurs pour
préparer les populations à recevoir la communion de ses
mains. « Je descendrai ensuite dans la plaine de Brescia, disait-il,
je me dirigerai dans les contrées voisines du lac de Garde. Enfin
je réserve pour la fin de la visite les montagnes et les lieux
les plus difficiles. »
Le trente juin 1580, il quittait Orzinovi pour se rendre à Quinzano
où il séjourna quatre jours. A Vérola, le comte
Lucrèce de Gambara, lui confia, en mourant, la garde de ses enfants.
Après avoir parcouru les pays voisins il arrive à Asola,
le 12 juillet. Les affaires l'y retinrent huit jours. Il a la joie de
réconcilier des ennemis ; le clergé montre une grande ardeur
pour obéir à ses ordres et pour accepter les ordonnances
du concile : chaque jour il récite avec lui l'office canonial
et il l'assiste dans toutes les fonctions épiscopales. Pour récompenser
ce zèle, le cardinal demanda au saint père pour l'archiprêtre
d'Asola le privilège de porter les insignes violets de la prélature.
Près d'Asola, se trouve une petite ville dont le nom jusqu'ici
n'avait eu qu'une célébrité commune à beaucoup
d'autres villes d'Italie : habitée par le prince Gonzaga ou Gonzague,
elle devait voir sortir de cette illustre famille un enfant dont la gloire
rejaillirait un jour jusque sur elle. Châtillon delle Stiviere
avait déjà donné le jour à de vaillants guerriers
; la maison des Gonzaga, divisée en plusieurs branches, occupait
une place distinguée dans l'histoire du pays ; un de ses membres
avait épousé la soeur du saint archevêque de
Milan. Le cardinal Borromée connaissait cette famille : si son
devoir de visiteur apostolique l'obligeait à s'arrêter à Châtillon,
son coeur l'y attirait également et l'y retint pendant cinq
jours. Le prince de Châtillon avait un jeune fils âgé de
douze ans. Louis, c'était son nom, portait sur son visage un reflet
de l'innocence et de la candeur de son âme. Le cardinal Borromée
n'avait point voulu descendre au château des Gonzaga, malgré les
instances de ses habitants ; selon son habitude, il logea chez l'archiprêtre
de Châtillon. Il y était installé, depuis quelques
heures à peine, lorsque le jeune Louis vint remplir auprès
de lui un ordre du prince son père. Charles fut frappé de
l'éclat céleste imprimé sur le visage de cet enfant
; il le conduisit dans sa chambre et, après avoir écarté tous
les témoins, il l'entretint pendant un temps considérable
des choses divines, de façon à exciter l'admiration de
tous ceux qui étaient cachés derrière les portes.
Le cardinal prenait plaisir à contempler ce noble rejeton, croissant
au milieu des dangers d'une cour séculière, tout entier
aux choses du ciel, déjà florissant de force et de beauté et
arrivé à un haut degré de vertu chrétienne.
De son Côté, le jeune enfant se réjouissait d'avoir
rencontré un homme auquel il pût confier tous les secrets
de son âme, demander des explications sur les points de la perfection
chrétienne qui lui semblaient les plus obscurs. Depuis longtemps,
il avait entendu parler de la sainteté du cardinal Borromée
: en ce moment sa joie était égale à sa vénération
: il écoutait toutes ses paroles, il accueillait ses décisions
comme autant d'oracles qui lui venaient du ciel.
Le cardinal lui demanda s'il avait reçu la sainte Eucharistie.
Sur la réponse négative du pieux enfant, Charles l'exhorta à s'y
préparer. Il n'avait aucun doute sur l'intégrale virginité de
cette âme: la maturité de sa raison, son intelligence des
choses divines l'avaient émerveillé et il le jugeait digne
depuis longtemps de recevoir son Dieu par la communion. II lui remit
le catéchisme romain. Le jeune Louis en fit dès lors sa
lecture habituelle autant par suite de la recommandation du cardinal
que par le charme qu'il y trouvait. Il se disposa à faire sa première
communion, il se confessa avec larmes et quand il reçut la divine
hostie des mains du saint archevêque, l'église de Châtillon
offrait un spectacle digne du ciel. Tous les yeux étaient fixés
sur eux. On ne pouvait se lasser d'admirer la candeur de ce jeune prince,
prosterné devant l'autel : il semblait en extase et, sur le visage
austère du grand cardinal, on voyait briller une joie céleste,
qui paraissait les envelopper tous les deux comme d'une auréole
radieuse et divine.
