Vie de Saint Charles Borromée
 
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CHAPITRE QUARANTE NEUVIEME

MORT DE SAINT CHARLES


Portrait de saint Charles du palais Colonna. - Dernières oeuvres de l'archevêque de Milan. - Son voyage à Verceil et à Turin. - Son dernier et touchant séjour à Varallo. - Sa prière et ses mortifications continuelles. - La fièvre n'interrompt ni ses pieux exercices, ni ses habitudes. - Il se rend à Ascona. - Sa faiblesse extrême. - Son dernier séjour à Arona au noviciat des Jésuites. - On le reconduit à Milan dans un état voisin de la mort. - On lui donne la sainte communion dans son lit. - Sa dévotion pour toutes les circonstances de la passion du sauveur. - Un moment d'espoir. - Le sommeil de l'évêque de Modène. - On lui annonce sa fin prochaine. - Il bénit ses parents. - Le viatique et l'extrême onction. - Le duc d'Aragon vient le visiter. - Sa mort. - On connait toute l'étendue de ses pénitences. - Douleur des Milanais décrite par des contemporains. - Les funérailles.

Parmi les chefs-d'oeuvre de peinture dont la famille Colonna a enrichi son palais de Rome, le portrait du cardinal Borromée est digne d'attention. Le saint se tient debout, revêtu du rochet et de la mozette cardinalice; sa tête, levée vers le ciel, a une expression qu'on ne saurait décrire. Cette figure, maigre, osseuse, aux traits énergiques et presque durs, est illuminée par un regard qui brille d'un éclat tout divin; on dirait que le saint a déjà la vue claire et distincte des mystères qui se passent au delà de ces nuages sombres et épais, qui forment le fond de la toile. Ce portrait est vivant: dans ce regard on sent le reflet d'une âme maîtresse d'elle-même; ce corps exténué, ces ossements à peine dissimulés sous la rude enveloppe d'une peau, que les jeûnes, plus que l'âge ont rendue transparente, annoncent le triomphe de l'esprit sur la chair. Cet homme n'est plus de ce monde : son corps est sur la terre, mais son esprit et son coeur vivent dans des sphères plus élevées.


Lorsque Daniel Crespi a fait ce portrait, l'artiste milanais a voulu surtout représenter son illustre compatriote dans les dernières années de sa vie. C'est bien le saint tel que nous venons de le peindre, il n'y a plus rien en lui de terrestre, il a tellement triomphé des instincts, des sentiments, des affections de la nature humaine que son corps lui-même semble déjà glorifié.


Sa vie a été agitée comme une journée d'orage; mais le calme s'est fait et elle ressemble maintenant à l'une de ces belles soirées d'été qui suivent la tempête. L'air a été raffraîchi par la pluie du ciel, les fleurs semblent répandre un parfum plus suave et plus pénétrant, les doux rayons du soleil, se faisant de nouveau sentir, s'épanouissent sur la nature entière comme un sourire du ciel. Une paix pleine de silence et d'un charme indéfinissable a succédé aux horreurs de la lutte entre les éléments déchaînés; elle domine la création entière et l'âme la plus insensible n'échappe pas d'ordinaire à cette profonde et ineffable influence.


Le cardinal Borromée a triomphé de ses adversaires, les flots se sont apaisés, l'orage s'est éteint et tous, magistrats et peuples, sont heureux d'accepter sa salutaire et puissante action. Le nouveau gouverneur de Milan est son ami, il n'entreprend rien sans le consulter : Le pape, les rois ont encouragé ses efforts pour l'évangélisation de la Suisse rhétique; son peuple le vénère et l'aime comme un père, il n'aura bientôt plus qu'à recueillir, dans l'allégresse, le fruit des semences qu'il a jetées, avec larmes, dans les sillons arrosés de ses sueurs. Pour les saints l'heure du repos n'est pas sur la terre; si la fin de leur vie ressemble au crépuscule d'une belle journée, c'est qu'elle est pour eux comme l'aurore de ce jour qui n'aura point de nuit.


Déjà Philippe Néri à Rome a eu révélation de la fin prochaine de son ami, le cardinal Borromée ; lui-même semble en avoir le pressentiment. Son activité n'est pas ralentie, sa charité et son amour semblent avoir pris un caractère plus touchant et plus ardent encore. Dans les premiers jours de septembre, il fonda un nouveau couvent de religieuses capucines qu'il plaça sous la protection de sainte Barbe. Depuis trois ans, il songeait à fonder à Milan un hôpital pour y recevoir les convalescents; il venait d'acheter la maison destinée à cette oeuvre, ainsi que tout le mobilier nécessaire, lorsque le 18 septembre il apprend que l'évêque de Novarre, François Rossi, était mourant. S. Charles avait une grande affection pour cet évêque, il se hâta aussitôt de partir afin de le voir et de l'assister à cette heure suprême. Malgré toute sa diligence, il arriva trop tard, l'évêque venait de rendre le dernier soupir. Il voulut au moins avoir la consolation de présider ses funérailles. Cette triste et solennelle cérémonie était à peine achevée, que des lettres du cardinal Ferrero lui apprennent la grave maladie du marquis de Messerano, auquel l'unissaient des liens de parenté. Sans hésiter, l'archevêque se rend à Messerano, afin d'administrer le sacrement d'Eucharistie au malade qui avait désiré le recevoir de ses mains; il l'exhorta par de suaves et pieuses paroles à la confiance et à l'amour de Dieu et il le quitta, après avoir établi son âme dans une sainte indifférence, également disposée à la vie ou à la mort, selon le bon plaisir de Dieu.


