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CHAPITRE TRENTE QUATRIEME LE RITE AMBROSIEN Origine de la liturgie ambrosienne. Quelle part saint Ambroise a prise à sa formation. La réforme de la liturgie de l'Église. Bref de saint Pie V. Difficultés que rencontre son application. Bref de Grégoire XIII à l'archevêque de Milan. Les raisons du saint pour établir le rite Ambrosien à Monza. Établissement de la liturgie ambrosienne et concours du peuple. Les habitants de Trevi. Naissance de l'opposition contre la liturgie ambrosienne dans la ville de Monza. Pétitions contre l'archevêque. L'affaire est portée à Rome. On représente le saint comme l'ennemi de tout ce qui se pratique à Rome. Proportions que prend cette affaire. Entretien de Grégoire XIII avec Mgr Speciano. Le cardinal Morone prend parti contre le rite ambrosien. Le saint proteste de sa soumission au Saint-Siège, tout en déclarant qu'il défendra vigoureusement la liturgie de son Église. Manoeuvres employées contre le saint à Rome. Ses conseillers le trahissent. Grégoire XIII exprime à Mgr Speciano le désir de voir la liturgie romaine établie à Monza. Soumission admirable du saint. Sa lettre à l'archiprêtre de Monza. Comment les Monzéens l'en récompensent. Mgr Speciano avait prévu ces conséquences. Le bref de Grégoire XIII au marquis d'Ayamont. Noble et belle protestation du saint. Le pape retire son bref. Le miracle de la liturgie ambrosienne. Le saint sauve de nouveau la liturgie ambrosienne. Comment il trava1lle à la réformer. Ses nombreux recours à Rome dans toutes les questions liturgiques. Par un édit du 8 septembre 1583, l'archevêque de Milan rendit obligatoire pour tout le clergé de son diocèse le Bréviaire ambrosien, qu'il venait de faire corriger : « Une de nos premières sollicitudes, dit-il, dans ce décret, ce fut de défendre et de rétablir les anciennes institutions de l'Église qui nous fut confiée, ainsi que les anciens rites qui remontent à saint Ambroise lui-même. » La liturgie ambrosienne occupe une trop large place dans l'histoire
de l'Église de Milan, elle fut de la part du saint cardinal l'objet
de trop longues études, sa conservation lui occasionna trop de
luttes et de douloureuses préoccupations pour que nous ne nous
arrêtions pas d'une manière particulière sur cet
intéressant sujet. Si saint Ambroise ne saurait être regardé comme l'auteur personnel de cette imposante liturgie, qu'il a trouvée en usage dans son Eglise, on suppose qu'il en a néanmoins réglé quelques parties. Ses successeurs ont aussi travaillé à formuler certains rites, à fixer certaines cérémonies : il serait impossible aujourd'hui de spécifier les réformes ou les additions que saint Ambroise a lui-même introduites dans l'ancienne liturgie. On ne saurait non plus dire qu'il a composé un cérémoniaire spécial ; car, avant la fin du XIIème siècle, nous n'en trouvons aucun d'écrit dans cette église. Il est certain, d'ailleurs, que saint Charles lui-même a réglé et fixé plusieurs cérémonies qui font aujourd'hui partie du rite ambrosien. Saint Ambroise a enrichi cette liturgie d'hymnes incomparables, composées par lui; c'est la part incontestable et glorieuse qui lui appartient. Il n'est pas aussi certain que les préfaces et les prières qu'on lui attribue soient son oeuvre. La musique et la poésie lui étaient également chères, il les considérait comme deux ailes qui portent vers dieu les âmes désireuses de l'atteindre par le repentir, l'espérance et l'amour. Il a voulu en quelque sorte les attacher à la prière solennelle et publique, comme un moyen d'attirer et d'émouvoir plus facilement les coeurs. La liturgie et le chant ambrosien ont perpétué le souvenir des efforts faits par le saint docteur pour atteindre ce noble but. Milan jouissait en paix et avec orgueil de ce trésor liturgique que lui avaient légué et conservé ses pères dans la foi. Toutefois, les siècles, la main des hommes, plus terrible que le temps, n'avaient pas toujours et partout respecté fidèlement le précieux dépôt de la liturgie sacrée, expression la plus populaire et la plus importante de la foi des Églises. Lorsque le