Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE QUARANTE SIXIEME

SAINT CHARLES ET LE CULTE DES SAINTS. SON RESPECT POUR LE PAPE, LES CARDINAUX, LES EVÊQUES, ETC


La dévotion de saint Charles pour saint Ambroise. - Ce qu'il fait pour l'édition romaine des oeuvres du saint docteur. - Il adopte son effigie pour cachet. - Motifs que les Milanais ont d'honorer saint Ambroise. - La tête de saint Barnabé. - La translation des reliques. - Milan peut se glorifier du nombre des saints qu'elle a enfantés et de ceux que la Providence lui a envoyés. - La translation du corps de saint Simplicien. - Dévotion de saint Charles pour les reliques. - Le corps de saint Jérôme-Emilien. - Les rois mages. - L'archevêque de Milan consent difficilement à se dépouiller de ses reliques. - Conseils et encouragements à ceux qui écrivent la vie des saints. - Son respect et son obéissance pour le pape. - Son respect pour les évêques, pour le caractère sacerdotal.


Après le culte dû à la Mère de Dieu, Reine de tous les saints, il n'en est pas de plus excellent et de plus utile à l'âme que celui rendu aux serviteurs de Dieu. L'Église, en les plaçant sur les autels, les propose à notre imitation, elle nous les donne pour protecteurs et pour amis. Le cardinal Borromée avait une vénération profonde pour tous les saints: il se prosternait devant leur tombe ou leurs reliques, y passait des heures et des nuits entières, versant d'abondantes larmes : sa prière était si fervente qu'il semblait aspirer l'âme de ces grands serviteurs de Dieu. Sa vénération et son amour pour saint Ambroise, son prédécesseur sur le siège de Milan, n'eurent point de bornes; il l'honora en toutes circonstances, il le fit honorer d'une manière spéciale et il étudia ses écrits pour se pénétrer de son esprit et de sa doctrine: il n'avait pas moins de quatre éditions différentes des oeuvres complètes du saint docteur dans sa bibliothèque, sans compter plusieurs autres opuscules détachés des oeuvres du même docteur. Il recommandait à son clergé cette étude, convaincu que c'était le meilleur moyen d'entretenir en lui les vertus qui font les bons prêtres. Dans ce but, il s'occupa très activement de rendre plus parfaite et plus complète l'édition de ses oeuvres qui s'imprimait à Rome, sous la direction de l'humble Franciscain Felix Peretti de Mont'Alto, cardinal, et qui devait bientôt honorer la chaire de Saint-Pierre, sous le nom de Sixte-Quint. Il y eut à ce sujet entre les deux cardinaux un échange de lettres, dont une partie fut publiée seulement en 1868, à Viterbe. Elles sont un témoignage éclatant de la sollicitude du cardinal Borromée pour la gloire de son illustre prédécesseur et de sa propre dévotion pour le saint. « J'ai appris avec une grande joie, écrit-il, le 18 août 1577, la fatigue que Votre Seigneurie Illustrissime s'impose continuellement pour l'impression des oeuvres de saint Ambroise. Ce travail, je le sais, sera bien reçu de toute la sainte Eglise, mais particulièrement de celle de Milan. Aussi, à cause de l'intérêt tout spécial que je porte à cette oeuvre, comme archevêque de cette Eglise, je me suis fait un devoir de vous en exprimer les actions de grâces les plus grandes. Je vous prie de la conduire à bonne fin, le plus promptement possible; je désire grandement que nous puissions jouir bientôt des fruits de la science et des fatigues de Votre Seigneurie Illustrissime, aux prières de laquelle je me recommande, en lui baisant les mains. »

Le saint archevêque ne se borna pas à ces compliments, ni à ces souhaits: dans la mesure de son pouvoir, il chercha à contribuer à la perfection de l'oeuvre, en faisant copier les manuscrits qu'il avait sous la main pour les envoyer à l'illustre éditeur. Le cardinal de Mont'Alto, de son côté a une confiance si grande en la science du cardinal Borromée, qu'il lui envoie à Milan les épreuves d'imprimerie; l'archevêque les retourne avec des observations et des corrections faites de sa main: « Je vous envoie, dit-il le 7mai 1578, quelques remarques qui m'ont été suggérées par la confrontation des diverses éditions des oeuvres de saint Ambroise.» Quelques semaines plus tard, le 4 juin, il écrit de Monza:« J'ai reçu, avec votre lettre, le commencement de l'impression des commentaires de saint Ambroise sur saint Luc, que vous m'avez envoyé comme échantillon. Je l'ai communiqué à quelques savants; ils en sont, ainsi que moi, très satisfaits. Je vous envoie sur ce sujet quelques autres confrontations et le témoignage du Rme Acca Pré, très ancien auteur. Je désire qu'elles vous arrivent à temps et que vous puissiez vous en servir pour ce qui reste encore à éditer. Je crois aussi devoir vous suggérer que plusieurs auteurs pensent que saint Ambroise n'a pas divisé ses commentaires sur saint Luc, en tant de livres, comme ils le sont dans l'édition romaine, mais qu'il les écrivait à la suite, sans division d'aucune sorte. Votre Seigneurie Illustrissime verra s'il convient d'adopter cette division pour l'impression. Vous pourrez encore examiner s'il est à propos d'ajouter à ces commentaires sur saint Luc, les six sermons sur le même saint Luc. »

