Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE TRENTE CINQUIEME

SAINT CHARLES ET LA FRANCE

Henri III, roi de Pologne, traverse le nord de l'Italie, pour aller occuper le trône de France vacant par la mort de Charles IX. - Saint Charles va le visiter. Leur entrevue à Monza. - Le saint fait lui-même le récit de leur rencontre. - Portrait qu'il fait de ce prince et du duc de Nevers. - Guérison d'une possédée du démon. - Etat religieux de la France. - Intérêt de Charles pour ce royaume. - Son désir d'y voir promulguer le concile de Trente. - Le nonce Salviati et les évêques de la cour. - Le nonce Castelli se plaint des évêques de France. - Son découragement. - Saint Charles relève son courage. - Influence du cardinal Borromée sur les cardinaux français et en particulier sur le cardinal de Bourbon. - Belle action de ce prince de l'Église. - Le cardinal de Vaudemont demande des conseils à saint Charles. - Réponse du saint. - Portrait d'un bon cardinal. - La visite pastorale du diocèse. -Le nonce Castelli presse la Cour de publier le concile de Trente. - Inutilité de ses efforts. - « Les prélats font tout le mal ». - Le pape désire que saint Charles écrive à Henri III. - Réponse du saint. - Sa lettre au roi de France. - Le duc de Joyeuse à Milan. - Ses entretiens avec saint Charles. - Guérison de la duchesse de Joyeuse et le voeu à Notre-Dame de Lorette. - Saint Charles écrit au duc pour lui rappeler l'obligation qu'il a de s'employer pour la cause de Dieu et de l'Église. - Relations du cardinal de Joyeuse avec le saint. - Saint Charles exhorte les évêques de France à observer en leur particulier et dans leurs diocèses, les décrets du concile de Trente. - Les conseils au nonce successeur de Mgr Castelli. - L'étole de saint Charles et cor Gallia exultans.


CHARLES IX venait de descendre dans la tombe: il n'avait eu d'autre politique que celle de sa mère. L'histoire peut lui reprocher d'avoir répondu aux sanglantes provocations des calvinistes par des représailles du même genre. Il ne laissait point d'enfants : le sceptre, en passant aux mains de son frère Henri d'Anjou, serait toujours tenu par Catherine de Médicis et la France pouvait encore redouter des jours troublés et néfastes.

Les victoires de Jarnac et de Moncontour avaient conduit le prince d'Anjou sur le trône de Pologne. A la nouvelle de la mort du roi de France, les Polonais, contents de son gouvernement, voulaient le retenir au milieu d'eux, ils crurent même avoir pris des mesures suffisantes pour empêcher son départ ; mais Henri, désireux de recueillir l'incomparable succession de Charles IX, trompa la vigilance de ses gardiens, s'évada de Cracovie et prit le chemin de l'Italie pour rentrer en France. Il ne se pressa pas, toutefois, d'arriver en son nouveau royaume, il voyagea à petites journées, savourant à longs traits les plaisirs et les agréments que lui offraient l'Italie et les provinces qu'il traversait.

Il faut revenir sur nos pas, pour raconter comment saint Charles eut occasion d'entretenir ce monarque. Lorsque le cardinal Borromée eut appris qu'il devait s'arrêter dans son diocèse, il résolut de le visiter, C'était moins le désir de lui rendre hommage, qui le portait à cette démarche, que l'espoir de l'exciter par ses entretiens à combattre vaillamment les hérétiques, qui avaient couvert l'Église de France de ruines et de scandales. Cette visite paraissait naturelle : le légat du saint père, le cardinal de Saint-Sixte avait salué le monarque à Ferrare, mais la maladie l'ayant contraint de s'arrêter à Bologne, sans pouvoir remplir jusqu'à la fin sa mission, le cardinal Borromée y suppléa par sa présence. Occupé à la visite pastorale, il chargea un de ses gentilshommes d'aller saluer le prince, en son nom, dès qu'il mettrait le pied sur le territoire du diocèse de Milan. Il apprit à Varèse que le roi de France serait à Monza, le 10 août 1574, il partit aussitôt et s'arrêta à Saronno. Il y passa la nuit pour consulter, étudier et régler le cérémonial qu'il devrait suivre en se présentant devant le monarque.

Le lendemain on annonce que le roi marche en toute hâte vers Monza; mais il n'avança pas lui-même son départ dans la crainte de rencontrer sur sa route le cortège royal et d'être obligé de monter dans la voiture du roi. La suite d'Henri était nombreuse et, dans ce cas, le serviteur, chargé de porter devant le cardinal la croix archiépiscopale, n'aurait pu trouver une place convenable. Quand le cardinal arriva à Monza, le roi avait déjà pris possession des appartements qui lui étaient destinés. Il envoya aussitôt son familier François Porro saluer le monarque, l'informer qu'il se disposait à célébrer la messe, mais qu'il attendrait ses ordres. Le roi surpris s'adressant à Porro, dit: « Est ce que le cardinal lui-même va célébrer la messe ?

- Oui, répondit le gentilhomme, c'est son habitude de chaque jour.

- Je veux y assister, reprit le monarque. »

A la suite de cette réponse, le cardinal se rendit au palais d'Henri. A son entrée, tous les musiciens, qui jouaient de la lyre en présence du roi, se turent et ils s'agenouillèrent devant l'archevêque pour recevoir sa bénédiction. Le roi se tenait tout près, la tête, couverte; quand il aperçut le cardinal venant au-devant de lui et se découvrant la tête, lui-même se découvrit, puis il invita le cardinal à reprendre sa coiffure, ce qu'il fit lui-même. Et tous les deux, la tête couverte, ils commencèrent à s'entretenir, puis ils se rendirent à la basilique de Saint Jean Baptiste. Sur le seuil, le cardinal offrit l'eau bénite au roi, s'aspergea lui-même, ensuite le clergé, il s'avança vers l'autel. Le saint sacrifice achevé, en quittant l'autel, le cardinal s'inclina devant le monarque, se dépouilla lentement des vêtements sacrés, ce qui le dispensait d'accompagner le roi à son départ, et lui permettait de satisfaire à ses devoirs envers Dieu. Henri quitta la basilique et Charles après avoir terminé ses prières, se rendit à la maison de l'archiprêtre. Quelque temps après, le cardinal envoya Porro et Moneta offrir au roi des présents en son nom. A ce moment, les habitants de la paroisse réjouissaient Henri du son des lyres et d'autres instruments ; on leur imposa silence et le roi reçut avec honneur les envoyés de l'archevêque.

Le pape avait vu, avec plaisir, la démarche du saint archevêque auprès du roi de France ; il y avait lieu d'en espérer de bons résultats pour l'Eglise de ce royaume si divisée et si malheureuse. Il donna ordre à son secrétaire d'Etat de demander au cardinal Borromée une relation sur cette importante entrevue. La réponse de S. Charles a été publiée par le chanoine Aristide Sala, dans ses Documenti. Elle ne porte pas de date ; elle offre un récit d'une simplicité charmante et d'un grand intérêt, nous la traduisons : « En dehors du compte rendu de ce qui s'est passé dans la visite que j'ai faite au roi de France, à Monza, je suis peu apte, me semble-t-il, à satisfaire aux ordres que Votre Seigneurie Illustrissime m'a transmis, au nom de Sa Béatitude, soit, comme le sait Votre Seigneurie, parce que depuis des années je me suis livré à des occupations bien différentes de ces affaires, soit , parce que, même après avoir été au courant des choses de ce royaume, je suis cependant loin d'en avoir une connaissance suffisante pour traiter cette question. Il est difficile et dangereux de porter un jugement sur les personnes et de dire, en cette circonstance, ce qui serait à propos, après une entrevue aussi superficielle que celle que j'ai eue avec ce prince. Je ne l'ai vu que deux fois, pendant un court espace de temps, à l'occasion de ce voyage, et nous n'avons pu nous entretenir que de choses générales. Toutefois j'obéirai de mon mieux.

