Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE QUARANTIEME

LES OBLATS

Motifs qui déterminent l'archevêque de Milan à créer une congrégation de prêtres diocésains. - Sa lettre à Mgr Carniglia sur ce sujet. - Il s'adresse à son chapitre. - Il prend les prêtres de Santa Corona pour commencer son oeuvre. - Il expos son plan et ses désirs à Mgr Spéciano. - Après quelques observations, Grégoire XIII consent à tous ce que désire le saint. - Les premiers Oblats ne veulent s'engager que pour la durée de l'épiscopat du saint. - Les exhortations du saint pour engager ses prêtres à se faire Oblats. - L'église du Saint Sépulcre. - Santa Corona. - Le saint soumet la règle des Oblats à Saint Philippe Néri. - Saint Félix de Cantalice est appelé à juger cette règle. - Points principaux de cette règle. - La confrérie de la Croix. Différentes oeuvres confiées aux Oblats. - Les précurseurs de nos conférences de Saint Vincent de Paul. - L'oeuvre des Oblats est l'oeuvre de prédilection du saint. - Il aime à vivre au milieu d'eux. - L'Oblat Stoppani. - La madone miraculeuse de Rho. - Saint Charles fait bâtir une magnifique église avec le dessein d'y installer des Oblats. - Son successeur met ce projet à exécution. - Les Oblats au XIXe siècle.

Nous avons fait connaître les auxiliaires de l'archevêque de Milan ; mais les besoins de son vaste diocèse étaient si grands, les projets enfantés par son zèle et son amour pour le salut des âmes étaient si nombreux, qu'il n'avait pas encore tous les ouvriers nécessaires à l'accomplissement de telles oeuvres. Le dévouement, l'ardeur des congrégations religieuses le comblent de joie ; il était reconnaissant de ce qu'elles faisaient ; mais elles avaient des règlements qui gênaient parfois son initiative, des supérieurs qui ne lui permettaient pas toujours d'employer, comme il le croyait le plus utile, les religieux qui en faisaient partie. Il est d'ailleurs des oeuvres diocésaines auxquelles les religieux peuvent difficilement se consacrer, puis le but de leur institution ne peut se modifier selon les circonstances, les besoins et les désirs d'un chef d'un diocèse, fût-il, comme notre archevêque, un homme d'une héroïque vertu. Nul ne comprenait mieux ces choses que le cardinal Borromée. Si par sa vocation, par son état même, le religieux lui offrait en général plus que le prêtre séculier, une garantie de science, de zèle et de piété, néanmoins dans maintes circonstances ce dernier répondait mieux aux exigences et aux nécessités de son administration. Il chercha s'il n'y aurait pas de possibilité de réunir les deux avantages de la vie religieuse et de la vie diocésaine, en créant une congrégation dont le premier supérieur serait l'évêque lui-même. Il médita longtemps cette idée. Une congrégation de prêtres diocésains, connus sous le nom de des prêtres de la paix, existait à Brescia. Mgr Carniglia lui écrit de Rome qu'il trouvera là peut être la solution du problème qu'il cherchait. Dans sa réponse, le saint lui expose tout le plan du projet qu'il a formé et qu'il exécutera quelques années plus tard. Cette lettre intéressante à tous les points de vue, fait surtout ressortir la sagesse, la prudence du cardinal. Il mûrit pendant des années les desseins les meilleurs ; il va lentement, examine la question sous toutes les faces, l'étudie sous tous ses aspects, on ne saurait donc s'étonner, quand l'heure de l'exécution est venue, s'il agit sans hésitation, sans faiblesse et sans crainte. La prière et la réflexion précédaient toutes ses actions : cela ne suffisait pas : il consultait les hommes les plus vertueux et les plus éclairés. Nous ne voyons en aucune autre circonstance, apparaître avec plus d'évidence cette méthode invariablement suivie par le saint dans toutes ses entreprises.

Le 9 novembre 1574, il écrit à Mgr Carniglia : « depuis quelques années, je sens le besoin d'avoir de bons prêtres ; pour atteindre ce but, j'ai conçu la pensée de me créer une compagnie de prêtres séculiers qui vivraient en commun, comme dans un collège particulier, sous l'obéissance de l'ordinaire. Ils obtiendraient de Rome le privilège de pouvoir être promu aux ordres, à titre de pauvreté, ou sous la responsabilité de quelque personne que j'aurais chargée de pourvoir à leur nourriture et à leurs vêtements. Le but principal de leur institution serait de s'employer au service des âmes, dans la ville et dans le diocèse, selon que l'ordonnerait l'archevêque. On pourrait, par exemple, les charger de desservir par intérim quelque bénéfice vacant, et les employer comme auxiliaires dans certaines circonstances où le besoin s'en ferait sentir, aussi longtemps qu'on le jugerait nécessaire. On pourrait également les envoyer dans le diocèse prêcher, faire la visite, travailler à la réforme ou faire quelque autre fonction de ce genre ordonnée par l'évêque. Naturellement ils vivraient aux dépens mêmes des lieux où ils exerceraient ces différents services. Une telle compagnie serait d'une très grande utilité pour le bien des âmes.

« Cette pensée et ce désir d'établir une compagnie de ce genre à Milan, me firent prendre en affection les prêtres de la paix de Brescia. Leur institut, leurs qualités et leur manière de vivre, me paraissaient répondre à ce besoin.