Six jours après, il envoie la copie de six sermons inédits du grand docteur, qu'il a trouvés dans la bibliothèque de Monza.

L'oeuvre avance, il s'en réjouit et il en félicite le cardinal : «On ne pouvait attendre autre chose, dit-il, de la piété et du zèle de Votre Seigneurie. »

Il veut même ajouter quelque luxe à cette édition, en l'enrichissant d'un portrait: « Je fais faire une copie du portrait de saint Ambroise qui a été retrouvé... Je l'enverrai à Votre Seigneurie, avec quelques autres documents, qui m'ont été donnés et qui sont relatifs à la consécration d'une église à saint Laurent par saint Ambroise. »

Pout mieux attester qu'il regardait Ambroise comme son maître et son protecteur, le cardinal Borromée a voulu donner à l'archevêché et au diocèse de Milan un écusson qui fut l'expression de cette pensée. Ambroise avait pris lui-même pour blason l'image des deux martyrs Gervais et Protais, avec cette devise : Tales ambio defensores. Charles, renonçant aux armes de sa famille, adopta le cachet de son prédécesseur, en y ajoutant au milieu le portrait de saint Ambroise et en lui appliquant à lui-même, et aux deux martyrs, ses propres paroles : j'ambitionne de tels protecteurs.

La fête de l'ordination de saint Ambroise ne se célébrait que dans son diocèse, il fit décréter qu'elle serait solennisée dans toute la province ecclésiastique. Il ordonna à son clergé d'en faire mémoire à l'office, comme du patron de la ville et du diocèse, à toutes les fois que la rubrique ne s'y opposerait pas. « Si la sainte Église, disait-il, dans toutes les parties du monde, et spécialement dans la Grèce, fait une fois par an l'office solennel de saint Ambroise, à cause de ses mérites, de sa sainteté et de sa doctrine catholique, il parait convenable, et même obligatoire, que l'Église de Milan en fasse plus souvent et d'une façon toute particulière la mémoire. Il a été son très vigilant pasteur, son maitre très saint, son protecteur perpétuel, d'une manière si réelle, que son Église resplendit encore par les institutions et les rites religieux qu'il lui a donnés. Par sa protection, non seulement il l'a défendue, tandis qu'il la gouvernait, contre l'hérésie arienne et contre toute puissance qui s'opposait au culte de Dieu; mais encore du ciel, par son intercession et sa charité, il l'a perpétuellement protégée. Et il l'a fait d'une manière si efficace que, en tout temps, dans les calamités de la guerre ou de la peste, contre la rage même de Frédéric Barberousse, la cité et le diocèse de Milan ont éprouvé et éprouvent encore continuellement la très enviable intercession et protection de son saint Père et Patron. Touché par le souvenir des bienfaits que toute la province en général, a reçus du saint, et particulièrement notre ville et notre diocèse, nous avons dernièrement décrété, dans notre IVe concile provincial, du consentement des évêques de la province, que dans toutes les églises et par tous et chacun des membres du clergé, on fera, en certains jours et selon les règles liturgiques, en public ou en particulier, mémoire dudit saint. »

Il ne manquait aucune des occasions de rappeler ou d'honorer la mémoire du saint docteur. Il veut qu'on sculpte ses actions sur les riches stalles qu'il fait élever dans le choeur de sa cathédrale. Il met sous sa protection, la congrégation des prêtres auxiliaires qu'il a fondée, sous le nom d'Oblats de Saint-Ambroise. Il prescrit que les paroisses, les familles qui viennent en corps présenter à l'église des offrandes publiques ou des supplications solennelles, marchent sous l'étendard de saint Ambroise.

Nous ne pourrions dire combien de fois il se rendit dans l'église dédiée au saint; il allait s'agenouiller devant son tombeau, implorer son assistance dans les difficultés si nombreuses de son fécond épiscopat; dans les calamités publiques, il y conviait le peuple, il lui rappelait la puissance et la vertu d'Ambroise. En un mot, il recueillait avec un soin jaloux tous les souvenirs qu'il avait laissés et il tenait à conserver avec le plus grand respect et toujours intactes les traditions qui remontaient jusqu'à lui.