« Je suis allé trouver Sa Majesté, avec l'intention de remplir les bons offices que le Seigneur m'inspirerait pour son saint service et dans l'intérêt public de la chrétienté, selon que le permettrait le sujet de mes conversations avec le roi. Voici ce qui se passa, entre lui et moi, dans ma première visite : j'ai mis sous les yeux de Sa Majesté l'espérance que ses actions passées permettaient de fonder sur elle, à présent qu'elle est arrivée au trône, c'est-à-dire, qu'elle agira virilement contre les ennemis de Dieu et de la foi catholique. Les choses de la Religion auront sous son règne, à recevoir une restauration complète des ruines et des luttes dont elle souffre depuis tant d'années, et bien plus, l'on peut espérer voir la Religion revenir un jour dans son royaume à l'état où elle était autrefois, alors que la piété et le culte de Dieu, la dévotion et l'obéissance à l'Église romaine y florissaient. Je fis aussi allusion à l'obligation dans laquelle se trouvait Sa Majesté de répondre dignement à cette attente par quelque promesse: à Rome, on l'aiderait de ses prières.

« Sa Majesté montra un esprit tout disposé et résolu à agir conformément à ce que je lui avais exposé. Il me dit, en somme, qu'il s'efforcerait de répondre à l'opinion qu'on s'était formée de lui et de se conduire de telle sorte que chacun serait content. Il porte le titre de roi très chrétien et, comme il dit, il est le premier roi de la chrétienté: en cette qualité, il sait le devoir qui lui incombe de procurer de tout son pouvoir l'honneur de Dieu particulièrement dans son royaume; il est très résolu à satisfaire à cette obligation.

« Je Parlai aussi à Sa Majesté, avec abandon, dans ma seconde visite, c'est-à-dire après le dîner, quand j'allai prendre congé de lui, de la connaissance que j'avais eue des affaires de France, sous le pontificat de Pie IV, de sainte mémoire; j'avais pu observer alors que si les perturbations et les épreuves de la religion dans ce royaume étaient allées si loin, cela tenait à ce qu'on avait agi sous l'inspiration de considérations et de craintes tout humaines ; dans le gouvernement et les affaires de l'État, on n'avait pas mis, autant qu'on le devait, ce que réclamaient l'honneur et le service de Dieu, au-dessus des seuls moyens humains. En conséquence je désirais, je priais Sa Majesté de tenir l'oeil à cela et de ne se laisser entraîner par personne dans la même voie. En tout cas, dans une cause qui est aussi grandement la cause de Dieu, comme est celle de maintenir son royaume dans la pureté de la foi catholique, il devait avoir confiance: malgré les difficultés et les dangers qu'il rencontrerait dans l'accomplissement de ce devoir, Dieu cependant viendrait toujours à son secours et ferait réussir toutes les oeuvres qu'il entreprendrait pour son service.

« A cela, Sa Majesté a répondu, en substance, que nulle considération d'États, de royaumes, de personnes, même de sa propre vie, n'aurait sur lui plus d'empire que la considération de l'honneur de Dieu et de la défense de la foi; il avait autrefois montré ces sentiments, il les montrerait encore à présent, car il y est plus grandement obligé par la charge d'un royaume. Ce même bon esprit et cette disposition favorable à la religion il me les confirma, à plusieurs reprises, dans la conversation.

« Il me semble aussi, en dehors de ces entretiens, avoir trouvé dans ce prince, avec une gravité qui saute aux yeux, une grande politesse, de la douceur dans la manière de traiter et d'écouter volontiers tout ce qu'on lui dit. Il a une modestie plus qu'ordinaire et, ce qui importe le plus, beaucoup de religion, du moins à en juger par l'extérieur, Il en a particulièrement donné des preuves, en visitant l'église partout où il a séjourné, comme il a fait, m'a-t-on dit, dans tout son voyage. Ces sentiments ressortent aussi de la manière dont il entend la messe. A Monza, on a remarqué qu'il se montrait très attentif, se tenant à genoux, les mains jointes, donnant beaucoup de preuves extérieures de sa piété par des signes de croix et autres choses semblables. J'ai célébré la messe; en sa présence, sur le désir même de Sa Majesté. Lorsque j'envoyai mon gentilhomme pour prendre l'heure de mon audience et lui dire que s'il voulait entendre la messe de son chapelain, avant que j'aille le trouver, j'irais dire ma messe ailleurs, il me fit répondre que je pouvais aller le trouver, qu'il assisterait volontiers à ma messe.

« J'omets de répéter les discours et les interrogations que Sa Majesté m'adressa, dans le chemin qui sépare la maison de l'église, sur les choses qui regardent mon devoir de pasteur: j'y vis là marque d'un esprit incliné à la religion. Je ne manquai pas, en cette circonstance, de lui dire combien je m'étais réjoui d'apprendre son pieux et louable usage de recevoir les sacrements, plusieurs fois dans l'année; je lui montrai que cette habitude serait le vrai fondement, la vraie direction à donner à toutes ses actions, qu'il y trouverait la force de poursuivre ses bons desseins et de surmonter toutes les difficultés, outre le fruit que pourraient en retirer ses sujets excités par le remarquable exemple de Sa Majesté.

« Il me répondit que, dès son enfance, il avait commencé à se confesser une fois par mois: il a continué à suivre cet usage, comme aussi il a toujours conservé la bonne habitude d'entendre chaque jour la messe, quelles que soient les occupations qu'i1 ait eues.

« Outre les qualités susdites, j'ai observé chez Sa Majesté une grande prudence dans ses paroles et une promptitude remarquable de jugement et d'esprit: il saisit bien tout ce qu'on lui dit. Votre Seigneurie Illustrissime sait combien j'ai de difficultés à parler, surtout quand je me trouve en présence de personnes de haut rang, de plus je parlai bas à sa Majesté pour ne pas être entendu des princes qui l'accompagnaient et se trouvaient dans la même chambre ; néanmoins dans ses réponses, il témoigna m'avoir entendu et avoir compris toutes les choses auxquelles je faisais allusion : rien ne lui échappait et il répéta à plusieurs reprises mes propres paroles : il me parla toujours en italien et très bien.

«Je lui ai envoyé un crucifix, en lui faisant dire que c'était là l'enseigne et le véritable étendard sous lequel il devait combattre dans son royaume les ennemis de la foi. Il déjeunait quand il le reçut, il se trouvait là beaucoup de personnes, il prit le crucifix dans ses mains, il le baisa et le posa debout sur la table, le tenant pendant quelque temps, puis il le fit tenir en face de lui par un de ses gentilshommes, le regardant quelquefois avec des démonstrations d'une grande dévotion et piété. Dans la réponse qu'il fit à mon gentilhomme, il toucha quelques uns des points ci-dessus exprimés, montrant ainsi son bon esprit et sa disposition à travailler pour l'honneur de Dieu.

