Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE TRENTE NEUVIEME

SAINT CHARLES ET LES JESUITES

La Compagnie de JÉSUS rencontre des oppositions dès sa naissance. - Comment saint Charles la recommande et la protège auprès de l'empereur d'Allemagne et du concile de Trente. - Il envoie les Jésuites à Milan pour fonder son séminaire. - Opposition du clergé milanais. - Saint Charles défend les Jésuites. - Ses relations avec saint François de Borgia. - Les pénitenciers de Saint-Pierre. - Saint Charles exprime à Mgr Speciano ses doutes, ses inquiétudes et ses scrupules relativement aux élèves de son séminaire. - Bref de saint Pie V relatif aux élèves du séminaire de Milan. - L'université de Bréra. - Lettres de saint Charles à son agent. - Etait-il ennemi de la Compagnie? - Son attachement invariable à la Compagnie. - Sa lettre à Grégoire XIII. - Élection du père Aquaviva. - Une des dernières actions du saint fut d'écrire au Pape en faveur des Jésuites. - Le père Adorno.


IGNACE de Loyola était mort depuis sept ans lorsque le concile de Trente, s'occupant de la réforme des ordres religieux, rendit un solennel et glorieux témoignage à la Compagnie qu'il avait fondée. Il voulut respecter son oeuvre entière et, en réglant les conditions générales du noviciat des autres ordres religieux, il déclara ne vouloir « rien changer, rien innover qui pût empêcher la religion des pères de la Compagnie de Jésus de servir le Seigneur et son Église, selon leur pieux institut, approuvé par le saint siège. »

La Compagnie de Jésus a trouvé dans son berceau, si l'on peut s'exprimer ainsi, la croix de celui qu'elle avait choisi comme modèle et «comme capitaine. »Elle commence à peine à faire ses premiers pas dans le monde qu'elle y rencontre des persécutions et des haines qui semblent ne devoir jamais s'apaiser. La prière de son saint fondateur, sur son lit de mort, demandant à Dieu que sa Compagnie soit toujours persécutée, a été amplement exaucée; mais l'on peut affirmer que l'épreuve, en l'épurant, l'a consolidée et rendue plus glorieuse.

Déjà, dès sa naissance, de nombreuses préventions s'étaient élevées contre elle. La France, où elle naquit, fut l'une des premières, parmi les nations catholiques, à lui susciter des embarras. C'était l'époque des guerres religieuses et les jésuites s'étaient jetés avec ardeur dans la mêlée pour soutenir la véritable Église du CHRIST. L'hérésie, on le conçoit, leur en garda rancune et le parlement, où les huguenots trouvaient si aisément des appuis et des défenseurs, fit des difficultés pour les reconnaître et leur donner comme à tous les autres ordres religieux le droit de cité. Pour éviter de nouvelles luttes avec l'autorité royale qui se montrait favorable aux jésuites, le parlement s'en était remis à la décision d'un concile général. Ce concile à peine réuni, saint Charles songea aux pères de la Compagnie de Jésus pour lesquels son affection n'avait cessé de s'accroître, depuis le jour où le père Ribera l'avait initié, aux secrets de la perfection. Dès le mois d'août 1561, il les faisait recommander à l'empereur d'Allemagne comme des religieux que le pape tenait «en estime particulière »; il lui parlait de «leurs mérites et des bonnes oeuvres qu'ils faisaient dans toutes les contrées pour le service de. Dieu et de la sainte Église. »

Le cardinal écrit aux légats; il. regarde comme superflu de faire l'éloge des pères, d'exposer les raisons pour lesquelles le pape les aime et les protège : «Vous les connaissez », dit-il; ils font du bien dans tous les pays. Si la Compagnie n'est pas reçue en France, c'est uniquement par le fait de la passion de quelques hommes; la Cour lui est très favorable. Le saint Père serait très heureux, ajoute-t-il, quand il s'agira de la réforme des ordres religieux, si les légats en prenaient occasion de faire l'éloge de la dite compagnie. Il conseille enfin d'en parler avec le cardinal de Lorraine; il sera disposé à entrer dans ces desseins, car il protège et aime ces pères.

Les légats et les pères du concile pouvaient apprécier le mérite des jésuites; ils avaient, au milieu d'eux, plusieurs membres de cette Compagnie déjà illustre, surtout le père Laynez, l'ami du saint fondateur et son successeur dans la dignité de général. II était à Paris où «sa prédication produisait un grand fruit», lorsque le cardinal Borromée lui fit donner l'ordre, par le cardinal Hippolyte d'Este, d'aller au concile, «dans l'espérance qu'il y rendrait encore un plus grand service à l'Église. »

Une chaleureuse recommandation terminait la lettre du cardinal Borromée: «Ces pères sont, vous le savez, fils très obéissants de Sa Sainteté et du saint siège, de plus, ils m'ont encore pour protecteur. Pour ce motif, j'assure Vos Seigneuries que je regarderai comme faites à moi-même toutes les faveurs que vous leur accorderez. Je vous supplie de les considérer comme vous étant très recommandés. »

Ce témoignage de l'affection du cardinal Borromée pour la Compagnie de Jésus est l'un des plus précieux parmi tous ceux qui, dans le cours des siècles, furent donnés aux fils de Saint-Ignace. L'archevêque pensait comme le ministre du pape et, pendant qu'en cette dernière qualité, Charles recommandait les Jésuites au concile, il songeait, comme pasteur des âmes, à les introduire dans son diocèse.

