Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE QUARANTE CINQUIEME

DEVOTION DE SAINT CHARLES A LA SAINTE VIERGE

La dévotion des saints pour la sainte Vierge. - Le cardinal Borromée marche sur leurs traces. - Sainte-Marie-Majeure. - Dévotion du peuple milanais à la sainte Vierge. - Recommandation du saint à ses Oblats. - Décrets de ses conciles provinciaux et de ses synodes diocésains. - Ses pèlerinages aux sanctuaires de Marie. - L'Annunziata de Florence. - Copie de cette peinture miraculeuse. - La madone de Saronno. - Sa translation. - Le sanctuaire de Notre-Dame del Sasso. - Saint Charles prédit l'importance de ce pèlerinage. - La célébration du quatrième anniversaire séculaire. - L'archevêque de Milan établit la confrérie du Rosaire dans sa cathédrale.

Tous les saints ont toujours eu pour la Vierge Marie, Mère de Dieu, une dévotion profonde qui se trahissait dans toutes les actions de leur vie. Ils se plaisaient à l'honorer d'un culte spécial, à recourir à son intercession, à orner ses autels, à propager son amour, à célébrer ses vertus: de leur coeur son nom montait à chaque instant sur leurs lèvres et, après Jésus, ils mettaient toute leur confiance en elles, la prenaient pour modèle et pour protectrice spéciale. Les maîtres de la vie spirituelle, affirment que la dévotion envers la Mère de Dieu est une marque de prédestination, parce que, comme le chante la liturgie ambrosienne, le Christ né de Marie sauve tous ceux qui la glorifient. L'on peut affirmer qu'il n'y a point de sainteté possible sans un amour vif, profond, constant et pratique envers celle que l'Église salue comme la porte du ciel et la reine des saints, Dès son enfance, nous avons montré Charles Borromée se dérobant aux jeux de son âge, s'arrachant à la compagnie de ses condisciples pour aller se prosterner devant les images de Marie. Il aimait à dresser dans sa chambre de petits autels en son honneur, il les ornait de fleurs, il la choisissait pour sa mère, lui consacrait déjà toutes les affections de son coeur virginal. Cette dévotion grandit avec l'âge: il est cardinal, chargé du poids du gouvernement de l'Église, les travaux absorbent tous ses moments, il prend sur son sommeil pour aller la nuit à la basilique de Sainte Marie-Majeure; il gravit à genoux la colline, alors si abrupte, de l'Esquilin, au sommet de laquelle s'élève ce sanctuaire. C'est le plus beau temple de Rome consacré à la Mère de Dieu; l'architecture en est pure, noble et gracieuse comme la Vierge qu'on y vénère. A l'heure avancée de la nuit à laquelle le cardinal la visite les portes sont closes ; cet obstacle n'arrêté ni les élans de son coeur, ni la vivacité de sa foi, il prie longtemps agenouillé sur le seuil de la basilique et, après avoir donné à Marie ce témoignage de son filial amour, il retourne au palais prendre quelques instants de repos.

L'amour divin quand il possède un coeur n'y peut demeurer à l'état latent, il faut qu'il se manifeste au dehors : il se trahit de mille manières, et se communique à ceux qui l'entourent. Il en est de même de la dévotion des Ames pieuses pour Marie, elles n'ont de tranquillité qu'autant qu'elles la font partager à ceux qui les entourent. L'archevêque de Milan, en prenant possession de son diocèse, trouvait une tâche facile. Le peuple, fidèle aux traditions établies par saint Ambroise, honorait la Mère de Dieu comme sa glorieuse protectrice : la ville de Milan ne comptait pas moins de 32 églises placées sous son vocable. La cathédrale elle-même est dédiée à la Mère de Dieu, honorée dans le mystère de sa Nativité, Maria nascenti. Lorsque le 15 mars 1386, Jean Galeazzo Visconti en fit jeter les fondements, le peuple entier voulut contribuer à sa construction. Les princes, les nobles ne dédaignèrent pas d'y travailler de leurs propres mains. Des ouvriers en grand nombre offraient gratuitement leur travail ; les femmes donnaient leurs bijoux pour aider à la dépense.