« En somme, j'ai été très édifié de ce prince; beaucoup d'autres personnes qui ont observé toutes ses actions, l'ont été également : il me semble qu'il est apte à faire du bien, si on l'aide. Les moyens de l'aider, Notre Seigneur les connaîtra mieux que personne. A moi, il semble qu'il importerait, entre beaucoup d'autres choses, qu'il ait près de lui, ce qui manque ordinairement à tous les autres princes, des personnes capables de le conseiller, de lui parler avec vérité et sincérité, de lui rappeler souvent et opportunément les obligations d'un vrai prince chrétien, surtout celle de régler ses actions d'après les exigences du service de Dieu et non point d'après ses propres intérêts, quelle que soit leur importance, comme beaucoup le font sous le faux nom de prudence, laquelle, si nous voulons l'appeler ainsi, est une prudence charnelle et non chrétienne.

« Le Seigneur Louis de Gonzague, duc de Nevers, jouit de la faveur et de l'estime du roi; on me l'avait dit, cela est très vrai, et j'ai pu moi-même le constater; je rappellerai donc que si Sa Béatitude faisait déjà grand cas de ce Seigneur, il me semble qu'elle le doit de toute façon. En effet, si d'avance, et surtout ces jours-ci, j'avais eu, par de bons rapports, des renseignements excellents sur ses qualités chrétiennes, aujourd'hui je lui ai parlé à Monza et je l'ai vraiment trouvé plein de bonté, de religion et de zèle pour la gloire de Dieu: pour ce dernier et seul motif, il n'a pas cru s'abaisser, en me découvrant la faute d'un de mes prêtres de Milan, dont le grand prieur de France, frère naturel de Sa Majesté, lui a donné connaissance, à son retour de Milan, où il avait passé quelques jours.

« A ce propos, je ne négligerai pas de vous dire que le roi causant avec moi, m'a demandé comment je trouvais le duc de Nevers; il m'en parla de telle façon, que ses paroles étaient non seulement un éloge de la piété et de la religion du duc, mais encore une preuve de l'amour et de la grande estime du monarque. Peu de temps après, il me le présenta lui-même, et nous le visitâmes ensemble : j'ai compris que le roi se réjouissait, d'une certaine manière, avec moi, d'avoir à ses côtés et à son service, une personne aussi religieuse: il supposait que je la connaissais déjà comme telle. Je saisis cette occasion pour insinuer combien il importait, surtout à un prince comme lui, pour le bon succès de toutes les affaires, d'avoir près de soi des conseillers et un entourage pieux, bon et craignant vraiment Dieu.

« De ces paroles du roi et de quelques autres, il me semble qu'on peut conclure: Lui faire un point d'honneur, même aux yeux des hommes, de l'accomplissement des choses que l'on désire de lui et qu'il doit faire pour l'honneur de Dieu, ne serait point un stimulant inutile; car il a surtout le désir de passer pour un prince religieux et chrétien.

« Le duc de Nevers m'a dit aussi quelques mots pour m'assurer du bon esprit du roi, de son intention d'aider la religion catholique dans son royaume; mais nous n'eûmes pas le temps d'en dire davantage, l'heure du départ du roi étant arrivée. »

Avant de quitter Monza, nous voulons signaler un miracle qui fit éclater, aux yeux de tous les habitants de la cité, la sainteté du cardinal Borromée. Une femme, d'une noble race, était depuis longtemps prise de si horribles convulsions, qu'elle était devenue pour ceux qui l'entouraient un sujet d'effroi. La présence d'un prêtre ou de l'Eucharistie suffisait pour la faire tomber dans des fureurs épouvantables ; nul ne pouvait alors l'approcher, sa mère encore moins que les autres personnes: la malheureuse semblait surtout nourrir contre elle une inexplicable rage. On la disait possédée du démon; ni les remèdes de la médecine, ni les exorcismes de l'Église n'avaient pu jusqu'ici ramener le calme dans son esprit. A l'arrivée de saint Charles, elle courut à sa rencontre, s'agenouilla à ses pieds et lui demanda de la bénir. Le pieux archevêque l'accueillit avec bonté, la bénit et elle se releva calme et souriante. Dès ce moment, cette femme n'éprouva plus jamais aucune des épouvantables crises qui éloignaient d'elle toutes les personnes de la ville. Le bruit de ce miracle se répandit promptement; si Henri III en eut connaissance, il fut de nature à accroître le respect qu'il avait pour le saint archevêque; mais sur une nature de cette trempe, les impressions duraient peu.

Le cardinal Borromée conserva-t-il longtemps la bonne opinion qu'il avait puisée, dans cette courte entrevue, sur les sentiments chrétiens du nouveau roi de France? Henri III n'était point dépourvu de ressources dans l'esprit, de bonne grâce et d'habileté dans le discours; il avait une foi vive et une profonde aversion pour l'hérésie; il avait fait preuve de courage sur le champ de bataille; il avait enfin l'instinct du rôle de la royauté en France et son avènement avait inspiré quelque espoir aux Français, qui ne voulaient pas désespérer de l'avenir de leur patrie. Mais l'éducation qu'il avait reçue n'avait pu donner à son esprit l'énergie, qui fait les héros, ni à son coeur les vertus qui font les grands rois. Ses qualités, plus brillantes que solides, avaient fait concevoir des espérances que le temps se hâta trop vite de dissiper les unes après les autres. Sa mère, Catherine de Médicis, l'avait entouré d'attentions et de soins particuliers, c'était son enfant de prédilection; mais elle ne lui avait appris ni à discerner le bien du mal, ni à fuir la débauche. Tout en se disant catholique, il continua la misérable politique d'expédients et de bascule, si chère à Catherine de Médicis, prodiguant tour à tour ses faveurs et ses menaces aux hérétiques, abandonnant ou soutenant les catholiques, selon les besoins et les intérêts du moment. Il semblait incapable de formuler une volonté. En religion, il parut pousser plus loin que personne en son siècle une contradiction que son siècle semble avoir poussée plus loin qu'aucune autre époque: l'alliance d'une foi vive avec des moeurs corrompues... En étalant effrontément ensemble les pratiques d'une dévotion bizarre et les plus étranges, les plus honteux désordres, il rendit sa dévotion même odieuse et méprisable, non seulement aux huguenots, mais aux catholiques.

Nous n'avons pas à nous occuper du côté politique de ce règne, ni des événements religieux qui le remplirent. La Providence avait ménagé à ce monarque une entrevue avec l'homme de ce temps le plus capable de l'aider, de le conseiller et de le maintenir dans les voies de la justice et de la vérité. Les paroles du cardinal Borromée, sa vue, sa sainteté l'avaient impressionné, et, dix ans plus tard, il n'avait point oublié ces salutaires impressions. Rencontrant à Lyon l'évêque d'Embrun, en 1584, peu de temps avant la mort du saint, il lui disait qu'il vénérait beaucoup le cardinal Borromée, depuis qu'il avait assisté à sa messe. Mais chez ce prince les impressions ne laissaient pas de traces profondes, surtout quand pour les faire passer dans la pratique, il était nécessaire de montrer quelque énergie.