Dès le 15 août 1562, il avait parlé de les établir à Milan; mais le président du sénat et plusieurs membres du clergé manifestèrent quelque opposition à ce projet. Charles s'en étonne et il prie « son très cher Tullio Albonese », d'aller en compagnie du sénateur Rainaldo, entretenir le président du sénat : Vous chercherez à le persuader, dit-il, par tous les moyens en votre pouvoir, que la présence de ces pères serait d'une grande utilité pour la ville. On peut s'en convaincre, facilement en voyant tout le bien qu'ils ont fait et qu'ils font partout où ils se trouvent: ils répandent la bonne odeur d'une sainte vie, ils administrent les sacrements avec une grande piété, de plus, ils enseignent la doctrine chrétienne et les autres sciences. Je suis certain que le président, quand on lui aura bien tout expliqué, approuvera, comme une chose très avantageuse, leur introduction à Milan; il n'en résultera d'ailleurs aucune charge pour la cité: on leur constituera des revenus fixes et ils n'iront point mendier. »

Nous avons déjà dit comment l'archevêque réussit à réaliser son projet. Il envoya d'abord à Milan le père Palmio ; puis, quand il eut désigné Mgr Ormanetto comme son vicaire et qu'il lui eut confié le soin de fonder son séminaire diocésain, il demanda trente nouveaux pères au général de la Compagnie. Avant leur arrivée il donne des ordres qui témoignent de la confiance qu'il a en leur prudence et en leur savoir. «Quand les pères jésuites seront à Milan, écrit-il à Tullio, on ne donnera aucun bénéfice paroissial à aucun prêtre avant qu'il n'ait été examiné et jugé digne par ces mêmes pères; on exigera aussi la promesse de la résidence. »

Dans les lettres suivantes, il recommande à son agent de pourvoir à tous les besoins des pères.

Le clergé milanais voulut s'opposer à ce qu'on confiât la direction du séminaire à des étrangers, il protesta devant le sénat et il adressa une supplique au cardinal pour le détourner de ce projet. La grande raison qu'il mettait en avant pour combattre cette mesure, c'était qu'elle pourrait tourner au détriment du rit ambroisien dont ces religieux ne pourraient instruire les élèves et pour lequel, on pouvait le supposer, ils n'auraient ni un grand attachement, ni un grand zèle, puisqu'ils étaient étrangers. Cette raison, mise en avant, n'était pas sans fondement, mais elle en cachait d'autres peut-être moins avouables. Quoi qu'il en soit, le cardinal ne se laissa point ébranler par cette opposition et il écrivit à son vicaire: «Quant au gouvernement du séminaire, soyez certain que je n'en éloignerai pas les pères jésuites, je connais leur bonté, leur patience et leur aptitude pour cette fonction. Si le clergé m'écrit à ce sujet, je saurai ce que je devrai répondre. Je ne m'étonne pas que le démon ait suscité, là aussi, des instruments de sa haine contre ces bons pères; puisque ici même à Rome, beaucoup ont agi pour empêcher qu'on ne leur confiât la même oeuvre; ils ont propagé contre ces religieux mille calomnies qui se sont déjà répandues en beaucoup de lieux, et jusqu'en Allemagne. Ce qui a porté Notre Seigneur à écrire divers brefs, particulièrement à l'Empereur, pour proclamer leur innocence, comme vous le verrez par la copie que je vous adresse.

«Je ne trouve donc pas étrange qu'il se soit rencontré à Milan de ces mauvais esprits. Mais consolez ces pères, qu'ils ne fassent pas attention à ces vains bruits, et qu'ils s'occupent constamment et diligemment de leur entreprise avec toute l'active sollicitude que je m'en promets. »

Toutefois le cardinal chercha à tranquilliser les esprits et il définit d'une manière plus précise le rôle de ces religieux dans son séminaire. «C'est avec injustice qu'on se plaint de voir le séminaire confié à des étrangers: les Jésuites sont là comme de simples maîtres, tandis que l'administration de ce lieu pieux est confiée, selon les prescriptions du concile de Trente, à des députés milanais. »

Lorsque le cardinal Borromée vint résider dans sa ville archiépiscopale, après la mort de son oncle, il associa les Jésuites d'une façon plus intime à son ministère pastoral. Il ne les avait chargés que de l'éducation et de l'instruction de la jeunesse, il leur confia le soin d'administrer la paroisse de Saint-Fidèle, il se fit accompagner dans la visite de son diocèse des pères jean Baptiste Velati et Leonetto Clavonio, et il leur remit la direction spirituelle d'un conservatoire de jeunes filles fondé par la comtesse de Guastalla.