«Depuis deux ans, ils ont rendu de grands services à l'évêque de Brescia dans des occasions semblables. Cependant les choses ne sont pas précisément établies comme j'ai dit plus haut. J'ai appris à les estimer lorsque deux d'entre eux étant venus à Milan, je leur confiai la mission de confesser les dames du Secours, fondation qui ressemble à la maison pieuse de Rome. Ils continuent à remplir cette fonction à la grande satisfaction de ces dames et, comme je l'entends dire, avec fruit pour les âmes. Ces pères auraient un grand désir d'implanter une de leurs maisons à Milan, d'autant plus qu'ils pourraient envoyer leurs jeunes gens étudier à Brera, mais, je le comprends, leur déférence pour l'évêque de Brescia les rend très réservés dans l'acceptation de l'offre que je leur ai faite. » Le saint écrivit à l'évêque, pour lui demander de vouloir bien laisser à Milan les pères qu'il avait consenti à lui prêter; « mais la réponse du prélat me fit comprendre, ajoute-t-il, combien il était jaloux de conserver ces prêtres, et de ne pas les voir sortir de son diocèse. »

Il n'y avait donc rien à attendre de ce côté.

Telle était, dès cette époque, la pensée du saint : créer une congrégation de prêtres diocésains, qui uniraient aux avantages de la vie commune, la vie active du ministère pastoral, sous l'autorité absolue de l'évêque.

Cette idée si sage et si pratique était nouvelle: si le cardinal en comprenait toute l'utilité, il ne se dissimulait pas les difficultés de l'exécution: avant d'y réussir il fera plus d'un essai. La peste lui-démontra d'une manière encore plus évidente la nécessité de créer une oeuvre semblable. Les familles religieuses en général s'étaient montrées réservées dans la concession de leurs sujets pour secourir les pestiférés. Les supérieurs avaient le devoir de songer aux intérêts de leurs subordonnés, à l'avenir même de l'ordre, et l'on s'explique aisément leur hésitation avant d'envoyer des religieux sur le champ même du danger. D'un autre côté, l'insuffisance du Clergé séculier, surtout au point de vue du nombre, n'avait été que trop réelle. Tout cela plus que jamais confirma l'archevêque dans son projet de créer parmi ses prêtres une société d'élite, dont lui même ferait partie, dont il serait le chef et le père et dont les membres deviendraient ses collaborateurs ordinaires, ses auxiliaires fidèles et soumis. Il avait constamment sous les yeux l'exemple de ces anciens évêques qui vivaient au milieu de leurs prêtres, comme un père au sein de sa famille; ils n'avaient qu'un coeur, qu'une âme et qu'une bourse. L'Église de Milan lui offrait un précédent de ce genre. Au témoignage du Pape Eugène III, l'archevêque Oberto et ses chanoines avaient réuni tous leurs revenus et vivaient de la vie commune. Le cardinal Borromée proposa aux chanoines de sa cathédrale d'imiter cet exemple. Depuis longtemps, l'archevêque avait renoncé à tous les avantages temporels que sa naissance, sa dignité, et sa fortune lui pouvaient procurer; il eût été heureux de tout donner et de ne recevoir qu'en proportion de ses besoins et de ses obligations comme évêque. Le fruit de ses revenus eût été confondu dans la masse commune avec ceux du chapitre. Il n'avait d'autre ambition que celle de vivre comme un frère, au milieu de ses chanoines, autant que le permettait son rang élevé dans l'Église. Quelques-uns de ces derniers acceptèrent volontiers cette proposition, mais les autres refusant d'y donner leur consentement, le saint fut obligé de chercher ailleurs le noyau de sa congrégation.

Nos lecteurs connaissent déjà les prêtres de Santa-Corona, établis près de la vieille et vénérable église du Saint Sépulcre; ils s'étaient conservés purs au milieu de la défection générale du clergé; l'abbé Castellino leur avait confié le soin d'appliquer la méthode d'enseignement pour la doctrine chrétienne. A défaut des chanoines, l'archevêque porta les regards sur ce petit mais fervent troupeau, il donna à ses projets une forme plus précise et à la veille de les mettre en pratique, il écrivit à Mgr Speciano, dans les premiers mois de 1878 : «Je suis enfin décidé à commencer, avec l'aide de Dieu, l'oeuvre que je médite depuis longtemps, c'est-à-dire, la fondation d'une congrégation de prêtres et de jeunes gens déjà admis dans les ordres sacrés, sous le titre d'Oblats de Saint-Ambroise. J'établirai leur résidence à l'église du Saint-Sépulcre: ils y vivront tous, en communauté, soumis à des règles que moi ou mes successeurs leur donnerons à l'avenir. Ils ne pourront accepter aucun bénéfice qui les éloignerait du diocèse. Le but principal de leur institution sera, après une épreuve suffisante, de s'obliger par voeu à vivre uniquement pour le service de l'Église ambrosienne. Ils se livreront à la prédication, ils entendront les confessions, ils nourriront les fidèles du pain des anges, ils administreront les sacrements dans les lieux où l'on jugera nécessaire de les envoyer pour un temps, ils dirigeront les séminaires, les collèges et autres associations pieuses d'hommes, ils vaqueront enfin à tout ce qui peut procurer la gloire de Dieu. De cette École, sortiront des hommes instruits avant tout des besoins du clergé, des maîtres et des guides pour la jeunesse, des directeurs pour les vierges sacrées; ils seront à la hauteur de toutes ces obligations et de beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer. Nous achèterons pour la somme de trois mille écus les maisons voisines de ce temple. J'ai déjà trouvé quelques prêtres et un certain nombre d'hommes auxquels j'ai inspiré le désir d'embrasser ce genre de vie. Plusieurs ont déclaré s'engager pour toute leur vie dans, cet institut, d'autres n'ont voulu s'y engager que pour le temps de mon épiscopat, les troisièmes enfin ont fixé un temps déterminé à cet engagement. Un seul obstacle semble s'opposer à la réalisation de ce dessein : en effet, aucun Oblat ne devant accepter un bénéfice qui le forcerait à résider ailleurs, il s'ensuit que beaucoup de ceux qui se présenteront ou n'ayant pas de patrimoine, ou étant privés de pensions annuelles, ne pourront pas entrer dans les saints Ordres. Pour remédier à cet inconvénient, je voudrais que vous priiez, en mon nom, le Souverain Pontife de me permettre d'appliquer à cette Congrégation, à titre de mense ou de masse, les revenus de la prévôté des Ottaci que j'ai autrefois donnés à mon séminaire, bien que je ne me sois pas privé du droit de pouvoir les reporter ailleurs. De cette façon, il serait possible d'élever aux saints ordres plusieurs jeunes hommes, qui n'auraient pas d'autres moyens de subsistance. Si le collège lui-même peut dans la suite acquérir les moyens de les faire vivre, cette difficulté n'existera plus et l'archevêque n'aura plus cette charge. Expliquez bien tout cela au Saint-Père, et ajoutez que dans ce moment je n'ai pas pour gouverner mon Église un moyen plus efficace que celui-ci. J'ai l'espérance que le Souverain Pontife accédera d'autant plus facilement à mon désir que les motifs de cette institution me paraissent les mêmes, aussi bien justifiés, que ceux qu'on a coutume de mettre en avant pour l'érection des séminaires. Je pourrais vraiment dire que cette société sera comme un séminaire de prêtres mûris, dont l'expérience ne servira pas médiocrement à entretenir et à fortifier la discipline elle-même des séminaires. Et de fait, cette pensée surtout m'a poussé à créer cette congrégation.» Il demande ensuite des indulgences et des faveurs et il ajoute: «Usez de diligence, je vous prie, afin que tout me soit accordé le plus promptement possible, avant la célébration de mon synode diocésain qui se tiendra le 16 avril; à cette occasion, je l'espère, beaucoup de prêtres, voyant cette congrégation encouragée et aidée par Notre Seigneur, se décideront plus facilement à en faire partie. »

