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AVANT PROPOS
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Le XVIe siècle a été une époque de grandes vertus et de grands crimes. Ce siècle a vu Luther, il a donné naissance à son hérésie, dont les principes et les conséquences révolutionnaires ont été si funestes aux sociétés humaines. Mais à côté de cet homme, qui niait les droits de Dieu et proclamait l'indépendance de la raison, on a vu toute une phalange de saints et de grands hommes donner à Dieu des marques d'un amour invincible, d'une foi inébranlable et au monde le spectacle d'incomparables vertus ; ils furent la meilleur et la plus forte barrière imposée par Dieu au torrent de l'impiété et de l'immoralité, déchaîné dans le monde entier par l'hérésie ; ils ont été le plus ferme soutien de la papauté attaquée de toutes parts, abandonnée par ses défenseurs légitimes, les monarques de l'Europe, qui avaient cependant intérêt à conserver pure et inviolable l'autorité de l'Eglise, puisque en s'appuyant sur elle, leur autorité royale devenait plus sacrée, plus honorée et plus aimée. Parmi les saints suscités de Dieu, à cette époque, pour soutenir sa cause, il n'en est aucun dont l'influence ait été plus grande, plus efficace et plus universelle que celle de Saint Charles Borromée, cardinal, archevêque de Milan. Les saint et les grands réformateurs de ce temps ont, les uns, comme la séraphique vierge d'Avila, Thérèse de Jésus, saint Jean de la Croix, saint Pierre d'Alcantara, etc. exercé leur action au sein de la famille religieuse dont ils faisaient partie ; les autres, comme saint Philippe Néri, ont été les apôtres, les bienfaiteurs, les pères des villes qu'ils ont remplies de l'éclat de leurs miracles et des merveilles de leur charité. Plusieurs, comme Ignace de Loyola, Camille de Lellis, Gaëtan de Thienne, etc. ont créé des familles religieuse qui ont hérité de leur zèle pour la gloire de Dieu, de leur amour pour le prochain et qui, aujourd'hui encore, continuent leurs œuvres et sont comme le prolongement de leur admirable vie. Toutefois, de leur vivant, leur action personnelle ne s'étendit pas au-delà d'un cercle restreint, elle se fit sentir sur un nombre d'âmes relativement très limité. Il n'en fut pas de même du saint cardinal Borromée. Dés sa jeunesse, la Providence le mit en situation d'exercer sur l'Eglise du Christ une vivifiante action. Placé au premier rang, sur les degrés du trône pontifical, occupé par son oncle, il n'a que vingt deux ans et cependant il a assez de crédit pour amener la reprise du concile de Trente et, malgré des difficultés de toutes sortes, il est assez heureux pour en obtenir la conclusion. Ce que les historiens ont affirmé sur ce point, nous le prouverons par de nombreux extraits de la correspondance du jeune cardinal Borromée, secrétaire d'Etat du pape Pie IV. Le Concile de Trente achevé, il veilla à son exécution. Avant même l'acceptation du décret sur l'établissement des séminaires, il en avait déjà créé un à Rome. Le nombre de ceux qu'il fonda dans son diocèse, la discipline qu'il y mit en vigueur, l'influence qu'il ne cessa d'exercer sur l'épiscopat pour l'engager à les multiplier l'ont fait, avec raison, saluer comme le fondateur et le patron de ces institutions, qui sont encore la gloire et la force de l'Eglise catholique. Par son empressement à réunir les synode diocésains et les conciles provinciaux, il a non seulement donné l'exemple, mais encore la forme même de ces assemblées périodiques, dont les églises particulières ont toujours retiré un grand bien, parce qu'elles y trouvent le moyen le plus sûr de resserrer les liens de la discipline, de renouveler constamment la vigueur de leur jeunesse et de demeurer toujours fermement attachées à la chaire de Pierre. En 1880, le cardinal Manning, archevêque de Westminster, s'arrêtait à Milan pour prier devant la tombe de l'immortel archevêque. En remerciant le chapitre qui lui avait fait don d'une chasuble du saint, il rendit hommage en ces termes à la mission du cardinal Borromée : " Saint Charles Borromée et saint Thomas d'Aquin ont été deux génies incomparables : ils