|
.
|
CHAPITRE QUARANTE DEUXIEME LE DERNIER VOYAGE A ROME Saint Charles demande à l'évêque le plus ancien de sa province la permission d'aller à Rome. - Il avertit le roi de cette absence. - Son séjour à Sabionnetta. - Tous les princes lui rendent hommage sur son passage. - Arrivée à Rome. - Son Eglise titulaire de Ste Praxède. - Il ne veut pas changer ce titre. - Sa vie à Rome. - L'académie de Saint Ambroise pour former des prédicateurs. - Ses relations avec saint Philippe Néri. - Origine de la congrégation des Rites. - Grégoire XIII et le saint. - Le pape lui confie plusieurs missions. - Le mariage du duc de Mantoue et de Marguerite Farnèse. - Solution amenée par le saint. - Le visiteur apostolique de la Suisse.
Sa lettre à César Gambara, évêque de Tortona, fait ressortir sa fidélité aux lois de l'Église et sa simplicité dans l'obéissance. « Je m'éloignerai tard de Milan, je serai retenu à Rome par de nombreuses affaires ; je le prévois, je ne pourrai être de retour pour l'Avent et la solennité de la Nativité de Notre Seigneur Jésus Christ. Je demande donc à Votre Grandeur, comme à l'évêque le plus ancien de notre province, de vouloir bien, conformément au décret du concile de Trente, approuver par écrit les raisons qui nécessitent mon départ et mon absence de Milan. Ces raisons sont : l'obligation du serment par lequel nous nous engageons, au jour de notre consécration, à visiter le tombeau des saints Apôtres, la nécessité de m'occuper avec, le souverain pontife des affaires de mon Église, de ma province, et surtout du sixième concile provincial que je lui soumettrai. » II annonce également son voyage au roi d'Espagne: les égards qu'il lui doit, écrit-il, le désir qu'il a de lui témoigner sa déférence et son attachement, lui font une douce obligation de le prévenir. Il se met à la disposition du monarque pour tous les bons offices que sa piété et sa religion pourraient désirer de lui, il sera toujours heureux de le servir avec promptitude et fidélité, «J'ai su, ajoute-t-il, que Votre Majesté avait été atteinte d'une grave maladie: de même que j'avais appris avec peine l'altération de votre santé ainsi je me suis réjoui de votre rétablissement. J'en ai rendu les plus grandes actions de grâce à Dieu : en prenant soin de votre personne, il a favorisé toute la république orthodoxe, dont la tranquillité et la paix semblent dépendre de la santé et de la vie de Votre Majesté. Ma joie s'est encore accrue au récit de la gloire dont il a plu à Dieu de combler votre famille royale, par la destruction de la flotte ennemie. De publiques actions de grâces ont été rendues à Dieu, pour tous ces bienfaits, et nous faisons des voeux dans nos réunions pieuses pour le maintien de votre santé.» L'archevêque avait fixé son départ pour les premiers jours d'octobre; mais « souvent nous décidons les choses et le Dieu tout-puissant, arbitre de nos destinées, vient changer nos projets, » écrit-il à Mgr Speciano. La mort de la princesse de Malfetta lui fit avancer son voyage. « Je suis déjà en route, il me semble préférable de continuer que de revenir sur mes pas. Je terminerai ici plusieurs affaires que mon départ précipité de Milan ne m'avait pas permis d'achever. J'avais songé à partir par mer, à Ancône, j'ai renoncé à ce projet... et je préfère aller en litière: ce mode de voyage est beaucoup plus favorable au recueillement et à la contemplation des choses divines. Pour le moment, je vis au milieu des Capucins de Sabbionetta, je jouis de la solitude et je vaque, tranquillement à mes affaires. » Le pieux archevêque resta dans cette solitude, jusqu'aux derniers jours de septembre, priant, méditant, se livrant à de telles austérités que la vie si dure des Franciscains paraissait presque sensuelle, en comparaison de la sienne. Il occupa ses loisirs en réunissant quelques notes et quelques avis sur l'art de méditer. Le cardinal de Vérone, Augustin Valerio, étant