Le cardinal Borromée aimait la France; sous le pontificat de son oncle il avait été initié à toutes les luttes religieuses qui déchiraient ce noble et malheureux pays; nous l'avons entendu recommander à son clergé et aux fidèles de prier pour notre patrie; il était en relation avec quelques-uns de nos prélats et il avait accueilli avec empressement la circonstance que la Providence lui avait ménagée de voir le roi, dans l'espérance d'en obtenir quelque avantage, pour l'honneur de Dieu et le service de l'Eglise. Le plus puissant, le plus sûr moyen, à ses yeux, de rendre la paix à ce royaume, c'était d'y proclamer et d'y suivre fidèlement les décrets du concile de Trente. Les obstacles ne venaient pas seulement des hérétiques et de la cour; le clergé lui-même, s'il ne s'y opposait pas absolument, ne montrait aucun empressement à le recevoir. L'observation des décrets disciplinaires surtout aurait eu les plus heureux résultats; mais il fallait contraindre les évêques à la résidence et ils aimaient mieux séjourner à la cour. La cour elle-même ne voulait pas s'en séparer. Lorsque le nonce Salviati demandait qu'on les envoyât chacun dans leur évêché où les appelaient leur devoir et le salut des âmes, on lui répondait: « Ce serait une trop grande nouveauté et la cour d'ailleurs est accoutumée à se servir d'eux.

Mais, répliquait le nonce, les désordres de ce royaume prouvent combien cet usage est pernicieux, les peuples ne s'étant pas conservés dans le respect qu'ils devaient à Sa Majesté. Il y avait d'ailleurs en ce moment à la cour un si petit nombre de prélats pourvus d'un évêché qu'on aurait pu facilement effectuer cette sainte oeuvre. Mais tout ce que je pus dire fut un peu moins qu'inutile. Il en a été de même, quand il s'est agi de la publication du concile de Trente. »

Le 8 Octobre, le nonce écrit de nouveau au cardinal de Côme: « Les états particuliers de Paris se tiennent en ce moment; mais il y a de grandes difficultés pour agir, car ils veulent expressément demander la publication du concile de Trente, avec la réserve néanmoins de tout ce qu'ils prétendent être contraire à leurs bénits privilèges de l'Eglise gallicane. Toutefois, on n'abandonne pas cette affaire, mais l'on n'en souffle mot, parce qu'autrement on se perdrait irrémissiblement. »

Les nonces ne pouvaient rien sur la cour, encore moins peut-être sur les évêques. Ces derniers faisaient le vide autour de l'envoyé du saint siège. « J'ai plusieurs brefs adressés à des évêques et à des archevêques, écrivait le nonce Castelli, et je ne sais comment les leur remettre, parce qu'aucun de ces prélats, qui sont à la cour, ne s'est fait voir, ni à l'occasion du départ de l'autre nonce, ni à l'arrivée du nouveau.. . Votre Seigneurie Illustrissime peut conclure de tout cela en quelle estime ces évêques de cour tiennent les nonces de Notre Seigneur. Qùe1 fruit peut-on espérer de la part de ces prélats, s'ils ne viennent jamais trouver le nonce; ils ont pourtant grand besoin qu'on les aide! soit pour eux-mêmes, soit à cause des nombreux abus non seulement qu'ils tolèrent, mais qu'ils entretiennent dans leurs diocèses. . . Je n'ai jamais vu nulle part, ni à la cour de l'empereur, ni à celle d'Espagne, les nonces apostoliques si peu honorés du clergé! L'évêque de Paris sait que je suis ici, il n'est pas venu et il n'a envoyé personne me visiter. Plaise à Dieu que cela vienne de négligence ou de fierté et non d'indifférence ou d'un manque de respect pour celui qui m'envoie. Cela me mécontente, je ne puis le dissimuler; je me vois dans l'impossibilité de faire quoi que ce soit avec ces évêques, auxquels j'avais l'espérance d'être utile, ainsi qu'à leurs peuples, mais je n'en suis pas digne. »

Le nonce Castelli était évêque de Rimini ; pendant longtemps il avait rempli auprès du saint archevêque de Milan les fonctions de vicaire général. Avant de partir pour cette importante et délicate mission, il avait pris les conseils de son ancien père, de son ami. Il lui écrivit de Paris le désespoir et le chagrin que lui causaient les difficultés de la situation et l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de faire quelque bien. Le cardinal Borromée n'était pas homme à se décourager si promptement ; il écrit à Castelli de ne pas s'abattre ainsi: « Le fruit que l'on peut attendre dans cette légation, ne doit point venir de l'habileté humaine, mais d'une miséricorde de Dieu sans limites : le plus souvent Dieu a coutume de réaliser ce qui intéresse surtout sa gloire, d'une toute autre façon que les hommes l'avaient rêvé et par des moyens entièrement différents. C'est pourquoi, bannissez toute crainte ; bien plus, excitez, enflammez votre charité unie à une ferme espérance : Dieu donnera à vos labeurs leur récompense au temps opportun. » Dans une autre circonstance, il l'engage à la constance: « Vous apprendrez, dit-il, du jugement même des hommes, qu'il faut toujours avoir la même fermeté d'esprit et la même sainteté de vie; si les mondains détestent dans leur propre conduite l'égalité et la constance de la vie, ils louent et ils admirent ces qualités dans les autres. »

Le saint était autorisé à donner ces conseils; nul peut-être ne témoigna plus que lui, la même constance, dans la poursuite de ses desseins et la même égalité d'humeur dans toutes les extrémités de sa vie épiscopale, tourmentée et agitée de tant de manières différentes. Depuis longtemps, il poursuivait vis-à-vis de là France, avec une sainte opiniâtreté, le même but et Castelli pouvait lui-même dès maintenant recueillir les fruits de cette action. Il nous faut remonter plus haut pour embrasser toutes les démarches du saint, dans leur ensemble. Nous l'avons vu s'adresser d'abord au monarque; il ne négligera pas de le faire de nouveau , pour atteindre son but; Ce n'était pas assez pour son zèle: il mit à profit toutes les circonstances que la providence lui envoyait, toutes les relations qu'elle lui avait ménagées, pour arriver à ses fins.

Charles connaissait le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, et il exerça une heureuse influence, sur ce prince, que sa naissance plaçait au premier rang dans l'État. En 1562, pour être, agréable à la cour et dans l'espérance aussi d'obtenir de meilleurs résultats, Pie IV avait songé à confier à ce cardinal la légation d'Avignon. Les menées des hérétiques menaçaient la foi de cette province, il fallait à sa tête un homme énergique et expérimenté. Le souverain pontife, sur le conseil de plusieurs cardinaux, renonça à ce projet. Le cardinal Borromée, alors secrétaire d'État; annonce au cardinal d'Este, légat du pape près de la Cour de France, le changement survenu dans les desseins du souverain pontife et il en donne les motifs suivants: « Le pape était vraiment disposé à nommer le cardinal de Bourbon à Avignon; mais après avoir pris conseil et considérant la faiblesse de caractère dudit cardinal, qui a laissé envahir son diocèse de Rouen par l'hérésie, il craignit qu'il ne sut pas l'extirper d'Avignon. » Le cardinal était frère du prince de Condé, qui s'était fait le chef armé des huguenots, et du roi de Navarre dont la foi était vacillante; ces liens de parenté, aux yeux de quelques membres du sacré collège étaient loin d'offrir des garanties suffisantes de vigueur et d'incorruptibilité. Ce manque d'énergie, toujours regrettable dans un prince de l'Église, va disparaître sous l'influence des lettres et des exemples du cardinal Borromée. Cette influence est si réelle et si volontiers acceptée, que le cardinal de Sens écrit à saint Charles: « Le cardinal de Bourbon fait de vous un si grand cas, il a une telle vénération pour votre personne, qu'il est disposé à accepter tout ce que vous lui écrirez, comme venant d'un autre Ambroise. »