brillent dans l'Eglise comme deux soleils. On a appelé l'un l'Ange de l'Ecole, on peut bien dire que l'autre fut l'Ange de la discipline ecclésiastique. Inutile d'insister sur ce point : saint Charles Borromée est vénéré, dans l'Eglise universelle, comme l'un des plus puissants et des plus saints réformateurs, que l'Esprit de Dieu ait jamais suscités dans son sein. Son influence pendant sa vie fut considérable et universelle, elle s'est constituée après sa mort, elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Pour s'en convaincre, il suffit de rappeler cet admirable code d'administration épiscopale, s'il est permis de parler ainsi, qui s'appelle les ACTA ECCLESIAE MEDIOLANENSIS et dont tout évêque, soucieux de remplir son devoir, fait encore sa lecture habituelle. Depuis trois siècles, tous les grands et saints évêques, à commencer par saint François de Sales, ont regardé saint Charles comme leur meilleur guide dans l'art si difficile de gouverner spirituellement les peuples. Sa survivance sur le théâtre ordinaire de son dévouement et de son zèle, le diocèse de Milan, n'est-elle pas un fait merveilleux ? Malgré les bouleversements politiques et sociaux qui, depuis trois siècles, ont troublé ce diocèse et cette province, ont modifié, changé à l'infini sa constitution, son gouvernement et ses maîtres, les institutions, les coutumes, les usages établis par saint Charles sont toujours là, debout, respectés et observés ; cela nous paraît tenir du prodige. N'est pas du moins une des meilleures preuves que son œuvre fut véritablement l'œuvre de l'Esprit Saint ? Tous les archevêques de Milan pour faire le bien n'ont plus qu'à veiller à l'observation pleine et entière des ordonnances de leur immortel prédécesseur. Ils semblent avoir reçu du ciel pour mission principale de conserver et de respecter l'œuvre de saint Charles. Nous avions l'honneur, il y a quelques mois, d'être reçu par S. Exc. Mgr Nazari des comtes de Calabiana, archevêque de Milan. Le prélat, seizième successeur de saint Charles, se disposait à présider les fêtes de la madone de Saronno. Nous ne saurions dire l'impression profonde de respect et d'admiration qui fait tressaillir notre âme, en l'entendant nous dire : " Je viens de relire la lettre pastorale que saint Charles adressait à ses diocésains, à l'occasion de la translation de la statue miraculeuse de Saronno. Nous n'avons rien de mieux à faire qu'à nous inspirer à cette source toujours vive du zèle et de l'amour pastoral : les œuvres du saint archevêque font notre force, elles sont notre lumière. Les archevêques de Milan ont voulu rester les continuateurs et tout à la fois les gardiens de l'œuvre de saint Charles Borromée. Nous ne sachions pas qu'on puisse faire deux un plus bel éloge. Dieu a béni leur vénération et leur respect pour la mémoire de leur prédécesseur et cet immense diocèse, malgré tout, est resté chrétien dans la grande majorité de sa population. Partout, à Milan, dans les campagnes avoisinantes et jusque dans les régions de la Suisse visitées par le pieux archevêque et faisant partie du diocèse, nous avons rencontré l'empreinte encore fraîche de ses pas. Lorsque émerveillé des usages si cathodiques, des pratiques religieuse si touchantes de ces contrées et de l'état si florissant des confréries nombreuses, d'hommes surtout, nous demandions l'origine de ces œuvres, le créateur de ces admirables institutions, on nous répondait infailliblement : Ceci remonte à saint Charles, cette antique institution fut rétablie et constituée comme elle existe aujourd'hui par saint Charles. " Nous ne vivons à Milan, nous disait un ecclésiastique distingué, que des institutions et des créations de saint Charles. " Ceux qui ne voient dans le grand archevêque de Milan qu'un ascète, qu'un évêque d'une vie austère, mortifiée, et virginale, ne le connaissent qu'imparfaitement. Il fut tout cela, sans doute, et à un degré éminent. Mais son influence sociale fut considérable. Par ses luttes avec les gouverneurs de Milan, luttes qui mettent en relief la grandeur de son âme et la dignité de son caractère, il a sauvé l'indépendance de son Eglise. Il a contribué, par ses