Le cardinal Borromée était dans le voisinage de VerceiI. Des dissensions assez graves survenues entre les membres du chapitre désolaient cette Église; l'évêque, Mgr Bonomi, nonce à la cour impériale, avait vainement tenté tous les moyens de ramener la paix. L'archevêque de Milan lui paraissait le seul homme capable de remédier à ces maux; il avait depuis longtemps sollicité en sa faveur le titre de visiteur apostolique de Verceil. Grégoire XIII avait accédé à ce pieux désir; S. Charles résolut de profiter de la circonstance qui l'avait conduit aux portes de Verceil, pour exercer ce ministère apostolique en faveur de la concorde. Il arriva à cet évêché accompagné du cardinal Ferrero et il se mit aussitôt à l'oeuvre. Dix jours après, les chanoines étaient réconciliés entre eux et les ordonnances de l'évêque étaient acceptées par tout le chapitre, avec autant d'ardeur qu'ils en avaient mis jusqu'alors à les rejeter.


Cette oeuvre, malgré son importance, n'avait pas absorbé toute l'activité du cardinal: pendant qu'il cherchait à rétablir ici la paix, il songeait toujours aux meilleurs moyens de venir au secours des Grisons, menacés par l'hérésie dans leur foi et dans leurs moeurs. Il tente alors de nouveaux efforts, fait de nouvelles démarches pour obtenir l'appui du roi de France; il félicite et remercie l'évêque d'Embrun des instances qu'il a jointes aux siennes auprès de ce monarque; il écrit enfin au nonce de Venise pour le presser d'agir dans le même sens auprès des chefs de cette république.


Les évêques voisins, le sachant à Verceil, accourent le féliciter, le voir, demander ses conseils et implorer ses lumières pour la solution des difficultés qu'ils rencontrent dans l'administration de leurs Églises.


Le cardinal Borromée avait envoyé féliciter le duc de Savoie de son futur mariage avec la fille du roi d'Espagne. En réponse, Charles-Emmanuel lui fait exprimer le désir de le voir, il l'invite à Turin: il serait allé lui-même le prendre à Verceil, si les graves affaires de son État lui en avaient donné le loisir. Vincent Lauro, évêque de Mondovi, lui ayant affirmé que sa présence à la cour de Turin ne serait pas inutile, il accepta l'invitation du duc. Nous ne reviendrons pas sur les circonstances de cette visite, nous les avons racontées ailleurs. Le cardinal prévoyait sa fin prochaine et il avait le désir de vénérer une dernière fois le Saint Suaire. Son ardente dévotion pour la Passion du Sauveur, son respect pour tous les objets qui lui en rappelaient le souvenir, à la veille de sa propre mort, prenaient encore un caractère plus touchant et plus accentué. Les souffrances de Jésus-Christ étaient devenues l'objet habituel de ses méditations, il en rappelait constamment le souvenir, il ne pouvait en détacher son esprit et son coeur.


Le 8 octobre, il quitta la cour de Turin, après avoir passé deux jours avec le duc dans les plus doux comme dans les plus saints entretiens. Le 10, il arrive à Biella, où il congédie le chevalier Capra que Charles-Emmanuel lui avait donné comme compagnon. La mort du marquis de Messerano le rappelle au château de ce nom pour présider les obsèques de son parent et consoler sa veuve. Après avoir accompli tous ces devoirs de charité, il se dirige vers Varallo. Il va s'y préparer à la mort, dans le recueillement et la prière, par la contemplation des mystères de la Passion du Sauveur. Le Père Adorno, son confesseur, a reçu l'ordre de venir l'y rejoindre.


Selon son habitude, le cardinal a pris logement chez les pères Franciscains. Le 15 octobre, il commença les pieux exercices, qu'il avait résolu de faire, par une confession générale, souvent interrompue par des larmes et des sanglots. Il régla ensuite l'ordre et la méthode que devraient suivre ses compagnons dans leurs exercices de dévotion; il partagea entre eux les heures de la journée et de la nuit, de façon à ce qu'il y eût toujours une petite caravane en prières, dans les pieuses chapelles de la sainte montagne. Le Père Adorno fut chargé d'exciter leur ferveur par de pieuses méditations. Quant à lui, il voulut rester seul ; il ne permit à personne de le suivre. On pouvait le voir la nuit, une lanterne à la main, se dirigeant vers les chapelles pour lesquelles il ressentait un plus vif attrait: pendant des heures entières, il y restait à genoux, le corps droit, la tête inclinée et n'ayant jamais aucun appui pour se soutenir. Le soir qui suivit sa confession, il pria ainsi pendant sept grandes heures sans aucune interruption. Le temps passa si rapidement qu'il parut tenté de se plaindre de celui qui avait le soin de l'horloge, et de l'accuser d'en avoir hâté la marche.