Le jeune Louis de Gonzague n'oublia jamais ce jour et, depuis, il ne
put assister à la messe sans répandre d'abondantes et
douces larmes. Cette cérémonie achevée, les deux
saints ne devaient plus se revoir sur la terre. Le Cardinal Borromée
venait de mourir, quand le prince Ferdinand envoya son fils à Milan,
en 1585, pour y achever ses études, au collège de Bréra,
confié aux Jésuites par l'archevêque de Milan.
Nous aimons à nous représenter le jeune étudiant à son
arrivée dans cette ville. Depuis sept mois, le Cardinal Borromée était
dans la tombe, mais cette tombe était déjà célèbre à l'égal
des plus illustres. La foule y venait prier, elle y accourait chercher
la santé de l'âme et celle du corps. Au milieu d'elle,
nous aimons à voir le jeune premier communiant de Châtillon
: le marbre qui recouvrait la dépouille du saint cardinal, n'était
point capable, nous semble-t-il, d'empêcher les douces communications
de ces deux âmes.
Le 24 juillet, le cardinal Borromée fit son entrée à Salo,
situé sur les rives occidentales du Lac de Garde ; il y séjourna
jusqu'au sept août. « La population de Salo est de cinq mille âmes, écrit
l'archevêque à Mgr Speciano ; une fausse renommée
m'avait représenté ces habitants comme étant d'un
caractère indomptable : je les ai trouvés très soumis. » Il
fit dans cette ville une translation de reliques : deux évêques
relevaient par leur présence l'éclat de cette solennité.
La fatigue supportée par le saint dans cette cérémonie
fut telle que ses vêtements pontificaux étaient eux-mêmes
entièrement baignés de sueur.
La piété de ces populations lui donna de si grandes consolations
qu'il s'en souvint toujours ; plus tard il n'hésita point à appuyer
auprès du souverain pontife la demande qu'elles lui adressèrent
pour voir ériger un siège épiscopal dans leur ville.
II écrivait à Mgr Speciano: « Les habitants de Salo
ont dépassé mon attente par leur zèle : ils ont,
en effet, accompli beaucoup de choses avec une perfection bien plus grande
que celle que je demandais. Certes, ce fut un témoignage d'une
obéissance toute nouvelle. »
Après avoir visité toutes les villes du lac de Garde appartenant
au diocèse de Brescia, le cardinal revint à Toscolano et
de là, par le Val Trompia, il se rendit dans le Val Camonica,
voisin du pays des Grisons. Sa marche dans ces pays presque sauvages
fut un triomphe continuel. Partout la foule se pressait sur ses pas, élevait
des arcs de verdure et de fleurs, aplanissait les routes pour les rendre
plus faciles. Le clergé partageait cet enthousiasme populaire
: les prêtres les plus coupables venaient s'agenouiller à ses
pieds, lui ouvrir leur coeur, lui révéler les plaies
de leur âme et lui, toujours bon, toujours indulgent pour les pécheurs
repentants, les bénissait, les absolvait et les encourageait dans
leurs bonnes résolutions. Un de ces prêtres, malgré les
prescriptions formelles du concile de Trente avait conservé plusieurs
bénéfices. La vue du cardinal Borromée suffit pour éveiller
des remords dans son âme; sa conscience était chargée
du fruit de tous ces bénéfices indûment conservés,
il va trouver l'archevêque et lui déclare qu'il est prêt à résigner
tous ces titres ; il trouvait dur néanmoins d'être contraint à restituer
tous les revenus qu'il avait illégitimement touchés. Le
saint n'ignorait pas que les désirs ne sont pas toujours d'accord
avec les paroles, l'on promet souvent beaucoup plus qu'on ne peut tenir,
il ne décourage point notre homme, il reçoit sa supplique
et le congédie avec bonté. Trois semaines plus tard, le
cardinal reçoit de Rome un bref pontifical qui dispensait ce prêtre
de cette restitution, et de plus, ce bref l'appelait à un autre
bénéfice plus important que ceux qu'il avait sacrifiés.
L'archevêque le fait venir aussitôt et lui annonce cette
faveur. Écrasé en quelque sorte par la grandeur d'un bienfait
aussi inattendu, ce prêtre ne savait comment exprimer sa joie.
