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CHAPITRE TRENTE SEPTIEME SAINT CHARLES ET LA SUISSE Saint Charles cardinal protecteur de la Suisse. - Le saint visite les contrées de la Suisse dépendantes de son diocèse. - Heureux résultats de cette visite. - Saint Charles traverse les Alpes pour visiter les cantons catholiques. - Son pèlerinage à Einsiedeln et sa lettre au cardinal d'Alta Emps. - Le saint obtient de la diète réunie à Lucerne l'expulsion des maîtres d'école hérétiques. - Une visite inattendue. - Fondation du séminaire pour les Suisses, à Milan. - Le Luganais Rusca. - Saint Charles éteint un incendie. - Les chevaux du cardinal. - Les guides Tessinois. - Le saint gravit à pied le mont Saint-Gothard et les pays voisins. - Le pèlerinage à Tisitis. - La fontaine de Brentino à Lugano. - CoIlège d 'Ascona.
Voisin de l'Allemagne, ce pays devint promptement l'objet des premiers efforts de l'hérésie qui mit tout en oeuvre pour lui arracher sa foi, s'implanter sur son sol et s'insinuer dans le coeur de ses populations avides de nouveautés et d'indépendance. Plusieurs cantons néanmoins résistèrent avec une admirable énergie à ces attaques et triomphèrent de la propagande active et très habile des protestants. Fidèles à la foi catholique, ils envoyèrent au concile de Trente un ambassadeur, le colonel Lussi, qui déclara publiquement à la grande joie des Pères, que la Suisse catholique accepterait et défendrait les décisions du concile. Ce colonel fut l'un des plus fermes soutiens de cette Église. Saint Charles entretint avec lui des relations intimes, il usa de son crédit et de son autorité, soit pour briser les obstacles qui s'opposèrent à son zèle, soit pour gagner la bienveillance de ceux qui cherchaient à entraver le bien qu'il avait projeté d'accomplir au sein de ces populations. La Providence avait confié d'une manière toute spéciale les intérêts de ce pays au pieux cardinal. Nommé par Pie IV cardinal protecteur de la Suisse, il tint à montrer, par ses oeuvres, que cette dignité ne fut pas à ses yeux un de ces titres honorifiques dont les charges sont légères et les responsabilités de peu de conséquence. Par un traité d'alliance, le souverain pontife assura aux cinq cantons catholiques des secours en argent et en hommes, dans le cas où ils seraient attaqués à cause de leur foi : le cardinal Borromée ne fut étranger ni aux pourparlers, ni à la conclusion de cet important traité. Comprenant qu'un envoyé du saint père pourrait rendre à ces
populations de grands services et que sa présence au milieu d'elles
contribuerait à les maintenir dans l'unité catholique,
dès l'année 1563, il leur envoya, du consentement de son
oncle, Jean Dominique Volpi, évêque de Côme, afin
de régler avec eux plusieurs points importants concernant la foi
catholique. Les heureux résultats de cette légation, lui
firent songer dès lors à la création d'une nonciature
pontificale pour ce pays. Un de ses premiers actes, après avoir pris possession de son diocèse, dès la fin d'octobre 1567, fut d'aller visiter les vallées Levantine, de Blenio et de Riviera soumises à son autorité épiscopale. Ces vallées étaient autrefois sous le gouvernement civil et religieux de quatre chanoines ordinaires qui avaient le titre de comtes; mais en vertu d'une cession faite par les ducs de Milan, elles étaient passées sous le domaine des cantons d'Uri, de Schwitz et d'Unterwalden ; le gouvernement spirituel resta toujours confié aux archevêques de Milan. Nous avons dit dans quel état le cardinal Borromée avait trouvé son diocèse. La Suisse lui offrit un spectacle encore plus désolant. Les plus graves désordres avaient pénétré jusque dans le sanctuaire; l'ignorance, l'amour des biens terrestres avaient envahi presque toutes les âmes: à l'aide de ces vices, l'hérésie pouvait s'implanter facilement sur ce sol, d'autant plus que la superstition la plus grossière avait depuis longtemps, parmi le peuple, déshonoré l'antique foi. Ce danger était réel: le clergé, peu soucieux de sa dignité, avait laissé les Seigneurs temporels usurper l'autorité ecclésiastique. Pour se soustraire à la juridiction légitime de son évêque, il avait accepté sans résistance, presque