concile de Trente se réunit, les évêques jugèrent nécessaire de porter un décret général sur la réforme de la liturgie. Dans quelques-unes des liturgies particulières, surtout depuis un siècle, de regrettables modifications s'étaient introduites. A l'heure où se trouvait l'Église, en présence de l'hérésie, attentive à saisir toutes les occasions de gagner du terrain, il devenait nécessaire de mettre la prière publique à l'abri de changements, à la faveur desquels l'erreur aurait pu s'insinuer doucement et pénétrer au sein même des populations les plus catholiques. Il fallait remédier à ces abus, prévenir le danger, en mettant le dépôt de la liturgie sous la garde absolue et toute puissante d'une autorité souveraine et infaillible. Le concile décréta que désormais la prière publique serait uniforme dans toute l'Église et qu'au pape seul il appartiendrait de la modifier ou de la corriger. Sans doute, plusieurs liturgies particulières étaient vénérables ; quelques-unes remontaient aux premiers jours de l'Église ; elles avaient été composées par des docteurs, par des martyrs et elles apportaient le témoignage inappréciable de la croyance des âges apostoliques. Fallait-il les sacrifier ? Saint Pie V, chargé de mettre à exécution le décret de réforme du concile de Trente, ne le pensa pas. Par sa bulle Quod a nobis du 9 juillet 1568, il supprima toutes les liturgies particulières qui n'avaient pas au moins deux cents ans d'existence, mais ces dernières ne pourraient être conservées qu'autant qu'elles n'auraient subi aucune modification importante. C'était tout à la fois assurer pour l'avenir l'invariabilité de la prière publique et sauvegarder les glorieux et inestimables trésors du passé. L'Église de Milan possédait l'un de ces trésors et elle avait à sa tête un évêque jaloux de sa gloire et de ses privilèges. Il semblerait tout d'abord que la bulle du pape devait suffire pour lui en assurer la paisible et légitime jouissance. Les faits que nous allons exposer prouvent que si le siège de Milan eût été occupé par un prélat d'une énergie ordinaire et commune, c'en était fait de la liturgie ambrosienne. Sous le pontificat de saint Pie V, elle ne courut aucun danger ; mais ce pontife mourut avant l'exécution des mesures qu'il avait prises. Son successeur, Grégoire XIII, ne put publier qu'en 1578 les livres liturgiques corrigés et réformés par l'ordre de Pie V. Ces livres ne furent pas accueillis avec empressement par la plupart des diocèses de l'Église catholique. Ici, on se plaignait d'être obligé d'abandonner des rites et des coutumes auxquels on était profondément attaché ; là, on prétextait un surcroît de dépenses occasionné par l'achat de nouveaux livres ; ailleurs on voulait conserver quelques fêtes spéciales, celles des patrons, des saints du pays, etc. Les évêques toutefois, généralement étrangers par leur naissance aux diocèses qu'ils gouvernaient, acceptaient sans difficulté la liturgie romaine dans son intégrité : les chapitres résistaient, ils tenaient aux usages et aux traditions de leur propre pays. De là naissaient des oppositions, des divisions regrettables, mais faciles à comprendre et presque inévitables. D'un autre côté, corriger les anciennes liturgies remontant à plus de deux siècles, en les ramenant le plus possible à la pureté du texte primitif, selon l'esprit de la bulle de saint Pie V, n'était pas chose facile. Cette entreprise ardue, délicate et également coûteuse faisait naître de sérieuses hésitations et l'on en venait facilement à regarder l'adoption de la liturgie romaine, comme la chose la plus simple et la meilleure : on se contenta alors de la concession de quelques privilèges faite par le souverain pontife. Ces négociations, leurs phases diverses, leur résultat définitif et presque général avaient plus que jamais, fait naître, dans la curie romaine, le désir et presque l'idée fixe de voir toute l'Église latine, sans exception, embrasser le rite romain. Milan était jusqu'ici restée en dehors de toutes les discussions, elle était forte de son droit et elle ne songeait nullement à s'en dessaisir. L'opposition