venu le visiter dans sa solitude, reçut de ses mains ce pieux travail, il le mit en ordre à Vérone, le fit précéder d'une préface et il le légua à la congrégation des Oblats; «La Bibliothèque ambrosienne, dit Oltrocchi, conserve ce précieux manuscrit écrit de la main du cardinal de Vérone et, s'il plait à Dieu, nous l'imprimerons un jour. » Dans ses lettres le cardinal accuse une situation pécuniaire difficile et il cherche les moyens d'en triompher avant d'entreprendre son voyage: son seul regret était de ne pouvoir multiplier ses aumônes et sa plus grande industrie fut de trouver le secret de diminuer ses dépenses pour ne pas priver les pauvres. Son agent de Rome lui écrit à plusieurs reprises, il le presse de donner des ordres pour qu'on lui achète la voiture dont il aura besoin pendant son séjour. Plusieurs fois il évite de répondre; mis de nouveau en demeure de se prononcer, il réplique que les hommes inoccupés peuvent seuls se faire à l'avance de semblables soucis. A son arrivée à la Ville éternelle, il refusa les offres d'hospitalité des cardinaux, il n'accepta que le carrosse du cardinal Alta Emps: il songeait aux pauvres et il eût cru leur ravir l'argent consacré à une dépense de ce genre. Le voyage de l'archevêque de Milan fut un véritable triomphe. Il reçut à Sabionetta une députation de son chapitre qui, avant son départ, voulut lui exprimer ses souhaits et ses voeux de bon voyage. La république de Venise, encore sous le charme de la visite qu'elle en avait reçue, lui fait offrir par l'évêque de Vérone un navire qui le conduira, en descendant le Po, jusqu'à la mer et de là à Ancône, d'où il pourra, selon son désir se rendre facilement à Lorette. Le saint a décidé de remettre ce pieux pèlerinage à son retour, il fait remercier les Vénitiens par le cardinal de Vérone, et il se rend à Mantoue pour présider à la translation des reliques de sainte Barbe, que le duc a reçues de la générosité de Venise. Le duc de Parme lui envoie sa litière et ses chevaux jusqu'à Bologne, Le cardinal Césa, légat du Saint siège veut à son tour honorer son collègue et il met à sa disposition ses moyens de transport. L'archevêque résiste inutilement; le légat attache un trop grand prix à l'acceptation du cardinal Borromée pour céder à ses refus: Le grand duc de Toscane, prévenu de l'arrivée de Charles, députe à sa rencontre le chef de sa maison, le chevalier Gabriel Ferri, milanais, pour lui annoncer qu'il va quitter sa villa; il retourne à Florence avec son frère le cardinal pour le recevoir et lui éviter la fatigue d'aller le rejoindre à Podio. Le saint séjourna deux jours à Florence, il renvoya à Bologne les chevaux du légat; mais le grand duc y substitua les siens pour le conduire jusqu'à Rome. L'empressement des populations à se trouver sur son passage, qui s'était manifesté, il y a trois ans, se renouvela avec encore plus d'enthousiasme: chacun voulait le voir, le saluer et recevoir sa bénédiction. Avant de rentrer à Rome, il s'arrêta chez le cardinal Gambara, qui le conduisit au pèlerinage de Notre Dame de la Quercia, illustré de nos jours par le noviciat du père Lacordaire et de ses fervents compagnons. Dans la Ville éternelle, l'annonce de la venue du cardinal Borromée avait porté «la joie dans tous les coeurs droits et bons ; car, lui écrivait l'évêque de Traguri, partout où vous arrivez, comme la bonne odeur de Jésus Christ, vous attirez tout le monde et l'on peut bien vous appliquer cette parole des livres saints : Nous courons à l'odeur de vos parfums. Vous portez avec vous non point cette sainteté triste que, sans être parfait, on peut facilement imiter, mais cette innocence souriante que personne, à moins d'être vraiment bon, ne peut atteindre. Vous récréez, vous ranimez le courage par l'abondance et l'utilité de votre doctrine, si bien qu'on pense avec raison que vous avez les paroles de la vie. » Le cardinal Borromée arriva à Rome dans