sans protestation, les empiétements successifs du pouvoir civil qui peu à peu était devenu son maitre unique et absolu. Le mal semblait à son comble. Saint Charles n'a jamais manqué de donner au pouvoir civil les marques de la déférence qui lui est due. Il a toujours compris que l'union des deux pouvoirs, du sacerdoce et de l'empire; comme on disait alors, est le meilleur moyen d'obtenir, dans le gouvernement spirituel et temporel des peuples, les plus heureux et les plus salutaires résultats. Toutefois à cette union, aussi nécessaire qu'il la crût, il n'a jamais voulu sacrifier les droits de l'autorité spirituelle. Chacun dans sa sphère, respect mutuel des droits dans les matières mixtes, telle était sa règle de conduite; mais, au-dessus de tous les droits, il plaçait ceux de Dieu et de l'Église dans les choses qui ont rapport au salut des peuples et des individus. L'état de choses existant en Suisse créait à l'archevêque de Milan une situation des plus difficiles et des plus délicates. La disposition des esprits, pour sa personne, était bonne, mais la moindre imprudence pouvait tout compromettre, en présence d'un pouvoir d'autant plus jaloux de son autorité qu'elle était usurpée. Charles le comprit et, avant de commencer sa visite pastorale, il écrivit aux Seigneurs des vallées suisses, pour leur faire part de son intention. Il les priait ensuite de vouloir bien envoyer des représentants de leur autorité pour l'accompagner dans sa visite et pour favoriser, par leur présence, le bon succès de ses travaux. Les cantons répondirent aux désirs du saint archevêque, en envoyant trois ambassadeurs revêtus de l'autorité la plus grande. Le saint se mit à l'oeuvre avec un zèle que la grandeur du mal semblait accroître chaque jour. Il s'adressait au peuple, lui expliquait les principaux mystères de la foi, réfutait les mensonges de l'hérésie, encourageait les âmes à la pratique du bien : sa parole simple et convaincue, ses exemples surtout produisaient des merveilles. On se pressait sur ses pas, on s'agenouillait au tribunal de la pénitence. Clergé, Seigneurs et peuple se transformèrent en peu de temps : si l'on veut se rendre un compte exact de cette transformation, il faut lire la lettre que le pieux archevêque, dès son retour à Milan, écrivit à Mgr Ormanetto alors à Rome. « J'ai fini, avec l'aide de Dieu, la visite des pays soumis aux Seigneurs suisses, à ma grande satisfaction et avec l'espérance de bons résultats, plus grands que je n'avais osé l'espérer dès le début. J'ai corrigé beaucoup de membres du clergé, je leur ai imposé des pénitences publiques et secrètes, j'en ai condamné à des amendes pécuniaires destinées à l'ornementation des églises. Quelques uns, sous certaines conditions, ont été privés de leurs bénéfices. Les Seigneurs temporels qui étaient avec moi ne m'ont fait aucune opposition; ils m'ont, au contraire, témoigné toute leur satisfaction. J'ai terminé cette visite par une réunion générale du clergé . Le premier ambassadeur, Zambruno, parla au nom de tous les autres. « Ces Seigneurs ne perdront désormais aucun de leurs privilèges dans ces vallées, mais ils reconnaissent avoir été quelquefois plus loin qu'il ne convenait. La malice des prêtres eux-mêmes, la négligence des pasteurs qui semblaient avoir laissé ces peuples en abandon, entraînèrent ces magistrats à leur infliger des châtiments. A l'avenir, les choses marcheront d'une autre façon, parce que ces Seigneurs sont résolus à accepter le concile de Trente, à lui obéir et à le faire observer en tout par leurs sujets. Aucun prêtre ne pourra espérer trouver refuge et aide près de ces Seigneurs, contre les corrections qui leur seront infligées ou pour se soustraire à l'obéissance qui m'est due, parce que je les ai avertis qu'ils seraient alors traités avec plus de sévérité. «Les paroles de l'ambassadeur, dont je vous ai donné le sens, eurent une grande influence, surtout sur ceux qui s'imaginaient pouvoir vivre tranquilles sous la protection du pouvoir temporel. J'ai fait ensuite accepter par le clergé le concile de Trente, j'ai fait faire la profession de foi et j'ai mis à exécution les ordonnances du concile provincial, en y ajoutant