à la liturgie ambrosienne, vint du diocèse même de Milan. Par un bref, Grégoire XIII avait félicité l'archevêque de Milan de son zèle pour conserver à son diocèse l'antique liturgie, instituée par saint Ambroise, et constamment maintenue du consentement de l'Église romaine ; il l'avait encouragé à la corriger selon les anciens rites. Puis il ajoutait : « C'est pourquoi dans les églises de votre diocèse ou dans les monastères soumis à votre juridiction, partout où vous pensez devoir introduire ou rétablir cet usage du rite et de l'office ambrosien, nous voulons que cela se fasse entièrement selon votre bon plaisir. Et afin que vous puissiez agir ainsi en vertu de l'autorité du siège apostolique, nous vous donnons, nous vous accordons, nous vous concédons cette faculté par nos lettres. »
Présentée sous cet aspect, la question revêtait un tout autre caractère: le cardinal trouva en face de lui toute la cour romaine, prête à déclarer la guerre aux rites ambrosiens, pour maintenir et défendre la liturgie du saint siège. En peu de temps, la question prit une telle importance, que l'agent du cardinal Borromée lui écrivait, le 21 juin 1578 : « L'affaire de l'office ambrosien me donne plus d'ennui que tout le reste. Cette question ici, est généralement mal comprise et surtout par ceux qui sont le plus dévoués à Votre Seigneurie Illustrissime. Mgr le Dataire dit que le rit ambrosien n'est permis que par tolérance et, qu'en conséquence on ne devait par l'imposer à ceux qui ne l'avaient pas et, s'il n'y avait pas eu le bref du pape, on n'aurait pu le faire. Les autres disent que Votre Seigneurie Illustrissime n'aime pas les usages de Rome, puisqu'elle ne veut pas les imiter, non seulement dans les offices, mais encore dans le vêtement et la barbe. Vous avez tout établi d'une manière diverse. Malgré cela, cependant, j'espère qu'on pourra défendre chacune de vos mesures et que Notre Seigneur ne voudra pas révoquer une chose faite, et déjà bien en train, en vertu de son bref.» Le 4 juillet, Mgr Speciano rend compte à l'archevêque d'une visite qu'il a faite au saint père et au cardinal Morone: « Mercredi, lorsque je fus aux pieds de Sa Sainteté, je lui rappelai la copie du bref que nous vous avons mandé, avec une de mes lettres, et toutes les autres affaires, ainsi que les inconvénients qui résultaient de la diversité des rites. Il me répondit clairement qu'il ne trouvait pas bien de mettre l'ambrosien là où s'observaient les rites romains, qu'il eût fallu plutôt faire le contraire. La chose est faite, lui dis-je, elle a même été acceptée par le clergé, malgré les plaintes de quelques-uns. Alors Sa Sainteté m'a promis qu'elle ne reviendrait pas sur ce qui avait été fait et elle me l'a dit d'un ton qui me permet de croire qu'elle ne prêtera, en aucune manière, l'oreille à quiconque lui en parlera. » Le cardinal Morone, quoique Milana1s, ne se montra pas favorable et, dès le principe, il dit à l'agent: « Le cardinal Borromée a infligé une telle flétrissure à l'Église romaine que, moi et beaucoup d'autres cardinaux, nous en sommes scandalisés; c'est une grande affaire. Et il doit venir des gens de Monza et de Trevi aux pieds de Sa Sainteté pour lui demander des mesures contre ces nouveautés. » « Je lui ai raconté ce qui s'était passé, dit l'agent, pour Trevi. Je lui certifiai ensuite qu'à Monza vous n'aviez agi qu'en vertu d'un bref du saint père; que vous aviez l'habitude de tout faire avec réflexion : qu'il pouvait croire que vous n'aviez pas été amené à ce changement, sans y être contraint par la nécessité de remédier à tous les inconvénients que la diversité des liturgies pouvait chaque jour enfanter dans votre diocèse. En conséquence je le priai de se montrer bien disposé pour cette action de Votre Seigneurie, comme il l'est pour toutes les autres qui ont toujours pour fin la gloire de Dieu. » A ce discours, le cardinal Morone s'apaisa; mais il n'en continua pas moins à dire que ce changement lui paraissait étrange, qu'il était de nature à diminuer le respect et la soumission qu'on devait à cette Église, mère et maîtresse de toutes les autres.