l'après midi du 24 octobre. Le 30 octobre, son compagnon, Jules Omato, écrivait à Milan: «Je passe sous silence les honneurs, les caresses, les faveurs, les réceptions et mille autres choses dont nous avons été comblés à Mantoue, à Bologne, à Florence et dans tous les lieux par où nous sommes passés. Mardi matin, Mgr illustrissime et maître alla à la villa baiser le pied de Notre Seigneur. Il s'est arrêté là quatre jours: il y fut reçu avec bienveillance et il a obtenu audience à toutes les fois qu'il l'a demandée. Hier, après-dîner, le pape et la cour sont rentrés à Rome: Le saint père a fait la visite des sept églises, notre cardinal l'accompagnait. » Dans une autre lettre il dit que le cardinal est très admiré de Sa Béatitude et du peuple. Charles se rendit directement à la modeste habitation qu'il avait fait élever près de son église titulaire de Sainte Praxède, Il aimait d'un vif amour cette église; les antiques et précieux souvenirs qu'elle lui rappelait le reportaient aux premiers jours du christianisme. Là, avaient vécu les premiers baptisés de saint Pierre; les nombreux ossements des martyrs, placés sous le maître autel, lui redisaient l'amour de ces premiers disciples du Christ et la dévotion de Praxède pour la dépouille de ces généreux athlètes, qu'elle recueillait et ensevelissait de ses mains virginales. Le dévouement de la fille du sénateur Pudens enflammait son ardeur, plus d'une larme d'admiration, sans doute, s'échappait de ses yeux lorsqu'il contemplait cette table de, marbre sur laquelle l'héroïque patricienne reposait ses membres fatigués et prenait, comme à la dérobée, un court sommeil, qu'elle ne pouvait refuser aux impérieuses nécessités de la nature. Et, à côté de tous ces témoignages de l'amour des saints pour Dieu, le témoignage le plus émouvant de l'amour de Dieu lui-même pour les hommes, la colonne à laquelle fut attaché le Sauveur du monde pour être flagellé! Tous ces souvenirs ravissaient tellement son âme qu'il ne voulut jamais accepter aucune autre église titulaire. Bien des instances furent faites cependant pour le décider à changer de titre, tout fut inutile. Mgr Speciano lui écrit qu'on met à sa disposition l'église de Sainte-Marie du Transtevère, il lui expose les avantages de ce changement: c'était aussi un lieu béni et le premier temple consacré à la .Mère de Dieu. Ce sera plus près, disait-il, de la curie pontificale où vos affaires m'appellent si fréquemment. Il y a de vastes jardins, qu'on pourrait louer deux cents écus par an, et le ciel y est plus salubre. Le cardinal répond : « Mon titre me plaît extrêmement à cause de la sainteté du lieu. L'air, le ciel, sont toujours salubres pour un homme occupé. Les deux cents écus pourront être utiles à tout cardinal qui voudra choisir ce lieu ; »et il resta à Sainte Praxède. Aujourd'hui, à tous les vieux et vénérables souvenirs de ce sanctuaire, si estimés par le saint, s'ajoutent ceux de la vie héroïque, des mortifications et des oeuvres admirables de charité qu'il y pratiqua. Sainte Praxède possède deux précieuses reliques, qu'on pourrait presque regarder comme les emblèmes les plus vrais et le résumé le plus exact de toute la vie du saint: son fauteuil épiscopal et la table sur laquelle il donnait à manger aux pauvres. Le premier lui servait à l'autel: il fait songer à l'ardeur de l'amour, à l'énergie du zèle de cet incomparable évêque. La grande table de chêne symbolise admirablement l'inépuisable charité du gentilhomme, qui se dépouillait de ses biens et de ses principautés, en faveur des malheureux, et le dévouement du pasteur, qui aurait volontiers donné sa vie pour son troupeau. Redisons les exemples qu'il a laissés dans son habitation dont le temps a changé les dispositions et l'usage, mais qui subsiste encore. Pour l'édification des siècles, le père Lucien de Florence, moine de Sainte Praxède, les a recueillis, avec le même respect et le même amour, que la fille de Pudens recueillait en ce même lieu le sang des martyrs. «Le saint cardinal, dit-il, s'était choisi dans son habitation