quelques ordonnances particulières de nature à remédier aux désordres que j'ai trouvés: je vous en envoie une copie. «Tous ont témoigné d'une bonne disposition. Chez les uns, cette disposition a été inspirée, je le crois, par la connaissance qu'ils avaient des intentions de l'ambassadeur ; chez les autres, elle vient du désir de ne pas s'endurcir dans leurs péchés, comme leurs prédécesseurs, dont quatorze mouraient, l'an passé, sans avoir renoncé à leur vie publiquement scandaleuse. Ils ont aussi donné des preuves d'une grande humilité. Trois, parmi les plus coupables, craignant que je ne les envoyasse à Milan, coururent derrière moi jusqu'à Bellinzona, à six milles de distance, une pluie horrible et le danger d'une inondation : ils me supplièrent de leur imposer là même une punition, ce que je fis. « Je conclus que nous ne nous sommes pas fatigué inutilement à cette visite: nous y avons regagné la soumission et l'obéissance de ce clergé qui, auparavant, en un certain sens, ne reconnaissait point l'archevêque ni aucun supérieur ecclésiastique, et nous y avons trouvé l'espérance d'un changement de vie et de moeurs de leur part. Si quelque pensée d'avarice n'apporte aucun changement dans l'esprit de ces Seigneurs temporels ou de leurs ministres, on peut regarder comme chose certaine qu'ils ne se mêleront plus des affaires ecclésiastiques et qu'ils nous laisseront libres dans l'exercice de notre ministère.» Les choses étaient ailleurs dans un bien plus mauvais état que dans ces vallées; à Lugano, dépendant du diocèse de Côme, l'autorité temporelle se faisait sentir d'une façon plus tyrannique. Là, les bénéfices étaient mis à l'enchère: le saint exprime le désir de voir un délégué du saint père pénétrer dans ces régions avec la mission d'éclairer le peuple. En partant pour Milan, saint Charles emmena avec lui six jeunes gens
pour les former, dans son séminaire, à la science et à la
piété, et les renvoyer ensuite, comme des apôtres,
au milieu de leurs concitoyens. Pour continuer et entretenir le bien
dont il avait jeté les premières semences, il choisit quelques
bons prêtres, il les chargea d'aller au sein de ces populations,
de leur administrer les sacrements et de pourvoir à tous leurs
besoins spirituels. Lui-même ne les perdit pas de vue et, pendant
les dix-sept années de sa résidence à Milan, comme
archevêque, il ne visita pas moins de six fois les populations
de la Suisse. Il alla consoler sa soeur Hortense qui venait de perdre un jeune enfant: «Elle ne peut, dit-il regarder comme un malheur la mort de son fils: elle l'a rendu à Dieu pour augmenter le nombre des habitants du ciel. » Ses compagnons de voyage, le comte Jean-François Bonomi et Fornero, son serviteur, ont apporté au procès de canonisation, de précieux renseignements sur les actions du saint dans cette course apostolique. A Lucerne, il reçut l'hospitalité au couvent des Frères de Saint-François. Ils étaient déchus de leur observance primitive; l'hôtellerie du monastère était ouverte à tout le monde et le service auprès des étrangers était fait par des femmes. Le lendemain, de très bonne heure, après la messe, il réunit le chapitre des Frères et il les exhorta à reprendre des usages plus conformes à leur règle. Ceux-ci ne firent aucune opposition, ils se montrèrent, au contraire, tout disposés à obéir et le saint, sans plus tarder, fit fermer l'hôtellerie et mettre les femmes dehors. Les moines de Saint-Gall le reçurent avec les plus grands honneurs. Il leur témoigna sa gratitude en les ramenant, eux aussi, à une discipline plus parfaite. Partout, dans les monastères situés près du lac de Constance, il fit de saintes réformes et supprima des abus. Il traita avec les Suisses plusieurs questions importantes et il obtint d'eux la promesse de ne permettre à aucun hérétique de venir s'établir dans leur pays. «Enfin, disent les compagnons du saint, après avoir franchi les Alpes, nous arrivâmes à Magadino: Nous étions douze personnes et nous ne trouvâmes que deux lits. Le saint coucha sur une planche et il refusa de toucher aux poissons qu'on lui offrit pour le souper. Aucun de sa suite n'osa alors en manger. » Saint Charles avait trouvé dans le pays