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CHAPITRE QUARANTE SIXIEME SAINT CHARLES ET LE CULTE DES SAINTS. SON RESPECT POUR
LE PAPE, LES CARDINAUX, LES EVÊQUES, ETC
Le saint archevêque ne se borna pas à ces compliments,
ni à ces souhaits: dans la mesure de son pouvoir, il chercha à contribuer à la
perfection de l'oeuvre, en faisant copier les manuscrits qu'il avait
sous la main pour les envoyer à l'illustre éditeur. Le
cardinal de Mont'Alto, de son côté a une confiance si grande
en la science du cardinal Borromée, qu'il lui envoie à Milan
les épreuves d'imprimerie; l'archevêque les retourne avec
des observations et des corrections faites de sa main: « Je vous
envoie, dit-il le 7mai 1578, quelques remarques qui m'ont été suggérées
par la confrontation des diverses éditions des oeuvres de saint
Ambroise.» Quelques semaines plus tard, le 4 juin, il écrit
de Monza:« J'ai reçu, avec votre lettre, le commencement
de l'impression des commentaires de saint Ambroise sur saint Luc, que
vous m'avez envoyé comme échantillon. Je l'ai communiqué à quelques
savants; ils en sont, ainsi que moi, très satisfaits. Je vous
envoie sur ce sujet quelques autres confrontations et le témoignage
du Rme Acca Pré, très ancien auteur. Je désire qu'elles
vous arrivent à temps et que vous puissiez vous en servir pour
ce qui reste encore à éditer. Je crois aussi devoir vous
suggérer que plusieurs auteurs pensent que saint Ambroise n'a
pas divisé ses commentaires sur saint Luc, en tant de livres,
comme ils le sont dans l'édition romaine, mais qu'il les écrivait à la
suite, sans division d'aucune sorte. Votre Seigneurie Illustrissime verra
s'il convient d'adopter cette division pour l'impression. Vous pourrez
encore examiner s'il est à propos d'ajouter à ces commentaires
sur saint Luc, les six sermons sur le même saint Luc. » L'oeuvre avance, il s'en réjouit et il en félicite le cardinal : «On ne pouvait attendre autre chose, dit-il, de la piété et du zèle de Votre Seigneurie. » Il veut même ajouter quelque luxe à cette édition, en l'enrichissant d'un portrait: « Je fais faire une copie du portrait de saint Ambroise qui a été retrouvé... Je l'enverrai à Votre Seigneurie, avec quelques autres documents, qui m'ont été donnés et qui sont relatifs à la consécration d'une église à saint Laurent par saint Ambroise. » Pout mieux attester qu'il regardait Ambroise comme son maître et son protecteur, le cardinal Borromée a voulu donner à l'archevêché et au diocèse de Milan un écusson qui fut l'expression de cette pensée. Ambroise avait pris lui-même pour blason l'image des deux martyrs Gervais et Protais, avec cette devise : Tales ambio defensores. Charles, renonçant aux armes de sa famille, adopta le cachet de son prédécesseur, en y ajoutant au milieu le portrait de saint Ambroise et en lui appliquant à lui-même, et aux deux martyrs, ses propres paroles : j'ambitionne de tels protecteurs. La fête de l'ordination de saint Ambroise ne se célébrait
que dans son diocèse, il fit décréter qu'elle serait
solennisée dans toute la province ecclésiastique. Il ordonna à son
clergé d'en faire mémoire à l'office, comme du patron
de la ville et du diocèse, à toutes les fois que la rubrique
ne s'y opposerait pas. « Si la sainte Église, disait-il,
dans toutes les parties du monde, et spécialement dans la Grèce,
fait une fois par an l'office solennel de saint Ambroise, à cause
de ses mérites, de sa sainteté et de sa doctrine catholique,
il parait convenable, et même obligatoire, que l'Église
de Milan en fasse plus souvent et d'une façon toute particulière
la mémoire. Il a été son très vigilant pasteur,
son maitre très saint, son protecteur perpétuel, d'une
manière si réelle, que son Église resplendit encore
par les institutions et les rites religieux qu'il lui a donnés.