Voici maintenant l'administrateur prévoyant et habile qui ne veut pas engager l'avenir: « A cause, dit-il, de la variété de personnes, de classes et de fonctions qui constitueront cet institut et aussi du but de sa fondation, le diplôme pontifical ne devra user que d'expressions générales, me laissant la liberté d'établir dans la suite les règlements et les coutumes que je voudrai. Quand bien même je ne vous enverrais pas par ce courrier la teneur de la supplique, parlez-en néanmoins à Sa Sainteté ; rédigez-la vous-même, en tenant compte de cet avis, Dites à messer Philippe de me préparer un bon nombre de ses prêtres; ils seront comme une cohorte d'auxiliaires ajoutée à cette armée.

«Faites en sorte qu'il devienne, au moins quelquefois, moins intraitable avec moi et qu'il fasse trêve sur ce sujet à ses temporisations à la Fabius. En attendant, recommandez beaucoup mon projet dans les prières que vous adressez continuellement à Dieu. »

Les oeuvres de Dieu ne se font pas sans oppositions, ni sans épreuves. Le pape n'accueillit pas favorablement tout d'abord l'ouverture que lui fit Mgr Speciano sur les projets de l'archevêque. «Je fus lundi aux pieds de Sa Sainteté, écrit ce prélat, je lui rendis compte du dessein que Votre Seigneurie illustrissime, dans l'intérêt tout particulier de son Église, a de fonder un collège de prêtres sous le titre d'Oblats de Saint-Ambroise. Pendant que je lui parlais, je m'aperçus que le sujet ne lui plaisait pas. Cela était si vrai qu'il ne me laissa pas continuer ; il m'interrompit, en me demandant combien il y avait de maisons de clercs réguliers à Milan. Je lui répondis qu'il y en avait quatre : les Jésuites, les Barnabites, les Théatins et les Somasques. Sa Sainteté ajouta aussitôt: Cela doit suffire pour les besoins de cette Église, sans qu'il soit nécessaire d'établir de nouvelles congrégations. Je lui ai exposé alors tout au long les difficultés que vous trouviez à employer ces pères dans les circonstances les plus difficiles: vous né pouvez, par exemple, les envoyer dans les montagnes, comme le réclame le salut des âmes: pour ce ministère et pour plusieurs autres les Oblats que vous désiriez créer vous seraient absolument nécessaires. » L'agent continua à plaider la cause de l'archevêque son éloquence et surtout l'estime que Grégoire XIII avait pour le saint cardinal triomphèrent de toutes les objections et le pape finit par répondre « qu'il s'en remettra sur ce point à tout ce que Sa Seigneurie illustrissime trouvera bien ».

Il n'y avait plus qu'à se mettre à l'oeuvre. Le saint avait près de lui un certain nombre de prêtres tout disposés à faire partie de cette congrégation; mais ils ne voulaient pas s'engager par un voeu perpétuel à l'obéissance aux archevêques de Milan. « Nous vouIons bien, disaient-ils, nous engager vis-à-vis de vous, pour tout le temps de votre épiscopat; nous vous connaissons et nous déposons ce voeu, avec confiance et avec joie, entre vos mains; mais nous ignorons qui sera votre successeur, nous ne pouvons à l'avance nous lier pas un engagement aussi sacré. »

L'archevêque dut céder à ce raisonnement ; mais trente-six séminaristes s'étant présentés, il exigea d'eux l'émission du voeu perpétuel d'obéissance.

Il avait placé un registre au secrétariat de l'archevêché sur lequel venaient s'inscrire tous ceux qui désiraient faire partie des Oblats. Au synode, peu de jours après la réponse de Rome, il exhorta tout son clergé à s'enrôler sous la bannière du grand évêque de Milan afin de continuer, sous ses auspices et à son exemple, l'oeuvre de ]ésus-Christ qu'il avait si vaillamment entreprise auprès de leurs ancêtres. Cet appel général au zèle et à la foi de son clergé ne lui suffit pas, il adressa de touchantes et vives instances aux prêtres dont la piété lui offrait le plus de garantie pour le progrès et la consolidation de son oeuvre.