particulière une petite chaise sur laquelle il reposait chaque
nuit, deux ou trois heures; il avait complètement renoncé à l'usage
d'un lit. Le reste de la nuit, il le passait en pieuses méditations,
après lesquelles, il avait l'habitude de dire matines, à genoux
et la tête découverte. li lui arrivait souvent de passer
la nuit tout entière, dans la crypte située sous le maître
autel, en prières devant les précieuses reliques qu'on
y conserve: ni l'humidité du lieu, ni la rigueur de la saison,
alors très froide, ne le détournèrent jamais de
cette manière de vivre qu'il s'était tracée et qui
tenait plus du ciel que de la terre. Dès la pointe du jour, il
avait coutume de célébrer la messe à laquelle assistaient
ordinairement le comte Olivarez, ambassadeur d'Espagne et sa femme. L'heure
matinale et le froid n'empêchaient pas un grand nombre de hauts
personnages et de dames d'y accourir. L'ambassadeur d'Espagne disait
qu'il ressemblait à un ange plutôt qu'à un homme. » Les oraisons multipliées du saint, les consultations qu'on venait lui demander de toutes parts, ne l'empêchaient nullement de s'occuper des affaires de son Église. Le saint père le réclamait souvent et il trouva encore le moyen de créer, si nous pouvons parler ainsi, une oeuvre de surérogation. Il savait par expérience, combien l'Église a besoin, pour la gouverner, d'avoir des hommes remarquables par leur piété et leur talent. Se souvenant du bien qu'avait produit l'académie des nuits vaticanes, il en établit une autre sous le patronage de saint Ambroise dans le but de former des orateurs. Il y convoqua les prélats romains. Ces réunions se tinrent dans l'église même de Saint Ambroise, au Corso, elles s'y maintinrent jusqu'à la mort de Grégoire XIII: nombre d'évêques et de cardinaux distingués furent formés à cette école de l'éloquence vraiment apostolique. Nous avons dit l'amitié qui unissait S. Charles et S. Philippe Néri; l'estime et l'affection mutuelles qu'ils avaient l'un pour l'autre ne les empêchèrent pas de se donner des avis réciproques, ni de se reprocher les actions qui, dans le haut degré de perfection où ils étaient arrivés, leur semblaient moins parfaites. Le cardinal Borromée fut heureux de reprendre ses pieux entretiens avec son ami; mais depuis leur dernière entrevue un petit nuage s'était élevé entre eux. Vers le milieu de l'année 1581, le duc Guillaume de Bavière, désireux de voir les offices liturgiques s'accomplir avec perfection dans les églises de son État, avait prié l'archevêque de Milan de vouloir bien obtenir du pape deux prêtres de Rome versés dans la connaissance du rit et du chant romain. Mgr Speciano l'avait averti que deux prêtres de Saint-Jérôme étaient désignés pour remplir cette mission. L'archevêque se réjouit de cette nouvelle; d'autant plus qu'il crut qu'il s'agissait des disciples de Philippe Néri; on peut imaginer son désappointement quand il sut que ces prêtres avaient refusé de tenir leur promesse. Il en écrivit aussitôt à son ami. «Je ne puis croire, lui disait-il, qu'aucun membre de votre congrégation ait voulu expressément aller contre l'obéissance due à Notre Seigneur. A mon avis, le propre de votre institut devrait être d'obéir non seulement aux commandements, mais encore aux seuls signes de Sa Béatitude, avec toute soumission et promptitude d'esprit. Je vois naître un certain sentiment qui vous fait désirer de conserver et de tenir réunis sous votre main, tous vos sujets, sous le prétexte qu'il y a disette de bons religieux, comme cela est vrai partout ; en conséquence, on se montre un peu rétif, nous voulons dire pusillanime, et l'on n'est ni aussi prompt, ni aussi disposé à embrasser les entreprises qui se présentent pour le service de Notre Seigneur et de ce Saint Siège. Je porte à votre