Le cardinal Borromée rendit hommage à la dévotion de son peuple pour la Mère de Dieu et à l'amour de Marie pour les Milanais. Dans la règle qu'il donna aux Oblats, il leur recommande « d'honorer avec un singulier sentiment de piété la très sainte Vierge et Mère de Dieu, Marie, avocate perpétuelle et intercesseur des grâces pour le genre humain, non moins que protectrice spéciale de cette sainte Église de Milan au service de laquelle ils sont dédiés. »

Pour exciter leur confiance, il ajoute: «Et comme elle a déjà obtenu, tant et tant de fois, de son divin Fils divers bienfaits au peuple de Milan, qu'ils recourent à son patronage avec confiance, soit dans les périls et les malheurs de toute l'Église, soit dans les besoins de leur congrégation, spécialement à l'occasion des missions qui leur seront confiées par l'archevêque, et dans la négociation des affaires les plus sérieuses et les plus difficiles. »

Ce que fit le saint pour entretenir et développer cette dévotion ne saurait se dire. Il tenait essentiellement à se trouver à Milan pour célébrer la fête de la Nativité de la Sainte Vierge, titulaire de la cathédrale. Quel que fût son éloignement ou l'étendue de ses travaux, même dans ses visites pastorales, il quittait tout pour se trouver dans sa ville épiscopale, à cette époque, et pour y célébrer l'office pontifical.

Dans son deuxième concile provincial, il fit décréter l'obligation de placer, au-dessus de la porte principale de toutes les églises, spécialement des églises paroissiales, une statue de la sainte Vierge. Par un autre décret, il prescrit d'engager les fidèles à célébrer les fêtes de Marie par la communion. Il engage les évêques à veiller à ce que les soldats honorent la Mère de Dieu, par la récitation du chapelet, et à ce qu'on expose dans leurs casernes son image sacrée. Au moment où la peste sévissait avec le plus de violence, il établit l'usage, parmi les fidèles, de réciter le petit office de la sainte Vierge. Lui-même le récitait chaque jour, après l'office ambrosien; il le psalmodiait lentement et à genoux. Autrefois le chapitre de Milan avait l'habitude d'ajouter à l'office canonial, à certains jours, la récitation du petit office de la sainte Vierge. Cet usage était tombé en désuétude. Le cardinal Borromée le rétablit et Grégoire XIII, par un bref du 8 février 1575, l'autorisa à déterminer lui-même les jours auxquels cette obligation incomberait au clergé. Par un autre décret, il ordonna de faire mémoire de la sainte Vierge à l'office de chaque jour, n'admettant d'exception que pour les fêtes les plus solennelles. Dans le troisième concile provincial et dans son onzième synode diocésain, il prescrivit de chanter, dans toutes les églises paroissiales, le samedi soir, le Salve Regina ou l'antienne en l'honneur de la sainte Vierge propre au temps dans lequel on se trouvait. Pour donner plus de solennité à cette pieuse pratique, il fit à tous les clercs et à tous les prêtres de la paroisse, l'obligation d'y assister, sous peine de pénitence ou d'amende.

Jeune enfant, nous l'avons vu s'agenouiller, devant l'image miraculeuse de Marie, dans l'église dédiée à saint Celse; cette antique image remonte aux temps mêmes de saint Ambroise. Le saint docteur la fit peindre sur les murs de la petite chapelle. L'église fut reconstruite et agrandie; mais l'image de la Vierge-Mère fut toujours conservée; les nombreux miracles qui s'y opéraient la rendirent chère aux Milanais. On la vénère encore aujourd'hui sous la table même de l'autel dédié à la sainte Vierge. Une statue de marbre, placée au-dessus de l'autel, représente la Mère et l'Enfant-Dieu: de nombreux ex-voto attestent la puissance de Marie et la reconnaissance des Milanais. L'archevêque fidèle aux souvenirs de son enfance, allait se prosterner souvent aux pieds de cette madone.

Dans les grandes calamités, dans les besoins plus pressants de l'Église, il y conduisit son peuple en procession. Pendant la peste, à la procession du Saint Clou, il adressa dans ce sanctuaire à la foule une de ces exhortations dont il avait le secret, et qui remuaient si profondément les assistants, qu'ils fondaient en larmes et imploraient souvent à haute voix la miséricorde divine. Il parla cette fois de la puissante prière de Marie, avocate des pécheurs, mère de miséricorde et très clémente reine du ciel. Il avait désigné certaines heures du jour pour qu'on l'invoquât plus spécialement; après la cessation du fléau, il voulut remercier la Mère de Dieu, et il alla solennellement déposer une couronne d'argent sur son image dans la vénérable église de Saint-Nazaire Pietra santa.

