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CHAPITRE TRENTE-HUITIEME SAINT CHARLES, LES BARNABITES, LES THEATINS ET LES AUTRES RELIGIEUX Origine des Barnabites. - Le B. Alexandre Sauli. - Saint Charles l'associe à ses oeuvres. - Le Bienheureux est nommé évêque. - Lettre du cardinal pour exposer au pape les regrets des Barnabites. - Correspondance des deux amis. - Constitutions incomplètes des Barnabites. - Saint Charles, chargé d'y mettre la dernière main, préside le chapitre général de la congrégation. - Les Barnabites le choisirent pour leur principal patron après sa canonisation. - Saint Charles ai catinari. - Le P. Grégoire Asinari et le cardinal Borromée. - Le cardinal au couvent des Barnabites. - Les religieuses Angéliques. - Les Théatins. - Il les appelle à Milan. - Saint André d'Avellino. - Intimité des deux saints. - « En vérités, ces pères sont des saints. » - La séparation. - Retour de saint André à Milan. - Les Capucins. - Charles les recommande au roi de France. - Le père Loup. - Les carmes. - Saint Charles a-t-il connu Sainte Thérèse ? L'attention du cardinal Borromée se portait d'une façon
si universelle sur tous les détails de l'administration de son Église,
qu'il n'eût pu suffire à tout ce qu'il projetait pour la
gloire de Dieu et le gouvernement des âmes, s'il n'eût eu
des ouvriers toujours prêts à exécuter ses ordres
et à servir ses desseins. Le clergé séculier, absorbé par
les fonctions du ministère paroissial, ne pouvait répondre à toutes
les exigences de la situation; mais l'archevêque avait sous la
main des ordres religieux dont le concours pouvait lui être très
utile. Plusieurs d'entre eux, sans doute, avaient besoin de réformes;
il s'occupa de les leur faire accepter: en les ramenant à leur
ferveur primitive, il se prépara des auxiliaires aussi dévoués
qu'intelligents. La première de ces congrégations, qui se présente à notre étude, est celle des clercs réguliers de Saint Paul, plus connus sous le nom de Barnabites. Ses membres les plus distingués furent associés par le cardinal à l'administration de son diocèse et il revient au saint archevêque lui-même une grande part dans la constitution définitive des règles de ces religieux. Leur fondateur, le vénérable Antoine Marie Zaccaria de Cremone, s'adjoignit, en 1530, deux gentilshommes milanais, Barthélemy Ferrari et Jacques Antonio Moriga, dans le but de travailler ensemble, par l'exemple et la prédication, à la réforme des moeurs du clergé et du peuple. Clément VII bénit et approuva ce pieux projet, par une bulle datée de l'an 1533. Leur entreprise fut d'abord très modeste, ils n'avaient point l'intention d'exercer leur zèle en dehors du Milanais. Le berceau de cette congrégation fut l'église de Saint Barnabé de Milan, d'où leur est venu le nom de Barnabites. Dieu bénit visiblement les premiers pas de ces nouveaux apôtres, il leur envoya des disciples et des épreuves, faveurs par lesquelles il se plaît toujours à marquer ses oeuvres de prédilection. Sous cette double bénédiction, les Barnabites se multiplièrent. Quand le cardinal Borromée fut nommé archevêque de Milan, ils jouissaient déjà de la confiance de plusieurs évêques, qui les avaient appelés dans leurs diocèses pour y travailler à la réforme des monastères et à l'éducation de la jeunesse. Dès 1567, il exprima à Mgr Ormanetto son admiration pour le zèle de ces religieux. « Vous savez, lui disait-il, le grand service que Dieu reçoit dans mon Église de la part des pères de Saint-Barnabé: je tiens à les protéger à cause de la pureté de leur vie et de la sainteté de leurs exercices. » Les Barnabites comptaient dans leurs rangs un jeune Milanais dont le père, honoré de la confiance de François II Sforza et de l'empereur Charles V, avait occupé de grandes charges à Milan, quoique Génois d'origine; il avait même, avec grand succès, rempli plusieurs missions auprès des papes Clément VIII et Paul III. Dominique Sauli, c'était son nom, avait communiqué à son fils Alexandre, avec la vie ses sentiments de piété et ses hautes qualités intellectuelles et morales. Quand l'enfant fut en âge de s'instruire, son père l'envoya à l'université de Pavie. Il y précéda le comte Charles Borromée, plus jeune que lui de trois ans. La réputation d'Alexandre Sauli était déjà grande: on parlait avec éloge de sa science et de sa vertu et, avant de le connaître, Charles avait conçu pour lui une grande estime: il s'empressa de se lier avec lui. Il ne tarda pas à se convaincre que la vertu, la sagesse et l'innocence de l'étudiant étaient encore au-dessus de la renommée. Ce fut le principe d'une amitié que nous allons voir grandir, se développer et devenir pour les deux amis une source de consolation, un puissant moyen de faire le bien et de procurer la gloire de Dieu. Revêtu de la pourpre, nommé archevêque de Milan, Charles se souvint de son ami. Le concile de Trente achevé, l'archevêque, quoique absent de son diocèse, se mit aussitôt à l'oeuvre pour mettre à exécution les réformes qu'il avait prescrites. Son vicaire eut l'ordre de tenir un premier synode diocésain et le père Alexandre Sauli, déjà membre de la congrégation des Barnabites, y prit une part active. Lorsqu'il tint son concile provincial, il fit revenir de Pavie le pieux Barnabite, alors préfet des études au collège que les pères avaient fondé dans cette ville. L'archevêque fut si vivement Impressionné de la science, de la vertu et de la haute intelligence de son ancien condisciple qu'il voulut le garder à