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CHAPITRE QUARANTE HUITIEME PHYSIONOMIE ET VERTUS DE SAINT CHARLES Portrait de saint Charles. - Expression de sa physionomie. - Sa dignité pleine de majesté et de bonté. - Il est bon pour sa famille cardinalice. - Sa simplicité. - L'humilité des Borromée. - Ses audiences. - Le gentilhomme. La grâce annoblit et relève ses qualités et ses sentiments naturels. - Dieu qui prévoit ses mérites annonce miraculeusement à sa naissance ce qu'il sera dans l'Église. - La foi domine et inspire toutes ses actions. - Sa force chrétienne. - Sa prudence. - Son habileté. - Sa grandeur d'âme. - Sa confiance en Dieu. - Son amour pour Dieu. - Il le communique aux autres. - L'amour des âmes. - Son amour des pauvres. - Ses aumônes. - Son hospitalité. - Les nombreux hôtes qu'il reçoit ne troublent en rien le règlement de sa maison. - Sa magnificence dans ses dons aux églises. - Son désintéressement. - Son mépris pour les richesses. - Les plaisirs et les agréments de la terre. - Il semble n'avoir plus de corps. - Ses mortifications extraordinaires. - Son entourage supporte avec joie toutes les fatigues. - Ses maladies. - Sa lettre au cardinal de Côme. - Le remède du cardinal Borromée. - Sa lettre à l'archevêque de Valence. - Mortification dans les vêtements. - Mortification de sa volonté, de son intelligence, de sa langue. - Il fait imprimer un de ses discours. - Sa simplicité admirable. - Son héroïque humilité. - Le blason de sa famille. - Dieu l'exalte en proportion de son abaissement volontaire. - Sa douceur. - Il aime mieux prévenir le mal que de le punir. - Son indulgence. - Il gagne le coeur de son clergé. - Son épiscopat fut un long martyre. - La piété adoucit tout. - Sa prière continuelle. - Sa virginité. - Ses conseils au cardinal Bathori, neveu du roi de Pologne. - Délicatesse de sa conscience. - Le juste par excellence Le cardinal Borromée était d'une taille un peu au dessus de la moyenne : sa constitution vigoureuse et admirablement organisée, comme celle de tous les membres de sa famille, lui assurait une longue vie, au témoignage de son médecin, Annibal Castiglione. Mais les jeûnes et les mortifications auxquels il se livra, avec tant d'ardeur, altérèrent la vigueur de son tempérament. Son visage, aux traits forts et accentués, d'une parfaite régularité, était long ; son front large et rayonnant, sous lequel brillaient deux grands yeux bleus, respirait l'intelligence et la loyauté. Son nez était proéminent, aquilin, ses cheveux et sa barbe étaient d'un brun châtain; il entretint sa barbe jusqu'à l'âge de trente huit ans, mais toujours courte et peu soignée; quand il se rasa complètement, on put apercevoir des rides profondes qui descendaient le long de ses joues pâles et amaigries par la pénitence plutôt que par l'âge. Une gravité pleine de sérénité, une simplicité digne et noble, une bonté mâle et ouverte faisaient comme le fond de sa physionomie et, quand un léger sourire venait doucement contracter ses lèvres, elle prenait une expression si gracieuse qu'elle semblait s'éclairer comme d'un rayon céleste, qui communiquait à toutes les personnes présentes le sentiment inexprimable d'une grande joie intérieure. Jamais on ne l'entendit rire aux éclats, ni parler avec force; il faisait tout avec douceur et modestie, ne disant que ce qui était nécessaire et de la manière la plus concise. Sa démarche était grave et naturelle, évitant la précipitation et la lenteur; ses gestes sobres et dignes; tout son extérieur avait revêtu je ne sais quel air majestueux et humble, noble et bon qui séduisait tous ceux qui l'approchaient. « J'ai visité bien des fois le Bienheureux, déclare un témoin du procès de canonisation ; j'ai assisté aux audiences qu'il donnait à de grands personnages et j'ai toujours remarqué la grandeur et la dignité de son attitude, unies à une si grande bonté et à une telle mansuétude, que toute sa personne semblait quelque chose de miraculeux. » « Quelle que fût l'intimité dans laquelle il vous admettait, dit un autre, jamais cependant cette familiarité ne diminua le respect qu'il inspirait. On ne pouvait le regarder sans se sentir le coeur merveilleusement impressionné. Je prends Dieu à témoin que je ne mens pas: j'eus la très grande bonne fortune d'être un long espace de temps à son service, passant avec lui, de jour et de nuit, six ou sept heures de suite: je l'ai confessé souvent: en chevauchant à ses côtés, je me suis entretenu très familièrement avec lui et cependant, malgré cela, à toutes les fois que je devais paraître en sa présence, je tremblais très fort, J'avais peur qu'il ne vit la laideur de mes péchés, comme il arriva à beaucoup d'autres de ses amis: je savais que Dieu lui avait fait ce don particulier. » Nul n'était plus modeste que l'archevêque de Milan: sa bonté n'avait point d'égale. Au milieu de ses familiers, rien ne le distinguait extérieurement : pour tout vêtement, il avait une simple soutane de laine; les autres vêtements conformes à sa dignité n'étaient point à lui; disait-il; mais à sa dignité cardinalice. Comme un bon père, il visitait la chambre des gens de sa maison pour voir s'il y avait des objets de vanité ou d'autres peu en rapport avec la pratique des vertus qu'il exigeait d'eux. Il parlait à tous, même aux garçons d'écurie et aux derniers serviteurs de la maison, s'informant d'eux-mêmes s'ils vivaient en bons chrétiens, s'il y avait quelque désordre dans la maison ou s'ils avaient subi quelque tort. Il ne regardait point au dessous de sa dignité de leur rendre quelquefois de petits services, comme d'allumer leurs lampes. « Nous devons être, disait-il, vis-à-vis de ceux qui nous servent tels que nous voudrions qu'on fût vis-à-vis de nous, si nous étions serviteurs. » Ce dévouement était tel qu'un jour, dans ses visites, étant arrivé par hasard chez un prêtre très pauvre, il n'y avait qu'un lit, Charles le céda à ses serviteurs et il dormit sur la paille. Le soir, à table, au milieu de ses prêtres, il lui arriva souvent de faire la lecture pendant le repas. Il buvait de l'eau et il voulait qu'on donnât à ses familiers du bon vin et le meilleur pain de la ville. Si l'un d'eux était malade, on ne devait rien épargner pour le soulager. « Un oeuf, une orange, auraient-ils coûté un ducat chacun, il ne voulait pas qu'ils en fussent privés. » Il était si doux, si plein de mansuétude, dit l'un d'eux, que, l'on ne le vit jamais en colère ; toujours il eut voulu pouvoir rendre le bien pour le mal. Lorsque la mort enleva Tullio Albonese, cet agent avec lequel nous l'avons
souvent vu s'entretenir, il consola sa veuve et se chargea de ses enfants.
Après lui avoir exprimé sa propre douleur, il ajoute: «Quant à vous,
je vous trouve bien digne de compassion, après une telle perte.
Néanmoins vous devez croire fermement que Dieu, dans sa bonté,
ne manquera pas de vous aider et de vous envoyer les meilleurs moyens
de bien élever vos fils. Pour moi, j'ai reporté sur eux
tout l'amour que j'avais pour le père. J'aurai soin d'eux, je
m'en occuperai, comme de mes propres fils afin que dans leurs études
ils fassent des progrès et qu'ils s'exercent à la pratique
de toutes les vertus chrétiennes. » Il avait dépensé dix-huit mille écus pour restaurer le palais archiépiscopal qui menaçait ruine; mais dans cette somptueuse demeure, il avait choisi, presque sous le toit, l'une des plus pauvres et des plus misérables chambres, où il devait être transi de froid en hiver et dévoré par la chaleur en été. C'est là cependant qu'il dormait sur une chaise, ou sur une simple table de bois. En visitant cette pauvre chambrette, qui fut depuis ornée de quelques peintures et qui attend de nouvelles restaurations, on ne peut se défendre d'une vive impression. Ce lieu témoin des mortifications, des prières et des extases du grand cardinal Borromée est l'un des plus saints parmi ceux que possède déjà en si grand nombre l'illustre cité milanaise. Le cabinet de travail était du même genre: il avait environ sept brasses de longueur et trois et demie de largeur, dit Possevin. Le cardinal Borromée se montra magnifique dans les constructions qu'il fit élever pour ses séminaires, ses collèges, son chapitre; mais on ne peut l'accuser d'avoir agi ainsi par l'amour du luxe et par un vain désir de gloire. Dans sa personne, dans ses habits, dans ses paroles, dans ses habitudes, il justifiait pleinement la devise qu'il avait trouvée, en naissant, dans le blason de sa famille: Humilitas. Et cette simplicité fut d'autant plus admirable que nul, parmi ses ancêtres, ne lui en avait donné l'exemple, il a démenti un dicton populaire qui affirmait, avant lui, que les Borromées ne connaissaient l'humilité que dans leurs armoiries. Bon et dévoué avec les gens de sa maison, il était affable avec tous; le plus humble, le plus pauvre de ses diocésains pouvait l'approcher aussi facilement que les plus grands seigneurs de Milan. Chaque jour, il donnait audience, après sa messe, à tous ceux qui se présentaient et l'on peut lui appliquer à la lettre ce que saint Augustin disait d'Ambroise: «Des foules d'hommes affairés l'assiégeaient pour lui parler ou pour l'entendre. Il se mettait à leur service: tous ses instants étaient à eux ; il s'en réservait à peine assez pour réparer ses forces par la nourriture, ou alimenter son âme par l'étude, dès que le bruit continuel des affaires étrangères lui laissait quelque repos.» Ces audiences étaient si nombreuses et si multipliées, qu'il était obligé de quitter la ville ou de se retirer dans quelque couvent, quand il avait des choses importantes à expédier, des lettres à écrire qui réclamaient tout son temps. Il donnait chaque jour ses audiences, dit un témoin, se tenant debout. Il se montrait très doux, très patient et ne renvoyait personne. Elles se multipliaient tellement que souvent l'heure du dîner arrivait, se passait, et lui écoutait toujours, ne se préoccupant jamais de ses besoins corporels. Il recevait avec la même affabilité les grands et les petits, les pauvres et les riches. Dans les affaires qui se traitaient avec lui, dit un autre, soit en public, soit en particulier, il unissait toujours à la bienséance et à la dignité épiscopale une modestie incroyable que tout le monde admirait. Bien des fois, comme centurion de la ville, j'eus affaire avec lui et dans toutes les occasions j'ai observé sa douceur et sa prudence. Il était grave, ne disant que ce qui avait trait à l'affaire particulière dont on l'entretenait; mais il trouvait des paroles si gracieuses, qu'à mon avis, on ne pouvait en espérer de plus aimables. Dans sa conversation, il n'y avait pas une parole qui ne fût bonne, religieuse, prudente et grave. Le cardinal Borromée était un gentilhomme; nous l'avons
entendu dans sa jeunesse rappeler ce à quoi sa naissance l'obligeait
aux yeux des hommes. II ne tira jamais vanité de sa noblesse,
mais il savait à quoi elle l'obligeait. Une fois, le jour de la
Nativité de la sainte Vierge, l'année même de sa
mort, il exposa dans un sermon les motifs qui avaient déterminé saint
Matthieu à donner toute la généalogie du Sauveur
afin de montrer de quel noble lignage sa mère était descendue;
il ajouta comme conclusion de son discours : «La noblesse de la
naissance est un don et une grâce de Dieu. On ne doit point mépriser
ce bienfait, ce serait une ingratitude. La noblesse est un puissant aiguillon
pour pratiquer la vertu et un grand frein pour le vice. Dans un noble,
le vice est plus odieux; mais aussi la vertu resplendit avec plus d'éclat,
