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CHAPITRE QUARANTE QUATRIEME Origine des Quarante heures. - Comment saint Charles contribua au maintien et au développement de ces prières à Milan. - Comment se pratique encore aujourd'hui cet exercice. - Saint Charles établit la confrérie du saint-sacrement. - Le saint suaire de Turin. - Saint Charles va le visiter. - Récit de ce pèlerinage. - Comment le duc de Savoie reçut l'archevêque de Milan. - Éclat de la solennité. - Le duc de Savoie et son fils prient saint Charles de les bénir. Philibert exhorte son fils à honorer le cardinal comme un père. - Le mont Varallo. Ses sanctuaires. - Saint Charles avait pour ce lieu une prédilection toute particulière. -Il retourne à Milan. - Le Jugement du pape sur le pèlerinage à Turin. - Le duc Philibert envoie au cardinal Borromée une copie du saint suaire. - Les Agnus Dei. Parmi les nombreuses institutions créées ou développées par saint Charles, pendant son épiscopat, l'oeuvre des quarante heures, ou de l'adoration perpétuelle du Très Saint Sacrement, occupe l'une des premières places. L'époque à laquelle furent instituées les prières
des quarante heures en général ne saurait être déterminée
d'une manière positive; il serait également difficile de
préciser les causes qui les ont fait établir. Toutefois,
il paraît certain que la ville de Milan a donné naissance à cette
admirable dévotion. C'est dans son sein qu'elle a germé:
elle s'y est développée, elle s'y est organisée,
comme nous la voyons pratiquer aujourd'hui dans presque toute l'Europe
catholique. Si nous en croyons le récit laissé par un curé anonyme
de Vicence, elle serait née dans les circonstances suivantes: A cette nouvelle, la cité est prise d'effroi: elle n'était pas encore remise de la frayeur et des maux d'une peste qui, douze ans plus tôt, lui avait enlevé cent quarante mille habitants, et elle voyait la guerre s'approcher avec ses calamités incalculables et ses ruines sans nombre. On était au commencement du carême de 1537, lorsque ces cris de guerre retentirent dans Milan. Un Capucin, le père Joseph de Fermo, annonçait alors la parole de Dieu dans la cathédrale. Tout entiers aux préparatifs de la guerre et aux préoccupations de toutes sortes, qui absorbent un peuple menacé dans sa liberté et dans ses biens, " les Milanais ne se pressèrent pas d'entourer la chaire de l'apôtre; mais bientôt, attirés par la renommée de l'éloquence et surtout par la sainteté du religieux, ils accoururent au temple saint avec l'espérance d'apaiser par leurs prières la colère divine. Depuis longtemps, le père Joseph nourrissait le désir d'établir une dévotion en l'honneur de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ : en voyant l'empressement des Milanais, la douleur et l'effroi qui se peignaient sur leurs visages, il crut le moment venu de donner naissance à son projet. Des lettres de Paul III, conservées dans les archives de Milan, et portant les dates de 1539, 1540 et 1542, font mention de prières célébrées déjà dans cette ville, pendant quarante heures devant le Saint-Sacrement, dans le but d'obtenir du ciel la défaite des Turcs et la paix de l'Église. Ces prières dont l'origine remontait à 1527 n'étaient cependant pas organisées d'une manière régulière; elles se faisaient quatre fois l'année et seulement dans l'église du Saint-Sépulcre. Le père Joseph résolut de donner à cette dévotion une forme différente, un caractère de généralité et de stabilité qui en devaient faire véritablement une institution nouvelle. Il la proposa à son auditoire comme le meilleur moyen de désarmer la colère divine, puis il expliqua comment il entendait qu'on la pratiquât à l'avenir. Dans l'ardeur de son zèle, inspiré peut-être par l'Esprit divin, il alla jusqu'à promettre à son auditoire que la guerre n'aurait pas lieu, s'ils pratiquaient avec foi et amour cette dévotion. La parole du religieux fut écoutée: les Milanais prirent l'engagement de célébrer, selon les règlements et les désirs du père Joseph, les prières des quarante heures, pendant une année, devant le Saint-Sacrement exposé successivement dans toutes les paroisses de la ville. On commença sans retard ces prières dans la cathédrale même de Milan. L'église fut ornée avec magnificence, et pendant quarante heures, le peuple accourut en foule et processionnellement adorer la divine hostie, entendre plusieurs fois par jour la parole ardente du prédicateur qui semblait inépuisable. De la cathédrale, la foule se rendit les jours suivants dans les églises de la ville qui, les unes après les autres, se paraient, comme aux jours des plus grandes solennités, et devenaient trop étroites pour contenir la foule qui venait se prosterner devant l'auguste sacrement des autels. Le père Joseph suivait cette foule ; son amour et son zèle trouvaient toujours de nouveaux et chaleureux accents Pour l'exciter au repentir et à la pratique de toutes les vertus.