Par sa protection, non seulement il l'a défendue, tandis qu'il
la gouvernait, contre l'hérésie arienne et contre toute
puissance qui s'opposait au culte de Dieu; mais encore du ciel, par son
intercession et sa charité, il l'a perpétuellement protégée.
Et il l'a fait d'une manière si efficace que, en tout temps, dans
les calamités de la guerre ou de la peste, contre la rage même
de Frédéric Barberousse, la cité et le diocèse
de Milan ont éprouvé et éprouvent encore continuellement
la très enviable intercession et protection de son saint Père
et Patron. Touché par le souvenir des bienfaits que toute la province
en général, a reçus du saint, et particulièrement
notre ville et notre diocèse, nous avons dernièrement décrété,
dans notre IVe concile provincial, du consentement des évêques
de la province, que dans toutes les églises et par tous et chacun
des membres du clergé, on fera, en certains jours et selon les
règles liturgiques, en public ou en particulier, mémoire
dudit saint. » Nous ne pourrions dire combien de fois il se rendit dans l'église dédiée au saint; il allait s'agenouiller devant son tombeau, implorer son assistance dans les difficultés si nombreuses de son fécond épiscopat; dans les calamités publiques, il y conviait le peuple, il lui rappelait la puissance et la vertu d'Ambroise. En un mot, il recueillait avec un soin jaloux tous les souvenirs qu'il avait laissés et il tenait à conserver avec le plus grand respect et toujours intactes les traditions qui remontaient jusqu'à lui. Après saint Ambroise, le cardinal Borromée honorait tout spécialement les évêques, ses prédécesseurs, qui avaient mérité par la pureté de leur vie les honneurs de la canonisation. Cette dévotion, il la témoigna de mille façons différentes, mais surtout par le respect et les honneurs dont il entoura leurs précieuses dépouilles. La ville de Milan possédait la tête de l'apôtre saint Barnabé, honoré comme son fondateur. Elle lui fut donnée au Ve siècle, selon quelques historiens, sous l'épiscopat de saint Bénigne, à l'époque où l'on découvrit miraculeusement son corps, dans l'ile de Chypre. Elle resta cachée dans un puits de l'église Saint Nabor, à cause des incursions fréquentes des barbares, qui auraient pu dérober ou profaner cet inestimable trésor. Une colonne, élevée sur l'endroit même où elle reposait et appelée cérofère, à cause des lumières que la piété y tenait constamment allumées, servait comme de monument et d'indicateur. L'église de Saint Nabor fut détruite au XIIIe siècle, et la tête de saint Barnabé fut transportée dans l'église des Franciscains qui la placèrent dans la chapelle de l'abside dédiée à cet apôtre. Cette chapelle ayant été dans la suite consacrée à saint François, saint Charles, en 1571, voulut que l'insigne relique fût placée sous l'autel principal où elle resta jusqu'en 1810. A cette époque les Franciscains furent supprimés et leur couvent ainsi que l'église furent transformés en caserne. La tête de saint Barnabé fut alors transportée dans l'église de Saint Ambroise où elle est encore. Le lecteur n'attend pas de nous l'énumération détaillée des nombreuses translations de reliques et de corps saints qui furent faites par l'archevêque de Milan. Ce serait nous exposer à des redites inutiles et monotones. Il suffira de raconter le respect et l'éclat dont il se plaisait à entourer ces cérémonies auxquelles il conviait tout son peuple. Presque toujours elles eurent lieu, à l'occasion des réparations, des agrandissements dont les églises où reposaient ces ossements sacrés furent l'objet. Il pensait qu'il n'y avait pas de moyen plus efficace pour faire revivre la mémoire de ses prédécesseurs et pour renouveler la piété et la reconnaissance des fidèles, envers ceux qui furent leurs pères et leurs protecteurs dans la foi. Il choisissait de préférence, pour ces translations solennelles, l'époque où il réunissait son concile provincial, afin de leur donner plus de splendeur; ordinairement il adressait à ses diocésains une lettre pastorale pour les convoquer à cette cérémonie. Saint Charles était fier des illustrations de son Église, il était jaloux de ses gloires: nul ne fut plus empressé à les mettre en relief et à les présenter à son peuple sous un jour nouveau ou plus lumineux. Honorer les saints, c'est rendre honneur à Dieu, lui même, auteur de tout don parfait; quand Dieu envoie des saints à un peuple, à une cité, c'est une grâce insigne. Reconnaître ce bienfait, proclamer les