Vie de Saint Charles Borromée

 
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CHAPITRE TRENTE QUATRIEME

LE RITE AMBROSIEN

Origine de la liturgie ambrosienne. Quelle part saint Ambroise a prise à sa formation. La réforme de la liturgie de l'Église. Bref de saint Pie V. Difficultés que rencontre son application. Bref de Grégoire XIII à l'archevêque de Milan. Les raisons du saint pour établir le rite Ambrosien à Monza. Établissement de la liturgie ambrosienne et concours du peuple. Les habitants de Trevi. Naissance de l'opposition contre la liturgie ambrosienne dans la ville de Monza. Pétitions contre l'archevêque. L'affaire est portée à Rome. On représente le saint comme l'ennemi de tout ce qui se pratique à Rome. Proportions que prend cette affaire. Entretien de Grégoire XIII avec Mgr Speciano. Le cardinal Morone prend parti contre le rite ambrosien. Le saint proteste de sa soumission au Saint-Siège, tout en déclarant qu'il défendra vigoureusement la liturgie de son Église. Manoeuvres employées contre le saint à Rome. Ses conseillers le trahissent. Grégoire XIII exprime à Mgr Speciano le désir de voir la liturgie romaine établie à Monza. Soumission admirable du saint. Sa lettre à l'archiprêtre de Monza. Comment les Monzéens l'en récompensent. Mgr Speciano avait prévu ces conséquences. Le bref de Grégoire XIII au marquis d'Ayamont. Noble et belle protestation du saint. Le pape retire son bref. Le miracle de la liturgie ambrosienne. Le saint sauve de nouveau la liturgie ambrosienne. Comment il trava1lle à la réformer. Ses nombreux recours à Rome dans toutes les questions liturgiques.

Par un édit du 8 septembre 1583, l'archevêque de Milan rendit obligatoire pour tout le clergé de son diocèse le Bréviaire ambrosien, qu'il venait de faire corriger : « Une de nos premières sollicitudes, dit-il, dans ce décret, ce fut de défendre et de rétablir les anciennes institutions de l'Église qui nous fut confiée, ainsi que les anciens rites qui remontent à saint Ambroise lui-même. »

La liturgie ambrosienne occupe une trop large place dans l'histoire de l'Église de Milan, elle fut de la part du saint cardinal l'objet de trop longues études, sa conservation lui occasionna trop de luttes et de douloureuses préoccupations pour que nous ne nous arrêtions pas d'une manière particulière sur cet intéressant sujet.

Plus ancienne que l'évêque dont elle porte le nom, la liturgie ambrosienne n'est pas autre chose que la liturgie même de l'Église romaine, aux premiers siècles du christianisme. Tout en elle révèle cette vénérable origine. Le long et majestueux déploiement de ses cérémonies symboliques; ses chants graves, lents et solennels ; l'oblation du pain et du vin par les fidèles, représentés par dix chrétiens de chaque sexe, encore appelés maintenant l'École de Saint Ambroise ;la répétition fréquente du Kyrie eleyson, au commencement, au milieu et à la fin de la messe, tout cela et beaucoup d'autres particularités nous reportent par la pensée à ces premiers siècles où l'Eglise victorieuse, sortie des catacombes, étalait aux regards ravis des fidèles, sous les rayons du soleil de la liberté, les splendeurs de sa mystérieuse liturgie.

Si saint Ambroise ne saurait être regardé comme l'auteur personnel de cette imposante liturgie, qu'il a trouvée en usage dans son Eglise, on suppose qu'il en a néanmoins réglé quelques parties. Ses successeurs ont aussi travaillé à formuler certains rites, à fixer certaines cérémonies : il serait impossible aujourd'hui de spécifier les réformes ou les additions que saint Ambroise a lui-même introduites dans l'ancienne liturgie. On ne saurait non plus dire qu'il a composé un cérémoniaire spécial ; car, avant la fin du XIIème siècle, nous n'en trouvons aucun d'écrit dans cette église. Il est certain, d'ailleurs, que saint Charles lui-même a réglé et fixé plusieurs cérémonies qui font aujourd'hui partie du rite ambrosien. Saint Ambroise a enrichi cette liturgie d'hymnes incomparables, composées par lui; c'est la part incontestable et glorieuse qui lui appartient. Il n'est pas aussi certain que les préfaces et les prières qu'on lui attribue soient son oeuvre. La musique et la poésie lui étaient également chères, il les considérait comme deux ailes qui portent vers dieu les âmes désireuses de l'atteindre par le repentir, l'espérance et l'amour. Il a voulu en quelque sorte les attacher à la prière solennelle et publique, comme un moyen d'attirer et d'émouvoir plus facilement les coeurs. La liturgie et le chant ambrosien ont perpétué le souvenir des efforts faits par le saint docteur pour atteindre ce noble but.

Milan jouissait en paix et avec orgueil de ce trésor liturgique que lui avaient légué et conservé ses pères dans la foi. Toutefois, les siècles, la main des hommes, plus terrible que le temps, n'avaient pas toujours et partout respecté fidèlement le précieux dépôt de la liturgie sacrée, expression la plus populaire et la plus importante de la foi des Églises. Lorsque le concile de Trente se réunit, les évêques jugèrent nécessaire de porter un décret général sur la réforme de la liturgie. Dans quelques-unes des liturgies particulières, surtout depuis un siècle, de regrettables modifications s'étaient introduites. A l'heure où se trouvait l'Église, en présence de l'hérésie, attentive à saisir toutes les occasions de gagner du terrain, il devenait nécessaire de mettre la prière publique à l'abri de changements, à la faveur desquels l'erreur aurait pu s'insinuer doucement et pénétrer au sein même des populations les plus catholiques. Il fallait remédier à ces abus, prévenir le danger, en mettant le dépôt de la liturgie sous la garde absolue et toute puissante d'une autorité souveraine et infaillible. Le concile décréta que désormais la prière publique serait uniforme dans toute l'Église et qu'au pape seul il appartiendrait de la modifier ou de la corriger. Sans doute, plusieurs liturgies particulières étaient vénérables ; quelques-unes remontaient aux premiers jours de l'Église ; elles avaient été composées par des docteurs, par des martyrs et elles apportaient le témoignage inappréciable de la croyance des âges apostoliques. Fallait-il les sacrifier ? Saint Pie V, chargé de mettre à exécution le décret de réforme du concile de Trente, ne le pensa pas. Par sa bulle Quod a nobis du 9 juillet 1568, il supprima toutes les liturgies particulières qui n'avaient pas au moins deux cents ans d'existence, mais ces dernières ne pourraient être conservées qu'autant qu'elles n'auraient subi aucune modification importante. C'était tout à la fois assurer pour l'avenir l'invariabilité de la prière publique et sauvegarder les glorieux et inestimables trésors du passé.