A la nouvelle de cette trêve inespérée et du départ des troupes françaises du Piémont, les Milanais relevèrent leur tête abattue par la douleur et la crainte, et ils firent retentir la cité de leurs cris de joie et de reconnaissance envers Dieu. L'année des quarante heures n'était point encore achevée, que les deux monarques réunis à Aigues-Mortes, en Provence, grâce à la médiation du pape Paul III, concluaient une paix définitive. Cette nouvelle fut officiellement publiée à Milan, au mois de juin 1538. Les Milanais décrétèrent, alors d'une voix unanime, qu'en mémoire de leur délivrance miraculeuse des armes ennemies et en témoignage de leur gratitude envers Dieu, les prières des quarante heures, telles qu'elles avaient été célébrées dans le cours de cette année, seraient continuées à perpétuité. Cette dévotion, accueillie par toute l'Italie, traversa les monts: on la vit s'établir en France, en Espagne, en Flandre, en Allemagne et dans le reste du monde catholique. Les souverains pontifes l'approuvèrent et le pape Pie IV, oncle de saint Charles, confirma leurs approbations par sa bulle Divina inspirante. L'immortel archevêque de Milan porta promptement son attention sur cette institution, si propre à entretenir la piété des fidèles, à ranimer leur foi et leur amour, et la plus efficace pour apaiser la colère de Dieu, et satisfaire à sa justice, en lui présentant la grande victime du genre humain. Dans son premier concile provincial, il décréta le maintien perpétuel de l'institution des quarante heures et il voulut que ce décret s'étendit à tous les diocèses de sa province ecclésiastique. Il engagea son peuple à s'y rendre en grand nombre et il ordonna qu'on en rehausserait l'éclat par des cérémonies et des prédications exceptionnelles. L'église de Milan a conservé cette tradition dans tout l'éclat de sa ferveur primitive. Rien n'égale la splendeur et la majesté de la solennité avec laquelle, le premier dimanche de l'Avent, selon le rit ambrosien, la série des prières des quarante heures est inaugurée, dans la vaste cathédrale. Tout le clergé des paroisses s'y réunit: l'archevêque préside la cérémonie. Avant de placer le Saint Sacrement sur l'autel, où il restera pendant quarante heures exposé, comme sur un trône d'amour, pour y recevoir et exaucer toutes les requêtes de ses sujets et de ses enfants, on le porte processionnellement, à travers les nefs, sous les voûtes de ce magnifique temple. On ne saurait dépeindre les sentiments d'admiration, de confiance et d'amour qui s'emparent de l'âme à la vue de ce royal cortège du Roi des rois. Les croix et les chandeliers d'or, aux formes byzantines, les ornements sacerdotaux, aux riches broderies, brillent et resplendissent, sous l'éclat des lumières; mais plus lumineux et plus radieux encore apparaît, sous le dais, ce soleil d'or qui contient la lumière du monde: des hommes d'élite, suivent en priant; leur amour et leur foi sont plus ardents que le cierge allumé qu'ils portent dans leurs mains, pour honorer et escorter le roi du ciel et de la terre. C'est vraiment la ville entière de Milan, représentée par ses prêtres, par ses enfants, de tout âge, de toute condition et de tout sexe, qui vient de nouveau renouveler et tenir la promesse de ses ancêtres. L'amour de saint Charles envers la divine Eucharistie ne saurait se décrire; comme les anges, il passait des heures et des nuits, en adoration devant l'autel; rien dans son attitude ne trahissait la fatigue ni la lassitude; il semblait transfiguré: les cierges voisins du tabernacle se consumaient avec moins d'ardeur et de constance, l'encens s'élevait vers le ciel avec des parfums d'une odeur moins agréable que sa prière. Que ne fit-il pas pour communiquer à son peuple l'amour dont il était pénétré? On le vit, à plusieurs reprises, pendant quarante heures consécutives ne point quitter l'autel et, à chaque heure, il adressait à son peuple les exhortations les plus propres à l'exciter et à l'émouvoir. Dans le but d'entretenir toujours la ferveur, il établit une Confrérie en l'honneur du Saint Sacrement. Le règlement qu'il donna à cette pieuse association, débute ainsi: « Plus est grande la grâce que nous a faite Notre Seigneur Jésus-Christ, en voulant rester continuellement avec nous, présent dans la Très Sainte Eucharistie, plus grand doit être le devoir qui nous incombe d'honorer et de vénérer, toujours et par tous les moyens possibles, ce très auguste Sacrement. » Il explique en peu de mots les avantages que les hommes peuvent retirer de la présence de Dieu au milieu d'eux et combien est digne et élevé l'office qui consiste à lui rendre hommage. Pour ce motif, les souverains pontifes, dit-il, ont eu soin d'établir à Rome de pieuses compagnies dont l'unique mission est de veiller à ce que le Très Saint Sacrement soit toujours conservé, gardé et accompagné avec le plus grand honneur et le plus profond respect. Il parle de la Compagnie très noble établie à l'église de la Minerve et enrichie par Paul III d'indulgences nombreuses et signalées. Du consentement de Grégoire XIII, il constitua une confrérie
semblable, jouissant des mêmes privilèges et des mêmes
indulgences. Il l'institua le jour de la fête du Saint Sacrement,
le 18 juin 1583, et il eut la consolation de voir des milliers de personnes
répondre à son appel. Le troisième dimanche de chaque
mois, les confrères se réunissaient à la messe célébrée à la
cathédrale; on faisait ensuite la procession du Saint Sacrement