A cette lettre de son agent, le saint répondit aussitôt : « Quant à votre sentiment et à celui du cardinal Morone sur la possibilité pour l'Église de Milan elle même d'adopter le rite romain, je le déclare de nouveau: sur ce point il faudrait attendre un décret pontifical. Si Grégoire XIII commandait, je suis toujours prêt : avec tout le respect dont je suis capable je me soumettrais au saint siège et, de bon coeur, je recevrais cet oracle comme prononcé par l'Esprit-Saint. Prenez garde cependant, en interprétant ma bonne volonté, toujours prompte à obéir, de vous imaginer que mon opinion sur les rites ambrosiens soit la même que celle que j'ai sur les rites et les cérémonies particulières, d'au-delà des Alpes ou des ordres religieux. En effet, si on mettait en question l'existence de nos rites, je penserais qu'il s'agit d'une des plus graves affaires de l'Eglise universelle. En tout cas, c'est ma conviction, on ne devra jamais rien statuer sur leur abandon, sans que la cause ait été étudiée avec beaucoup de soin par le souverain pontife. Il faudrait d'abord considérer attentivement tous les mystères, toute la sainteté, tous les sentiments qu'ils renferment et les fondements sur lesquels ils reposent. Tout cela me persuade que chacune de ces choses devrait être mise sous les yeux du pontife par des savants, envoyés ici pour les étudier, avant de rien décider en une affaire d'une telle importance. En outre, un homme d'une grande science et d'une grande piété, qu'on ne peut taxer de partialité, puisqu'il suit le rit romain, m'a donné ce conseil: Votre devoir d'archevêque serait, alors de partir pour Rome, afin de défendre cet héritage si illustre de vos cérémonies. Rappelez à votre esprit leur vénérable antiquité ; les mystères symboliques vraiment divins qui y abondent ; les mérites, le Souvenir, la renommée de notre très saint père Ambroise, docteur de l'Église; la souveraine estime que tous les âges ont conçue pour ces cérémonies : les écrivains sacrés se servent de nos mystères pour les opposer aux hérétiques, comme un bouclier inexpugnable. Certes, les autres rites, bien que depuis des siècles arrivés jusqu'à nous, ne présentent point une dignité égale ... Je suis ému aussi par les prodiges dont les historiens nous ont laissé le récit et que Dieu a fait éclater pour manifester la sainteté de ces rites. Ajoutez que jamais rien de semblable n'a été tenté par les souverains pontifes ; même dans les temps où notre Église a eu de grands démêlés avec l'Église romaine. Pourquoi cette question est-elle agitée, à notre époque, où la ville de Milan, par l'aide de Dieu, surpasse les autres villes, ou du moins ne leur cède en rien, par son obéissance et sa vénération ? » Nous ne craignons pas de l'affirmer, cette admirable lettre sauva le
rite ambrosien. Si le pape et les cardinaux ne parlèrent plus
d'imposer la liturgie romaine à l'Église de Milan, il faut
l'attribuer à ce mélange d'énergie et de douceur,
de science et de soumission avec lequel l'archevêque défendit
ses droits et fit valoir ses privilèges. Il fallut que cette lettre
du cardinal Borromée exerçât une grande influence
sur l'esprit de Grégoire XIII; car les plaintes contre le Cardinal
devenaient chaque jour plus puissantes et plus multipliées. Le
lecteur a encore présent à l'esprit les manoeuvres
du marquis d'Ayamont; les esprits malveillants, jaloux, ennemis
de toute réforme, et il y en a toujours en trop grand nombre !
s'unissaient pour appuyer et confirmer les griefs du gouverneur de Milan.