œuvres, à relever le niveau moral et intellectuel de son peuple. Aucun évêque n'a plus fait pour l'instruction et la moralisation de la jeunesse. La création d'une célèbre université, la fondation de plusieurs collèges, l'établissement des nombreuses écoles de la Doctrine chrétienne attestent la connaissance qu'il avait des maux de cette époque et son désir d'y remédier par tous les moyens en son pouvoir. Il établit une imprimerie dans son séminaire, presque au lendemain de cette découverte : l'Italie n'en était guère qu'aux premiers essais. Il a contribué puissamment au progrès de la civilisation, et l'on peut affirmer qu'il fut, dans plus d'une circonstance, supérieur à son siècle. Nous affirmons que les sciences, les arts et les lettres n'eurent pas à cette époque d'ami plus éclairé, plus constant et plus généreux. Il aima sa patrie, comme les saints seuls savent aimer, avec un dévouement intelligent et indéfectible : il eut à cœur l'honneur et la prospérité de Milan, il fit tout pour lui faire atteindre la primauté religieuse et morale sur toutes les autres villes d'Italie. Que dirons-nous encore ? S'il en est ainsi, comment se fait-il cependant que le saint archevêque de Milan n'ait pas encore son historien proprement dit ? La grandeur et l'immensité de l'œuvre, sans doute, en ont découragé plus d'un. Ce n'est point à dire que nul n'a songé à publier ses louanges, à raconter ses œuvres. Non, Milan compte en grand nombre les écrivains qui ont célébré son nom et redit ses vertus. Parmi ses disciples, ses contemporains, ses amis, nous nommerons Giussiano, le cardinal Valerio, Bescapé, Possevin, etc. Plus tard un savant, l'oblat Balthasar Oltrocchi, préfet de la Bibliothèque ambrosienne a enrichi de notes d'une valeur incomparable la vie de Giussiano, traduite en latin par un autre oblat, Barthélemi Rossi. Mais le travail d'Oltrocchi n'est point une histoire, c'est une œuvre d'érudition profonde et rare, c'est une chronique précieuse à tous les points de vue. D'un grand intérêt pour les savants et les hommes sérieux, ce livre est inaccessible à la grande majorité des lecteurs. Cet amas merveilleux de matériaux d'un grand prix, attend encore la main qui les mettra en place, leur donnera l'harmonie et l'ensemble nécessaires pour en élever un édifice à l'honneur du grand archevêque de Milan. Certes, nous n'avons point la prétention d'être cet architecte, ni cet artiste, qui dressera le monument attendu et désiré par tous les amis de l'immortel serviteur de Dieu. Nous ne sommes qu'un simple ouvrier ; nous apportons, croyons-nous, quelques pierres nouvelles, jusqu'ici enfouies dans la poussière des bibliothèques, d'une valeur qui a son importance, et c'est tout. Quand la Providence aura choisi l'homme destiné à glorifier saint Charles, cet historien pourra, à son tour, s'aider de nos recherches pour compléter et embellir son travail. En prenant la plume, nous l'avouons simplement, nous n'avons pas eu la prétention de faire œuvre de littérateur, ni de savant ; nous avons voulu payer un tribut d'amour et de reconnaissance au saint que nous avons reçu pour protecteur spécial au saint baptême. Depuis des années nous avions ce désir : des circonstances, dont le récit intéresserait peu le lecteur, nous ont conduits en quelque sorte d'elles-mêmes là où nous pouvions satisfaire notre dévotion et recueillir tous les documents nécessaires à la réalisation d'un projet depuis longtemps caressé. Nous avons donc tenté d'esquisser cette vie dont la fécondité tient du merveilleux. D'ailleurs, saint Charles lui-même viendra exposer se sentiments, ses pensées les plus intimes au lecteur : nous lui laisserons presque toujours la parole. Nous ne ferons en vérité que leur donner un cadre, dont la valeur peut être contestée, mais qui, nous le désirons, ne nuira pas trop au tableau lui-même. Cette méthode d'écrire la vie d'un homme nous a toujours paru la meilleure, nous l'avons constamment adoptée jusqu'ici et les circonstances nous ont encore permis de pouvoir la suivre très largement. Nous avons eu, en effet, la bonne fortune de pouvoir parcourir par milliers les lettres que saint Charles a