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CHAPITRE QUARANTE TROISIEME LA VISITE APOSTOLIQUE DE TOUTE LA SUISSE Les moeurs des habitants de la vallée Mesolcina décrites par le saint. - Charles cherche à intéresser les puissances de l'Europe à son oeuvre. - Motifs qu'il fait valoir auprès du roi de France. - Il part pour la vallée de Mesolcina. - Miracle au village delle Taverne. Les habitants de Tessarette. - L'entrée à Saint-Victor. « Je cherche mes frères. » - Mission à Roveredo. - Les sorcières. - Le curé de Roveredo est dégradé et livré au bras séculier. - Supplices des sorcières. - Le saint laisse des prêtres chargés de les exciter au repentir. - Il fait approuver comme lois de l'état les ordonnances qu'il rendit à la suite de sa visite. - Sa visite à Misocco n'a pas le même succès. - Satisfaction du pape. - Il évangélise Bellinzona. - Difficultés qu'il rencontre pour pénétrer dans la Valteline et à Chiavenna. - Démarches qu'il fait pour obtenir l'autorisation des chefs composant les trois Ligues des Grisons. - Opposition des hérétiques. - L'envoyé de saint Charles et le conseil réuni des trois Ligues. - L'évêque de Coire. - Les hérétiques des trois Ligues veulent persécuter les catholiques de Mesolcina. - Leurs calomnies contre saint Charles. - Les envoyés de la vallée Mesolcina à Coire sont emprisonnés. - Le saint les fait remettre en liberté. - Ferveur et courage des habitants de Mesolcina. - Les trois Ligues persécutent, expulsent ou emprisonnent les missionnaires, envoyés à Chiavenna, dans la Valteline. - Un singulier jugement. - Saint Charles reprend ses négociations pour pénétrer en Suisse. - Philippe II l'encourage et promet son appui. - La mort ne permet pas à l'archevêque d'exécuter ses pieux desseins.
Pour assurer le succès de sa mission en Suisse, le cardinal Borromée dissimula le bref que le pape lui avait accordé le 27 novembre 1582; il songea dans le silence et la prière aux meilleurs moyens de la préparer. L'oeuvre était pleine de difficultés. Pour s'en faire une idée, il suffit de connaître les moeurs et les usages des habitants de la vallée de Mesolcina qui fut le principal théâtre de l'activité du visiteur apostolique et qu'il essaya de soustraire à l'influence de l'hérésie et de ramener à la pratique des vertus chrétiennes. Nous emprunterons les traits de cette peinture à l'archevêque de Milan lui-même. Le peuple de cette vallée se glorifiait d'appartenir à la religion catholique, mais depuis longtemps il en avait rejeté les moeurs et violé les préceptes. Les jours d'abstinence n'y étaient plus connus; les hérétiques y avaient droit de cité; nul ne songeait à les juger, encore moins à les condamner, ou à éviter toute relation avec eux. Depuis plus de vingt ans, les autels étaient déserts, la magie, les sortilèges avec leurs infâmes et horribles crimes, y étaient en vigueur. Les prêtres remplissant les fonctions de pasteurs étaient ou des déserteurs de la vie religieuse ou des excommuniés ou des interdits, quelques-uns même se livraient à la pratique de la magie. Les mariages incestueux ou clandestins étaient innombrables. Mesocco, la principale ville de cette vallée, était aussi la plus mauvaise ; l'hérésie en avait fait comme sa forteresse. Le mal y avait été introduit par un religieux apostat: « Cette bête cruelle, dit saint Charles, en lui appliquant la parole des livres saints, avait ravagé la vigne du Seigneur, et maintenant un très grand nombre d'hérétiques, opiniâtrément enfoncés dans la fange des passions, ont déclaré la guerre aux catholiques. » Les femmes qui entouraient ces malheureux apostats étaient surtout redoutables, elles ressemblaient à des furies échappées de l'enfer, elles s'acharnaient contre toutes les oeuvres tentées en faveur de la foi catholique. Le prêtre, chargé de la direction de cette paroisse, était un ancien moine qui avait apostasié depuis six ans. Le reste du clergé était à l'unisson. Les temples sont souillés et vides, s'écriait le saint, tous les vices y sont triomphants. L'on s'explique aisément la haine que ces malheureux prêtres manifestaient contre l'autorité ecclésiastique. Réformer ces moeurs était une oeuvre surhumaine: saint Charles le comprenait si bien qu'il voulut, avant de la commencer, mettre dans ses intérêts Dieu et les principales puissances de l'Europe, Il pria et fit prier, puis il s'adressa aux rois d'Espagne et de France, à l'empereur d'Allemagne, au duc de Savoie et à la république de Venise. Mgr Castelli était nonce près du roi Henri III, l'archevêque le charge de demander à ce monarque d'écrire à son ambassadeur au pays des Grisons et d'obtenir par son entremise des chefs de ce pays la liberté dont il a besoin pour l'accomplissement de la mission qu'il y doit remplir pour la gloire de Dieu. Il désire la même faveur pour tous les compagnons de son apostolat et pour tous ceux qu'il y laissera. «Cependant, dit-il, je vous avertis d'user, dans vos démarches
et dans vos instances, d'une prudence qui ne permette pas aux Grisons
de soupçonner que je suis envoyé, au milieu d'eux, par
le souverain pontife: cela seul serait pour ma légation un obstacle
insurmontable. » Si j'entreprends ce voyage comme venant de mon
initiative personnelle, je suis plus assuré de gagner la sympathie
des chefs, de ne pas perdre le fruit de ma visite et de consoler ces
peuples si malheureux... Je le sais, tous les catholiques de ce pays
désirent ardemment ma visite, ils me demandent, ils ont même
prié leurs supérieurs d'adhérer à leurs voeux
et je comprends que ceux-ci y ont consenti. En outre, Dieu a inspiré même
aux hérétiques la bonne pensée de se montrer pleins
de déférence pour moi. » Ces préliminaires
suffisaient pour faire naître l'espérance qu'il ne rencontrerait
pas d'obstacles dans son ministère, mais il craignait les menées
des transfuges italiens, qui avaient cherché un asile dans ces
contrées et qui y séjournaient. «Ces hommes, sentines
de tous les vices, continue-t-il, non seulement sont hérétiques,
mais encore apostats; hommes criminels d'ailleurs, ils seront déconcertés,
ils se croiront perdus lorsqu'ils apprendront qu'il s'agit de soutenir
la religion des catholiques et lorsqu'ils verront déjà croître
les semences jetées dans les coeurs, ils craindront qu'on ne les
chasse de ce pays, dans lequel les catholiques forment encore la majorité.