Ils crurent trouver, dans cette affaire de la liturgie, une preuve irréfutable
de l'amour des nouveautés qui, disaient-ils, travaillait l'archevêque
de Milan, le portait toujours à imaginer des réformes, à urger
d'une façon exagérée l'exécution des décrets
et des lois de l'Église. Le saint avait agi avec une grande droiture
d'intention, il avait prié, consulté les hommes d'expérience
qui l'entouraient; mais plusieurs de ces derniers, qu'il avait jugés
dignes de sa confiance, le trahissaient. Son agent eut l'occasion de
s'entretenir de cette question avec saint Philippe Néri: « Le
cardinal, lui dit Speciano, n'a rien entrepris, sans l'avis des hommes
les plus éclairés de son conseil. Cette affaire prit des proportions considérables. « Jamais, écrivait
une seconde fois Mgr Speciano, je n'ai éprouvé tant d'ennuis
que pour cette affaire du rite. Aussi, je ne puis me dispenser de vous
le dire, cette heure n'est pas le moment que vous devez choisir pour
multiplier les autres réformes, surtout en des choses qui ne sont
pas de grande importance. Je ne sais même pas s'il serait à propos,
pour ce motif, d'envoyer ici votre quatrième concile provincial
pour le faire examiner. Que Votre Seigneurie Illustrissime y réfléchisse,
puis qu'elle prenne le parti que Dieu lui inspirera. Le pape faisait appeler souvent Mgr Speciano, il lui donnait communication des plaintes et des accusations quotidiennes dirigées contre l'archevêque. Grégoire XIII avait pour le cardinal Borromée autant d'estime que d'affection ; il était convaincu de la pureté de ses intentions et il accueillait toujours avec bonheur la justification de ses actions, L'affaire de Monza toutefois le préoccupait, il revenait constamment sur ce sujet. « Les plaintes sont continuelles, disait-il, et le clergé vient d'envoyer un mandataire qui se lamente très fort, en son nom. - Mais, Saint Père, réplique Speciano, cet homme ne peut être qu'un certain Varesio: le cardinal lui a enlevé un bénéfice qu'il retenait indûment et sans dispense, c'est là son plus grand motif de plainte ; il est certain que le clergé a reçu le rite ambrosien avec joie. - La chose étant ainsi, reprit le pape, il serait bon néanmoins que le cardinal consolât ces âmes qui, me dit-on, ne vont plus à l'église principale, mais se rendent dans celles des religieux. - Je n'en crois rien, Très Saint Père : le contraire a
eu lieu, quand le cardinal s'est, dès le principe, rendu à Monza. » « Et le pape approuvant ce que je disais : « Ecrivez lui
qu'il voie à les consoler ! » - Le cardinal est prêt à obéir, réplique Speciano, et il l'eût fait déjà, si les coupables, comme le pape luimême le leur avait ordonné, étaient venus s'humilier devant leur archevêque et faire des excuses. - J'ai donné cet ordre, je le renouvellerai : mais s'ils ne veulent pas le faire, ce n'est pas un motif pour que le cardinal ne leur rende pas justice. J'ai laissé à l'archevêque le soin de tout arranger et le choix du moyen, de façon à ce que tout paraisse venir de lui-même, de sa volonté. Qu'il agisse en conséquence et de la manière qui lui paraîtra la meilleure ; mais que cette affaire finisse, je ne veux plus en entendre parler. » Speciano nous donne le motif de cette décision sévère
du pape. « On vous regarde ici, dit-il au saint, comme étant
hostile à tout ce qui se fait à Rome. » Cette persuasion
allait si loin, que le pape avait même prononcé cette parole
: « Cette action du cardinal a été regardée,
même par les hommes de bien, comme peu conforme à toutes
celles qu'il a faites jusqu'ici, à la grande consolation des bons.
Il fera bien, même dans les choses indifférentes, de chercher à se
conformer à la sainte Église romaine. » Le saint, toujours semblable à lui-même, n'hésita pas à obéir. Il savait bien qu'on abuserait à Monza de sa condescendance, il prévoyait les autres difficultés qu'elle pourrait susciter ailleurs ; mais, dévoué avant tout à l'autorité du pontife romain, il répondit à ses détracteurs par une obéissance prompte et absolue, Il était à Turin, quand lui parvint la lettre de son agent, il ne voulut même pas attendre son retour à Milan : le 16 octobre, il écrivait à l'archiprêtre de Monza la lettre suivante: « Sa Sainteté, Notre Seigneur, voyant l'extrême désir montré par le peuple de Monza de suivre le rite romain, serait contente qu'on lui donnât satisfaction. Nous désirons lui donner le plus promptement possible cette consolation : nous ne voulons négliger aucun moyen pour aider les âmes à avancer dans la vie chrétienne. En conséquence, nous avons jugé ne pas devoir attendre notre retour à Milan pour décider cette affaire. Nous vous accordons la faculté, et nous vous ordonnons, d'établir le rite romain pour les offices du choeur, l'administration des sacrements, soit à l'intérieur, soit au dehors de l'église, et en tout le reste. Usez en cela d'une grande diligence. Rien ne se devra plus faire selon le rite patriarcal. Vous