Les jours suivants, il arrêtait tous ceux qu'il rencontrait pour
leur faire part de son bonheur et il terminait son récit par cette
exclamation : « Ô divine charité de Borromée
! Ô munificence inouïe de Charles ! »
Sur sa route, le cardinal rencontra le village de Piano dont les habitants
accoururent à sa rencontre pour le fêter et recevoir sa
bénédiction. Ce peuple avait été excommunié par
son évêque dont il n'avait pas voulu reconnaître
l'autorité et auquel il avait refusé le tribut des dîmes,
En les voyant accourir, le cardinal fut ému ; mais se souvenant
des censures sous le poids desquelles ils gémissaient, il leva
les yeux au ciel, puis les regarda d'un air sévère et,
la main étendue sur sa poitrine, il refusa de les bénir.
Dans ces circonstances, l'aspect du saint présentait je ne sait
quel mélange de majesté, de tristesse et d'indignation
qui devait rappeler l'attitude du Sauveur, chassant les vendeurs du
temple de Jérusalem. A cette vue, ces hommes grossiers sont
saisis d'effroi et de repentir, ils se jettent à genoux devant
le cardinal et les larmes aux yeux, ils s'écrient: Pardon !
Pardon ! Mais le saint est inflexible et il continue sa route. Toutefois,
il désirait vivement les réconcilier avec l'Église
et, pour les préparer à recevoir cette absolution, il
laissa au milieu d'eux, l'évêque de Mariano, en Corse,
qui avait voulu l'accompagner dans ses visites afin d'apprendre lui-même, à son
exemple, la manière d'accomplir sa charge pastorale avec perfection.
Quand ces montagnards eurent appris que saint Charles les bénirait à son
retour, s'ils se soumettaient à leur propre évêque,
ils s'empressèrent d'obéir et, quand le cardinal Borromée
repassa, il se montra prodigue envers eux des témoignages de
son amour et de sa tendresse.
Arrivé à l'extrémité du val Camonica, saint
Charles se trouvait dans le voisinage du célèbre sanctuaire
de Tirano consacré à la sainte Vierge. Ce lieu était
soumis à la Suisse et les Grisons avaient interdit sous les peines
les plus sévères, à l'évêque de Côme, à l'autorité religieuse
duquel ces contrées étaient soumises, de pénétrer
sur leur territoire. Antoine Volpi, évêque de CÔme,
avait manifesté au saint le désir de le voir pénétrer
jusqu'au coeur de ces populations presque tout entières gagnées à l'hérésie.
Charles se rendit à ce voeu. Il gravit à pied la montagne
abrupte d'Auriga, il semblait voler et aucun de ceux qui l'accompagnaient
ne pouvait le suivre ; mais dès qu'il rencontrait sur sa route
quelque hameau, il s'asseyait au milieu des montagnards, les interrogeait
sur les principaux mystères de la foi et les mettait en garde
contre les artifices de ceux qui voulaient la leur ravir. Son coeur était
souvent attristé à la vue des autels renversés par
les hérétiques, des images des saints brisées et
profanées : les larmes s'échappaient alors en abondance
de ses yeux. Il arriva vers la nuit à Tirano et il se dirigea
immédiatement vers le temple consacré à la Mère
de Dieu. Agenouillé devant l'autel, il passa la plus grande partie
de la nuit en prières : il ne connaissait pas de plus doux repos
après les plus dures fatigues d'une journée de travail
et de marche.
Un membre de la noble famille des Lambertingo s'était présenté devant
le cardinal, à son arrivée à Tirano, il s'était
agenouillé à ses pieds, avait imploré sa bénédiction
et il le supplia de vouloir bien honorer sa demeure et d'y recevoir l'hospitalité.
Charles ne voulut pas le bénir sous le prétexte qu'il n'en
avait pas le droit, n'étant pas dans un diocèse soumis à sa
métropole : Côme dépendait alors du patriarcat d'Aquilée.
Quant à accepter son invitation, il avait résolu de prendre
son logement chez le prêtre qui avait la garde du sanctuaire. Lambertingo
ne se découragea pas : il insista, il conjura, il était
encore sous l'impression d'un deuil récent : le refus du cardinal,
disait-il, n'est-il pas un nouveau, et triste présage pour une
famille à laquelle il ne veut pas, par sa présence, apporter
le bonheur ? Ces touchantes instances, appuyées par l'évêque
de Mariano, triomphèrent de la résolution du saint et il
promit de venir le lendemain s'asseoir à la table de son heureux
suppliant.