Le cardinal exhortait chacun de ses familiers à rendre compte des pensées et des sentiments, dont Dieu l'avait favorisé pendant les heures de la prière; lui-même leur communiquait ses impressions. Les discours du cardinal semblaient venir du paradis, dit le père Rescapé; ils ressemblaient aux chants du cygne qui ne sont jamais si doux, ni si harmonieux qu'aux derniers moments de sa vie. Ses auditeurs étaient émerveillés des sentiments extraordinaires d'amour qui jaillissaient de son coeur et des larmes qui s'échappaient de ses yeux.


A cette prière si prolongée et si fatigante pour le corps, il ajoutait encore des pénitences inouïes. « Le pain était sa seule nourriture, dit Possevin, l'eau son breuvage; des planches formaient son lit; son sommeil était plus court que jamais, son silence plus rigoureux. » Plus humble encore que par le passé, s'il était possible, il s'était fait en quelque sorte le serviteur des siens; lui-même, tous les matins, éveillait le père Adorno et allumait sa lampe. Il avait l'habitude de conserver toutes les nuits, une lumière; il voulait ainsi éviter tout dérangement à ses serviteurs et, quand la nuit il s éveillait, il était heureux de pouvoir contempler les pieuses images attachées aux murailles de sa chambre.


Outre le cilice dont il était toujours revêtu, il se donnait la discipline sans aucun ménagement, comme le prouvèrent ses vêtements et la discipline elle-même trouvée après sa mort et toute rougie de son sang.


Le 18, il fut appelé à Arona par le cardinal de Verceil qui voulait l'entretenir d'affaires très graves et très urgentes. La veille de son départ, il avait réuni toute sa famille: «Il nous faut désormais, leur dit-il, faire des efforts plus grands que ceux que nous avons faits jusqu'ici. » Il faisait sans doute allusion au projet qu'il avait formé de pénétrer, quand même et malgré tous les obstacles, au pays des Grisons. La nuit, avant de quitter Varallo, il voulut joindre l'exemple au précepte, il passa huit heures sans interruption en prières et toujours à genoux, dans la même attitude.


A Arona, il écrit à son vicaire de régler quelques affaires de son diocèse, et il le prie d'envoyer à Varallo l'architecte Pellegrini. Il voulait lui confier le soin de restaurer et d'embellir quelques-unes des chapelles, qui ne lui semblaient pas assez dignes des grands mystères dont elles étaient destinées à reproduire le souvenir. Le 20, il dînait à Romagnano et le soir il se trouvait de nouveau à Varallo. Le 24, il fut pris par la fièvre; il dissimula d'abord son mal, dans la crainte que son confesseur ne l'obligeât à interrompre ses pieux exercices et à modérer ses pénitences. Le soir, l'ardeur du mal diminua; mais trois jours après, il revint avec plus de force. Il confia son état de souffrance au P. Adorno, il ne pouvait plus le cacher, son estomac refusait d'accepter ou de garder la moindre nourriture. Le père lui montra la nécessité de se relâcher un peu de la sévère abstinence qu'il s'était imposée. Le cardinal ordonna alors de préparer une soupe au pain ; mais sans huile, sans beurre, sans condiment d'aucune sorte. Ses serviteurs lui préparèrent d'eux-mêmes du pain grillé qu'ils arrosèrent d'un peu de vin; le malade, malgré les efforts de sa volonté, ne put en absorber qu'une petite quantité; il n'éprouvait aucun appétit.


Cet état se prolongea pendant cinq jours: il n'en continua pas moins de célébrer la messe, de distribuer la communion à ceux qui se présentaient, de prier et de commenter les livres saints. Les désirs de ses familiers furent impuissants à lui faire accepter de la paille sur sa couche, il fallut l'ordre du père Adorno pour le faire consentir à cet adoucissement.


Cette faiblesse ne l'empêchait pas de continuer ses correspondances. Le cardinal Paleotti lui réclamait les traités qu'il avait composés à Sabbionetta sur l'Oraison et l'Art de méditer; il répondit par un refus, prétextant qu'ils étaient trop imparfaits et avaient encore besoin d'être limés. Le cardinal Sfrondate demandait son avis sur des choses très graves, il lui renvoya sa lettre en écrivant sur la marge, devant chacun des doutes exposés, la solution qu'il croyait la meilleure. Il le priait d'excuser ce mode de réponse; mais il craignait, en écrivant plus longuement, de distraire son esprit des choses divines. Il écrit enfin une lettre au pape pour recommander à sa sollicitude et à sa générosité les pères Jésuites de l'université de Bréra. Il fait écrire, deux jours avant son départ, au comte Alta Emps auquel il avait donné rendez-vous à Bellinzona, de se rendre à Milan, s'il voulait le voir.