dépendant de son diocèse et de celui de Côme des maîtres d'école entachés d'hérésie qui, sous le prétexte d'instruire la jeunesse dans les lettres humaines, ne faisaient autre chose que d'infiltrer l'erreur dans leur esprit. Ailleurs, des parents eux-mêmes envoyaient leurs enfants dans les cantons hérétiques pour y faire leur éducation au détriment de leur foi. Pour remédier à ces maux, au moment où la diète était réunie à Lucerne, il y envoya l'un de ses familiers, Jean Ambroise Fornero, Suisse de naissance, avec la mission de presser les membres de cette assemblée d'apporter à ce mal un remède prompt et efficace. Au nom du cardinal, Fornero demanda l'expulsion des maîtres hérétiques et une ordonnance qui défendrait aux habitants d'envoyer leurs enfants dans les cantons hérétiques, sous le prétexte de leur instruction. La diète discuta longuement et avec soin les demandes de l'archevêque. Considérant qu'il n'avait eu, en les présentant, d'autre but que de procurer le bonheur et la prospérité du pays, elle fit une ordonnance conforme à ses désirs et elle en décréta, sous les peines les plus sévères, la prompte exécution. La réussite de cette affaire fut regardée comme le résultat d'une intervention merveilleuse de la puissance divine. Les peuples qui doivent au saint cardinal d'avoir conservé intact le dépôt de la foi lui ont gardé et lui gardent encore une reconnaissance que les siècles n'ont pu éteindre. Mais l'hérésie chercha à se venger: elle suscita au saint de nouvelles et grandes difficultés, elle sema l'esprit de révolte parmi les membres du clergé et plusieurs se disposèrent à faire de sérieuses oppositions aux ordonnances de l'archevêque. Il venait à peine de sortir des angoisses de la peste, qu'il apprit qu'une réunion devait se tenir sur un des points assez éloignés du diocèse. C'était dans l'hiver de 1577 : Ie cardinal, malgré les difficultés du voyage, n'hésita pas à se mettre en route. «Nous arrivâmes, dit l'un de ses compagnons, à Ponte Tresa à la chute du jour; le reste du voyage, jusqu'à Biasca, nous le fîmes pendant la nuit. Nous franchîmes le mont Cenere qui, à cause de la saison et de sa hauteur, était couvert de neige et de glace. La nuit était si obscure, que nous ne pouvions pas nous voir mutuellement, et nous mimes nos mouchoirs blancs sur nos épaules pour pouvoir nous distinguer. A cause de la glace, nous n'avions pu prendre nos chevaux, nous allâmes à pied et souvent nous nous servions des mains, nous avancions comme des chats. » Charles, dans ces circonstances, se servait de patins, mais il n'avait rien pour garantir ses mains et « à notre arrivée à Biasca, continue le témoin, je les vis toutes meurtries par le froid et ensanglantées par les déchirures qu'il s'était faites en s'appuyant sur la glace pour gravir cette haute montagne. Il arriva deux heures avant le jour et, après avoir pris un instant de repos, il fit sonner les cloches pour donner le signal de sa présence. Les prêtres, venus dès la veille en assez grand nombre, furent comme étourdis et épouvantés par cette visite inattendue, mais dans la réunion pas un seul n'osa prononcer une parole contre les ordonnances du cardinal. Ils étaient si étonnés d'une apparition si soudaine et aussi à propos, qu'ils crurent à un miracle. Le bon cardinal dissimula le motif de sa visite, se montra plein de bonté pour tous et il ordonna de faire préparer à ses frais un dîner pour les quatre-vingts prêtres qui étaient là. La réunion, loin de ressembler à un conciliabule, fut pieuse et pleine de fruits pour les âmes. L'archevêque fit un sermon dont les prêtres furent grandement consolés et satisfaits : tous se montrèrent à l'avenir obéissants. Ce voyage tient du miracle: la distance entre Milan et Biasca est d'environ
soixante-dix milles, près d'une vingtaine de lieues et l'on peut
s'étonner de la rapidité avec laquelle le saint l'a franchie;
mais la traversée du mont Cenere sans qu'un seul de ses serviteurs
n'ait éprouvé aucun mal, sans qu'aucun d'eux ne se soit égaré au
milieu des ténèbres épaisses de la nuit, est un
fait si extraordinaire qu'on ne saurait l'admettre sans l'intervention