L'Église de Milan possédait l'un de ces trésors et elle avait à sa tête un évêque jaloux de sa gloire et de ses privilèges. Il semblerait tout d'abord que la bulle du pape devait suffire pour lui en assurer la paisible et légitime jouissance. Les faits que nous allons exposer prouvent que si le siège de Milan eût été occupé par un prélat d'une énergie ordinaire et commune, c'en était fait de la liturgie ambrosienne. Sous le pontificat de saint Pie V, elle ne courut aucun danger ; mais ce pontife mourut avant l'exécution des mesures qu'il avait prises. Son successeur, Grégoire XIII, ne put publier qu'en 1578 les livres liturgiques corrigés et réformés par l'ordre de Pie V. Ces livres ne furent pas accueillis avec empressement par la plupart des diocèses de l'Église catholique. Ici, on se plaignait d'être obligé d'abandonner des rites et des coutumes auxquels on était profondément attaché ; là, on prétextait un surcroît de dépenses occasionné par l'achat de nouveaux livres ; ailleurs on voulait conserver quelques fêtes spéciales, celles des patrons, des saints du pays, etc. Les évêques toutefois, généralement étrangers par leur naissance aux diocèses qu'ils gouvernaient, acceptaient sans difficulté la liturgie romaine dans son intégrité : les chapitres résistaient, ils tenaient aux usages et aux traditions de leur propre pays. De là naissaient des oppositions, des divisions regrettables, mais faciles à comprendre et presque inévitables.

D'un autre côté, corriger les anciennes liturgies remontant à plus de deux siècles, en les ramenant le plus possible à la pureté du texte primitif, selon l'esprit de la bulle de saint Pie V, n'était pas chose facile. Cette entreprise ardue, délicate et également coûteuse faisait naître de sérieuses hésitations et l'on en venait facilement à regarder l'adoption de la liturgie romaine, comme la chose la plus simple et la meilleure : on se contenta alors de la concession de quelques privilèges faite par le souverain pontife.

Ces négociations, leurs phases diverses, leur résultat définitif et presque général avaient plus que jamais, fait naître, dans la curie romaine, le désir et presque l'idée fixe de voir toute l'Église latine, sans exception, embrasser le rite romain. Milan était jusqu'ici restée en dehors de toutes les discussions, elle était forte de son droit et elle ne songeait nullement à s'en dessaisir. L'opposition à la liturgie ambrosienne, vint du diocèse même de Milan.

Par un bref, Grégoire XIII avait félicité l'archevêque de Milan de son zèle pour conserver à son diocèse l'antique liturgie, instituée par saint Ambroise, et constamment maintenue du consentement de l'Église romaine ; il l'avait encouragé à la corriger selon les anciens rites. Puis il ajoutait : « C'est pourquoi dans les églises de votre diocèse ou dans les monastères soumis à votre juridiction, partout où vous pensez devoir introduire ou rétablir cet usage du rite et de l'office ambrosien, nous voulons que cela se fasse entièrement selon votre bon plaisir. Et afin que vous puissiez agir ainsi en vertu de l'autorité du siège apostolique, nous vous donnons, nous vous accordons, nous vous concédons cette faculté par nos lettres. »


Muni de ces pleins pouvoirs, l'archevêque songea à donner le rit ambrosien aux villes de Monza et de Trevi, ainsi qu'aux autres paroisses de son diocèse qui ne le possédaient pas. Les premières qui le reçurent furent Besozzo sur le Lac Majeur et Varenna sur le lac de Côme. Selon son habitude, Charles ne voulut rien précipiter : il prit son temps pour peser mûrement les avantages et les inconvénients de cette mesure, il consulta des hommes sages et éclairés, dont toutes les sympathies étaient plutôt portées vers le rite romain et, au mois de juin 1576, il se rendit à Monza pour y préparer lui-même l'établissement de la liturgie ambrosienne. Il exposa à Mgr Speciano les raisons qui l'avaient déterminé. Il parle « de son droit, comme évêque, de ramener tous les rites des paroisses de son diocèse à un seul, celui en usage dans son église cathédrale, et ce droit vient de lui être confirmé par un bref spécial du souverain pontife. » Il ne saurait y avoir de discussion à ce sujet. Mais peut-on objecter, disait-il, contre la mesure qu'il a prise, la liturgie particulière en usage à Monza? Le cardinal ne décidait jamais une question sans l'avoir profondément étudiée ; il consulta l'histoire, il interrogea les savants. Le résultat de ces recherches, appuyées sur de nombreux documents, fut que Monza n'avait jamais eu une liturgie propre et uniforme; la prière publique y a varié souvent, selon les phases par lesquelles cette Église a passé: abbaye soumise au Saint-Siège, elle a eu le rite romain ; plus tard, l'abbaye devint un chapitre et les chanoines, exempts de la juridiction pontificale, adoptèrent une liturgie qui était un mélange emprunté à la liturgie de diverses églises de France et à celle de quelques monastères; toutefois, le rite d'Aquilée ou patriarcal était l'élément dominant dans cette liturgie anormale. Les rites ambrosiens avaient été autrefois en usage chez les religieux de ce diocèse. Quel qu'il fût, le rite de Monza, pour obéir aux ordres du saint siège, devait être abandonné. L'archevêque trouva qu'il était plus conforme aux canons et aux intérêts de son diocèse d'y établir la liturgie même suivie dans son église cathédrale. « Monza, disait-il, est placée au milieu de mon diocèse, j'ai depuis longtemps l'intention d'y fonder un séminaire, et des rites spéciaux y auraient un très grand inconvénient: ils nuiraient à l'unité de la discipline, soit que je veuille établir des fêtes, soit que je veuille régler le jeûne du carême ou celui des vigiles. »