Milan, jugeant qu'il ne trouverait pas un conseiller et un auxiliaire plus habile. La prière de l'archevêque eût été exaucée, sans les lettres et les larmes du père d'Alexandre qui, retiré à Pavie, suppliait qu'on ne le privât pas de la présence de son fils, la seule consolation de ses vieux jours. La Providence trouva moyen de donner satisfaction aux désirs du père et aux besoins de l'archevêque. Alexandre retourna à Pavie. Le cardinal Borromée avait repris le chemin de Rome, après la tenue de son concile; mais à la mort de Pie IV, il était revenu au milieu de ses diocésains. Peu de temps après, les Barnabites élurent, en 1 567, l'ami du cardinal, comme général de leur congrégation, quoiqu'il ne fût âgé que de 32 ans. Alexandre dut alors quitter Pavie pour habiter Milan et l'archevêque s'empressa de le choisir pour son conseiller et son auxiliaire. Dès ce moment, il ne projette plus rien de grave sans en conférer avec Alexandre; il lui confie des missions auprès du souverain pontife, il lui remet la solution des questions litigieuses les plus embrouillées ; il le charge de réprimer les abus, de veiller à la réforme des monastères ; il le fait le compagnon de ses visites pastorales ; il se repose en partie sur lui de Ia préparation de ses synodes et de ses conciles provinciaux. Alexandre était d'une éloquence remarquable, l'on raconte même que Grégoire XIII, l'ayant une fois entendu, ne put dissimuler sa vive impression. L'archevêque de Milan le désigne pour les prédications du soir dans sa cathédrale; celles du matin avaient été confiées au père Panigarola, franciscain. Le cardinal avait même songé à prier son ami d'expliquer, dans son palais les épîtres de saint Paul à sa famille cardinalice, comme faisait autrefois saint Dominique dans le palais des papes; mais les obligations travaux du généralat ne permirent pas au Barnabite de se charger de ce surcroît de travail. Saint Charles n'avait rien de caché pour ce religieux et jamais la confiance qu'il lui témoigna ne se démentit. Il le prit pour l'ange gardien-de son âme dont il lui confia plus d'une fois la direction et la correction; il l'invitait souvent à méditer avec lui sur les choses du ciel. Après avoir échappé miraculeusement aux balles d'un infâme assassin, il se retira à la chartreuse de Carignan pour s'y recueillir dans la solitude et la prière et il emmena avec lui le Père Sauli. Ce religieux raconte qu'il était absent de Milan, au moment où eut lieu l'attentat. « A peine arrivé, dit-il, j'allai aussitôt trouver l'archevêque; il était occupé dans une réunion, mais il la quitta pour venir me trouver. M'ayant conduit dans sa chambre, il me demanda, quel fruit spirituel pour son âme je pensais qu'il pouvait retirer de cet événement. Je lui dis qu'il pouvait y trouver une occasion de s'humilier et de bien examiner si Dieu ne l'avait pas permis, à la suite de quelque imperfection de sa part. Il devait sonder sa conscience et voir si, dans le cas où l'attentat eût réussi, il était vraiment prêt à se présenter au tribunal de Dieu. » Qui n'admirerait la nature de cette amitié? Le cardinal Borromée
tenait beaucoup à la présence et aux conseils du général
des Barnabites; mais il n'était pas seul appréciateur de
ses mérites. A Rome, on avait une haute idée de la vertu
du P. Alexandre Sauli. La confiance que lui témoignait l'archevêque
de Milan était le plus grand éloge qu'on en pût faire
et la meilleure garantie qu'on pût donner de son excellence. Le
pape, songeant aux besoins de l'Église, décida d'élever
aux honneurs de l'épiscopat le modeste Barnabite. Le cardinal
Borromée était à Carignan, lorsque Mgr Ormanetto
lui annonça cette intention du saint père. C'était
la séparation : le coeur de l'ami en souffrit; mais, selon l'expression
du père Alexandre Sauli, l'archevêque de Milan, avec « la
prudence et la fermeté de sa grande âme », ne laissa
rien paraître de ses regrets. Il prévint son ami des intentions
bienveillantes du saint père et il rendit compte, en ces termes, à Mgr
Ormanetto de la mission qu'il avait remplie: « J'ai annoncé au
R. P. prévôt, qui se trouve avec moi à Carignan,
l'intention de Sa Sainteté de lui confier le soin de l'Église
d'Aleria; je l'ai exhorté à accepter cette croix, volontiers,
pour l'amour de Dieu; mais il fonde encore quelque espérance sur
ce que ses Pères ont écrit dernièrement au cardinal
Alciati afin qu'on ne l'enlève pas à leur congrégation. » «J'ai fait connaître au P. prévôt de Saint-Barnabé, dit-il, la décision prise par Notre Seigneur de lui donner le soin de l'Église d'Aleria, en Corse; l'humble sentiment qu'il a de lui-même lui a fait répondre qu'il n'en était pas digne : ce que je n'ai point admis, connaissant parfaitement toutes ses qualités, Cependant je me suis occupé de dresser le procès d'information. Je manderai au cardinal Alexandrin, par le prochain courrier, les renseignements que je pourrai avoir sur l'état de l'Église qui lui est confiée. «En attendant, je ne puis manquer de présenter à l'attention de Sa Sainteté le grand découragement des pères les plus âgés de cette congrégation auxquels j'ai communiqué cette nomination. La perte de cet homme, disent-ils, sera très préjudiciable à leur congrégation; elle ne subsiste en ce moment que par le fait de son gouvernement si prudent. Elle est grandement aidée par sa science qui, à dire vrai, n'a point son égale chez aucun d'eux : ils n'ont même personne qui soit capable de le remplacer dans l'administration. Quelques pères, en