Il avait coutume de se préparer à célébrer les fêtes de la sainte Vierge, en jeûnant la veille d'une manière plus rigoureuse qu'à l'ordinaire. Éloigné de son diocèse, il n'oubliait point les occasions d'exciter son peuple à les célébrer avec piété. Il est à Bergame, occupé aux travaux de la visite apostolique de ce diocèse; la fête de saint Ambroise le va rappeler à Milan et, dès le 25 novembre, il invite, par une lettre, «tout son peuple à la Table sacrée de la très sainte communion que nous vous distribuerons, dans notre église métropolitaine, le jour de la fête de la Conception de la Madone, qui sera le huit du mois prochain. Cette fête, vous le savez, est l'objet d'une dévotion toute particulière pour la cité. »

Nous avons déjà, en plusieurs circonstances, parlé de la dévotion du cardinal envers les principaux sanctuaires consacrés à la Mère de Dieu. Nous l'avons vu dans la sainte Maison de Lorette où le Verbe de Dieu s'est fait chair. Il y alla plusieurs fois: il passa des nuits entières dans ce sanctuaire, unique au monde, où les âmes les plus tièdes elles-mêmes ressentent comme un avant-goût des douceurs célestes; il exhorta le peuple à aimer Marie, il distribua la communion à une foule immense: sa présence seule suffisait pour exciter la dévotion et rendre encore plus sensible et plus puissante l'action de la grâce.

Nous l'avons vu à Sainte-Marie des Anges, à Assise, à Notre-Dame de la Quercia, au sanctuaire de Tirano, à Einsiedeln, partout enfin où Marie est honorée d'une façon plus particulière et où sa puissance maternelle se fait plus vivement sentir.

Dans ses voyages à Rome, il s'arrêta souvent à Florence; l'amitié du grand duc sans doute l'appelle et le sollicite; des affaires sérieuses l'y retiennent quelquefois, mais ce qui surtout l'attire, c'est la Madone miraculeuse de l'Annunziata. Qui a visité Florence sans se prosterner devant cet autel, dont la richesse suffirait à elle seule pour fixer l'attention du voyageur le plus indifférent? Au milieu des nombreuses lampes d'argent, d'un travail exquis, sous une plaque du même métal artistement travaillée, se dérobe aux regards une image miraculeuse. Elle représente le mystère de l'Incarnation du Sauveur auquel l'église entière est dédiée. L'artiste, chargé de reproduire cette scène sublime, ce divin dialogue entre un messager du ciel et une humble vierge de la terre, ne savait comment rendre sur la toile l'idéal qu'il sentait vivant au fond de son âme. Il priait, il essayait, il effaçait l'ébauche commencée et il désespérait enfin de pouvoir donner à la Vierge l'expression qu'il avait rêvée. Après des essais infructueux, il sent la fatigue s'emparer de lui et bientôt ses membres envahis par le sommeil se refusent à tout travail. A son réveil, il est tout étonné de trouver sa toile achevée; la tête de la Vierge Marie brillait d'un éclat si pur, si doux et si céleste qu'il ne put retenir un cri d'admiration. Le bruit de cette merveille se répand bientôt dans la cité, Le peuple accourt devant l'image miraculeuse, il n'a pas besoin du récit ni des serments de l'artiste, l'expression même de la Vierge suffit pour le convaincre, il s'agenouille avec émotion devant cette image bénie et depuis ce temps l'Annunziata est devenue la mère et la protectrice des Florentins. Les siècles n'ont point diminué leur confiance, ni ralenti leur zèle: à quelque heure du jour qu'on pénètre dans l'église de l'Annunziata, on y voit toujours de pieux dévots, se succédant en assez grand nombre, devant l'autel où repose, comme sur un trône d'amour, la miraculeuse image. Elle est cachée à leurs regards; mais leur foi n'a pas besoin de voir, elle croit et elle aime.