La liturgie ambrosienne, en effet, ne comprend pas seulement un règlement particulier pour le cérémonial des offices ; mais sur quelques points, elle est en désaccord avec la discipline de l'Église romaine. Nous avons déjà signalé quelques-unes de ces différences : le jeûne du carême ne commence à Milan que le premier dimanche ; la cérémonie des cendres est remise aux jours des Rogations qui se célèbrent le lundi, le mardi et le mercredi de la semaine qui suit la fête de l'Ascension de Notre Seigneur. L'Avent, comprend six dimanches ; il commence le dimanche qui suit la fête de Saint-Martin évêque de Tours, etc. Ces différences et quelques autres, de moindre importance, pouvaient facilement compliquer et embarrasser l'administration diocésaine. Ces motifs étaient plus que suffisants pour justifier le désir et la conduite de l'archevêque de Milan. A Monza, on n'opposa d'abord aucune difficulté à la volonté du cardinal et, le jour de la fête de saint Barnabé, le 11 juin, il inaugura solennellement la liturgie ambrosienne dans l'église principale de cette ville. « Le temple, écrit-il à Mgr Speciano regorgeait de monde, hommes et femmes ; vous savez quelle multitude il peut contenir. Neuf cents et peut-être mille habitants de la ville s'approchèrent de la communion. Tous les travaux cessèrent pendant ce jour consacré à saint Barnabé, dont jusqu'ici ils n'avaient jamais honoré la mémoire. Les chanoines et l'archiprêtre ont tous consenti à ma décision. »


Les choses paraissaient être en bonne voie : l'archevêque resta encore quelques jours à Monza pour mettre la dernière main à ses ordonnances, puis il partit pour Milan, le 18 juin. Il jeta les premiers fondements de l'église de Saint-Protais, et il se disposa à partir pour Trevi, afin d'y réformer la liturgie comme à Monza. Charles avait d'abord fait sonder les dispositions des habitants par l'évêque de Lodi; mais ils s'étaient révoltés à la pensée de suivre la liturgie ambrosienne, et ils refusaient énergiquement d'embrasser un rite différent de celui qu'ils avaient observé jusqu'ici. L'archevêque ne les trouva pas plus calmes ; il garda un prudent silence et il retourna à Milan. Il y était à peine de retour qu'une députation des habitants, revenus à de meilleurs sentiments, vint implorer la clémence de l'archevêque, le prier d'oublier leur révolte passée et promettre une soumission absolue pour l'avenir, à la condition toutefois que les habitants de Monza persévéreraient à suivre les rites ambrosiens.


Pendant ce temps, des manoeuvres secrètes se préparaient à Monza contre les nouveaux rites. Certains agitateurs populaires déclamaient dans les réunions publiques contre ce qu'ils taxaient de nouveauté, ils allaient même jusqu'à décrier ouvertement l'archevêque. Bientôt les fidèles, comme par convention, deviennent moins nombreux dans l'église : les jours les plus solennels, une solitude immense se fait dans la maison de Dieu, ont en vient au point de refuser les offrandes ordinaires le jour de la fête de saint Jean-Baptiste, titulaire de la basilique. Quelques-uns des plus puissants ennemis du cardinal ne manquèrent pas d'aggraver le mal et d'apporter de nouveaux aliments de discorde. On alla de porte en porte quêter les suffrages des habitants pour pétitionner contre l'archevêque à la cour de Rome. L'art de recueillir des voix contre le cardinal dans la province de Milan était très avancé, il ne le cédait en rien au mode établi aujourd'hui de formuler des pétitions contre l'Église et ses institutions. Les promesses et les menaces furent employées avec succès : les habitants de Monza, les uns par faiblesse, les autres par ignorance, plusieurs par sottise souscrivirent en grand nombre une supplique adressée au saint père contre leur archevêque. Le coup partait sans doute de Milan. En tous cas, le marquis d'Ayamont avait encouragé le mouvement. Il y voyait un moyen de multiplier les complications et de susciter de grands embarras à l'archevêque. Les habitants de Monza se sentant fortement appuyés, envoyèrent à Rome pour défendre leur cause un chanoine nommé Casteni, à peine initié aux saints ordres, et que l'archevêque avait été contraint de condamner plusieurs fois à la prison. Il était parti sans lettres démissoriales, sous le prétexte d'entrer dans un ordre religieux, afin de pouvoir plus aisément atteindre au terme de son voyage. Arrivé à Rome, il alla trouver les cardinaux qu'il savait être moins bien disposés pour le saint ou que des intérêts particuliers attachaient à Monza ; il sut si bien manoeuvrer qu'il arriva à leur persuader que le cardinal Borromée était opposé absolument aux rites romains. Les habitants de Monza, au contraire, qui avaient toujours été attachés à cette liturgie, disait-il, la voulaient conserver à tout prix.

Présentée sous cet aspect, la question revêtait un tout autre caractère: le cardinal trouva en face de lui toute la cour romaine, prête à déclarer la guerre aux rites ambrosiens, pour maintenir et défendre la liturgie du saint siège. En peu de temps, la question prit une telle importance, que l'agent du cardinal Borromée lui écrivait, le 21 juin 1578 : « L'affaire de l'office ambrosien me donne plus d'ennui que tout le reste. Cette question ici, est généralement mal comprise et surtout par ceux qui sont le plus dévoués à Votre Seigneurie Illustrissime. Mgr le Dataire dit que le rit ambrosien n'est permis que par tolérance et, qu'en conséquence on ne devait par l'imposer à ceux qui ne l'avaient pas et, s'il n'y avait pas eu le bref du pape, on n'aurait pu le faire. Les autres disent que Votre Seigneurie Illustrissime n'aime pas les usages de Rome, puisqu'elle ne veut pas les imiter, non seulement dans les offices, mais encore dans le vêtement et la barbe. Vous avez tout établi d'une manière diverse. Malgré cela, cependant, j'espère qu'on pourra défendre chacune de vos mesures et que Notre Seigneur ne voudra pas révoquer une chose faite, et déjà bien en train, en vertu de son bref.»