et tous la suivaient, un cierge à la main. Cet usage existe encore
et ce n'est pas sans édification que nous fûmes témoin
de cette pieuse réunion. On peut affirmer que cette forme donnée à la
confrérie du Très Saint Sacrement a été imitée
dans plus d'une partie de l'Église catholique. Nous serions même
assez porté à croire que l'habitude d'exposer le saint
sacrement, un des dimanches du mois, et de faire la procession, établie
dans un très grand nombre des diocèses de la France, tire
son origine de l'institution établie par saint Charles. Depuis un siècle environ, la famille ducale de Savoie possédait une des plus précieuses reliques du Sauveur, le suaire dans lequel fut enveloppé son corps très saint, avant d'être déposé dans le tombeau par Joseph d'Arimathie. Comment cette famille princière fut-elle mise en possession de ce riche trésor? La dernière héritière du royaume de Chypre et de la maison de Lusignan, Charlotte, veuve de Jean de Portugal, avait épousé au siècle précédent le duc Louis de Savoie. Parmi les trésors qu'elle apportait à son nouvel époux, se trouvait le Saint Suaire que ses aïeux, en fuyant de Chypre, assiégée par les Turcs, avaient emporté comme la plus précieuse de toutes leurs richesses. Déposée à Chambéry, cette relique, dont plusieurs papes reconnurent l'authenticité, devint bientôt l'objet d'une vénération profonde de la part des souverains pontifes, des rois et du peuple entier. L'histoire raconte que François I, avant d'aller combattre les Suisses, se rendit à pied, de Lyon à Chambéry, pour la vénérer et attirer les bénédictions du ciel sur lui et son armée, qui revint victorieuse de cette expédition. Le duc de Savoie, Charles, père d'Emmanuel Philibert, alla également de Turin à Chambéry à pied, pour satisfaire sa dévotion devant l'insigne relique. Dieu confirma par plusieurs miracles l'authenticité du Saint Suaire; nous ne signalerons, parmi ceux relatés dans les archives de Chambéry et de Turin, que sa préservation miraculeuse, au milieu d'un incendie, qui ,dévora la chapelle où il était déposé. Le feu était si ardent que les marbres furent réduits en cendres, le reliquaire d'argent qui le contenait fut en partie détruit, mais les flammes s'arrêtèrent comme d'elles-mêmes devant la relique sacrée. Ce linceul, qui servit à envelopper les membres augustes du Fils de Dieu fait homme, a conservé l'empreinte entière et fidèle de tout son corps: on la dirait tracée avec le sang même qui sortit de ses plaies, et, autant qu'on en peut juger, avec les parfums dont les saintes femmes le couvrirent. Le tout est si merveilleusement dessiné qu'on distingue admirablement toutes les parties du corps divin, la couronne d'épines, la blessure du côté, celles des mains et des pieds percés de clous. On ne saurait exprimer la profonde émotion que fait naître la vue de cette divine image et, dit un témoin oculaire, les larmes jaillissent tout naturellement du coeur, en présence de cette miraculeuse représentation. Depuis longtemps, l'archevêque de Milan avait le désir de vénérer cette précieuse relique; pendant la peste, son désir s'était encore accru et il avait formé la résolution secrète de faire le pèlerinage de Chambéry, dès que le fléau aurait cessé. Emmanuel Philibert était alors duc de Savoie: la vénération et l'amour qu'il avait pour le cardinal Borromée étaient grands et ce qu'il entendait chaque jour raconter de ses actions n'avait fait qu'augmenter son désir de le voir et de l'entretenir. Dès qu'il connut son projet de visiter le saint suaire, il résolut d'en ordonner la translation à Turin, afin d'éviter au cardinal un long voyage, les dangers et les difficultés qui pouvaient résulter des menées continuelles des Huguenots près de Chambéry. Il se réjouissait surtout à la pensée de pouvoir garder quelques jours auprès de lui le pieux archevêque. Il envoya son secrétaire, François Lino, à Milan, afin d'assurer le cardinal du plaisir qu'il aurait à lui donner l'hospitalité à Turin; il l'invitait en même temps à retarder son voyage. Philibert avait à sa cour les ambassadeurs de la Suisse et, dans la crainte de ne pouvoir être tout entier à la disposition du cardinal, il désirait terminer la négociation pour laquelle ils étaient venus. Il priait le saint d'attendre un nouvel avis, avant de se mettre en route. Quelques semaines plus tard, le secrétaire du duc retournait à Milan, et l'archevêque se prépara à partir. Le cardinal avait décidé de faire ce pèlerinage à pied; il choisit onze compagnons de voyage; le dimanche 5 octobre 1578, il les réunit tous à sa chapelle privée, après l'oraison ordinaire du soir; l'un d'eux prit la parole, en son nom, pour rappeler dans quel esprit et avec quelles dispositions ils devaient entreprendre ce pieux voyage. Après le discours, ils reçurent tous, selon l'usage, la bénédiction et l'eau bénite du cardinal et ils se retirèrent prendre quelque repos. Le lendemain matin, de très bonne heure, après avoir endossé l'habit de pèlerin, ils se réunirent tous à la cathédrale: les prêtres avaient déjà célébré la messe, les autres reçurent la communion des mains du cardinal. Après la messe, l'archevêque bénit les bâtons des pèlerins, les remit à chacun, en prononçant les touchantes paroles consacrées à cette cérémonie par la liturgie, puis tous se rangèrent en procession pour le départ. Le chapitre et le clergé du Dôme précédaient les voyageurs; ils traversèrent ainsi la ville en chantant les psaumes graduels. Lorsque