effet, à cause de leur vieillesse sont dans l'impossibilité de supporter la fatigue d'une telle charge, et les autres n'ont point l'âge mûr qui convient pour la remplir. Ils pensent, en outre, que ce précédent pourra nuire à l'humilité d'esprit sur laquelle cette congrégation a été fondée, et qui a contribué, à son développement; ils m'ont prié de faire connaitre à Notre Seigneur leur affliction. « Pour moi, je sais combien toute la ville de Milan souffrira de son départ; la présence du prévôt était très utile ici, et en bien des manières: par ses prédications, les confessions et beaucoup d'autres oeuvres spirituelles, surtout par la prudence de ses conseils dont moi-même je m'autorise presque habituellement. « Si, après avoir entendu ces raisons, Notre Seigneur juge que cette élection doit rapporter une plus grande gloire à Dieu, Alexandre est fils de l'obéissance. Et, .bien qu'il eût conservé pour Sa Sainteté une grande reconnaissance si elle l'eût Iaissé à la tête de sa congrégation où il a vécu tranquillement, pendant dix-neuf ans, néanmoins, par obéissance, il est prêt à prendre cette croix que Sa Sainteté lui imposera et, moi, je ne voudrais pas être un obstacle au bien que peut retirer de cette nomination une île qui, j'imagine, a grand besoin de semblables évêques, surtout après la vacance de cette Eglise.» Saint Pie V fit répondre par Ormanetto que, si jamais un évêque avait donné de bonnes espérances sur le succès de son administration, c'était bien celui-là et que la Corse avait besoin de tels hommes. «Je vous prie, ajoutait-il, de ne rien omettre pour le former et l'encourager, car nous vous tenons à Rome comme un excellent maître de la discipline pastorale. » Et il ajoute : « Le saint père désire que cette nomination devienne une occasion d'introduire en Corse les religieux de la congrégation à laquelle appartient Alexandre Sauli. » Au mois de mars, le cardinal Borromée avait la consolation de consacrer de ses mains le nouvel évêque d'Aleria. Si Dieu proportionne l'étendue et l'abondance de ses grâces aux dispositions du coeur de celui qui les reçoit et à la pureté des mains de ceux qui les distribuent, il aurait dû, en ce jour, pour parler le langage humain, épuiser toutes les réserves de son trésor divin en faveur du nouvel élu. L'ami et le fils de saint Charles était digne de les recevoir : toute sa vie montre d'ailleurs qu'il sut faire valoir et fructifier le don de Dieu. Il entretint avec l'archevêque de Milan une correspondance régulière; les deux saints s'aidaient mutuellement de leurs conseils et de leurs prières dans l'administration de leurs diocèses. Celui d'Aleria était dans un état déplorable. Le bienheureux Sauli écrit à son ami qu'il n'a pas trouvé un seul de ses prêtres sachant le latin, beaucoup même ne savaient pas lire. Je vous laisse à penser, ajoutait-il avec douleur, ce que sont les moeurs. L'évêque attribue ces désordres aux longues et nombreuses guerres qui ont désolé cette île et qui n'ont pas permis aux évêques de résider dans ce diocèse depuis bien des années. Vingt-huit lettres de la main du bienheureux à l'archevêque de Milan sont conservées dans les archives de la Bibliothèque ambrosienne: elles témoignent du zèle et du succès de cet évêque pour la réforme de son diocèse. Après l'élection de Grégoire XIII, les deux serviteurs de Dieu se retrouvèrent à Rome. Cette rencontre fut pour les deux amis un grand sujet de joie et dans leurs entretiens, auxquels se mêlait quelquefois l'apôtre de Rome, Philippe Néri, ils resserrèrent les liens de la charité qui les unissait. L'on ne saurait dire de quels sublimes actes de vertu et de zèle ces angéliques conversations furent le principe. Le B. Sauli fut transféré plus tard sur le siège de Pavie où il mourut en odeur de sainteté, le 23 avril 1592; il fut béatifié par Benoit XIV. Le départ du B. Alexandre Sauli n'avait diminué en rien l'intérêt et la sollicitude du cardinal Borromée pour la congrégation religieuse qui venait de le perdre; il fut même chargé de reprendre et de continuer une des oeuvres les plus importantes entreprises par l'ancien général. Le V. Zaccaria était mort avant d'avoir pu mettre la dernière main aux constitutions de la congrégation qu'il avait fondée. Le premier germe qu'il en avait conçu avait été approuvé par Jules III, en 1552, mais cette règle, suffisante pour quelques maisons situées dans le voisinage les unes des autres, dont les religieux s'occupaient d'oeuvres peu multipliées, ne l'était plus pour une congrégation devenue nombreuse et disséminée dans plusieurs diocèses. Depuis longtemps on pensait à compléter l'oeuvre du fondateur. Le B. Alexandre Sauli avait été désigné pour ce travail, il l'avait commencé, lorsque sa promotion à l'épiscopat vint tout interrompre, Trois pères furent chargés de continuer; mais l'un d'eux étant mort, la chose traîna en longueur: d'autres circonstances vinrent constamment apporter des obstacles à l'achèvement d'une oeuvre si importante. Enfin au chapitre général, tenu en 1578, le général de la congrégation, le père Besozzi, chargea le père Bescapé de conduire cette affaire à bon terme. Le religieux revit les travaux de ses prédécesseurs, les mit en ordre et les rédigea avec plus de brièveté et de clarté. Ce travail fut cependant l'objet de vives critiques; les pères les plus anciens surtout protestèrent contre ce qu'ils appelaient de fâcheuses nouveautés. Ces difficultés inattendues décidèrent le père Besozzi à s'adresser à Grégoire