Le père Laynez était mort au mois de janvier 1565 et le chapitre général avait choisi pour lui succéder ce grand d'Espagne, le duc de Gandie,: François de Borgia, qui, touché en présence de la dépouille mortelle de sa souveraine de l'inanité des grandeurs et des félicités de la terre, avait tout abandonné pour se consacrer à la plus grande gloire de Dieu dans la Compagnie de Jésus. L'héroïsme de ce sacrifice, des vertus dignes en tout point d'un tel début dans la vie religieuse, le rare talent qu'il avait autrefois déployé dans la négociation des affaires importantes de l'état, l'avaient suffisamment désigné aux suffrages de ses frères. Le saint archevêque de Milan dut se réjouir d'un tel choix: son coeur était capable d'apprécier de si hautes vertus et l'amour qu'il portait à la Compagnie de Jésus était satisfait: sous un tel général, elle ne pouvait que grandir et se fortifier dans la pratique de toutes les bonnes oeuvres. Nous ne pouvons nous faire qu'une idée fort imparfaite des relations des deux saints par les lettres qu'ils échangèrent mutuellement: elles ont, en effet, pour objet presque unique, de la part du cardinal, des demandés de sujets ou des propositions de règlement pour les Jésuites qu'il emploie aux différentes oeuvres de son diocèse. Le général des Jésuites, de son côté, témoigne un grand désir d'être agréable à l'archevêque, mais il ne peut toujours accorder ce qu'il lui demande, Saint Charles avait une telle confiance dans la vertu de ces religieux, qu'il eût voulu pouvoir les employer partout et à toutes les oeuvres. Il pense à eux pour établir des collèges dans sa ville et dans la province; pour évangéliser les populations de son diocèse; il voudrait les envoyer à Chypre avec Aston Baglion; mais le général connaît les besoins de son ordre, il a peu de sujets, ils ont des oeuvres nombreuses, quelques-unes même leur ont été imposées par le pape et il ne veut pas les laisser en souffrance.

La Compagnie a des règlements, des-usages qui ne peuvent pas toujours se plier à toutes les circonstances. Saint Charles ne voit que la plus grande gloire de Dieu, il connaît les besoins de son Église, ses intentions sont très pures, il ne cherche jamais à imposer sa volonté; mais néanmoins il tente d'arriver à ses fins par tous les moyens que la conscience et le zèle permettent. Saint François de Borgia lui rappelle que certaines conventions, qu'il a faites avec plusieurs pères de la Compagnie, ne portent ni la signature de son prédécesseur, ni la sienne «parce que, dit-il, quelques-unes sont peu conformes à notre institut, et à notre manière de procéder.» Mais cette réserve faite, il se montre disposé à faire et à accorder tout ce qui sera possible. Pouvait-il en être autrement? n'avait-il pas raison d'écrire au cardinal «de les regarder, tous en général comme s'ils étaient siens ,» et de lui déclarer, «que le désir qu'il a de le servir, en tout ce qu'il pourra, n'est pas moins grand que l'obligation qu'il en a, laquelle est très grande?»

Le général savait qu'il pouvait compter sur le dévouement du généreux cardinal. L'influence de la Compagnie de Jésus s'est accrue, leur église de Rome, devenue trop petite pour contenir la foule qui se presse autour de leur chaire et assiège leurs confessionnaux, menace ruine et il faut songer à en construire une nouvelle. Le cardinal Farnèse a promis de se charger des frais de la construction, si la Compagnie veut donner l'emplacement. Le terrain a été acheté, les pères l'ont payé douze mille écus et ils ont deux ans pour s'acquitter. Cette somme est considérable, et, malgré les offrandes de leurs amis, ils sont encore loin de pouvoir satisfaire à leurs obligations. Saint François demande une aumône à l'archevêque, qui «sera, dit-il, agréable à Dieu; il nous sera plus agréable encore à nous, qui sommes déjà si obligés à Votre Seigneurie illustrissime, de contracter envers elle cette nouvelle dette. »

Le saint accueillit favorablement la requête: il contribua ainsi à la construction de cette célèbre et incomparable église du Gésu, que les barbares contemporains, maîtres de Rome, ont vainement cherché à enlever à l'illustre Compagnie, en faisant disparaître, à coups de marteau, le monogramme du Sauveur des hommes qui la couronnait.

Le cardinal Borromée était grand pénitencier et il ne fut point étranger au choix que saint Pie V, en 1570, fit des pères de la Compagnie de jésus, pour exercer à Saint-Pierre les fonctions de pénitenciers: il appliqua huit cents écus de rentes annuelles à leur entretien.

Le père François de Borgia n'avait point été l'un des derniers à féliciter le saint archevêque d'avoir échappé à la tentative d'assassinat commise contre lui. « Nous ne manquerons pas, disait-il de remercier Dieu du bienfait qu'il vient d'accorder à toute l'Église, à celle de Milan et très particulièrement encore à nous, qui regardons Votre Seigneurie illustrissime comme protecteur spécial et père. »

Néanmoins, un petit nuage s'était élevé entre l'archevêque de Milan et les pères de la Compagnie de Jésus, qu'il avait placés à la tête de son séminaire et auxquels il avait confié des oeuvres diocésaines. Nous laisserons la parole au saint: on aurait tort de chercher dans ces plaintes, comme l'ont fait quelques écrivains passionnés ou dévoyés, des armes contre la Compagnie de Jésus. La correspondance du saint archevêque avec son agent montre une conscience droite et pure, qui ne cherche que le bien, et qui voudrait prendre les meilleurs moyens d'y arriver sûrement : mais elle ne porte aucune trace de sentiments hostiles envers une Compagnie, à laquelle il rend toujours une pleine et entière justice. Ces lettres du saint n'ont point besoin de commentaire, elles parlent d'elles-mêmes et l'on y chercherait vainement un sujet d'humiliation pour la Compagnie de Jésus. Elles n'étaient point destinées à la publicité et dans l'intimité l'archevêque a exposé en toute simplicité, avec une certaine liberté de langage, ses sentiments, ses doutes et ses inquiétudes. Il faut y voir l'expression d'une conscience scrupuleuse qui craint, avant de prendre une résolution, de n'avoir pas envisagé la question sous toutes ses faces, ou d'avoir même négligé de prévoir les conséquences d'événements possibles, sinon probables. Ces lettres ressemblent à un examen de conscience dont le saint voulut que son agent fût témoin.

