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CHAPITRE QUARANTE ET UNIEME SAINT CHARLES ET SA FAMILLE
Notre saint aimait véritablement sa famille. On serait volontiers tenté de l'accuser de lui avoir témoigné un intérêt trop vif, alors que, secrétaire d'état, il s'occupa de marier son frère Frédéric et toutes ses soeurs. Sa sollicitude à cet égard est immense; il parle, il agit, il écrit, il cherche les alliances les plus avantageuses et les plus honorables. Quelques-unes de ses lettres au nonce d'Espagne nous initient à ses préoccupations. La famille Borromée était soumise au sceptre du roi d'Espagne, plusieurs de ses membres avaient été ou étaient encore à son service. Aucun d'eux n'eût voulu contracter mariage sans avoir au moins l'agrément du monarque. C'était un devoir de convenance auquel le jeune cardinal tenait à ne pas manquer. «Le cardinal d'Urbino de Pesaro, écrit-il à l'évêque de Terracine, nonce à Madrid, est venu nous apporter la conclusion définitive du mariage de sa nièce avec le comte mon frère: aujourd'hui ou demain, on fera les contrats. J'étais d'avis, et le duc d'Urbino également, qu'on attendit le consentement de Sa Majesté catholique, du moins pour lui prouver notre respect et lui témoigner les égards que nous lui devons; mais l'ambassadeur Vargas nous a si fortement priés de ne pas différer, en nous assurant de la satisfaction du roi, que nous nous y sommes résolus quand même. » Désigné par tous les siens pour remplir le rôle de chef et de protecteur de la famille il n'oublie pas, malgré sa jeunesse, tout ce qui peut attirer sur les siens les bonnes grâces du roi, leur maitre, Il écrit au nonce d'Espagne qu'il s'en rapporte entièrement à Ia courtoisie et à la libéralité du roi pour récompenser les services que sa famille lui a rendus et il assure que le comte son frère n'est pas moins dévoué que lui aux intérêts du monarque. «Le pape, dit-il en terminant, ne doute pas que les mariages qui viennent de se faire ne plaisent vivement à Sa Majesté, car ils sont tous contractés entre sujets et serviteurs très obligés à Sa Majesté: c'était la principale visée de Sa Béatitude.» Charles avait cinq soeurs: l'aînée nommée Isabelle se fit religieuse dominicaine, sous le nom de Corona: nous avons eu occasion d'en parler. La seconde, Camille épousa le prince César Gonzaga de GuastaIla, qui avait servi Philippe II dans les armées de la Flandre où son père était mort. Les relations de l'archevêque de Milan semblent avoir été plus fréquentes avec ce beau-frère qu'avec tous les autres. Il lui écrit souvent quelques jours après son mariage, il lui fait savoir qu'il l'attend à Rome. «Sa Sainteté a le même désir de vous voir, dit-il; elle s'est réjouie grandement de la nouvelle que vous lui avez donnée de la réalisation de votre mariage et de la joie que Votre Excellence elle-même en a éprouvée. Notre Seigneur vous regarde comme un vrai fils et neveu; il fait de même pour le seigneur François Gonzaga: il dit à son sujet que c'est toujours pentecôte et le temps de faire des cardinaux: soyez donc joyeux et laissez-lui le soin de vos affaires. » Charles s'occupe lui-même des intérêts de son beau frère qui sont devenus «siens ». Le 24 mars 1561, il l'engage à venir à Rome: «Le désir que Notre Seigneur a de voir Votre Seigneurie illustrissime, ici, à Rome, est d'autant plus grand qu'il nous semble que nous ne pouvons jouir complètement des faveurs que nous recevons chaque jour de Dieu, Notre-Seigneur et de Sa Béatitude, sans la présence de Votre Seigneurie à laquelle nous sommes uni par les liens de l'affection et du sang. Bien que Sa Sainteté lui écrive à ce sujet, je n'ai pas voulu m'abstenir de la prier par ces quelques lignes de trouver quelque bonheur à nous donner promptement la joie de sa présence. Ordonnez également que la princesse votre épouse vienne encore cette fois afin que nous puissions nous réjouir tous avec allégresse, en toute charité et amour, comme il convient entre bons parents et amis, et que nous puissions donner cette satisfaction à Notre Seigneur. » Ce mariage va être béni du ciel: le prince s'est empressé de communiquer au cardinal ses espérances, dès que son épouse, ne pouvant plus dissimuler son bonheur, l'avait enfin initié à son heureux secret. « La princesse ma soeur vous a fait une bonne et agréable surprise en vous cachant son état afin de vous en faire éprouver plus tard une plus grande joie, sentiment que j'ai si bien vu buriné, scolpito, dans votre lettre. J'en ai ressenti un contentement infini, tel que je ne saurais l'exprimer, laissant à Votre Excellence le soin d'imaginer ce qu'il fut. Que Notre-Seigneur accroisse ce commun plaisir en conduisant à bon terme cet événement et de la manière que nous le désirons.» L'enfant est né et le cardinal en exprime toute sa joie : «Remercié soit mille fois le Seigneur Dieu de la grâce qu'il nous a faite par la naissance de ce garçon et de la bonne santé de la princesse. J'en éprouve une joie infinie : Je jouis dans