Après saint Ambroise, le cardinal Borromée honorait tout spécialement les évêques, ses prédécesseurs, qui avaient mérité par la pureté de leur vie les honneurs de la canonisation. Cette dévotion, il la témoigna de mille façons différentes, mais surtout par le respect et les honneurs dont il entoura leurs précieuses dépouilles.

La ville de Milan possédait la tête de l'apôtre saint Barnabé, honoré comme son fondateur. Elle lui fut donnée au Ve siècle, selon quelques historiens, sous l'épiscopat de saint Bénigne, à l'époque où l'on découvrit miraculeusement son corps, dans l'ile de Chypre. Elle resta cachée dans un puits de l'église Saint Nabor, à cause des incursions fréquentes des barbares, qui auraient pu dérober ou profaner cet inestimable trésor. Une colonne, élevée sur l'endroit même où elle reposait et appelée cérofère, à cause des lumières que la piété y tenait constamment allumées, servait comme de monument et d'indicateur. L'église de Saint Nabor fut détruite au XIIIe siècle, et la tête de saint Barnabé fut transportée dans l'église des Franciscains qui la placèrent dans la chapelle de l'abside dédiée à cet apôtre. Cette chapelle ayant été dans la suite consacrée à saint François, saint Charles, en 1571, voulut que l'insigne relique fût placée sous l'autel principal où elle resta jusqu'en 1810. A cette époque les Franciscains furent supprimés et leur couvent ainsi que l'église furent transformés en caserne. La tête de saint Barnabé fut alors transportée dans l'église de Saint Ambroise où elle est encore.

Le lecteur n'attend pas de nous l'énumération détaillée des nombreuses translations de reliques et de corps saints qui furent faites par l'archevêque de Milan. Ce serait nous exposer à des redites inutiles et monotones. Il suffira de raconter le respect et l'éclat dont il se plaisait à entourer ces cérémonies auxquelles il conviait tout son peuple. Presque toujours elles eurent lieu, à l'occasion des réparations, des agrandissements dont les églises où reposaient ces ossements sacrés furent l'objet. Il pensait qu'il n'y avait pas de moyen plus efficace pour faire revivre la mémoire de ses prédécesseurs et pour renouveler la piété et la reconnaissance des fidèles, envers ceux qui furent leurs pères et leurs protecteurs dans la foi. Il choisissait de préférence, pour ces translations solennelles, l'époque où il réunissait son concile provincial, afin de leur donner plus de splendeur; ordinairement il adressait à ses diocésains une lettre pastorale pour les convoquer à cette cérémonie.

Saint Charles était fier des illustrations de son Église, il était jaloux de ses gloires: nul ne fut plus empressé à les mettre en relief et à les présenter à son peuple sous un jour nouveau ou plus lumineux. Honorer les saints, c'est rendre honneur à Dieu, lui même, auteur de tout don parfait; quand Dieu envoie des saints à un peuple, à une cité, c'est une grâce insigne. Reconnaître ce bienfait, proclamer les mérites de ces envoyés divins, c'est faire acte de reconnaissance vis-à-vis de Dieu et envers ceux qui furent auprès de nous les instruments de sa miséricorde et de sa puissance. Quand un peuple se réjouit du nombre des saints qui sont nés, ont vécu ou sont morts dans ses murs, quand il exalte leurs grandeurs, il rend gloire, honneur, amour et actions de grâces au divin et généreux inspirateur de leurs venus et au puissant consommateur de leur sainteté.

A la pensée des saints qui avaient, en grand nombre, foulé le sol milanais, Charles tressaillait d'une joie ineffable, il éprouvait un noble et pieux sentiment d'orgueil. Il faut lire la circulaire qu'il adressa à ses diocésains, à l'occasion de l'une des dernières translations qu'il fit, celle du corps de saint Simplicien, évêque de Milan. C'est un hymne de triomphe, un chant de gloire en l'honneur de son Église. Fondée par l'apôtre saint Barnabé, elle compte toute une longue suite de saints pontifes, de martyrs, de vierges et il répète avec Ambroise: «Reconnaissons, Fils très chers, l'abondance des grâces et des dons faits à notre Église. Les autres Églises jubilent et sont heureuses quand elles possèdent les restes d'un seul martyr et voici que nous en avons une multitude: on pourrait dire vraiment que nous avons tout un peuple de martyrs. Réjouis-toi, Ô notre Cité, qui as engendré tant de soldats célestes et qui es devenue la mère féconde de si nombreuses et de si grandes vertus.... Et, s'il nous fallait énumérer les saints que la Providence, en dehors de nos évêques, nous a envoyés!... les uns sont nés dans notre province, d'autres sont venus de plus loin pour l'illustrer par leurs exemples, comme Satyre et Marcelline, le frère et la soeur d'Ambroise... Nous vous rappellerons seulement saint Martin, évêque de Tours, qui fut orné de tant de grâces et de dons célestes, qu'au témoignage même de l'Église, on peut le comparer aux apôtres. Il fut pendant quelque temps citoyen de Milan; il a vécu ici, il a bâti, ici et dans la province, des monastères d'où sont sorties d'illustres lumières qui ont éclairé ces régions. Je ne puis taire non plus saint Maurille, moine et citoyen milanais, abbé, disciple de saint Martin, qui fut évêque d'Angers...