«Lorsqu'il commença à fonder la congrégation des Oblats, raconte le prévôt de Biasca, il me fit une très chaleureuse exhortation, m'engageant à me dépouiller de toute attache et à placer toute ma confiance en Dieu. Je ne devais nullement craindre, disait-il, que le pain, l'eau et la paille me manquassent jamais. Il me rappelait les paroles de Notre-Seigneur, demandant aux apôtres s'il leur avait jamais manqué quelque chose, quand il les avait envoyés prêcher sans bourse et sans bâton et, seul avec moi, dans son cabinet de travail, il me faisait la même invitation de tout coeur. Souvent je le regardais en face: il me semblait voir, dans ses gestes et dans ses paroles, que lui-même était arrivé à ce degré de perfection; qui n'admettait même pas une comparaison avec mon imperfection . »

Enfin, le 16 août I578,jour de la fête de saint Simplicien, évêque de Milan, eut lieu la première réunion des Oblats de Saint-Ambroise; il les institua canoniquement dans l'église et les édifices du Saint-Sépulcre.

La vieille église du Saint-Sépulcre est l'une des plus vénérables de Milan par son antiquité et par les pieux souvenirs qui s'y rattachent. Elle fut érigée en 1030 par Rozo ou Ronzone, chef de la monnaie, qui la fit construire sur une vieille église du Ve ou VIe siècle, dédiée à la sainte Vierge de la Trinité. Un neveu du fondateur, à son retour des croisades, en 1100, y fit placer des autels et des ornements rappelant ceux du Saint-Sépulcre de Jérusalem d'où lui est venu son nom.

Au XVIIe siècle, le cardinal Frédéric Borromée fit subir des restaurations assez importantes à l'église même du Saint-Sépulcre, il lui enleva son caractère roman, en faisant fermer les petites fenêtres cintrées pour en ouvrir de plus grandes, dans le style fade de cette époque;mais la vieille église, dédiée à la sainte Vierge, existe encore tout entière, sous l'édifice moderne. Ce n'est pas sans une profonde émotion que nous sommes descendu dans cette église souterraine : elle a conservé sa forme primitive; les mêmes colonnes soutiennent ses antiques voûtes ; mais ici, le saint cardinal Borromée à l'endroit même où l'on a placé sa statue, à genoux, devant le CHRIST au tombeau, vint souvent passer les nuits en prières. Ce sanctuaire semble encore embaumé du parfum de ses oraisons et nous croyions encore y entendre un écho des touchants discours qu'il adressait, en ce même lieu, aux dames de Milan qu'il excitait à la pratique de toutes les bonnes oeuvres.

A côté de cette église, on voyait l'institution charitable connue sous le nom de Santa Corona. Fondée en 1499 par Étienne Seregni Dominicain, elle avait d'abord eu pour but de fournir des médecins et des remèdes aux citoyens pauvres et aux malades qui, grâce à ces bienveillants secours, pouvaient se faire soigner dans leur propre maison. Elle avait pour emblème une couronne d'épines et longtemps même on la désigna seulement sous le nom de dello Spino ou di santo Spino, de l'Épine ou de la Sainte Épine. On admire encore, dans une des salles de la Bibliothèque ambrosienne, qui jusqu'à la fondation des Oblats, servit d'oratoire à la pieuse association de Santa-Corona, une grandiose et magistrale peinture représentant le couronnement d'épines que le suave et merveilleux pinceau de Bernardino Luini a tracé sur ses murs, en 1521.

A l'époque de notre récit le Saint-Sépulcre et Santa Corona n'étaient pour ainsi dire plus qu'une seule et même oeuvre. Pie IV avait donné l'église du Saint-Sépulcre aux prêtres qui avaient la mission de diriger l'oeuvre de bienfaisance de Santa-Corona. Là eurent lieu les premières réunions de la Doctrine chrétienne.

Avant qu'il eût obtenu du duc François II Sforsa un lieu pour y tenir ses écoles publiques, saint Jérôme Émilien réunissait, le soir, sous les voûtes de cette église les enfants auxquels il enseignait les éléments de la doctrine chrétienne.

Là fut établie la congrégation des Oblats et elle y vit encore aujourd'hui, comme au premier temps de sa fondation, tout entière livrée aux exercices de l'apostolat et du zèle sacerdotal.

Les Oblats avaient pris possession de l'église et de leur demeure, mais ils n'avaient aucune règle écrite ; le fondateur, qui depuis si longtemps songeait à cette oeuvre, ne lui avait point encore donné sa forme dernière et parfaite; il voulait attendre et prier: ce ne fut que trois années après sa fondation qu'il se décida à promulguer les règles définitives. Avant de les remettre entre les mains de ses nouveaux fils, l'archevêque voulut Ies soumettre à saint Philippe Néri; il le pria de les examiner, de les modifier et, s'il le jugeait bon, de supprimer tout ce qui lui semblerait inutile ou peu propre à atteindre le but qu'il s'était proposé. Philippe refusa longtemps de consentir au désir de son saint ami, il alléguait son incompétence, son manque de lumières: le cardinal, disait-il était bien plus capable que lui de savoir ce qui convenait. Les deux saints luttèrent d'humilité; mais Philippe, cédant enfin, exhorta l'archevêque à supprimer dans sa règle l'obligation du voeu de pauvreté, à laquelle il voulait astreindre les Oblats. Le cardinal apporta de puissantes raisons pour maintenir ce qu'il avait établi. «Eh bien ! dit Philippe, nous nous en rapporterons au jugement de frère Félix! »