la personne de Votre Excellence et de la princesse, et ici en la personne de Notre Seigneur et de M. le cardinal Gonzaga, en sorte que ma joie est au comble. Plaise à sa divine majesté de nous faire toujours plus dignes des dons de sa sainte grâce. Qu'elle accorde à Votre Excellence tout ce qu'elle désire: je vous remercie et je vous embrasse, avec toute l'affection de mon coeur, pour une si bonne nouvelle. » Le cardinal est enfin délivré des grandeurs et des dignités qui le retenaient à Rome. Dieu a donné à son oncle, le pape Pie IV, la récompense que méritaient ses vertus et il retourne avec joie et empressement au milieu des brebis confiées à ses soins. Avant de commencer sa grande oeuvre, il veut se mettre lui et son troupeau sous la protection de la Mère de Dieu et il se rend à Lorette. Dans ce voyage il passe par Guastalla pour y voir sa famille ; mais la princesse est seule ; le cardinal ne s'étant point fait annoncer, le prince était à ses affaires. A peine arrivé à Milan, l'archevêque exprime à son beau-frère son regret de ne l'avoir pas rencontré; «nous serons désormais si voisins l'un de l'autre, ajoute-t-il, que nous pourrons facilement nous trouver ensemble. Entre tous les plaisirs que j'espère goûter à Milan plus qu'ailleurs, écrit-il, un peu plus tard, je mettrai encore celui-ci de me trouver dans un lieu où je pourrai, sans la gêner, voir plus souvent Votre Excellence. » En l'année 1575, le cardinal, en revenant de Rome, devait s'arrêter à Guastalla pour y consacrer une nouvelle église, comme il l'avait promis au prince et à la princesse Gonzaga, Il arrivait à Bologne, pour tenir sa promesse, lorsqu'au moment où il allait descendre de cheval un messager vint lui apprendre que le prince était gravement malade. Ne songeant plus au repos dont il avait si grand besoin, il ordonne, malgré l'approche de la nuit, de continuer le voyage en toute hâte. Quand il arriva, il se dirigea aussitôt vers la chambre du prince: les approches de la mort lui avaient enlevé toute connaissance. L'archevêque a recours à son remède ordinaire, il invoque le secours de Dieu avec larmes, puis, s'adressant au moribond, il lui dit: «Disposez maintenant toutes les affaires de votre maison ; vous mourrez demain. »Comme éveillé d'une profonde léthargie, par ces paroles, le prince répond aussitôt : « C'est pourquoi ne perdons pas de temps: songeons aux choses de l'âme, s'il nous faut désespérer de la santé du corps. » Le cardinal appela le père Novellara de la Compagnie de Jésus
qui entendit la confession du malade et lui administra les sacrements.
Le prince signa son testament, puis comme s'il n'eût eu reconquis
la plénitude de sa raison que pour mettre ordre à toutes
ses affaires, on le vit entrer de nouveau en agonie et il mourut sans
avoir donné aucun autre signe d'intelligence. Le pieux cardinal
se tenait près du lit, exhortant le malade et priant Dieu; il
ne s'éloigna qu'après avoir reçu son dernier soupir. Quelques jours après son retour à Milan. il écrivait en ces termes à sa soeur Anne, épouse de Fabrice Colonna : «Jeudi dernier, par la grâce de Dieu, je suis arrivé à Milan en bonne santé, à la consolation mutuelle du peuple et du pasteur, après avoir été retenu dix jours à Guastalla par la maladie et la mort de notre illustrissime César. II a donné de grandes preuves de contrition et d'une prompte disposition d'esprit à ce passage et nous a laissé, en conséquence, la ferme espérance qu'il est allé dans le lieu du salut. Nous devons donc nous consoler de cette perte qui n'est que pour le temps: que Dieu lui donne promptement le repos et la gloire éternelle! Madame la princesse et sa famille se portaient bien; Don Ferrant a pris la fièvre quarte mais faiblement avec l'espérance d'en être bientôt délivré. » L'archevêque de Milan s'occupa de ce neveu avec une sollicitude toute paternelle; il l'aimait vraiment, il ne semble même pas exempt de cette faiblesse des oncles célibataires, toujours disposés à voir dans leurs chers neveux des dispositions précoces et peu communes. Nous trouvons la preuve de ces sentiments dans la lettre écrite au père du jeune enfant en 1570: Ferrant n'avait pas ses sept ans accomplis et il venait d'écrire à son oncle, pour la première fois. « J'ai éprouvé un grand plaisir de la lettre de notre signor Ferrant, écrit le grave archevêque; il me paraît sur ce point avoir devancé son âge. J'ai trouvé ce premier fruit de son intelligence d'autant plus doux que je m'attendais moins à le recevoir. L'on voit bien qu'il veut se montrer héritier du privilège dont ont joui le plus grand nombre des membres de sa très illustre maison. Votre Excellence a donc raison, comme elle dit, d'en ressentir un sensible plaisir. car il part d'un bon motif. celui de voir son fils s'occuper d'un exercice honnête et acquérir de vertueuses habitudes. Aussi plaise à Dieu de le conserver et de lui donner chaque, jour un plus grand accroissement de vertus et de dons spirituels! » Mais l'enfant a grandi: la mère