Dès le lever du soleil, le cardinal se préparait à célébrer
les saints mystères, lorsque le chef de la province, homme honnête,
mais imbu des erreurs qu'on répandait alors dans ces contrées,
vint le trouver. L'archevêque ne témoigna aucun empressement à recevoir
ses hommages ; néanmoins, cédant aux instances des catholiques
qui l'entouraient, il consentit à l'admettre en sa
présence. Ce magistrat déclara au cardinal qu'il était
disposé à faire tout ce qu'il demanderait de lui.
Le saint lui répondit : « Je ne désire autre chose
que de vous voir songer au salut de votre âme. » L'accent
de ces paroles, l'attitude de l'archevêque émurent
profondément cet homme et il demanda aussitôt un entretien
particulier. À genoux devant le saint, il lui ouvrit son coeur,
confessa toutes ses erreurs, déclara qu'il y renoncerait
volontiers, si la crainte de ses supérieurs ne le retenait encore.
Charles loua les bonnes dispositions de ce nouveau pénitent, il
l'exhorta surtout à les mettre le plus promptement possible à exécution
; mais il ne crut pas pouvoir lui permettre d'assister au sacrifice
de la messe, il l'autorisa seulement à venir entendre le
sermon qu'il se proposait d'adresser au peuple.
C'était le 28 août, jour consacré par l'Eglise à honorer
la mémoire de saint Augustin. Tous ceux qui entendirent le cardinal
s'imaginèrent voir revivre en lui la science et l'éloquence
du grand docteur : il parla avec tant d'autorité, il réfuta
si victorieusement les erreurs répandues dans ce pays, que dans
la suite les catholiques, pour réduire au silence les hérétiques
les plus opiniâtres, n'avaient qu'à répéter
ses paroles. Il commença son discours, en affirmant l'autorité et
les droits de l'évêque de Côme : « je
suis venu au milieu de vous, dit-il, et je vous adresse la parole après
avoir demandé sa permission. » Cet exemple de respect, de
la part d'un homme si haut placé, était de nature à inspirer
la même vénération et une obéissance absolue à l'autorité épiscopale
: le cardinal n'avait pas d'autre intention. Une foule nombreuse, accourue, à la
nouvelle de sa présence, de tous les villages et de toutes les
montagnes voisines remplissait le sanctuaire. L'effet de sa prédication
fut immense. Le peuple l'entourait ensuite, se jetait à ses genoux,
le suppliait de rester encore quelques jours : plusieurs de ceux qui
avaient abandonné la foi de leurs pères promettaient d'y
revenir. Ces voeux, ces promesses touchèrent vivement son
coeur : de la part des habitants de cette vallée, ces témoignages
publics n'étaient pas sans courage, car des édits sévères
interdisaient de revenir à la foi catholique, ils ne permettaient
même pas aux prêtres de séjourner dans ces contrées.
L'archevêque de Milan avait d'autres obligations. il ne put rester
plus longtemps à Tirano; mais dès ce jour, raconte un confident
de ses pensées, il conçut le désir d'aller en Allemagne
afin d'y combattre l'hérésie. Dans une de ses lettres à Mgr
Bonomi, il exprima l'espérance de pouvoir un jour entretenir le
duc Guillaume de Bavière. Son zèle ne reculait devant aucune
entreprise, il ne s'effrayait d'aucune fatigue.
Dans le val Trompia, à Gardone, il arriva au milieu d'une population
de mineurs dont les moeurs et les habitudes étaient aussi
sauvages et aussi dures que le fer qu'ils travaillaient. Laissons-le
rendre compte des impressions qu'il rapporta de cette visite : « Dans
tout le diocèse de Brescia, je n'ai pas trouvé un seul
lieu si dépourvu d'institutions chrétiennes que la ville
de Gardone, dans la vallée de Trompia... Dès l'an cinquante
de ce siècle, les habitants de ce pays ont reçu la première
et la plus forte impression de l'hérésie. Elle s'est introduite,
selon la coutume, à la faveur des livres que plusieurs d'entre
eux rapportèrent d'Allemagne : ces opinions dangereuses, semées
dans le peuple, poussèrent de profondes racines ; des prédicateurs
hérétiques vinrent alors et ils tinrent ouvertement des
discours impies contre les dogmes. Pour remédier à un si
grand mal, les inquisiteurs de la foi ont envoyé des magistrats
de Brescia qui ont réussi, par leurs bons offices, à amener
plusieurs des habitants à renoncer à leurs croyances impies.