d'une assistance surnaturelle et divine. Son oeuvre eût été imparfaite, s'il n'eût songé à l'avenir, et cherché les moyens d'assurer à ce pays des pasteurs selon le coeur de Dieu. Il voulait avoir sous la main une pépinière de jeunes prêtres toujours prêts à combattre l'hérésie et à maintenir, par leur science et leur vertu, au sein de leur patrie, la foi catholique dans toute sa pureté. Dès la mort de son oncle, il avait envoyé au séminaire romain plusieurs élèves de la Suisse; mais ces jeunes gens étant devenus nombreux, ce pieux établissement ne pouvait plus supporter ces lourdes charges. L'archevêque accepta alors dans son propre séminaire de Milan, à ses frais, vingt jeunes clercs de cette nation. Saint Pie V, à la nouvelle de cette décision, témoigna toute sa joie: « Depuis longtemps, dit-il, nous nous attendions à cette résolution digne de la vertu du cardinal Borromée.» Ces élèves restèrent aux frais du saint archevêque jusqu'en 1576; à cette époque la prévôté des Saints Philippe et Jacques de Rivolta, fut donnée au séminaire, à la condition expresse qu'elle servirait à l'entretien des jeunes gens de la Suisse et des Grisons. Ce fut le premier fond du séminaire que le saint songeait à créer. Ces revenus étaient loin d'être suffisants, ils ne dépassaient pas par an la somme de trois cents ducats d'or. D'autres dons ne tardèrent pas à arriver. La bulle d'érection, accordée en juin 1579, à peine publiée, le cardinal Alexandrin, neveu de saint Pie V, offrit les maisons et l'église du Saint-Esprit qui avaient appartenu aux Humiliés: elles fournissaient un revenu de 2400 écus; mais le séminaire ne pouvait s'établir en cet endroit. Après l'avoir visité, le cardinal Borromée constatait qu'il était impossible d'habiter ce monastère: « Rien ne le permet; l'air est excellent, disait-il, l'espace est grand, mais il n'y a aucun édifice, il faudrait tout bâtir et cela demanderait environ deux années. » Il chercha un lieu plus favorable; ses recherches restèrent sans résultat; il fallut se résigner à construire au monastère du Saint-Esprit. Sur la fin de sa vie, saint Charles transporta son séminaire Suisse au faubourg de sa vilIe, dans le voisinage de la porte Neuve. Grégoire XIII et saint Charles lui donnèrent plusieurs bénéfices, le cardinal Marc Alta Emps, l 'évêque de Constance, appliqua à ce collège la commande de Mirasola, près de Milan, dont il se démit en sa faveur; à la condition qu'on y admettrait pendant sa vie vingt-quatre jeunes gens du diocèse de Constance. Grégoire XIII accorda à l'archevêque et à ses successeurs, le privilège de pouvoir conférer aux élèves de ce séminaire les grades de bachelier, de licencié, de docteur et de maitre en sacrée théologie. Les jeunes clercs, revêtus d'une soutane de serge rouge, suivirent les cours de l'université de Brera, dirigée par les Pères Jésuites. Ce séminaire fut supprimé par l'empereur Joseph II et la Révolution incaméra ses biens au profit de l'hôpital majeur de Milan: En 1841, sur les réclamations des Suisses, l'empereur d'Autriche rétablit vingt-quatre pensions de mille francs chacune pour l'entretien de vingt clercs suisses au séminaire de Milan où ils étudieraient la philosophie et la théologie. Le gouvernement italien a établi aujourd'hui une cour d'assises dans l'ancien séminaire des Suisses, bâti par le saint archevêque de Milan. Jusqu'à ces derniers temps il avait continué à payer au séminaire diocésain la somme nécessaire pour l'entretien des jeunes clercs qu'y entretenait l'Autriche. Il refuse aujourd'hui, en 1882, de payer; mais la Suisse proteste et réclame. Elle a proposé de remettre sa cause au jugement d'un jury international: nous faisons des voeux pour qu'elle obtienne justice! Il est sorti du séminaire helvétique un grand nombre d'hommes remarquables par leurs vertus et leur savoir. Des évêques, des abbés, la gloire de la Suisse catholique y furent élevés. Saint Charles le visitait souvent. Entre tous les séminaristes il avait distingué un jeune luganais, nommé Nicolas Rusca. A toutes les fois qu'il le rencontrait, il posait sa main sur la tête du pieux lévite, faisait le signe de la croix sur son front et lui répétait ces paroles qu'il n'adressa jamais à aucun autre: « Mon fils, combattez