n'est pas assez préoccupée de la nécessité de le former à la science et à la vertu, cependant l'heure est arrivée de lui donner un gouverneur. «Ce sera, écrit-il à sa soeur, l'une des meilleures et des plus utiles dépenses que vous puissiez faire; elle ne sera jamais trop forte, si elle est destinée à un gouverneur convenable.» Il n'avait point attendu cette heure pour s'occuper du choix de ce gouverneur; dès le mois de juin il avait écrit à Mgr Speciano: «On n'a pas encore pourvu mon neveu, Don Ferrant, d'un gouverneur. Il faudrait pour cette place une personne pleine de bonté, de moeurs chrétiennes, d'une éducation parfaite, telle qu'il convient à a naissance de cet enfant et qui soit capable de l'orner des qualités nécessaires à un homme de sa condition, appelé à paraître à la Cour des plus grands princes. » Il lui désigne quelques personnages qu'il pourrait consulter sur le choix de ce gouverneur. « Si Messer Philippe en avait un à proposer, veuillez lui en parler. » Ses désirs sont enfin satisfaits; le vingt-deux septembre, il annonce à sa soeur qu'il lui enverra dans quinze jours, un gouverneur pour Ferrant. C'était un Espagnol, de noble naissance, que les Jésuites avaient admis à la communion fréquente; il se nommait Ferrant Caravayal. Ce gouverneur, recommandé par Castellano de Milan inspire à l'archevêque une pleine confiance: Les conditions qu'il propose lui paraissent raisonnables: il demandait vingt écus par mois, les dépenses de maison pour lui et deux serviteurs; les chevaux du jeune prince devraient être mis à sa disposition. Sa qualité d'Espagnol présentait un grand avantage, son jeune élève étant destiné à figurer un jour à la Cour du roi d'Espagne. Le cardinal exprime le désir de voir désormais don Ferrant manger seul ou avec son gouverneur. La princesse devra s'abstenir de le recevoir à sa table, l'heure est venue de le sevrer un peu des caresses et des tendresses maternelles; il convient de le soustraire au milieu féminin dans lequel il a vécu jusqu'ici. La princesse de Molfetta, c'était le nom du douaire de la soeur de saint Charles, se trouvait à la suite de l'événement qui l'avait si douloureusement atteinte,dans mille embarras dont elle n'aurait jamais pu se tirer. Le cardinal l'aidait de ses conseils; il fit plus, il lui envoya l'un de ses prêtres, Nicolas Daneo, pour la diriger et l'assister dans les difficultés qui se présentaient, chaque jour. «Il aura, écrivait-il, la surintendance des affaires, sans exiger aucun salaire; c'est un homme d'âge, honoré d'une dignité ecclésiastique; il a des revenus suffisants pour vivre et il s'acquittera de cette charge pour m'être agréable. Je l'ai choisi parce qu'il est depuis longtemps attaché à notre maison; je connais sa vie, ses moeurs; et il est très au courant des affaires des princes et des cours où il a été employé à Rome, à Naples; en Espagne, où il a vécu pendant plusieurs années pour le service du comte Frédéric, mon frère, de bonne mémoire, et aussi pour le mien. Il a exercé principalement les fonctions de secrétaire, il sera donc très utile sous ce rapport à la princesse. » Lorsque le jeune prince eut atteint l'âge de songer au mariage, l'archevêque s'occupa de cette importante affaire. La mère n'avait voulu rien décider sans connaître le sentiment de son frère; elle lui annonce qu'il est sérieusement question, d'une alliance avec la famille Doria de Gènes. « Ce parti proposé à Don Ferrant, répond-il, me plaît beaucoup, soit à cause de l'inclination que Don César Gonzaga a témoignée pour cette maison avant sa mort, soit parce que, d'après les informations que j'ai prises, la mère et l'aïeule de cette jeune fille sont très pieuses et remplies de la crainte de Dieu; il est permis de croire qu'elles auront très bien élevé leur fille: ce qui m'est confirmé par le témoignage de la marquise de Pescara dont la piété m'inspire tant de confiance. » Ferrant est marié; le cardinal désire que sa soeur, la princesse, délivrée de l'embarras des affaires « se recueille et se livre à tous les exercices de la piété. » Mais auparavant elle devait rendre compte à ses enfants de leur fortune et régler la dot que son mari lui a laissée à elle-même pour vivre. Il écrit alors à l'évêque de Rimini, Mgr Castelli de vouloir bien, de concert avec le duc de Mantoue, s'occuper, en son nom de terminer cette affaire, de la meilleure manière qu'il le jugera. « Je crois que cette occupation, dit-il, dérobera 4 ou 6 jours à vos visites: bien que cette affaire paraisse toute temporelle, néanmoins par le but qu'on se propose d'atteindre on pourrait, avec plus de raison, l'appeler spirituelle. » L'heure de marier la soeur de Ferrant, Marguerite, avait également sonné. Ferrant doit fournir la dot de sa soeur qui va épouser Vespasien Gonzaga. Le mariage du jeune gentilhomme, le règlement de ses affaires ont épuisé ses ressources et il n'a pas d'argent disponible. Saint Charles intervient alors; il écrit au grand duc de Toscane pour le prier de vouloir bien