ne vous servirez plus des rituels écrits à la main ; mais jusqu'à ce que le rituel qui doit se publier à Rome soit paru, vous vous servirez de celui imprimé à Brescia ou à Bologne. » Un des premiers résultats de cette mesure, ce fut la démission de l'archiprêtre de Monza. Le 31 octobre, il écrivait en ces termes à l'archevêque : « J'ai communiqué, aussitôt sa réception, votre lettre du 16 octobre aux seigneurs procureurs de cette terre; je leur ai dit: tout le fruit chrétien que Votre Seigneurie Illustrissime espérait de cette mesure pour les âmes. Ils montrèrent une grande joie, un grand contentement et ils exprimèrent toute leur reconnaissance pour Votre Seigneurie. Je les priai de ne faire à cette occasion aucune manifestation publique, mais plutôt de tourner leur allégresse vers le Seigneur, par des oeuvres de pénitence, de conversion et par des louanges spirituelles... Je pourrais en écrire plus long à Votre Seigneurie ; mais j'irai lundi lui offrir mes hommages et je lui raconterai de vive voix tout ce qui sera nécessaire. Pour moi, Mgr Illustrissime, je n'ai plus l'espérance de pouvoir faire quelque bien au milieu de ces âmes (je parle du peuple); on a mis entre elles et moi un sujet de discorde : on a prétendu que j'avais accepté ce béni archiprêtré à la condition, imposée par Votre Seigneurie Illustrissime, d'être ambrosien. Quelques-uns pour ce motif ne me voient pas volontiers : s'il paraissait bon à Votre Seigneurie de me décharger de ce poste dont je n'attends plus aucun bien, j'en serais heureux. »
Dès ce jour, on peut dire que les habitants de Monza entrèrent en lutte ouverte avec leur archevêque; le saint ne veut rétablir dans cette ville que deux monastères et Ils en veulent quatre. L'année suivante, ils se révoltent contre ses édits, envoient de nouveau des ambassadeurs au Pape pour se plaindre, ils se montrent même disposés à déchirer les actes du concile provincial. Du haut de la chaire, un prédicateur osa prononcer des malédictions et des paroles de blâme contre l'archevêque. Deux ans plus tard, le cardinal fut obligé d'abandonner le projet qu'il avait formé d'enlever à un ordre religieux le gouvernement des monastères, tant les esprits étaient excités. Speciano avait raison de faire remonter l'origine de ces luttes aux premières exigences des Monzéens, auxquelles on avait cédé. « J'aurais bien des choses à dire sur ces affaires de Monza, écrivait-il, en apprenant la décision de l'archevêque. Je me contenterai d'une seule chose, je dirai ouvertement au pontife, qui certainement louera votre dessein et votre courageuse obéissance, ce qui devra résulter de cette condescendance. Plaise à Dieu que je prophétise faussement ! Cette conclusion de l'affaire fortifiera les projets iniques des hommes de désordre; elle n'apaisera pas les révoltes, elle les fomentera. Je vois avec peine ébranler l'autorité des évêques, dans des choses qu'ils ont très bien sanctionnées pour l'utilité des âmes. Les hommes malhonnêtes en prennent prétexte pour enfreindre les ordonnances les plus salutaires: nous en voyons chaque jour des exemples. Cependant, je veux avec vous concevoir l'espérance qu'il résultera des fruits abondants de cette concession, avec le secours divin, quoique je ne voie pas bien comment on pourra les recueillir: l'esprit humain voit facilement trouble dans l'évolution des conseils divins. » Mais le cardinal Borromée ne se laissait arrêter par aucune considération humaine; il se vengeait toujours des injures personnelles qui lui étaient faites par de nouveaux bienfaits. Monza occupait un certain rang, une certaine primauté parmi les cités du diocèse de Milan. Depuis longtemps, les habitants désiraient voir,cette primauté affirmée par quelque privilège, quelques honneurs particuliers attribués au clergé de son église principale. Ce désir était un indice de bonnes dispositions, en faveur de la religion ; l'archevêque fut heureux de le satisfaire ; il sollicita du Saint Siège le privilège des vêtements violets pour l'archiprêtre et de l'aumusse pour les chanoines ; il avait même le dessein de demander pour eux la mitre, mais la mort l'empêcha de le mettre à exécution.
« Vous pouvez très bien vous les imaginer, sachant comment
usera de cette faveur celui qui l'a demandée, avec tant de passion,
cela ressort du fait lui-même. Il y a, en effet, dans cette ville
tant d'églises régulières dans lesquelles on peut
entendre la messe romaine! Sa Sainteté lui avait déjà accordé cette
permission pour son oratoire privé et je n'ai jamais songé à la
lui contester dans un tel lieu. Vous voyez quelle fin il a pu se proposer,
pour abuser ainsi de la bonté de Notre Seigneur, en demandant
une chose à laquelle lui-même n'avait jamais pensé,
depuis tant d'années qu'il est gouverneur: ni ses prédécesseurs,
ni les rois, ni les chefs de cet État, ni les légats apostoliques
qui ont passé ou demeuré ici n'y avaient non plus songé.