Le 4 juillet, Mgr Speciano rend compte à l'archevêque d'une visite qu'il a faite au saint père et au cardinal Morone: « Mercredi, lorsque je fus aux pieds de Sa Sainteté, je lui rappelai la copie du bref que nous vous avons mandé, avec une de mes lettres, et toutes les autres affaires, ainsi que les inconvénients qui résultaient de la diversité des rites. Il me répondit clairement qu'il ne trouvait pas bien de mettre l'ambrosien là où s'observaient les rites romains, qu'il eût fallu plutôt faire le contraire. La chose est faite, lui dis-je, elle a même été acceptée par le clergé, malgré les plaintes de quelques-uns. Alors Sa Sainteté m'a promis qu'elle ne reviendrait pas sur ce qui avait été fait et elle me l'a dit d'un ton qui me permet de croire qu'elle ne prêtera, en aucune manière, l'oreille à quiconque lui en parlera. »

Le cardinal Morone, quoique Milana1s, ne se montra pas favorable et, dès le principe, il dit à l'agent: « Le cardinal Borromée a infligé une telle flétrissure à l'Église romaine que, moi et beaucoup d'autres cardinaux, nous en sommes scandalisés; c'est une grande affaire. Et il doit venir des gens de Monza et de Trevi aux pieds de Sa Sainteté pour lui demander des mesures contre ces nouveautés. »

« Je lui ai raconté ce qui s'était passé, dit l'agent, pour Trevi. Je lui certifiai ensuite qu'à Monza vous n'aviez agi qu'en vertu d'un bref du saint père; que vous aviez l'habitude de tout faire avec réflexion : qu'il pouvait croire que vous n'aviez pas été amené à ce changement, sans y être contraint par la nécessité de remédier à tous les inconvénients que la diversité des liturgies pouvait chaque jour enfanter dans votre diocèse. En conséquence je le priai de se montrer bien disposé pour cette action de Votre Seigneurie, comme il l'est pour toutes les autres qui ont toujours pour fin la gloire de Dieu. » A ce discours, le cardinal Morone s'apaisa; mais il n'en continua pas moins à dire que ce changement lui paraissait étrange, qu'il était de nature à diminuer le respect et la soumission qu'on devait à cette Église, mère et maîtresse de toutes les autres.


Speciano voyant l'inutilité de ses observations, désespérant de persuader le cardinal Morone de la sagesse et de l'opportunité de la mesure prise par l'archevêque, le pria au moins de vouloir bien défendre le fait accompli. Revenir si promptement sur ce qui a été fait serait trop préjudiciable au service de Dieu: ce ne serait pas le meilleur moyen d'assurer pour l'avenir à l'autorité l'obéissance à laquelle elle a droit. Il demande qu'on réfléchisse, qu'on réunisse une congrégation de cardinaux, qu'on étudie la question et enfin, si le saint père veut qu'on établisse partout la liturgie romaine, le cardinal Borromée est tout prêt à obéir.

A cette lettre de son agent, le saint répondit aussitôt : « Quant à votre sentiment et à celui du cardinal Morone sur la possibilité pour l'Église de Milan elle même d'adopter le rite romain, je le déclare de nouveau: sur ce point il faudrait attendre un décret pontifical. Si Grégoire XIII commandait, je suis toujours prêt : avec tout le respect dont je suis capable je me soumettrais au saint siège et, de bon coeur, je recevrais cet oracle comme prononcé par l'Esprit-Saint. Prenez garde cependant, en interprétant ma bonne volonté, toujours prompte à obéir, de vous imaginer que mon opinion sur les rites ambrosiens soit la même que celle que j'ai sur les rites et les cérémonies particulières, d'au-delà des Alpes ou des ordres religieux. En effet, si on mettait en question l'existence de nos rites, je penserais qu'il s'agit d'une des plus graves affaires de l'Eglise universelle. En tout cas, c'est ma conviction, on ne devra jamais rien statuer sur leur abandon, sans que la cause ait été étudiée avec beaucoup de soin par le souverain pontife. Il faudrait d'abord considérer attentivement tous les mystères, toute la sainteté, tous les sentiments qu'ils renferment et les fondements sur lesquels ils reposent. Tout cela me persuade que chacune de ces choses devrait être mise sous les yeux du pontife par des savants, envoyés ici pour les étudier, avant de rien décider en une affaire d'une telle importance. En outre, un homme d'une grande science et d'une grande piété, qu'on ne peut taxer de partialité, puisqu'il suit le rit romain, m'a donné ce conseil: Votre devoir d'archevêque serait, alors de partir pour Rome, afin de défendre cet héritage si illustre de vos cérémonies. Rappelez à votre esprit leur vénérable antiquité ; les mystères symboliques vraiment divins qui y abondent ; les mérites, le Souvenir, la renommée de notre très saint père Ambroise, docteur de l'Église; la souveraine estime que tous les âges ont conçue pour ces cérémonies : les écrivains sacrés se servent de nos mystères pour les opposer aux hérétiques, comme un bouclier inexpugnable. Certes, les autres rites, bien que depuis des siècles arrivés jusqu'à nous, ne présentent point une dignité égale ... Je suis ému aussi par les prodiges dont les historiens nous ont laissé le récit et que Dieu a fait éclater pour manifester la sainteté de ces rites. Ajoutez que jamais rien de semblable n'a été tenté par les souverains pontifes ; même dans les temps où notre Église a eu de grands démêlés avec l'Église romaine. Pourquoi cette question est-elle agitée, à notre époque, où la ville de Milan, par l'aide de Dieu, surpasse les autres villes, ou du moins ne leur cède en rien, par son obéissance et sa vénération ? »

Nous ne craignons pas de l'affirmer, cette admirable lettre sauva le rite ambrosien. Si le pape et les cardinaux ne parlèrent plus d'imposer la liturgie romaine à l'Église de Milan, il faut l'attribuer à ce mélange d'énergie et de douceur, de science et de soumission avec lequel l'archevêque défendit ses droits et fit valoir ses privilèges. Il fallut que cette lettre du cardinal Borromée exerçât une grande influence sur l'esprit de Grégoire XIII; car les plaintes contre le Cardinal devenaient chaque jour plus puissantes et plus multipliées. Le lecteur a encore présent à l'esprit les manoeuvres du marquis d'Ayamont; les esprits malveillants, jaloux, ennemis de toute réforme, et il y en a toujours en trop grand nombre ! s'unissaient pour appuyer et confirmer les griefs du gouverneur de Milan. Ils crurent trouver, dans cette affaire de la liturgie, une preuve irréfutable de l'amour des nouveautés qui, disaient-ils, travaillait l'archevêque de Milan, le portait toujours à imaginer des réformes, à urger d'une façon exagérée l'exécution des décrets et des lois de l'Église. Le saint avait agi avec une grande droiture d'intention, il avait prié, consulté les hommes d'expérience qui l'entouraient; mais plusieurs de ces derniers, qu'il avait jugés dignes de sa confiance, le trahissaient. Son agent eut l'occasion de s'entretenir de cette question avec saint Philippe Néri: « Le cardinal, lui dit Speciano, n'a rien entrepris, sans l'avis des hommes les plus éclairés de son conseil.