Il semblait connaître l'approche de sa mort: Dieu lui fit-il comprendre que ses désirs de pénétrer chez les Grisons ne se réaliseraient pas? Nous ne saurions le dire; mais, dès ce moment, ce projet qui semblait avoir absorbé tous les autres parut abandonné, du moins, le cardinal n'en parla plus à personne et il ne s'occupa plus des moyens de renverser les obstacles qui s'opposaient à sa réalisation. Il avait fait à Dieu ce dernier sacrifice; on put le deviner aux exhortations sur lesquelles il revenait souvent. Dévoré par la fièvre, dit Bescapé, il insistait souvent sur la nécessité de se soumettre à la volonté de Dieu : «Nous devons, disait- il, suivre le Seigneur, le regarder et ne pas nous proposer une autre fin spirituelle dans toute notre vie. Non seulement je ne dois pas me laisser prendre et absorber par d'autres préoccupations, mais je dois même me montrer détaché des desseins que j'ai conçus pour le bien de mon Église. Tant que je vivrai, je dois me donner tout entier au culte de Dieu, cela est juste; mais s'il faut passer d'un lieu à un autre, je dois être prêt; et tout ce qui reste à faire, je dois le laisser aux soins de la divine Providence. »

Il avait encore une oeuvre importante à accomplir; la fondation du collège d'Ascona n'était point terminée. D'après les conditions écrites dans le testament du fondateur, ce séminaire devait être ouvert dans les deux ans qui suivraient la mort du légataire. Il n'y avait plus que neuf mois: le saint prévoyait qu'après sa mort, les choses traîneraient nécessairement en longueur; le pape serait obligé de nommer un nouveau légat; il ne voulut pas compromettre l'existence même de ce séminaire par le moindre retard et il résolut de se rendre à Ascona. Le matin du 29 octobre; tout le monde était prêt pour le départ de Varallo; mais on cherchait en vain le cardinal, on ne savait où le trouver. Il avait voulu dire un dernier adieu aux pieux sanctuaires témoins de ses larmes; on le trouva prosterné dans la chapelle où se trouve représenté le sépulcre du Sauveur et on l'arracha avec peine de ce lieu béni. Malgré ses souffrances, il descendit à pied la sainte montagne, puis il monta à cheval jusqu'à Arona; là, il s'embarqua et il arriva à Cannobbio deux heures avant le lever du soleil, après avoir passé la nuit à prier et à converser des choses de Dieu. Il s'arrêta chez le curé de cette ville, célébra la messe et se remit en route pour Ascona, après avoir mangé un peu de pain cuit dans l'eau.


La peste sévissait alors à Ascona; cette considération n'était pas de nature à refroidir son zèle: il se rend au nouveau séminaire, y établit le directeur, donne des règlements; mais la fièvre redoublant ses efforts il repart dans la nuit pour Cannobbio, dans l'espérance de pouvoir arriver à Milan pour la fête de tous les saints. Il s'était arrêté un instant à Locarno, la peste y faisait aussi de terribles ravages. Les habitants avaient créé un nouveau cimetière pour y ensevelir les victimes nombreuses de la contagion; S. Charles avait d'abord, conçu la pensée de le bénir; mais quand on lui dit qu'il n'avait point tous ses ornements pontificaux, il préféra ne pas donner à la population cette marque d'intérêt, plutôt que de manquer à la dignité des cérémonies ecclésiastiques.


Quand il arriva à Cannobbio, la fièvre était sur son déclin; elle lui avait laissé une si grande faiblesse qu'il ne put atteindre la maison du prévôt où il devait reposer. Il céda aux instances de ses familiers, qui lui conseillèrent d'accepter l'hospitalité de Jacques Homacini dont la maison, située sur la rive même du lac, offrait tous les avantages désirables. Octavien de Forreris et Archange Mirabilia purent, non sans peine, l'amener à accepter un matelas sur sa couche. Il ne put dormir; il fit alors venir deux pères Capucins avec lesquels il passa la nuit dans de pieux discours, dont les principaux sujets furent les vertus et les actions de leur séraphique père, François d'Assise. La conversation ayant été amenée sur le pape Pie V, le cardinal en fit un grand éloge et il déclara qu'il était remarquable par son extraordinaire sainteté. La nuit se passa ainsi; quand le jour parut, le saint voulut célébrer la messe, les bons religieux cherchèrent à l'en dissuader, l'assurant que ses forces ne le lui permettraient pas : « Et cependant, reprit-il, Pie V, de sainte mémoire, se sentant près de sa mort, voulut néanmoins se lever et visiter les sept églises de Rome! »


Le cardinal monta au saint autel; il ne pouvait ni fléchir le genou, ni se relever sans le secours de ses assistants. Ce jour-là, il prit pour toute nourriture quelques gouttes d'eau, à laquelle on avait ajouté un peu de jus de citron; il avait voulu observer ainsi le jeûne de la vigile de la fête de tous les Saints. Il reprit en barque la route d'Arona, récita sur le bateau toutes ses prières à genoux, puis s'étant assis, il adressa à tous ceux qui l'entouraient un ardent discours sur les mérites des saints. Il se prosterna ensuite de nouveau pendant une heure pour faire oraison, et il sollicita chacun de ses compagnons à rendre compte des lumières que Dieu leur avait accordées dans la méditation. Comme dernier et suprême témoignage de son affection envers les habitants de la Rhétie, il désigna, pour la vallée de Mesolcina, plusieurs missionnaires parmi ses prêtres. Il donna à Octavien de Forreris des lettres pour les seigneurs de cette vallée et il lui ordonna de partir, le lendemain matin, pour la vallée de Capriasca où il devrait presser quatre habitants de rentrer dans le sein de l'Église dont ils étaient sortis. II lui recommanda surtout d'inspirer au peuple une grande crainte des censures ecclésiastiques, II expédia plusieurs affaires moins importantes et, vers le soir, avant de débarquer à Arona, il fit réciter les prières du soir auxquelles il ajouta les litanies, selon le rite romain, afin de fournir aux rameurs l'occasion de faire quelque prière.