Ils frémiront de colère, agiteront les flambeaux de la
discorde, aux yeux des chefs, et ainsi ma visite serait retardée
et les catholiques verraient s'éloigner le secours qui leur est
offert. Le cardinal Borromée eût voulu voir tous les rois de I' Europe, fidèles à leur mission, prêter les mains à l'oeuvre de Dieu qu'il allait entreprendre. Il chercha du moins à entraîner le roi de France dont l'autorité était alors toute-puissante sur les Grisons. La cause seule des intérêts du catholicisme n'était pas un motif qu'on pût, avec quelque chance de succès, faire valoir auprès des hommes placés à la tête de ces pays, puisqu'ils faisaient eux-mêmes profession de ne pas appartenir à cette religion. Aussi S. Charles met en avant d'autres considérations plus capables de les impressionner et d'exciter également le zèle d'Henri III. «Ne pourrait-on pas, écrit-il au nonce, faire naître dans l'esprit de ce monarque une crainte qui serait pour lui et pour les Grisons, un stimulant puissant. La situation faite aux peuples catholiques de ces vallées ne peut-elle pas, en effet, avoir des conséquences très pernicieuses et très funestes à l'autorité de tous les rois ? Qu'arriverait-il si les catholiques cisalpins, fatigués de tant de souffrances, gênés dans l'exercice de leur religion, contraints d'accepter la société des hérétiques, qui leur est insupportable, en un mot, ne pouvant porter plus longtemps ce joug, machinaient un jour quelque nouveau projet et songeaient à la séparation? «Ces raisons et d'autres de ce genre qui vous viendront à l'esprit pourront facilement les persuader que loin d'opprimer les catholiques, comme ils le font, il serait plus opportun pour eux de se montrer disposés à favoriser leurs désirs si légitimes. «Ma demande se réduit surtout à deux choses : d'abord que ces vallées n'offrent pas un asile ouvert à tous les scélérats, transfuges de l'Italie, et surtout aux ecclésiastiques qui ont mérité la note d'infamie ou qui ont été condamnés à l'exil par leurs supérieurs. En second lieu, qu'on accorde aux religieux et aux prêtres honnêtes un libre accès dans ces pays afin qu'ils puissent prodiguer leurs soins à ces peuples affligés, les instruire et leur administrer les sacrements. Vous promettrez en mon nom qu'il ne résultera de cette permission aucun danger pour les Grisons ; j'aurai soin qu'on n'y envoie que des hommes d'un caractère doux, facile, tout à fait éloignés de l'esprit de révolte et qui, occupés uniquement de leur saint ministère, ne songeront nullement à mettre la faulx dans l'administration des choses temporelles. » Vers la fin de 1583, le cardinal Borromée crut le moment venu de mettre son projet à exécution et de pénétrer dans la vallée de la Mesolcina. Dans les premiers jours de novembre, il partit de Milan, en compagnie des Pères Gagliardi, Jésuite, Panigarola, Franciscain et du chanoine Octavien Albiate de Foreri, tous les trois célèbres prédicateurs. Ils arrivèrent, le soir du 9 novembre, à Lugano, où ils logèrent chez les Franciscains, puis ils partirent pour Tessarette dépendant du diocèse de Milan, quoique, pour le civil, soumis aux autorités suisses. C'est dans ce trajet, croyons nous, qu'il faut placer le miracle opéré par le saint au village appelé delle Taverne. Il s'arrêta chez un homme du pays nommé Bernardin Ruscone, dont la fille âgée de treize ans venait d'être frappée d'un mal soudain, qui l'avait conduite aux portes du tombeau. Saint Charles la bénit et elle recouvra sur le champ la santé. A Tessarette, le cardinal célébra solennellement la fête
de saint Martin, il distribua la communion, donna la confirmation et
prêcha. La population tout entière s'était approchée
de la sainte Table. La veille, dit le père Gagliardi, nous avions
confessé toute la journée jusqu'à deux heures de
nuit. Dans les cinq cents confessions qu'ils entendirent, ces religieux
ne trouvèrent pas la matière d'un seul péché mortel.
La piété, la régularité de ces paysans étaient
admirables; leur instruction ne laissait rien à désirer;
leur méthode de faire oraison était si excellente, qu'on
ne pouvait en désirer une plus parfaite dans les monastères
ou dans les couvents de religieux. Le cardinal Borromée avait
déjà visité cette population: sa vigilance et le
zèle du prêtre qu'il avait mis à sa tête expliquent
cette foi prodigieuse. L'influence du saint semble s'être perpétuée
dans ce pays; nous l'avons visité et nous avons pu constater qu'il
est encore aujourd'hui l'un des plus religieux de la contrée. A son départ pour Roveredo, la noblesse suisse l'accompagna jusqu'à la
frontière de la Rhétie, où les nobles Grisons l'attendaient
pour le féliciter et lui faire cortège. Charles remercia
et congédia les Suisses, puis, avec ses nouveaux compagnons, il
continua sa route jusqu'à Saint-Victor, à un kilomètre
de distance de Roveredo. Là, il descendit de cheval, entra dans
une petite église, revêtit les ornements épiscopaux
et il ordonna de caparaçonner son cheval avec quelque luxe. A
son entrée solennelle dans cette petite ville, la noblesse porta
le dais sous lequel il s'avançait, plein de majesté, au
milieu d'une foule nombreuse de toute condition et de tout sexe, manifestant
hautement son admiration pour une solennité dont ces montagnes
n'avaient jamais été témoins. L'éclat extraordinaire
de cette pompe, la vue de ces pauvres chaumières, l'aspect de
ces gens grossiers, qui jusqu'ici semblaient abandonnés du monde
entier, leurs témoignages de respect donnés à celui
qui les bénissait avec amour, la joie se peignant sur tous les
visages et éclatant en transports naïfs et touchants, produisaient
un contraste singulièrement émouvant. Le cardinal remerciait
Dieu de cet enthousiasme populaire, il en augurait les plus heureux résultats
: des larmes de bonheur inondaient son visage. Il n'était pas
seul à ressentir ces émotions, les prêtres qui l'entouraient
les partageaient : tous comprenaient que cet accueil rendrait facile
le retour de ces populations à la vraie pratique de la foi catholique.