mérites de ces envoyés divins, c'est faire acte de reconnaissance vis-à-vis de Dieu et envers ceux qui furent auprès de nous les instruments de sa miséricorde et de sa puissance. Quand un peuple se réjouit du nombre des saints qui sont nés, ont vécu ou sont morts dans ses murs, quand il exalte leurs grandeurs, il rend gloire, honneur, amour et actions de grâces au divin et généreux inspirateur de leurs venus et au puissant consommateur de leur sainteté. A la pensée des saints qui avaient, en grand nombre, foulé le sol milanais, Charles tressaillait d'une joie ineffable, il éprouvait un noble et pieux sentiment d'orgueil. Il faut lire la circulaire qu'il adressa à ses diocésains, à l'occasion de l'une des dernières translations qu'il fit, celle du corps de saint Simplicien, évêque de Milan. C'est un hymne de triomphe, un chant de gloire en l'honneur de son Église. Fondée par l'apôtre saint Barnabé, elle compte toute une longue suite de saints pontifes, de martyrs, de vierges et il répète avec Ambroise: «Reconnaissons, Fils très chers, l'abondance des grâces et des dons faits à notre Église. Les autres Églises jubilent et sont heureuses quand elles possèdent les restes d'un seul martyr et voici que nous en avons une multitude: on pourrait dire vraiment que nous avons tout un peuple de martyrs. Réjouis-toi, Ô notre Cité, qui as engendré tant de soldats célestes et qui es devenue la mère féconde de si nombreuses et de si grandes vertus.... Et, s'il nous fallait énumérer les saints que la Providence, en dehors de nos évêques, nous a envoyés!... les uns sont nés dans notre province, d'autres sont venus de plus loin pour l'illustrer par leurs exemples, comme Satyre et Marcelline, le frère et la soeur d'Ambroise... Nous vous rappellerons seulement saint Martin, évêque de Tours, qui fut orné de tant de grâces et de dons célestes, qu'au témoignage même de l'Église, on peut le comparer aux apôtres. Il fut pendant quelque temps citoyen de Milan; il a vécu ici, il a bâti, ici et dans la province, des monastères d'où sont sorties d'illustres lumières qui ont éclairé ces régions. Je ne puis taire non plus saint Maurille, moine et citoyen milanais, abbé, disciple de saint Martin, qui fut évêque d'Angers... « L'Église catholique a quatre grands docteurs principaux:
Dieu a voulu que deux d'entre eux, Ambroise et Augustin, nous appartinssent.
Le premier fut notre père et notre maître; Augustin baptisé ici, élevé,
instruit ici dans la vraie foi est comme le fils de cette Église
milanaise. » Il ordonna un triduum préparatoire à cette solennité; Grégoire XIII lui accorda la faveur d'une indulgence plénière. La veille de semblables cérémonies, au soir, le saint avait l'habitude d'aller dans l'église où reposaient les saintes dépouilles du pontife, ou du martyr dont il devait faire la translation: il se prosternait devant la tombe ouverte, il priait longtemps, puis, revêtu de l'étole, il retirait avec respect de leur tombeau tous les ossements, les uns après les autres, les plaçait dans une nouvelle châsse ornée d'or et de soie: des chanoines revêtus du rochet, des prêtres, des diacres l'entouraient et l'assistaient. Saint Charles, absorbé par la méditation des actions de ces grands hommes, était silencieux; son visage, son attitude, sa personne entière semblait transfigurée; on aurait dit qu'un rayon de gloire, échappé de la tombe des bienheureux, était venu se reposer sur son front. « A sa vue, dit l'un des témoins de ces cérémonies, nous ne pouvions retenir des larmes de joie et pleines de suavité. » La châsse était ensuite placée sur l'autel et l'on
passait la nuit dans le chant de l'office et des hymnes appropriées à la
circonstance. Saint Simplicien avait succédé à saint
Ambroise dont il était l'ami: il avait travaillé avec lui à la
conversion d'Augustin. Son intimité avec ces deux grands hommes,
dont les qualités de son esprit et de son coeur le rendaient digne,
aurait suffi pour illustrer sa mémoire. Son épiscopat fut
comme le prolongement de celui d'Ambroise; sa réputation était
si grande que les pères du concile de Carthage n'hésitèrent
pas à députer vers lui plusieurs d'entre eux pour connaître
son sentiment sur des questions de la plus haute gravité. Le corps
de saint Simplicien reposait dans l'église qui lui était
dédiée ; les Bénédictins, ayant entrepris
d'importants travaux de restauration, le retrouvèrent sous l'autel
principal, ainsi que les restes des saints Bénigne, Ampel et Gérontius.