le cortège fut arrivé à la porte de Verceil, le cardinal se dépouilla de sa cappa cardinalice et garda seulement son vêtement de camelot violet avec lequel il devait faire tout le voyage. Il se tourna ensuite vers les membres de son chapitre et, avant de s'éloigner, il voulut donner à chacun d'eux le baiser de paix: les chanoines et les pèlerins s'embrassèrent également, une foule nombreuse avait suivi la procession et le plus grand nombre des assistants ne purent assister à cet adieu sans verser des larmes d'attendrissement. Les pèlerins s'avancèrent deux à deux, récitant le rosaire, méditant sur les vérités religieuses dont le saint avait lui-même indiqué l'ordre et le sujet: le chant des psaumes, quelques pieuses et rares conversations interrompaient quelquefois cette prière continuelle. Tout avait été réglé à l'avance: on se levait le matin à quatre heures; après la récitation de prime, les prêtres célébraient la messe, les autres y communiaient, puis après tierce on se remettait en route, en récitant les prières de l'itinéraire. Pendant deux heures, tout en marchant, chacun se livrait à la méditation; le reste du temps, jusqu'à l'arrivée au lieu fixé pour l'arrêt, on récitait le rosaire, à haute voix, en méditant sur chacun des saints mystères. Parvenus au lieu de la station, nos pèlerins allaient directement à l'église pour y réciter sexte et none. Après le repas, toujours composé en maigre, on retournait à l'église réciter vêpres, puis on se remettait en route ; les premières heures étaient de nouveau consacrées à l'oraison, on chantait les sept psaumes de la pénitence et l'on récitait d'autres prières jusqu'au lieu où l'on devait se rendre. II était souvent nuit quand on arrivait: fatigués d'une longue et pénible marche ou baigné par une pluie continuelle les pèlerins allaient néanmoins aussitôt réciter complies à l'église. A l'hôtel, chacun s'accommodait comme il pouvait. Après la récitation de matines, avait lieu le modeste repas du soir pendant lequel chacun rendait compte de l'oraison qu'il avait faite, des sentiments qui l'avaient le plus frappé et des grâces qu'il y avait reçues; on préparait le sujet de la méditation pour le lendemain, puis chacun allait prendre un repos bien nécessaire, afin de pouvoir se livrer le lendemain aux mêmes fatigues et aux mêmes exercices de piété. La première station fut Tréca, à vingt-cinq milles de Milan. Les pèlerins y arrivèrent à la nuit et logèrent chez les Franciscains. Cette petite cité, s'était disposée à recevoir dignement le cardinal: les principaux habitants vinrent à sa rencontre, avec des torches allumées, et à mesure qu'ils avançaient, les pèlerins voyaient augmenter le nombre de ceux qui se pressaient sur leurs pas avec des lumières à la main. Toutes les maisons étaient illuminées et la population entière était là, qui sur la route, qui dans l'église pour recevoir la bénédiction du cardinal: les mères n'avaient pas voulu en priver leurs enfants, elles les conduisaient par la main ou les tenaient dans leurs bras et elles priaient l'archevêque de les bénir. Arrivés au couvent des religieux, on se mit à table; le saint ne mangea rien et, pendant le repas, il fit lui-même la lecture à la grande édification de tous. Vers la fin, un pèlerin continua la lecture pendant laquelle le cardinal mangea un fruit et but un verre d'eau. Le lendemain, l'archevêque donna la communion à la majeure partie des habitants, et, malgré une pluie abondante, les pèlerins se mirent en route pour Novare. Le même concours qu'à Tréca accueillit le cardinal; l'évêque, retenu par la goutte, ne put aller à sa rencontre, il lui envoya son secrétaire. Après avoir passé quelques instants en oraison dans l'église où la foule était immense, Charles, malgré la pluie, malgré les instances de l'évêque et du peuple, continua sa route pour arriver à Camariano. Mouillé, exténué de fatigue, il va néanmoins à l'église pour y réciter les prières ordinaires et les litanies. Il se fait un peu sécher, et sans changer de vêtements, il dîne, récite vêpres et repart pour Verceil. Un mille avant d'arriver, il trouve l'évêque, les chanoines, les gentilshommes de la ville qui l'attendent, le veulent voir et fêter. La nuit commence à venir et la multitude se presse sur la route pour le saluer, elle est si compacte, si nombreuse que les pèlerins ne peuvent plus garder leurs rangs, ils sont obligés de se séparer pour aller à la cathédrale. «Nous fûmes escortés, dit la relation déjà citée, jusqu'au Dôme, avec de nombreuses torches allumées: le clergé attendait le cardinal à la porte, il le reçut et le conduisit au chant de répons exécutés, en une musique excellente, par les clercs du séminaire. Après l'oraison et la récitation des complies, nous restâmes à contempler les reliques qu'on avait disposées sur le maitre-autel dans de riches reliquaires d'argent. Là, nous trouvâmes le marquis de Romagnano, majordome du duc de Savoie et un autre gentilhomme chevalier de l'ordre de Saint-Lazare envoyés pour recevoir et complimenter le cardinal dès son entrée dans les états du duc. Nous partîmes le mercredi matin; l'évêque de Verceil et plusieurs chanoines nous accompagnèrent, nous arrivâmes pour dîner à Crova qui appartient au marquis de Romagnano et le soir à Cigliano: nous étions tous épuisés de fatigue, y compris le cardinal. Nous allâmes tous au lit sans souper. Dans la crainte de ne point arriver avant la nuit nous avions marché avec acharnement. Le lendemain, après