Le 17 mai 1570, très préoccupé des besoins de son diocèse et des tendances de ses séminaristes, il expose à Mgr Ormanetto ses inquiétudes. Il a besoin de prêtres: en ce moment, vingt à vingt-cinq cures de son diocèse sont vacantes et les élèves de son séminaire ont pris comme l'habitude, le pli d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Les plus capables, les plus pieux se font religieux et surtout Jésuites. Cela vient, dit-il, de ce qu'ils sont élevés par les pères à un genre de vie, qui ressemble à la vie religieuse: de la conversation continuelle qu'ils entendent: enfin de ce que les pères les dirigent et les confessent et, par conscience, ils les exhortent à embrasser un état plus parfait. On manque ainsi le but que s'est proposé le concile de Trente en instituant les séminaires diocésains.

D'un autre côté, si quelques-uns entrent en religion entraînés vraiment par le désir de la perfection il peut arriver que d'autres y soient attirés par la commodité de la vie: en religion, on étudie plus facilement, on est pourvu de tout ce dont on a besoin, sans préoccupation d'aucune sorte. Ils aiment mieux cela que la perspective d'une paroisse pauvre.

L'embarras de l'archevêque est très grand: il voit toutes ses espérances échouer, l'une après l'autre: comment parer à cet inconvénient ? Il examine alors plusieurs combinaisons.

J'ai fait connaître aux pères, dit-il, mes soupçons sur l'action qu'ils exerçaient directement ou indirectement, par eux ou par leurs ministres, sur l'esprit des jeunes gens. Mais si un supérieur donne des ordres pour qu'on évite tout ce qui pourrait les attirer, qui peut m'assurer qu'on lui obéira et que les ministres n'agiront pas? J'ai fait savoir que ces doutes me contraindraient, pour remplir mon devoir, à changer la direction du Séminaire et à la mettre entre les mains de prêtres séculiers. Si alors les séminaristes manifestaient l'intention de se faire religieux, je serais le premier à les y exhorter, à les aider. J'aurais voulu que le général déclarât qu'il ne recevrait aucun de ces élèves. Il a répondu qu'il se réservait seul le droit de les admettre et qu'il ne le ferait pas sans mon bon plaisir. Mais si ces jeunes gens ont une vraie vocation, ma conscience se trouvera engagée, j'aurai des scrupules.

Il pensait à confier la direction de son séminaire aux prêtres séculiers de santa Corona' ; mais il regretterait la science des pères jésuites. La vie des prêtres séculiers est plus en rapport avec le genre de vie que devront plus tard tenir ces jeunes gens, mais d'un autre côté, la direction des pères est meilleure comme celle de tous les religieux: ils sont plus unis, marchent plus d'accord dans le gouvernement et la direction des intelligences et des coeurs; les ministres inférieurs dépendent des supérieurs avec une obéissance plus entière: ce que ne feraient pas des prêtres séculiers.

Mais d'autre part, n'obtenant pas le but principal, ma conscience n'est pas tranquille et je prends la détermination d'en donner connaissance à Sa Sainteté. Voyez si elle ne pourra pas m'aider par une autre voie que par celle du changement des pères. Ne pourrait-elle pas, par exemple, au moyen d'un bref défendre de recevoir dans la Compagnie de Jésus les jeunes clercs élevés dans mon séminaire? Cependant je n'entends pas demander à Notre Seigneur une chose qui ne puisse pas se faire. Je m'en remets à Ia piété et à la prudence de Sa Sainteté: comme père universel il voit mieux ce qui intéresse l'honneur de Dieu et le service de mon Église auxquels je suis obligé de pourvoir par tous les moyens possibles. S'il y a un autre remède selon la conscience, et de nature à satisfaire aux besoins qui me sont les plus chers, je l'accepterai volontiers. »

Il concluait sa lettre en demandant pour ses séminaristes l'obligation d'exercer, pendant quelques années, le ministère ecclésiastique, avant d'être autorisés à entrer dans un ordre religieux.

Combien d'évêques se sont posé, et se posent encore aujourd'hui, les mêmes questions et les mêmes doutes que l'archevêque de Milan ! En présence de la moisson et du nombre d'ouvriers qui devient chaque jour plus restreint, on conçoit les préoccupations et les hésitations d'une conscience épiscopale, avant de donner à ses jeunes prêtres l'autorisation d'entrer en reIigion.