Le saint savait que cette faiblesse de caractère chez le cardinal venait plutôt de la nature que du manque de foi, il l'excitait à ne rien craindre: « Embrassez, lui disait-il, la cause de la religion et de la piété ou plutôt, après l'avoir embrassée avec foi, soutenez-la et défendez la avec une grande constance. Persuadez-vous bien qu'il n'y a rien à craindre. En effet, Dieu vous assistera par sa puissante présence et il vous donnera les forces nécessaires pour défendre sa cause. N'est il pas dit dans les livres saints : Cette guerre n'est pas la vôtre mais celle de Dieu ! En conséquence: Ce ne sera pas vous qui combattrez ; demeurez seulement confiants et vous verrez le secours de Dieu. »

Le nonce Salviati raconte comment le cardinal de Bourbon suivit les conseils du saint. Nous sommes en l'année 1576: Henri III, fidèle à sa politique de bascule, se montre à cette heure favorable aux huguenots. Le cardinal de Bourbon, plus soucieux de remplir son devoir envers l'Église, sa mère, que de plaire au monarque, défend aux hérétiques de prêcher dans sa ville de Rouen. Le roi, fort irrité, ordonne au cardinal de venir à Paris, puis il fait publier à son de trompe, dans toute la ville de Rouen, qu'il entend que personne n'ose à l'avenir interdire le prêche des huguenots. L'ordonnance royale s'appuie sur des motifs assez bizarres : le roi ne veut pas qu'on trouble la paix du royaume, comme si les protestants n'avaient pas eux mêmes été les fauteurs du désordre, en venant au sein d'un état catholique disséminer leurs erreurs et leurs mensonges.

Le cardinal de Bourbon ne se tient pas pour obligé par cet édit. Avant de se rendre à Paris, à l'appel du roi, il apprend que les huguenots ont résolu de faire le prêche dans un jardin. Aussitôt, il leur ordonne de s'abstenir, espérant que, pendant son séjour à Rouen, ils ne manqueront pas au respect qu'on doit à un archevêque et à un prince du sang ; s'ils agissaient autrement, lui-même ferait l'office qui convient à un pasteur décidé à veiller sur son troupeau. Les huguenots se montrèrent honteux de leur hardiesse, ils témoignèrent hypocritement de leur désir d'obéir au prélat. Ils agirent néanmoins d'une façon toute contraire. Averti de cette conduite, le cardinal prend aussitôt son rochet et sa mozette et précédé de la croix épiscopale, il se dirige vers le lieu de leur réunion. La demeure de l'archevêque en était assez éloignée ; avant qu'il y fût arrivé, le bruit de sa marche s'était répandu dans la cité et le peuple, dit le nonce, qui est presque tout entier catholique, se leva pour l'escorter, en disant que l'archevêque allait délivrer la ville des traîtres. A son entrée au lieu de la réunion, il avait plusieurs milliers de personnes à sa suite; à la vue de la croix archiépiscopale, le ministre qui prêchait prit la fuite. Les auditeurs restèrent tout étourdis: les uns se cachaient, les autres se mettaient à genoux, en demandant pardon à l'archevêque, Le cardinal les rassura tous avec bonté et charité, leur adressa un petit discours qui les émut profondément, et un grand nombre, à la joie de toute la cité, revinrent à la foi. Dans la ville on fit courir le bruit que le démon avait enlevé le ministre des huguenots, à l'arrivée de l'archevêque. La foule présente au prêche se composait de deux cent cinquante huguenots, parmi lesquels on compta cent Anglais tout récemment arrivés de Londres, pour donner courage aux Français.

A la suite de ce fait, le cardinal de Bourbon fut dénoncé comme perturbateur de la paix publique et l'on publia à son de trompe dans la ville qu'il avait agi ainsi sans le consentement du Roi.

Le cardinal ne se laissa point décourager par ce blâme de la cour, il continua à remplir fidèlement son devoir d'évêque. Marchant sur les traces du cardinal Borromée, il réunit en concile les évêques de sa province et il en remit les décrets entre les mains du nonce Castelli, pour être examinés par la cour de Rome. Le cardinal de Côme se réjouit grandement de cet exemple, il espère qu'il sera suivi et il en prend occasion d'encourager le nonce; « les évêques viendront ainsi vous visiter, lui dit-il, et vous aurez occasion de leur enseigner beaucoup de choses pour le bon gouvernement de leurs Églises. » En 1583, le cardinal Borromée félicite l'archevêque de Rouen de l'élévation de son neveu au cardinalat: « Je suis persuadé, lui dit-il, que ni vos conseils, ni votre exemple ne lui manqueront; vous saurez l'exciter efficacement au progrès dans la vertu et, quand l'âge le permettra, vous en ferez non seulement un excellent archevêque pour Rouen, mais aussi un cardinal parfait pour le bien de la religion catholique. »

La reine de France. Louise de Vaudemont, avait un frère, âgé de 15 ans, qui étudiait au collège des Jésuites de Pont-à-Mousson. Désireuse de le voir occuper une place élevée dans l'État, sachant ses heureuses dispositions pour la piété, elle sollicita pour lui le chapeau cardinalice. Le saint père consentit à la satisfaire et, le 21 février 1578, le jeune prince fut revêtu de la pourpre, en compagnie du fils du duc de Lorraine et de l'archevêque de Reims, connu sous le nom de cardinal de Thionville. En 1579, le légat du saint père, Flaminio Fontana, fut chargé de lui porter la barette cardinalice ; mais le roi et la reine ne voulurent pas appeler à la Cour le jeune cardinal, dans la crainte d'interrompre ses études, ce fut au collège même de Pont-à­Mousson que cet insigne de sa dignité lui fut remis. Au mois de janvier de l'année suivante, la reine demanda pour lui l'évêché de Toul, en déclarant qu'il avait l'âge de recevoir la prêtrise.

La réputation du cardinal Borromée avait depuis longtemps traversé les Alpes. En France, comme dans presque tous les royaumes de l'Europe, on connaissait ses actions héroïques, on admirait ses vertus et l'on appréciait la valeur de ses conseils. Le jeune cardinal de Vaudemont, élève des Jésuites et encore sous leur direction, avait aussi entendu parler de sa sainteté et, avant de se rendre auprès du saint père, il voulut le consulter. Le 4 février 1580, il lui écrit qu'il est jeune, qu'il n'a nulle expérience des choses de Rome, qu'il serait heureux de recevoir ses conseils afin de n'y rien faire qui soit indigne de la dignité cardinalice. Il supplie le saint cardinal de lui répondre secrètement et de lui adresser, sa lettre, par l'intermédiaire des pères Jésuites, qui lui remettront la sienne.

En recevant cette lettre le premier soin de saint Charles fut de l'envoyer à Rome, à son agent, Mgr Speciano.