XIII; il le pria de vouloir bien déléguer le cardinal Borromée, au nom du cardinal Serbellone, protecteur de la congrégation, pour trancher toutes les difficultés et donner enfin aux Barnabites une constitution en rapport avec leurs besoins Ieurs désirs. Le 26 juillet 1578, le cardinal de Saint Georges ou Serbellone, donnait à l'archevêque de Milan tous les pouvoirs nécessaires pour réformer, corriger, changer les règles des clercs réguliers de Saint-Paul conformément aux décrets du concile de Trente. Le saint écrivit au général des Barnabites, lui envoya une copie de la délégation de leur cardinal protecteur et il le pria de convoquer un chapitre général de la congrégation pour les premiers jours de novembre. Dans l'intervalle, il eut le temps d'examiner les constitutions divisées en quatre livres; il les soumit même à l'examen de plusieurs personnes d'une solide vertu et d'un grand jugement, afin de recueillir leurs impressions. Le jour de l'ouverture du chapitre, il se rendit à Saint-Barnabé, célébra la messe et adressa aux pères réunis un touchant discours. Pendant dix jours, il assista à chacune des réunions quotidiennes qui duraient quelquefois neuf heures entières. Sa patience ne se démentit jamais, il pesait chacun des points de la règle avec beaucoup de soin, écoutait les observations de tous et il ne laissait passer un décret qu'après avoir répondu à toutes les difficultés et éclairci tous les doutes: tout fut décidé avec une admirable sagesse et après une étude approfondie. Le chapitre achevé, il voulut qu'on envoyât à tous les couvents de la congrégation un exemplaire des nouvelles constitutions projetées et il l'accompagna de la lettre suivante: « Mes Révérends Pères, jusqu'ici, avec l'assistance de Dieu et l'aide de vos pères, qui retournent maintenant à leurs couvents, nous avons travaillé à fixer les constitutions de la congrégation pour nous conformer aux ordres qui nous sont venus de Rome. Maintenant on s'occupe de les transcrire comme elles ont été modifiées, en bonne forme, selon la pensée et d'après les remarques faites par toute la congrégation. Malgré la faculté qui nous en a été donnée par Rome, nous n'avons pas voulu y mettre la dernière main, avant d'en avoir envoyé une copie à tous les couvents; nous avons voulu entendre toutes les observations convenables afin de pouvoir, avec une plus grande lumière, terminer complètement cette oeuvre, et cela d'autant mieux que nous visiterons ou ferons visiter chaque couvent de cette congrégation qui nous est confiée. Après la grâce divine, toute l'économie et le nerf de cette congrégation, son bon état et son progrès dépendent de ces constitutions. Nous désirons en conséquence que Vos Révérences fassent, pendant ce temps et pour ce motif particulier, les prières les plus instantes auprès de Dieu. Pour le faire avec plus de fruit et d'efficacité, et dans l'espérance d'en obtenir d'autres bons résultats, le chapitre a décidé que chacun des frères, à partir de ce moment jusqu'à Pâques, ferait une fois, pendant un mois ou environ, les exercices du père Ignace de la Compagnie de Jésus ou autres semblables, selon l'usage de la Compagnie. Vous serez donc diligents et prêts à embrasser et à donner avec toute ferveur cette assistance à votre congrégation et à vous-mêmes... Nous désirons encore que chaque jour, jusqu'à Pâques, vous doubliez le temps de l'oraison, le matin et le soir, afin que le secours de Dieu se montre d'autant plus prompt et plus favorable: ce qui importe, tant au bien de cette congrégation. » Le dernier chapitre se réunit le 25 mai I579; on y fit la lecture des nouvelles constitutions; tous les religieux présents et tous les supérieurs des couvents y adhérèrent ; l'on procéda ensuite à l'élection d'un nouveau général. Les voix se portèrent sur le père Augustin Tornielli. Le saint remit ensuite à chacun des religieux présents un exemplaire des nouvelles constitutions et, en vertu de sa délégation apostolique, il abrogea toutes les anciennes lois. Ces constitutions furent louées par tous les hommes de Dieu et spécialement par saint Philippe Néri. En dehors des règles proprement dites, le cardinal Borromée donna aux religieux des conseils excellents qu'ils reçurent comme des oracles de l'Esprit-Saint. Il les engagea à s'éloigner dans la prédication de la manière de faire de ces hommes dont les discours, chargés d'ornements de tout genre, ont plutôt pour but de flatter agréablement l'oreille de l'auditoire que de toucher son coeur. Cherchez plutôt, leur dit-il les moyens de ramener les âmes à Dieu, à l'exemple des saints, dont la parole était toujours grave et utile au peuple. Dans une autre circonstance, au moment où ils allaient réunir leur chapitre, ces religieux lui demandèrent ce qu'il importait le plus de faire dans l'intérêt commun: « Je ne vous donnerai pas d'autre avertissement en ce moment, dit-il, si ce n'est d'éviter une trop grande indulgence, comme cela arrive quelquefois, et de laisser les fautes impunies ou châtiées beaucoup plus légèrement qu'il ne convient. » Ainsi nous parla cet homme d'ailleurs très clément, ajoute un Barnabite, suivant, en cette recommandation le conseil que saint Bernard donnait au pape Eugène: « L'impunité est fille de la négligence, mère de l'insolence, racine de l'impudence et la nourrice de toutes les transgressions. » Les clercs réguliers de Saint-Paul regardent le saint archevêque comme leur second fondateur, ils n'ont cessé de l'honorer comme tel. Quand il