« L'Église catholique a quatre grands docteurs principaux: Dieu a voulu que deux d'entre eux, Ambroise et Augustin, nous appartinssent. Le premier fut notre père et notre maître; Augustin baptisé ici, élevé, instruit ici dans la vraie foi est comme le fils de cette Église milanaise. »

Charles avait invité à la cérémonie de la translation des reliques de saint Simplicien, les évêques de la province, réunis en concile, et un grand nombre de religieux bénédictins, parmi lesquels on remarquait l'abbé du Mont Cassin. L'Église de Saint Simplicien était desservie par les fils de Saint Benoît. En invitant le cardinal Paleotti, de Bologne, il lui demandait d'imiter l'exemple de saint Ambroise, qui s'était lui même rendu à Bologne, pour assister à la translation des reliques des saints Vital et Agricole. «Puis, ajoutait-il, il convient que les évêques se réunissent plus fréquemment, comme avaient coutume de le faire, dans de semblables circonstances, les premiers pères de l'Église. »

« Nous donnerons à cette solennité, avait-il dit à son peuple, le même éclat, nous adopterons le même cérémonial qu'Ambroise avait coutume d'employer dans les translations de ce genre. Nous invitons donc con ogni paterno affetto, le gouverneur, le sénat, les magistrats, les présidents, les collèges et tout le peuple de Milan. Nous ordonnons que tous les curés et tous les prêtres qui ne sont pas à plus de douze milles de Milan viennent assister à la procession, revêtus de leurs plus riches ornements. »

Il ordonna un triduum préparatoire à cette solennité; Grégoire XIII lui accorda la faveur d'une indulgence plénière.

La veille de semblables cérémonies, au soir, le saint avait l'habitude d'aller dans l'église où reposaient les saintes dépouilles du pontife, ou du martyr dont il devait faire la translation: il se prosternait devant la tombe ouverte, il priait longtemps, puis, revêtu de l'étole, il retirait avec respect de leur tombeau tous les ossements, les uns après les autres, les plaçait dans une nouvelle châsse ornée d'or et de soie: des chanoines revêtus du rochet, des prêtres, des diacres l'entouraient et l'assistaient. Saint Charles, absorbé par la méditation des actions de ces grands hommes, était silencieux; son visage, son attitude, sa personne entière semblait transfigurée; on aurait dit qu'un rayon de gloire, échappé de la tombe des bienheureux, était venu se reposer sur son front. « A sa vue, dit l'un des témoins de ces cérémonies, nous ne pouvions retenir des larmes de joie et pleines de suavité. »

La châsse était ensuite placée sur l'autel et l'on passait la nuit dans le chant de l'office et des hymnes appropriées à la circonstance. Saint Simplicien avait succédé à saint Ambroise dont il était l'ami: il avait travaillé avec lui à la conversion d'Augustin. Son intimité avec ces deux grands hommes, dont les qualités de son esprit et de son coeur le rendaient digne, aurait suffi pour illustrer sa mémoire. Son épiscopat fut comme le prolongement de celui d'Ambroise; sa réputation était si grande que les pères du concile de Carthage n'hésitèrent pas à députer vers lui plusieurs d'entre eux pour connaître son sentiment sur des questions de la plus haute gravité. Le corps de saint Simplicien reposait dans l'église qui lui était dédiée ; les Bénédictins, ayant entrepris d'importants travaux de restauration, le retrouvèrent sous l'autel principal, ainsi que les restes des saints Bénigne, Ampel et Gérontius. A côté se trouvaient les cendres des martyrs Sisinnius et Alexandre qui avaient arrosé de leur sang le Trentin, où l'évêque Vigile les avait envoyés annoncer l'évangile.