A côté se trouvaient les cendres des martyrs Sisinnius et
Alexandre qui avaient arrosé de leur sang le Trentin, où l'évêque
Vigile les avait envoyés annoncer l'évangile. A sa rentrée dans l'église, l'archevêque adressa un discours à l'assistance: tous crurent véritablement que l'âme et le coeur du saint dont on célébrait la fête parlaient par la bouche de Charles. Les évêques prirent ensuite leur repas dans l'intérieur du monastère : mais ils ne se mirent à table qu'après avoir servi de leurs mains douze pauvres, auxquels ils adressaient en même temps de pieuses paroles, voulant également nourrir le corps et l'âme. Les pauvres avaient été mieux servis que les prélats, et l'archevêque, faisant allusion aux décrets du concile provincial, dit en souriant: «On peut nous pardonner si, en faveur des pauvres, nous sommes allés au delà des limites prescrites pour la nourriture ; mais pour nous, c'est bien différent. » Il ne congédia les pauvres qu'après avoir remis à chacun
d'eux une pièce d'or. Inutile de rapporter les translations des reliques des saints Nabor et Félix, de saint Mona, évêque de Milan, des saints Félix et Gratien, des saints Victor et Satyre et de beaucoup d'autres; saint Charles est toujours le même: ce que nous venons de raconter suffit à notre rôle d'historien, le reste appartient d'une manière plus intime à l'histoire particulière de l'Église de Milan. Ces translations furent si nombreuses que les ennemis de l'archevêque avaient coutume de dire: « Le cardinal ne laisse en paix, ni les morts, ni les vivants. » Nous ne nous attarderons pas à raconter les translations auxquelles il assista à Verceil, à Mantoue, à Brescia, etc. C'est toujours, sous une forme peu différente, la même manifestation de ses sentiments de respect et d'amour pour les serviteurs de Dieu. S. Charles était heureux de recevoir des reliques; il se plaisait à les placer dans sa chapelle particulière ou à les porter sur soi. On était assuré de lui être très agréable en lui envoyant quelques parcelles des ossements des saints. Peu de temps avant sa mort, le roi Guillaume de Bavière lui fit don d'un très riche reliquaire couvert d'or et de pierreries. « Rien, écrivait-il dans sa lettre de remercîment, ne m'est plus à coeur et ne m'est plus précieux que la gloire des saints qui se sont toujours montrés courageux et grands serviteurs de Jésus-Christ. Votre bienveillance pour moi ne pouvait se montrer plus gracieuse qu'en me fournissant l'occasion de contempler, de toucher les ossements des martyrs, de les honorer et de les vénérer en quelque sorte comme si mon âme les sentait présents. » S'il était permis d'employer un langage tout humain, pour exprimer des choses toutes surnaturelles et divines, nous dirions qu'il y avait comme un courant sympathique entre l'âme du cardinal Borromée et celle des saints dont il vénérait les reliques. Il entre un jour dans l'église de Saint Barthélemy de Somasca et tout à coup un parfum exquis, une odeur d'une suavité extraordinaire vient frapper ses sens. Se tournant vers ceux qui l'accompagnent, il leur dit: « Le corps d'un grand serviteur de Dieu doit reposer dans cette église ! » Puis s'étant assuré que cette odeur s'exhalait .de la tombe du vénérable Jérôme Émilien, il fit placer sur l'autel le cercueil qui renfermait sa précieuse dépouille, il l'encensa et la vénéra, devançant ainsi la décision de l'église qui devait un jour placer sur les autels ce modeste instituteur de la jeunesse, ce glorieux fondateur d'un ordre destiné à continuer son oeuvre sous le nom de religieux Somasques. Il n'est pas étonnant, avec un tel respect de la mémoire des saints, que son attention se soit portée sur tout ce qui concerne leurs reliques. Il rendit plusieurs décrets importants relatifs, à leur conservation et au soin avec lequel on doit les honorer. Il défendit de les garder dans les presbytères ou dans des maisons particulières, il voulait qu'on les déposât à l'église comme étant le seul lieu digne du respect qui leur est dû. L'Église de Milan eut pendant longtemps l'honneur de posséder
les corps des rois mages qui vinrent, à la crèche de Bethléem,
reconnaître dans l'Enfant nouveau né, le Sauveur et le Roi
du monde. A l'époque des guerres de Frédéric Barberousse,
les Allemands étant devenus maîtres de Milan, emportèrent
comme un riche trésor les corps des trois rois à Cologne
où ils élevèrent en leur honneur une splendide église.