A l'église paroissiale, le cardinal célébra la messe,
puis montant en chaire, il leur adressa la parole. « Je viens à vous,
dit-il, comme le patriarche Joseph, envoyé par son père
Jacob à la recherche de ses frères, pour les consoler et
les soutenir. » Il se déclara le frère de l'évêque
de Coire, ancien suffragant de Milan, et sous la juridiction duquel ils
vivaient: il rappela fort à propos l'exemple d'Osime de Coire
et d'Eusèbe de Milan dont l'union fut si intime. Il insista surtout
sur ces paroles: Je cherche mes frères: il craignait qu'ils ne
fussent partis pour Dothaïn; c'est-à-dire, le désert;
mais il espérait les ramener dans la terre de Chanaan. Il fut
si persuasif, si entraînant, son coeur était si réellement
passé dans ses paroles, que cette foule fut gagnée dès
le début: ce fut la première semence de la moisson si abondante
qu'il devait recueillir. Des exercices si multipliés ne semblaient nullement fatiguer l'attention de ce peuple, l'église était toujours pleine; c'était pendant l'hiver et les travaux de la campagne n'apportaient aucun obstacle à la grâce de Dieu. Les efforts de l'archevêque et de ses coadjuteurs ne furent pas vains, Dieu les bénit visiblement. Il existait des inimitiés entre plusieurs des chefs du pays, ils se réconcilièrent, après avoir accepté les conditions de la paix posées par saint Charles, qu'ils appelaient «un Ange de Dieu ». Les mariages nuls ou illicites, et ils étaient nombreux, furent presque tous validés ou régularisés, en vertu des pouvoirs accordés par le pape. Les usuriers se soumirent aux réparations que leur imposa le cardinal, qui fixa pour l'avenir les conditions permises et légitimes du prêt. Il songea ainsi à prévenir sur beaucoup de points tout ce qui avait été jusqu'ici une source de crimes et de péchés. Quant aux hérétiques, plusieurs rentrèrent dans le sein de l'Église. Dans le nombre, nous signalerons deux chefs de cette vallée, d'origine allemande, qui depuis des années vivaient dans ce pays où ils avaient apporté les erreurs des protestants. Leur conversion ne s'opéra pas sans difficultés: pendant six heures, le père Gagliardi dut réfuter l'une après l'autre toutes leurs objections ; saint Charles leur donna la communion. Beaucoup d'autres dont la foi était chancelante se raffermirent dans la pratique des vertus et donnèrent publiquement des marques de leur changement. Le clergé était plus difficile à réformer, ce fut le point sur lequel l'archevêque dirigea ses efforts les plus constants et les plus vigoureux: c'était aussi le plus important. Il eut la joie de voir deux religieux apostats, se jeter à ses genoux, confesser leurs crimes et implorer sa miséricordieuse et paternelle indulgence. Il les reçut avec la même tendresse que le père du prodigue; il obtint de les faire rentrer dans le couvent d'où ils étaient sortis, il envoya à Milan, dans les pieuses maisons de refuge qu'il avait fondées, les complices de leurs crimes et leurs enfants. Autant son coeur s'ouvrait à la pitié devant les larmes du repentir, autant sa sévérité était inflexible en présence des criminels endurcis dans leurs fautes, et qui semblent, par une audace aussi insensée que coupable, vouloir jeter un défi à l'opinion publique et à la miséricorde divine elle-même. Malheureux que l'humble repentir ne visite jamais et qu'on dirait réprouvés dès cette vie. Le cardinal donna à Roveredo un exemple d'une juste et nécessaire
sévérité envers le curé même de cette
ville. Dominique Quattrini, c'était son nom, était regardé comme
le chef des sorciers. On trouvera peut-être que nous nous étendons un peu trop sur ce sujet : ne suffit-il pas, en effet, de raconter les faits dans toute leur sincérité pour voir à quoi se réduit cette accusation d'ignorance, de cruauté et d'infamie dirigée contre l'un des esprits les plus éminents et les plus larges du XVIe siècle? Nous aurons le «courage cynique» de raconter les faits tels que nous les ont transmis plusieurs témoins dont l'intelligence et la bonne foi ne sauraient être mises en doute. L'archevêque de Milan a sévi parce que sa conscience et les lois lui en faisaient un devoir ; mais il n'a pas frappé sans en éprouver une profonde douleur. Ce n'est pas seulement dans la vallée de la Mesolcina que le cardinal Borromée eut à se prononcer sur le crime des sorcières; déjà à Lecco, en 1569, iI avait dû, par le moyen de son inquisiteur, examiner plusieurs femmes adonnées à l'exercice de ces horribles pratiques. Notre plume se refuse à traduire intégralement la lettre du saint archevêque au cardinal de Pise, dans laquelle il énumère toutes les infamies, tous les sacrilèges, tous les crimes dont ces femmes s'avouaient coupables. Elles ne nièrent ni leurs relations avec le démon, ni leurs profanations de la sainte Hostie qu'elles allaient recevoir à la table sainte; elles confessèrent avoir foulé aux pieds l'image du crucifix et de la Vierge; enfin, elles se reconnurent coupables d'avoir mis à mort de petits enfants pour les besoins de leurs maléfices. Ces crimes et ces sacrilèges furent également commis par les cent cinquante sorcières de Roveredo; mais, fait inouï, le curé de la paroisse était le chef de cette bande sacrilège et impie. Saint Charles essaya vainement de le ramener à de meilleurs sentiments : devant son obstination, il crut devoir donner un exemple. Dominique Quattrini fut condamné à être dégradé avant d'être livré au pouvoir séculier qui devait lui faire subir le châtiment imposé par la loi. Le saint prévint l'évêque de Coire du jugement porté contre ce prêtre, son diocésain, et il le pria de ne pas implorer la clémence pour ce coupable, «qui a avoué une partie de ses crimes, il est vrai, mais qui n'en montre aucun repentir. Il en résulterait, dit-il, de plus grands maux si ce misérable échappait au supplice. » Il énumère ensuite quelques uns des sacrilèges dont il s'est rendu coupable, et son opiniâtreté lui fait ajouter des crimes nouveaux et plus horribles aux anciens. C'est avec une profonde douleur que le saint se résigna à cette triste et nécessaire extrémité; mais la gloire de Dieu, l'honneur du sacerdoce l'exigeaient: un châtiment terrible et exemplaire devait expier une suite longue et obstinée de crimes publics et épouvantables. Le cardinal procéda à sa dégradation, les larmes aux yeux, et il donna au peuple assemblé cet avertissement solennel : «Remarquez, nos très chers fils, comme l'Église punit sévèrement ceux qui, indignes du ministère sacerdotal, s'écartent de ses obligations les plus douces et les plus vénérables: le gibet les fait disparaître et l'Église, quoiqu'en pleurant, les repousse de son tendre sein. » Qui n'admirerait ce mélange d'amour et d'énergie: il pleure un fils