Saint Charles honorait d'une dévotion toute particulière saint Simplicien, donné à Milan par Ambroise, disait-il, comme un autre père et maître, et il avait résolu d'entourer la cérémonie de la translation de ses reliques du plus grand éclat possible. Grégoire XIII avait célébré à Rome, deux ans plus tôt, avec une pompe extraordinaire, la translation du corps de saint Grégoire de Nazianze de Sainte-Marie in Campo Marzo à la basilique de Saint-Pierre. L'archevêque de Milan demanda à Mgr Speciano de lui décrire, dans tous les détails, cette cérémonie qu'il se proposait d'imiter. Si nous en croyons les témoins contemporains, la solennité de Milan l'aurait emporté sur celle de Rome. Elle eut lieu le 27 mai 1582, au milieu d'une affluence telle que, au témoignage de saint Charles, les routes qui conduisaient à Milan étaient encombrées par la foule, dix mille pas au delà de la ville.

Milan n'avait jamais rien vu d'aussi splendide: les rues étaient ornées de tapis, décorées d'arcs de triomphe. Nul n'était resté étranger à la fête ; les pauvres eux-mêmes avaient voulu payer le tribut de leur amour et, s'ils ne pouvaient atteindre les riches par l'éclat de leurs décorations, plus d'un sans doute les surpassa par la générosité et l'ardeur de sa foi. Nous ne décrirons pas ce cortège, ni ces chants, ni ces confréries, ni ce nombreux clergé, ni ces évêques, qui précédaient le cardinal Paleotti et le cardinal Borromée, portant sur leurs épaules la riche châsse dans laquelle reposait le corps du saint évêque. Les sénateurs, tous les magistrats de la ville fermaient la marche de cet incomparable cortège.

A sa rentrée dans l'église, l'archevêque adressa un discours à l'assistance: tous crurent véritablement que l'âme et le coeur du saint dont on célébrait la fête parlaient par la bouche de Charles. Les évêques prirent ensuite leur repas dans l'intérieur du monastère : mais ils ne se mirent à table qu'après avoir servi de leurs mains douze pauvres, auxquels ils adressaient en même temps de pieuses paroles, voulant également nourrir le corps et l'âme. Les pauvres avaient été mieux servis que les prélats, et l'archevêque, faisant allusion aux décrets du concile provincial, dit en souriant: «On peut nous pardonner si, en faveur des pauvres, nous sommes allés au delà des limites prescrites pour la nourriture ; mais pour nous, c'est bien différent. »

Il ne congédia les pauvres qu'après avoir remis à chacun d'eux une pièce d'or.

Les reliques furent exposées pendant quarante heures : le saint ne se fatigua pas de les contempler, de les prier, de les arroser de ses larmes. Certainement, dit Oltrocchi, j'hésite à dire qui triompha le plus dans cette circonstance, ou la sainteté des saints dont on portait les reliques ou celle de Charles. En effet, Camutti a déclaré avec serment que depuis longtemps son fils était tourmenté par le démon; tout ce qu'il avait fait pour sa guérison avait été inutile jusqu'ici; mais le jour même de cette translation, il lui suffit de se trouver une fois sur le passage de S. Charles pour que sa bénédiction le délivrât aussitôt de son affreuse maladie.

Inutile de rapporter les translations des reliques des saints Nabor et Félix, de saint Mona, évêque de Milan, des saints Félix et Gratien, des saints Victor et Satyre et de beaucoup d'autres; saint Charles est toujours le même: ce que nous venons de raconter suffit à notre rôle d'historien, le reste appartient d'une manière plus intime à l'histoire particulière de l'Église de Milan. Ces translations furent si nombreuses que les ennemis de l'archevêque avaient coutume de dire: « Le cardinal ne laisse en paix, ni les morts, ni les vivants. »

Nous ne nous attarderons pas à raconter les translations auxquelles il assista à Verceil, à Mantoue, à Brescia, etc. C'est toujours, sous une forme peu différente, la même manifestation de ses sentiments de respect et d'amour pour les serviteurs de Dieu.

S. Charles était heureux de recevoir des reliques; il se plaisait à les placer dans sa chapelle particulière ou à les porter sur soi. On était assuré de lui être très agréable en lui envoyant quelques parcelles des ossements des saints. Peu de temps avant sa mort, le roi Guillaume de Bavière lui fit don d'un très riche reliquaire couvert d'or et de pierreries. « Rien, écrivait-il dans sa lettre de remercîment, ne m'est plus à coeur et ne m'est plus précieux que la gloire des saints qui se sont toujours montrés courageux et grands serviteurs de Jésus-Christ. Votre bienveillance pour moi ne pouvait se montrer plus gracieuse qu'en me fournissant l'occasion de contempler, de toucher les ossements des martyrs, de les honorer et de les vénérer en quelque sorte comme si mon âme les sentait présents. »