Le frère Félix était un simple religieux laïc Capucin, qui après avoir cultivé les champs dans la maison paternelle, était venu à Rome pour y servir Dieu plus fidèlement, sous les livrées du pauvre d'Assise. Au jour convenu, le cardinal et le fondateur de l'oratoire allèrent frapper à la porte des Capucins de la place Barberini et ils demandèrent le frère Félix. L'archevêque de Milan s'attendait à voir paraître l'un des grands théologiens de l'ordre, consommé dans les lettres, versé dans la connaissance des Écritures et dans la science des âmes; il se réjouissait intérieurement de trouver enfin l'homme qui donnerait à son oeuvre toute la perfection qu'il pouvait désirer. Frère Félix n'était rien de tout cela : il n'avait jamais étudié d'autre livre que le crucifix et après avoir quêté, dans les rues de Rome, de porte en porte, il s'occupait dans l'intérieur du couvent aux travaux de la cuisine ou du jardin. Lorsque les deux illustres visiteurs vinrent le demander il était loin de soupçonner le but de leur visite. L'humble frère ne fut cependant point déconcerté par la présence du cardinal; il se présenta simplement, et il écouta avec une respectueuse attention l'exposé de ce qu'ils attendaient de lui. Philippe, depuis longtemps, connaissait les vertus et les lumières dont Dieu avait enrichi le pauvre Capucin, il lui dit sans autre préambule: «Frère Félix, faites nous connaître ce que le cardinal Borromée doit effacer ou conserver dans la règle qu'il se propose de donner à une congrégation de prêtres séculiers qu'il vient d'établir. » Puis, en peu de mots, il lui expliqua le but de cette oeuvre, les espérances que le saint archevêque fondait sur elle pour la sanctification des âmes dans son diocèse et il remit entre les mains de Félix le texte même de la règle des Oblats. Celui-ci, reçoit le précieux manuscrit, l'ouvre en présence des deux saints, puis plaçant le doigt sur l'article même qui instituait le voeu de pauvreté : « Voici, dit-il, ce qu'il faut effacer ! » Et remettant entre les mains du cardinal, avec la modestie la plus charmante, la règle sur laquelle on l'avait consulté, il garda le silence.

Le cardinal n'en demanda pas davantage, Dieu venait de parler par la bouche de ses serviteurs, il modifia aussitôt ce point de la règle et il se contenta de recommander à ses disciples l'amour et la pratique de la vertu de pauvreté. Dans la préface, placée en tête même de la règle, faisant sans aucun doute, allusion à ce que nous venons de raconter, il affirme qu'elle fut rédigée avec l'approbation d'hommes d'élite et surtout, ce qui est le principal, demandée à Dieu et obtenue, comme nous l'espérons, par des prières assidues et des larmes abondantes. De tout cela, dit l'Oblat Rossi, on peut conclure en quelle estime on doit tenir ces règles approuvées et sanctionnées par un triumvirat tel qu'à cette époque le monde n'avait rien de plus illustre.

Disons quelques mots de ces saintes règles, L'archevêque posait comme principe que nul ne pourrait être reçu dans la congrégation, s'il n'excellait en piété et en talent. Une fois admis, les Oblats s'obligeaient par voeu à obéir à tous les ordres de l'arcbevêque de Milan: résister à sa volonté devenait un sacrilège, Ils étaient libres d'ajouter d'autres voeux à celui de l'obéissance, le saint déclarait que ce serait une chose louable, mais nullement nécessaire. Il régla néanmoins les conditions du voeu de pauvreté pour ceux qui se sentiraient le courage et le désir de s'y obliger.

Pour répondre aux obligations que comportait l'unique voeu par lequel ils se liaient, ils devaient, se montrer prêts à supporter toutes les difficultés de la prédication, les fatigues de l'enseignement et à entreprendre les voyages et les oeuvres les plus pénibles dans l'intérêt du bien des âmes et pour procurer la gloire de Dieu.

A ces règles, dont nous donnons seulement une faible idée, Charles ajoutait de précieux et saints avis, il proposait les exemples de Jésus Christ, rappelait les pensées des saints pères qui devaient de préférence diriger toutes leurs actions. «Les prêtres se souviendront, ajoutait-il qu'ils se sont offerts se oblatos esses, à notre bienheureux père Ambroise. C'est un des motifs pour lesquels ils devront étudier ses ouvrages et en premier lieu celui qu'il a écrit pour le clergé de cette Église, Des devoirs des ministres sacrés. Qu'ils apportent un grand soin et une grande activité pour imiter les vertus que ce très saint homme nous a laissées comme l'héritage d'un père à ses enfants.»

Toutefois comme ces prêtres, quoique réunis sous une seule et même règle, devaient remplir des fonctions diverses, il donna aussi des préceptes adaptés aux offices de chacun et aux lieux dans lesquels ils les devraient remplir. Pour maintenir au milieu d'eux le même esprit de ferveur et une parfaite union, il ordonna des réunions annuelles dans la ville de Milan, auxquelles devraient assister tous les Oblats de la contrée :on s'y occuperait de la discipline en général, de la correction des abus qui se pourraient glisser dans l'institution elle-même, avec le temps, par suite de la multiplicité des oeuvres et de la dispersion, des membres. Trois jours étaient destinés à ce commerce et à ces utiles entretiens: Les Oblats ne devaient pas seuls bénéficier de ces réunions, la population elle-même y pouvait trouver une occasion de faveurs et de bénédictions célestes. Entre leurs pieux colloques et leurs délibérations secrètes sur leurs propres affaires et les intérêts de la congrégation, les Oblats donnaient comme une petite mission, ils engageaient les fidèles à profiter de ce temps pour réformer leur vie, purifier leurs consciences, et le saint archevêque donnait alors aux confesseurs les pouvoirs les plus étendus et les plus amples.