avoir récité l'itinéraire, nous suppléâmes aux prières et aux méditations que nous n'avions pu faire la veille. Nous partîmes avant le jour, et nous marchâmes, à la lumière des torches, sans perdre une minute. Les exercices spirituels nous faisaient oublier la fatigue de la marche et semblaient nous donner de nouvelles forces. Nous fîmes treize milles sans nous arrêter jusqu'à Rio Martino, où nous rencontrâmes l'archevêque de Turin accouru pour recevoir le cardinal, au nom de Son Altesse. Des chanoines, des religieux l'accompagnaient; ils déjeunèrent avec nous dans un lieu désert ; le cardinal et les évêques purent à peine y trouver un endroit pour s'asseoir: tout le monde resta debout. Après avoir récité Vêpres, dans une église voisine, nous partîmes pour Turin distant encore de huit milles. L'archevêque de Turin s'était remis en route, aussitôt après le dîner, pour donner avis au duc de l'arrivée du cardinal, puis il revint au devant de nous à un mille de la ville; un peu plus loin nous rencontrâmes la cavalerie qui, s'étant divisée en deux corps, nous faisait escorte devant et derrière. Plus nous approchions de la ville, plus le nombre des personnes venant à notre rencontre était considérable. A cinq cents pas, le cardinal de Verceil nous vint saluer et se joignit à notre cortège, marchant à pied, à côté de notre cardinal. A deux cents pas environ de la ville, Son Altesse sérénissime le duc, avec le prince son fils, au milieu des seigneurs de la cour, accueillirent le cardinal par de très grandes démonstrations d'affection, le faisant toujours tenir à droite et l'obligeant le premier à se couvrir la tête. Après les cérémonies de la réception, nous continuâmes notre route en cet ordre: la cour du duc, entourée de la cavalerie et des archers, ouvrait la marche; les gens du cardinal marchaient ensuite, deux à deux, tenant à la main leur bâton de pèlerin tout fangeux; le duc et le cardinal de Sainte Praxède, le cardinal de Verceil et le prince venaient ensuite; les autres prélats et seigneurs suivaient. Le nonce du pape était absent, il ne comptait pas sur la venue du cardinal pour cette époque. L'archevêque fit son entrée à Turin, au bruit de
nombreuses salves d'artillerie et du feu des arquebuses; il marcha ainsi
en triomphe jusqu'à l'église cathédrale où il
fit oraison, puis il pénétra dans la chapelle ducale où se
trouvait le Saint Suaire; il pria de nouveau; on le conduisit ensuite
au logement que lui avait préparé le duc, en dehors de
son palais, dans une maison lui appartenant: elle était, dit un
autre témoin de ces fêtes, tout ornée de brocard
et de toile d'or. Elle avait servi d'habitation au roi de France, Henri
III, lors de son passage à Turin, à son retour de Pologne.
Le cardinal de Verceil logea avec le saint pour lui tenir compagnie.
Le duc accompagna l'archevêque jusqu'à sa chambre, puis
il le laissa prendre le repos dont il avait besoin. Le cardinal avait
mal aux pieds, la marche lui avait été très pénible,
dans les derniers jours, et ses souffrances étaient d'autant plus
douloureuses que les médecins, en voulant l'opérer, l'avaient
blessé plus profondément. Quand le cardinal voulait dormir, raconte naïvement notre autre témoin, comme son lit était garni d'or et de perles, que les draps et couvertures étaient de soie et de lin, il s'étendait sur la paillasse qu'il avait fait placer à part. Le vendredi, S. Charles célébra la messe dans la chapelle du Saint-Suaire et il donna la communion à plusieurs personnes. Il dîna avec le duc qui, non sans de grands débats, consentit à se placer entre les deux cardinaux. Après dîner, on montra secrètement, dans le choeur de la cathédrale, le saint Suaire au cardinal, à sa famille et à un très petit nombre de privilégiés. On l'étendit en leur présence sur une table, il était couvert d'un voile de soie noire; l'archevêque de Turin et quelques-uns de ses chanoines le découvrirent. « J'avoue qu'à cette première vue, dit le père Adorno, je fus tellement ému que le cardinal m'ayant invité à dire quelques paroles, propres à exciter la dévotion et le respect envers cette précieuse relique, les larmes me gagnèrent, ma langue et mon intelligence demeurèrent comme paralysées par l'impression que je ressentais. J'avais déjà vu un portrait de ce sacré linceul, absolument de la même grandeur, que le duc avait envoyé au marquis d'Ayamont pour le roi d'Espagne; mais la différence est grande entre l'image d'un homme et sa personne vivante: l'original que je contemplais était si différent de la reproduction que l'on m'avait montrée, que je restai là, comme étourdi par la vue de cette réalité vivante, si je puis ainsi parler. Que de larmes furent répandues! Que de ferventes prières furent faites! Quelques-uns eurent l'honneur de baiser le sang du sacré côté et des pieds; ils le firent avec un sentiment de tendresse et d'amour inexprimable. Tous nous eûmes la facilité de le bien voir et de le vénérer à notre aise. On le remit ensuite en place et chacun se retira. «Le samedi, le cardinal dit la messe dans la même chapelle, et il dîna avec le prince. II fut satisfait au delà de toute expression de la piété, de la religion, de l'intelligence, du jugement et des talents de ce prince: il a vraiment une maturité d'esprit et une prudence rares à cet âge. II est très versé dans la connaissance des livres saints: pendant le dîner on fit lire quelques passages du livre des Machabées: il prit de là occasion d'en parler avec des