fut placé sur les autels, le chapitre général de la congrégation le choisit pour patron principal. il prescrivit que sa fête se célèbrerait avec le rit le plus solennel, que la vigile serait consacrée par le jeûne. La première église élevée en l'honneur du saint, à Rome, le fut par les Barnabites. Depuis l'année 1574, ils avaient transporté dans cette ville la résidence du général de la congrégation. Le cardinal Borromée les avait lui-même exhortés à prendre cette mesure qui devait faciliter l'extension de l'Ordre. Pendant son séjour ,à Rome, en cette même année, il les avait recommandés au saint père qui, sur sa prière, les accueillit avec bonté. Ils s'établirent où ils sont encore aujourd'hui. Un petit oratoire dédié à saint Blaise s'élevait en cet endroit, mais il ne pouvait suffire aux besoins de la communauté et les pères résolurent de le remplacer par une plus vaste église. La canonisation du saint archevêque de Milan, qui eut lieu en 1610, leur permit alors de placer le nouveau temple sous ses auspices. La première pierre en fut posée en 1612. On s'était à peine mis à l'oeuvre qu'un incendie violent éclatait dans ce quartier, et menaçait de détruire toutes les maisons voisines de l'emplacement sur lequel devait s'élever la nouvelle église. En voyant le péril, les habitants s'écrièrent: «Ajutaci S. Carlo ; saint Charles, aidez-nous! » et les flammes s'arrêtèrent comme par enchantement: aucune de leurs maisons ne fut atteinte. L'église s'éleva riche et vaste, et Rome, qui compte en si grand nombre de belles et somptueuses églises, est fière de Saint-Charles ai catinari que la piété a orné de remarquables fresques, de précieux marbres et de plusieurs oeuvres d'art d'un grand prix. Nous ne pouvons énumérer toutes les marques de confiance dont saint Charles entoura les membres de la congrégation des Barnabites. Il trouva auprès d'eux des directeurs pour les monastères des religieuses, des prédicateurs pour sa ville et les paroisses de son diocèse, des maîtres habiles pour élever la jeunesse, des aides dévoués au moment de la peste: ils devinrent en quelque sorte ses auxiliaires les plus habituels. Nous avons eu occasion de dire toute la confiance qu'il avait en l'habileté et la vertu du père Bescapé qu'il envoya en mission auprès du roi d'Espagne. L'archevêque emmenait souvent avec lui, dans ses visites pastorales, le P. Grégoire Asinari. Ce pieux Barnabite avait une remarquable facilité de parole et il savait se mettre, dans ses prédications, à la portée des intelligences les moins bien douées. Il était d'une grande ressource pour le cardinal qui le savait humble, mortifié: Ces deux vertus le lui avaient rendu très cher. Le bon religieux ne portait jamais ni souliers, ni manteau. Il accompagnait souvent l'archevêque dans ses voyages, et pour tout bagage il n'avait guère qu'un gros bréviaire in-folio aux caractères d'une dimension plus qu'ordinaire, à cause de la faiblesse de sa vue. Le saint aimait souvent à le plaisanter sur cet immense bréviaire, en le priant de vouloir bien lui prêter son petit diurnal. En 1570, pendant la maladie de saint Charles, le général des Barnabites voulut rappeler le père Asinari à son couvent. Mgr Castelli lui écrivit que le cardinal trouvait un charme inexprimable dans la conversation de ce pieux religieux;il priait le général de vouloir bien lui laisser un aussi cher et si précieux consolateur. Non seulement l'archevêque de Milan mettait le zèle et le dévouement des Barnabites à contribution, mais il aimait souvent à se retirer au milieu d'eux, à Saint-Barnabé, afin d'y passer quelques jours dans la retraite et la prière. Il vivait alors de leur vie, s'asseyait à leur table et, comme un simple novice, il s'exerçait à toutes sortes d'oeuvres d'humilité. On conserve encore dans ce couvent une grande auge en pierre qui servait alors de baquet pour laver la vaisselle, et ce n'est pas sans une vive émotion que nous y avons lu ces paroles: Pietra sopra cui S. Carlo esercitava ammirabile umiltà, lavando le scodelle con i Padri Barnabiti, mentre annualmente dimorava a fare esercici spirituali in S. Barnaba. Nous avons vénéré dans la chambre habitée par le saint un grand nombre d'objets qui lui ont appartenu : plusieurs, comme son lit et sa discipline, redisent encore la grandeur de ses pénitences. On y voit aussi le masque du saint archevêque pris aussitôt après sa mort. A Monza, au collège dont il leur donna la direction, la chambre qu'il habitait est conservée avec respect et l'on y montre un simple fauteuil de bois sur lequel il avait coutume de s'asseoir quand il adressait la parole aux novices. Toutes les fois que la communauté et le noviciat se trouvent réunis, le supérieur se sert encore de ce fauteuil pour présider à l'exercice. Quand les religieux étaient malades, il allait les visiter, il les exhortait, il les fortifiait et les consolait. C'est ainsi qu'il agit avec le père Jean Pierre Besozzi qui, à quatre-vingt-un ans, étendu sur son lit de mort, après une vie entière consacrée à des travaux apostoliques, tremblait cependant encore, à la pensée des jugements de Dieu. Le saint lui rendit la tranquillité et la confiance; mais en sortant, il disait à ceux qui l'entouraient: « Gran passo è la morte ! gran passo ! c'est un grand pas que la mort! c'est un grand pas! « Près du lit du P. Paul Maletta, il s'écriait: « Heureuse maladie contractée dans les fatigues du zèle pour le salut des âmes! » Une famille religieuse de femmes, unie par les