Les Oblats, dit leur historien, ne manquaient de rien, si ce n'est de la célébrité et de la renommée qui s'acquièrent par la vertu. L'amour que leur portait saint Charles était sans doute une grande recommandation auprès des hommes; mais ils devaient montrer qu'ils en étaient dignes. Le Saint-Sépulcre devint bientôt comme un centre de piété et de bonnes oeuvres. L'archevêque leur avait confié la Doctrine chrétienne, à laquelle ils donnèrent un merveilleux développement.

Le lecteur n'a point oublié ces autels dressés en plein vent, à tous les carrefours et sur les places publiques pendant la peste, afin d'y célébrer, les saints mystères. Le fléau disparu, l'archevêque voulut perpétuer parmi son peuple le souvenir de ces calamités; il y voyait un moyen de le maintenir dans des sentiments de reconnaissance envers le Dieu qui l'avait délivré et de lui inspirer la crainte de nouveaux châtiments, s'il se montrait infidèle. D'élégantes et majestueuses colonnes surmontées de la croix triomphante remplacèrent ces autels. Plusieurs de ces monuments, témoins éclatants de l'amour divin et de la reconnaissance des hommes, sont encore debout: On ne saurait dire combien ils excitèrent la piété du peuple. Le soir, à l'heure où la nuit commençait à succéder au jour, un grand nombre d'hommes se réunissaient au pied de ces croix pour y implorer la miséricorde divine. Ces réunions, d'abord isolées et spontanées, se régularisèrent elles donnèrent naissance à la confrérie de la Croix. Saint Charles avait tressailli de joie à la vue des témoignages publics de la reconnaissance de son peuple, il organisa cette confrérie et il en donna la direction aux Oblats. L'un d'eux, revêtu de la cotta et de l'étole, se rendait chaque soir à l'une des croix, qu'on visitait toutes, chaque semaine, à tour de rôle, il y priait avec les confrères, puis tous se rendaient processionnellement jusqu'au Dôme où, le vendredi, l'Oblat faisait une instruction. Ce pieux usage se maintint jusqu'au règne de Joseph II. Ces réunions portèrent ombrage à ce monarque que ses manies de tout réformer dans l'Église firent appeler par Frédéric Ie grand : mon frère le sacristain.

Tous les mercredis et les vendredis, il y avait dans l'égliSe du Saint-Sépulcre une réunion, dans le genre des Oratorios fondés à Rome par saint Philippe Néri : on y faisait de la musique et une prédication.

Le vendredi de pieuses dames s'y donnaient rendez vous, elles assistaient à la messe, entendaient un sermon, puis descendaient dans la crypte où elles se livraient aux exercices de la plus touchante piété. Les Oblats furent également chargés de présider à ces édifiantes associations; saint Charles venait souvent exciter par sa présence le zèle et la ferveur de ceux qui en faisaient partie.

L'église du Saint-Sépulcre prenait chaque jour plus d'importance; à ces réunions de dames vinrent s'ajouter celles des jeunes filles et des vierges de Sainte-.Ursule dont nous avons eu occasion de parler et dont l'archevêque avait confié la direction à ses chers Oblats.

Une confrérie d'avocats choisit aussi cette église comme centre de ses réunions: bientôt le clergé et les pénitents de la ville prirent l'habitude de se rendre au Saint-Sépulcre pour y recevoir les conseils et la direction des Oblats.

Saint Charles avait donné à son oeuvre une plus grande étendue: à côté des Oblats revêtus du caractère sacerdotal, il avait établi une congrégation de laïcs qui devenaient comme les auxiliaires des premiers. Ils ne faisaient point de voeu, mais ils s'astreignaient par un lien spontané, à faire ce que l'archevêque jugerait bon pour le salut de leurs âmes et pour l'utilité publique. Ils visitaient les malades, portaient des secours et des consolations aux pauvres, apaisaient les querelles, mettaient fin aux discussions, ils agissaient enfin de façon à montrer que, s'ils étaient restés au milieu du siècle, c'était uniquement pour en faire disparaître tous les défauts. Le souverain pontife leur avait accordé les mêmes faveurs spirituelles qu'aux prêtres: ils ne faisaient tous qu'une même famille cherchant à atteindre le même but, la sanctification des âmes, par les moyens que leur position, leur fortune, leur crédit ou leur caractère mettaient à leur disposition. Bientôt on compta parmi cette seconde légion d'apôtres les premiers magistrats et les hommes les plus distingués de la cité. Ces hommes ne peuvent-ils pas être envisagés comme les précurseurs des confrères de l'oeuvre admirable de saint Vincent de Paul?

La charité est ingénieuse: nous ne saurions trop admirer toutes les oeuvres de zèle qu'elle inspire à l'archevêque de Milan. Il fait appel à tous les dévouements, il ne néglige aucune des forces qui sont à sa disposition, il réunit toutes les volontés, toutes les énergies comme dans un seul faisceau, de sorte qu'on peut dire qu'il tenait entre ses mains tous les moyens d'influence dont la nature et la grâce peuvent disposer. On ne saurait donc s'étonner de la puissance de son action sur les âmes, ni si plusieurs des oeuvres qu'il a créées sont encore vivantes à Milan, malgré les changements et les révolutions dont la Lombardie fut si souvent le théâtre.