- Mais l'on se montre à Rome, répondit Philippe, les lettres de ces hommes qui votent, comme lui et avec lui en congrégation et qui, à peine sortis du conseil, se hâtent d'écrire ici tout le contraire. Oh! il est bien vrai, ajoutait le saint, ce qui manque surtout aux seigneurs, c'est d'avoir à leurs côtés des hommes qui leur disent franchement la vérité. »

Cette affaire prit des proportions considérables. « Jamais, écrivait une seconde fois Mgr Speciano, je n'ai éprouvé tant d'ennuis que pour cette affaire du rite. Aussi, je ne puis me dispenser de vous le dire, cette heure n'est pas le moment que vous devez choisir pour multiplier les autres réformes, surtout en des choses qui ne sont pas de grande importance. Je ne sais même pas s'il serait à propos, pour ce motif, d'envoyer ici votre quatrième concile provincial pour le faire examiner. Que Votre Seigneurie Illustrissime y réfléchisse, puis qu'elle prenne le parti que Dieu lui inspirera.

« Je vous ai écrit, il y a quelque temps, ce n'était pas sans raison, que vous feriez bien de quitter Milan et de consacrer quelques mois à une visite pastorale, afin qu'on ne parle plus ni de vous, ni de vos affaires. Je vous le répète, en ce moment, avec beaucoup plus de raison, je crois, il serait bien plus utile au service de Dieu d'agir ainsi. Cependant je m'en remets à votre appréciation : Dieu vous éclaire, j'en suis convaincu, et vous ne ferez rien autre chose que sa sainte volonté.»

Le pape faisait appeler souvent Mgr Speciano, il lui donnait communication des plaintes et des accusations quotidiennes dirigées contre l'archevêque. Grégoire XIII avait pour le cardinal Borromée autant d'estime que d'affection ; il était convaincu de la pureté de ses intentions et il accueillait toujours avec bonheur la justification de ses actions, L'affaire de Monza toutefois le préoccupait, il revenait constamment sur ce sujet.

« Les plaintes sont continuelles, disait-il, et le clergé vient d'envoyer un mandataire qui se lamente très fort, en son nom.

- Mais, Saint Père, réplique Speciano, cet homme ne peut être qu'un certain Varesio: le cardinal lui a enlevé un bénéfice qu'il retenait indûment et sans dispense, c'est là son plus grand motif de plainte ; il est certain que le clergé a reçu le rite ambrosien avec joie.

- La chose étant ainsi, reprit le pape, il serait bon néanmoins que le cardinal consolât ces âmes qui, me dit-on, ne vont plus à l'église principale, mais se rendent dans celles des religieux.

- Je n'en crois rien, Très Saint Père : le contraire a eu lieu, quand le cardinal s'est, dès le principe, rendu à Monza. »

« Mais j'avais peur, dit Speciano, que le saint père ne me donnât un ordre formel et je me hâtai d'ajouter : Votre Sainteté peut croire que le cardinal porte assez d'amour à ses brebis pour trouver un moyen de les satisfaire, n'importe par quelle mesure qu'il jugera la plus utile aux âmes et au service de Dieu.

« Et le pape approuvant ce que je disais : « Ecrivez lui qu'il voie à les consoler ! »
Speciano pensait que la chose en resterait là ; mais, quelques jours après le pape insista de nouveau, il déclara que les habitants de Monza ne voulant point le rite ambrosien, il fallait leur rendre la liturgie romaine. « Le cardinal est prêt à obéir, répondit l'agent, si Votre Sainteté commande. » Il fit observer toutefois qu'il serait bon de laisser à l'archevêque l'initiative de cette mesure.

Cependant le saint ne se pressait pas. Il avait même adressé à Monza, pour le jubilé des litanies conformes au rite ambrosien ; de nouvelles plaintes se firent entendre: « Je vois bien, dit le pape, qu'il ne veut pas leur rendre le rite romain.

- Le cardinal est prêt à obéir, réplique Speciano, et il l'eût fait déjà, si les coupables, comme le pape lui­même le leur avait ordonné, étaient venus s'humilier devant leur archevêque et faire des excuses.

- J'ai donné cet ordre, je le renouvellerai : mais s'ils ne veulent pas le faire, ce n'est pas un motif pour que le cardinal ne leur rende pas justice. J'ai laissé à l'archevêque le soin de tout arranger et le choix du moyen, de façon à ce que tout paraisse venir de lui-même, de sa volonté. Qu'il agisse en conséquence et de la manière qui lui paraîtra la meilleure ; mais que cette affaire finisse, je ne veux plus en entendre parler. »

Speciano nous donne le motif de cette décision sévère du pape. « On vous regarde ici, dit-il au saint, comme étant hostile à tout ce qui se fait à Rome. » Cette persuasion allait si loin, que le pape avait même prononcé cette parole : « Cette action du cardinal a été regardée, même par les hommes de bien, comme peu conforme à toutes celles qu'il a faites jusqu'ici, à la grande consolation des bons. Il fera bien, même dans les choses indifférentes, de chercher à se conformer à la sainte Église romaine. »

Le saint, toujours semblable à lui-même, n'hésita pas à obéir. Il savait bien qu'on abuserait à Monza de sa condescendance, il prévoyait les autres difficultés qu'elle pourrait susciter ailleurs ; mais, dévoué avant tout à l'autorité du pontife romain, il répondit à ses détracteurs par une obéissance prompte et absolue, Il était à Turin, quand lui parvint la lettre de son agent, il ne voulut même pas attendre son retour à Milan : le 16 octobre, il écrivait à l'archiprêtre de Monza la lettre suivante: « Sa Sainteté, Notre Seigneur, voyant l'extrême désir montré par le peuple de Monza de suivre le rite romain, serait contente qu'on lui donnât satisfaction. Nous désirons lui donner le plus promptement possible cette consolation : nous ne voulons négliger aucun moyen pour aider les âmes à avancer dans la vie chrétienne. En conséquence, nous avons jugé ne pas devoir attendre notre retour à Milan pour décider cette affaire. Nous vous accordons la faculté, et nous vous ordonnons, d'établir le rite romain pour les offices du choeur, l'administration des sacrements, soit à l'intérieur, soit au dehors de l'église, et en tout le reste. Usez en cela d'une grande diligence. Rien ne se devra plus faire selon le rite patriarcal. Vous ne vous servirez plus des rituels écrits à la main ; mais jusqu'à ce que le rituel qui doit se publier à Rome soit paru, vous vous servirez de celui imprimé à Brescia ou à Bologne. »