liens de la fraternité à la congrégation des Barnabites, fut égaiement l'objet de la protection du cardinal Borromée. Les religieuses de Saint-Paul, appelées Angéliques, furent fondées par le V. Zaccaria et par la comtesse de GuastaIla, Louise Tarelli. Paul III les approuva en 1535, et elles demeurèrent sous la direction des pères barnabites. Quand le cardinal Borromée prit possession de son archevêché de Milan, le monastère des Angéliques était le seul qui n'eût pas besoin de réformes. Le saint y trouva de nombreuses auxiliaires pour la réforme des autres monastères. Ces religieuses toutefois n'avaient point de règles écrites et saint Charles enjoignit au père Bescapé de les rédiger. Le saint les examina, les corrigea et il les fit précéder d'une lettre d'approbation dans laquelle il s'exprimait ainsi: « La congrégation des Angéliques de Saint-Paul s'est toujours conservée pure, dans la sainte observance de leur discipline régulière, telle que l'a approuvée le souverain pontife Paul III. Afin de faciliter à l'avenir leur persévérance dans la même voie droite et régulière, nous avons jugé à propos d'établir et de développer les présentes constitutions ou règles: nous n'avons fait du reste que réunir en un seul volume tout ce qu'elles pratiquaient déjà, au moins dans les chose les plus importantes. Nous avons cru toutefois devoir y ajouter quelques autres prescriptions. » Saint Charles avait une telle affection pour ces saintes filles, qu'il allait souvent les visiter dans les dernières années de sa vie. Après avoir célébré la messe dans la chapelle, il se plaisait à leur adresser de pieux discours et l'une d'elles, la mère Angélique Agathe Sfondrate, les a recueillis avec un rare bonheur: ils furent publiés au nombre de dix-sept par Gaëtan Volpi. Ces discours offrent des sentiments d'une grande élévation et des passages d'une rare éloquence. A côté des Barnabites, une autre congrégation religieuse obtenait également les faveurs du saint archevêque de Milan: ce fut celle des Théatins fondée en 1524 par saint Gaëtan de Thienne et Jean Pierre Caraffa, évêque de Théate, qui devint pape sous le nom de Paul IV. Le premier supérieur de l'ordre, Caraftà, conserva son évêché, d'où vint à ses disciples le nom de Théatins. Le cardinal Borromée, secrétaire d'État de Pie IV, habita pendant deux ans le palais Colonna, situé dans le voisinage de l'église de Saint-Silvestre, au Quirinal, desservie alors par les Théatins. Il eut ainsi occasion de les connaitre, il se plaisait même à les visiter souvent et à s'entretenir avec eux des choses de Dieu. Témoin de leur zèle pour le salut des âmes, admirateur de leur science, quand il eut pris possession du siège archiépiscopal de Milan, il les appela près de lui afin de les associer à ses travaux. Il leur donna l'église dédiée à saint calimère, à la porte Romaine. qui avait appartenu aux Humiliés. Ils en prirent possession en 1 570. La règle des Théatins est très sévère sur la pratique du voeu de pauvreté: ces religieux ne peuvent rien posséder, même en commun, ils doivent vivre d'aumônes. L'archevêque de Milan se chargea de pourvoir à tout ce qui fut nécessaire pour leur établissement et leur entretien. Le premier supérieur de la petite communauté milanaise, qui se composait de quatorze membres, le père Jérémie Isacchino, homme d'une grande intégrité de moeurs et d'une science peu commune, avait rempli autrefois la charge de martre de la chambre, sous Paul IV. On lui donna pour vicaire un religieux d'une haute vertu que le cardinal Borromée avait eu plus d'une fois l'occasion d'apprécier. Quand il sut que le père André d'Avellino venait habiter le couvent de Milan, il ne crut point déroger à sa dignité, en allant à sa rencontre, en dehors de la porte Romaine. Cet hommage si empressé rendu à la vertu d'un simple religieux est une preuve de la joie avec laquelle Charles le voyait arriver au milieu de son peuple. Quand il le vit, il l'embrassa avec effusion, lui exprima son contentement et le remercia, lui et tous ceux qui l'accompagnaient, de vouloir bien venir travailler à la vigne que le Seigneur lui avait confiée. Ces religieux ne tardèrent pas à réaliser toutes les espérances que l'archevêque avait fondées sur leur venue; en peu de temps, leur église fut remplie par le peuple et la noblesse qui se disputèrent l'honneur de pourvoir à leurs besoins et la consolation de recourir à leur ministère sacré. L'archevêque n'était pas moins avide que son troupeau de recueillir les exemples et de jouir des entretiens de ces hommes de Dieu. Il disait que les discours du père Isacchino enflammaient sa piété et il envoyait souvent chercher le père André d'Avellino. Il s'ouvrait alors à lui sur l'état de son âme, lui parlait des obligations de sa charge pastorale et dans ces entretiens spirituels, il admirait les lumières et les trésors de vertu dont le Seigneur avait enrichi l'humble religieux. Il décida qu'il ferait partie, avec deux autres membres de son ordre, des assemblées qu'il avait établies dans le but de rechercher les meilleurs moyens de réformer le clergé. En plusieurs circonstances, il n'hésita point à remettre à sa sagesse la solution d'affaires importantes et difficiles. Ces deux âmes étaient faites pour se comprendre et s'aimer. Pendant que Charles témoignait toute sa confiance au religieux, André ne se lassait pas d'admirer et d'exalter les vertus de l'archevêque. Un jour, en présence d'un grand nombre de personnes, le Théatin prédit, en termes