détails qui montrèrent son savoir et furent pour tous un sujet d'admiration. « Le reste de la journée fut employé à régler le cérémonial qu'on adopterait pour montrer au peuple, le lendemain; la sainte relique. Le cardinal fut invité à célébrer pontificalement la messe, à adresser un discours à l'assistance, pour l'exciter à la dévotion envers le saint Suaire, et l'on décida qu'on ferait une procession. Mais le concours des pèlerins fut si considérable que l'on fut obligé de modifier le programme arrêté la veille. Il y aurait eu danger à célébrer la messe pontificale dans l'église et à exposer la relique au balcon qu'on y avait dressé dans ce but. On décida de faire l'ostension du saint Suaire, sur la place même du Château, où la procession se rendit après le dîner. Les cardinaux, les archevêques de Turin, de Tarentaise, les évêques de Venza, de Pavie, de Saluces, de Verceil, d'Aoste, de Savone et le clergé du Dôme accompagnèrent le Saint Suaire de la chapelle au château par un long corridor. Le duc, le nonce du pape, l'ambassadeur de Venise, les comtes, les chevaliers de Saint Lazare, revêtus de leur grande robe rouge avec la croix de l'ordre, présentaient un très beau spectacle: ils étaient tous placés au château dans un lieu élevé, de sorte que tout le monde les pouvait facilement voir. Le Saint Suaire fut alors montré à une multitude innombrable qui exprimait à haute voix ses sentiments d'amour et de contrition. Les cardinaux et les évêques le présentaient au peuple, en l'étendant devant leurs yeux, puis au milieu des acclamations de cette foule, on le reporta dans l'église pour le placer sur un petit trône, entouré de lumières. L'on commença les prières des quarante heures autour de la précieuse relique, et le jour et la nuit, les paroisses, les confréries, les écoles de la ville vinrent successivement prier, chanter des cantiques. De nouveaux pèlerins accouraient chaque jour se mêler aux habitants de Turin, il en venait des terres les plus éloignées: le concours fut tel qu'à toute heure du jour et de la nuit, la cathédrale fut toujours pleine. Deux chevaliers de Saint-Lazare étaient constamment agenouillés devant la relique, à toutes les heures un prédicateur excitait la dévotion de l'assistance. Le cardinal Borromée parla deux fois; les autres prélats se firent entendre les uns après les autres. Le duc et le prince firent également leurs heures de prière; l'on remarqua qu'à toutes les fois qu'il eut occasion de contempler le Saint Suaire, le duc versait d'abondantes larmes. Plusieurs milliers d'hérétiques étaient venus de Lucerne pour voir le cardinal Borromée et le duc voulut alors qu'on prolongeât d'un jour les prières publiques: il exprima le désir qu'on fit entendre, dans tous les discours, quelques paroles destinées à éclairer les hérétiques. » Pendant les jours des quarante heures, S. Charles alla célébrer une fois la messe dans la chapelle du collège des pères Jésuites. Le mercredi, il célébra dans la chapelle du Saint Suaire où il vénéra encore avec toute sa famille la précieuse relique. Le lendemain, le duc dîna avec le cardinal; ils restèrent ensemble, environ deux heures, s'entretenant de choses spirituelles, de ce qui regarde le salut des âmes et le bon gouvernement des peuples. Philibert écoutait avec un profond respect et une grande dévotion. S. Charles avait résolu de partir ce même jour. Le duc, accompagné du prince et d'Amédée, son fils, se prosterna devant lui et, les larmes aux yeux, il lui demanda sa bénédiction pour lui et pour ses enfants. Le cardinal voulait les faire relever, Philibert refusa, en disant: « Nous ne nous relèverons pas, avant que vous ne nous ayez bénis. » Le saint les bénit. Le duc, se tournant alors vers son fils, dit en français d'abord, puis en italien pour que le cardinal le comprît bien: « Mon fils, prenez le cardinal comme votre père, honorez-le et obéissez-lui à ce titre et priez-le de vous accepter comme son fils ! » Puis, s'étant tourné vers le cardinal: «Je vous prie de vouloir bien le regarder comme votre fils ! » Nous avons dit comment le cardinal Borromée et le prince Charles-Emmanuel répondirent aux voeux du duc Philibert-Emmanuel. Heureuse famille de Savoie, qui savait mettre, au dessus de toutes les grandeurs et de toutes les richesses de la terre, l'honneur et le bien d'avoir pour amis Dieu et ses serviteurs. Les temps sont bien changés! Saint Charles, s'il revenait sur la terre, ne reconnaîtrait plus sur le trône les descendants de celui qui l'honorait et lui obéissait comme un fils dévoué. Le duc voulut accompagner le cardinal jusqu'à une certaine distance de Turin et il le fit monter dans son carrosse. Charles renvoya à Milan une partie de ses compagnons; il en garda seulement six avec lui. Le cardinal de Verceil le conduisit à Javenna son habitation et le lendemain il l'accompagna à Saint-Michel à la Chiusa. Cet antique monastère, bâti sur la pierre vive d'une très haute montagne, avec un art remarquable, était très riche, il avait de nombreux châteaux sous sa dépendance et il appartenait en commende au cardinal de Verceil. «Nous restâmes, continue le père Adorno, une journée à vénérer et à contempler les rares et belles reliques qu'il possède, devant lesquelles nous célébrâmes la messe avec beaucoup de dévotion. Le samedi, nous partîmes de Javenna pour Varallo où nous arrivâmes le lundi. » Varallo est une montagne située dans le pays de ce nom, au diocèse de Novarre. Ce lieu était cher entre