Un des premiers résultats de cette mesure, ce fut la démission de l'archiprêtre de Monza. Le 31 octobre, il écrivait en ces termes à l'archevêque : « J'ai communiqué, aussitôt sa réception, votre lettre du 16 octobre aux seigneurs procureurs de cette terre; je leur ai dit: tout le fruit chrétien que Votre Seigneurie Illustrissime espérait de cette mesure pour les âmes. Ils montrèrent une grande joie, un grand contentement et ils exprimèrent toute leur reconnaissance pour Votre Seigneurie. Je les priai de ne faire à cette occasion aucune manifestation publique, mais plutôt de tourner leur allégresse vers le Seigneur, par des oeuvres de pénitence, de conversion et par des louanges spirituelles... Je pourrais en écrire plus long à Votre Seigneurie ; mais j'irai lundi lui offrir mes hommages et je lui raconterai de vive voix tout ce qui sera nécessaire. Pour moi, Mgr Illustrissime, je n'ai plus l'espérance de pouvoir faire quelque bien au milieu de ces âmes (je parle du peuple); on a mis entre elles et moi un sujet de discorde : on a prétendu que j'avais accepté ce béni archiprêtré à la condition, imposée par Votre Seigneurie Illustrissime, d'être ambrosien. Quelques-uns pour ce motif ne me voient pas volontiers : s'il paraissait bon à Votre Seigneurie de me décharger de ce poste dont je n'attends plus aucun bien, j'en serais heureux. »


A Monza on avait voulu s'affranchir du rit ambrosien, moins par amour de la liturgie romaine que dans l'espérance de conserver la liberté de ne suivre aucun de ces deux rites. Cette espérance ne fut pas de longue durée. Le cardinal Borromée n'était pas homme à négliger son devoir; il apporta pour le maintien de "a liturgie romaine à Monza, la même énergie qu'il déployait pour la conservation et le respect des rites ambrosiens là où ils étaient en vigueur. Une de ses lettres adressée à l'archiprêtre de Monza fournit la preuve de l'obstination des Monzéens à vouloir suivre dans le chant et les cérémonies le rite patriarcal; mais S. Charles ordonna d'observer exactement le romain en tout.

Dès ce jour, on peut dire que les habitants de Monza entrèrent en lutte ouverte avec leur archevêque; le saint ne veut rétablir dans cette ville que deux monastères et Ils en veulent quatre. L'année suivante, ils se révoltent contre ses édits, envoient de nouveau des ambassadeurs au Pape pour se plaindre, ils se montrent même disposés à déchirer les actes du concile provincial. Du haut de la chaire, un prédicateur osa prononcer des malédictions et des paroles de blâme contre l'archevêque. Deux ans plus tard, le cardinal fut obligé d'abandonner le projet qu'il avait formé d'enlever à un ordre religieux le gouvernement des monastères, tant les esprits étaient excités.

Speciano avait raison de faire remonter l'origine de ces luttes aux premières exigences des Monzéens, auxquelles on avait cédé. « J'aurais bien des choses à dire sur ces affaires de Monza, écrivait-il, en apprenant la décision de l'archevêque. Je me contenterai d'une seule chose, je dirai ouvertement au pontife, qui certainement louera votre dessein et votre courageuse obéissance, ce qui devra résulter de cette condescendance. Plaise à Dieu que je prophétise faussement ! Cette conclusion de l'affaire fortifiera les projets iniques des hommes de désordre; elle n'apaisera pas les révoltes, elle les fomentera. Je vois avec peine ébranler l'autorité des évêques, dans des choses qu'ils ont très bien sanctionnées pour l'utilité des âmes. Les hommes malhonnêtes en prennent prétexte pour enfreindre les ordonnances les plus salutaires: nous en voyons chaque jour des exemples. Cependant, je veux avec vous concevoir l'espérance qu'il résultera des fruits abondants de cette concession, avec le secours divin, quoique je ne voie pas bien comment on pourra les recueillir: l'esprit humain voit facilement trouble dans l'évolution des conseils divins. »

Mais le cardinal Borromée ne se laissait arrêter par aucune considération humaine; il se vengeait toujours des injures personnelles qui lui étaient faites par de nouveaux bienfaits. Monza occupait un certain rang, une certaine primauté parmi les cités du diocèse de Milan. Depuis longtemps, les habitants désiraient voir,cette primauté affirmée par quelque privilège, quelques honneurs particuliers attribués au clergé de son église principale. Ce désir était un indice de bonnes dispositions, en faveur de la religion ; l'archevêque fut heureux de le satisfaire ; il sollicita du Saint Siège le privilège des vêtements violets pour l'archiprêtre et de l'aumusse pour les chanoines ; il avait même le dessein de demander pour eux la mitre, mais la mort l'empêcha de le mettre à exécution.


Si la question du maintien de la liturgie ambrosienne à Monza avait vivement préoccupé le pieux archevêque, l'autorisation accordée par Grégoire XIII au marquis d'Ayamont de faire célébrer la messe, selon le rit romain, dans toutes les églises de Milan où il se présenterait, l'avait profondément affligé. La gravité de cette concession, dont nous avons déjà dit quelques mots, avait évidemment échappé à l'attention du souverain pontife. Il n'avait vu dans le gouverneur de Milan qu'un étranger dont on pouvait, en considération même de sa dignité, favoriser les désirs ; mais le saint y vit, non sans raison, une cause même de ruine pour la liturgie si vénérable de son Église. Il était en visite pastorale, lorsque lui arriva la première annonce de ce privilège accordé à d'Ayamont ; aussitÔt il écrit à Mgr Speciano une lettre destinée à être mise sous les yeux du saint père. Ce nouveau témoignage de l'ardeur du saint à défendre les droits de son Eglise, est également un monument de son amour et de son respect pour le Saint Siège ; nous devons le reproduire intégralement : « J'ai tant d'égards, tant d'obligations et tant de vénération envers Notre Seigneur que je regarderai toujours comme un bien tout ce qu'il m'ordonnera, vous pouvez en être certain. Néanmoins, je me sens obligé de lui rappeler le détriment du service de Dieu, qui résultera manifestement, je le crois, de la décision qui lui a été extorquée, avec peu de sincérité, par quelqu'un dont les idées sont peu conformes aux bonnes intentions de Sa Sainteté. Je dis cela, à l'occasion du bref accordé au gouverneur, selon que vous m'écrivez, en vertu duquel il peut faire célébrer la messe, dans toute église où il ira, selon le rit romain. Si Notre Seigneur n'apporte aucun remède à cette concession, elle enfantera, je le crains, de très grands inconvénients.