bien-aimé; mais il préfère le perdre afin de conserver tous les autres, et le coupable, dépouillé des vêtements sacerdotaux dont il avait abusé jusque dans ses infâmes sorcelleries, fut remis entre les mains du pouvoir séculier qui, selon les lois, le condamna aux flammes. Les cent cinquante femmes convaincues de sorcellerie ne furent pas toutes condamnées à mourir. La plupart d'entre elles, touchées par les exhortations du saint et des prêtres auxquels il avait confié ce ministère, confessèrent leurs crimes et en demandèrent l'absolution. Onze seulement persévérèrent dans leur impiété, elles furent abandonnées aux juges séculiers et le cardinal, obligé de partir pour Bellinzona, laissa un père de la Compagnie de Jésus et l'Oblat Jean Stoppani, avec la mission de voir ces malheureuses et de les exciter au repentir. Il ne pouvait plus intervenir, faire autre chose en leur faveur, la justice humaine devait suivre son cours. Son espérance de les voir mourir chrétiennement ne fut point trompée. Le 8 décembre, le père Charles, Jésuite, rendait compte au saint, en ces termes, de la mort de ces infortunées : «Avant d'être conduites au supplice, elles consentirent à déposer leurs fautes aux pieds du prêtre, en reçurent l'absolution et le corps de Notre-Seigneur Jésus Christ. Elles reconnurent volontiers qu'elles recevaient ce châtiment des mains du Dieu vengeur de leurs scélératesses, et après avoir donné des signes très certains de leur repentir, elles consacrèrent au Seigneur leur corps et leur âme. Quand le bourreau les eut liées au gibet, elles confessèrent de nouveau leurs crimes et en demandèrent pardon... Comme gage de salut, chacune d'elles avait autour du cou le Rosaire... Sur le point de mourir, elles furent réconfortées par Stoppani et deux autres prêtres. La multitude des témoins était innombrable: de temps en temps, ils invoquaient par de fortes acclamations le très saint nom de Jésus ; du milieu des flammes, ces malheureuses y répondaient : Jésus ! Jésus! s'écriaient-elles. Elles donnèrent tant de signes de repentir qu'il y a tout lieu d'espérer leur salut éternel. » Telle est l'histoire des sorcières de la Suisse : la population de ces contrées, bénit le saint archevêque de l'avoir délivrée de ces monstres et elle ne songea nullement à l'accuser de cruauté. Pendant les quelques jours que Charles Séjourna dans ce pays
il opéra un bien merveilleux; mais il fallait songer à en
assurer la durée. C'est ce qu'il fit : il résolut d'abord
d'y laisser de saints prêtres et de bons religieux; puis il convoqua
les chefs de la vallée. Quand ils furent réunis en sa présence,
au nombre de 24, le cardinal leur demanda de confirmer de leur autorité les
ordonnances ecclésiastiques qu'il avait décrétées,
afin qu'elles devinssent à l'avenir des lois d'État auxquelles
le peuple devrait se soumettre. Ils y consentirent sans difficulté et, à l'unanimité,
ils approuvèrent ces propositions du saint: 1° Tous les décrets
qu'il avait portés, à l'occasion de sa visite, étaient
ratifiés ; 2° Les ecclésiastiques étrangers
ne pourront séjourner dans la vallée, à moins de
donner la preuve qu'ils y sont autorisés par les lettres de leur évêque:
on permettra seulement un séjour de trois jours aux transfuges,
s'il s'en présente, à la condition qu'ils ne pourront célébrer
la messe; 3° on choisira parmi les chefs de la vallée deux
hommes chargés de protéger les écoles, d'en accroître
le nombre, afin que la jeunesse puisse être facilement instruite
de la doctrine chrétienne. On appellera de Milan deux instituteurs
qui les instruiront de leur méthode d'enseignement, ainsi que
des usages et des règlements nécessaires pour l'établissement
de ces écoles. Ensuite on devra faire des lois destinées à régler
saintement et selon le droit, les mariages et à procurer l'exécution
fidèle des testaments. Le Cardinal fit augmenter de cent cinquante écus
les honoraires du curé. Enfin il décida les chefs à acheter,
aux frais du trésor public, de vastes édifices, qui avaient
autrefois appartenu à la famille Trivulzi, afin d'y fonder une
maison pour les pères Jésuites qui y établiraient
un collège. Le bon père, qui rend compte de cet achat à son
supérieur, fait avec complaisance l'éloge de cette
propriété, dans laquelle il y a un bel étang et
de nombreuses chambres qu'on pourra augmenter sans trop de frais. Avant son départ, le cardinal institua une confrérie du Très Saint Sacrement, afin de perpétuer dans le pays l'usage de la communion mensuelle que plusieurs promirent d'observer régulièrement. Enfin une association destinée à protéger les intérêts de la Religion, fut mise sous le patronage de saint Pierre, martyr. Là, ne se bornèrent pas les sollicitudes du visiteur apostolique. Il fit prier l'évêque de Coire, par le moyen de Bernardin Mora qu'il lui délégua dans ce but, d'envoyer dans ce pays un prêtre qui, en son nom et avec ses pouvoirs, remédierait aux besoins les plus graves, et rendrait les sentences les plus pressées ; l'appel des causes, à Coire même, exigeait de fortes dépenses: les hérétiques en profitaient pour appesantir leur joug, et multiplier les violences. Les mortifications excessives du saint, son inépuisable bonté, sa générosité admirable et toujours prête, sa prière incessante avaient suffi pour opérer toutes ces merveilles dans l'espace de six jours. 0 esprit céleste! Ô mains vraiment divines! s'écrie l'historien Oltrocchi. Le cardinal quitta Roveredo pour visiter la ville principale de ces vallées, Misocco. Ce court trajet fut une mission continuelle, il s'arrêtait dans tous les villages, pénétrait dans toutes les petites villes, malgré la rigueur du froid ou les difficultés du chemin. Un sanctuaire dédié à la sainte Vierge, situé sur une haute colline, au milieu de la neige et des glaces, se trouvait sur sa route. La distance d'une lieue, par un sentier escarpé, le froid, le vent qui soufflait avec violence ne furent pas des motifs suffisants pour l'empêcher d'aller saluer la Mère de Dieu. Il monta vers la pieuse chapelle et comme s'il y avait puisé une nouvelle force, il redescendit, s'arrêtant à tous les hameaux, adressant à tous les habitants de pieuses paroles et remettant en honneur les choses divines là où l'indifférence, le voisinage de l'hérésie avaient laissé tomber en désuétude les plus saints usages. Il arriva enfin à Misocco. Cinquante familles hérétiques y étaient établies et vingt-deux sorcières s'y rendaient coupables des crimes les plus affreux. Le zèle du cardinal vint échouer contre l'entêtement de cette population, les hérétiques commencèrent à lui faire la guerre. Il en exprimait sa douleur en ces termes: «Je veux que vous soyez averti qu'à Misocco, quoique ma visite