« Je vous envoie, lui dit-il, une lettre que m'écrit le cardinal de Vaudemont, frère de la reine de France; il sera bon de la montrer, mais en secret à Notre Seigneur, afin que Sa Sainteté voie de quels soins particuliers et de quelle diligence il faut user vis-à-vis de ces cardinaux ou jeunes prélats d'Outre-Monts, qui viennent à Rome. Ils partent de chez eux bien disciplinés ou au moins animés de bonnes résolutions; il faut veiller à ce qu'ils ne s'écartent pas de la bonne voie, qu'ils ne se gâtent pas, comme cela est arrivé pour le fils du duc de Bavière, qui en fut si mécontent. »

Au jeune cardinal, il exprime, avec une modestie aussi naturelle que sincère, l'étonnement qu'il a éprouvé en recevant sa lettre. « J'aurais, dit-il, plutôt besoin qu'on soutienne ma faiblesse. Néanmoins, puis que Dieu vous a inspiré de recourir à moi, je veux vous donner une marque de ma déférence. » Il lui cite l'exemple de plusieurs cardinaux sur lesquels il pourra jeter les yeux pour se former à la vertu. En premier lieu, il nomme le cardinal de Clairvaux, Français, « qui a vécu de nos jours, dit-il, et qui peut servir de modèle à tous les cardinaux par la sainteté de sa vie, sa fuite du luxe et son inépuisable charité envers les pauvres. Le cardinal Henri, roi de Portugal, qui vient de mourir, vous offre de pareilles leçons. Vous n'avez qu'à mettre constamment sous vos yeux les décrets du concile de Trente: dans son chapitre de la réforme, il trace une règle de conduite aux cardinaux, aux évêques. Ne prêtez point l'oreille à ceux qui vous parleraient d'un autre cardinal, il avait lui aussi embrassé la vie monastique, mais il a cessé de donner des exemples de vertu, même ceux que tous les hommes doivent donner. » Et après lui avoir rappelé le souvenir du jeune cardinal de Nobili, neveu de Jules III, par sa soeur: « Nos temps, dit-il, pourraient difficilement nous présenter l'image d'une vie plus parfaite ;» il l'engage à régler dès maintenant ce qui concerne sa famille cardinalice, à établir son mode de vie et une fois qu'il sera réglé à ne pas s'en écarter d'une ligne.

Dans une autre circonstance, il lui trace le portrait d'un bon cardinal: « Je le sais, lui dit-il, vous êtes non seulement embrasé d'un excellent amour pour le bien, mais encore vous savez l'inspirer à ceux qui vivent avec vous. Agir ainsi, c'est véritablement être la bonne odeur du Christ ; c'est briller pour tous ceux qui sont dans la maison évangélique. Comme des lampes pleines d'huile et ardentes, - ce à quoi sont obligés tous les serviteurs du Christ et spécialement ceux qui sont en dignité - ils sont placés sur de magnifiques candélabres et le candélabre du cardinalat surtout est magnifique et illustre. Ceux qui agissent d'une manière droite sont véritablement les fils de la lumière ou, pour parler plus exactement, ils sont appelés la lumière du monde. Ils illustrent l'Église de Dieu par la vérité de leur science et par la sainteté de leur vie ; ils excitent les autres, par leur exemple et par leur autorité, au mépris des choses de ce monde et la recherche de l'éternité. Que peut-il y avoir de plus utile ? Vous le comprenez, l'illustration de votre naissance, la grandeur de votre dignité, l'abondance de vos richesses, la fleur de la jeunesse et, ce qui est le principal, votre intelligence pour l'action, tout cela vous rend plus apte à donner aux autres le bon exemple. Un jour, je le souhaite, ce très vaste et très noble royaume de France refleurira : alors votre science, votre vertu, votre zèle feront renaître les grands gestes et la fécondité de l'antique piété. Appliquez votre esprit, Charles, à cette très digne pensée, appliquez à son exécution toute votre activité, votre industrie et votre âme oui, très digne pensée pour la réalisation de laquelle vous ne devez pas seulement supporter des travaux et des veilles, mais encore répandre votre sang, donner votre vie elle-même. Quoique je sache que vous compreniez très bien ces choses, je vous les écris néanmoins non pas que j'estime que vous ayez besoin de mes exhortations, mais plutôt comme un témoignage de mon amour pour vous et de l'opinion que j'ai conçue de votre vertu.»

Il n'abandonnera pas le jeune évêque, il le suivra, le dirigera dans les principales fonctions de son ministère épiscopal ; il mettra son expérience à son service. Dans une touchante lettre, il l'encourage à faire la visite de son diocèse, « C'est le meilleur moyen. dit-il, de bien garder et de bien gouverner son troupeau, » mais il l'exhorte à remplir ce devoir par lui-même, s'il veut en retirer des fruits plus abondants : connaissant mieux le mal, il est plus facile d'y apporter un remède prompt et efficace. Ce conseil est conforme aux sages, décrets du concile de Trente. En père prévoyant et expérimenté, il le prémunit contre les difficultés, contre les obstacles que le démon fera naître sous ses pas ; «mais à cause de cela, dit-il, votre espérance ne doit point défaillir, votre zèle ne doit point languir ; au contraire, ils doivent grandir et s'élever avec plus de confiance. Le Dieu tout-puissant et miséricordieux, celui qui n'abandonne jamais les meilleurs desseins, sera là présent : il vous donnera des forces inépuisables et il brisera les efforts coupables de l'ennemi. Dans les ennuis qui résultent pour nous des difficultés et des obstacles, nous recevons une consolation non commune, qui embellit nos travaux et en augmente le mérite.

« Il est impossible de vous tracer aucune règle particulière : la différence de nature, de moeurs, de caractères qui existe entre nos diocésains ne me le permet pas ; mais ce qui est de tous les temps et de tous les lieux, c'est le bon exemple. II faut que les sujets regardent dans la vie des supérieurs comme dans un miroir, afin d'y apprendre ce qu'eux-mêmes doivent faire et dire. » Le saint insiste, en terminant, sur l'établissement des séminaires pour l'instruction du clergé et il s'applaudit des résultats qu'il en a déjà obtenus pour son diocèse.

Le grand archevêque de Milan préparait ainsi à la France des évêques vraiment dignes de ce nom. Ne pouvant amener la cour à accepter le concile de Trente, il conseillait du moins aux évêques d'en suivre les décrets, de les mettre en pratique dans leur diocèse et leur province, autant qu'ils le pourraient, sans le secours et le consentement du pouvoir civil. Plus qu'aucune autre nation catholique, la France avait besoin du concile de Trente, pour faire refleurir chez elle la discipline ecclésiastique et opposer une puissante barrière au torrent toujours montant de l'hérésie. L'épiscopat, très dépendant vis-à-vis du pouvoir temporel dont il tenait tous ses privilèges et ses honneurs, aimait à s'affranchir de l'autorité du saint siège : le concile venait sur trop de points briser des habitudes qui lui étaient chères, pour qu'il se montrât empressé à se soumettre à ses prescriptions. Le nonce Castelli faisait vainement de grands efforts pour décider la cour à publier le concile de Trente. « La crainte de déplaire aux huguenots, disait-il au roi, ne doit pas arrêter Votre Majesté et vous faire ajourner cette publication ; ces hérétiques se soucient fort peu de ce concile et ils n'en tiendront Pas plus compte que des autres. S'ils s'opposent à son acceptation, c'est uniquement parce qu'ils redoutent de voir les catholiques lui obéir et le clergé se réformer : ce devrait être précisément le motif le plus puissant pour pousser le roi à le promulguer. Vous en rendrez compte à: Dieu, si vous ne le publiez pas. »