elle ressemble à une pierre précieuse enchâssée
dans l'or, elle brille plus que si elle était seulement dans l'argent. » Ces qualités naturelles, cet héritage paternel; s'il est permis de s'exprimer ainsi, étaient relevés chez notre saint par les motifs d'une foi admirable. La grâce s'était ajoutée à la nature; ses pensées, ses actions, déjà si admirables, au seul point de vue humain, acquirent un prix infini et une perfection merveilleuse, sous l'influence de la grâce de Dieu, dominant et absorbant en quelque sorte la nature. Sa volonté, se montrant toujours fidèle et soumise aux inspirations et à l'action de l'Esprit divin, il devint cet homme si puissant, si grand et si saint dont nous venons de décrire les surprenantes actions. Chez saint Charles, comme chez tous les saints, la grâce a tellement absorbé la nature, que cette dernière semble à tout jamais détruite. Travail admirable et divin dont les progrès, lents et cachés, n'apparaissent souvent, aux yeux des hommes, qu'à la dérobée. L'âme des saints est comme un vase de parfum ; l'humilité les rend attentifs à dérober leur trésor; mais le parfum est si pur, si suave et si fort qu'il s'échappe, malgré tout, à travers les parois du vase et son odeur avertit même les plus distraits de sa présence. Ce parfum a été préparé, réuni, purifié par un travail de chaque instant et au prix de sacrifices inouïs. Il est des saints que Dieu a prédestinés, dès leur berceau, par des grâces signalées; mais pour y rester fidèles ils ont dû, comme la généralité des hommes, connaître tout le poids de la vie et combattre contre l'ennemi du salut. En annonçant par des signes merveilleux et extérieurs le haut degré de sainteté auquel ils devaient atteindre, Dieu ne les dispensait ni des luttes qui préparent la victoire, ni des épreuves qui engendrent la vertu. Une auréole de lumière enveloppa la chambre dans laquelle naquit notre saint: ce signe merveilleux était une prophétie muette et éclatante de sa grandeur future, elle prédisait qu'il serait une des grandes lumières de l'Église, mais elle ne le mit à l'abri ni des tentations, ni des souffrances communes à tous les chrétiens, et elles furent pour lui d'autant plus violentes que sa vertu fut plus extraordinaire. Dieu, pour lequel tout est présent, a simplement annoncé l'avenir par ce miracle, il n'a en rien diminué le travail de la sanctification. Il voyait les luttes du jeune homme pour conserver sa virginité, il connaissait les triomphes qu'il remporterait sur les séductions de l'orgueil, augmentées par la grandeur de sa naissance et par la haute dignité dont il serait revêtu, à un âge où l'illusion est si douce et si puissante. Dieu avait devant les yeux ce courage et cette persévérance du jeune archevêque que ne décourageraient ni les fatigues d'un apostolat difficile, ni les oppositions des puissants de la terre ; il entendait les actions de grâces de ces infortunés, de ces cadavres vivants dont l'archevêque de Milan, au péril de sa vie, devait adoucir les souffrances et consoler les angoisses ; il voyait ce prince de l'Église, ce gentilhomme expier par des pénitences inouïes et des mortifications incroyables les péchés de son peuple; il le voyait gravir ces montagnes couvertes de glace et de neige, s'exposer à toutes les haines, même à la mort, pour courir après les brebis rebelles et par de sages réformes ramener au bercail celles qui s'en étaient éloignées. Il est temps de présenter maintenant, comme dans un cadre, le résumé de cette vie si pleine et si merveilleuse et de montrer, par quelques détails plus particuliers, le principe et la suite des oeuvres entreprises et accomplies par cet homme : elles constituent tout le travail de sa sanctification. Le principe en fut dans une foi ardente et éclairée qui, en lui découvrant l'inanité des choses de la terre, lui fit estimer au-dessus de tout, les biens du ciel. Son intelligence, illuminée des clartés de la foi, entrevit la grandeur et la puissance de Dieu, à travers les oeuvres de la création; il comprit que tout vient de lui, que tout doit retourner à lui et il ne voulut plus chercher ailleurs qu'en lui la lumière, le principe et la règle de ses actions. Le flambeau de la foi brilla toujours à ses yeux d'un vif éclat, dès sa plus tendre jeunesse, et il ne chercha jamais d'autres lumières, ni d'autres inspirations pour régler sa vie. Ainsi nous le voyons à Arona, à Milan, à Pavie fuir les divertissements et les jeux de son âge pour chercher Dieu et s'entretenir avec lui dans la prière. Il n'eut pas seulement la foi qui consiste à croire et à accepter les vérités révélées; il eut le zèle et le courage de sa foi. Ils éclatèrent l'un et l'autre à la cour du pape, son oncle: loin de profiter de son influence sur le pape et de son autorité pour chercher à établir ses intérêts terrestres, il s'occupa uniquement, par la reprise du concile de Trente, de défendre et d'affirmer la foi défigurée par l'hérésie. A vingt-deux ans la mort de son frère ouvre devant lui le plus brillant avenir; son oncle lui promet des richesses, des honneurs et des titres; mais la foi lui a montré l'inanité de toutes ces grandeurs humaines et, dans le secret de son coeur, il a pris et exécuté une résolution qui lui ferme à tout jamais la porte des espérances mondaines. Il ne voit que Dieu, il ne cherche que Dieu, il ne veut aimer que Dieu. C'est sa seule pensée, c'est le seul amour qui fassent vibrer les cordes de son âme. Toutes les luttes qu'il soutient pour défendre les droits et la dignité de son Église, tous les périls auxquels il s'expose pour réformer les ordres religieux et son clergé, toutes les fatigues, les longs et pénibles voyages qu'il supporte pour instruire les populations confiées à ses soins et combattre les hérétiques de la Suisse et des Grisons, tout est le fruit d'une foi ardente et infatigable. Parcourez les milliers de lettres sorties de sa plume: celles adressées aux papes, aux rois, aux princes, aussi bien que celles écrites à de simples prêtres ou à des personnes d'une condition plus humble, elles sont toutes animées par le souffle d'une foi ferme, inébranlable, que l'espérance et la charité divines rendent encore plus admirable et plus persuasive. Combien de fois, dans le cours de cette histoire, le lecteur n'a-t-il pas eu occasion d'entendre les accents de cette foi confiante, filiale et amoureuse? S. Charles voit Dieu partout: dans la souffrance, dans la lutte, dans les obstacles, dans la joie, dans la maladie, dans la mort: cette vue de Dieu est pour lui une réalité si vivante qu'il ne connaît rien autre chose qui puisse fixer le but de sa vie tout entière. Cette conviction imprime à sa physionomie je ne sais quel admirable mélange de douceur et de force, de calme et d'activité, de zèle et de prudence, de tendresse et de fermeté qui donne à toute sa personne un cachet de merveilleuse et surprenante originalité et à ses oeuvres une fécondité inépuisable. Il avait la foi des patriarches et des prophètes ; seule elle lui a donné la force nécessaire pour accomplir la mission si grande et si ardue qu'il avait reçue de Dieu. Il fut le grand réformateur de la discipline et des moeurs ecclésiastiques; nous avons dit le courage et la persévérance dont il montra des preuves en toute circonstance. La force de sa volonté fut inexpugnable : quand il avait résolu une réforme, quand il avait donné une décision, rien ne le faisait plus revenir sur ses pas. La parole seule du souverain pontife était capable d'obtenir de lui tous les sacrifices; il se rappelait alors que Dieu aime mieux l'obéissance que toute autre vertu. La foi lui pouvait seule donner cette énergie, après l'avoir guidé dans le choix et l'inspiration des mesures qu'il avait adoptées. Il avait coutume dans les affaires de son administration et dans toutes celles qui lui furent confiées, de procéder de la même manière. Il cherchait d'abord à débarrasser son esprit et son coeur de toute préoccupation, à l'égard de la question qu'il s'agissait de décider, il voulait s'établir dans un calme parfait, presque dans l'indifférence et il y arrivait en s'appliquant à ne vouloir que ce qui lui paraissait le meilleur, le plus juste et le plus agréable à Dieu. Il demandait des lumières par une prière continuelle, il ordonnait souvent, dans ce but, des prières publiques: Il réfléchissait, il examinait avec soin l'affaire sous tous les aspects possibles, il pesait les avantages et les inconvénients de toutes les solutions qui se présentaient à son esprit. Il était doué d'une grande perspicacité naturelle, d'un jugement droit et d'une rare habileté. Il notait par écrit les difficultés qu'il entrevoyait, les moyens de les écarter: il signalait les avantages du parti qu'il croyait le meilleur, énumérait ses raisons, le mode d'exécution, puis, quand il avait bien prié, bien réfléchi, il avait recours aux lumières des hommes qui l'entouraient, il prenait leur avis et ce n'est qu'après être en quelque sorte descendu dans les entrailles mêmes du sujet, dit Bescapé, qu'il se décidait à agir. Sa prudence ne l'abandonnait pas dans l'action. Elle était admirable, dit Mgr Speciano, «et si je voulais, ajoute-t-il, raconter seulement quelques traits parmi toutes les preuves de prudence qu'il a données, je ne pourrais terminer mon discours. » Il avait une admirable force de caractère et une invincible constance qui le portaient à affronter les choses les plus difficiles, à surmonter des fatigues extraordinaires, à s'exposer à de nombreux périls, même à celui de la vie. Ceux qui lui firent opposition dans les luttes qu'il soutint pour la dignité de son Église, virent leurs ruses ou leurs violences échouer devant sa constance; ils rendaient les armes, en disant qu'on ne le pouvait vaincre. Ce vaillant évêque avait coutume de dire: «Les affaires bien réfléchies et prudemment établies sont pour moi résolues complètement; car elles ont toujours réussi comme je l'avais délibéré. » S'il était ennemi de cette prudence, tout humaine, qui ne repose que sur une grande confiance en son savoir-faire, il ne dédaignait pas cependant d'user des moyens humains pour la réussite de ses entreprises. Il avait même une très grande habileté pour résoudre les difficultés, si bien, déclare un témoin, que les hommes sages l'appelaient l'homme des solutions. Il trouvait un remède à tout. Il n'y eut pas d'affaire si difficile, si compliquée qu'il n'ait expédiée. A l'occasion de la peste on vit clairement qu'il avait toujours quelque moyen pour sortir des difficultés. Lui seul a soutenu le poids de l'organisation des secours: il a proposé les quarantaines, songé à l'établissement des cabanes, trouvé des gens pour servir les malades, procuré des ressources, en un mot, il a divinement surmonté toutes les difficultés. Les preuves de cette constance d'esprit, de cette prudence et de cette habileté abondent dans l'histoire que nous venons de tracer. Son intrépidité d'âme n'y parait pas avec moins d'éclat. Rien ne lui faisait perdre le calme de sa conscience, la paix de son âme. «Ce serviteur de Dieu, dit un autre témoin, fut un homme admirablement orné de constance et de patience. Dans les adversités, dans les plus grands dangers et dans toutes les affaires, il ne montra jamais d'autre crainte que celle d'offenser Dieu et en tout temps il montra une âme invincible. » En 1579, un de ses cousins, époux d'Isabelle Borromée,
fille du comte Jules César, son oncle, reçoit une lettre
de l'évêque de Savone. Ce prélat le priait de communiquer