ait produit quelque bien dans les âmes, cependant un grand nombre d'habitants, de l'un et l'autre sexe, sont restés attachés à leurs crimes et persévèrent dans leur hostilité contre la Foi. Bien plus, je l'ai deviné, ils ont tenu des conciliabules secrets et hostiles. Si donc on répandait à Coire des bruits qui pourraient atteindre quelques-uns des actes de ma visite, vous pourrez instruire Gallesio de chaque chose, lui exposer que, vis-à-vis d'eux, j'ai usé d'une grande courtoisie et d'un grand amour: rien dans mes paroles n'a pu les blesser; j'en appelle, au témoignage des chefs mêmes du pays. » Le saint cardinal glorifia Dieu néanmoins du bien qui s'était fait dans cette première visite. De retour à Bellinzona, il s'exprimait ainsi: « Le Seigneur Très Haut nous a regardés du ciel, il a contemplé de loin ces humbles vallées; il les a visitées par notre intermédiaire et voilà qu'aussitôt presque tous les habitants, et les principaux d'entre eux, sont revenus à la Foi et rentrés au bercail de la sainte Église. Les lieux de réunion des méchants furent détruits, les écoles du démon furent ruinées, le pays fut purgé des sorcières, le concours du peuple à la sainte table fut très considérable et de nombreuses institutions de piété furent introduites dans cette vallée. Les Ethiopiens en somme ont changé de peau et les Nazaréens sont redevenus très blancs. » Le saint père témoigna sa joie du résultat de cette visite apostolique: pour manifester en quelque sorte son admiration envers le cardinal, il voulut, au consistoire qui suivit l'annonce de ces bonnes nouvelles, élever à la dignité cardinalice les hommes désignés et formés par l'archevêque de Milan, tels que Valerio, évêque de Vérone, Lancellotti et quelques autres dont Silvio Antoniano écrivait au saint lui-même: «Vous les aimiez comme vos fils, vous les aviez formés, sur votre exemple, à toutes les vertus et à toutes les oeuvres remarquables; maintenant vous voyez placer ces lumières sur le grand candélabre, afin qu'elles resplendissent, avec plus d'éclat, dans la maison du Seigneur. » Ne pouvant continuer son oeuvre dans tout le pays des Grisons, le saint attendit à Bellinzona le résultat des négociations entreprises pour lui ouvrir le reste de ces contrées; mais il ne demeura pas inactif et il se livra à un apostolat dont nous devons en peu de mots signaler les heureux fruits. Bellinzona dépendait civilement des cantons de Schwitz, Ury et Unterwalden; elle était comme aujourd'hui encore, sous la juridiction de l'évêque de Côme. De grands désordres s'étaient depuis longtemps introduits dans le clergé et parmi les laïcs, Saint Charles eut à lutter contre les invasions du pouvoir civil sur la discipline, il eut à combattre la simonie, l'usure et les mariages illicites ou invalides. Sa prédication et ses exemples eurent la même puissance qu'ailleurs et obtinrent de merveilleux changements dans les moeurs de cette population. Ce ne fut pas sans de grandes fatigues et sans de suprêmes efforts: l'hérésie de Zwingle était là frémissante et cherchant à profiter du relâchement des moeurs et de la discipline ecclésiastique pour s'y implanter. Le cardinal ne quitta cette ville qu'après avoir rétabli le respect de la juridiction ecclésiastique de la part des magistrats. « Quelle que soit votre élévation, dit-il à ceux-ci, gardez vous bien de violer les droits de l'Eglise. Les prêtres sont comme la prunelle des yeux de Dieu et quiconque les touche, touche à la pupille de son oeil divin. Redoutez plus que jamais les vengeances du Seigneur! » Selon son habitude, il pourvut aux moyens de maintenir, après son départ, le bien qu'il avait commencé, et dans ce but, il fonda une prébende destinée à un prêtre dont la fonction serait d'enseigner à la jeunesse les lettres, les bonnes moeurs et la doctrine chrétienne. Pour engager les habitants à soutenir cette oeuvre, il leur dit du haut de la chaire: «Ne serait-ce pas le cas de retrancher quelque chose de votre nourriture, de vos vêtements, pour pourvoir aux exigences d'une des institutions dont vous avez le plus grand besoin. Ils sont très indignes du nom de père et de mère ceux qui vivent et meurent sans s'occuper de recommander leurs enfants à Jésus Christ. » L'heure de la lutte et des épreuves allait sonner. Depuis longtemps, la république suisse est le pays le moins libre de la terre, pour les ouvriers évangéliques. Si elle ouvre avec empressement ses portes à tous les repris de justice, à tous les révolutionnaires du monde, elle interdit aux apôtres et aux missionnaires catholiques étrangers de séjourner sur son sol : si, poussés par le zèle du salut des âmes, ils veulent annoncer la parole divine ou exercer quelque fonction sainte, elle les chasse ou les emprisonne. L'hérésie s'est établie au milieu de ces riches vallées, sur ces montagnes, comme dans une forteresse, comme dans un repaire, d'où il est impossible de la chasser: de là, elle peut impunément lancer sur le monde ses pamphlets impies ou incendiaires. L'apostolat de saint Charles en Suisse va entrer dans une nouvelle phase. Pour bien saisir le genre des difficultés qu'il rencontra, il faut se rappeler que le canton des Grisons, ou ancienne Rhétie, formait lui-même une petite république fédérative composée de trois ligues: la ligue supérieure ou Grise, la ligue Cadée ou de la maison de Dieu et enfin la ligue des dix juridictions. Le canton des Grisons n'avait pas encore été admis à faire partie de la confédération suisse. Aux trois ligues étaient venues s'adjoindre, avec le temps, d'autres peuplades cisalpines, à des titres différents. La vallée Mesolcina s'était présentée à titre d'alliée; on l'avait acceptée, en lui laissant ses lois particulières, ses chefs, son autonomie administrative; les pays de la Valteline et de Chiavenna, au contraire, avaient été réunis comme un peuple soumis et vaincu: ils recevaient la loi des trois ligues. Cette distinction nous permet de comprendre la liberté dont put jouir saint Charles à Roveredo et dans toute la vallée de Mesolcina; elle nous explique comment il y put faire accepter, comme lois de l'état, par les autorités du pays, les décrets qu'il avait rendus pendant sa visite apostolique. Les hérétiques n'avaient aucun pouvoir pour y faire opposition. Ils n'avaient même pas eu la pensée de s'y opposer: ils ignoraient, à quel titre et au nom de qui le cardinal avait fait sa visite. La croyance générale était que le saint traversait ces vallées pour se rendre au château d'Alta Emps et nul n'avait songé à entraver sa mission. Le cardinal avait, en réalité, formé le projet d'aller à Alta Emps, en passant par Coire; une lettre de l'évêque de ce diocèse lui fit modifier son plan primitif. Cet