très clairs et convaincus, que le cardinal Borromée opérerait des prodiges et qu'il serait un jour placé sur les autels. L'archevêque. de son côté, proposait l'humble religieux comme un modèle à ceux qui vivaient avec lui. il ne tarissait pas sur son sujet: « Il est l'idée la plus vivante, disait-il, qu'on puisse se faire d'un véritable apôtre. » La haute opinion qu'il avait du père André s'accrut encore à la suite d'une circonstance qui mit plus que jamais en relief la foi du religieux. L'archevêque avait contracté l'habitude d'envoyer chaque mois vingt-cinq écus d'or pour l'entretien de la famille religieuse de Saint Calimère. Mais la piété des Milanais, touchée par le dévouement des bons pères, se montra bientôt prodigue envers eux; le père André, jaloux de conserver dans son ordre l'esprit de pauvreté, songea à renoncer à la magnifique offrande du cardinal. Lorsque l'abbé Tagliaferro, vint, au nom de l'archevêque, apporter la somme habituelle, le religieux lui dit : « Nous sommes très reconnaissants des libéralités de Sa Seigneurie illustrissime; mais nous sommes suffisamment pourvus pour notre église et notre couvent. Quant à notre nourriture quotidienne, nous l'attendrons à l'avenir de la divine Providence: en conséquence nous ne voulons pas exposer la pauvreté théatine à disparaître. Nous vivrons d'autant plus riches et en plus parfaite sécurité, que nos vivres seront plus rares et plus incertains. Nous prions donc le cardinal de garder ses générosités pour des pauvres qui en ont plus besoin. » Surpris d'un refus aussi inattendu, I'abbé Tagliaferro retourna vers l'archevêque et lui raconta ce qui était arrivé. Au récit de cet héroïque détachement, le cardinal s'écria: « En vérité, ces pères sont des saints! » La joie de posséder un tel homme ne fut pas de longue durée: les supérieurs du père André l'envoyèrent à Plaisance, à la prière du vénérable cardinal Paul d'Arezzo, évêque de cette ville. Cette séparation était douloureuse pour l'archevêque de Milan, il ne voulut rien faire pour l'empêcher. Il eut craint d'agir contre les desseins de Dieu et de contrister le coeur de son saint ami, l'évêque de Plaisance. Le départ du père André fut un deuil général pour la ville de Milan et beaucoup de ceux qui l'avaient connu voulurent l'accompagner jusqu'à Plaisance. Un grand nombre de ses pénitents continuèrent à vivre sous sa direction spirituelle: les uns au moyen d'une correspondance régulière, et les autres par de fréquents voyages au lieu de son séjour. Il n'était cependant resté qu'une seule année à Milan. Les relations des deux saints ne furent point interrompues par ce départ, ils s'écrivirent: « Je serais heureux d'être près de vous, écrit André au cardinal, de vous servir et de vous prouver mon dévouement; mais je suis religieux, je ne m'appartiens plus et je dois être là où me veut l'obéissance. Je sais que vous êtes vous-même dans ces dispositions. » Après huit années de séparation, Dieu consola le cardinal en lui renvoyant son pieux ami. Pendant la peste qui avait si cruellement éprouvé la cité de Milan, les Théatins s'étaient montrés intrépides. On les vit partout à l'oeuvre, le jour et la nuit, visitant les malades, les confessant, les administrant, sans se préoccuper des dangers qu'ils pourraient courir pour eux-mêmes. L'archevêque centrale et plus importante que celle de Saint Calimère, il mit l'église de Saint-Antoine à leur disposition. Le but du saint fut amplement rempli : les religieux ne furent bientôt plus assez nombreux pour répondre à toutes les oeuvres qui se présentaient et pour écouter les confessions des pénitents qui accouraient en foule. Le père André était alors à Rome pour le chapitre général; le cardinal lui écrivit de vouloir bien « employer tous ses soins pour que le chapitre consentit à lui envoyer des sujets plus nombreux pour célébrer les offices dans leur nouvelle église, y entendre les confessions, dispenser la parole de Dieu et s'occuper de la direction des religieuses. Je puis assurer Votre Révérence, disait-il, qu'il y a un si grand concours de peuple dans cette église et que ces pères sont en si grande vénération dans la cité, qu'elle ne se repentira pas de ce qu'elle fera en ma faveur, avec l'espérance certaine du bien public et d'une grande moisson.» L'affection de saint André d'Avellino pour le cardinal Borromée, son zèle pour le salut des âmes lui firent plaider avec ardeur et éloquence la cause de l'Église de Milan. Il suffit d'ailleurs aux membres du chapitre d'avoir connaissance de la lettre de l'archevêque pour consentir aussitôt à sa demande. Ils voulurent faire plus pour lui et, sachant combien il en serait heureux, ils lui envoyèrent un essaim de religieux à la tête desquels ils mirent le père André comme supérieur. Nous ne saurions dépeindre la joie de l'archevêque et du religieux, en se retrouvant; elle fut partagée par toute la ville de Milan qui reçut le Père « comme un ange de Dieu ». Témoin du bien que faisait le père André, Charles en bénissait Dieu de tout son coeur, il continuait à entourer de sa confiance l'humble religieux, à réclamer ses lumières, et tous deux, à l'envi, s'excitaient à l'amour de Dieu et du prochain et à la pratique des vertus qui font les héros. Les Capucins, établis à Milan, furent aussi les auxiliaires
de l'archevêque. Nous avons dit le secours qu'ils lui prêtèrent
pendant la peste: le saint les trouva toujours prêts à répondre à son
appel pour n'importe quelle oeuvre de zèle et de charité.