Saint Charles désirait vivement pouvoir rentrer en possession
du corps d'un de ces trois personnages, ou au moins disait-il d'une relique
insigne telle qu'une tête ou un bras. Il écrivit à plusieurs
reprises à l'évêque de Rossano qui se trouvait à Cologne,
mais sans aucun succès. Il fit même intervenir l'autorité de
Grégoire XIII et de Philippe Il, ce fut en vain, les Allemands
ne voulurent absolument rien restituer. Saint Charles en fut affligé;
mais s'il pouvait avoir quelque droit à cette faveur, il faut
bien le dire, les habitants de Cologne l'imitèrent. Le saint archevêque
n'était pas moins jaloux de conserver les reliques de son Église.
Il fit tout ce qu'il put pour remettre en honneur le trésor des
reliques de Milan, pour l'accroître et il le conservait si bien
qu'un de ses amis, son ancien vicaire, Castelli, évêque
de Rimini, disait: « Les mains de Charles sont toujours prêtes
pour recevoir des autres des trésors sacrés : mais elles
ne sont jamais disposées à s'ouvrir pour faire part de
ceux qu'il possède. » Puissions-nous être digne nous même de mériter de semblables encouragements et d'obtenir de la grâce divine, les précieux avantages énumérés et souhaités par notre bien aimé et saint protecteur! Si la foi de l'archevêque de Milan lui faisait admirer et vénérer la grandeur et la sainteté de Dieu dans ses serviteurs, elle lui montrait l'autorité même de Dieu dans la personne du pape. La dévotion au pape, pouvons-nous dire, découle naturellement des principes qui inspirent et développent la vénération et l'amour envers les saints. Charles, à l'exemple de tous les saints, honorait le vicaire de Jésus-Christ, on peut le dire, d'un véritable culte. Cette dignité de représentant de Jésus-Christ n'était pas pour lui un simple titre d'honneur, mais une réalité vivante. Il se découvrait quand on prononçait devant lui, ou s'il prononçait lui-même le nom du pape régnant. En sa présence, il se considérait comme le plus humble des fils. Lorsqu'à Frascati, Grégoire XIII, par dévotion, voulut assister à sa messe, il éloigna les deux prêtres qui l'assistaient d'ordinaire voulant suivre en tout point les règles prescrites à un simple prêtre qui célèbre devant le pape; il refusait l'aiguière d'or pour se laver les mains disant qu'il ne convenait pas à un fils d'étaler un semblable luxe aux yeux du souverain pontife. Son affection et sa confiance étaient égales à son respect. Il regardait comme un devoir de lui ouvrir son coeur, de lui communiquer ses pensées, de le tenir au courant de toutes les graves affaires de son Église jusque dans leurs détails les plus minutieux, puis il attendait avec abandon la décision pontificale. Quand il avait, avec une sainte et respectueuse indépendance, exposé au pape son sentiment, même ses droits les plus clairs et les plus légitimes, il remettait tout entre ses mains. Un jour, un des amis du saint attendait avec impatience des pouvoirs qu'il avait demandés à la curie romaine pour la solution d'une grave affaire. Le temps passait et nulle réponse ne venait de Rome. Le solliciteur se plaignit amèrement devant le cardinal de ce retard, il alla même jusqu'à vouloir faire retomber sur la personne du saint père les conséquences fâcheuses qui en pourraient résulter. Mais l'archevêque le reprit aussitôt: « Mon ami, dit-il, il faut obéir à Dieu : le pontife romain tient sa place et celui qui-cherche à diminuer l'autorité de ses préceptes ne peut être obéissant envers Dieu. Notre devoir est d'exposer au pontife tout ce qui est nécessaire: le sien est de nous dire ce qu'il veut qu'on fasse.» Jamais il ne lisait une lettre du saint père, sans se découvrir