le bon combat, consommez votre course : voici que vous est réservée la couronne de justice que Dieu, le juste juge, vous donnera.. » et il le bénissait avec amour. Le grand évêque avait senti battre dans la poitrine de ce jeune homme le coeur d'un apôtre et d'un martyr. Nicolas Rusca eut la gloire, après de nombreux et durs travaux entrepris pour la propagation de la foi, de donner son sang pour JÉSUS-CHRIST : il fut martyrisé par les hérétiques grisons. Les Suisses avaient exprimé publiquement au saint toute leur reconnaissance; leur magnanime bienfaiteur leur répondit en ces termes : «Par une tendance toute particulière de mon âme, j'ai toujours aimé extrêmement la nation suisse; partout j'ai protégé, j'ai aidé de tout coeur leur cause et leurs intérêts. Que d'autres disent ce que nous avons fait, en dernier lieu, pour la fondation de ce collège! Je suis disposé à supporter toutes les fatigues, pour sa bonne administration; j'embrasserai dans une charité paternelle tous ses élèves comme s'ils étaient mes fils, je les aiderai au prix de mes sueurs et par tous mes efforts, je les exciterai par mes conseils, et je m'efforcerai par le moyen d'hommes instruits de les placer à un niveau élevé et de les confirmer dans leurs bonnes résolutions. » En 1581, il retourna visiter les Trois Vallées. Vers la fin de juin, il s'était rendu à Verceil, pour assister à la translation des reliques de saint Eusèbe, évêque de cette ville, dont le souvenir est toujours si vivant dans cette partie de l'Italie. La cérémonie n'ayant pu avoir lieu, le cardinal alla jusqu'à Masino où se trouvait Charles-Emmanuel, duc de Savoie. Il avait à traiter avec ce prince plusieurs questions relatives à la liberté de l'Église et à s'entretenir de quelques mesures qu'il jugeait bon d'adopter contre les hérétiques. Il prit ensuite la route d'Arona, pour se diriger par le lac Majeur, vers les vallées de la Suisse soumises à sa juridiction. Fornero, son fidèle serviteur, l'avait précédé; à Magadino, il avait laissé dix chevaux nécessaires pour l'archevêque et sa suite, puis il avait continué son voyage jusqu'à Bellinzona afin d'y annoncer l'arrivée du cardinal. Charles quitta Arona, et se rendit en barque à Magadino. Arrivé en présence de cette petite ville, il vit les flammes dévorer l 'écurie où ses chevaux étaient renfermés. Il se fit descendre sur le lieu du sinistre, il pria Dieu, et jeta au milieu du feu un Agnus Dei qu'il portait toujours sur lui. Les flammes commençaient à gagner les maisons voisines, elles s'éteignirent à l'instant et le cardinal seul eut à souffrir de cet incendie: ses chevaux et sa mule, qui était d'un grand prix, furent asphyxiés, il n'avait plus aucun moyen de transport pour continuer son voyage. Loin de manifester le moindre regret de cette perte considérable, il fit donner cent écus au propriétaire de l'écurie, ne voulant pas que son passage fût pour lui l'occasion de quelque désastre et lui laissât un souvenir désagréable. Les évêques voisins, l'évêque de Verceil et le cardinal Ferriero ayant appris cet accident, lui envoyèrent quelques mulets pour l'aider à continuer sa route. Le comte Erasme d'Adda lui offrit une superbe mule; il ne voulut pas d'abord l'accepter, mais pour ne pas contrister le généreux bienfaiteur, il revint sur son premier refus. Pour réparer ce malheur, Fornero s'était également hâté d'envoyer plusieurs chevaux. L'un d'eux destiné à l'archevêque était caparaçonné avec richesse; mais le cardinal refusa de le monter, il préféra aller à pied, et céder à ses compagnons la trop commode monture. On arriva ainsi, tant bien que mal, jusqu'à Bellinzona. Là, il fallut se pourvoir de nouveaux moyens de transport. Les familiers de l'archevêque s'en occupèrent, mais les guides demandant un prix exorbitant, ils ne voulurent rien conclure avant d'en avoir référé à leur maitre. « Donnez-leur, dit-il, en souriant, le prix qu'ils désirent. Ils profitent prudemment de la nécessité dans laquelle nous nous trouvons, pour gagner davantage. Pour si peu de chose voudriez-vous retarder notre arrivée là où le devoir nous appelle ? » On paya et l'on partit. Arrivés à l'endroit où les hautes montagnes des Alpes