Leurs Majestés s'excusent sur l'état du royaume, « on ne le pourrait faire sans exciter des tumultes, disent-elles au nonce, et quand vous aurez séjourné vous-même un peu plus longtemps dans ce pays, vous serez convaincu de cette vérité. Que le pape use d'un peu de patience ! »

« On ne peut, dit Castelli, les faire départir de cette conclusion. » Deux mois plus tard, le nonce montre un peu plus d'espoir d'être écouté; mais les évêques sont le plus grand obstacle. « Je ne suis pas sans espérance de pouvoir obtenir quelque chose au sujet de la promulgation du concile de Trente, au moins en ce qui concerne la réforme. Mgr illustrissime de Bourbon marche bien dans cette voie ; mais les prélats sont ceux qui font tout le mal. »

Henri III promet, revient sur sa parole, puis met à cette promulgation des conditions inacceptables, comme celle de proclamer, en même temps, le maintien des édits portés pour la pacification : ces édits étaient précisément en opposition avec les dogmes promulgués par le concile, Catherine de Médicis protestait de ses sentiments catholiques et, avec sa duplicité habituelle, elle disait : Il est des circonstances qui ne permettent pas de faire ce qu'on désire le plus.

Le souverain pontife, voyant échouer tous les efforts du nonce, songea à l'influence du saint archevêque de Milan sur le roi de France, il lui fit exprimer le. désir de le voir appuyer près du monarque les démarches de Mgr Castelli. Le cardinal Borromée avait perdu les espérances qu'avait fait naître l'entrevue de Monza. «Je veux bien, répond-il à Mgr Speciano, écrire quelquefois au roi de France, s'il y a espoir d'en tirer quelque fruit; mais je lui ai écrit de Venise et je n'ai jamais eu de réponse. Je pense qu'il a honte et qu'il ne sait que répondre à ce qui faisait le sujet de ma lettre. »

Néanmoins, sur le désir du saint Père, il se décida à tenter un nouvel effort ; il prit la plume pour essayer de secouer l'apathie et de réveiller la foi de ce monarque tout entier à ses plaisirs. Il envoya sa lettre par l'intermédiaire de Mgr Castelli dont il fit un grand éloge. Il rappelle ensuite au roi la bienveillance qu'il a bien voulu lui témoigner, à Monza, «bienveillance, dit-il, qui ne s'est point démentie puisque vous m'avez fait savoir, à plusieurs reprises, que vous désiriez le secours de mes prières, à l'occasion des dissensions et des troubles suscités, dans votre royaume, par les ennemis de la sainte Église. Aussi je désirerais que Votre Majesté, par l'intermédiaire du nonce, me fit savoir, avec le même abandon, si elle désire que je fasse quelque autre chose pour son service, pour l'aider dans le bon et chrétien gouvernement de son peuple et dans le relèvement et la conservation de la piété catholique, ce à quoi elle est si particulièrement obligée. En effet, si tous les princes sont ministres de la justice de Dieu et députés par sa divine majesté pour procurer la paix, la tranquillité et le salut des peuples, Votre Majesté est beaucoup plus tenue à toutes ces choses que les autres souverains, car elle est roi, mais roi très chrétien. Par une succession longue et non interrompue, vous descendez et vous tirez votre origine de tous ces rois, qui furent si favorisés de Dieu, et qui ont donné des témoignages innombrables de leur signalée piété et religion.

« Je désire, sur ce point, au delà de toute expression, avoir une réponse de Votre Majesté. En attendant, je prierai Dieu de la faire prospérer en toutes ses entreprises, de la combler de l'abondance de ses grâces et je lui baise humblement les mains. »

Cette lettre resta sans réponse ; nous n'avons pu du moins trouver aucun document, qui nous autorise à supposer que le roi de France ait eu pour agréable le désir exprimé par le saint. Il garda le silence, sans doute, dans la crainte d'être obligé d'agir, s'il avait recours aux conseils de l'archevêque de Milan et il détestait tout ce qui l'eût fait sortir de son inactivité. Il appréciait, du reste, la vertu du cardinal Borromée et du nonce Castelli : « Je ne prendrais jamais d'évêques en France, disait-il, mais j'irais les chercher en 1talie, si tous les évêques d'Italie ressemblaient à Charles Borromée ou à Jean-Baptiste Castelli. »

Le cardinal Borromée n'en continua pas moins à s'intéresser aux affaires de notre pays. Au mois d'août 1583, une occasion nouvelle se présenta d'agir indirectement sur l'esprit d'Henri III. Le duc Anne de Joyeuse s'était rendu en pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, pour obtenir la guérison de sa femme, Marguerite de Vaudemont, soeur de la reine ; à son retour il s'était arrêté à Milan ; saint Charles le vit et il rendit compte à Mgr Castelli de son entretien avec le favori du roi.

« Le duc de Joyeuse est passé ici : quoique je l'aie vu bien peu de temps, néanmoins je l'ai entretenu de plusieurs questions qui intéressent la foi catholique dans ce pays. J'ai cherché à le choyer encore ici, pendant quelques jours, afin de lui faire visiter les pieux sanctuaires de Milan et de l'enflammer davantage à remplir les bons offices que j'attends de lui : l'indisposition, dont il souffre depuis quelques jours, qui le retenait au lit même pendant que je l'entretenais, et l'obligation que le roi, me dit-il, lui faisait de retourner promptement, ne me permirent pas de le retenir plus longtemps. Je lui recommandai spécialement de presser la publication du concile de Trente dans ce royaume ; mais, sur ce point, je vis qu'il était fort peu renseigné.

Je lui parlai également de la nécessité de modérer les impôts dont le roi chargeait ses sujets. Il s'efforça d'excuser Sa Majesté. J'appelai son attention sur les provisions ou nominations aux bénéfices du royaume, qui se faisaient d'une façon si contraire à l'honneur de Dieu. Il me répondit que Sa Majesté avait pris la résolution de remédier complètement aux abus du passé. Il m'a promis de faire tous ses efforts pour amener le roi à l'exécution des trois points particuliers que j'ai traités avec lui. J'ajoutai que cette action de Sa Majesté pourrait donner plus d'efficacité aux prières qu'on fait, ici et ailleurs, pour obtenir à Leurs Majesté la grâce si désirée d'avoir des enfants et une postérité, désir auquel se liaient le service du Seigneur Dieu, la paix publique et la religion catholique dans ce pays.