Saint Pie V ne repousse nullement les propositions du cardinal. « Sa Sainteté, répond Mgr Ormanetto, pense comme vous, il ne-faut pas changer la direction de votre séminaire dans la crainte de ne pas trouver aussi bien ailleurs. Mais elle approuve cette mesure : les élèves du séminaire, tant qu'ils seront élèves, ne pourront pas entrer dans la maison des Jésuites, ni être reçus par eux. Après leur sortie du séminaire; ils ne pourront être reçus par les pères avant que quatre années soient écoulées. Sa Sainteté vous expédiera un bref sur cette défense, en dehors de ce qu'elle dira et fera comprendre, ici, au général. Si cette mesure vous plaît, vous m'en aviserez. »

Le 14 juin, l'archevêque répondait que la proposition du saint père lui semblait très à propos. « Il me suffira, dit-il, d'avoir le bref en ma possession ; je désire qu'on ne l'expédie qu'à moi seul, je le garderai secret; mais du moins ma conscience sera à l'abri, en ne donnant pas mon consentement avant le temps déterminé par le bref. »

Il ajoute: « Je désire vivement que dans la partie narrative du bref on ne mette aucune clause qui soit de nature à préjudicier à l'honneur de la Compagnie. . . Veuillez donner cet avis; je désirerais également une clause qui aurait pour but de prévenir toute espèce et même tout essai de fraude; par exemple, après avoir déclaré que les jeunes séminaristes ne pourront entrer dans la Compagnie de Jésus qu'après quatre ans écoulés, à partir du jour de leur sortie, il faudrait ajouter : Ils ne pourront passer ces quatre années dans des lieux désignés par les pères de la Compagnie ou, dépendants de leur autorité. Il pourrait arriver, en effet, qu'à cette occasion, on les envoyât finir leur cours hors d'ici dans d'autres de leurs séminaires, ou dans la maison des personnes qui jouissent de leur confiance, pour y passer les quatre années. »

La réponse de saint Pie V ne se fit pas attendre. A la date du 28 juillet 1570, il adressait un bref au cardinal Borromée, en vertu duquel il défendait aux pères de la Compagnie de Jésus de recevoir dans leur religion les élèves du séminaire de Milan, si ce n'est après quatre années écoulées du jour de leur sortie du séminaire. Les termes de ce bref diffèrent peu des termes dont se servit le saint dans ses lettres à Mgr Ormanetto.

L'année suivante, le cardinal se plaint que son séminaire n'a pas les maîtres suffisants, que les oeuvres dont il a chargé les pères restent en souffrance parce qu'on n'a pas remplacé ceux qui sont partis; l'archevêque est obligé de se fâcher, de parler haut pour obtenir ce qu'il demande, riscaldarsi, di far rumore. Il ne me convient pas, ajoute-t-il, de disputer davantage avec le père provincial, ni de me tourmenter à ce sujet. Qu'on lui donne les personnes nécessaires; qu'on les prenne à Rome ou ailleurs, mais que les supérieurs finissent enfin par montrer qu'ils reconnaissent l'importance de ce lieu, des oeuvres qu'ils ont prises à leur charge et de l'amour que je porte à cette congrégation. » Et il charge Mgr Bonomi de traiter cette question avec le général de la Compagnie ou avec ses assistants, si lui-même n'était pas à Rome.

L'affaire du séminaire de Milan se termina dans la suite par l'exclusion des Jésuites de l'administration disciplinaire et de la direction spirituelle de cet établissement. Le saint confia aux Oblats les fonctions de recteur, de vice-recteur et de confesseur; les élèves suivirent les cours de l'université de Bréra que l'archevêque avait confiée aux pères de la Compagnie de Jésus. Il obtint ainsi le but de ses désirs : les oblats, prêtres du diocèse, mais liés par les obligations de la vie en commun, lui offraient toutes les conditions d'une direction pieuse et uniforme; ils initiaient les élèves à tous les usages et coutumes du rit ambrosien et les préparaient d'une façon pratique aux difficiles fonctions du ministère pastoral. Les jésuites de l'université de Bréra complétaient cette éducation cléricale par une doctrine saine et forte, par un enseignement dont l'archevêque de Milan se plaisait à reconnaître la supériorité.

La maison de Bréra appartenait autrefois aux Humiliés. Au moment de la suppression de cet ordre religieux, l'archevêque de Milan avait songé à la demander à Pie V pour y établir un collège de la Compagnie de Jésus. Mais le pape, d'après le témoignage de Mgr Speciano, se montra peu favorable à ce dessein. Le cardinal Borromée songea un instant à y appeler les religieux de son ami, S. Philippe Néri. Mais les circonstances ne le permettant pas, il revint à son premier projet; il espérait même obtenir le consentement de Pie V en lui exposant, plus en détail, tous les motifs qui lui faisaient désirer cette oeuvre. La mort vint enlever le pape avant qu'il eut pu le faire revenir sur sa première impression.