la tête et sans la baiser avec respect. S'il usait d'une filiale
liberté, en lui communiquant ses pensées, ses désirs
et ses voeux sur le gouvernement et l'administration de l'Église
universelle, s'il signalait des abus à son attention, il ne faisait
que suivre les inspirations de sa foi et de son coeur. Ses conseils étaient
toujours marqués au coin de la prudence et de la sagesse. Les
papes étaient heureux de les recevoir et de les suivre; le plus
souvent ils les provoquaient. Nous avons vu saint Pie V et Grégoire
XIII recourir plus d'une fois à ses lumières et le charger
de la solution des affaires les plus délicates et les plus compliquées.
L'Esprit Saint l'assistait; les papes ne l'ignoraient pas et leur confiance était
sans limites. Comme cardinal, il se croyait plus que tout autre obligé à servir
et à aider le saint père dans le gouvernement si difficile
de l'Église. Pour défendre la dignité du saint siège,
il n'aurait pas hésité à s'attirer la colère
des puissants de ce monde et, comme il le disait lui-même, « à verser
tout son sang. Cette pourpre dont je suis revêtu, ajoutait-il,
me rappelle sans cesse cette obligation. » Son respect pour le caractère sacerdotal n'était pas moindre. On ne saurait rendre les témoignages d'affection dont il entourait les prêtres qui, par la sainteté de leur vie et l'ensemble de leurs bonnes qualités, attiraient son attention. Il les comblait de ses faveurs, les recevait avec joie; il ne négligeait rien pour récompenser leurs mérites et les mettre en position de faire le plus de bien possible. Il se montrait jaloux de leur dignité et du respect dont il voulait
les voir entourés par le peuple. Toutes les fois qu'il s'entretenait
avec un des principaux magistrats de la ville qui jouissait du privilège
de rester en sa présence, la tête couverte, s'il y avait
avec eux un prêtre, il lui ordonnait aussitôt de se couvrir:
la dignité de son ordre lui donnant les mêmes droits que
la noblesse du sang ou de la charge civile. On le suppliait un jour de
diminuer le nombre, et surtout la pompe de certains titres ecclésiastiques;
on lui citait pour exemple la mesure prise par le roi Philippe Il, qui
venait de restreindre les titres des emplois civils. « Quand il
s'agit de faire rendre honneur au clergé, répondit-il,
il n'y a pas lieu de craindre d'excéder jamais. Le peuple, en
effet, mesure souvent la dignité du grade sur la sonorité du
titre. » Et il n'aimait pas qu'un prêtre, même par
un vrai sentiment d'humilité, abaissât trop sa personne
ou la dignité dont il était revêtu. « Il faut,
disait-il, conserver intacte une dignité qui ne nous est pas personnelle,
mais que nous exerçons au nom de l'archevêque dans la crainte
que cette autorité elle-même n'en reçoive quelque
déshonneur. L'archevêque seul peut lui-même diminuer
quelque chose de sa grandeur, car son caractère sacré subsiste
toujours et suffit pour maintenir sa puissance. Cette abnégation
peut alors devenir pour lui l'occasion d'acquérir un accroissement
de gloire et dans ce cas seulement la parole de saint Matthieu a toute
son autorité: celui qui s'abaisse sera élevé. »
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