prêter, pour un an ou deux, la somme de vingt-cinq mille écus à son neveu qui, dans ce moment, se trouve obéré et ne peut payer la dot de sa soeur, «Je ne puis moi-même rien faire pour une cause qui me touche de si près que le mariage de ma nièce; je me suis tourné vers Votre Excellence dans la pensée qu'elle m'accorderait cette faveur. » Le saint proposait au grand duc de prendre, comme garantie, les revenus des biens que son neveu possédait dans le royaume de Naples. Le duc regretta de ne pouvoir fournir de sa propre bourse les 25000 écus demandés, mais il promit de les faire trouver à Naples. La chose traîna un peu en longueur, les marchands de Naples consentirent à prêter, mais se montrèrent exigeants. Le grand duc envoya néanmoins 15000 écus que la princesse de Molfetta déclara suffire pour le moment. Le cardinal Borromée avait pris sur lui la négociation de cette affaire, et le 25 octobre 1581, il écrivait de Brescia à son neveu qui partait pour l'Espagne: «Je ne manquerai pas de recommander la prompte expédition de cette affaire ; ce qui vous concerne, vous le savez, ne me préoccupe pas moins que ce qui m'est personnel. Que Votre Excellence poursuive maintenant son voyage, de bon coeur et avec la bénédiction du Seigneur. Je prie Dieu continuellement de guider Votre Excellence, de vous inspirer de faire toujours sa très sainte volonté, de couronner de succès toutes vos actions et toutes vos affaires. Vous avez certainement posé à tout cela un bon fondement, en vous préparant à ce voyage par la confession et la communion: ce que je désire vous voir faire souvent; vous en retirerez des fruits innombrables et précieux. Il me sera très agréable que vous me donniez quelquefois de vos nouvelles. ». Sa soeur, la princesse de Molfetta, était animée des sentiments de la plus vive piété: elle avait établi plusieurs confréries et des oratoires dans la terre de GuastaIla. Mais elle s'oublia un jour, par un excès de zèle mal entendu, jusqu'à supplier le cardinal de remettre entre les mains du pouvoir séculier un coupable digne de mort. L'archevêque lui répond :« Quant au prisonnier qui est sous ma juridiction, j'en ferai ce que les sacrés canons m'ordonnent. En attendant, je vous avertis que les démarches que vous faites ne conviennent nullement, quelle que soit la cause du coupable. Il s'agit de la vie d'un homme, vous n'avez sur elle aucun droit, à moins qu'il ne s'agisse d'administrer la justice: ce que vous pouvez faire, et seulement, dans les pays soumis à votre autorité. De plus cette démarche contraste trop avec les habitudes des autres seigneurs qui presque toujours inclinent vers le parti le plus doux: ils préfèrent paraître plutôt pécher par compassion que par une justice rigoureuse. » Cette pieuse princesse dut certainement regretter la démarche
inconsidérée qu'elle venait de faire, si opposée
d'ailleurs à ses habitudes chrétiennes. Elle mourut entourée
de la vénération et de l'affection de tous ceux qui la
connurent; mais elle n'eut pas la consolation d'être assistée
par son frère. Le cardinal Borromée venait de faire la
consécration de l'église de Mont Brianza, à 18 kilomètres
de Milan, lorsqu'il apprit que la princesse de Molfetta était
en danger de mort. Il partit aussitôt, arriva à Milan vers
huit heures du soir et sans se reposer, sans prendre aucune nourriture,
après avoir seulement consulté l'évêque de
Bergame et dicté quelques ordres, il se remit en route, à toutes
postes. Il célébra la messe à Lodi, dit l'un de
ses compagnons de route, et nous allâmes sans manger jusqu'à Parme.
Je me souviens qu'il courait avec tant de vitesse que personne, pas même
le postillon ne pouvait le suivre. Je m'efforçai à grande
peine et avec beaucoup de fatigue de courir avec lui. Mais quand il arriva à Guastalla,
le 6 septembre 1582, il était trop tard, sa soeur était
morte. Elle épousa Fabrice Colonna, fils aîné du grand connétable Marc Antoine Colonna, duc de Tagliacozzo et de Pagliano, vice-roi de la Sicile, petit neveu du pape Martin V et commandant des troupes pontificales à Lépante. Pie IV et son neveu avaient travaillé activement à la réalisation de ce mariage et le cardinal Borromée écrivait au prince Colonna, en se félicitant de l'honneur qui reviendrait à la famille Borromée, par l'introduction des colonnes dans son blason. Cette alliance ne fit rien perdre à la nouvelle princesse de sa modestie et de sa simplicité ordinaires : elle continua dans le mariage à mener une vie fervente et dévouée. Elle conservait dans son oratoire domestique la sainte Eucharistie et elle passait de longues heures au pied du tabernacle. Quand elle communiait, elle était prise d'une telle ardeur et d'une si vive piété que, pendant les heures qui suivaient sa communion, elle restait sans mouvement et comme absorbée dans la présence de Dieu. Malgré ces faveurs signalées, Dieu permit cependant qu'elle éprouvât de grands scrupules, des peines spirituelles dont son âme souffrait horriblement. Plus d'une fois elle s'en ouvrit