tous à la piété de saint Charles; bien des fois déjà il y était allé prier et se renouveler pendant plusieurs jours dans les exercices de la retraite et de la mortification. Un saint religieux de l'ordre de Saint-François, le bienheureux Bernardin Caima, ayant longtemps habité la Terre-Sainte, fut le fondateur de Varallo. Rappelé en Italie par ses supérieurs, il avait toujours présents à l'esprit et au coeur les différents lieux de pèlerinage de la Judée, qui rappellent les circonstances des principaux mystères de la vie et de la passion du Sauveur. Pour entretenir toujours vivant ce salutaire souvenir, pour exciter les âmes pieuses à la méditation de ces divins mystères, pour consoler en quelque sorte celles qui ne pouvaient aller à Jérusalem, il résolut de reproduire quelque part l'image des principaux sanctuaires de la Terre-Sainte. La montagne de Varallo lui parut le lieu le mieux approprié à l'exécution de ce dessein, il y établit un couvent de son ordre, y fit construire une belle église dans laquelle il plaça une représentation du tombeau de Jésus-Christ. Son idée eut tant de succès, que bientôt de petits oratoires s'élevèrent à quelque distance les uns des autres: chacun d'eux avait pour objet de représenter et d'honorer l'un des principaux mystères de la vie de Jésus-Christ. Le nombre de ces petits oratoires s'élève à quarante environ. Le cardinal Borromée était heureux de vivre au milieu de tous ces souvenirs de la passion. Ce fut là qu'il se rendit en 1571, pour refaire sa santé, gravement compromise, et de ce lieu il écrivait à Mgr Bonomi, encore à Rome à cette époque: «Depuis cinq ou six jours que je suis au Mont Varallo, j'ai éprouvé un grand soulagement de ce bon air et j'ai pris goût à la dévotion et à la contemplation de ces mystères. » Le 21 octobre 1578, le saint arrivait de nouveau dans ce lieu béni, vers les trois heures du soir. «Du bourg, continue le père Adorno, nous nous rendîmes à pied à la montagne, pour y visiter immédiatement les saints mystères. L'un de nous proposait quelques sujets de méditation relative à chacun des mystères ; nous nous y arrêtions plus ou moins longtemps, selon l'importance du mystère lui-même. Nous restâmes là jusqu'à huit heures du soir, puis nous allâmes manger. Jusqu'à cette heure, les gens de la suite du saint n'avaient absolument pris aucune nourriture dans la journée; ce repas tardif se composa de pain et de vin: quant au cardinal il remplaça le vin par de l'eau. Nous retournâmes aussitôt continuer nos visites aux mystères et le cardinal, accompagné d'un seul d'entre nous, y resta jusqu'à trois heures du matin. Le froid ayant incommodé son compagnon, ils rentrèrent pour se réchauffer un peu, ils se reposèrent seulement deux heures sur une simple chaise, puis ils recommencèrent à prier jusqu'à l'heure de célébrer la messe. Le dîner fut suivi des mêmes exercices de dévotion. « Je vous ai dit tout cela, continue le père Adorno, afin que vous sachiez comment Dieu aidait son serviteur au milieu de toutes ses fatigues. Il s'est toujours porté très bien, n'a jamais cessé de se lever à quatre heures du matin, quoique se couchant fort tard. Il restait sans manger depuis l'heure de matines jusqu'à deux ou trois heures de l'après midi du lendemain, malgré une longue marche à pied ou à cheval, sans jamais s'arrêter. » «Nous partîmes de très bonne heure de Varallo, reprend un autre de ses compagnons, et nous arrivâmes à Ferioli sur les rives du Lac Majeur. Nous avions avec nous Mgr Bonomi, évêque de Verceil et un membre de la noble famille des Blanchetti qui avait résolu de nous servir un somptueux repas à Pallanza. Le cardinal, invité à dîner se tourna vers moi et me dit: « Répondez que le mercredi nous avons l'habitude de nous abstenir de viandes: nous nous contenterons de pain, de fruits et de noix. » Ce gentilhomme, persuadé qu'il n'y aurait pas lieu à controverse, quand nous serions arrivés à Pallanza, nous précéda sur le bateau et avant notre arrivée prépara un splendide festin. Arrivé devant Pallanza, le cardinal descendit et se rendit directement au sanctuaire de Notre-Dame des Miracles. Il en sortit, demanda ses correspondances, puis se dirigeant vers le port, il remonta en bateau sans avoir ni salué, ni même vu son hôte et il ordonna de se diriger vers Canobio. Parmi les lettres qu'il reçut ce jour-là, je me le rappelle bien, il y en avait une de Grégoire XIII, lui demandant s'il fallait accorder au cardinal Henri, roi de Portugal, la permission de se marier. Cependant, après avoir longtemps gardé le silence et encore à jeun, nous dîmes au cardinal toujours lisant: « Il serait bon de laisser en paix les rames et de cesser un peu de naviguer, afin de donner à Blanchetti les moyens de nous rejoindre. » Mais lui; souriant: « Au contraire, dit-il, il faut ramer avec ardeur, afin de ne pas être surpris par la nuit, d'autant plus que sans aucun doute, Blanchetti nous suivra. » « Nous arrivâmes, à jeun et sans être attendus, à Canobio à huit heures du soir. Nous venions à peine d'être restaurés par un peu de nourriture lorsque Blanchetti arriva: il apportait avec lui, bien à contre temps pour des estomacs qui venaient de dîner, une abondante nourriture. Néanmoins, Blanchetti, loin de se plaindre ou de faire des reproches, parut plein d'admiration pour la grande abstinence de Charles. » Le cardinal Borromée rentra dans sa ville épiscopale rempli de consolation: la vue du saint Suaire, les exemples de piété et de