« Vous pouvez très bien vous les imaginer, sachant comment usera de cette faveur celui qui l'a demandée, avec tant de passion, cela ressort du fait lui-même. Il y a, en effet, dans cette ville tant d'églises régulières dans lesquelles on peut entendre la messe romaine! Sa Sainteté lui avait déjà accordé cette permission pour son oratoire privé et je n'ai jamais songé à la lui contester dans un tel lieu. Vous voyez quelle fin il a pu se proposer, pour abuser ainsi de la bonté de Notre Seigneur, en demandant une chose à laquelle lui-même n'avait jamais pensé, depuis tant d'années qu'il est gouverneur: ni ses prédécesseurs, ni les rois, ni les chefs de cet État, ni les légats apostoliques qui ont passé ou demeuré ici n'y avaient non plus songé. Je puis vous citer l'exemple du cardinal Morone; je l'ai vu moi-même quand il assista, ici dernièrement, à la messe dans le Dôme: comme légat, il eût pu ordonner tout ce qu'il voulait, néanmoins il a entendu une messe basse, selon le rite ambrosien. Le visiteur apostolique lui-même n'a pas voulu célébrer dans le Dôme, afin de ne pas y introduire un précédent, en opposition avec les usages si 1 anciens de cette Église.

« J'use ordinairement d'une grande condescendance. Je donne toute facilité aux prêtres étrangers et aux religieux qui sont en voyage ou en quête : dans les lieux où il n'y a ni églises, ni oratoires du rite romain, je leur accorde, avec certaines restrictions, de célébrer la messe dans les églises paroissiales et d'user d'un rite différent de l'ambrosien : cela même excite quelquefois du mécontentement et des murmures de la part du clergé. Une fois, je permis à un religieux, pour satisfaire sa dévotion, de célébrer dans l'église de Saint-Ambroise, dans un lieu pourtant secret et caché, c'est-à-dire dans la crypte, et néanmoins cela fut l'occasion d'une si grande opposition et de tant de plaintes que je fus obligé de révoquer cette permission et de la laisser sans effet.

« Je vous laisse maintenant à penser ce qui arrivera, quand on verra donner une telle permission et en user sans aucune nécessité, dans la ville, et surtout en présence d'un magistrat aussi important que le gouverneur. L'impression sera d'autant plus fâcheuse que le gouverneur a précisément l'habitude d'aller dans les églises principales, spécialement dans celles dont on célèbre la fête, avec sa musique ordinaire. Bien qu'on ne chante pas cette messe, elle est néanmoins solennelle, à cause de la présence du gouverneur et de la foule qui l'accompagne. Le fait seul d'avoir demandé cette permission, au moment des affaires de Monza, pouvait, me semble-t-il, fournir à Sa Sainteté une preuve du peu de sincérité et de l'artifice qui inspiraient cette demande. En tout cas, il y avait là un motif suffisant pour la refuser, comme étant une chose peu nécessaire, peu convenable et de nature à engendrer de nombreux inconvénients.

« J'ai tenu secret l'avis que vous m'avez donné de cette permission, dans l'espérance que Sa Sainteté dès qu'elle connaîtra ces raisons, s'empressera d'y remédier et aussi parce que j'ignore si cette concession est limitée ou conditionnelle, en un mot, quelle en est la teneur. Il suffira quand ce bref me sera présenté, de le faire observer, comme cela est mon devoir et autant qu'il dépendra de moi. Mais, je le crains, le gouverneur, sans vouloir exhiber le bref ni le montrer à qui que ce soit, ira dans quelque église, il suscitera quelque scandale, comme avait déjà fait le grand commandeur quand il se fit absoudre de ses censures, sans vouloir montrer le bref. Vous parlerez à Sa Sainteté conformément à cette lettre ; vous aviserez à trouver un remède à cette concession contraire à toutes sortes d'usages. Vous rappellerez à Sa Sainteté que le rite ambrosien est romain, comme tous les autres, par l'approbation qu'il a reçue. Mais par son ancienneté, par la sainteté et les mérites de son fondateur, par le miracle opéré en faveur de sa conservation, par les services qu'il a rendus et qu'il rend encore à la sainte Église et à la foi catholique et romaine, contre ses adversaires, il est digne d'un respect particulier, entre tous les autres rites particuliers, également approuvés par la même Église romaine. II ne mérite donc pas d'être foulé aux pieds par les laïcs, qui, dans ce but, voudraient se servir, comme d'un bouclier, de l'autorité même de Sa Sainteté, par le moyen d'une concession aussi insolite. Mais si Sa Sainteté a d'autres sentiments sur les rites particuliers, elle a le pouvoir de se prononcer sur leur origine et leurs qualités, même sur celui de Milan et ensuite, avec cette lumière infaillible que lui donne le Saint-Esprit, en tant qu'il est vicaire de Dieu, il peut faire et ordonner tout ce que Dieu lui montrera être plus avantageux à son service et à son honneur. »

Cette lettre obtint le succès désiré : Grégoire XIII retira son bref et le gouverneur de Milan vit encore une fois échouer ses projets d'hostilité contre le saint archevêque.