évêque exprimait au saint le désir de le voir, il l'assurait que les habitants le recevraient avec de grands honneurs et qu'ils ne gêneraient en rien la visite de son Église, néanmoins, il ajoutait: «Les chefs ne vous laisseront adresser aucun discours au peuple; quand bien même ils le permettraient, moi qui connais bien l'état de ma patrie et la manière de voir de nos gens, je voudrais vous en détourner : la plus grande partie de ces hommes grossiers, surtout en nos temps si malheureux, regarderaient bien qu'à tort, cette chose comme une nouveauté presque séditieuse.» Cette réponse était peu encourageante, le saint résolut d'attendre des temps meilleurs; il écrivit à l'évêque de Coire que la fête de Saint-Ambroise, les ordinations et la solennité de Noël le réclamant dans son diocèse, il retournerait à Milan. Toutefois, Bernardin Mora et Antoine Fornero, chargés de porter sa lettre à l'évêque de Coire, avaient également reçu une mission pour Gallesio de Monti, préteur ou Landrechter de cette ville et il désirait en connaître le résultat, avant de partir. Depuis longtemps, même sous le pontificat de son oncle, Charles
avait toujours témoigné un vif intérêt aux
habitants de la Valteline et de Chiavenna et, plus d'une fois, ceux-ci
avaient réclamé son assistance. Il leur avait envoyé des
prêtres indigènes pour les consoler, les instruire et les
réconforter dans la pratique de la foi : son séminaire
pour les clercs de la Suisse lui avait permis de les secourir. Aujourd'hui,
muni des pouvoirs du souverain pontife, animé de l'espoir de réveiller
par sa présence la foi endormie ou chancelante dans ces contrées,
il avait un extrême désir de les visiter et dès le
mois de juin, il avait demandé à Gallesio son appui pour
entreprendre cette oeuvre. Le conseil des Ligues était réuni à Coire;
Gallesio, protecteur de la religion catholique et plein d'égards
pour le cardinal, avait obtenu, malgré l'opposition des hérétiques,
qu'on ne mettrait aucun obstacle à son voyage, à la condition
toutefois qu'il ne pourrait ni administrer le sacrement de confirmation,
ni sévir contre le clergé. Cette permission n'avait pas été enregistrée
sur les livres publics, et le cardinal avait cru prudent d'envoyer Bernardin
Mora avec la mission de la lui rapporter écrite. Quand le cardinal reçut cette réponse, il avait déjà écrit à l'évêque de Coire qu'il renonçait à ses premiers projets; il avertit aussitôt Mora qu'il n'irait ni dans la Valteline, ni à Chiavenna et il le prie de cesser toute démarche pour l'autorisation demandée à Gallesio. Il devra se borner, s'il en trouve l'occasion, à faire mettre en écrit, aux frais du cardinal, la permission déjà accordée de vive voix, afin qu'il puisse s'en servir plus tard, si les circonstances le permettent. Il l'engage à exciter toujours de plus en plus l'ambassadeur de France à aider prudemment cette sainte cause; il le charge de le remercier, en son nom, de ce qu'il avait déjà fait en faveur de ces pauvres âmes. Il lui recommandait enfin de n'avoir recours aux bons offices de personne, dans la crainte de faire naître des soupçons, et il fallait, à tout prix, ne pas se mettre dans le cas de recevoir une réponse négative. Le nombre des hérétiques est considérable dans ce conseil, disait-il, si nous avions la maladresse de soulever cette pierre, nous pourrions pour le présent détruire ce que nous avons fait à Misocco et compromettre l'avenir pour la Valteline et Chiavenna. Le premier décembre, l'envoyé du cardinal se présenta devant le conseil réuni des trois Ligues et il exposa la mission dont il était chargé. A l'unanimité, on lui répondit: «La liberté la plus entière de passer dans ces pays sera toujours accordée au cardinal et en tout temps. Bien plus, on ordonnera de le recevoir et de l'accompagner avec les plus grands honneurs ; mais nous ne pouvons permettre, à quiconque n'est pas de la Rhétie ou de la Suisse, d'exercer le ministère ecclésiastique sur le territoire de notre république. Toutes les autres choses énumérées dans l'exposition présentée par Don Bernardin Mora, envoyé du cardinal, sont annulées. » Mora s'était conformé aux ordres du saint, il n'avait rien demandé ; il s'était contenté d'exposer tout ce que le cardinal avait fait dans la vallée de Mesolcina. Ce sont les ordonnances mêmes qu'il avait rendues dans ce pays, que ces conseillers avaient la prétention de vouloir annuler. Mora partit de Coire avec la réponse négative et arbitraire que le saint eût voulu éviter à tout prix. L'évêque de Coire, dans une lettre au cardinal, crut devoir protester qu'il n'était pour rien dans un résultat si contraire à ses désirs. « Le petit nombre de bons catholiques, disait-il, qui ont assisté au conseil ont insisté beaucoup pour qu'on approuvât entièrement la requête de Mora; mais les partisans du schisme se sont élevés contre eux avec tant de violence, qu'ils les ont en quelque sorte placés entre l'enclume et le marteau: en dernier ressort la majorité l'emporta sur les meilleurs. » Cette assurance, donnée par l'évêque de Coire, n'était peut-être pas inutile pour calmer le cardinal, qui, dans plusieurs lettres, se plaignit des procédés de ce prélat. «II m'a toujours fui entre les mains, disait-il, au moment où je l'invitais à venir me trouver quand cela lui était facile: il semblait vouloir éviter mes avis et mes conseils. » En pénétrant dans la vallée Mesolcina, il avait écrit à Mgr Speciano qu'il ne redoutait qu'un seul obstacle à sa mission, celui que pourrait y apporter l'évêque de Coire qu'il savait opposé à cette visite. Quoi qu'il en puisse être des dispositions timides de cet évêque,
il est certain que le conseil, réuni à Coire, avait dépassé ses
droits, en déclarant nul tout ce qui avait été fait
dans la vallée de Mesolcina; il traita ce pays comme une terre
conquise et dépendante des trois Ligues; il feignit d'oublier
qu'il s'agissait d'alliés et que nul ne pouvait, sans tyrannie,
leur ravir le droit de se régir comme ils l'entendraient. Les
hérétiques, se trouvant les plus forts, avaient crié au
scandale, parlé d'abus, d'insoumission; ils avaient fini par proclamer
la nécessité de sévir contre la conduite des Mesolciniens,
prétendant que l'impunité serait pour l'avenir un encouragement à la
révolte. A défaut du droit et de la raison, qui étaient
contre eux, ils eurent recours à la calomnie. Quel crime abominable! « Les
gens de cette vallée avaient accueilli un cardinal étranger,
accompagné d'un inquisiteur de la foi. Et ce cardinal s'était
permis de prononcer des jugements en matière de religion, il avait élevé des
bûchers, fait brûler des êtres humains, rempli de terreur
toute la Rhétie. Ce cardinal était un prince soumis à l'Espagne....