Ils condamnèrent les autres à l'exil ou à la mort.
La violence de cet incendie ne s'étant point calmée, les
Vénitiens envoyèrent ici un noble chef de la famille des
Martinengo à la tête d'une cohorte : la force donna de salutaires
enseignements. Deux temples des hérétiques ayant été brûlés,
un grand nombre prit la fuite. Depuis, dans les pays environnants on
a toujours conservé l'opinion qu'il y avait dans cette ville des
hérétiques cachés. Ils en sont tous si persuadés
que le nom même de Gardone sonne mal à leur esprit et à leurs
oreilles. Les habitants de ce lieu craignent d'être pris pour des
hérétiques, ils s'efforcent même par leurs paroles
de faire disparaître tout soupçon à cet égard.
Cependant je puis affirmer, avec certitude, que je n'ai trouvé nulle
part aucun peuple si froid pour la religion. »
Quand le saint vint au milieu d'eux, ils continuèrent à travailler
et à battre l'enclume, sans même lever la tête pour
le regarder. Le sénat de Venise avait envoyé les ordres
les plus sévères : devant les menaces, ces hommes se rendirent
en assez grand nombre au sermon du cardinal. Ce que l'autorité du
pouvoir avait commencé, la vertu et l'onction du saint l'achevèrent.
A cette parole, respirant un si grand amour des âmes, empreinte
d'une force si divine, ces natures sauvages se sentirent ébranlées,
leurs coeurs s'émurent: des larmes abondantes ne permirent
pas de douter de la sincérité et de la puissance de cette émotion,
ils allèrent trouver le cardinal, le supplièrent d'oublier
leur endurcissement passé et le conjurèrent de prendre
tous les moyens les plus propres à assurer leur persévérance
pour l'avenir. Saint Charles, bénissant Dieu de ce changement,
laissa au milieu d'eux l'évêque de Mariano pour les confirmer
dans leurs bonnes résolutions. Il lui adjoignit quelques pères
de la Compagnie de Jésus : les prédications, le zèle
de ces religieux achevèrent l'oeuvre de l'archevêque
et bientôt cette population si sauvage et si grossière,
grâce à la puissance de la religion catholique, devint l'une
des plus douces et des plus civilisées de ces pays.
Dans les montagnes du Trentin, une petite paroisse, l'une des plus pauvres
du diocèse de Brescia, se trouvait comme isolée et perdue
sur un territoire étranger. Jamais aucun évêque ne
l'avait visitée ; on y arrivait par des chemins abruptes, presque
impraticables, ce qui expliquait l'oubli dans lequel on l'avait laissée.
Saint Charles ne voulut pas qu'elle fût plus longtemps privée
des bénédictions épiscopales et des consolations
de sa présence. En revenant de cette paroisse, il s'arrêta à Liane.
Le peuple vénérait depuis longtemps une urne de marbre,
contenant des ossements, et de laquelle s'échappait continuellement
une eau miraculeuse, disait-on, qui guérissait tous les malades.
L'archevêque soupçonnant quelque fraude, s'informa d'abord
s'il existait quelque titre ancien constatant l'existence de ce miracle.
Sur la réponse négative qui lui fut faite, il fit ouvrir
cette tombe, fit enlever l'eau, sécher les ossements, puis il
ordonna de les remettre à leur place, de fermer de nouveau la
tombe merveilleuse et il en confia la garde à trois prêtres
de confiance. Mais l'eau, qui s'en échappait, ne coula plus, comme
elle avait coutume de faire, la nuit qui précède la fête
de saint Pierre aux liens. Le cardinal ordonna alors d'ensevelir cette
urne sous terre, à une grande profondeur, et ainsi il mit fin à cette
superstition populaire.
Le 5 septembre, il interrompait sa visite apostolique pour se rendre à Milan
célébrer avec son peuple, selon son habitude, la fête
de la Nativité de la sainte Vierge; il ne reprit son oeuvre
que dans les premiers jours d'octobre. Il acheva de visiter la campagne,
puis il commença la visite de la ville même de Brescia.