commencent à s'élever, les conducteurs refusèrent d'aller plus loin, ils abandonnèrent les voyageurs et ils s'en retournèrent chez eux avec leurs chevaux. L'habitude de rançonner les étrangers dans le Tessin, on le voit, remonte un peu haut; aujourd'hui tout s'est perfectionné, et cette industrie a progressé comme tout le reste. Laissé sans aucun moyen de transport au milieu de ces abruptes montagnes, le cardinal ne se découragea nullement, il se résigna à les gravir à pied, son bâton à la main. Nous ne saurions décrire l'itinéraire précis suivi par le saint dans cette visite. Il nous parait probable qu'il se rendit d'abord au Saint-Gothard, pour revenir ensuite sur ses pas par un autre chemin. Les historiens nous le montrent, en effet, gravissant cette gigantesque montagne, à pied, parcourant chaque jour plusieurs milles, pour arriver à son sommet, afin de visiter tous ses diocésains : le soleil, la pluie, rien ne l'arrêtait. Il descendit ensuite jusqu'à Airolo où il arriva visiblement épuisé par la fatigue et la chaleur; mais il ne se reposa pas. Il se contenta de s'appuyer contre le mur du cimetière pour traiter quelques affaires avec le prévôt de Biasca, Jean Bossi, son vicaire dans les Trois Vallées, qui était venu l'y trouver, puis il continua sa route jusqu'à Bedretto, situé à quatre milles de là. A peine arrivé, comme s'il avait puisé de nouvelles forces dans un long repos, il se mit en devoir de commencer les solennelles cérémonies de la visite. Il agissait toujours ainsi : une force secrète et merveilleuse le devait soutenir et, ce qui semble plus extraordinaire, les gens qui l'accompagnaient n'éprouvèrent jamais aucun mal de ces fatigues extrêmes: ils étaient sûrement protégés par la vertu du saint contre les accidents et les maladies presque inséparables de ces marches forcées, accomplies dans des conditions si désavantageuses. Il consacra plus de trois mois à cette visite pastorale. Vers la fin d'août, le cardinal se trouvait à Giornico, dans la vallée Levantine. L'abbé des bénédictins de Tisitis, Christiano Castelbergo, connaissant la grande dévotion de l'archevêque de Milan pour les reliques des saints, le fit inviter, par l'un de ses prêtres, à venir vénérer les corps saints de son abbaye; il l'engageait en même temps à visiter les populations de la Legua Grisia qui seraient heureuses de le recevoir. Sa visite à Giornico terminée, saint Charles, pour répondre à cette invitation, se transporta dans le val de Blenio, situé au pied de la montagne qui sépare cette vallée des Grisons de la Ligue Grise. Accompagné de sa suite, il gravit à pied cette raide et fatigante montagne; il arriva à son sommet à une heure tardive; la route avait été longue, les chemins difficiles et abruptes; ils ne trouvèrent dans ce lieu sauvage que quelques châtaignes et du lait pour se remettre de leurs fatigues et puiser de nouvelles forces jusqu'au terme du pèlerinage. La descente fut moins pénible. Quand la nouvelle de l'approche du saint se fut répandue dans Tisitis, la population ne savait comment exprimer sa joie; l'abbé fit sonner toutes les cloches, ordonna d'apporter les bannières et les croix, organisa une procession et toute la paroisse marcha au-devant du cardinal qu'elle « tenait pour un ange de Dieu ». A la suite du cortège, les principaux seigneurs du pays, vêtus de chapes, portent sur leurs épaules les belles châsses d'argent dans lesquelles reposent les corps de saint Placide et de saint Sigisbert, et l'on s'avance ainsi jusqu'à l'église dédiée à saint Jean-Baptiste, à un demi-mille de la cité. De cet endroit, l'on put apercevoir le cardinal qui arrivait, il marchait dans l'attitude de la plus profonde humilité et de la plus touchante dévotion. La joie du peuple éclate alors en mille cris de triomphe; à la vue des reliques, Charles s'agenouille et les vénère avec ferveur. L'abbé entonne aussitôt l'antienne Sacerdos et pontifex ; le saint archevêque, ému de tendresse et de joie, répand d'abondantes larmes d'amour et de reconnaissance. L'abbé, les principaux du pays s'approchent pour le complimenter, puis la procession reprend son chemin vers l'église de l'abbaye: le cardinal semble ravi en extase, il marche