à son frère, lui exposa l'état de son âme, lui demanda ses conseils sur le choix d'un confesseur; elle eut particulièrement à souffrir sous ce rapport pendant son séjour en Sicile. Le cardinal Borromée l'engageait à s'adresser aux pètes Jésuites. A Rome, elle se confessait à saint Philippe Néri qui honorait grandement sa vertu et en fit en plusieurs circonstances un grand éloge. Mariée depuis plusieurs années, Anne se désolait de n'avoir point d'enfants et elle pria saint Philippe de lui obtenir cette grâce tant désirée. Celui-ci lui prédit qu'elle aurait deux fils. L'année suivante, elle mit au monde son premier enfant qu'elle appela Marc Antoine, et un an après elle eut un second fils qu'elle nomma Philippe en reconnaissance de la grâce obtenue par les mérites du saint. Elle avait un si profond respect pour son confesseur, quel qu'il fût, qu'elle déclara à plusieurs reprises être disposée à baiser la trace de ses pas. Fabrice Colonna, nommé général des galères de la Sicile, mourut à Gibraltar le 1er novembre 1580, au moment où il allait aider Philippe II dans ses entreprises guerrières contre le Portugal. Devenue veuve, Anne avait résolu de prendre des vêtements plus simples et de s'enfermer dans un cloitre, mais saint Charles lui écrivit qu'elle pouvait mener la vie religieuse, même entre les murs de son palais ; il l'engagea au lieu d'abandonner ses fils, à se sanctifier elle-même en les élevant chrétiennement et avec soin. Atteinte de la fièvre qui devait la conduire au tombeau, elle refusa d'interrompre le jeûne du carême qui touchait à sa fin: elle voulut même aller à l'église faire sa communion pascale et, malgré ses souffrances, elle resta jusqu'à midi en prières, selon sa coutume. La violence du mal l'ayant obligée à rester au lit, elle apprit avec joie que l'heure de sa mort était proche. Dieu lui fit la grâce de la délivrer des scrupules qui, pendant sa vie, avaient cruellement agité son esprit et son coeur. Elle voulut qu'on payât en sa présence tous ses créanciers et elle défendit qu'on lui amenât désormais ses enfants, ne voulant pas être distraite par aucune des affections ou des pensées de la terre. Quatre mois avant Sa mort, elle avait écrit au cardinal, son frère, une longue lettre qui devait tenir lieu de son testament. Elle légua à saint Philippe Néri la somme de trois cents sequins qu'il emploierait selon son bon plaisir. Après avoir reçu Ies derniers sacrements, elle s'endormit dans le Seigneur, le 21 avril 1582, le dimanche in Albis, vers les cinq heures du soir. Elle avait réglé, avant sa mort, l'ordre de ses funérailles, elles furent aussi simples que glorieuses, l'amour et la piété des Palermitains en rehaussèrent l'éclat. Ils rendirent à sa dépouille mortelle des honneurs exceptionnels, tels qu'en méritaient ses bienfaits et sa sainteté. Le prince Marc Antoine Colonna ressentit vivement cette perte; il avait une profonde admiration pour les vertus de sa belle-fille et sa confiance en ses prières n'avait point de limites. «Dieu nous l'a enlevée, il l'a voulue pour lui, écrivait-il à l'archevêque de Milan; nous ne pouvons douter qu'il en soit autrement. Sa vie, sa mort furent telles que nous devons lui envier une aussi grande félicité. Elle a laissé dans ma maison de nombreux souvenirs de sa sainteté ; à nous tous un riche héritage de religion et de très nobles exemples. Jamais il ne s'échappa de ses lèvres une parole tant soit peu acerbe; elle était on ne peut plus empressée à adoucir nos chagrins par la suavité de ses procédés. En pleurant la perte que nous avons faite, nous devons envier son bonheur présent . » Le cardinal Borromée annonça la nouvelle de cette mort à son ami, le grand duc de Toscane: « Sa fin, dit-il, en dehors de l'édification générale qu'elle a produite, fut glorieuse comme le méritait sa sainte vie. Il convenait, en effet, que la mort ouvrit les portes de la vie éternelle à celle dont la vie fut une mort continuelle; elle est allée prendre la couronne due à ses fatigues, laissant toute cette maison, et moi principalement, dans un attendrissement tel que je n'en ressentis jamais un plus grand; je ne ferai jamais assez pour vénérer sa précieuse dépouille et honorer ses belles actions, ni pour satisfaire cette âme bénie à laquelle notre famille devra une reconnaissance éternelle pour ses vertus et pour le fruit que nous en avons retiré. » Saint Charles avait encore deux autres soeurs: l'une, Jéronime, épousa Fabrice Gesualdo, prince de Venosa, dans le royaume de Naples. Le 27octobre 1560, il avait annoncé en ces termes ce mariage à son parent Guido Borromeo: « Il s'agit maintenant du mariage de notre soeur Jéronime avec le fils du comte de Consa, l'un des principaux seigneurs de Naples; il est sur le point de se conclure. Ce prince a trente ou trente-cinq mille écus de revenus. Bien que la jeune fille ne soit pas en âge, faites lui faire, dans la forme habituelle, une procuration pour moi ou pour le comte Frédéric avec le pouvoir de nous faire