A Arona, il refusa de descendre au sein de sa famille, dans le château même où il était né et il demanda l'hospitalité aux pères Jésuites, au noviciat qu'il avait fondé. Il y arriva, le 30 octobre, deux heures avant la nuit, il prit un peu de pain grillé, puis il alla dormir. Éveillé à la septième heure de la nuit, c'est-à-dire vers minuit et demi, il passa près de quatre heures en oraison, récita matines et se rendit à l'église où il célébra la messe, après s'être confessé. Il donna la communion aux novices et aux nombreux fidèles qui se présentèrent. Après la messe, la violence du mal l'ayant obligé de nouveau à se mettre au lit, les médecins lui ordonnèrent une boisson d'orge; la violence de la fièvre alla toujours en augmentant, elle ne l'abandonna plus jusqu'à l'heure de la mort. Ce même jour, on écrivit en son nom, une lettre au cardinal de Sainte-Séverine pour le prier de secourir l'évêque de Castro; mais il ne put ni relire la lettre, ni la signer.


Le mal faisait de rapides progrès : ses serviteurs désiraient vivement le retour à Milan, le cardinal ne le désirait pas moins ardemment. Le 2 novembre, il ne put célébrer la messe, mais il y assista et il reçut la sainte communion. Après une légère réfection, on le conduisit en bateau ; par ordre du comte René Borromée, son cousin, on porta dans la barque un lit plus doux sur lequel on l'étendit. Pendant le voyage, le comte ne s'éloigna pas du cardinal, il veilla sur lui avec la plus tendre sollicitude, il ne l'abandonna plus jusqu'au moment où il rendit le dernier soupir. Quand le cardinal fut étendu sur son lit, on lui présenta de nouveau une boisson d'orge dans laquelle les médecins avaient délayé deux jaunes d'oeuf. Après avoir suivi le Lac Majeur, la barque, chargée d'un si précieux fardeau, pénétra dans les eaux du Tessin, et, au moyen du canal ou naviglio, elle arriva dans le voisinage de la ville de Milan.


A deux milles du palais, la barque s'arrêta; l'archevêque put monter dans sa litière qu'on avait fait venir. On le porta lentement, doucement, jusqu'à l'archevêché où il arriva vers les sept heures du soir. A Milan, nul n'avait encore connaissance de la maladie de l'archevêque. Le comte Annibal Alta Emps et son fils Gaspar l'attendaient au palais ; ils s'y trouvèrent pour le recevoir quand il descendit de sa litière. Le bon cardinal les embrassa très affectueusement, leur dit quelques paroles, se rendit dans sa chapelle privée pour y prier encore, puis il se mit au lit. Deux médecins furent appelés en toute hâte, il leur exposa avec quelques détails la nature de ses souffrances: l'un d'eux, Barthélemy Allessandri, passa la nuit entière auprès de son lit, et comme, par respect, il se tenait toujours debout, le cardinal l'obligea à s'asseoir, puis après avoir de nouveau pris un peu de boisson, il parut s'endormir.


Le lendemain matin, selon l'ordre des médecins, il prit encore une boisson d'orge. Il demanda que sa famille, avec laquelle il avait l'habitude de réciter chaque jour la prière, se réunît autour de son lit : il voulait encore présider cet exercice, comme s'il était en bonne santé. Sur l'observation qu'il pourrait aggraver la fièvre en parlant, que le seul bruit des voix pourrait même lui faire mal, il demanda au père Adorno son sentiment. Le père approuva ce qu'on venait de dire et il obéit aussitôt. Pour la première fois, le 3 novembre, le saint ne pria pas en compagnie de toute sa famille cardinalice.


On avait décidé de lui apporter la divine Eucharistie dans la chambre où il dormait ; le cardinal s'affligea de cette décision, la regardant comme contraire au respect qu'il devait à Dieu, et il demanda qu'on lui permît de se rendre dans sa chapelle privée. Le père Adorno et Louis Moneta s'y opposèrent, il se tut, et ne songea plus qu'à obéir. Il obtint, comme une faveur, de pouvoir se lever et de recevoir à genoux le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le père Adorno avait parlé de célébrer la messe dans la chambre même du malade; l'archevêque dit qu'il ne voyait nulle nécessité d'accomplir les saints mystères dans un appartement privé. « Mais la maison d'un évêque, répliqua le père Adorno, est un lieu sacré. - C'est vrai, reprit le cardinal : mais je ne voudrais pas qu'on pu abuser un jour de l'exemple que j'aurais donné. » Et il refusa absolument que le Père célébrât dans sa chambre.


Pour exciter sa dévotion et fixer son attention, que la souffrance pouvait distraire, le pieux archevêque ordonna de dresser, en face de son lit, un petit autel sur lequel on plaça une peinture représentant le Christ au tombeau. Pour avoir toujours présent à l'esprit la passion entière du Sauveur, il y fit ajouter deux autres tableaux représentant l'un Jésus au jardin des Olives, l'autre le corps du Rédempteur mort, embrassant ainsi, en quelque sorte d'un seul regard, toute l'étendue de cette scène douloureuse, depuis Gethsémani jusqu'au Calvaire. Ces deux tableaux sont conservés dans le petit musée de la Bibliothèque ambrosienne.