L'image de l'Annunziata ne se découvre que dans les grandes calamités publiques. On ne veut pas exposer à une vaine curiosité les traits de Marie, tracés par une main céleste, et l'on croit, peut-être avec raison, que le respect pourrait se perdre dans la contemplation trop fréquente de ces traits divins. Quoi qu'il en soit, les Florentins, qui ont une grande dévotion pour cette Vierge miraculeuse, vivent et meurent pour la plupart sans avoir jamais pu la voir.

Quand saint Charles vint à Florence, il sollicita du grand duc la faveur de contempler les traits de la Vierge Mère. Sa haute situation, sa vertu surtout le rendaient digne d'une exception; il fut convenu qu'on la lui ferait vénérer. Pour rendre la faveur plus secrète, dans l'espoir qu'elle pourrait passer inaperçue, on avait choisi la nuit pour cette visite. C'était au mois de février 1580 et Charles arriva à l'église vers huit heures du soir. Mais le bruit s'en était répandu dans toute la ville; une foule nombreuse attendait le cardinal, désireuse, elle aussi, de jouir du privilège. On ne put lui refuser l'entrée de l'église et ce fut pour elle un nouveau motif de bénir le passage du cardinal Borromée à Florence.

Charles fut tellement ému à la vue de cette image miraculeuse, qu'il supplia le duc de Toscane de lui faire présent d'une copie de ce tableau. Le duc promit, mais il ne tint pas sa promesse aussi promptement que le saint l'eût désiré, car dans plusieurs lettres, Charles lui rappelle sa parole et montre sa pieuse impatience de posséder un si riche trésor. Le tableau fut achevé et, le 11 juin, en l'adressant à l'archevêque de Milan, Cosme de Médicis le pria de n'en laisser prendre copie par personne: «Jusqu'ici, dit-il, on ne l'avait jamais copié. »

Ce tableau est de grande dimension; le duc Cosme de Médicis en avait confié l'exécution à l'un de ses meilleurs artistes. Le saint cardinal l'offrit à son église cathédrale; par testament, il légua une lampe d'argent avec les fonds nécessaires pour la faire brûler jour et nuit, à perpétuité, devant l'image de Marie. Cette lampe était un objet d'art. Napoléon 1 l'emporta à Paris avec beaucoup d'autres objets que la France, après la paix de 1815, fut obligée de restituer à l'Italie. La lampe ne revint pas à Milan et nul ne peut dire ce qu'elle est devenue. Les désirs et la volonté du saint archevêque sont toujours observés. A côté de la porte de la sacristie du trésor, en face de l'entrée de droite de la chapelle où repose le corps du saint cardinal, on voit encore, attachée au mur, la pieuse et ravissante peinture de l'Annunziata devant laquelle une lampe brûle continuellement.

Le diocèse de Milan possède plusieurs sanctuaires miraculeux dédiés la Vierge Marie; nous avons dit ce que fit saint Charles pour la Madone de Rho, nous parlerons maintenant d'un autre sanctuaire non moins célèbre, où nous le retrouverons plusieurs fois.

La statue de la Vierge de Saronno était depuis longtemps honorée dans une petite chapelle, située sur la route de Milan à Varèse. Vers 1460, un habitant du pays, nommé Pedretto, atteint d'une affection ischiadique, était depuis cinq ou six années, comme replié sur lui-même sans pouvoir marcher; ses souffrances étaient grandes et il n'avait nul espoir de guérison. Une nuit, les douleurs étant plus vives, le désespoir s'était emparé de son âme, lorsque la sainte Vierge lui apparut au milieu d'une vive lumière qui éclairait sa pauvre chambrette: «Pierre, lui dit une voix, si tu veux guérir, va à la chapelle du chemin de Varèse. Si l'on veut établir en cet endroit une église en l'honneur de la sainte Vierge, les ressources ne manqueront jamais. »