Par ces visites, sous le prétexte de zèle en faveur de
la religion, on ne voulait rien moins que gagner ces peuples à l'Espagne,
comme pour jeter un défi à l'alliance récemment
contractée avec la France. » La calomnie précède presque toujours la violence, elle la prépare, elle l'appelle d'une façon logique et inévitable. On somma donc les chefs de la Mesolcina de se rendre à Coire. Le conseil des trois Ligues ne demanda pas moins de trente victimes ; mais les chefs de la vallée Mesolcina envoyèrent seulement quatre d'entre eux pour exposer leurs droits. Ces envoyés sont à peine arrivés à Coire, qu'on les charge de chaînes, on les traîne devant les tribunaux, on les accuse de trahison, du crime de lèse république et on les emprisonne. Saint Charles n'était pas encore retourné à Milan, il s'employa aussitôt pour leur faire rendre la liberté. Il envoya le père Panigarola à Rome pour instruire le pape de ce qui s'est passé et implorer son appui en faveur des prisonniers. Puis il écrit au préteur Gallesio une lettre énergique dans laquelle il plaide, avec autant d'autorité que de justice, en faveur du droit qu'on a violé. «Les seigneurs de Coire, dit-il, doivent bien aviser à ce qu'ils font. Dans la vallée de Mesolcina, je n'ai rien fait qui soit contraire à la justice; ce qui a été fait ne peut être annulé par aucune loi, cela ne peut même être condamné, à moins que ce ne soit par des impies. Avant de sanctionner quoi que ce soit contre mes actions, on aurait dû m'en avertir, afin de me permettre de réfuter toutes les accusations injustes et d'écarter toutes les difficultés élevées contre elles. Dans ma visite, je ne me suis pas occupé seulement des intérêts catholiques, et j'avais le droit absolu de le faire puisque les habitants de Misocco sont de simples confédérés; mais de plus j'ai pris en considération la prospérité publique du pays, tout en faisant en sorte que la Ligue ne fût violée en rien. » Cette légitime réclamation ne suffisant pas à ses yeux, il écrivit aux cantons catholiques de la Suisse, il envoya même Fornero traiter avec eux d'une manière secrète, afin d'en obtenir un appui énergique et de ne pas laisser les pauvres catholiques de la Mesolcina à la merci de leurs ennemis. La voix du cardinal fut écoutée par tous ceux auxquels il s'adressa. Le gouverneur de Milan fit appuyer, par l'ambassadeur d'Espagne en Suisse, la mission de Fornero. Les seigneurs des cantons catholiques, secondés par Gallesio, avertirent les magistrats de la Rhétie de bien réfléchir sur les mesures qu'ils voulaient prendre contre les habitants de la Mesolcina. Ils devaient songer qu'ils étaient confédérés et non pas sujets; en agissant comme ils faisaient, ils pourraient plus sûrement aliéner les esprits contre les Grisons que contre la religion; enfin, s'ils étaient contraints à cette dernière extrémité, les Mésolciniens trouveraient toujours un refuge chez les Suisses qui sont plus forts que les Rhétiens. Les prisonniers furent alors rendus à la liberté, le 24 janvier 1584. La puissance et la bonté de Dieu font souvent servir à sa gloire et au salut des âmes les tempêtes suscitées par les passions et les haines des méchants. Les habitants de la Mesolcina loin de se décourager puisèrent dans ces épreuves et dans ces persécutions une nouvelle vigueur: leur foi devint plus vive, plus généreuse et plus ferme. Deux siècles après la mort de saint Charles, l'historien Oltrocchi constatait que l'attachement de cette population à l'Église catholique était toujours aussi ardent et aussi sincère: l'oeuvre du saint a résisté à la malice des hommes et à l'épreuve souvent plus difficile du temps. Le cardinal d'ailleurs ne s'était point alarmé outre mesure de cette tempête, il avait même prédit à l'avance quelles en seraient les conséquences. «Plus les prédicants de Coire, écrivait-il au cardinal Savelli, sont irrités et tentent de vexer les habitants de cette ville, plus il semble que Dieu accroisse leur constance et leur attachement à la foi. Ils affirment, sans hésitation, qu'ils sont prêts à perdre la vie plutôt que d'abandonner la religion. La bonté du Seigneur fait que la moisson est plus abondante là où la guerre sévit plus cruellement. Il permet que les fidèles soient opprimés afin qu'ils deviennent chaque jour, plus fervents, que les institutions établies fleurissent et que la vigueur de l'âme se rajeunisse. » Néanmoins, les hérétiques ne se déclarèrent pas vaincus et si la persécution ranimait la foi des fidèles, les échecs donnaient à la haine des persécuteurs une plus grande activité: ne pouvant plus rien contre les catholiques de la Mesolcina, ils tournèrent leur rage contre ceux des autres vallées. C'était un motif de plus pour exciter le zèle du cardinal ; il chercha les moyens de protéger la foi et la liberté des malheureux qu'on voulait opprimer. De Bellinzona où il se trouvait, il envoya le père Adorno à Chiavenna pour y célébrer les fêtes de Noël ; mais les hérétiques obligèrent ce père à prendre la fuite. Le saint le remplaça par le père Basile, Capucin, qui était originaire de ces pays, ainsi que plusieurs autres ecclésiastiques qu'il lui donna comme compagnons. C'était enlever tout prétexte à la persécution. Pour le carême, il envoya le père Dominique Boerio, barnabite. Dans une relation fort intéressante, publiée par Aristide Sala, ce religieux raconte tout ce qu'il eut à souffrir de la part des hérétiques: ils n'étaient pas nombreux ; mais leurs violences, leurs calomnies, l'appui qu'ils trouvaient auprès du pouvoir civil, amenèrent dans ces pays si calmes d'ordinaire, des disputes et des troubles qui prirent parfois de douloureuses proportions. Nous n'avons point à entrer dans ces détails qui, malgré leur intérêt, nous éloigneraient trop de notre sujet. Nous devons surtout relater ce que le cardinal Borromée fit pour maintenir la foi dans ces pays. Les calomnies des hérétiques, l'accusant de vouloir détacher les Grisons de la Suisse pour les unir à l'Espagne, avaient impressionné l'ambassadeur de France: il se montra beaucoup moins empressé de favoriser les pieux desseins du prélat. Charles écrivit alors au nonce Regazzonio qui avait remplacé Mgr Castelli à la cour d'Henri III ; il exposa la situation, déclara nettement qu'il était éloigné d'avoir eu les pensées qu'on lui prêtait et qu'il fallait voir dans ces calomnies une manoeuvre des hérétiques dans le dessein d'entraver l'oeuvre toute religieuse qu'il avait entreprise. Il suppliait le roi très chrétien de ranimer le zèle de son ambassadeur pour les intérêts catholiques de ces contrées. Il envoyait en même temps son homme de confiance, Fornero, au dit ambassadeur, afin de le ramener à ses premières et meilleures intentions. Puis, toujours animé du désir de sauver les âmes, il envoyait, à Plurio, dans la Valteline, l'Oblat Marc-Aurèle Grattarola pour soutenir et encourager les catholiques dans leur lutte contre les hérétiques. Quand on sut à Coire que l'archevêque de Milan avait envoyé des
missionnaires dans la Valteline, l'irritation fut extrême: les
hérétiques se réunirent en grand nombre et se présentèrent
aux magistrats, la bouche remplie d'accusations et de menaces de tout
genre, ils demandaient la réunion du conseil:« La nécessité,
disaient-ils, de pourvoir au salut de la république, abandonnée