Il se souvint que le père Panigarola devait avoir une entrevue avec les magistrats de la ville, il le fit appeler, s'entretint avec lui pendant près de deux heures du sujet qu'il devait traiter avec eux. Sur la fin de leur conversation, il pria le religieux de jeter les regards sur les tableaux, placés en face de lui, à l'extrémité de son lit et comme le père les considérait : «Au milieu de mes souffrances, ajouta-t-il, je n'ai pas de plus puissant réconfort que la méditation de la mort de Jésus-Christ. »


Les médecins peu rassurés sur les symptômes du mal, pressentaient un danger imminent; ils réclamèrent un troisième confrère qui donnerait son avis sur la nature du mal et qui se prononcerait sur les moyens dont ils s'étaient servis pour le vaincre. L'archevêque accueillit cette demande sans rien dire; puis, après quelques moments de réflexion, il fit appeler le père Adorno et Moneta, leur communiqua le désir des médecins et, sur leur réponse, il consentit à ce qu'on en fit venir un troisième, ajoutant toutefois: « A la condition qu'ils ne m'interdiront pas la méditation des choses divines. »

Un peu d'amélioration se fit alors sentir, l'espoir revint autour de lui; les médecins eux-mêmes se hâtèrent de le communiquer à leur malade: « Que la volonté de Dieu soit faite! » Telle fut sa réponse, et, comme s'il se fût cru hors de tout péril, il fit appeler quelques-uns de ses conseillers avec lesquels il traita plusieurs affaires.


Mais la joie fut de courte durée: vers deux heures du soir, la fièvre revint avec une violence extrême ; bientôt une lourde somnolence lui laissa à peine la facilité d'ouvrir les yeux. On essaya de vaincre cet assoupissement, en lui faisant respirer du vinaigre. Le père Bescapé, qui ne soupçonnait pas la gravité du mal, dit à demi-voix aux familiers: « Ce sommeil est le sommeil de l'évêque de Modène. »


Le pieux Barnabite faisait allusion à un fait que le cardinal Borromée lui avait souvent raconté avec admiration. L'évêque de Modène, sur son lit de mort, avait l'habitude de tenir constamment les yeux fermés, afin de pouvoir méditer tout à son aise. Ses gens le croyant endormi, se gardaient bien de troubler son repos: rien ne lui faisait plus perdre le souvenir de la présence de Dieu.


Le cardinal Borromée entendit la réflexion du religieux, il sourit doucement puis retomba de nouveau dans un assoupissement si profond qu'il fut insensible à tous les efforts qu'on tenta pour le rappeler au mouvement et à la vie. Effrayés, ses familiers recourent aux médecins, Ceux-ci, reconnaissant tous les symptômes d'une mort prochaine, déclarent aux assistants qu'il n'y a plus d'espoir. Des larmes s'échappent de tous les yeux; on ordonne de commencer des prières publiques au Dôme et l'on fait tous les préparatifs pour lui donner le viatique et l'extrême onction. Le père Adorno s'approche de son lit, il l'avertit que l'heure de la mort est proche. « Voulez-vous le saint viatique, dit le confesseur en sanglotant? - Je le désire ardemment. »


Quand la sainte Eucharistie eut été transportée dans la chapelle privée du palais, on lui demanda quand il voulait la recevoir. «Tout de suite! »répond-il doucement.


Sur la question qui lui fut adressée, il fit comprendre qu'il désirait recevoir la communion des mains de l'archiprêtre, voulant jusqu'au dernier soupir témoigner de son respect pour les règles ecclésiastiques. D'après le rite ambrosien, l'archiprêtre occupe le premier rang dans l'Église de Milan, après le chef même du diocèse, et, à ce titre, il lui appartenait de donner à l'archevêque les derniers sacrements.


Pendant que tous les préparatifs se faisaient, une scène bien touchante se passait auprès du lit du cardinal : son beau frère, le comte Annibal Alta Emps, son neveu Gaspar Alta Emps et le comte René Borromée, prosternés devant lui, fondant en larmes, implorèrent sa bénédiction. Charles entend leur voeu, il essaie de soulever sa main mourante, mais ses forces ne répondent pas aux efforts de sa volonté. Un de ses serviteurs, témoin de cette impuissance, vint à son secours et il put ainsi donner aux siens une dernière et affectueuse bénédiction.


On lui demanda si, selon les règles tracées dans les conciles provinciaux, il fallait convoquer tous les évêques de la province, il répondit affirmativement. Le père Bescapé était là, à genoux, le priant avec angoisse d'imiter saint Martin et de dire à Dieu qu'il ne refusait point un travail plus prolongé, s'il était encore nécessaire à son peuple. Le cardinal le regarda avec bonté, mais il ne prononça aucune parole. Le comte René, écoutant les instincts d'une affection tout humaine, l'exhorte à ne point se laisser effrayer par les approches de la mort et le saint répond, à cette marque d'amitié, par un doux et ferme sourire.