écrites de son vivant, nous pouvons dire véritablement depuis le jour où il a su tenir une plume, le lecteur le verra, jusqu'aux dernières heures de sa vie. Aux Archives secrètes du saint siège, les registres des nonciatures de France, d'Allemagne, d'Espagne et des autres puissances de l'Europe, les volumes relatifs à la reprise, à la continuation et à la conclusion du concile de Trente, nous ont fourni de nombreuses preuves de l'action de saint Charles pour l'achèvement de cette œuvre si importante. Nous y avons puisé à pleines mains, dans l'espérance que le lecteur ne saurait nous trouver trop abondant sur un sujet si digne d'intérêt. Les archives de l'archevêché de Milan dont l'abbé Aristide Sala a publié les plus importantes pièces nous ont offert de précieux documents. Que dire maintenant des trésors de la Bibliothèque ambrosienne mis à notre disposition par son docte préfet et ses savants auxiliaires, avec une bonne grâce et une bienveillance dont nous ne saurions trop le remercier ? C'est par centaines que l'on compte les volumes, les manuscrits qui concernent le saint archevêque de Milan. Ses lettres y sont conservées en si grande quantité, que nous avons dû renoncer à les compter. Nous signalerons surtout vingt-sept liasses comprenant toutes les minutes des lettres dictées par le saint : elles sont écrites par ses différents secrétaires et corrigées de sa propre main. Nous estimons, qu'à elles seules, ces liasses contiennent six à huit mille lettres ; elles comprennent presque tout le temps de son administration épiscopale. Quelle riche et féconde mine pour un historien ! Oltrocchi y avait déjà puisé avant nous, il est vrai ; nous avons pu néanmoins y glaner encore de nombreux et beaux épis. Plusieurs volumes contiennent un nombre très considérable de lettres originales de la main même du saint. D'autres renferment les lettres de ses agents, celles de plusieurs saints contemporains, de cardinaux, de grands personnages qui ont eu des relations avec lui, elles sont de nature à jeter un grand jour sur les événements et les personnes. La Bibliothèque ambroisienne, celle des pères Oblats nous ont offert des originaux et des copies des différents procès canoniques faits à Milan pour la canonisation du cardinal Borromée. Où trouver des sources plus authentiques et mieux autorisées pour écrire l'histoire d'un saint ? Nous les avons parcourues avec autant d'émotion que d'intérêt et nous avons invoqué leur irréfutable témoignage. Les religieux Barnabites de Rome, du couvent de Saint-Charles ai catinari, ont mis à notre disposition, avec autant d'empressement que de confiance, cinq gros volumes in-folio de copies authentiques des lettres de saint Charles faites, croyons-nous, peu de temps après sa mort. Nous avions déjà eu entre les mains les originaux de quelques-unes de ces copies ; mais à côté nous avons trouvé un très grand nombre de lettres, qui nous étaient complètement inconnues et presque toutes inédites jusqu'à ce jour. Faut-il maintenant raconter les attentions, les puissants encouragements dont nous avons été l'objet de la part des Pères Oblats de Saint-Charles et, en général des membres du clergé milanais, avec lesquels nous avons eu de fraternelles relations ? Ils nous ont raconté les traditions conservées dans la congrégation et dans le diocèse ; ils ont mis à notre disposition tous les documents qu'ils avaient entre les mains : le Père supérieur général des Oblats a bien voulu lire une partie de notre manuscrit et nous présenter des observations aussi judicieuses que bienveillantes. Le lecteur pourrait peut-être se persuader qu'avec tous ces moyens d'information, rien ne doit manquer à la perfection et à l'exactitude de cette histoire. Il en serait ainsi assurément, s'il se fût rencontré pour l'écrire, un écrivain qui, à l'amour que nous nous sentons au fond du cœur pour le grand archevêque de Milan, eût pu ajouter ce qui nous manque, le génie et la vertu. Puisse le lecteur et saint Charles tenir compte de nos désirs et nous pardonner notre témérité. Rome, 24 mai, en la fête de Notre-Dame Auxiliatrice, 1884. |
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