Le cardinal se montra reconnaissant; il écrivit au roi de France,
Henri III, pour lui recommander le père Mattia Bellintona da Salo
nommé commissaire de son ordre, en France, avec la mission d'y
fonder des couvents. « Quoique je sache, dit-il, que la piété et
la bonté de Votre Majesté vous portent à vous montrer
favorable envers cet ordre des Capucins et que vous êtes disposé à le
recevoir dans votre royaume, à le favoriser et à le protéger,
j'ai voulu, néanmoins, rendre témoignage à Votre
Majesté des bonnes qualités du père commissaire,
porteur de cette lettre: Il peut faire beaucoup de bien en votre royaume,
car Dieu lui a donné de grands talents . » Il admit dans ses conseils le père Jacques de Milan, vicaire provincial de la Lombardie. Il le visita dans sa dernière maladie et, après deux heures d'un dernier et intime entretien, il le quittait en disant à ceux qui l'entouraient: « Il me manquera un bien fidèle coopérateur.» Le père Loup, d'origine espagnole, était connu dans toute
la ville par la hardiesse et la vigueur de son éloquence. Uniquement
occupé du salut des âmes et de la gloire de Dieu, il n'avait
aucune considération humaine, quand il s'agissait de réprimer
des abus, de stigmatiser des scandales publics, et il n'avait pas craint
de jeter un blâme, du haut de la chaire sur les ministres du roi
et sur leur conduite à l'égard de l'archevêque. Charles
se trouvait à Rome; quand il eut connaissance de cette sortie,
il en fit des reproches au zélé religieux. « Il ne
convient pas, lui dit-il, de lancer du haut de la chaire des allusions
ou des reproches personnels et directs: ils irritent et ne corrigent
pas. » Néanmoins le saint approuvait son ardeur habituelle
et la vigoureuse énergie avec laquelle il attaquait le mal en
général. Un évêque voisin, connaissant le
succès et l'influence de cette parole sur la population milanaise,
pria l'archevêque de vouloir bien le lui céder. « Dieu
m'en garde, répondit-il, ne cherchez point à m'enlever
ce loup, car mes brebis ont besoin de l'entendre: il les épouvante
d'une manière salutaire et il ne leur permet pas de fuir de la
bergerie. » Le diocèse de Milan possédait un grand nombre de couvents de religieux de tout ordre: toute la famille franciscaine dont saint Charles fut pendant longtemps cardinal protecteur y comptait des représentants. Les Carmes y avaient un couvent. La réforme de sainte Thérèse n'était point encore répandue en Italie du vivant de saint Charles. Ce fut Pie IV cependant qui accorda à la séraphique vierge d'Avila la première bulle qui autorisait sa réforme ; le cardinal Borromée était alors protecteur de l'ordre des Carmes. Néanmoins rien ne nous permet d'affirmer, ni même de supposer que l'illustre réformateur de la discipline ecclésiastique de Milan ait connu la célèbre réformatrice espagnole. Malgré nos recherches, nous n'avons rien pu trouver qui nous autorise à croire qu'il ait même soupçonné son existence. Lui, si désireux de connaître, d'encourager et d'accepter tout ce qui pouvait aider à la réforme des monastères eût certainement cité l'exemple de cette héroïque vierge du Carmel, il lui eût écrit, se serait autorisé de ses conseils et de ses efforts. Nous nous expliquons difficilement, nous l'avouons, cette ignorance du saint à l'égard de cette réforme. Son ami et son ancien vicaire, Mgr Ormanetto, nonce du pape en Espagne, a favorisé et encouragé les tentatives et les oeuvres de Thérèse, pourquoi n'a-t-il rien dit à saint Charles des vertus et des réformes de la grande carmélite ? Nous ne savons nous rendre compte de ce silence. Quoi qu'il en soit, les fils de sainte Thérèse ont toujours eu une grande dévotion pour le cardinal archevêque de Milan. Les premiers, dans tout l'univers catholique, ils lui consacrèrent une église à Milan même, en l'année 1614, sous l'épiscopat du cardinal Frédéric Borromée. Ce couvent, situé à Porta nuova, devint le noviciat de la province lombarde el il fut toujours florissant jusqu'à l'époque de Joseph II qui en ordonna la suppression. Fondé par le vénérable père Ange de Jésus Marie, de la famille des marquis Stampa Soncino, il eut la gloire de former à la vertu et à la science un grand nombre de religieux milanais sortis des plus illustres familles de la ville, parmi lesquelles nous citerons les Litta, les Bescapé, les Del Drago, etc. Le second couvent de la réforme thérésienne établi à Gènes
fut placé et est encore sous le vocable de Saint Charles; enfin
la province de Liège, en Belgique, l'a choisi pour son
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