S'il était permis d'employer un langage tout humain, pour exprimer des choses toutes surnaturelles et divines, nous dirions qu'il y avait comme un courant sympathique entre l'âme du cardinal Borromée et celle des saints dont il vénérait les reliques. Il entre un jour dans l'église de Saint Barthélemy de Somasca et tout à coup un parfum exquis, une odeur d'une suavité extraordinaire vient frapper ses sens. Se tournant vers ceux qui l'accompagnent, il leur dit: « Le corps d'un grand serviteur de Dieu doit reposer dans cette église ! » Puis s'étant assuré que cette odeur s'exhalait .de la tombe du vénérable Jérôme Émilien, il fit placer sur l'autel le cercueil qui renfermait sa précieuse dépouille, il l'encensa et la vénéra, devançant ainsi la décision de l'église qui devait un jour placer sur les autels ce modeste instituteur de la jeunesse, ce glorieux fondateur d'un ordre destiné à continuer son oeuvre sous le nom de religieux Somasques.

Il n'est pas étonnant, avec un tel respect de la mémoire des saints, que son attention se soit portée sur tout ce qui concerne leurs reliques. Il rendit plusieurs décrets importants relatifs, à leur conservation et au soin avec lequel on doit les honorer. Il défendit de les garder dans les presbytères ou dans des maisons particulières, il voulait qu'on les déposât à l'église comme étant le seul lieu digne du respect qui leur est dû.

L'Église de Milan eut pendant longtemps l'honneur de posséder les corps des rois mages qui vinrent, à la crèche de Bethléem, reconnaître dans l'Enfant nouveau né, le Sauveur et le Roi du monde. A l'époque des guerres de Frédéric Barberousse, les Allemands étant devenus maîtres de Milan, emportèrent comme un riche trésor les corps des trois rois à Cologne où ils élevèrent en leur honneur une splendide église. Saint Charles désirait vivement pouvoir rentrer en possession du corps d'un de ces trois personnages, ou au moins disait-il d'une relique insigne telle qu'une tête ou un bras. Il écrivit à plusieurs reprises à l'évêque de Rossano qui se trouvait à Cologne, mais sans aucun succès. Il fit même intervenir l'autorité de Grégoire XIII et de Philippe Il, ce fut en vain, les Allemands ne voulurent absolument rien restituer. Saint Charles en fut affligé; mais s'il pouvait avoir quelque droit à cette faveur, il faut bien le dire, les habitants de Cologne l'imitèrent. Le saint archevêque n'était pas moins jaloux de conserver les reliques de son Église. Il fit tout ce qu'il put pour remettre en honneur le trésor des reliques de Milan, pour l'accroître et il le conservait si bien qu'un de ses amis, son ancien vicaire, Castelli, évêque de Rimini, disait: « Les mains de Charles sont toujours prêtes pour recevoir des autres des trésors sacrés : mais elles ne sont jamais disposées à s'ouvrir pour faire part de ceux qu'il possède. »

Il mit un grand zèle à honorer et à conserver ces trésors, et aussi à en défendre l'authenticité. On voulut contester l'identité des corps des saints Gervais et Protais, de saint Nazaire, des saints Sisinnius, martyr, et Alexandre; il sut, par des arguments si puissants, montrer qu'il était vraiment en possession des dépouilles de ces saints, que les critiques les plus sévères, teI que Papebroch, n'ont pas osé se prononcer contre son autorité. Quant au corps des saints Gervais et Protais, on sait comment de nos jours, le 15 janvier 1864, ils furent découverts avec celui de saint Ambroise, sous l'autel même de l'église ambrosienne.

Ce culte pour les saints n'était pas stérile pour l'archevêque. S'il honorait leurs corps, comme ayant été les temples du Saint-Esprit, il s'efforçait encore plus d'imiter leurs actions, inspirées par la grâce et la force de ce même Esprit qui avait habité en eux. Il aimait à lire les actes des saints, il y puisait de grandes leçons; dans ses sermons et dans ses conversations, il se plaisait à rappeler les traits les plus frappants de leur vie. Il écrivait, en 1584, au chanoine Jean Guarneri de Bergame ces paroles bien consolantes pour ceux qui entreprennent des Suvres du même genre: « L'envoi du livre que vous venez d'imprimer, sur la vie et les actes des saints de l'Église de Bergame, m'a été fort agréable. Je vous félicite de vos veilles et de vos travaux ; je ne doute pas qu'ils ne rapportent, à Dieu et aux saints, gloire et honneur et qu'ils ne soient d'une grande utilité pour les hommes. Ceux qui les liront, en voyant les exemples des vertus donnés par des hommes, semblables à eux, pendant qu'ils étaient sur la terre, en considérant les joies célestes dont Dieu les a récompensés, seront portés à lui rendre grâce, ils les vénéreront, ils imploreront leur secours et ils se sentiront enflammés à marcher sur leurs traces. Continuez donc: car vous aussi vous en tirerez de grands avantages; en de semblables études vous emploierez parfaitement le temps, le plus précieux de tous les biens.»