Le travail fut long et difficile. Le 22 novembre, il écrivait
de cette ville à Mgr Speciano : « Avec l'aide de Dieu,
j'ai enfin achevé cette oeuvre entière, mais je devrai
encore rester ici une douzaine de jours, afin de rédiger mes ordonnances
et de mettre la dernière main à plusieurs questions. » Il énumère
d'une façon sommaire les réformes qu'il faudra opérer. « Je
m'attends, ajoute-t-il, à des réclames et à des
propos contre lesquels je dois prémunir mon esprit. Les inimitiés
que le clergé surtout manifeste contre moi dépassent toute
idée. » C'est le sort auquel doivent se préparer
tous les réformateurs ; saint Charles ne se laissa jamais effrayer
par ces oppositions et ces haines aveugles, qui ne reculaient quelquefois
devant aucun crime pour se donner satisfaction. Il ne se presse pas,
il agit lentement, prudemment, mais toujours avec vigueur. Il reste plusieurs
décrets à porter, il se réserve de les achever à Milan
et de les expédier ensuite. Le diocèse de Brescia est immense
; en retranchant celui de Milan, il égalait en étendue
tous les autres diocèses réunis de la province. « Celui
qui connaît ces contrées, dit le saint, ne saurait s'étonner,
je crois s'il m'a fallu un temps si considérable pour les parcourir.
Il me semble que nous avons trop promptement terminé notre travail
dans ces vallées. J'avoue cependant, qu'avec mes collaborateurs,
nous avons passé dans cette ville beaucoup de veilles, jusqu'à minuit,
sans souper, pour expédier tant de choses. Le jour, je fermais
les portes des églises pour ne pas être troublé.
Nous nous occupions seulement des choses nécessaires, réservant
pour un autre temps les moins importantes. »
Les monastères de religieuses lui donnèrent plus de travail,
peut-être que tout le reste : « On n'y observe plus la clôture, écrivait-il
; l'évêque qui est mort dernièrement avait accordé à quelques
religieuses, sous certaines conditions cependant, de pouvoir sortir quelquefois
: celles qui n'étaient point comprises dans cette permission ont
pris le prétexte de la faculté accordée aux autres
pour sortir. En sorte qu'un grand nombre en abusent pour se rendre dans
leur famille; quelques unes vont même s'occuper des affaires domestiques
du confesseur. Elles vont souvent visiter les propriétés,
les champs ; elles traitent, elles expédient avec les étrangers
les affaires du monastère... Tout cela certainement dépasse
les limites de la permission accordée par Bollani... C'est pourquoi
ces malheureuses vierges se chargent de crimes et de censures... »
Ramener tout à la première discipline était difficile
; néanmoins, ce n'était au-dessus ni du courage du saint,
ni de son habileté. Il fallait d'abord entourer d'une ceinture
d'épines les lis les plus purs : comme sauvegarde de leur chasteté,
il introduisit parmi elles un genre de vie austère. Il établit
dans la ville, pour leur servir de modèle et d'encouragement,
un monastère de religieuses capucines. Ensuite, il enflamma plusieurs
femmes du monde de l'amour de la virginité ; il en fit une noble
association, sous le vocable de Sainte Ursule, à laquelle il donna
les règles de la société du même nom instituée à Milan.
L'on vit bientôt refleurir dans tout son éclat la vie religieuse à Brescia.
L'action du saint se fit sentir dans toutes les classes de la société et,
au milieu du dix-huitième siècle, l'oblat Oltrocchi pouvait écrire
: les citoyens les plus religieux de Brescia avouent qu'ils doivent à saint
Charles cette splendeur de la religion et cette perfection de la piété auxquelles
ils sont arrivés.
Un des derniers résultats de cette visite, qui fut peut-être
le plus difficile à obtenir, ce fut de mettre un terme aux luttes
de fameux brigands qui désolaient le pays par leurs rapines et
leurs guerres continuelles. Bertazzoli de Salo, Sala d'Asola, Clerici
et Avogradro traînaient à leur suite toute une escorte de
gens armés et terribles. Saint Charles avait dans le cours de
ses visites entendu parler de leurs exploits et il avait songé aux
moyens de les convertir. Il leur fit exprimer le désir de les
voir : ceux-ci ne s'y refusèrent pas. Il leur parla, avec tant
d'autorité et de douceur, que ces hommes sentirent en sa présence
leur fureur s'apaiser. Ils obéirent au cardinal ; le respect qu'ils
portaient à sa personne alla jusqu'à les rendre obéissants,
même à ses familiers. L'un de ces chefs vint assister à la
messe pour se conformer aux ordres de l'archevêque, il ne permit
pas à ses hommes armés de le suivre, lui-même il
entra dans le temple avec son arquebuse inclinée vers la terre
et, dans l'église, il la déposa à ses pieds pour
témoigner de toute son obéissance envers le saint.