au cardinal Borromée un projet formé pour attenter à sa
vie et de l'engager à prendre les plus grandes précautions
pour le faire échouer. Ce parent se rendit au palais archiépiscopal,
de grand matin et à force d'instances, il obtint une audience
dans le cabinet vert. Quand le saint eut connu d'une manière sommaire
ce dont il s'agissait, il prit les lettres, fit apporter un flambeau
et il les brûla sans même les lire. « Comme je m'étonnais
de cette manière de faire, déclare le témoin, le
cardinal me dit: Je vous remercie, Sa confiance reposait tout entière en Dieu; il ne désirait que sa gloire et son service : pour les procurer aucune crainte, ni aucun obstacle n'étaient capables de le faire reculer. La foi lui montrait la grandeur, la puissance et la bonté de Dieu: et il se reposait complètement sur lui pour le succès de ses entreprises. Cette confiance était aveugle, dans ce sens que rien ne pouvait l'ébranler; mais elle était loin d'être téméraire. Ce qu'il y eut surtout d'admirable dans la confiance du cardinal Borromée, dit l'un de ses historiens, c'est que dans les circonstances où il espérait le plus fermement, on ne le vit jamais attendre avec présomption ce qu'il avait demandé: il réglait son extrême espérance selon les lois de la raison et de la prudence. On ne le vit jamais s'exposer à un péril sans un très grave motif: jamais il n'entreprit rien sans avoir auparavant bien mesuré toutes choses, rien qui fût contraire à la gloire de Dieu ou capable d'être blâmé par des hommes sages. Personne ne fut moins timide et personne ne fut plus prudent. Après s'être entouré de toutes les précautions humaines, il demandait le secours de Dieu. Appuyé sur l'un, mais ne refusant pas les autres, il usait de tous les moyens en son pouvoir et il les complétait par le recours à l'assistance divine. Au moment de la peste, il ne refusa pour lui-même et pour les siens aucun des préservatifs conseillés par les médecins, à moins que la nécessité d'accomplir un devoir de sa charge pastorale ne l'obligeât à affronter le mal en face et à l'instant. En dehors de cette circonstance, on l'entendit souvent réprimander avec force ses familiers qui se montraient téméraires ou imprudents: n'ayant point la charge du ministère pastoral, ils ne devaient pas, disait-il, s'approcher des malades ; mais lui au contraire ne pouvait sans crime s'éloigner d'eux. Il était convaincu que le mal ne se pouvait vaincre que par le secours de Dieu ; néanmoins il avait soin qu'on usât de tous les remèdes et de tous les moyens humains pour en triompher. Nous savons toutes les mesures qu'il adopta pour atteindre ce résultat. Il avait coutume de renfermer son espérance dans certaines limites, au delà et en deçà desquelles la vertu ne saurait exister, s'appliquant surtout à ne laisser aller son esprit ni à la présomption, ni au découragement. Plus l'épreuve était forte et redoutable, plus sa confiance grandissait. «Il n'y a personne, écrivait-il, qui sache nous consoler avec plus d'à propos et qui le puisse plus efficacement que l'Esprit-Saint, le vrai consolateur des affligés. » Il disait souvent: «Il faut d'abord demander ce qu'il y a de meilleur,
puis ensuite espérer encore ce qu'il y a de meilleur. L'espérance
en Dieu ne peut jamais paraître plus certaine que lorsque les hommes
n'y apportent aucun obstacle. En effet, les moyens divins dépassent
tellement les ressources de la prudence humaine que Dieu se plaît
souvent à donner ce dont les hommes, dans leur peu de sagesse,
ont désespéré. » Il apporte la même confiance dans l'administration temporelle de sa maison; il donne aux pauvres, sans calculer, sans songer aux nécessités du lendemain. La Providence ne songe-t-elle pas à nourrir les oiseaux du ciel et à vêtir le lis des champs! Un jour, la caisse est vide et son économe vient dire qu'il ne sait comment pourvoir aux besoins de la famille de l'archevêque, il n'y a plus rien absolument au palais. « Eh bien! répond le cardinal, ne vous inquiétez pas et soyez sûr que Dieu y pourvoira. » Le soir même, il lui arrivait de Naples, d'une façon inattendue, une lettre de change de sept mille écus qui lui étaient dus sur les pensions que lui accordait le roi d'Espagne. Quand l'économe lui présenta cette lettre: «Voyez, dit-il, homme de peu de foi: Est-ce que le bras du Seigneur est raccourci?» Si nous voulions maintenant faire connaître l'amour divin dont ce coeur était rempli, il nous faudrait la plume d'un séraphin ou les accents mêmes du saint pour en donner une idée. Il aimait tant Dieu, qu'il désirait lui donner la plus grande preuve d'amour qui se puisse donner, celle de répandre son sang pour lui. C'est ce que plusieurs témoins déposèrent. L'ardeur de son amour se trahissait par des paroles, qui enflammaient son auditoire: il était impossible de résister à la puissance et à la suavité de son discours; et quand il avait excité dans un coeur les flammes de l'amour divin, affirme un de ses historiens, cet amour ne se refroidissait jamais. Cela tient du miracle. En effet, ses familiers réunis autour de lui, excités par ses conseils, ne se ralentirent jamais dans leur ferveur; ils ne laissèrent jamais aucune de leurs entreprises inachevée; on n'en cite pas un seul qui ait abandonné l'oeuvre de sa sanctification, ou qui soit revenu sur ses pas dans la route commencée sous sa direction. En voyant leur zèle, leur activité joyeuse et continue dans le bien, on avait coutume de dire que l'ardeur de Charles se communiquait à eux comme par une espèce d'affinité dans l'amour. Sa vue suffisait pour inspirer l'amour de Dieu. A l'autel surtout, il était transfiguré. C'était une merveille de le voir, dit un témoin, il semblait un ange, c'était une image véritable de la piété. Il célébrait la messe avec une si grande dévotion, dit un autre, que les assistants ne pouvaient retenir des larmes d'émotion; il n'était pas long, il prononçait distinctement et avec promptitude tout ce qu'il lisait, il observait très exactement toutes les cérémonies, et il n'avait même pas besoin d'assistants. Son amour de Dieu se révélait dans toute sa personne dans les larmes abondantes qu'il répandait devant l'autel avec ses prières, dans ses oraisons prolongées qui lui faisaient oublier l'heure de ses repas. Plût à Dieu qu'il nous fût donné de pouvoir pénétrer dans cette petite chambrette, dont les murs sont ornés de tableaux représentant les principaux mystères de la vie de Jésus-Christ et les images des saints: à l'heure où le palais est plongé dans un profond sommeil, un homme seul veille et envoie vers le ciel le parfum de ses prières et les élans de son amour. Il semble absorbé dans l'extase: rien ne le distrait, il voit Dieu et s'entretient avec lui d'une manière si intime qu'aucun bruit de la terre n'arrive à ses oreilles. Son seul souci, c'est de parler de Dieu ou de parler avec Dieu; il peut véritablement s'appliquer ces paroles des livres saints: Dieu est à lui et lui tout entier est à Dieu. Il le possède et il le trouve si beau, si parfait qu'il voudrait le faire connaitre et aimer de toute la terre. Voilà le secret des travaux qu'il s'impose, voilà l'inspirateur de ses actions: communiquer aux autres, et surtout aux âmes qui lui sont confiées, quelque chose du feu divin qui l'anime et le dévore. Pour cela il se fera tout à tous: les grands et les petits, les riches et les pauvres, les habitants des villes et les pauvres montagnards, oubliés au fond d'une obscure vallée ou perdus sur le sommet d'une roche sauvage et inconnue, le verront; ils l'entendront, ils recevront les témoignages de son amour et ils sentiront les bienfaits de son inépuisable dévouement. L'amour des âmes, rachetées par le sang de Jésus-Christ, lui fait supporter toutes les fatigues, endurer toutes les souffrances, accepter tous les supplices: caritas... omnia suffert ... omnia sustinet. Au mois de juillet 1581, il administrait le sacrement de confirmation dans l'église de Porlezza, sur les confins du Tessin et de la Lombardie; l'église était remplie de montagnards aux vêtements grossiers, à l'haleine épaisse et forte. A un moment donné, l'air se trouva si chargé, l'odeur si nauséabonde que ceux qui accompagnaient le cardinal, ne pouvant plus y tenir, furent obligés de sortir les uns après les autres pour ne pas succomber. Le saint, comme s'il ne s'apercevait de rien, continua à officier avec la même majesté et la même charité et il ne finit la cérémonie qu'entre deux et trois heures de l'après midi.Après une si longue cérémonie, il ne prenait d'ordinaire qu'un peu de pain, du lait, des châtaignes blanches et sèches ou quelques-uns des fruits récoltés dans ces campagnes. Il était vraiment mort à lui même; il semblait plutôt vivre pour les autres que pour lui. Il aimait les âmes. Dans son premier concile provincial il s'était dit le père de son peuple, il avait appelé les Milanais ses enfants et dans le cours de tout son épiscopat il montra que rien ne fut plus vrai. L'amour du père et des enfants fut réciproque. On eût regardé comme un miracle, comme une chose inouïe de voir un malheureux hésiter à recourir à lui ou un pauvre sortir de sa présence les mains vides. Il recevait avec mansuétude les veuves, les orphelins et tous ceux qu'une infortune, quelle qu'en fût la nature, amenait vers lui; il ne les attendait pas pour les secourir ou les consoler, il suffisait qu'il eût connaissance de leur pauvreté ou de leur affliction. Les communautés religieuses, les hôpitaux, les asiles connaissent sa prodigalité. On sait comment il leur distribua en un seul jour les quarante mille écus qu'il retira de la vente de la principauté d'Oria, dans le royaume de Naples, qu'il avait eue en héritage de son frère. Tous les témoins appelés à déposer sur les vertus du saint sont unanimes pour redire l'abondance de ses aumônes et la générosité de son coeur. Nous citerons seulement le témoignage d'un chanoine, diacre du Dôme, qui fut l'économe du cardinal Borromée. «Tous les revenus de l'archevêché, dit-il, passaient par mes mains et je sais que le saint dépensait tout pour payer ses officiers, réparer le palais, les édifices et donner aux pauvres. Le cardinal fut toujours large et généreux pour ses dépenses, dans les choses convenables : il avait confiance que Dieu ne lui manquerait jamais.» Nous avons eu plus d'une fois occasion de signaler les aumônes du saint, elles sont connues du monde entier. Quand il arriva à Milan, il vendit tout ce qu'il avait de plus précieux pour venir au secours de pauvres religieuses qui mouraient de faim : les autres pauvres en eurent leur bonne part. Il prodiguait son assistance aux familles déchues ; il soulageait leurs misères avec autant de délicatesse que de générosité. Il ne sortait jamais sans porter avec lui une bourse pleine qu'il avait l'habitude de vider. «L'évêque, disait-il, est le père des pauvres et il ne faut laisser personne s'éloigner de son père les mains vides.» Afin de multiplier ses aumônes, il économisait sur ses dépenses personnelles: il portait de vieux vêtements, il avait banni le luxe de sa maison; son amour de la pauvreté inspirait sans doute cette grande simplicité; mais son vif désir de pouvoir soulager les malheureux, par de plus abondantes aumônes, était un des plus puissants mobiles de cette économie. Il lui revint de l'héritage de la princesse Virginie de la Rovère, fille du duc d'Urbin, veuve de son frère Frédéric, la somme de trente mille écus d'or et la plus grande partie de cette somme passa entre les mains des pauvres. Il