L'archevêque de Milan n'avait rien qui lui fût plus à coeur que l'éducation et l'instruction de la jeunesse; il y voyait le meilleur moyen de préserver les esprits et les coeurs contre les dangers de l'hérésie et de l'impiété. Sous ce rapport la Compagnie de Jésus répondait complètement à tous ses voeux. Les écoles qu'elle dirigeait à Saint Guy, son collège de Saint Fidèle n'étaient pas suffisants pour les besoins des nombreux étudiants de Milan; il voulut faire mieux, il songea à doter sa ville archiépiscopale d'une université et à lui en confier la direction. La maison de Bréra, par ses vastes dimensions, sa position centrale, lui offrait les meilleures conditions de succès. Au moment où il songeait à la réalisation de cette grande pensée, saint François de Borgia passait à Milan pour aller en Espagne avec le cardinal Alexandrin. Saint Charles lui soumit ses projets et ils arrêtèrent ensemble les bases de cette université. La prévôté de Bréra avait été donnée au cardinal Chiesa de Milan; à la prière de l'archevêque, il consentit à l'abandonner, en faveur d'un établissement dont sa ville natale devait tirer un grand profit et une vraie gloire. Rien ne devait plus en arrêter l'exécution: Grégoire XIII approuva ce dessein. Le cardinal suppléa de ses propres deniers à ce qui manquait encore pour établir la fondation et, le 7 janvier 1573, les écoles de Bréra furent ouvertes avec une grande solennité, en présence de l'archevêque lui-même, et de la noblesse de Milan. La nouvelle université ne compta pas moins de douze chaires, dès son début: L'Écriture sainte, la théologie scolastique et morale, trois cours de philosophie, la rhétorique, les humanités, les langues hébraïque et grecque eurent des professeurs remarquables, tels que les pères Achille Gagliardi, Emmanuel Sa, Lelius Bisciola, François Adorno, Dominique Bonnaccorsi et plusieurs autres. Deux classes inférieures de latinité complétaient cette oeuvre, qui fut l'une des plus utiles et des plus belles entreprises du saint. Il ne cessa de l'entourer de soins paternels, il y allait souvent, se plaisait au milieu de cette studieuse jeunesse à laquelle il adressait d'affectueuses paroles. Il ne cherchait pas à dissimuler la joie qu'il éprouvait dans les visites. « Ce sont mes perles! disait-il un jour aux religieux en les quittant, ce sont mes délices! »

Le nombre des élèves se multipliait : il offrit d'accroître les bâtiments, d'ajouter de nouvelles classes. Il obligea les curés et les prêtres de la ville à venir, au moins une fois par semaine, assister aux cours de théologie morale pratique ou des cas de conscience, qui se faisait à l'université et à ceux de droit canon que le père Adorno donnait dans l'enceinte même du palais archiépiscopal. Les jeunes élèves du séminaire helvétique et du collège des nobles suivirent également les cours de l'université.

Saint Charles contribua à l'érection de plus de treize collèges de la Compagnie de jésus. C'est à lui que Vérone, Verceil, Mantoue, Brescia, Bergame, Gênes, Dilinga, Fribourg, Lucerne, Locarno, la Valteline et autres lieux doivent ce bienfait. Grégoire XIII se propose de fonder à Rome un collège pour les jeunes Anglais et d'en confier la direction aux pères de la Compagnie de Jésus, Charles se hâte de transmettre à son agent l'ordre de favoriser la réussite de cette entreprise.

La Compagnie de Jésus est l'objet de ses préférences et de ses soins les plus assidus. Il ne se rend pas à Rome sans visiter toutes les maisons de l'Ordre, il va souvent au collège romain, consent à s'asseoir à la table des pères et il s'attarde jusqu'à la nuit à s'entretenir avec eux. Dans ses voyages il descend plus volontiers chez les Jésuites. A Fano, à Florence, à Ferrare, à Venise, il refuse l'hospitalité que des princes et des évêques lui offrent pour se trouver au milieu des pères de la Compagnie. S'il se retire à Lorette ou à Varallo pour y vaquer plus librement aux exercices de la retraite, il veut avoir près de lui un Jésuite pour diriger sa conscience.

Nous ne pouvons citer toutes les preuves d'affection qu'il leur donna; celles-ci nous paraissent suffire. Cependant les ennemis de la Compagnie de Jésus ont essayé de s'appuyer sur l'autorité de saint Charles, pour faire accepter leurs mensonges et leurs calomnies contre ces intrépides et généreux soldats de Jésus Christ. Les philosophes du XVIIIe siècle et leur copiste Gioberti, ont voulu le regarder comme le précurseur de leurs attaques : un écrivain milanais contemporain a tenté de le représenter comme une victime du parti jésuitique qui lui impose ses lois et lui dicte ses volontés. On se demande comment se peuvent concilier deux opinions si différentes. Nous n'avons pas à expliquer ces contradictions: la haine de la vérité et de l'Église inspire également ces historiens, et ce n'est point à nous qu'il appartient de les mettre d'accord. Notre récit suffirait à lui seul pour prouver que saint Charles ne fut jamais opposé aux Jésuites. Nous ajouterons toutefois que les ennemis de la célèbre Compagnie n'ont pas même l'ombre d'une raison sérieuse, pour s'autoriser dans leurs attaques du nom et des lettres du pieux cardinal. Le saint archevêque eut à se plaindre de plusieurs membres de la Compagnie, qui «ne répondaient pas toujours à l'affection et à la bonne volonté qu'il avait pour eux ». Plusieurs de ses lettres contiennent l'expression de son mécontentement. Nous avons déjà parlé du père Mazzarino, nous ne reviendrons pas sur ce personnage ; à son occasion surtout, l'archevêque de Milan échangea avec Mgr Speciano une correspondance; l'un et l'autre s'y expriment librement sur ce père et sur quelques autres dont le saint croyait avoir à se plaindre. Lorsqu'à la fin du siècle dernier, une guerre à outrance fut déclarée à l'illustre Compagnie, les coryphées de l'impiété s'empressèrent de chercher dans le recueil de ces lettres tout ce qui leur parut de nature à jeter du discrédit sur les Jésuites, ils en publièrent un certain nombre à Venise, à Lugano; on les traduisit en français, on leur donna la plus grande publicité possible et, d'un air de triomphe, on proclama le saint archevêque de Milan, ennemi des Jésuites. Nous avons lu toutes ces lettres, nous les avons collationnées sur les originaux conservés à Milan, nous avons eu entre les mains les minutes de quelques-unes d'entre elles, corrigées de la main même du saint, et nous avouons ne pas comprendre comment les ennemis de la Compagnie de Jésus ont pu, même un instant, songer à faire du cardinal Borromée un de leurs auxiliaires.