remplacer, par laquelle elle acceptera pour époux le seigneur don Fabrice Gesualdo, fils du susdit comte. Faites cela dans le plus grand secret possible; il suffira que notre soeur Isabelle Corona et les religieuses nos tantes le sachent, ainsi que les parents dont l'intervention est nécessaire pour le contrat: ne le dites à personne autre. » Hortense, née du mariage du comte Gibert Borromée avec Thadée deI Verme, épousa Annibal Alta Emps. Le 3 janvier 1565, le cardinal Borromée écrivait au cardinal d' Urbino : «Le pape, afin de rendre plus étroite la parenté qui nous unit à la famille d'Alta Emps, a résolu de marier ma soeur Hortense au comte Annibal auquel il donnera le grade de capitaine général. » Annibal, fils de la soeur de Pie IV, Claire de Médicis, était cousin germain du cardinal Borromée; mais ces liens de parenté n'existaient pas entre Hortense et son futur époux, puisqu'elle était issue du second mariage du comte Borromée. Ces noces furent célébrées avec un grand éclat; Pie IV ordonna que le repas solennel se fit dans la grande salle de Constantin, le jour de l'Épiphanie, en 1565, et au mois de mars, au temps du carnaval, il donna un magnifique tournoi au Vatican, dans la cour du Belvédère: vingt-deux cardinaux y assistèrent des fenêtres du cardinal Borromée. Il n'y eut pas moins de six mille cavaliers: les ambassadeurs de l'empereur du roi de France et un nombre considérable de grands seigneurs y prirent part. La comtesse d'Alta Emps habitait la ville de Constance, en Suisse, dont son beau-frère, le cardinal d'Alta Emps, était évêque. L'un des fils d'Annibal alla à Rome compléter son éducation et son oncle lui écrivait souvent afin de le maintenir dans le bon sentier. Il reçut les autres enfants d'Alta Emps à son collège des nobles de Milan et il veilla sur eux avec la sollicitude que nous lui avons vu témoigner à tous les siens. L'archevêque de Milan fut toujours bon parent, pour ses oncles,
ses cousins et les autres membres de la nombreuse et illustre famille
des Borromée. Il n'était indifférent à aucun
de leurs intérêts comme pasteur, il leur devait toute sa
sollicitude, mais il se croyait encore plus obligé vis-à-vis
d'eux qu'envers ses autres diocésains, tant les liens de la famille
et du sang lui paraissaient sacrés. Il ne leur ménage ni
les conseils, ni les reproches; quand ils les méritent. L'amour
de la famille ne le rendait point aveugle ni faible pour les siens. Au
moment des grandes luttes, qu'il eut à soutenir dans le gouvernement
de son église pour l'abolition des fêtes et des jeux publics,
Mgr Speciano avait cru pouvoir donner, à Rome l'assurance que
les membres de la famille Borromée appuieraient, par leurs exemples
et leurs paroles, les édits de l'archevêque. Le cardinal écrit
qu'il a eu tort de répondre d'une manière si large de ses
parents, « parce que, dit-il, presque toujours les plus grandes
contradictions que les évêques rencontrent dans leurs réformes
viennent plutôt de leurs parents que des autres; les miens ne seraient
jamais les auteurs des jeux et de semblables spectacles, néanmoins,
s'il venait de Rome la décision qu'on peut s'y livrer les
jours de fêtes, ils ne seraient pas les derniers à en profiter. » Il avouait lui-même qu'il sentait son zèle s'attiédir, son ardeur pour les choses divines perdre de son intensité quand il était trop souvent avec les siens. Il ne les voyait que lorsque le devoir et l'assistance qu'il leur devait lui en faisaient une rigoureuse obligation. Le cardinal Borromée avait remis entre les mains de son oncle, le comte Jules César, la garde de la Rocca d'Arona, ainsi que l'administration de tous les biens possédés par la branche aînée de la famille Borromée sur le Lac majeur. César, par le fait de la mort de son neveu Frédéric et par l'entrée de Charles dans les ordres sacrés, se trouvait devenir le chef héréditaire de la famille Borromée et à ce titre destiné à en perpétuer, le nom et les privilèges. L'archevêque de Milan, en le mettant à la tête de tous ses biens, lui encore vivant, voulut montrer combien il tenait à conserver intacts les privilèges et les grandeurs des Borromée. Il affirmait, il assurait de cette manière les droits de celui qui, à sa mort, devait être regardé comme le chef naturel et légitime de toute la famille. Lorsque le comte César mourut, Charles était à Rome; à la nouvelle de cet événement, il écrit au fils du comte: c'était un enfant de douze ans à peine, mais la mort de son père le plaçait à la tête de sa famille et le cardinal crut devoir lui témoigner des égards tout particuliers. « Votre Seigneurie, lui dit-il, a de nombreux motifs pour ressentir vivement la mort de M. le Comte, votre père. Je vous exhorte à accepter cette perte, avec soumission de la main de Dieu; ne vous laissez point aller aux plaintes, priez Sa Majesté divine de recevoir l'âme de votre père dans son paradis. En ce qui me concerne, vous pouvez largement vous bercer de l'espérance de m'avoir pour frère, pour père, comme Ie réclament les