avait vendu dans la même intention les galères de Frédéric; il donna la somme entière à l'orphelinat de la ville de Gênes. Mais, comme le dit si justement Oltrocchi, sa manière de donner et le motif qui l'inspirait sont plus magnifiques encore que ses dons eux-mêmes. Il répand ses richesses: il n'est attentif qu'à une seule chose, en cacher l'abondance. Souvent il se servait de mains étrangères, afin qu'on ignorât d'où venait le secours. Jérôme Castani, son économe, dit qu'il n'aimait pas toucher l'argent, il semblait même ne pas savoir distinguer la valeur des monnaies. Il surmonta cette espèce de répulsion pour le maniement de l'argent, au moment de la peste, sur les conseils de Castani et de Petrucci qui lui firent observer qu'il serait bien préférable qu'il distribuât de sa propre main les secours dont les pauvres avaient besoin. C'est alors qu'il prit l'habitude de porter avec lui une bourse qu'il épuisait chaque jour. Cette bourse, touchant témoin de la charité du saint, était encore conservée dans la famille Trivulzi, au temps d'Oltrocchi. Une année, l'hiver sévit avec rigueur, il se rappela qu'il avait autrefois porté des pelisses bien chaudes, qui étaient encore conservées dans le vestiaire du palais: la nuit de Noël, il les envoya à l'hospice des vieillards. Au début de la peste, il envoie son lit au Lazaret ; il ne voulut plus se servir, même d'un grabat, tant que dura le fléau. Ce qu'il dépensait pour sa nourriture, au témoignage de ses familiers, était bien au-dessous de ce que pouvait coûter l'entretien du dernier esclave. Mgr Castelli avait coutume de dire: « Les aumônes de Charles sont comme les nerfs qui font vivre l'Église de Milan. » Parmi les vertus qui doivent distinguer l'évêque, l'apôtre place à l'un des premiers rangs l'hospitalité. Elle était familière à l'archevêque de Milan et son palais était ouvert à tous ceux qui se présentaient. Les cardinaux, les évêques y étaient reçus avec leur suite et, à cette époque, le personnel des cardinaux était considérable; malgré la dépense, il les logeait tous et les gardait quelquefois un temps assez long. Un grand nombre d'évêques se plaisaient dans sa compagnie, quelques-uns y venaient en quelque sorte faire l'apprentissage de cette vie si sublime et si sainte de l'épiscopat; ils accompagnaient l'archevêque dans ses visites pastorales, ils visitaient ses séminaires, ses communautés, ils officiaient dans sa cathédrale, en tout et partout, ils recueillaient ses exemples, demandaient ses conseils et retournaient, au milieu de leurs peuples, les mains pleines des trésors qu'ils avaient puisés à Milan. Il arriva que quelques-uns de ses visiteurs tombèrent malades dans son palais. Le cardinal eut pour eux les attentions et les sollicitudes d'un ami, d'un frère. Un évêque d'au delà des Alpes fut contraint par le mal, à son retour de Rome, de s'arrêter à Milan. Le saint le reçoit avec bonté, s'assied près de sa couche, lui sert en quelque sorte de garde-malade et, quand il voit l'heure de la mort approcher, il le prépare à ce grand passage, lui administre lui-même les derniers sacrements et il lui fait faire, à ses frais, de splendides funérailles. Les princes, les nobles sont reçus chez lui: il leur prodigue tous les soins d'une hospitalité généreuse et cordiale; mais il songe également aux besoins de leur âme et il multiplie ses sages conseils, ses paternels avertissements. Le neveu du roi de Pologne, le cardinal Bathori, accompagné de cinquante hommes à cheval, est accueilli avec tous les honneurs dus à son rang: les autres viennent avec une suite de vingt, de trente hommes, tous sont logés et reçus par l'archevêque. Dans ces circonstances, pour faire honneur à ses hôtes, il invite à sa table les patriciens de Milan et tous remportent une haute idée de la magnificence et de la sainteté du cardinal. Sa table est grandement servie ; mais tout ce qui serait contraire à la modestie ecclésiastique en est sévèrement banni. Il n'y a pas de luxe, mais tout porte un cachet de grandeur et de simplicité auquel ses hôtes se plaisent à rendre hommage. Quant à lui, il ne retranche rien de ses habitudes de sobriété et de pénitence, qu'il cherche à dissimuler, en faisant les honneurs de sa table. Rien du reste n'est changé au règlement de sa famille et la lecture se fait comme à l'ordinaire pendant une partie du repas. S'il reçoit les seigneurs de la Suisse ou des Grisons, il est plein d'attention pour eux et il se fait vraiment tout à tous pour trouver les moyens les plus faciles de sauver les âmes des peuples qui leur sont soumis. Il consent à manger des viandes dont il s'abstient d'ordinaire, il accepte un peu de vin et répond avec simplicité aux toasts qu'ils aiment à porter dans leurs repas. On connait la générosité de ses réceptions ; de tous côtés on accourt, les uns pour être témoins de sa sainteté et recueillir ses paroles, les autres amenés par la nécessité de traiter avec lui : tous étaient retenus par le charme et la puissance de son affabilité. Les jeunes élèves du collège germanique de Rome, après avoir achevé le cours de leurs études, passaient par Milan pour retourner dans leur pays et l'archevêque en logeait quelquefois jusqu'à trente et quarante à la fois. Si le réfectoire n'était pas assez grand, il faisait dresser des tables dans d'autres salles: ce qui arrivait ordinairement à l'époque des synodes diocésains, la majeure partie de ses prêtres étant reçus à l'archevêché. Il avait même résolu de loger tous les prêtres, quand ils viendraient à Milan; il avait chargé son vicaire de leur faire connaitre son désir à cet égard et de leur défendre de descendre à l'avenir dans les auberges. A Rome, son petit palais de Sainte-Praxède était également ouvert à tous ceux qui se présentaient: « Je l ai accompagné trois fois dans ce voyage, dit un témoin, j étais chargé de recevoir les étrangers et quand je n'en avais que cinquante à la fois, c'était peu. Aussi, nous tous, gens de sa famille, nous étions très à l'étroit, la plupart des chambres étant données aux étrangers et aux pèlerins. » Ces fréquentes visites et ces nombreux hôtes ne troublaient cependant en rien la vie calme et réglée, qu'on menait à l'archevêché de Milan. Ce va et vient continuel ne dissipait nullement le personnel du palais: chacun avait son office et chacun s'occupait de le remplir avec exactitude et modestie: les hôtes n'étaient guère moins édifiés de la vertu et de la fidélité des serviteurs que de la sainteté du maître. Le soir, tous les hôtes, quelle que fût leur dignité, se trouvaient réunis, avec la famille du saint, pour la prière et la lecture du sujet de méditation pour le lendemain. Plus d'un évêque touché de cet exemple, adopta la méthode du cardinal Borromée et lui, qui n'avait d'autre désir que de voir imiter ces pieux usages, bénissait Dieu d'avoir amené ces prélats sous son toit. Ces dépenses considérables réduisirent quelquefois ses intendants aux abois. L'on raconte qu'une fois ils tinrent conseil et résolurent de déclarer au cardinal que ses revenus étaient bien au-dessous de pareilles dépenses. Le saint les réunit, il les interroge, les écoute et tous disent qu'on ne peut continuer plus longtemps une telle libéralité. Le cardinal loue leur prudence, admire leurs sages calculs et donne enfin la solution suivante à tous leurs doutes: «Il ne faut rien diminuer, dit-il, de notre libéralité ordinaire. Quand bien même nos revenus paraîtraient insuffisants, il faut songer que la divine providence peut certainement faire face à de plus grandes dépenses encore. L'évêque doit être hospitalier et, si vous voulez lui ravir cette vertu, vous le privez du plus grand honneur qu'il puisse avoir aux yeux de Dieu et des hommes. » «Il ne faut pas, disait-il, dans une autre circonstance, que l'argent reste en dépôt dans la demeure d'un évêque. Il doit si bien régler ses affaires qu'il ne lui doit rien rester de ses revenus ou, s'il en reste, à la fin de l'année, il doit l'employer en libéralités. » Et l'on continua à l'archevêché de Milan à recevoir avec la même affabilité tous les hôtes qui se présentèrent. Le saint savait bien que le Dieu très bon et très puissant ne se laisse jamais vaincre en générosité par ceux qui le servent et espèrent en lui. Nous avons dit combien il fut magnifique dans les dons qu'il fit aux églises, aux monastères, aux séminaires et aux maisons d'éducation pour la jeunesse. Cette magnificence fut telle qu'un historien se demande si cette vertu n'a pas chez lui dominé toutes les autres. Tout ce que ses prédécesseurs ont fait dans l'Église de Milan semble comme résumé dans la personne de Borromée. Nous avons pu, dit-il, admirer dans trente cinq de ses prédécesseurs des vertus isolées qui semblent toutes s'être réunies dans le seul Borromée. Sa grande foi, son amour de la prière, sa piété, sa justice et toutes les autres qualités de son âme, sont admirables mais nous n'hésitons pas à dire qu'il a atteint le plus haut degré de la munificence et de la libéralité. Avant tout, et c'était dans l'ordre, il l'a exercée envers la personne même du Fils de Dieu, présent réellement dans nos églises; il a imité en cela Madeleine répandant à profusion un parfum de grand prix sur les pieds du Sauveur. Malgré tout ce qu'il a fait pour les pauvres, les membres mêmes de Jésus-Christ, nous entendons encore ce blâme de Judas: il eût mieux fait de donner aux pauvres tout ce qu'il a donné aux églises et aux couvents. C'est le cri des âmes qui n'ont point l'instinct des choses de Dieu. Elles ignorent ou elles feignent d'ignorer que la source de la vraie charité, envers le pauvre, se trouve au pied des autels que l'amour se plaît à dresser et à embellir, en l'honneur de Celui qui le premier a donné au monde l'exemple du dévouement et de l'amour envers les pauvres. Nous ne pouvons passer sous silence les preuves d'abnégation et de noblesse de caractère qu'il donna, peu après la mort de Pie IV. Les administrateurs de sa fortune avaient porté plainte contre un cardinal, qui refusait d'acquitter une rente annuelle de dix mille écus qu'il devait à leur maitre. La chose avait été déférée au sacré tribunal de la Rote: les juges inclinaient à se prononcer en faveur du cardinal Borromée. L'ayant appris, il ordonne aussitôt à ses agents de se désister de leur plainte, d'interrompre le procès et, se montrant d'une largesse vraiment princière vis-à-vis de ses adversaires, il leur écrivit: « Je ne veux pas distraire mon esprit des choses divines par ces préoccupations tout humaines. Il serait du reste inconvenant de me voir en procès avec l'un de mes frères; j'ai résolu fermement qu'on ne soulève désormais aucune controverse, avec qui que ce soit, à l'occasion de mes intérêts personnels. Il vaut mieux souffrir des dommages dans ces sortes d'affaires que d'agir ; ce serait prolonger les discordes et non les faire cesser. Les ennuis causés à des adversaires ne se peuvent compenser par n'importe quel accroissement d'avantages matériels.» Rien ne lui paraissait plus digne d'approbation que la tranquillité et la paix. Et ainsi fut terminée cette affaire. Saint Pie V et les cardinaux admirèrent et louèrent hautement cette solution. Tous ces faits nous montrent l'étendue du renoncement du cardinal Borromée. Il ne tenait ni aux richesses, ni aux joies, ni aux grandeurs de ce monde. L'or et l'argent étaient pour lui, «une chose toute terrestre et semblable à la boue, » qu'il fallait mépriser ; il n'était jamais si joyeux que lorsqu'il ne restait plus rien dans son palais.