Cependant l'archiprêtre apportait la sainte Eucharistie; le cardinal, conformément à ce qui avait été décidé le matin, voulut se lever pour recevoir son Dieu; il fit d'inutiles efforts, ses forces le trahirent et il dut recevoir étendu dans son lit la sainte communion. Il voulut néanmoins revêtir le rochet et l'étole qu'il baisa respectueusement, avant qu'on la lui passât au cou.


On lui proposa la réception du sacrement de l'extrême onction: «Promptement ! » dit-il. On se hâta; ce ne fut pas sans raison, car dès qu'il l'eut reçue, il ne manifesta plus aucun signe de vie. Le duc d'Aragon, gouverneur de Milan, arriva alors; il avait pu à grand peine se frayer un passage, à travers les flots pressés du peuple, qui avait envahi tous les abords et toutes les salles du palais. En voyant le saint pontife, étendu sur sa couche, et ne faisant plus aucun mouvement, il fondit en larmes: il s'agenouilla près du lit, pria le cardinal de le bénir; mais il n'obtint aucune réponse. Il ne put supporter plus longtemps ce douloureux spectacle, il s'éloigna en sanglotant. Pendant qu'on lisait à haute voix le récit de la passion du Sauveur, le père Bescapé, selon une pieuse et touchante coutume, que l'archevêque avait toujours approuvée et recommandée, fit emplir un cilice de cendres bénies et le plaça sur la couche du moribond. Ainsi mouraient les évêques de la primitive Église, entre le cilice et la cendre: S. Charles avait toujours exprimé le désir de mourir de la même façon.


Enfin, au milieu des prières et des larmes de ses serviteurs, entouré des membres de la famille Borromée présents à Milan, de ses conseillers et de ses amis, le cardinal, les yeux fixés sur l'image du Sauveur au sépulcre, s'éteignit doucement, à 8 heures du soir, un samedi, le 3 novembre 1584, à l'âge de 46 ans et 32 jours.


Le père Bescapé, qui avait reçu son dernier soupir, lui ferma les yeux. Une foule nombreuse pénétra de force jusqu'à la chambre mortuaire, s'approchant du lit, voulant baiser les pieds du saint et cherchant à dérober quelques-uns des objets qui lui avaient appartenu ou qu'il avait seulement touchés. On ferma aussitôt les portes du palais; mais il ne fut pas facile d'en faire sortir ceux qui avaient réussi à y pénétrer. Le gouverneur envoya ses gardes; le corps de l'archevêque put enfin être remis entre les mains de ses serviteurs, qui lui donnèrent les derniers soins et lui rendirent les suprêmes honneurs. On le dépouilla de ses vêtements, l'on découvrit alors toute l'étendue et l'austérité de ses pénitences. Ses épaules étaient encore livides et labourées par les meurtrissures de la discipline; son corps était déchiré par les pointes aiguës du cilice et l'on vit très distinctement la marque de la balle lancée contre lui par l'assassin Farina.


Nous avons emprunté aux historiens du temps, aux témoins du procès de canonisation, les circonstances les plus détaillées de la mort du saint. Sortons de ce palais et redisons les scènes dont les rues et la ville de Milan sont devenues le théâtre. Le retour du saint et sa maladie avaient d'abord été soigneusement cachés, on n'avait connu la vérité que le samedi soir, après l'office des vêpres, quand le chapitre s'était rendu en corps au palais pour visiter le bien-aimé malade. Cette nouvelle, répandue dans Milan, y avait éclaté comme un coup de foudre, et, en quelques instants, la ville entière était sur pied, les ouvriers avaient abandonné leur travail, les magistrats avaient laissé le tribunal, tous s'étaient rendus vers le palais archiépiscopal. L'inquiétude et la douleur étaient peintes sur tous les visages; l'aspect de Milan était lamentable: on voyait de longues processions, précédées de la croix, se rendant aux églises, chantant les litanies, et tout le peuple, aux invocations des saints, répondait comme un seul homme: Intercede pro eo! Priez pour lui!


« Rien ne fut plus digne de pitié que la douloureuse émotion de ce peuple, à la nouvelle de la maladie du saint. On voyait courir la foule, ici et là: ici, dix, là, cent; les uns séparés, les autres en procession; mais tous, - et c'était un spectacle à émouvoir les pierres elles mêmes  tous pleuraient, tous criaient, tous frémissaient, tous sanglotaient. Lorsque je retournai à ma demeure, plus de cent personnes me demandaient si leur pasteur était encore vivant ou s'il était mort. Et quand je leur dis qu'il était mort!... 0 Dieu bon! Qui pourra rendre le spectacle dont je fus témoin? On se frappait la poitrine, on se déchirait le visage, on levait les yeux au ciel. Des hommes que je n'avais jamais vus, se jetaient à mon cou: 0 père, disaient-ils, à quel état sommes-nous réduits? Qu'en sera-t-il de nous? Si la peste revient, qui nous défendra?»