aux mains du cardinal Borromée, est urgente. Il envoie partout
des espions, afin de signaler aux agents de l'Espagne, les endroits les
plus faibles de nos contrées et les magistrats n'en manifestent
aucun souci ! Oublie-t-on que ce cardinal était, par sa mère,
le neveu de ce Jean Jacques de Médicis qui occupa Chiavenna, par
la fraude, et Morbego par la violence. Le neveu suit les traces de l'oncle:
ce que l'un a vainement tenté de faire par les armes, l'autre
espère y arriver sous le voile de la religion. » Les Valtelinois ne se montrèrent pas d'humeur à supporter l'établissement d'une école hérétique, ils coururent aux armes et dans la lutte plusieurs protestants furent blessés, Les habitants de Poschiavo, armés, entourèrent le père Boerio et ils déclarèrent qu'ils donneraient leur vie plutôt que de laisser emprisonner ce religieux. Les Chiavennois se montrèrent encore plus énergiques et, en présence de leur ferme attitude, les hérétiques devinrent doux comme des agneaux. L'archiprêtre de Sondrio fut pris par les hérétiques, soumis à une terrible inquisition; on lui fit subir les plus douloureuses tortures et on le remit en liberté, après avoir exigé la promesse qu'il se présenterait de nouveau devant les juges, au premier appel qui lui serait adressé. L'Oblat Grattarola semblait plus heureux à Plurio, il prêchait en paix et produisait un grand bien dans les âmes. Ce calme ne fut pas de longue durée, il fut arrêté et on l'accusa des crimes suivants: 1° Il était un espion du cardinal Borromée; 2° Il avait violé les lois du pays défendant aux prêtres étrangers d'y exercer le ministère sacerdotal; 3° Il avait répandu des doctrines fausses; 4° Il voulait obliger les Grisons à suivre le calendrier grégorien; 5° enfin, dans des réunions secrètes, il excitait le peuple contre eux etc. Le père n'eut pas de peine à se laver de ces accusations; quant à la seconde, qui était fondée, il y répondit avec une telle douceur qu'on n'eut pas le courage de le condamner. Ce jugement eut lieu dans une hôtellerie; les quinze juges, ornés de leur collier d'or, rendirent une sentence digne de vrais Suisses: le père fut condamné à leur payer un excellent dîner. Le bon Oblat satisfit si bien, parait-il, à cette curieuse amende que les juges s'adoucirent sur la fin du repas; quelques uns allèrent même jusqu'à le dédommager secrètement d'une partie des frais, à condition toutefois, qu'il ne ferait connaître au cardinal Borromée aucun des mauvais traitements dont il avait été l'objet: témoignage indirect mais puissant, arraché à la conscience de ces hommes, en faveur de la vertu, des bonnes intentions et de l'autorité.de l'archevêque de Milan. Le père Grattarola continua, d'après les ordres du saint, à séjourner à Pluvio où pendant quatre mois encore son zèle opéra des merveilles. Cependant les affaires allaient prendre un aspect plus favorable. Fornero revenait avec les meilleures promesses de l'ambassadeur de France; Grégoire XIII adressait un bref aux Suisses pour les exhorter à défendre vaillamment leur foi; les cantons catholiques se disposaient à envoyer à Coire trois représentants, animés des meilleures intentions : le cardinal reprit alors ses espérances et ses négociations. Il sollicita, au nom du roi Philippe II, l'ambassadeur d'Espagne à appuyer les envoyés suisses près du conseil des Grisons; il écrivit à l'évêque de Côme pour prendre de nouvelles informations sur l'état de la ligue cisalpine; il mit dans l'intérêt de sa cause le colonel Lussi et plusieurs autres personnages influents et vertueux; il implora enfin l'assistance de Marie d'Autriche qui était alors à Madrid. L'espoir de reprendre le cours de sa visite apostolique, si malheureusement interrompue, grandissait chaque jour ; il demanda au cardinal d'Alta Emps, évêque de Constance, la permission de pouvoir consacrer des églises et officier pontificalement dans son diocèse. A la fin du mois de juin, il écrivit à l'évêque de Coire: «J'ai toujours vivement désiré traiter personnellement avec Votre Grandeur plusieurs points qui regardent cette visite ; jusqu'ici j'en fus empêché par les nombreuses occupations de mon Église. Néanmoins, j'espère aller le plus tôt possible dans la partie de mon diocèse voisine de la Mesolcina ; je ne doute pas que Votre Grandeur, après avoir reçu avis de l'époque de mon arrivée, ne vienne volontiers m'y trouver. » Les hérétiques prévalurent encore dans le conseil
des Grisons : ils se montrèrent sourds aux conseils et aux instances
des souverains, qui les sollicitaient de laisser toute liberté à la
religion catholique. Alors Charles s'adressa directement au roi d'Espagne.
Ce souverain répondit le 15 août 1584 : « Au très
révérend père en Jésus-Christ, cardinal Borromée,
notre très cher et bien-aimé ami. « Nous avons appris,
par votre lettre du 1er juillet, et aussi par celle d'Aragon, quel a été le
résultat de cette négociation et ce que les Grisons ont
résolu vis-à-vis de Chiavenna et de la Valteline. Ce que
vous avez fait jusqu'ici nous semble très conforme au zèle
qui vous enflamme pour procurer la gloire de Dieu et le bien des fidèles.
Nous rendons à Dieu de très grandes actions de grâce
de l'heureux résultat qu'il a donné aux fatigues que vous
avez, d'une manière si parfaite, supportées dans la Mesolcina.
Tous, et nous tout spécialement, nous devons vous en remercier,
comme cela est juste; et nous faisons en ce moment, ce que nous désirions
faire de tout notre coeur. Poursuivez cette bonne oeuvre, si heureusement
entreprise, et maintenez-vous dans votre bonne volonté. En attendant,
pour ce qui nous concerne, nous contribuerons toujours spontanément à tout
ce qui semblera de nature à atteindre ce but. Continuez, comme
vous avez commencé et faites connaître à d'Aragon
la raison et la suite de vos mesures. Que Dieu vous assiste toujours
heureusement! » Son espérance était toujours vive: le 12 octobre, il écrivait de Varallo au nonce de France que le pape l'avait chargé de faire de nouvelles instances auprès du roi Henri, afin de l'exciter à venir au secours des catholiques cisalpins. « La parole du roi de France, disait-il, peut plus que toute autre influence nous aider efficacement. Ces peuples gémissent sous un joug intolérable. Cette action serait digne du roi très chrétien, et elle serait très efficace pour calmer l'audace des seigneurs grisons. » Quelques jours après, le 17, il disait à ses familiers: «Il faut maintenant tenter quelque chose d'extraordinaire. Il se préparait certainement à partir pour la Suisse et de là pour la Valteline; il avait enjoint à Taurusio, l'un de ses familiers, de partir d'Arona pour aller l'attendre à Bellinzona. Mais dès ce jour le cardinal ne parla plus ni de Bellinzona, ni des Grisons. De retour, le 20 octobre au mont Varallo, Dieu lui révéla sa mort prochaine, il dit à Taurusio de faire savoir à Annibal d'Alta Emps de venir à Milan, autrement il ne le verrait plus. Le 3 novembre suivant, le cardinal mourait, sans avoir pu exécuter
l'un de ses meilleurs et de ses plus ardents désirs. Si la Providence,
dont les desseins sont impénétrables, n'eût pas mis
un terme à cette vie déjà si remplie de mérites,
il est permis de croire que l'antique Rhétie cisalpine eût été tout
entière ramenée à la foi orthodoxe.
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