Il ne se donna jamais aucun des plaisirs, aucune des joies légitimes que ne se refusent pas toujours les chrétiens les plus fervents. Combien de fois plusieurs cardinaux l'invitèrent à visiter leurs villas dans l'intention de lui ménager quelques moments de repos. Il répondit quelquefois à leur invitation; mais il se promenait au milieu de toutes les merveilles de l'art et de la nature répandues à profusion dans les splendides habitations de Caprarola, de Bagnaia et de Rho, sans même y fixer ses regards. Le cardinal Gambara le pressait un jour de contempler les richesses de sa villa, il lui répondit: «Tout cela serait plus que suffisant pour construire un monastère de vierges destinées à prier Dieu! » La leçon ne fut pas perdue: ce cardinal, dont la pénétration d'esprit et le savoir étaient regardés comme prodigieux, donna les preuves d'une vertu non moins admirable : il suivit en plusieurs points les conseils du saint archevêque de Milan, il tint un synode, contribua puissamment, par ses exemples et ses paroles, à rétablir la discipline ecclésiastique, il fonda un magnifique hôpital à Viterbe, restaura à grands frais sa cathédrale et plusieurs autres églises de son diocèse. Un autre prélat louait devant lui les splendeurs de la villa de Caprarola: « II faut songer, dit-il, à nous préparer une demeure éternelle et non faite de la main des hommes; il nous faut élever des édifices beaucoup plus nobles ! » A Vigevano, l'évêque lui montrait avec une certaine satisfaction le jardin qu'il avait pu ajouter aux dépendances de l'évêché et l'un des assistants fit remarquer que l'archevêque de Milan pourrait y trouver quelques moments d'un repos bien nécessaire à ses immenses fatigues: «Un évêque, répond-il, ne peut pas trouver de bosquets plus propres à reposer son esprit que la sainte Bible. » On ne put jamais le décider à visiter la galerie de Grégoire XIII, si ce n'est en y passant rapidement. Il était si détaché de tout, qu'il ne fit aucune démarche pour rentrer en possession de la Rocca d'Arona, lorsque le gouverneur de Milan la confisqua. Elle ne rentra en possession de sa famille que par le fait de la volonté du roi qui, mieux instruit des vertus et des actions du saint, la lui fit restituer; de son vivant, il l'avait déjà cédée aux membres de sa famille. Cette abnégation allait jusqu'à l'oubli de son corps, il agissait comme s'il n'en avait pas. Nous connaissons déjà ses jeûnes prolongés, son abstinence d'anachorète, ses nuits consacrées presque entièrement à l'oraison ou au travail, dérobant à peine deux ou trois heures pour satisfaire à l'impérieux besoin de la nature qui ne peut se passer de sommeil, dormant sur une simple planche ou sur une chaise. Nous l'avons vu dans ses visites pastorales, dans les consécrations d'églises, après des fatigues qui semblent au-dessus des forces humaines, attendre jusqu'à trois et quatre heures de l'après-midi, avant de prendre une nourriture qui ne pouvait le soutenir que par un miracle. Le P. Panigarola a pu dire dans son oraison funèbre: «Si ce n'est par grande nécessité, il ne désirait jamais ni nourriture, ni boisson, ni repos. Il vivait de telle façon que c'est un miracle qu'il ait pu vivre tant d'années. Bien plus, vivant, il était déjà mort. Je puis affirmer qu'en recevant sa bénédiction et en baisant ses mains avant de monter en chaire, je les ai trouvées toujours froides, comme la glace, même au milieu de l'été. » On disait un jour devant lui qu'un directeur pieux et instruit voulait
qu'on dormit sept heures: « Un évêque, dit-il, ne
peut être compris dans cette règle.» La pluie, le vent, le froid, la chaleur semblaient n'avoir sur lui aucune action, tant il savait maîtriser la souffrance. Il gravissait les plus rudes montagnes sous les rayons de feu d'un soleil d'août: à peine arrivé au lieu de sa visite, sans prendre aucun repos, il se rendait à l'église, priait Dieu et commençait les travaux pour lesquels il était venu. En hiver; il ne faisait jamais de feu, à moins qu'il n'eût des étrangers dans son palais ou qu'il fit quelque conférence spirituelle à sa famille; mais il se tenait toujours à distance du foyer. Il avait presque toujours les mains déchirées par la rigueur du froid; quand il se lavait, le sang sortait souvent en abondance de ces douloureuses plaies; jamais il ne se plaignit, il ne songeait même pas à se soigner. «Je me souviens très bien, dit le général des Oblats, que je fus ordonné prêtre le jour de la fête de saint Thomas, le 21 décembre 1577. Il faisait un froid très rigoureux; le cardinal avait les mains dans un état horrible. Le medius de la main droite avait une plaie si affreuse et si profonde qu'on pouvait apercevoir l'os du doigt; mais il officia comme s'il n'avait ressenti aucune douleur, et il ne se soigna en aucune façon. Le prévôt de Varèse raconta qu'il l'avait vu une fois seulement s'approcher du feu. Il revenait d'Arona. La distance n'est pas très grande, il n'y a que quatorze milles; mais le froid était très intense, la pluie tombait à torrents et il s'était égaré, avec sa suite, quatre fois dans ce trajet. Il arriva à Varèse dans un état pitoyable, mouillé jusqu'aux os. Je le priai de changer de vêtements; je lui offris, en souriant les habits d'un curé n'ayant pu mettre à sa disposition ceux d'un cardinal. Il refusa et se contenta de s'approcher un peu du foyer pour faire sécher ses vêtements. Il se souvint alors qu'il n'avait point récité l'office des vêpres et, sans plus tarder, il s'agenouilla et je m'unis à lui. Quand il se retira ses vêtements étaient encore tout humides, ils séchèrent très peu pendant la nuit. » On voulut un jour réchauffer son lit: « A quoi bon, dit-il
en souriant, le meilleur moyen de ne pas trouver le lit froid, c'est
de se coucher en éprouvant un froid plus grand que celui du lit.» En 1581, raconte le général des Oblats, nous étions à Angera ; le saint paraissait souffrir horriblement d'affreuses démangeaisons. Sa suite s'en inquiéta d'autant plus que l'archevêque ne laissait jamais paraître extérieurement la douleur. Mgr Moneta consulta les médecins de Milan, il demanda même au cardinal quelle pouvait bien être la cause de ces souffrances: malgré qu'il la connût bien, le saint ne voulut pas la révéler, s'estimant trop heureux de souffrir. A la fin, on finit par découvrir qu'il était dévoré par une grande quantité de poux. Mgr. Moneta, sans lui rien dire, fit faire de nouveaux vêtements: ce ne fut pas sans peine qu'il put les lui faire prendre. Ce mal, ajoute naïvement le père Oblat, n'était pas étonnant, car Sa Seigneurie reposait la nuit, sans quitter ses vêtements et sans aucune précaution, dans les lits des plus pauvres prêtres atteints de ce mal. Le cardinal associait à ses fatigues les prêtres et les serviteurs qui l accompagnaient dans ses voyages et dans ses visites pastorales. L'un d'eux exprime ainsi les sentiments de tous: « Les fatigues du cardinal étaient très grandes, spécialement dans les consécrations d'églises. Nos fatigues, à nous ses serviteurs, étaient également considérables. Nous ne nous en affligions en aucune manière: à la vue de notre pasteur et seigneur nous reprenions courage et nos fatigues ne nous paraissaient plus rien. Il était si bon et si compatissant que nos travaux étaient une récréation. Au milieu des plus grandes fatigues, nous étions si gais que plus d'une fois nous nous laissions aller au rire sans aucune retenue: Sa Seigneurie illustrissime était pleine d'indulgence pour ces légèretés. De sa part, nous le comprenions, c'était une grande preuve de prudence et de bonté.» Sa famille, d'ailleurs, n'était point obligée à suivre le même régime que lui: l'abstinence et le jeûne si sévères du cardinal n'entraient point dans le programme de leurs fonctions. Le cardinal ne s'occupait pas de son corps, lorsqu'il était en bonne santé, il n'était guère plus attentif à satisfaire ses exigences dans la maladie. Nous avons mentionné son système thérapeutique: il prétendait qu'il était infaillible. Au commencement de l'année 1584, il tomba de nouveau très sérieusement malade; un érysipèle l'avait obligé de garder le lit; il était si faible qu'on pouvait à peine entendre ses paroles; mais couché et, selon son habitude, revêtu de tous ses vêtements et la tête couverte de la barette cardinalice, il n'en continuait pas moins à préparer les matières de son synode. Le bruit de sa maladie arriva jusqu'à Rome tous les cardinaux et le pape s'en montrèrent très affligés. Grégoire XIII, connaissant l'austérité du saint archevêque, lui adressa un bref l'obligeant à obéir aux médecins, sous peine de péché. Cet ordre affligea profondément le cardinal, il écrivit au pape une lettre pleine de soumission et de respect, mais dans laquelle il l'assurait du meilleur état de sa santé. Il voulut néanmoins faire arriver jusqu'aux oreilles du saint père toute sa pensée ; il écrivit au cardinal de Côme la lettre suivante, qu'il faut citer dans son intégrité. «La lettre de Votre Seigneurie Illustrissime et le bref que j'ai reçu du saint père sur mon indisposition passée, me prouvent qu'on vous a fait une relation bien différente de la vérité. Cette relation a excité la paternelle charité de Sa Béatitude à m'ordonner le remède qu'il a cru le meilleur en pareil cas. Mais je ne puis me dispenser d'en porter plainte à Votre Seigneurie Illustrissime, et en famille, ce que je n'aurais osé faire avec Sa Sainteté, dans ma lettre de réponse. Je n'aurais vraiment pas cru qu'un semblable rapport eût pu produire une si grande impression et que, sans m'avoir entendu, Sa Sainteté eût fulminé contre moi un remède tel que son exécution aurait mis le salut de mon âme dans un danger manifeste, pour ne pas dire dans une ruine complète. Ce danger existait, même pour le corps: obliger aussi strictement un évêque, arrivé à l'âge de 46 ans, à un changement subit dans sa vie et ses habitudes spirituelles et corporelles, n'est ce pas faire une violence formelle à la nature, à la complexion, aux dispositions du corps, ainsi qu'aux exigences du devoir, de l état, des obligations et des besoins de l'âme? Et tout cela avec de tels commentaires qu'il semble que ce changement devait avoir lieu, même après la disparition de la maladie, maladie à laquelle on imposait une médecine aussi amère et aussi dangereuse. Vraiment c'eût été, dans la sainte Église de Dieu, un exemple nouveau, que je sache: commander à un évêque