exigences du sang et du rang que j'occupe; vous-même soyez fidèle à m'en offrir l'occasion, en continuant à marcher et à avancer dans la voie des vertus et des bonnes moeurs, comme cela convient à votre naissance et à l'éducation que vous avez reçue; conservez également le respect, l'obéissance que vous devez à Madame la comtesse, votre mère, ne vous écartez jamais de ses sages conseils et de ses prudentes recommandations. Vous ferez de même vis-à-vis de M. le comte François; vous devez le regarder comme un père. Que Dieu vous bénisse! De Rome, le 23 août 1572. » Le même jour le cardinal écrivait au comte François Borromée, frère du défunt: « Je viens me condouloir avec vous de la perte que nous avons faite, en la personne du Seigneur, notre comte, de bonne mémoire. Prévue depuis si longtemps, cette mort a dû vous paraître moins cruelle; d'un autre côté, nous pouvons avoir une ferme espérance de son salut, car il adonné des preuves qu'il était bien préparé avec la grâce de Dieu, à ce passage. Je viens prier Votre Seigneurie de vouloir bien, par affection pour moi, entrer à sa place dans le soin de la Rocca d'Arona que je lui avais confiée. J'ai donné ordre au commandant du château de reconnaître votre autorité et de vous obéir, ni plus ni moins qu'il faisait vis-à-vis du comte César. Vous pourrez ensuite initier peu à peu le comte René à ce gouvernement, afin que lui-même soit un jour capable de supporter ce poids. Je ne laisserai pas, quoique cela soit superflu, de vous recommander de nouveau cette maison et ces enfants. Vous devez les regarder comme les vôtres et particulièrement Madame la comtesse qui, dans son veuvage et son isolement, a si grand besoin de consolation et d'encouragement. » Le cardinal ne resta pas lui-même inactif, il assista la comtesse
et ses enfants, il leur prodigua ses avis René a grandi; il est en âge de quitter la tutelle maternelle, et le cardinal rappelle à la comtesse qu'elle devra payer à son fils une pension qui soit en rapport, avec sa noblesse. « Vous lui donnerez, dit-il, la nourriture pour dix personnes, n'importe en quel lieu il sera ; vous paierez les salaires des serviteurs et vous lui assignerez pour ses vêtements et les autres dépenses la somme de 750 écus.» Il l'engage à bien prendre ses mesures pour que cette pension soit payée régulièrement. Il se souvenait sans doute des ennuis que le manque d'argent lui avait fait éprouver pendant son séjour à Pavie; il voulait épargner ces angoisses à son jeune parent. Il détestait les dettes: « il serait mieux, dit-il à Ja comtesse, de diminuer certaines dépenses que de faire souffrir des créanciers. Mon devoir pastoral, la particulière affection et la parenté qui existent entre nous me font une obligation de rappeler à Votre Seigneurie qu'une des premières conditions qu'elle devra imposer au comte René, c'est qu'il ne permettra dans sa maison ni Jeux de cartes ou de dés, ni blasphèmes, ni mauvaises paroles, ni vilaines habitudes, ni aucune personne adonnée à ces péchés. Autrement Votre Seigneurie et lui vous en devriez un compte rigoureux à Dieu. » La comtesse eut à se plaindre de son fils René: il n'y a personne de parfait sous le soleil et l'amour maternel a parfois de singulières exigences. Quoi qu'il en soit, la mère avait prié l'archevêque de parler à son fils et de le ramener à de meilleures dispositions vis-à-vis d'elle. La réponse du saint prouve que, si la mère était sans reproche, elle n'était pas exempte de cette susceptibilité qui naît souvent d'un amour trop absolu. «Je n'ai pas manqué de remplir, vis-à-vis du comte René, les bons offices que j'ai cru convenable de faire mais la prudence et l'amour maternel de Votre Seigneurie doivent la disposer à supporter dans son fils quelque défaut ou imperfection et à ne pas omettre pour ce motif de l'aider quand elle le pourra. Aider les gens en toute occasion, même malgré eux, c'est le grand effet de la vertu et de la charité chrétienne. Aussi je vous exhorte à aller à Arona, de toute manière, quand bien même votre fils n'userait pas avec vous de toutes les prévenances que vous voudriez. » Nous retrouverons le comte René aux derniers moments du saint archevêque de Milan, il veillera sur lui avec une sollicitude filiale et il ne l'abandonnera pas jusqu'à son dernier soupir. Le comte Jules César Borromée avait un autre fils nommé Frédéric.
Il naquit le 18 août 1564. Le comte avait aussitôt communiqué cette
nouvelle à son neveu, le cardinal Borromée, alors tout
puissant à la Cour du pape, son oncle. « Illustre Comte,
répond Charles, toute joie de Votre Seigneurie est toujours partagée
par moi; mais celle que vous apporte la naissance du fils dont votre
famille vient de s'augmenter n'est pas seulement partagée, elle
me semble toute personnelle, tant je la désirais, sous tous les
rapports. Je m'en réjouis affectueusement; je m'en félicite
d'abord moi même et vous ensuite. Je rends à Dieu des actions
de grâces infinies pour le don qu'il a bien voulu nous faire...