Saint Charles, dans cette lettre et dans celle que nous avons précédemment citée, fait allusion à un miracle opéré en faveur de la liturgie ambrosienne. Il s'agit ici d'un fait historique auquel peut-être les légendaires ont ajouté du merveilleux. Charlemagne, maître de l'empire d'Occident, avait résolu de faire accepter, dans toutes les églises soumises à son autorité, la liturgie romaine. Il s'entendit avec le pape Adrien qui consentit à ce projet, ainsi que tous les évêques alors présents à Rome. Etant venu à Milan, l'empereur pour faire respecter ses ordres, fit détruire tous les manuscrits de la liturgie ambrosienne qu'il put trouver. Mais un certain Eugène, évêque d'Outre-Monts, ­ on ne désigne pas autrement son diocèse - prit la défense de cette liturgie et il se rendit à Rome pour en faire valoir les mérites. A son arrivée et après avoir entendu ses raisons, le pape aurait de nouveau réuni les évêques. Après une longue délibération, il fut décidé qu'on placerait sur l'autel de la basilique de Saint Pierre un manuscrit de chacun des deux rites, remettant la dernière sentence au jugement de Dieu. Cette solution était à cette époque employée très fréquemment dans les affaires les plus graves. Les manuscrits furent scellés: les portes de la basilique fermées et scellées également. Les évêques se livrèrent à un jeûne rigoureux ; le troisième jour, accompagnés du clergé et du peuple, ils se rendirent à la basilique dont les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes en leur présence. L'étonnement fut grand et général, mais il s'accrut encore lorsque, en s'approchant de l'autel, on entendit comme un fort murmure se faire autour des manuscrits et on les vit tout à coup s'ouvrir d'eux mêmes. Ce prodige éclatant semblait manifester d'une façon non douteuse la volonté divine: l'Église de Milan resta en possession de son antique liturgie.

Si cette vénérable Église est encore, à juste titre, fière de sa majestueuse et imposante liturgie, elle le doit à son grand évêque. Elle conserve avec jalousie ce précieux dépôt : aujourd'hui encore il n'est pas permis, dans la cathédrale de Milan, de célébrer la messe selon le rite romain. Un seul lieu échappe à cette règle générale, c'est la crypte même où repose le corps de l'intrépide et heureux défenseur de la liturgie ambrosienne : sur l'autel, dressé devant la tombe incomparable du saint archevêque de Milan, tous les prêtres, quel que soit leur rite particulier, peuvent célébrer les saints mystères. Les Milanais, en effet, ne regardent pas saint Charles comme une gloire qui leur soit, propre et particulière, ils le vénèrent et l'aiment comme un saint dont l'Église universelle peut se glorifier : le monde entier l'honore et le salue comme le réformateur du clergé et ils ont su faire plier leur règle, inviolable pour tout autre motif, devant le désir légitime de tout le clergé catholique.

Non seulement, saint Charles conserva à l'église de Milan sa liturgie, mais il l'a ramenée à sa pureté primitive, il l'a débarrassée de quelques superfétations dont le temps et l'incurie des hommes l'avaient surchargée. Il procéda à cette correction, prescrite par le concile de Trente et la bulle de saint Pie V, avec cette lente prudence et cette vigueur inébranlable qui formaient comme le fond de sa nature. Il s'entoura d'hommes spéciaux, leur confia le soin de préparer les réformes et les corrections nécessaires; mais il voulut lui-même se rendre compte de tout et revoir leurs travaux. Plusieurs questions délicates et embarrassantes se présentèrent ;i1 n'y avait pas que le texte de la prière publique à réviser, il fallait aussi régler le cérémonial d'une manière précise et uniforme, soit pour l'administration des sacrements, soit pour la célébration des saints mystères ; le chant même faisait partie de cet examen.

Le célèbre Pierre Galesini, correcteur du Martyrologe romain, Jean Paul Clerici qui fut supérieur général des Oblats, Charles Bescapé que nous connaissons déjà furent plus spécialement chargés de ce travail. Le saint avait établi, avec l'approbation de Grégoire XIII, une congrégation sur le modèle de celle qu'il avait lui-même conseillée à Pie IV pour la réforme des livres liturgiques de l'Église romaine. Il voulut que plusieurs membres du chapitre en fissent partie, ainsi que maître des cérémonies et d'autres prêtres que l'archevêque, président de droit, pourrait désigner.


On lui reprochait à Rome d'être contraire à tout ce qui était pratiqué dans l'Église romaine et, peut-être, jamais aucun évêque n'a plus souvent que lui recouru à Rome, aux congrégations romaines, pour obtenir une solution aux difficultés qu'il rencontrait, une ligne de conduite dans ses doutes et réclamer des pouvoirs quand il croyait les siens insuffisants pour trancher les questions et mener à bonne fin ses entreprises. Pour être convaincu de cette vérité, il suffit de parcourir les riches archives de l'archevêché de Milan : on y trouvera un nombre incalculable de réponses émanant des congrégations romaines.

Il avait à coeur tout ce qui regarde le culte divin ; il fit tout ce qu'il put pour contribuer à en rehausser l'éclat et la majesté ; mais il ne voulait rien laisser à l'arbitraire, en fait de cérémonies et d'usages liturgiques. Il craignait de s'écarter des règles établies par l'Eglise ; il s'informait partout, auprès des évêques les plus renommés par leur zèle, pour savoir comment ils appliquaient les règles liturgiques et la manière dont ils célébraient les offices divins. Les réponses du cardinal Paleotti, qui fut archevêque de Bologne, les consultations adressées aux cardinaux Sirletti, de Sainte-Sévérine, Simonetta, à Speciano, à Galesini et à tant d'autres, conservées dans les archives de Milan, prouvent qu'il ne trouvait rien de petit ou d'inutile quand il s'agissait des cérémonies saintes.


Dans les règles qu'il donna aux Oblats, institués par lui pour être l'exemple et comme le miroir de tout le clergé diocésain, il recommande très chaleureusement l'étude et l'observance des rites et des cérémonies. Il veut que dans ses séminaires les clercs en soient parfaitement instruits. Il établit dans son église cathédrale une prébende en faveur d'un maître des cérémonies, il décrète que chaque paroisse de son diocèse aura un maître de cette sorte. Le culte extérieur à cause du Dieu auquel il se rapporte et du bien qu'il peut produire dans les âmes, lui parut toujours digne de toute Sa sollicitude.

Le mort vint l'enlever avant qu'il eût pu achever son oeuvre entière. En 1574, il fit publier le premier ouvrage qui ait rapport à ce sujet. Camille Perego, notaire de la métropole, fut chargé de le composer, il a pour titre: Théorie et pratique du plain-chant etc. Il comprend beaucoup d'autres questions appartenant au rite ambrosien.

En 1579, il publia les instructions du cérémonial et du rituel pour la célébration de la messe, puis le livre des litanies majeures du jour de saint Marc et pour les jours solennels des Tridui, selon le rite ambrosien.

En 1582, il publia le bréviaire ambrosien avec les rubriques. Il ne restait plus à publier à sa mort que le missel et le rituel dont la correction était très avancée.