Je puis vous citer l'exemple du cardinal Morone; je l'ai vu moi-même
quand il assista, ici dernièrement, à la messe dans le
Dôme: comme légat, il eût pu ordonner tout ce qu'il
voulait, néanmoins il a entendu une messe basse, selon le rite
ambrosien. Le visiteur apostolique lui-même n'a pas voulu célébrer
dans le Dôme, afin de ne pas y introduire un précédent,
en opposition avec les usages si 1 anciens de cette Église. « J'ai tenu secret l'avis que vous m'avez donné de cette permission, dans l'espérance que Sa Sainteté dès qu'elle connaîtra ces raisons, s'empressera d'y remédier et aussi parce que j'ignore si cette concession est limitée ou conditionnelle, en un mot, quelle en est la teneur. Il suffira quand ce bref me sera présenté, de le faire observer, comme cela est mon devoir et autant qu'il dépendra de moi. Mais, je le crains, le gouverneur, sans vouloir exhiber le bref ni le montrer à qui que ce soit, ira dans quelque église, il suscitera quelque scandale, comme avait déjà fait le grand commandeur quand il se fit absoudre de ses censures, sans vouloir montrer le bref. Vous parlerez à Sa Sainteté conformément à cette lettre ; vous aviserez à trouver un remède à cette concession contraire à toutes sortes d'usages. Vous rappellerez à Sa Sainteté que le rite ambrosien est romain, comme tous les autres, par l'approbation qu'il a reçue. Mais par son ancienneté, par la sainteté et les mérites de son fondateur, par le miracle opéré en faveur de sa conservation, par les services qu'il a rendus et qu'il rend encore à la sainte Église et à la foi catholique et romaine, contre ses adversaires, il est digne d'un respect particulier, entre tous les autres rites particuliers, également approuvés par la même Église romaine. II ne mérite donc pas d'être foulé aux pieds par les laïcs, qui, dans ce but, voudraient se servir, comme d'un bouclier, de l'autorité même de Sa Sainteté, par le moyen d'une concession aussi insolite. Mais si Sa Sainteté a d'autres sentiments sur les rites particuliers, elle a le pouvoir de se prononcer sur leur origine et leurs qualités, même sur celui de Milan et ensuite, avec cette lumière infaillible que lui donne le Saint-Esprit, en tant qu'il est vicaire de Dieu, il peut faire et ordonner tout ce que Dieu lui montrera être plus avantageux à son service et à son honneur. » Cette lettre obtint le succès désiré : Grégoire XIII retira son bref et le gouverneur de Milan vit encore une fois échouer ses projets d'hostilité contre le saint archevêque. Saint Charles, dans cette lettre et dans celle que nous avons précédemment citée, fait allusion à un miracle opéré en faveur de la liturgie ambrosienne. Il s'agit ici d'un fait historique auquel peut-être les légendaires ont ajouté du merveilleux. Charlemagne, maître de l'empire d'Occident, avait résolu de faire accepter, dans toutes les églises soumises à son autorité, la liturgie romaine. Il s'entendit avec le pape Adrien qui consentit à ce projet, ainsi que tous les évêques alors présents à Rome. Etant venu à Milan, l'empereur pour faire respecter ses ordres, fit détruire tous les manuscrits de la liturgie ambrosienne qu'il put trouver. Mais un certain Eugène, évêque d'Outre-Monts, on ne désigne pas autrement son diocèse - prit la défense de cette liturgie et il se rendit à Rome pour en faire valoir les mérites. A son arrivée et après avoir entendu ses raisons, le pape aurait de nouveau réuni les évêques. Après une longue délibération, il fut décidé qu'on placerait sur l'autel de la basilique de Saint Pierre un manuscrit de chacun des deux rites, remettant la dernière sentence au jugement de Dieu. Cette solution était à cette époque employée très fréquemment dans les affaires les plus graves. Les manuscrits furent scellés: les portes de la basilique fermées et scellées également. Les évêques se livrèrent à un jeûne rigoureux ; le troisième jour, accompagnés du clergé et du peuple, ils se rendirent à la basilique dont les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes en leur présence. L'étonnement fut grand et général, mais il s'accrut encore lorsque, en s'approchant de l'autel, on entendit comme un fort murmure se faire autour des manuscrits et on les vit tout à coup s'ouvrir d'eux mêmes. Ce prodige