Le saint se plaignit de deux ou trois pères, il exposa ses griefs à Mgr Speciano: c'est tout ce qu'on peut dire. Rien de plus simple, ni de plus naturel. S'il se plaignit de quelques hommes, il montra toujours pour la Compagnie elle-même la plus grande affection. Le général était alors le père Everard Mercurian. Sous son gouvernement la division s'était glissée dans le sein de la Compagnie. « De graves dissidences, dit le père Boero, surtout dans quelques provinces d'Espagne surgirent alors... L'objet de ces prétentions nouvelles était de vouloir changer l'institut de Saint Ignace dans plusieurs de ses parties substantielles. Ces esprits inquiets se faisaient passer pour des hommes pleins de zèle et, pendant qu'en cachette, ils cherchaient à tout détruire, ils se donnaient en public des airs de conservateurs. Le bruit qu'ils faisaient était grand, non seulement dans l'intérieur de la famille religieuse, mais encore au dehors, au grand scandale des bons. Le mal produit par ces quelques pères causait de la douleur et de la honte aux autres pères et spécialement au père Adorno qui en souffrait beaucoup.» L'archevêque de Milan n'ignorait point ces divisions; plus d'une fois il s'en entretint avec le père Adorno, son confesseur, pour les déplorer et chercher les remèdes les plus propres à éviter «le grand péril » qui menaçait la Compagnie, «depuis plusieurs années », celui « de tomber avec rapidité ». JI redoute d'autant plus ce danger qu'il a apprécié tout le bien qu'elle faisait et, s'il signale un besoin de réforme, s'il appelle l'attention sur certains points particuliers, c'est l'ami prévoyant et affligé qui donne un avertissement, c'est l'administrateur éclairé, et expérimenté qui indique, avec l'autorité de sa vertu et de son dévouement, les remèdes que réclame la situation. Plus d'un père de la Compagnie, à cette époque, pensait comme lui.

Écrites sous ces impressions et dans les circonstances que nous venons de signaler, les lettres de saint Charles, loin de fournir une preuve d'hostilité, font au contraire ressortir d'une manière lumineuse tout l'intérêt dont il entourait la Compagnie. Il blâme des abus, des défauts qui, avec le temps, se glissent toujours dans les institutions humaines, même les plus parfaites, mais il estime, il honore, il aime l'institution elle-même, dont il veut la conservation et le développement. Sa sollicitude pour la prospérité de la Compagnie est si grande et si réfléchie qu'il ne craint pas d'adresser des avis et des prières au pape Grégoire XIII, à la veille de la réunion du chapitre général, convoqué pour élire un successeur au père Mercurian.

«Très Saint Père, dit-il, les pères de la Compagnie de Jésus vont tenir prochainement la réunion générale dans laquelle se fera l'élection de leur supérieur; cette élection est de grande importance, pour que cette Société puisse encore produire des fruits abondants dans l'Église de Dieu, comme elle l'a fait par le passé; je crois donc devoir demander à Votre Béatitude, si elle le trouve bon, et après avoir examiné et connu l'état de cette Compagnie de la bouche même des quatre assistants et de quelqu'autre bon père, je lui demande de vouloir bien députer un cardinal pieux et zélé qui, avec le secours de quelques pères des plus anciens, recherchera les principaux besoins de cette Congrégation, les abus et les désordres qui s'y sont introduits, et qui pourraient amener sa ruine. Votre Sainteté, autant qu'il sera nécessaire, songera aux remèdes opportuns... Il y a quelques années, Pie V pourvut aux besoins de l'ordre de Saint-Dominique, d'une manière qui devint pour lui un sujet de louange et de gloire ; il lui donna, certainement sous l'inspiration divine, un supérieur très intègre. Votre Sainteté a acquis une gloire égale lorsque, ce supérieur étant mort, vous lui donnâtes un successeur d'une sagesse et d'une vertu semblables. J'ai confiance qu'avec l'aide de l'Esprit divin, et sous vos auspices, il sera donné à la Compagnie de Jésus un supérieur excellent et digne d'elle. Dans ce but, en toute humilité, je me permettrai de vous dire un seul mot. J'ai pensé à tous les sujets de cette congrégation que je connais, afin de voir quel serait le plus apte à bien instruire Votre Béatitude, en toute sincérité et avec bienveillance, de l'état actuel des choses et des besoins de cette Compagnie; j'ai songé aussi à celui qui serait le plus capable de la gouverner. Je ne vois pas d'homme qui soit plus apte à remplir cette dignité que celui que Mgr Speciano vous nommera de ma part; c'est du reste le père dont je vous ai entretenu à mon dernier voyage. Ce religieux est né d'une bonne famille; il a toujours eu la réputation de mener une vie très pure, il a été provincial, il est très zélé, d'une grande prudence religieuse, instruit dans les lettres, versé dans la science de l'antiquité et de la discipline ecclésiastique. Votre Sainteté pourra facilement s'assurer de toutes ces qualités dans les entretiens qu'elle aura avec lui. »