congrégation une affection toute particulière et je n'ai point omis, en d'autres circonstances, de vous dire, à vous et à d'autres pères, ce que je pensais; mais cela, semble-t-il, a porté peu de fruits, du moins je peux le conjecturer de ce qui s'est passé à l'occasion du duc de Bavière. J'ai été profondément affligé qu'on n'ait pas donné satisfaction à un prince animé d'une telle piété et d'un si grand zèle: on devait, sans s'arrêter à aucune considération, s'efforcer de le contenter et de l'aider . Philippe répondit au cardinal que les prêtres de Saint Jérôme, qui avaient refusé d'aller en Bavière, n'avaient rien de commun avec ceux de l'Oratoire et il protesta avec une grande modestie et une profonde humilité de son dévouement et de son obéissance au saint siège. Il joignit à sa réponse une déclaration des prêtres de Saint-Jérôme affirmant qu'ils n'appartenaient nullement à sa congrégation. Le cardinal vit dans cette réponse, et surtout dans le certificat qui l'appuyait, une préoccupation trop grande pour justifier les prêtres de sa compagnie et il écrivit au père Philippe: « Je n'avais nul besoin d'un témoignage public pour me persuader de la vérité; votre simple attestation suffisait. Quant à vous disculper entièrement d'une trop grande attache à votre compagnie, vous n'avez pu y réussir si complètement qu'il ne reste encore beaucoup à dire: quelque jour, nous nous en expliquerons de vive voix. » Tous les historiens pensent que les deux Saints s'expliquèrent à ce voyage sur cette question. Nous regrettons vivement qu'ils n'aient pu au moins nous conserver un écho de cet entretien, dans lequel les deux saints durent faire assaut d'humilité et se donner réciproquement des preuves de leur fraternelle et ardente charité. Une institution dont l'Église universelle bénéficie encore, la congrégation des Rites, est due à l'initiative de saint Charles pendant ce séjour à Rome. Nous savons les relations de saint Charles et du cardinal Paleotti: ce dernier très versé dans la connaissance des usages de l'antiquité chrétienne, avait acquis une telle autorité dans les questions liturgiques controversées, que sa décision avait force de loi, L'archevêque de Milan, au moment, où il travaillait à corriger la liturgie ambrosienne, avait eu recours très souvent à ses lumières. Tous les deux se trouvant réunis à Rome, s'entretinrent en général des rites sacrés. ils en vinrent à discuter sur le pontifical et le cérémonial romain dont plusieurs prescriptions, au témoignage du savant Pierre Galesini, avaient été empruntées aux cérémonies profanes. L'archevêque de Milan appela, l'attention du saint père et le décida à nommer, une commission chargée d'examiner cette question. Le cardinal Borromée partit pour Milan et tout le soin de cette étude retomba sur le cardinal Paleotti, puis sur le cardinal Caraffa. Toutefois, en s'éloignant, Charles laissa à Rome Pierre Galesini et Jean Paul de Clerici, de la congrégation des Oblats et maître des cérémonies de la cathédrale de Milan; tous les deux étaient très instruits sur ce sujet et pouvaient rendre des services signalés. On ajouta à cette première commission, d'autres hommes distingués. Saint Charles, quoique absent, semblait en être l'âme et l'inspirateur. Quand un doute se présentait, affirme de Clerici, le cardinal Paleotti s'informait de la manière d'agir de l'archevêque de Milan et l'on acceptait sa méthode comme un oracle infaillible. On lui écrivit souvent pour demander son avis ou la solution des cas les plus difficiles: et son autorité était si grande que sa décision était toujours acceptée, même quand elle était en opposition avec le sentiment généraI de la commission. Nous n'en citerons qu'un exemple: il avait été décidé que l'évêque, entrant dans sa cathédrale, devrait toujours marcher le premier, à la tête de son chapitre; mais l'archevêque de Milan, ayant défendu avec force et par de savantes raisons l'opinion différente, tous se rangèrent à son avis. Galesini disait: « Je ne me soumets jamais à un maître plus volontiers qu'à Charles: sa science semble être supérieure à celle d'un homme. » Telle fut l'origine de l'importante congrégation des Rites, organisée