J'espère qu'il lui plaira de conserver cet enfant, de le faire
croître en toutes sortes de biens, pour son service et pour notre
consolation. » Ces paroles produisirent une heureuse diversion dans l'esprit du jeune enfant, il reprit sa contenance franche et modeste et il s'éloigna emportant au fond du coeur une douce espérance: tout sentiment d'aigreur contre son maître s'était envolé devant la bonté de son cousin. Frédéric fit des progrès dans les sciences; Ie cardinal conseilla à sa mère de l'envoyer continuer ses études dans une université loin de la famille. La comtesse choisit Bologne. Le cardinal Paleotti, homme de grande vertu, occupait le siège archiépiscopal de cette ville; des liens d'une solide amitié l'unissaient au cardinal Borromée dont il admirait la sainteté, il s'appliquait même à l'imiter dans ses principales actions. L'archevêque écrit à son ami pour lui recommander « ce jeune enfant de treize ans, son cousin germain, déjà très avancé dans les lettres. J'ai confiance dans votre piété et dans l'affection que vous m'avez toujours montrée, lui disait-il, et je vous prie de Ie prendre sous votre protection. » Quoique éloigné, le saint continua à veiller sur le jeune étudiant ; de son côté, Frédéric rendait compte exactement à son parent de ses études; il lui exprimait ses désirs, avec une simplicité et une confiance, qui révèlent que le coeur du jeune homme avait été, dès le premier instant, conquis par l'archevêque. Frédéric ayant manifesté le désir d'embrasser l'état ecclésiastique, le cardinal l'appelle à Milan pour l'interroger et s'assurer par lui-même de la solidité de sa vocation. Il écrit ensuite à la comtesse, l'instruit des projets de son fils et lui manifeste le désir de l'envoyer à Pavie achever ses études dans le collège qu'il venait d'ouvrir à la noblesse. La mère de Frédéric accueillit peu favorablement les ouvertures du saint, elle n'avait que deux fils: l'un d'eux embrassant l'état ecclésiastique, elle craignait qu'il n'arrivât à la famille de son mari ce qui était arrivé à celle du cardinal lui-même; si l'aîné était pris par la mort, cette branche des Borromées resterait aussi sans postérité. Elle en écrivit en toute sincérité à l'archevêque. Celui-ci fit part à Frédéric des craintes et des oppositions maternelles: mais le jeune homme se montra plus que jamais résolu à se donner à Dieu. Le cardinal ne voulut prendre aucune décision avant d'avoir prié et consulté des hommes de foi. Il prit l'avis de son confesseur, de Moneta et de Seneca, ses plus intimes familiers, puis le 10 octobre I580, au matin, avant de sortir pour célébrer la messe, il donna l'habit ecclésiastique à son cousin. Le bruit de cette nouvelle s'étant vite répandu dans la ville, on vit en un instant le palais archiépiscopal entouré d'une foule considérable, qui battit des mains en signe de joie quand le jeune lévite apparut au dehors, La mère en apprenant cet événement, fut elle-même comme envahie par un sentiment de contentement surnaturel et elle ne regretta rien de tout ce qui s'était passé. Frédéric avait 16 ans, il fut envoyé à Pavie dans le magnifique collège construit et doté par l'archevêque. Le soin de son âme fut confié au P. Jules César Bonomio, Oblat, dont la vertu était à la hauteur d'une science théologique peu commune. Le cardinal pria l'archevêque de Bologne d'envoyer à son cousin, le docteur Papazone pour lui enseigner la philosophie. Il voulait qu'on l'élevât d'une manière virile. Le jeune étudiant avait été malade; le P. Bonomio écrit qu'il va mieux et que le médecin lui a permis de boire un peu de vin. «Je ne puis qu'approuver, répond le cardinal, que le comte Frédéric, par l'ordre du médecin, ait commencé à boire du vin; mais il faut bien voir si ces médecins ne sont pas de ceux dont parle saint Ambroise, qui préféreraient voir tomber toute la discipline du christianisme plutôt que de changer quelque chose à leur méthode de soigner les malades. » Aux Quatre-Temps de Noël. Charles appela son cousin à Milan et lui donna la tonsure. Tout joyeux. il écrivait cette bonne nouvelle à son ami, François Lino, secrétaire du duc de Savoie: «Aux dernières ordinations, le comte Frédéric Borromée a pris la première tonsure, il est venu au choeur, avec la cotta: il a fait naître une bonne idée de sa personne pour la vie ecclésiastique. » Les espérances du saint archevêque se réalisèrent amplement. Formé par ses exemples, dirigé par ses conseils, guidé par des hommes de son choix, Frédéric devint, après son parent, l'une des plus illustres gloires de Milan. Nommé cardinal à vingt-trois ans, trois ans seulement après la mort de saint Charles, préconisé archevêque de Milan à l'âge de trente ans, en 1595, il fut sacré par le souverain pontife. Il témoigna sa connaissance à son bienfaiteur et à son parent, employant toute son autorité et en mettant tout en oeuvre pour hâter l'heureuse issue de sa canonisation. Son long épiscopat fut comme le prolongement de celui de saint Charles, il l'avait pris pour protecteur et pour modèle: il s'est montré en tout pieux continuateur. Son administration rencontra les mêmes obstacles de la par' des gouverneurs civils, il y résista avec la même énergie, en triompha de la même manière. Comme son cousin, il vit sa son peuple affligés par le terrible fléau de la peste et Alexandre Manzoni, en nous racontant ses hauts faits, a illustré à tout jamais, le nom de Frédéric Borromée.
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