que, son infirmité passée, il obéisse néanmoins aux médecins qui ne se proposent d'autre fin que la santé du corps, comme si cette fin devait être aussi celle d'un évêque! Au lieu de mettre en pratique les conseils évangéliques, comme l'exige la grande perfection à laquelle il est appelé, il devrait s'astreindre à suivre les conseils des médecins et cela, sous peine d'autant de péchés mortels qu'il y manquerait de fois dans le cours de la journée !... Et cependant les médecins eux-mêmes ne prétendent pas à une semblable obéissance, de la part de leurs malades. L'un d'eux me dit, en une certaine occasion, que la vie d'un évêque ne devait point se régler d'après les conseils d'un médecin, mais uniquement d'après les lois de la discipline ecclésiastique: un bon médecin ne peut imposer d'autres façons de vivre que celles qu'il trouve écrites dans ses livres, et elles sont bien différentes de celles insérées dans les livres de la pénitence et de la discipline. «Je le confesse à Votre Seigneurie Illustrissime: dans des temps où le monde est si refroidi pour la discipline chrétienne, quand bien même mon état eût été aussi désespéré qu'on l'a dépeint à Sa Sainteté, j'aurais cru qu'il eût été beaucoup mieux de fulminer un remède aussi rigoureux contre les prélats, qui marchent dans une voie trop large, et non pas contre ceux qui ont un peu le désir d'en suivre une plus étroite et de porter un peu la croix du CHRIST. Il en devrait être ainsi, quand même la santé de ces derniers en éprouverait quelque préjudice, à plus forte raison quand ce préjudice est douteux, et surtout quand ce régime doit profiter même au corps, comme cela a eu lieu pour moi. «Sa Sainteté et Votre Seigneurie ignorent combien ma santé s'est améliorée, elle est bien meilleure que dans ma jeunesse, surtout depuis que j'ai adopté une forme de vie plus austère. Maintenant je rends grâce à Dieu; je suis complètement remis de l'indisposition qui avait inspiré à la charité de Notre Seigneur de rendre contre moi cette ordonnance. «Néanmoins, j'ai voulu dire tout ceci à Votre Seigneurie Illustrissime, et, par son entremise, à Notre Seigneur, avec tout le respect et la confiance que je lui dois. Je désire, à l'avenir, si d'autres maladies se présentent, ne pas être mis, par le fait des rapports de personnes étrangères, dans des embarras semblables à ceux par lesquels je viens de passer. Autrement je ne verrais à cela, pour le repos de ma conscience, d'autre remède que de donner ma démission du gouvernement des âmes et d'aller vivre à Rome, sous le regard de Sa Sainteté : elle verrait mes actions et elle n'aurait plus à les apprendre par des relations si éloignées de la vérité. Je recevrais alors de sa main, une direction et une correction appropriées et non pas contraires à mes besoin.» Le jeûne et les abstinences voilà les grands moyens du saint pour conserver sa santé et ses amis les appelaient le remède du cardinal Borromée. A tous ceux qui lui conseillaient de modérer ses pénitences, il faisait toujours la même réponse. « Mon abstinence m'a guéri d'une longue souffrance que les remèdes furent impuissants à faire disparaitre. » Cependant la volonté et le désir du Pape lui firent adoucir
ses abstinences; il avait résolu pendant la semaine sainte de
ne vivre que de lupins secs et il consentit à se donner le luxe
du pain et de l'eau. Cette lettre est de l'année même de la mort du saint; elle répondait aux sollicitudes de l'archevêque de Valence qui lui avait écrit, avec le Père Louis de Grenade, pour le supplier de modérer ses pénitences excessives. Plus que sobre dans sa nourriture, il était pauvre dans toute sa personne. Sous ses habits de cardinal, il portait des vêtements de peu de valeur et tout rapiécés. Il ne voulait jamais entendre parler d'habits neufs, on devait toujours raccommoder les vieux. Si bien qu'il fallait user de ruses pour le tromper: Nous portions, dit l'un de ses camériers, ou nous faisions porter les habits neufs qu'on lui avait préparés, afin de leur faire perdre ainsi leur lustre et leur fraicheur. Ces pénitences prouvent combien le saint était mort à lui-même. La mortification de sa volonté et de son intelligence était peut-être encore plus remarquable, que le sacrifice continuel qu'il faisait de son propre corps. Nous avons parlé de son abandon complet entre les mains de Dieu; nous avons vu presqu'à chaque page de ce livre, son esprit d'obéissance; il défend les droits de son Église, il expose avec franchise, netteté les raisons de sa conduite en toute chose; mais toujours il se montre disposé à tout céder, à suivre une autre ligne de conduite, si tel est le bon plaisir du souverain pontife. La fermeté et la ténacité qu'il montrait en toutes choses, quand il croyait être dans la vérité, font ressortir d'une manière plus admirable la grandeur du sacrifice que sa volonté et son intelligence se montrent également disposées à faire. Cet homme si entier et si absolu, quand il s'agit d'un devoir à accomplir avec lequel il n'admet même pas la possibilité d'une transaction, est dans les choses ordinaires de la vie d'une simplicité d'enfant. II soumet ses lettres, ses ordonnances au jugement des prêtres qui l'entourent, de son confesseur; il suit leur conseil, il corrige, il retranche, il fait tous les changements qu'ils croient sinon nécessaires, du moins utiles. S'il se rend par inadvertance coupable de quelque manquement, ou si, par erreur, il dépasse la limite des privilèges, ou des pouvoirs qu'il a reçus du pape, il s'en excuse simplement et demande pardon. Peu de temps après son arrivée à Milan, il avait revêtu plusieurs ecclésiastiques de la dignité de protonotaire apostolique, en vertu d'un bref de Pie IV qui lui octroyait la faculté de créer des comtes palatins et autres dignitaires. On lui fit remarquer que la dignité de protonotaire n'était point comprise dans l'énumération de celles qu'il pouvait conférer. Il se souvint alors que les nominations qu'il avait pu faire autrefois, il les avait faites en vertu des pouvoirs exceptionnels qu'il avait eus comme légat apostolique. Il écrivit aussitôt à Mgr Ormanetto de demander pardon, en son nom, à Sa Sainteté, de la prier de lui imposer une pénitence pour cette action inconsidérée, tout en espérant que, dans sa bonté, le saint père voudra bien confirmer dans leur dignité les ecclésiastiques que leurs mérites rendaient dignes d'un tel honneur. L'archevêque était très réservé dans ses paroles : tous les témoins du procès de canonisation s'accordent sur ce point. Celui qui ne pèche point par la langue, dit l'apôtre saint Jacques, est parfait. Saint Charles eut cette perfection à un suprême degré. « Il eut, dit Mgr Fontana, devenu évêque de Ferrare, une si grande garde de sa langue, et Dieu sait que je ne mens pas, que pendant les quatorze années que j'ai passées près de lui, dans la plus grande familiarité, traitant de toutes les affaires de son Église et de la province, jamais je ne l'ai entendu, soit en public, soit en particulier, dire une seule parole qui n'eût pour fin le service de Dieu, la discipline chrétienne ou ecclésiastique, le gouvernement ou le salut des âmes. Il ne s'entretenait jamais des choses séculières et humaines. » Quelqu'un l'engageait un jour à consacrer quelques instants à la lecture des feuilles publiques, peu nombreuses alors et moins influentes qu'aujourd'hui, disant qu'il y pourrait quelquefois puiser d'utiles renseignements. «L'esprit et le coeur d'un évêque, dit-il, doivent s'occuper entièrement de la méditation de la loi de Dieu, ce qu'il ne pourrait faire s'il remplissait son âme des vaines curiosités du monde. Plus on les évite et plus on appartient à Dieu. » Il avait prononcé un touchant discours, le 6 septembre 1581, dans le Dôme, à l'occasion des obsèques d'Anne d'Autriche, reine d'Espagne. Cette improvisation avait ému l'auditoire, et le saint, croyant que les sentiments qu'il avait exprimés dans cette circonstance étaient de nature à faire quelque bien, avait cédé aux instances de ses amis, il avait livré son oeuvre à l'imprimeur. L'évêque de Verceil l'en félicite ; il lui répondit avec une simplicité qui exclut toute idée de vanité : «Ce sermon a été imprimé uniquement sur les instances nombreuses qui m'ont été faites par les ordonnateurs des obsèques de la sérénissime reine. Je n'en avais nulle pensée, et je n'ai même pas eu le temps de le repolir, comme cela eût été nécessaire. Cependant certains sentiments qui y sont exprimés pourront peut-être ne pas déplaire.» L'humilité c'est la vérité, entrevue à la lumière de la foi, c'est notre néant reconnu en présence du Dieu tout-puissant duquel nous tenons tout. Pour arriver à cette connaissance de soi-même, à cet amour de la vérité, il faut soutenir une lutte, sans trêve d'aucune sorte, contre tous les instincts et toutes les aspirations de la nature humaine. Qui eut plus à combattre pour acquérir cette vertu que le cardinal Borromée? A son entrée dans la vie, il trouva des honneurs, des titres, des richesses; il n'y fut pas d'abord insensible, il n'y attacha cependant jamais son coeur entièrement. Jeune homme, il voit s'ouvrir devant lui la plus brillante carrière qu'on puisse rêver à vingt ans; il habite un riche palais, il a des musées, de nombreux serviteurs, tout le luxe qui convient à son rang, mais il devient bientôt comme un étranger au milieu de ces grandeurs et pendant que son oncle veut en sa personne honorer et relever sa famille, lui, éclairé par la mort de son frère sur la vanité de toutes les choses de la terre, ne songe qu'à se cacher, à s'ensevelir dans le sanctuaire pour y travailler à la gloire de Dieu et à se dévouer au salut des âmes. Son désir de mourir au monde et à lui-même est si grand qu'il songe à quitter la cour, à dépouiller la pourpre et à s'enfermer dans un couvent: il faut que la volonté de Dieu, manifestée par un saint archevêque, le retienne au poste du combat et de l'honneur. Conserver l'humilité dans la retraite, dans l'obscurité du cloitre est sans doute une grande et noble chose; mais être humble, vivre simple, se croire le dernier et le moins vertueux des hommes quand les peuples se portent sur votre chemin pour baiser la trace de vos pas et s'inclinent sous votre main bénissante ; être humble quand les rois et les princes vous traitent comme un égal et vous décernent des honneurs royaux; être humble quand les cardinaux, les évêques et les papes