L'oeuvre des Oblats fut une admirable création; imitée dans plusieurs autres diocèses, elle a partout produit un grand bien. C'était l'oeuvre de prédilection du saint cardinal. «Il ne se lassait pas de dire que, de toutes les institutions qu'il avait créées, celle des Oblats lui était la plus chère et celle à laquelle il attachait le plus grand prix. » Ce témoignage rendu par un ami de l'archevêque, au procès de canonisation, nous est confirmé, par la manière de faire du saint lui-même. Il n'était jamais si heureux que lorsqu'il pouvait se retirer au Saint-Sépulcre, il y passait des semaines entières, il renvoyait tout son monde, il ne gardait pas même un domestique; il ne voulait pas être traité différemment que ses frères les Oblats et le soir on le voyait arriver au réfectoire, comme tous les autres, tenant à la main sa petite lampe. Il aimait indistinctement tous les pères; si l'un d'eux était malade, il l'entourait des plus délicates attentions. Souvent on le vit, le matin aller avertir l'infirmier qu'il était temps de donner le remède ou le sirop prescrit par le médecin

Une grave maladie avait conduit aux portes du tombeau l'Oblat Stoppani, homme distingué par sa science et sa vertu. L'archevêque ne quitta pas le chevet de son lit: comme une mère pleine de sollicitude, il le veilla le jour et la nuit, lui présentant lui-même, avec bonté, les potions prescrites par le médecin. Mais l'heure marquée par la Providence semble arrivée; les médecins ont déclaré qu'il n'y avait plus d'espoir de conserver le malade. Charles se retire alors dans la chambre voisine, il s'agenouille et, pendant longtemps, il verse devant Dieu. des larmes avec ses prières, puis comme réconforté par une assurance divine, il se lève et s'approche tout joyeux du cher malade qu'il trouve grandement soulagé. Stoppani se rétablit promptement et tous les témoins de cette scène attribuèrent sa guérison aux prières du saint.

Le clergé milanais répondit avec empressement à l'appel de son archevêque et, en peu de temps, la congrégation des Oblats se composa de deux cents prêtres: un grand nombre de ces prêtres, en montrant leur brevet de docteur, pouvaient prouver que la science était chez eux à la hauteur de la vertu. Le cardinal Borromée est justement fier de son oeuvre. Il conduit ses amis, les cardinaux Paleotto de Bologne, Valerio de Vérone et l'évêque de Bergame, Ragazzonio, au. sein de cette communauté naissante et ces prélats, dont la vertu et le mérite sont dignes même de l'admiration du cardinal Borromée, ne peuvent dissimuler l'estime qu'ils ont pour ces religieux, dont ils louent le zèle et le savoir, relevé encore par une modestie pleine de charmes et de naturel.

La congrégation prenant chaque jour un nouveau développement, l'archevêque lui confia la direction du séminaire et des collèges qu'il avait fondés. Avant de mourir, il voulut lui donner un nouveau témoignage de sa protection.

A quatorze kilomètres de Milan, s'élève une vieille ville de plusieurs milliers d'habitants, connue sous le nom de Rho. Dans une petite chapelle. érigée à l'embranchement de deux routes, les fidèles vénéraient depuis des siècles une image de la Vierge Mère recevant sur ses genoux le corps inanimé de son divin Fils. Jamais, racontait la tradition, on n'avait prié devant cette image bénie sans éprouver les effets de la bonté et de la puissance maternelles de Marie. En 1583, le 24 avril, deux habitants de Rho, Jérôme Ferri et Alexandre Gioldi, prosternés devant cette image, crurent voir les yeux de la vierge se gonfler et rougir, comme ceux d'une personne qui répand des larmes: une grande pâleur et une expression de tristesse s'étaient répandues sur le visage. Ne sachant comment s'expliquer ce phénomène, ils l'attribuèrent un instant à un accident naturel, s'imaginant que quelque tache extérieure défigurait et souillait la pieuse image. Ils se levèrent et après avoir pris un linge blanc, ils s'approchèrent du tableau avec l'intention de l'essuyer. On peut se représenter leur étonnement et leur émotion, lorsqu'ils virent des larmes de sang s'échapper des yeux mêmes de la Vierge. L'illusion n'était plus possible, le linge qu'ils tenaient à la main et qu'ils avaient passé sur l'auguste visage de la Mère de Dieu, portait des preuves visibles de cette merveille: il était taché de larges et fraîches empreintes de sang. Ils racontèrent aussitôt autour d'eux le miracle dont ils venaient d'être les témoins et ils montraient le linge tout sanglant comme une confirmation de leur récit. A peine le bruit de cette merveille se fut-il répandu qu'une foule immense accourant vers le sanctuaire, voulait voir l'image miraculeuse et entendre le récit des heureux témoins du prodige.

L'archevêque de Milan fut prévenu. Il envoya des hommes graves, chargés d'examiner toutes les circonstances qui se rapportaient à ce fait si extraordinaire et de voir par eux-mêmes si quelque fraude ou quelque erreur n'avaient pas donné lieu à ce récit.

Le curé de l'église de Rho, Trajan Spandri, les deux témoins du miracle et plusieurs autres personnes furent soigneusement interrogés. Ferri et Gioldi déposèrent, sous la foi du serment, de la réalité du fait qu'ils avaient vu et, interrogés séparément, ils donnèrent sur la manière dont le fait s'était passé et sur la nature des larmes de sang, des détails dont toutes les circonstances concordèrent parfaitement. Toutes les autres personnes qui furent interrogées déclarèrent unanimement que depuis ce fait merveilleux, l'image de Marie brillait d'une plus vive couleur.

Ces témoignages cependant, malgré l'honorabilité et la bonne foi de ceux qui les donnaient, n'auraient sans doute pas paru suffisants aux yeux de juges froids et impartiaux, si Dieu n'était venu en quelque sorte donner lui-même une sanction irréfutable au récit de ces deux hommes. La foule se succédait dans le sanctuaire et chaque jour les guérisons, les grâces extraordinaires se multipliaient publiquement et d'une manière instantanée. Un très grand nombre d'aveugles recouvrèrent la vue.