Puissions-nous être digne nous même de mériter de semblables encouragements et d'obtenir de la grâce divine, les précieux avantages énumérés et souhaités par notre bien aimé et saint protecteur!

Si la foi de l'archevêque de Milan lui faisait admirer et vénérer la grandeur et la sainteté de Dieu dans ses serviteurs, elle lui montrait l'autorité même de Dieu dans la personne du pape. La dévotion au pape, pouvons-nous dire, découle naturellement des principes qui inspirent et développent la vénération et l'amour envers les saints. Charles, à l'exemple de tous les saints, honorait le vicaire de Jésus-Christ, on peut le dire, d'un véritable culte. Cette dignité de représentant de Jésus-Christ n'était pas pour lui un simple titre d'honneur, mais une réalité vivante. Il se découvrait quand on prononçait devant lui, ou s'il prononçait lui-même le nom du pape régnant. En sa présence, il se considérait comme le plus humble des fils. Lorsqu'à Frascati, Grégoire XIII, par dévotion, voulut assister à sa messe, il éloigna les deux prêtres qui l'assistaient d'ordinaire voulant suivre en tout point les règles prescrites à un simple prêtre qui célèbre devant le pape; il refusait l'aiguière d'or pour se laver les mains disant qu'il ne convenait pas à un fils d'étaler un semblable luxe aux yeux du souverain pontife.

Son affection et sa confiance étaient égales à son respect. Il regardait comme un devoir de lui ouvrir son coeur, de lui communiquer ses pensées, de le tenir au courant de toutes les graves affaires de son Église jusque dans leurs détails les plus minutieux, puis il attendait avec abandon la décision pontificale. Quand il avait, avec une sainte et respectueuse indépendance, exposé au pape son sentiment, même ses droits les plus clairs et les plus légitimes, il remettait tout entre ses mains.

Un jour, un des amis du saint attendait avec impatience des pouvoirs qu'il avait demandés à la curie romaine pour la solution d'une grave affaire. Le temps passait et nulle réponse ne venait de Rome. Le solliciteur se plaignit amèrement devant le cardinal de ce retard, il alla même jusqu'à vouloir faire retomber sur la personne du saint père les conséquences fâcheuses qui en pourraient résulter. Mais l'archevêque le reprit aussitôt: « Mon ami, dit-il, il faut obéir à Dieu : le pontife romain tient sa place et celui qui-cherche à diminuer l'autorité de ses préceptes ne peut être obéissant envers Dieu. Notre devoir est d'exposer au pontife tout ce qui est nécessaire: le sien est de nous dire ce qu'il veut qu'on fasse.»

Jamais il ne lisait une lettre du saint père, sans se découvrir la tête et sans la baiser avec respect. S'il usait d'une filiale liberté, en lui communiquant ses pensées, ses désirs et ses voeux sur le gouvernement et l'administration de l'Église universelle, s'il signalait des abus à son attention, il ne faisait que suivre les inspirations de sa foi et de son coeur. Ses conseils étaient toujours marqués au coin de la prudence et de la sagesse. Les papes étaient heureux de les recevoir et de les suivre; le plus souvent ils les provoquaient. Nous avons vu saint Pie V et Grégoire XIII recourir plus d'une fois à ses lumières et le charger de la solution des affaires les plus délicates et les plus compliquées. L'Esprit Saint l'assistait; les papes ne l'ignoraient pas et leur confiance était sans limites.

Comme cardinal, l'archevêque de Milan avait vis-à-vis du saint siège des obligations et des droits qui dépassent ceux des simples évêques. A ce titre, il crut plus d'une fois devoir présenter des observations sur les réformes les plus urgentes et sur l'interprétation du concile de Trente. Nous avons eu occasion de montrer son zèle sur ce point et de dire tout ce qu'il fit pour faire exécuter les décrets sur la résidence des évêques.

Comme cardinal, il se croyait plus que tout autre obligé à servir et à aider le saint père dans le gouvernement si difficile de l'Église. Pour défendre la dignité du saint siège, il n'aurait pas hésité à s'attirer la colère des puissants de ce monde et, comme il le disait lui-même, « à verser tout son sang. Cette pourpre dont je suis revêtu, ajoutait-il, me rappelle sans cesse cette obligation. »

Après le pape, il honorait et aimait d'une manière spéciale les cardinaux, les évêques et les prêtres. Leur caractère sacré les plaçait à ses yeux au-dessus de tous les grands de la terre. Il allait lui-même au devant des cardinaux qui venaient le visiter, à quelque distance de la ville, il les accompagnait jusque dans son palais où ils trouvaient une hospitalité aussi digne qu'affectueuse.