Le cardinal retournant à Milan arriva, la nuit, à Martinengo,
alors que les portes de la ville étaient fermées. Obligé de
revenir sur ses pas, il alla demander asile à une auberge de campagne
dans laquelle les vagabonds et les criminels venaient souvent se réfugier.
Un des compagnons du saint raconte ainsi ce qui arriva.
« Dans une hôtellerie, en dehors des murs de Martinengo,
nous trouvâmes toute une troupe de bandits. Dieu leur inspira la
nuit même de demander au cardinal le pardon de leurs crimes. Mais
avant de mettre leur projet à exécution, ils jouèrent à la
morra, pour décider lequel d'entre eux, se présenterait
le premier devant Borromée. Le plus âgé désigné par
le sort, s'avança aussitôt vers la chambre de l'archevêque.
Charles était à genoux, récitant les dernières
parties de son bréviaire. Le bandit étonné s'arrête
et comme il voyait l'archevêque immobile, il se met lui-même à genoux
et il attendit très patiemment qu'il eût achevé ses
prières. Quand le cardinal eut terminé, cet homme lui ouvrit
sa conscience, lui exprima les désirs de ses compagnons qui attendaient
le moment de pouvoir, eux aussi, lui découvrir les souillures
de leur âme. Charles les fit venir les uns après les autres.
D'après ce que j'ai pu conjecturer de leurs visages,
ils reçurent du cardinal des témoignages d'un très
grand amour et d'une paternelle bienveillance. Le lendemain, ils
assistèrent à sa messe dans l'église des Pères
de Saint François. À son départ, il leur donna des
lettres de recommandation pour le prévôt et l'archidiacre
de la ville de Crema, pour les engager à les maintenir dans leur
bonne résolution. »
La visite de saint Charles dans le diocèse de Brescia y laissa
des traces profondes et salutaires. Les évêques qui se succédèrent à Brescia
furent unanimes pour faire l'éloge de saint et constater
les heureuses conséquences de sa visite. L'Eglise de Brescia,
dit l'un d'eux, fut ramenée par les travaux de ce
très saint homme à un meilleur état de discipline
: il la fortifia par d'excellentes lois et de très bons
décrets. Lorsque j'ai visité ce diocèse qui
m'a été confié, les décrets de Charles étaient
pour moi comme autant d'astres lumineux : je les avais toujours devant
moi, comme la colonne de feu qui guidait les Israélites dans le
désert.»
Le cardinal Ange Marie Quirini, évêque de Brescia, dit à son
tour : « Tous, encore aujourd'hui, nous vénérons
les actes de cette visite signés du nom de saint Charles ; nous
les honorons comme un gage sacré de son amour. Toutes les fois
que je les consulte, ce qui arrive souvent, en ouvrant et en fermant
ce vénérable volume, je le baise toujours avec respect. »
A Brescia, comme partout, on l'avait reçu, honoré et aimé comme
un saint. Le chef de la noble famille des Luciagi de Brescia, Jérôme,
avait pour lui une vénération qu'on ne saurait dépeindre
; il le suivait dans ses visites, regardait comme un grand honneur de
lui rendre les plus humbles et les plus petits services; il recueillait
religieusement les restes de pain ou d'eau qui venaient de la table du
cardinal, il les conservait comme de très chères reliques.
Après la mort du saint, en 1602, au moment où l'on commençait à lui
rendre les premiers honneurs, il voulut venir à Milan, malgré sa
mauvaise santé, pour vénérer son glorieux tombeau.
Il descendit chez les pères Jésuites de Saint-Fidèle
et après quatre jours consacrés à la prière
et aux visites de la tombe vénérée de son saint
ami, il mérita d'être appelé par lui à partager
sa récompense céleste. Il mourut entre les bras de l'archevêque
Frédéric Borromée, qui lui ferma les yeux et lui
fit de splendides funérailles.
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