Le cardinal Borromée, ému du récit de ces merveilles, résolut d'aller lui-même sur le lieu du miracle. Il resta longtemps prosterné devant l'autel, au-dessus duquel était placée l'image miraculeuse, priant, méditant et versant d'abondantes larmes. Puis s'étant levé et considérant les offrandes considérables apportées aux pieds de la Mère de Dieu, il y vit, ainsi que dans tout ce concours de pèlerins, une indication de la Providence. Le sanctuaire consacré à Marie était désormais trop étroit. il ne pouvait plus contenir les flots de fidèles se renouvelant sans cesse, accourant des régions les plus éloignées; il en fallait construire un plus grand, digne des merveilles qu'il plaisait à la Mère de Dieu d'y opérer. A peine de retour à Milan, il fit venir le célèbre Pellegrino Tibaldi et il lui donna l'ordre de dresser le plan de la nouvelle basilique qu'il voulait élever à Marie. Lorsque le plan fut terminé, l'artiste se présenta devant le cardinal; mais celui-ci, après avoir considéré ce projet, ne l'accepta point : «Cette église, ajouta-t-il, serait trop petite ; il nous faut un temple vaste, magnifique et digne de celle à qui nous voulons le consacrer. »

L'architecte se mit de nouveau à l'oeuvre et il en sortit un monument splendide dont l'immensité et les richesses de la décoration font l'admiration des voyageurs. Saint Charles n'eut pas la joie de voir la basilique achevée. En 1584, l'année même de sa mort, il bénit solennellement la première pierre. Il avait formé le dessein de donner ce sanctuaire aux Oblats et d'y établir une maison qui serait pour son diocèse comme un lieu spécial de bénédictions et de grâces, et dans lequel, prêtres et laïcs pourraient venir puiser, dans les exercices de la retraite, de nouvelles forces pour travailler à la sanctification de leurs âmes. Les Oblats qu'il voulait y établir devaient avoir pour mission et pour but de se livrer à la prédication et à l'oeuvre des missions dans tout le diocèse. En commençant les constructions, il y établit trois pères chargés de surveiller les travaux, de desservir le petit sanctuaire et de faire l'école.

Le successeur du saint, l'archevêque Visconti réalisa sa pensée. Dieu semble avoir béni la présence des Oblats dans ce lieu d'une façon toute particulière. Pendant que le 10 mai 1810, Ia congrégation de Milan était dispersée par ordre de Napoléon l, la maison de Rho n'était point inquiétée et elle restait là comme pour continuer la tradition. Les Oblats ne l'ont jamais quittée et aujourd'hui encore ils y continuent l'oeuvre première décrétée par leur saint fondateur.

La congrégation des Oblats fut rétablie, dans le diocèse de Milan, en 1848, par l'archevêque, Mgr Romilli. Les nouveaux disciples de saint Charles gardent précieusement le souvenir des vertus de leurs frères ainés; leur pieux institut est devenu aujourd'hui comme une pépinière de prêtres illustres par la science et la vertu. Les Oblats de Saint-Charles, comme on, les appelle, ont déjà donné à l'Église deux évêques. Pour entretenir leur piété et leur amour envers leur saint fondateur, les Oblats possèdent les objets les plus propres à leur rappeler son souvenir. L'Église du Saint-Sépulcre a subi peu de modifications. La chambre habitée de son vivant par saint Charles est toujours là, près du sanctuaire, et l'escalier par lequel il descendit tant de fois dans la crypte, pour y passer la nuit dans la prière, sert toujours de moyen de communication entre ces deux sanctuaires à jamais bénis. Le lit, sur lequel le saint prenait à peine quelques heures de repos, est conservé avec un filial respect. Les balles meurtrières échappées de l'arquebuse de Farina et qui respectèrent l'ami de Dieu sont encore en la possession des Oblats et leur vue excite leur confiance et leur amour pour Dieu. Les patins de fer dont le saint chaussait ses pieds pour gravir les glaciers des Alpes et courir à la recherche des brebis égarées, deviennent une invitation constante au zèle et au dévouement pour sauver les âmes. Ailleurs ils conservent quelques plans de sermons écrits de la main du saint, la bible qu'il s'est plu à annoter, plusieurs lettres autographes et beaucoup d'autres reliques précieuses qu'il serait trop long d'énumérer ici. A côté, confiée à la direction et à la garde des pères oblats est la Bibliothèque ambrosienne érigée par le cardinal Frédéric Borromée;dépositaire des documents les plus précieux, des nombreux écrits, des milliers de lettres dictées ou écrites par saint Charles, elle offre encore à ses fils l'occasion de veiller soigneusement sur sa mémoire, de développer son culte en conservant avec amour et respect toutes les preuves de la vertu et du génie de cet archevêque incomparable. Là, sont encore les procès de sa canonisation dressés par l'autorité diocésaine et par ordre du saint siège. Les Oblats peuvent être fiers de ces précieux manuscrits: s'ils attestent la sainteté du père, ils proclament la reconnaissance et l'amour des enfants. C'est, en effet, le supérieur général des Oblats, Jean Paul de Clerici qui prit l'initiative de l'enquête à faire pour la canonisation de saint Charles. Il adressa une supplique à Barthélemy Georgi qui, avec le titre de vicaire, gouvernait l'Église de Milan, afin qu'en présence des miracles que chaque jour la renommée attribuait à l'intervention du cardinal Borromée et du concours continuel qui se faisait à son tombeau, il fit recevoir les témoignages et recueillir les preuves publiques et certaines de ces merveilles. Un autre Oblat, qui devait aussi devenir supérieur général, Marc Aurèle Grattarola eut une part non moins grande à cette canonisation et par leurs soins les Actes de l'Église de Milan furent imprimés pour la première fois, en 1599.