Un évêque arrivait-il à Milan, il ne voulait pas qu'il logeât ailleurs que chez lui. S'il était prévenu de son arrivée, il envoyait quelqu'un de ses familiers l'attendre en dehors des murs de la ville, il désignait deux chanoines du premier ordre pout l'accompagner dans la cathédrale. S'il était absent de Milan, il écrivait à son majordome de les accueillir avec tous les honneurs possibles. « Ayez soin, que tout soit prêt pour le recevoir, lui et ses gens. Que les églises soient mieux tenues et ornées avec une certaine pompe. Faites revenir de la campagne les élèves du séminaire afin qu'ils donnent une académie et charment les oreilles de nos hôtes par leurs poésies latines et italiennes. »

S'il était présent, il les accompagnait dans les principaux sanctuaires de la ville, dans les séminaires, les collèges et les communautés religieuses. Il les priait de bénir son peuple, de leur adresser la parole et de leur distribuer la communion.

Il avait un si haut sentiment de leur dignité, qu'il l'honorait en toutes circonstances, et plus d'une fois il donna aux princes l'exemple du respect qui est dû au caractère épiscopal. Il se trouvait un jour auprès d'Emmanuel Philibert, duc de Savoie, lorsqu'on annonça la visite de l'archevêque de Turin. Il se lève aussitôt, laisse le duc et les courtisans et s'avance au devant du prélat, voulant montrer à toute la cour le respect qu'il avait pour l'évêque. Ayant remarqué que ce prélat ne faisait pas porter devant lui la croix, symbole de son autorité pastorale, il lui en fit secrètement des reproches. « Il devait, dit-il, l'avoir toujours, même quand il pénétrait dans le palais du duc.» Les exigences des princes avaient sans doute introduit l'usage contraire, comme si leur autorité les eût placés au dessus de la juridiction épiscopale. La leçon donnée par saint Charles fut suivie par d'autres évêques et l'on raconte que l'évêque de Plaisance, Aretin, se fit dès ce moment, précéder de sa croix dans le palais même des Farnèse: ceux-ci s'en plaignirent à Rome, et l'affaire aurait pris sans doute des proportions plus graves, si Grégoire XIII n'eût imposé silence à toutes les réclamations, en disant: «Ce qui se fait d'après les exemples du cardinal Borromée est toujours très bien. »

Enfin, dit l'un de ses historiens, jamais, étant à Rome, il ne prit avec lui un évêque pour l'accompagner dans les visites qu'il faisait aux princes et aux autres cardinaux. Il trouvait inconvenant, comme c'est l'usage, de les laisser dans l'antichambre, quand il était admis à pénétrer dans l'intérieur des appartements.

Son respect pour le caractère sacerdotal n'était pas moindre. On ne saurait rendre les témoignages d'affection dont il entourait les prêtres qui, par la sainteté de leur vie et l'ensemble de leurs bonnes qualités, attiraient son attention. Il les comblait de ses faveurs, les recevait avec joie; il ne négligeait rien pour récompenser leurs mérites et les mettre en position de faire le plus de bien possible.

Il se montrait jaloux de leur dignité et du respect dont il voulait les voir entourés par le peuple. Toutes les fois qu'il s'entretenait avec un des principaux magistrats de la ville qui jouissait du privilège de rester en sa présence, la tête couverte, s'il y avait avec eux un prêtre, il lui ordonnait aussitôt de se couvrir: la dignité de son ordre lui donnant les mêmes droits que la noblesse du sang ou de la charge civile. On le suppliait un jour de diminuer le nombre, et surtout la pompe de certains titres ecclésiastiques; on lui citait pour exemple la mesure prise par le roi Philippe Il, qui venait de restreindre les titres des emplois civils. « Quand il s'agit de faire rendre honneur au clergé, répondit-il, il n'y a pas lieu de craindre d'excéder jamais. Le peuple, en effet, mesure souvent la dignité du grade sur la sonorité du titre. » Et il n'aimait pas qu'un prêtre, même par un vrai sentiment d'humilité, abaissât trop sa personne ou la dignité dont il était revêtu. « Il faut, disait-il, conserver intacte une dignité qui ne nous est pas personnelle, mais que nous exerçons au nom de l'archevêque dans la crainte que cette autorité elle-même n'en reçoive quelque déshonneur. L'archevêque seul peut lui-même diminuer quelque chose de sa grandeur, car son caractère sacré subsiste toujours et suffit pour maintenir sa puissance. Cette abnégation peut alors devenir pour lui l'occasion d'acquérir un accroissement de gloire et dans ce cas seulement la parole de saint Matthieu a toute son autorité: celui qui s'abaisse sera élevé. »