éclatant semblait manifester d'une façon non douteuse la volonté divine: l'Église de Milan resta en possession de son antique liturgie. Si cette vénérable Église est encore, à juste titre, fière de sa majestueuse et imposante liturgie, elle le doit à son grand évêque. Elle conserve avec jalousie ce précieux dépôt : aujourd'hui encore il n'est pas permis, dans la cathédrale de Milan, de célébrer la messe selon le rite romain. Un seul lieu échappe à cette règle générale, c'est la crypte même où repose le corps de l'intrépide et heureux défenseur de la liturgie ambrosienne : sur l'autel, dressé devant la tombe incomparable du saint archevêque de Milan, tous les prêtres, quel que soit leur rite particulier, peuvent célébrer les saints mystères. Les Milanais, en effet, ne regardent pas saint Charles comme une gloire qui leur soit, propre et particulière, ils le vénèrent et l'aiment comme un saint dont l'Église universelle peut se glorifier : le monde entier l'honore et le salue comme le réformateur du clergé et ils ont su faire plier leur règle, inviolable pour tout autre motif, devant le désir légitime de tout le clergé catholique. Non seulement, saint Charles conserva à l'église de Milan sa liturgie, mais il l'a ramenée à sa pureté primitive, il l'a débarrassée de quelques superfétations dont le temps et l'incurie des hommes l'avaient surchargée. Il procéda à cette correction, prescrite par le concile de Trente et la bulle de saint Pie V, avec cette lente prudence et cette vigueur inébranlable qui formaient comme le fond de sa nature. Il s'entoura d'hommes spéciaux, leur confia le soin de préparer les réformes et les corrections nécessaires; mais il voulut lui-même se rendre compte de tout et revoir leurs travaux. Plusieurs questions délicates et embarrassantes se présentèrent ;i1 n'y avait pas que le texte de la prière publique à réviser, il fallait aussi régler le cérémonial d'une manière précise et uniforme, soit pour l'administration des sacrements, soit pour la célébration des saints mystères ; le chant même faisait partie de cet examen. Le célèbre Pierre Galesini, correcteur du Martyrologe romain, Jean Paul Clerici qui fut supérieur général des Oblats, Charles Bescapé que nous connaissons déjà furent plus spécialement chargés de ce travail. Le saint avait établi, avec l'approbation de Grégoire XIII, une congrégation sur le modèle de celle qu'il avait lui-même conseillée à Pie IV pour la réforme des livres liturgiques de l'Église romaine. Il voulut que plusieurs membres du chapitre en fissent partie, ainsi que maître des cérémonies et d'autres prêtres que l'archevêque, président de droit, pourrait désigner.
Il avait à coeur tout ce qui regarde le culte divin ; il fit tout ce qu'il put pour contribuer à en rehausser l'éclat et la majesté ; mais il ne voulait rien laisser à l'arbitraire, en fait de cérémonies et d'usages liturgiques. Il craignait de s'écarter des règles établies par l'Eglise ; il s'informait partout, auprès des évêques les plus renommés par leur zèle, pour savoir comment ils appliquaient les règles liturgiques et la manière dont ils célébraient les offices divins. Les réponses du cardinal Paleotti, qui fut archevêque de Bologne, les consultations adressées aux cardinaux Sirletti, de Sainte-Sévérine, Simonetta, à Speciano, à Galesini et à tant d'autres, conservées dans les archives de Milan, prouvent qu'il ne trouvait rien de petit ou d'inutile quand il s'agissait des cérémonies saintes.
Le mort vint l'enlever avant qu'il eût pu achever son oeuvre entière. En 1574, il fit publier le premier ouvrage qui ait rapport à ce sujet. Camille Perego, notaire de la métropole, fut chargé de le composer, il a pour titre: Théorie et pratique du plain-chant etc. Il comprend beaucoup d'autres questions appartenant au rite ambrosien. En 1579, il publia les instructions du cérémonial et du rituel pour la célébration de la messe, puis le livre des litanies majeures du jour de saint Marc et pour les jours solennels des Tridui, selon le rite ambrosien. En 1582, il publia le bréviaire ambrosien avec les rubriques.
Il ne restait plus à publier à sa mort que le missel et
le rituel dont la correction était très avancée.
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