d'une manière officielle par Sixte Quint, quelques années
après la mort du cardinal Borromée. Des controverses très graves s'étaient élevées à Bologne sur les droits de l'évêque Paleotti: le pape remit cette affaire à l'archevêque de Milan qui coupa court à toutes les discussions, en faisant proclamer archevêque le titulaire de ce siège jusqu'alors épiscopal. Depuis 1560, l'Ordre de Jérusalem ou de Malte était sous le patronage du cardinal Borromée, comme le constate le diplôme que lui délivra te 29 juillet, de cette même année, le grand maître Jean de la Valette. Le temps et les passions des hommes avaient amené peu à peu la décadence de cette milice célèbre par les services qu'elle a rendus à l'Église. Le cardinal Borromée chargé de travailler à la réformer s'y consacra avec cette ardeur qu'il apportait à toutes les causes de Dieu et de l'Église et le succès couronna ses efforts. Une affaire plus délicate était pendante devant la Cour
de Rome, il s'agissait du mariage contracté entre Vincent Gonzaga,
duc de Mantoue et Marguerite Farnèse, fille du duc de Parme, que
des empêchements, ignorés d'abord par les deux parties,
rendaient invalide. La question était douteuse et obscure : des
inimitiés pouvaient naître entre ces deux familles princières,
si la décision de la Cour de Rome n'était point agréée
par l'une d'elles, Il fallait confier l'examen de cette question à un
homme dont la prudence égalerait l'habileté: aux yeux de
Grégoire XIII le cardinal Borromée était seul capable
de conduire et de terminer heureusement cette affaire. Par un bref du
15 janvier 1583, il le chargea de cette délicate mission. « Votre
personne s'est tout d'abord présentée à notre pensée,
lui disait-il, après avoir exposé la négociation
qu'il réclamait de lui: nous connaissons pour les avoir mises à l'épreuve
toutes les qualités, la piété, la modestie, la prudence,
la sagacité, la doctrine, l'intégrité, les autres
vertus, surtout cette crainte de Dieu que les saintes écritures
appellent le commencement de la sagesse, que la divine clémence
a multipliées en votre personne. C'est pourquoi nous espérons,
ou plutôt nous sommes certain que dans une affaire aussi grave
vous vous montrerez semblable à vous-même et que vous répondrez
pleinement à notre attente, etc. » Avant de se remettre entre les mains des médecins, la princesse Marguerite voulut recevoir la sainte communion, le cardinal eut désiré voir le prince en faire autant. Arrivé à Parme, le premier février, Charles y demeura jusqu'à l'approche du carême, attendant le résultat de la cure ordonnée à la jeune épouse; convaincu que les choses traîneraient encore en longueur, il reprit le chemin de son Eglise. Il retourna à Parme, vers le 15 mai. et, trouvant la princesse Marguerite résolue à ne plus exécuter aucune des ordonnances du médecin, il l'exhorta à renoncer volontairement au monde, et si son mariage était annulé, à prendre le voile dans un couvent de vierges consacrées au Seigneur. Émue par cette parole, Marguerite eût voulu aussitôt suivre ce conseil; mais le cardinal, malgré la joie. qu'il en eut éprouvée, ne pouvait la recevoir, avant que la sentence fût prononcée. II retourna à ses travaux apostoliques. A peine de retour à Milan, il apprend que la princesse, impatiente de réaliser ses pieux desseins, s'est mise en route ; elle venait accompagnée de toute la fleur de la noblesse de Mantoue et de Parme. L'archevêque envoya les patriciens les plus distingués et les plus illustres dames de Milan pour la recevoir, à Lodi, et c'est au milieu de tout ce glorieux et noble cortège qu'elle fit son entrée dans la ville, le 25 mai. Elle se retira au monastère