« Je vis pleurer amèrement des hommes qui n'avaient pas répandu une seule larme, à la mort de leur père et de leurs parents, dit le père Bescapé... La désolation de la ville fut telle, que je ne sais si elle fut plus grande quand Frédéric Barberousse la mit au pillage et Jean Baptiste Silvatici dit que « l'annonce de la mort du cardinal Borromée jeta plus de tristesse dans l'esprit des habitants de Milan que la nouvelle de l'apparition de la peste. »


Le patricien milanais, Jean Pierre Bimio appelle cette mort une perte terrible, immense et digne de tous les regrets, non seulement pour l'Église de Milan, mais encore pour tout l'univers catholique. »


Autour de cette précieuse dépouille, dans l'intérieur du palais, veillaient toujours ses amis et ses familiers. Tous le pleuraient, ses chanoines, ses prêtres se plaignaient, comme autrefois les disciples de saint Martin de Tours, de ce qu'il les avait laissés seuls et sans appui, au milieu des dangers et des tristesses de la vie.


Après l'embaumement du corps, on le revêtit des ornements pontificaux et on le transporta sur un lit d'honneur, dans la chapelle du palais. C'était le lundi 5 novembre; alors seulement, les portes du palais furent ouvertes à la foule qui accourut en si grand nombre, pendant quatre jours, depuis l'aube jusqu'à la nuit, qu'il fallut abattre les murailles pour donner passage à ce torrent sans cesse renouvelé. Tous ceux qui vinrent voulurent faire toucher leur chapelet au corps du saint archevêque, qu'ils ne pouvaient ni contempler ni approcher à leur aise: on ne faisait que passer devant cette précieuse dépouille, afin de donner satisfaction à tous ceux qui se présentèrent; il avait fallu la placer derrière des grilles, pour la soustraire à l'amour de ce peuple, qui l'aurait dépouillée de ses ornements pour les conserver comme des reliques. Si on l'eût laissé plus longtemps exposé à la vénération publique, de tout le diocèse de Milan et de plus loin encore, une foule nombreuse serait accourue pour contempler une dernière fois les traits de cet homme incomparable.


Le jour des funérailles arriva, la ville de Milan y assista tout entière; le corps fut porté par les Capucins et la cérémonie fut présidée par le cardinal Sfrondate, évêque de Crémone, qui monta plus tard sur la chaire de Saint-Pierre, sous le nom de Grégoire XIV. Les évêques d'Alexandrie, de Vigevano et de Castro l'assistaient, Derrière le cercueil, représentant la famille, on voyait l'abbé Frédéric Borromée, son frère René, le comte d'Alta Emps et son fils. Le convoi funèbre sortait à peine du palais archiépiscopal qu'une pluie fine et serrée commença à tomber; elle ne ralentit en rien l'ardeur de la foule, ni ne diminua son intensité. On n'entendait que des gémissements et des louanges. Tous rendaient hommage à sa vertu. Les mauvais eux-mêmes, dit un témoin, ne pouvaient s'empêcher d'en faire l'éloge. Ils ajoutaient, il est vrai, comme pour se pardonner à eux-mêmes ces louanges, que leur arrachait la force de la vérité, qu'il était trop sévère pour les coupables et trop absolu pour l'observation des lois, au point de vouloir prohiber les bals, les mauvaises moeurs et autres choses de ce genre. C'était un nouvel éloge ajouté à tous ceux que le peuple chrétien publiait avec amour.


Le même témoin déclare que le portrait du cardinal fut alors vendu par centaines de mille; on le trouvait dans toutes les maisons, dans toutes les boutiques, à côté des images des saints. On fit ses statuettes en bronze, en cire, on fit frapper des médailles pour les porter au cou. Cette voix du peuple, cette canonisation, en quelque sorte spontanée et universelle, c'était bien la voix de Dieu. Cet amour, cette confiance du peuple crûrent et se développèrent chaque jour, avec une telle force et une si grande puissance, qu'on l'invoquait déjà, qu'on le priait publiquement, avant même que les papes aient autorisé son culte.

La cérémonie religieuse des obsèques terminée, on ne put ensevelir le saint à l'endroit qu'il avait désigné lui-même pour son tombeau. La cathédrale était remplie d'une foule, se renouvelant sans cesse et avide de contempler les traits du saint pontife; on transporta le corps dans la chapelle des Médicis, protégée par de fortes grilles et il y demeura jusqu'à dix heures du soir. Le concours du peuple s'étant ralenti, on ferma les portes de la cathédrale, le précieux corps fut placé dans un cercueil de bois, qu'on enferma lui-même dans un coffre de plomb, sur lequel on inscrivit son nom, son âge, le temps de son épiscopat et on le déposa dans le caveau, ouvert au bas même des premiers degrés qui conduisaient dans le choeur. On le ferma par une large plaque de marbre, sur laquelle fut gravée l'inscription suivante composée par le saint cardinal lui-même :

CAROLVS
CARDINALIS TITVLI S. PRAXEDIS
ARCHIEPISCOPVS MEDIOLAN.
FREQVENTIORIBVS CLERI POPVLIQVE
AC DEVOTI FOEMINEI SEXVS
PRECIBVS SE COMMENDATVM CVPIENS
HOC LOCO SIBI MONVMENTVM VIVENS
ELEGIT.


Charles, cardinal du titre de Sainte Praxède, archevêque de Milan, désirant se recommander aux prières fréquentes du clergé, du peuple et des religieuses, a choisi pendant sa vie, ce lieu pour sépulture.