« J'ai été très édifié des réponses qu'il me fit, de sa manière d'agir pendant le peu de temps qu'il est resté ici et de la renommée de piété qu'il a laissée dans tous les sanctuaires qu'il a visités. J'espère que ces recommandations pourront quelque chose, avec l'aide de Dieu et par le moyen de Votre Seigneurie, sur l'esprit du roi, spécialement en ce qui concerne les trois points pour lesquels il a montré de la bonne volonté. »

Saint Charles avait d'autant plus raison d'espérer, que le duc de Joyeuse l'avait chargé de négocier, avec le saint père, une question délicate, qui préoccupait sa conscience. Le duc avait obtenu de Notre-Dame de Lorette la guérison de sa femme ; mais il avait fait voeu d'offrir, en actions de grâces, au sanctuaire de la sainte maison, « le pesant d'or » de la duchesse. La faveur obtenue, il fut très reconnaissant, mais quand il fallut accomplir son voeu, il trouva le poids de la promesse un peu lourd. Il s'était rendu à Lorette, il y avait laissé quatre mille écus d'or et beaucoup d'autres aumônes : il désirait obtenir du saint père la permission d'acquitter sa dette principale par annuités et il pria saint Charles de solliciter cette faveur de Grégoir XIII. Le 5 novembre 1583, le saint lui annonce le résultat des démarches qu'il a faites :

« Illustrissime et Excellentissime Seigneur, j'ai fait représenter à Sa Sainteté les désirs et les scrupules de Votre Excellence sur la dispense ou la commutation du voeu que vous avez fait, pendant la maladie de madame la duchesse, votre épouse. Quant à ce qui manque pour parfaire le poids d'or promis et auquel vous n'avez pas satisfait, Sa Sainteté agrée que Votre Seigneurie puisse le compléter, peu à peu, une partie chaque année, soit en faveur de l'église de Lorette soit au profit de quelque autre oeuvre pie.

« A cette occasion. je ne veux pas omettre de rappeler à Votre Excellence les intérêts et la protection de la foi chrétienne dans ce très noble royaume ; je la prie de vouloir bien s'employer, de tout coeur et avec le zèle convenable, à une oeuvre de si haute importance. J'assure Votre Excellence qu'elle ne saurait user de la grande autorité et de la faveur que Dieu lui a accordées auprès du roi, dans une entreprise qui soit plus utile tout à la fois au service du Seigneur et à celui du roi, car ils sont dépendants l'un de l'autre :la fidélité des peuples, envers leurs princes, prend sa source dans leur foi envers Dieu, et leur obéissance dérive de l'observation des préceptes divins. Je parle des princes catholiques; Dieu permet quelquefois la grandeur et la puissance des princes hérétiques et infidèles pour le châtiment des mauvais chrétiens, Comme je suis persuadé que Votre Excellence comprend très bien ces choses, je ne m'étendrai pas en de plus longs discours ; mais je la prie de nouveau de vouloir bien se rappeler que je lui recommande l'honneur et le nom de Dieu et la foi sainte auprès du roi très chrétien. L'affection toute particulière qu'il a pour Votre Excellence ne peut que rendre vos paroles très efficaces et d'un grand poids. »

Tout en agissant auprès des personnages influents à la cour, Charles cherchait toujours à ramener les évêques, et surtout les cardinaux français, à la véritable obéissance envers l'Église: il excitait par tous les moyens leur zèle et leur piété. Le cardinal François de Joyeuse, frère du duc, est à peine revêtu de la pourpre qu'il lui écrit pour l'en féliciter. Ce qui serait pour un autre une simple formule de politesse, devient pour lui l'occasion de parler au nouveau cardinal des devoirs des évêques, du bien qu'il peut faire au diocèse de Narbonne, dont il est l'administrateur perpétuel, et de l'obligation plus rigoureuse que le cardinalat lui en fait. «Vous ne devez pas, dit-il, borner votre autorité et vos exemples aux limites de l'Église de Narbonne ; mais vous devez être attentif à les faire contribuer au bien spirituel de ce très illustre et très grand royaume et à vous montrer, avec l'apôtre. un homme parfait en Jésus-Christ. »

La correspondance devient plus fréquente, saint Charles l'excite à travailler à l'introduction de la réforme prescrite par le concile de Trente. Peu de temps avant sa mort, il lui écrit: «Vous m'annoncez que le concile de Trente n'est point encore promulgué chez vous. Je vous plains ; vous manquez, en effet du plus grand secours dont vous ayez besoin pour accomplir avec autorité votre charge pastorale. Mais efforçons-nous cependant de promulguer par les faits ce qui ne l'a pas été par la voix du héraut et par l'édit du roi. Que chacun dans son Église s'efforce d'introduire, dans, les moeurs et les habitudes du peuple, ce qu'ont décrété et sanctionné les décrets de ce très saint concile. Je n'ignore pas qu'il y a de grands obstacles, de sérieuses difficultés ; mais rien n'est difficile, rien n'est impossible à la charité : l'amour est fort comme la mort. Et un grand : nombre des choses les plus difficiles, de l'avis des hommes, ne le sont nullement pour un bon pasteur. Que peut-il y avoir de pénible, de difficile à celui qui, par son exemple, redresse les sentiers tortueux adoucit les aspérités, comble les vallées, et abaisse les montagnes au niveau des plaines. »

Telles étaient les pensées du saint: il s'efforçait, non sans succès, de les inculquer aux évêques de France dont le crédit et la vertu étaient de nature à, augmenter l'influence.

Mgr Castelli n'est plus chargé de défendre près de cette cour les intérêts de l'Eglise ; mais le saint continue ses instances auprès du suceesseur. « Vous devez, lui écrit-il, travailler à faire accepter le concile de Trente ; je me réjouis de vous voir disposé sur ce point à suivre les traces de Mgr l'évêque de Rimini. Mais vous êtes obligé à faire mieux encore, parce qu'il vous a aplani la route et au commencement de sa nonciature, il n'avait pas, comme vous, trouvé les choses en aussi bonne voie. »

Le successeur de Mgr Castelli ne fut pas plus heureux que lui et saint Charles mourut, cette même année, sans avoir vu la réalisation de l'un de ses plus ardents et de ses plus chers désirs. La France catholique ne lui fut pas moins reconnaissante de ses efforts : une des premières, parmi les nations de l'Europe, elle salua sa canonisation, elle célébra sa mémoire et honora ses vertus.

En 1616, au lendemain de sa canonisation, saint François de Sales écrivait à l'évêque de Côme, pour le remercier des reliques du saint archevêque de Milan qu'il lui avait envoyées : «Dans ces Pays et par toute la France, lui disait-il, la gloire de ce bienheureux saint et la dévotion qu'on a pour lui vont en se dilatant de plus en plus ; elles grandissent d'une façon merveilleuse, car l'admiration et l'estime qu'on a conçues pour sa sainteté viennent du coeur. Ici, en particulier, le jour de sa fête, Mgr l'archevêque de Lyon, m'ayant honoré de sa visite, a fait dans l'église de nos pères Barnabites, un discours si élogieux et rempli d'une telle suavité que tous en furent ravis. L'on ne saurait dire combien les louanges du saint furent goûtées! »

En 1611, le cardinal Frédéric Borromée, voulant reconnaître la dévotion toute particulière de la France envers son illustre parent, fit don à l'église de Saint-Jacques de Paris d'une étole dont le saint s'était servi pendant sa vie, pour célébrer la messe. Cette étole était de damas rouge broché de fleurs d'or. Elle fut reçue, le 3 novembre, veille de la fête du saint cardinal et la joie fut telle qu'on a pu dire avec vérité que le coeur de la France entière tressaillit d'allégresse et de reconnaissance.

La France n'a jamais cessé de témoigner son amour et sa vénération pour le grand saint, qui a tant fait pour lui conserver son antique foi et qui n'avait d'autre désir que de la voir, en toutes choses, digne de son titre de Fille ainée de l'Église.