exaltent vos vertus et demandent vos lumières; être humble au milieu des triomphes et des joies d'un apostolat dont la fécondité est merveilleuse; être humble quand de toutes parts les malheureux bénissent votre nom, vous appellent leur père, leur bienfaiteur, leur ami, quand ils se prosternent malades à vos pieds, et qu'ils se relèvent guéris, voilà vraiment de l'héroïsme dans la vertu. Ce fut le mérite du cardinal Borromée. Nul saint peut-être ne fut entouré de plus de grandeurs humaines et cependant nul ne se montra plus détaché, plus pauvre et plus petit. Les rois lui écrivent, lui demandent des conseils, il ne songe qu'à leur rappeler la nécessité pour eux de travailler à la gloire de Dieu et au salut de leurs peuples. Les évêques viennent près de lui pour s'instruire, s'inspirer de ses exemples, il ne songe qu'à les honorer, à prendre leurs conseils et à attendre d'eux, dit-il, des lumières et des exemples pour bien gouverner son Église. II est cardinal; mais il sait, avec une rare habileté, séparer les honneurs dûs à sa dignité des sentiments qui sont dûs à sa propre personne. Autant il cherchera à relever la grandeur et l'éclat de sa dignité ecclésiastique, autant il s'efforcera d'abaisser et d'humilier l'homme. Le cardinal ce n'est pas lui, c'est le ministre de Dieu, son représentant, et il honore en lui cette dignité comme si elle était étrangère à sa personne elle-même. Pour rendre plus sensible cette distinction, il demande au pape de renoncer au nom de sa famille, de prendre le nom de son église titulaire, dissimulant les désirs de son humilité, sous la convenance de reprendre d'antiques traditions. Mais sa pensée se trahit tout entière dans ses autres actions. Nous l'avons vu renoncer au blason de sa famille, même pour sceller les pièces émanées de la chancellerie archiépiscopale. Selon l'usage, les armoiries des Borromées étaient peintes ou attachées aux murs de son palais, il les fait couvrir par les images de la sainte Vierge ou de saint Ambroise. On les sculpte sur les murs de l'habitation des chanoines pour rappeler aux siècles futurs le nom de Borromée, il s'en aperçoit, il les fait aussitôt disparaître et remplacer par l'écusson représentant saint Ambroise au milieu des saints Protais et Gervais. « Cet édifice, disait-il, n'est pas l'oeuvre de Borromée, mais de l'archevêque de Milan. » La conduite de Dieu est toujours la même, il exalte les humbles et ce nom de Borromée, déjà si illustre et si grand dans l'histoire de son pays, deviendra désormais plus célèbre et plus illustre. Par le fait même des vertus et de l'humilité de celui qui veut le soustraire aux éloges de la postérité, il est devenu immortel, il a dépassé les limites du petit pays qui l'a vu naître et ce nom, prononcé dans tout l'univers où le Christ a des autels, est devenu le symbole des plus héroïques comme des plus vraies grandeurs. L'humilité du cardinal a plus fait pour glorifier ce nom que n'avaient fait les princes, les empereurs et les papes par les honneurs et les dignités dont ils avaient comblé ses ancêtres. Et depuis, les rois, les reines et les papes lui ont donné des témoignages non suspects de leur admiration, en décorant son tombeau et en lui dressant des autels. L'humilité, au dire des auteurs spirituels, est le principe et la source de toutes les autres vertus, qui s'élèvent à une hauteur et à une perfection proportionnées à la profondeur des racines jetées dans le coeur par l'humilité. Voilà l'explication du nombre infini des actions héroïques de saint Charles. A l'exemple du Sauveur, il unit à son humilité une rare mansuétude. La douceur, il faut bien le reconnaître, est loin de ressembler à la faiblesse. Par sa charge d'évêque, saint Charles était dans son diocèse et dans sa province le gardien de la discipline ecclésiastique; il y avait trouvé de graves et douloureux abus, il eut besoin d'une grande vigueur pour les réprimer. Il dut sévir plus d'une fois et souvent d'une manière grave: à ce prix seulement il pouvait rétablir l'ancienne discipline ecclésiastique, introduire les réformes du concile de Trente et faire accepter ses ordonnances. La fermeté, la sévérité n'excluent pas la douceur, on peut même dire qu'elles en sont les gardiennes les plus assurées et les plus puissantes. Jésus, qui était le plus doux des hommes, prit un jour le fouet pour chasser les vendeurs du Temple et il reprochait, en termes sévères et durs, aux pharisiens leur hypocrisie et leurs adultères. C'est la conduite ordinaire de l'Esprit-Saint dans le gouvernement de ce monde, il fait tout avec force et avec suavité, fortiter et suaviter. La réunion de ces deux éléments produisait chez saint Charles cette sérénité qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Rien ne pouvait le troubler: dans la sphère surnaturelle où l'avaient placé son humilité et sa foi, il paraissait supérieur à toutes les mauvaises comme à toutes les bonnes fortunes. C'était mieux que l'impavidum feriunt ruinae d'Horace; son intrépidité était pleine de grâce et d'onction. Il était sévère pour les coupables impénitents ; mais plein de compassion pour ceux qui déploraient leurs faiblesses. On pourrait dire plus justement que le saint était sévère et absolu dans les mesures à prendre pour prévenir et empêcher le mal. Là, il ne cédait jamais. N'est-ce pas le fait d'un administrateur aussi sage que prudent? Il mettait en pratique les conseils et les préceptes du Seigneur qui ordonne de fuir le danger, de ne pas s'y exposer imprudemment. Il voulait qu'on observât fidèlement les lois de l'Église, qu'on redoutât ses censures, qu'on respectât ses ordonnances. Ce fut l'objet de toutes les luttes qu'il soutint avec tant de vigueur contre les magistrats de Milan. La violence de la lutte, les calomnies de ses adversaires, leurs insultes même ne lui firent jamais perdre la douceur: il resta toujours maître de lui-même. Il eut, dès le principe, à réformer les religieuses de Milan. Malgré l'opposition qu'elles apportèrent à ses saints désirs, il resta ferme dans sa volonté, mais plein de mansuétude et de douceur envers elles. A des colères de femme, dit son historien, il opposa une douceur plus qu'humaine et il triompha. «Dans le dessein que nous avions formé de transporter votre monastère dans l'intérieur de la ville, écrit-il aux religieuses de Lecco qui avaient refusé de se soumettre à ce projet, notre but était la gloire de Dieu, ce que nous devons chercher d'abord, puis en second lieu nous en espérions pour vous quelque avantage. Je voudrais que vous ayez la conviction que notre volonté est toujours bien disposée en votre faveur. C'est pourquoi, de même que vous vous êtes immolées à Dieu comme une hostie vivante, recevez donc aussi volontiers ce que Dieu a résolu à votre sujet et ce que notre sollicitude pastorale nous fait désirer; l'honneur divin et votre bien sont ici réunis. Nous sommes convaincu que la suavité de la grâce céleste viendra adoucir le sacrifice de votre obéissance et le courage s'ajoutera à la joie ; il est inutile d'en dire davantage. » Il triompha ainsi de nombreuses et de graves difficultés. Un Milanais s'était en plusieurs circonstances procuré le divertissement coupable de contrefaire les gestes, les paroles du cardinal, quelquefois même en sa présence. Le saint loin de se plaindre semblait ne s'en être pas aperçu; mais cet homme touché de repentir vint trouver l'archevêque et lui demander pardon de cette inconvenance: «Mon ami, lui répondit Charles, je vous dois au contraire de grandes actions de grâces. Vous avez appelé mon attention sur des gestes ridicules et des défauts dont je ne me serais pas même douté. Je vous prie, à l'avenir, si vous remarquez encore en moi quelque chose de répréhensible, de m'en avertir de nouveau: vous ferez une chose qui me sera très agréable. » Ses ordres ressemblaient plutôt à une prière. Son clergé avait pour lui une vénération et un amour qu'on ne saurait exprimer. Il avait établi des témoins synodaux pour la ville et le diocèse qui juraient, la main sur les saintes reliques, tactis sacrosanctis reliquiis, de rendre compte au cardinal, avec vérité, de tous les scandales ou fautes qu'ils auraient découverts dans les membres du clergé afin qu'il pût y remédier avec habileté et douceur. Plus d'une communication de ce genre lui fut faite, dans les premiers temps de son épiscopat; toujours il se montra plein de miséricorde et de compassion. Il imitait saint Pierre disant au centurion Corneille: «Levez-vous, ne recommencez plus; et moi aussi, je suis homme. » Plus d'une fois il arracha des coupables à la mort. Si on lui parlait de quelque imperfection ou de quelque faiblesse qu'on avait remarquée dans un jeune homme, il était le premier à l'excuser et il faisait ressortir les autres bonnes qualités dont il était doué. Il ne fallait pas qu'on vint près de lui accuser ou condamner un prêtre, il avait en horreur les dénonciations. Il disait que ce rôle n'appartenait qu'à ceux qu'il avait délégués à cette fin; ils avaient mission pour le remplir avec toute la charité et la discrétion nécessaires. Il vît à la lettre s'accomplir pour lui la réalité des promesses divines: Bienheureux ceux qui sont doux parce qu'ils posséderont la terre. Il posséda véritablement la confiance et l'amour de ses prêtres et de son peuple. Au dernier synode diocésain, nous avons vu tous les prêtres disposés à suivre ses moindres désirs. Quelles preuves ne lui avaient-ils pas données déjà de leur obéissance? A sa voix, ils étaient accourus au Lazaret pour soigner les pestiférés. A cette dernière heure, S. Charles voyait échouer ses efforts chez les Grisons par le fait de la mauvaise volonté des autorités de ce pays et aussi par le manque d'apôtres. Il communique ses tristesses et ses voeux à son clergé; un si grand nombre s'offre pour s'associer à ses travaux que le remède devenait plus puissant que le mal. « Tout était tellement troublé dans la vallée de Mesolcina, raconte le prévôt de Varèse, qu'on pouvait croire facilement à l'abrogation des lois qu'il avait pu y établir au prix de tant de fatigues. L'archevêque demanda, pendant le synode, de nouveaux auxiliaires. Un grand nombre se présenta. Un des principaux membres du clergé pensa que, dans une si grande extrémité, son concours pourrait être opportun. Il vint donc trouver le cardinal qui, après avoir entendu l'objet de son désir, répondit en souriant: «Je fais trop