Pierre obéit et il recouvra la santé. D'autres miracles suivirent celui-ci, en si grand nombre, que la Madone fut appelée par le peuple Notre-Dame des Miracles. Les princes, les nobles, le peuple, le cardinal de Médicis, qui fut Pie IV, vinrent successivement se prosterner à ses pieds, dans le modeste sanctuaire qui lui était consacré. Le concours du peuple, la reconnaissance des nombreux privilégiés de Marie, rendirent nécessaire la construction d'une plus vaste église; on la décora avec luxe. Le célèbre Luini prêta son suave et angélique pinceau pour la rendre digne de la Reine du ciel; la statue miraculeuse était toujours dans la modeste chapelle du chemin. Le cardinal Borromée lui avait voué une grande dévotion, il était allé la visiter en 1570; sa vénération s'était encore accrue lorsqu'au moment de la peste, il vint à Saronno pour y donner des consolations et des secours aux habitants atteints par le fléau. On le pria alors de bien vouloir procéder à la translation de la statue dans la nouvelle église. Il y consentit et il fit tout disposer à cet effet; il voulut qu'on restaurât la pieuse image, qu'on mit sur les épaules de la Vierge-Mère un manteau de toile d'or et sur la tête de l'Enfant jésus, qu'elle portait dans ses bras, une couronne d'argent. Les événements qui suivirent la peste de Milan, le contraignirent à ajourner cette cérémonie. Néanmoins, on poursuivait les travaux d'ornementation dans la grande église. L'heure de la translation arriva enfin, elle fut fixée au 10 septembre 1581. Le cardinal demanda de nombreuses indulgences à Grégoire XIII pour cette solennité, et il adressa à tous les habitants de la province une touchante lettre pour les inviter à cette fête. Il n'oubliait pas de solliciter leurs aumônes pour l'achèvement des ornements du temple. Le jour venu, la foule accourut de tout le voisinage, le clergé était nombreux. Les rues étaient ornées de décorations splendides, les maisons couvertes de tentures et de tapisseries, le soleil avait voulu s'unir à la fête, il était radieux: le ciel et la terre semblaient n'avoir qu'un même sourire et qu'une même allégresse pour honorer la Reine des Miracles. Le cardinal était arrivé la veille et il s'était préparé à la solennité du lendemain par un jeûne rigoureux et une prière continuelle. Les archives de Saronno racontent que pendant la nuit on fut obligé d'enlever l'autel de la chapelle pour le transporter dans l'église principale. La statue fut alors portée dans une autre partie du temple et on la couvrit d'un long voile. A l'insu de tous, Charles trouva moyen de se placer sous cette tenture et il y passa la nuit en prières, devant la sainte image. Au jour, le chef des travaux s'aperçut de la présence du cardinal, il voulut s'excuser du bruit qu'ils avaient dû faire pour terminer leurs travaux. «Nous ignorions votre présence, ajouta cet homme. Mais, reprit l'archevêque, je n'ai entendu aucun bruit. » Ni le choc des marteaux, ni la voix des ouvriers n'avaient pu troubler son extatique prière.

Malgré la fatigue du jeûne et l'insomnie de la nuit, le cardinal distribua la communion à un très grand nombre de pèlerins, il chanta la messe pontificale, prononça une émouvante homélie sur la dévotion à Marie, il reçut les nombreuses offrandes de cire faites par les fidèles, puis, revêtu des ornements pontificaux, il se rendit à l'endroit où se trouvait la statue. En se prosternant devant elle, le cardinal versa de douces larmes. La procession se remit en route et, au milieu des acclamations de tout le peuple, la miraculeuse Madone fut mise à l'endroit où elle reçoit encore aujourd'hui les nombreux hommages des fidèles.

Il y a deux ans à peine, en 1880, la petite ville de Locarno, sur les rives du Lac Majeur, dans le canton du Tessin, était en fête: rayonnante de joie, de parure et de beauté, elle semblait trop étroite pour accueillir dans son sein les pèlerins qui de toutes parts affluaient vers elle. Le vénérable patriarche d'Alexandrie, monseigneur Ballerini, ancien archevêque de Milan, oblat de Saint-Charles, était entouré du clergé de presque tout le canton. Il s'agissait de célébrer le quatrième anniversaire séculaire d'une apparition de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, sur le sommet de la petite colline au bas de laquelle est coquettement assise la ville de Locarno.