derrière les reliques et la noblesse lui fait cortège. La procession pénétra dans l'église de l'abbaye dédiée à saint Martin. Toutes les reliques du monastère étaient exposées et, Charles fit devant elles une longue prière. Malgré l'heure avancée, les Pères bénédictins chantèrent solennellement les vêpres; la fatigue n'empêcha pas le cardinal de les présider. Il avait marché tout le jour, sous le poids du soleil d'une brûlante journée d'août et par de rudes chemins; il ne voulut néanmoins prendre aucun repos, il paraissait au comble du bonheur. Tous les yeux étaient fixés sur lui; ces bons habitants de Tisitis étaient ravis d'avoir, au milieu d'eux, un cardinal de la sainte Église romaine, le neveu d'un pape, l'archevêque de l'une des plus grandes églises du monde, vénéré des rois et des princes et regardé par tous comme un saint. Après les vêpres, le cardinal reçut de nouveau les hommages des seigneurs grisons, il prit une légère collation, puis il se retira dans sa chambre; mais la nuit il se leva secrètement, se rendit à l'église où, pendant de longues heures, il répandit devant les reliques des saints des larmes de joie avec des prières de feu. Le lendemain matin, il célébra la messe au milieu d'un
concours immense de peuple et, après l'office, il s'agenouilla
de nouveau devant les reliques, voulut les voir toutes, les toucher de
ses mains et de ses lèvres. Il pria l'abbé de lui en donner
quelques parcelles; celui-ci le laissa maître de prendre tout ce
qu'il voudrait, mais il ne voulut jamais y consentir. L'abbé lui
offrit alors des ossements des SS. Placide et Sigisbert et des cendres
de sainte Émérite, vierge et martyre. Charles s'informa
du jour de leurs fêtes et fit copier la curieuse légende
d'un antique bréviaire qui racontait leur vie. Il ne pouvait surtout
se fatiguer de vénérer le chef de saint Placide. Comme
notre saint Denis de Paris, ce glorieux martyr, après qu'on l'eut
décapité, porta sa tête dans ses mains, et il marcha
ainsi l'espace de cinq cents mètres, pendant que toutes les cloches
de l'abbaye sonnaient d'elles-mêmes. Au mois d'août 1582, après avoir visité l'église de San Luzio dans la vallée Carvagna, par la route de Colla, saint Charles arriva à Sonvico, dans les environs de Lugano. L'obscurité de la nuit et une pluie torrentielle rendaient la route impraticable, le curé le pressa de séjourner dans son presbytère. Le saint y consentit et le lendemain, après avoir célébré les saints mystères, comme témoignage de sa reconnaissance, il laissa au curé son calice qu'on vénère encore dans cette heureuse paroisse dont nous pouvons apercevoir le clocher, en écrivant ces lignes. Charles retourna dans la vallée de Capriasca soumise à sa juridiction. Dans l'un de ces voyages, passant à Lugano et à Brentino, petit village situé sur le territoire de cette commune, il bénit une fontaine. Bien des fois, les gens du pays nous ont raconté cette tradition qu'ils ont reçue de leurs ancêtres. Depuis ce jour, en été comme en hiver, cette fontaine conserve toujours son même niveau: tandis qu'autour d'elle les puits et les sources se tarissent au moment des grandes chaleurs, la fontaine de Brentino fournit toujours une eau claire, limpide, dont la fraîcheur et la saveur nous rappelaient les eaux si célèbres de Rome. Barthélemy Pappi d 'Ascona mourait à Rome, vers l'année
1582, laissant une somme considérable pour la fondation d'un collège
dans sa ville natale. Grégoire XIII chargea saint Charles d'exécuter
les dernières volontés de ce catholique. Rien ne pouvait
lui être plus agréable: il se rendit à Ascona, en
juillet 1583, pour y jeter les fondements de cet établissement.
Pendant qu'il s'en occupait, il apprend qu'un pays voisin, Brissago,
est dévasté par la peste; il s'y rend, console les habitants,
les comble de ses bienfaits et se montre si généreux dans
ses aumônes qu'il est obligé, pour retourner à Milan,
d'emprunter de l'argent à Canobbio, sur le lac Majeur. Nous retrouverons
notre saint sur le territoire de la Suisse ; mais il est temps de faire
connaître aux lecteurs les auxiliaires dont il se servira dans
ce laborieux et nouvel apostolat.
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