cas de vous pour vous employer à une si petite affaire. Je veux des hommes d'une certaine valeur, mais non de la première. Nous rendrions les efforts du démon trop puissants, si nous lui opposions des hommes de votre mérite. » Il savait à l'occasion se servir d'expressions aimables et gracieuses; elles dénotaient sans doute l'homme de bonne compagnie et d'une éducation distinguée; mais elles prouvaient surtout qu'il avait, à un haut degré, cette mansuétude, cette bonté dont l'Apôtre veut que l'évêque soit orné. La douceur exige une grande énergie de volonté pour dominer toutes les impressions de la nature que tant de choses extérieures viennent troubler, exciter et réveiller. Plus qu'un autre, l'archevêque eut besoin de cette force pour conserver, au milieu d'épreuves sans nom, la sérénité et la paix de son âme. Ceux qui ont vécu avec lui ont déclaré à plusieurs reprises, que sa vie fut un long et continuel martyre. En prenant possession de son Église, si remarquable par son étendue, sa noblesse, ses richesses, ses ressources de tout genre, il comprit de suite que plus son siège épiscopal était important et illustre, moins il lui serait permis de se reposer. Il se trouvait élevé comme sur le sommet d'une montagne, il serait par conséquent plus exposé aux vents qui souffleraient de toutes parts. De terribles tempêtes se décharnèrent contre lui: des chanoines, des religieux, des monastères, des parents, des riches, des pauvres, enfin des magistrats et des princes lui firent opposition et attaquèrent ses décrets. Ces combats devinrent de jour en jour plus violents. Un jour, dans l'intimité, entouré de ses collègues dans l'épiscopat, raconte le cardinal Paleotti, il avoua que depuis le jour où il avait pris la mitre épiscopale, il n'avait plus jamais trouvé de tranquillité, quoique la divine clémence ne l'eût jamais abandonné et n'eût jamais permis, par les prévenances de sa grâce, qu'il faillit à son devoir. Il fut, dit un autre de ses amis, le cardinal Valerio, évêque de Vérone, accablé de sollicitudes continuelles, de grandes souffrances, d'ennuis innombrables; les calomnies elles-mêmes qui, au dire de Salomon, troublent le sage et lui font perdre l'énergie de son coeur, s'attaquèrent à sa personne et à ses oeuvres: cependant il ne manqua jamais ni de constance, ni de piété. La piété était le baume qui adoucissait toutes ses souffrances, qui guérissait l'amertume et les blessures de la lutte. Dieu était la fin dernière de toutes ses actions: lui plaire et reproduire en lui son image, tel était l'objet de tous ses efforts. « Nous devons régler notre vie, écrivait-il à un cardinal, de telle sorte que ceux qui voient nos oeuvres reconnaissent et confessent la bonté divine... Nous devons non seulement pratiquer les vertus, mais les inspirer aux autres. Tous les chrétiens, dit saint Grégoire de Nysse, doivent être des peintres et reproduire en eux l'image de Jésus-Christ. Mais nous, nous devons être les maîtres des fidèles et nous devons reproduire si excellemment cette image qu'ils doivent avoir les yeux fixés sur nous comme sur leurs modèles. » Il alimentait sa piété par une prière continuelle et prolongée. Par la méditation, il contemplait son divin modèle, afin d'en mieux connaître et saisir tous les traits pour les reproduire en lui. Il s'entretenait avec lui, il écoutait les réponses de sa grâce et de son amour, afin de se mieux pénétrer de son esprit. Ses prières étaient longues et ardentes, de douces larmes coulaient le long de ses joues et son visage, transfiguré en quelque sorte par la vision divine, resplendissait souvent d'une beauté toute céleste. Quelle langue pourrait exprimer ce qui se passait dans les entretiens prolongés de Dieu avec cet ange de la terre, comme l'appelaient souvent ses contemporains. Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, a dit Jésus-Christ, parce qu'ils verront Dieu, Dieu n'attend pas toujours l'entrée des vierges au ciel pour se communiquer d'une manière sensible à leur âme. Il se plaît souvent à converser avec les coeurs purs, à se montrer à eux pour les consoler dans leur exil de la terre, pour les aider à soutenir les luttes quotidiennes qu'exige la pratique de la vertu et pour les dédommager des amertumes qui en sont inséparables. Le cardinal Borromée, au témoignage de ceux qui ont vécu avec lui dans la plus grande intimité, fut un modèle de pureté. Un de ses vieux serviteurs, Georges, l'avait suivi à Pavie; et ce témoin le plus assidu et le plus intime de sa vie affirma qu'il n'avait jamais vu en lui aucun signe d'incontinence, mais toujours une vie très pure. Il était très jaloux de la vertu de chasteté, dit le général des Oblats, je juge inutile de dire autre chose; il est de notoriété pour tous ceux qui l'ont connu qu'il était un miroir vivant de cette vertu et pour moi je crois qu'il était vierge. On ne lira pas sans édification et sans profit ces conseils qu'il adressait à un cardinal, au neveu du roi de Pologne: «Vous arriverez à une vie très intègre, si vous prenez un très grand soin de défendre votre chasteté. Mais vous n'aurez jamais cette vertu, si vous ne mortifiez pas votre chair, si vous ne réprimez tous vos sens, si vous ne fuyez pas l'oisiveté comme une peste, si vous n'évitez pas non seulement la compagnie des femmes, mais encore la société de tous ceux dont la vie n'est pas chaste. Ayez en horreur, comme un danger immédiat, toutes les paroles, bien plus encore tous les livres qui peuvent provoquer votre esprit à quelque pensée déshonnête. Enfin, vous n'aurez pas cette vertu, si vous n'appliquez pas toute la force de votre esprit et de votre âme à la conservation de ce don très beau de Dieu, dont il vous a confié la garde et que vous avez promis de conserver, en embrassant ce genre de vie. Il est étonnant combien ceux qui ne veillent pas à la conservation de la pureté la perdent facilement. Saint Paul ne donne pas d'autre conseil que la vigilance à son disciple Timothée: il l'avait élevé, il lui avait enseigné les saintes lettres, il était faible de santé, il avait brisé l'ardeur de la chair par les jeûnes et par l'abstinence du vin, et cependant il l'avertit sérieusement de se garder chaste. Mais comme vous serez insuffisant pour défendre à vous seul votre vertu, demandez par vos prières à Dieu qu'il soit lui-même le gardien de votre chasteté. Prenez comme protectrice spéciale de votre résolution la très sainte Mère de Dieu. Les anciens conciles prescrivaient autrefois aux évêques, même d'un âge avancé et d'une grande sainteté, un usage que, vous qui êtes jeune, vous ferez bien de suivre: ayez toujours, la nuit et le jour, comme gardiens de votre piété, deux hommes d'un âge mûr et d'une vie irréprochable. » Le saint mettait lui-même ces conseils en pratique. Nul ne se montra jamais plus prudent, ni plus réservé. II ne s'entretenait jamais seul avec les femmes: un jour sa cousine la marquise de Melegnani, née de Médicis, étant venue le trouver, il l'entretint en présence de Moneta et de Castani. Ce dernier ayant été obligé de s'éloigner un instant, il lui fit des reproches, lui disant qu'il ne devait jamais le laisser avec un seul compagnon, quand il avait à conférer, même avec ses parentes. Il croyait qu'on ne devait jamais prendre trop de précautions contre le démon qui sait se transformer en ange de lumière. La pureté de son âme était si grande, dit son historien, qu'elle se reflétait sur toute sa personne extérieure; il suffisait de jeter les yeux sur lui avec quelque attention pour éprouver dans tous ses sens une grande tranquillité et un grand apaisement. On ne saurait dire le nombre de personnes que ses exemples et ses discours décidèrent à choisir la meilleure part et à quitter le monde pour embrasser sur la terre la vie des Anges. Il avait une âme si droite, une conscience si délicate qu'il craignait l'ombre même d'un péché. Chaque jour, il s'approchait du tribunal de la pénitence. Il avait constamment recours à l'autorité du souverain pontife dans ses doutes. Il sollicitait des permissions à chaque instant. Une fois il demanda la faculté, pour lui et pour les siens de pouvoir célébrer la messe une heure avant le jour, dans le cours du voyage qu'il entreprit pour Rome en 1574 ; une autre fois, il est en visite pastorale, c'est le temps du carême, les travaux l'absorbent tellement qu'il est obligé de remettre au soir le repas principal, il en a des scrupules et il ne veut pas le faire sans l'autorisation du Pape. Il n'avait guère de plus grande joie que celle de distribuer la sainte communion aux fidèles. Un jour, par la maladresse de celui qui l'assistait, il laissa tomber à terre une hostie, il en eut une si profonde douleur qu il se condamna à un jeûne rigoureux de huit jours et il s'abstint pendant quatre jours de célébrer la messe. A l exception de cette circonstance, étant en bonne santé, il ne passa jamais un seul jour sans monter à l'autel, même en voyage et malgré les plus pressantes occupations. Quand la maladie l'en privait, il recevait la communion. Par respect pour la divine Eucharistie, il ne voulait s'occuper d'aucune affaire avant la célébration de la messe, il avait même pris l'habitude de garder le silence le plus absolu, dès le soir, après la récitation des prières et il ne le rompait jamais, sans une très grave nécessité, avant d'avoir achevé l'action de grâces qui suivait sa messe. Il récitait l'office divin, à genoux, la tête découverte, ne se fiant jamais à sa mémoire, ou plutôt pour conserver toujours son esprit attentif, il ne détournait jamais les yeux de son livre. Autant que ses occupations le lui permettaient, il se faisait un devoir de réciter l'office à l'heure du jour correspondante à l'horaire canonial. Le cardinal Borromée était en tout et partout l'homme de la règle et du devoir. Attentif à éviter la moindre souillure ou à laver dans les eaux de la pénitence les manquements inévitables à la faiblesse humaine, il ne s'arrêta jamais dans la poursuite de ce qui lui paraissait le meilleur et le plus parfait. Le cardinal, dit son économe, alla toujours de plus en plus, se perfectionnant dans la bonté, dans la charité, dans la patience, dans l'abstinence, dans la mansuétude, dans l'humilité et dans les autres vertus. On peut vraiment dire qu'il avait faim et soif de la justice. Cette justice, que Notre Seigneur veut que nous ayons plus abondante que les scribes et les pharisiens, r&e | |||