En1480, un Franciscain, le frère Barthélemy d'Ivrea, habitait le couvent des Conventuels de Locarno. Renommé par la sainteté de sa vie, l'innocence de ses moeurs et surtout par sa tendre dévotion pour la sainte Vierge, il avait l'habitude de jeûner la vigile de toutes les fêtes consacrées par l'Église à la glorification de ses mystères ou de ses merveilleuses prérogatives. Il arriva qu'en cette année 1480, dans la nuit de l'Assomption de la bienheureuse Vierge, ne pouvant dormir, il quitta sa cellule et se retira sur une petite galerie située à l'avant du couvent; là il récitait dévotement le Rosaire lorsqu'au sommet du mont, au-dessus de la ville, il aperçut une éclatante lumière. Il distingua parfaitement, au milieu des rayons lumineux, l'image de la Mère de Dieu tenant son Fils dans ses bras; elle semblait se reposer sur le lieu appelé alors Mont Massina. Combien de temps dura cette vision? Nul ne saurait le dire. Le matin un des religieux du couvent surprit, le frère Barthélemy, sur cette galerie: il était sans mouvement, ravi en extase: ce ne fut qu'après l'avoir pris avec force par le bras qu'il le rappela à lui-même: «Ah ! s'écria le bon religieux, vous m'avez privé d'une grande consolation ! » Interrogé par ses supérieurs, il fut contraint par l'obéissance de raconter ce qu'il avait vu. Il profita de cette confidence pour demander la permission de créer un petit ermitage sur le lieu même de l'apparition, et d'y vivre tranquille au service de la Mère de Dieu. Une chapelle s'éleva bientôt sur le sommet du mont et ce fut le commencement d'un pèlerinage devenu célèbre dans toute la Suisse, sous le nom de Notre-Dame del Sasso ou du Rocher.

Saint Charles ne pouvait parcourir la Suisse sans venir en ce lieu honorer et saluer la Reine du ciel, il s'y rendit deux fois. Ce fut d'abord le 5 octobre 1567, il était encore protecteur de l'ordre de Saint-François et il commençait sa première visite dans les trois vallées Levantine, Blegno et les Rivières. Du couvent des Franciscains de Locarno où il logeait, il monta jusqu'au sanctuaire béni; il se félicita de ce qu'il avait vu et des grâces que Marie lui avait accordées. En descendant la sainte montagne, il se fit de nouveau raconter l'origine de ce pèlerinage et il dit aux hommes qui l'avaient accompagné que la sainte Vierge avait fait une grande faveur à ce pays, qu'il fallait s'en montrer reconnaissant. « Traitez ce lieu avec un grand respect, ajouta-t-il ; on y viendra en foule des pays voisins et même des contrées les plus éloignées. Fluent ad eam omnes gentes. » Ces paroles de l'Écriture sainte appliquées à ce modeste sanctuaire se sont vérifiées à la lettre; on y vient de fort loin et la Vierge del Sasso se montre toujours favorable à ceux qui l'invoquent. La popularité de ce pèlerinage n'a rien perdu de son éclat avec le temps ; on l'a bien vu en 1880 lorsqu'on célébra l'anniversaire de l'apparition glorieuse de Marie, au milieu d'un concours de fidèles tel que ces contrées n'en avaient jamais vu de semblable.

Le 4 août 1570, le saint archevêque de Milan revint prier à Notre-Dame del Sasso ; il logea de nouveau chez les Franciscains de Locarno, qui entourent encore d'un profond respect la chambre dans laquelle il se reposa pendant quelques jours.

L'année même de sa mort, en 1584, le 25 mars, l'archevêque établit solennellement la confrérie du Saint Rosaire dans la cathédrale, à la chapelle dite de l'albero, ainsi nommée du splendide candélabre de bronze qui la décore et dont la forme ressemble à un arbre majestueux. «Depuis longtemps, écrit-il à son agent, j'avais le désir d'établir une confrérie d'hommes sous le titre du Saint-Rosaire, aussi bien dans le but d'accroître l'honneur de ce temple que de ranimer et de réjouir la piété des citoyens. C'est pourquoi, muni des permissions pontificales, hier c'est-à-dire le dimanche des Rameaux, après avoir célébré le noble office public, au milieu d'une foule immense qui était accourue, pour jouir des bienfaits du jubilé, et aussi parce que ce même jour était celui consacré aux mystères de l'Annonciation, j'ai établi, sous les auspices de Dieu, cette confrérie à la chapelle appelée Sainte-Marie de l'Arbre. Il y a à cet autel une image de la Madone en très grand honneur auprès des habitants de la ville. Le duc d'Aragon, ses enfants et ses neveux ont voulu se faire inscrire, ainsi que plusieurs autres parmi les membres les plus distingués du patriciat milanais. J'espère que ce nombre ne fera que s'accroître.