Ainsi parlait cet ennemi prétendu des Jésuites qui, dans une autre circonstance, écrivait: «Tout le monde sait combien j'ai toujours aimé cette Compagnie: l'on peut dire encore que mon âme est entre les mains d'un de leurs pères, puisque je fais toutes mes retraites, tous mes exercices spirituels sous la direction du père Adorno. » S'il en eût voulu la destruction il n'avait qu'à laisser aller les choses d'elles-mêmes, sans se préoccuper de lui donner pour chef l'homme qu'il croyait le plus capable de la relever et de la gouverner.

C'est ce même père Adorno, son confesseur, que le cardinal Borromée désignait à l'attention et aux faveurs de Grégoire XIII. Ce pontife avait une confiance illimitée dans les lumières de l'archevêque de Milan, et l'histoire a enregistré tout ce qu'il a fait pour la Compagnie de Jésus. Il se montra disposé à suivre le conseil du cardinal et à nommer par un bref le P. Adorno supérieur général de la Compagnie de Jésus. La modestie du père put seule empêcher le souverain pontife de donner suite à cette résolution. Il supplia si instamment de ne pas priver le chapitre réuni de toute la liberté nécessaire, pour élire son supérieur, que le pape se laissa fléchir. La majorité des suffrages se porta sur le père Aquaviva. Le nouveau général n'avait que trente-six ans. La première impression du pape, en apprenant le résultat de cette élection, fut défavorable, ce sentiment fut partagé par presque tout son entourage; mais les vertus, l'habileté, la prudence du jeune général triomphèrent bientôt de toutes les préventions et, pendant trente ans, il gouverna la Compagnie avec une énergie et une prudence qu'on rencontre rarement unies à un pareil degré.

Le père Aquaviva sentit « le besoin d'écrire, dès le début de sa nouvelle charge, à l'archevêque de Milan, non seulement, lui disait-il, à cause de la vénération qu'il a toujours eue pour sa personne, mais aussi à cause des nombreux motifs qui rendent notre Compagnie sa très obligée. C'est pourquoi, après vous avoir humblement rendu hommage, en mon propre nom et au nom de la Compagnie entière, je vous offre de tout coeur le très prompt service de tous les religieux. Je vous donne l'assurance, ajoutait-il, que si, en tout temps, vous deviez et vous pouviez disposer de nous pour la plus grande gloire de Dieu, maintenant vous le pourrez plus que jamais, comme aussi je suis sûr que votre bienveillance prendra un plus grand soin de cette petite Compagnie.» «Je rends de nombreuses actions de grâce à votre révérence, répondit le cardinal, de l'affectueux office qu'elle a bien voulu remplir auprès de moi par sa lettre ; de même que par le passé j'ai toujours aimé cette Compagnie et que je l'ai aidée en tout ce que j'ai pu, ainsi je ferai pour l'avenir. L'affection que me témoigne votre paternité ne peut que m'y porter davantage. Et à ce sujet, j'ai donné ordre à Mgr Speciano de vous dire certaines choses, en mon nom. Je m'en remets à lui: je me recommande de tout coeur à Votre Révérence et je prie Dieu qu'il vous donne l'abondance de ses grâces afin que vous puissiez administrer, pour le service et la gloire de sa majesté divine, la charge qui vous a été imposée. »

Le saint archevêque était à Varallo, se préparant à la mort dont le Seigneur lui avait annoncé l'approche, lorsque sa pensée se porta sur les pères de l'université de Bréra et il bénit Dieu du bien qu'ils faisaient. Les nombreux jeunes gens de ses séminaires et de ses collèges venaient y puiser une solide instruction ; les étrangers même y accouraient, attirés par la réputation des maîtres: mais il songe que pour faire face à toutes ces obligations, les pères ont besoin d'un personnel considérable et que leurs revenus sont insuffisants. Il se rappelle l'intérêt que Grégoire XIII a toujours témoigné «à cette Compagnie si méritante et si utile, » et il lui écrit pour faire appel à sa générosité en faveur du collège de Bréra, Cette lettre fut la dernière qu'il écrivit et elle porte la date du 25 octobre 1584 ; le trois novembre suivant il rendait sa belle âme à Dieu, en présence du père Adorno, son confesseur. Après avoir reçu le dernier soupir du saint, le père se retira à la maison de Saint-Fidèle. et il passa la nuit dans les larmes et dans la prière: à l'aube du jour, il vit apparaître devant ses yeux, le saint cardinal radieux et resplendissant de lumière. « Je suis très bien, lui dit-il: et vous-même vous me suivrez bientôt ! »

Le père Adorno, consolé par-cette merveilleuse vision comprit que l'archevêque jouissait déjà du bonheur du ciel et qu'il devait lui-même se préparer à la mort. La prophétie se réalisa ; quelques mois plus tard le religieux mourait à Gênes, sa patrie, laissant à tous ses frères une haute opinion de sa sainteté.