des soeurs de Saint-Paul et, pendant ce temps, le saint continua les négociations avec la Cour de Mantoue pour obtenir la restitution de la dot. Le cardinal put s'assurer par lui-même des bonnes dispositions de Marguerite; il lui adressa quelques discours, qui furent publiés dans le recueil de ses sermons recueillis par la Mère Sfrondate et publiés par Volpi. Vers le 14 septembre, il lui permit de retourner à Parme près des siens qui la réclamaient avec instance. Un mois plus tard, l'archevêque arrivait à Parme. La question avait été mûrement examinée et au nom du saint père, il déclara solennellement que les liens du mariage contracté entre le duc de Mantoue et la princesse Farnèse étaient nuls. Quelques jours après, le 18 octobre, le cardinal donnait à Marguerite l'habit religieux dans le monastère de Saint-Paul de Parme ; elle n'avait pas encore atteint sa seizième année et il lui fallut une dispense du saint siège pour prononcer ses voeux solennels, ce qu'elle fit le 30 octobre, entre les mains du saint qui, après avoir reçu les actions de grâces du duc de Mantoue, des cardinaux Gonzaga et Farnèse, retourna à Milan. Revenons sur nos pas : notre saint est à Rome et il se dispose à reprendre le chemin de son diocèse. Si son âme, à chaque séjour qu'il faisait à Rome, trouvait l'occasion de faire de nouveaux progrès dans le détachement de lui-même et dans l'amour de Dieu, il voulait aussi que chacun de ses voyages fût pour ses diocésains l'occasion de nouvelles faveurs. Il partit chargé de brefs, de diplômes pontificaux accordant des privilèges à son clergé et à toute son Église. Parmi les faveurs qu'il sollicita du souverain pontife dans l'espérance de gagner un grand nombre d'âmes à Jésus-Christ et d'arrêter les progrès de l'hérésie, nous mentionnerons le titre de visiteur apostolique pour toute la Suisse. Nous avons parlé de l'amour de saint Charles pour ce pays, il ne cessait de déplorer l'état du clergé dont l'ignorance et les désordres rendaient si faciles les conquêtes de l'hérésie. Nous allons le voir entreprendre et supporter de nouvelles fatigues pour pénétrer dans les contrées où le mal est plus profond, l'hérésie plus puissante. Grégoire XIII a tressailli de joie, en entendant l'exposé des desseins formés par le saint archevêque; il connaît son activité dévorante, il sait la force de son amour, la persévérance de son énergie, la prudence de son zèle, il ne doute pas du succès et, pour l'assurer, il lui donne les pouvoirs les plus étendus pour tous les pays de là Suisse et des Grisons. Nous résumerons la teneur même du décret pontifical, avant de suivre le saint dans cette nouvelle et périlleuse mission. Le pape lui donne d'abord le droit de réhabiliter tous les mariages illicites ou invalides par suite du vice de forme ou du manque des dispenses nécessaires à leur célébration; il lui accorde en même temps la permission de concéder des dispenses, même entre parents du second degré, le pouvoir d'absoudre de toutes les censures, in utroque foro, et celui de recevoir au sein de l'Église tous les hérétiques qui se présenteront devant lui. Le saint père l'établit visiteur, réformateur, légat des diocèses de Constance, de Lausanne, de Sion, de Coire, de Côme, et d'autres villes de l'Helvétie et des Grisons, avec toutes les facultés accordées dans les lettres qui l'établirent visiteur des diocèses de Brescia, de Crémone et de Bergame. Il le revêt du droit d'absoudre les religieux apostats, sur toutes les terres de l'Helvétie et des Grisons, et de conférer des bénéfices, quels qu'ils soient, sur toutes les mêmes terres; etc. etc. Muni des pouvoirs et des privilèges les plus amples le cardinal
Borromée quitta Rome; vers la moitié de janvier 1583. De
Spolète, il écrit à son vicaire qu'il passera
par Lorette: « Mais Grégroire XIII nous ayant chargé de
nombreuses affaires, dit-il, nous serons obligé de faire de nombreuses
haltes. »
|
|||