religion donnés par les princes de Savoie l'avaient rempli « d'une joie non médiocre, écrit-il à Mgr Speciano. » Son pèlerinage avait aussi causé une grande édification à la cour de Turin et dans tous les pays qu'il avait traversés. A Rome, parait-il, ce pèlerinage n'avait pas été approuvé par le pape Grégoire XIII, trompé sans doute par de fausses relations ou craignant que ce voyage à pied n'eût compromis aux yeux des populations la dignité du prince de l'Église, exprima son peu de satisfaction à Mgr Speciano. « Le Saint-Père, écrit l'agent au cardinal, m'a parlé de votre voyage à pied à Turin; il en a montré peu de satisfaction. Sa Sainteté pense que vous ne deviez pas faire ainsi, quoique je lui aie dit qu'il en était résulté un grand bien; mais elle ne peut comprendre que vous soyez allé à pied. » Les saints ont une manière toute particulière d'entendre leur dignité et de la faire respecter: le lecteur a pu juger de l'excellence de la méthode de notre cardinal. Il répondit à Mgr Speciano: «Quant à ce que vous me dites de mon voyage à Turin, il me convient de vous dire qu'en de semblables occasions, il suffit de faire bien et de laisser aux autres dire ce qu'ils veulent. » L'archevêque de Milan ne croyait nullement manquer au respect, ni à la déférence qu'il devait au souverain pontife, en répondant de cette façon aux observations que lui transmettait son agent. La forme indirecte qu'il donne à sa réponse permet de supposer qu'il visait ailleurs. Quoiqu'il en soit, ce n'est pas la première fois qu'il nous donne une preuve de son indépendance vis-à-vis des appréciations des hommes, quand il s'agit d'oeuvres qui ont pour but d'honorer Dieu et les saints. Le pieux souvenir que le cardinal avait remporté de son voyage de Turin lui fit désirer d'avoir, comme il dit, « le portrait du très saint Suaire». Le duc le lui envoya en 1581 ; il le remercia de cet envoi qui lui a été «cher au delà de toute expression, tant pour l'objet en lui-même, si précieux et si remarquable, que pour la promptitude avec laquelle Son Altesse sérénissime avait comblé son désir. » Cette image pourtant ne pouvait remplacer pour lui la réalité, en aucune manière, et il aspirait après l'heureux moment où il pourrait de nouveau contempler de ses yeux et toucher de ses lèvres ce touchant témoignage de l'amour du Sauveur pour les hommes. En 1582, il eut la joie de retourner à Turin, avec le cardinal Paleotti et l'évêque de Crémone. Il rend compte, en ces termes, de ce nouveau pèlerinage, à l'évêque de Verceil: « Nous sommes allés à Turin, le cardinal Paleotti et moi, avec l'évêque de Crémone. Non seulement le duc ne fit aucune difficulté de nous recevoir, malgré les préparatifs de guerre, mais quand il eut connaissance de notre désir, il nous invita avec une très grande amabilité. A Turin, dans la visite d'une aussi sainte relique, nous avons éprouvé cette joie que Votre Seigneurie peut imaginer. De même j'ai été très consolé des quinze jours environ que le cardinal Paleotti a passés à Milan, à l'occasion de mon concile provincial, auquel il a bien voulu adresser un discours latin. Sa compagnie dans le voyage m'a été aussi très agréable. J'ai eu grand plaisir aussi à revoir le sérénissime prince et à converser avec lui: de jour en jour, il donne de plus grands témoignages de son zèle, de la bonté et de la candeur de son âme. » Parmi les objets de dévotion dont le but est de rendre honneur à Jésus-Christ et de rappeler ses bienfaits, nous devons placer les Agnus Dei. Leur origine remonte aux premiers siècles du christianisme. Faits d'abord avec les débris du cierge pascal, ces petits médaillons de cire avaient pour but d'honorer la mémoire de l'Agneau divin, immolé pour nous, et de célébrer sa victoire sur la mort. Avec le temps leur forme se modifia; on les composa avec de la cire mélangée aux cendres des martyrs, les papes se réservèrent le privilège de les bénir avec l'huile sainte. Ils ont néanmoins conservé leur nom et, sur l'une de leurs faces, la figure de l'agneau divin, tenant l'étendard glorieux de la croix, symbole de son triomphe sur la mort, est toujours imprimée. On contracta de très bonne heure l'usage de les renfermer dans de petits reliquaires et de les porter sur soi: Les chrétiens les regardent comme une protection contre le démon, un préservatif contre de nombreux dangers que l'Église demande à Dieu d'éloigner de ceux qui les porteront ou les conserveront avec dévotion dans leurs demeures. Le cardinal Borromée avait une grande dévotion pour les Agnus Dei ; il tenait à les propager et il demandait souvent à ses agents de Rome de lui envoyer ces précieux médaillons de cire. «J'ai besoin d'une grande quantité d'Agnus Dei, disait-il, pour distribuer dans ma ville et mon diocèse; on me dit qu'on est très réservé dans la distribution qu'on en fait; il m'a semblé devoir vous presser d'en avoir le plus grand nombre possible et surtout des petits; mettez mon nom en avant autant que cela vous semblera à propos. Vous les remettrez tous à Mgr Speciano qui me les enverra. » Il avait, du reste, l'habitude d'en porter toujours un sur la poitrine,
suspendu à son cou, dans un petit reliquaire. A sa mort, son majordome,
le prit et le porta aussitôt à Charles Emmanuel, duc de
Savoie. Ce monarque le reçut avec le plus grand respect; il voulut
qu'on dressât sur le champ le procès verbal de sa provenance
et de la remise qui lui en fut faite.
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